2002
Diogène
Langues, culture et l’universalisation de l’anglais
L’enseignement de l’anglais dans le discours postcolonial
Eugene C. Eoyang
[*]
(Université de Lingnan.)
L’enseignement d’une langue « impérialiste » comme l’anglais dans une situation postcoloniale présente non seulement des difficultés sans précédent pour l’enseignant, mais soulève également des questions déconcertantes sur les paradigmes fondateurs des concepts de langue, d’enseignement des langues et de culture. Cette nouvelle perspective rend inadéquates, d’une part, les catégories utilisées dans l’enseignement des langues : EFL (l’anglais comme langue étrangère) et ESL (l’anglais comme seconde langue), et, d’autre part, la critique postcoloniale traitant en général des langues hégémoniques
[1]. Pour commencer par le deuxième sujet – il subsiste une certaine méprise sur l’objet de l’attaque lorsque la langue hégémonique est diabolisée à l’ère post-coloniale, dans la confusion entre « anglais » se référant à la langue, et « anglais » se référant au peuple et à la culture de la Grande-Bretagne. Il est clair que le combat idéologique contre l’anglais utilise à présent un terme inapproprié, car la majeure partie de l’hostilité envers la globalisation n’est plus dirigée contre les Anglais (qui ne gouvernent plus un empire où le soleil ne se couche jamais), mais plutôt contre les États-Unis, et contre cette branche d’« anglais américain » qui domine le monde à travers l’influence envahissante des médias de ce pays. L’anglais, par les temps qui courent, n’est plus aussi anglais que l’anglais de naguère. Le premier sujet, celui de la conception d’un projet d’enseignement de l’anglais, soit comme langue étrangère (EFL), soit comme seconde langue (ESL), ignore largement la situation réelle, puisque l’anglais, avec sa portée globale, n’est souvent pas totalement inconnu de ceux qui l’apprennent, et ces étudiants n’apprennent donc l’anglais ni comme langue étrangère, ni comme seconde langue. Il faudrait reconnaître une autre catégorie, que je transcrirai sous le sigle de TUE, pour «
Teaching Unbroken English » (
Enseigner l’anglais correct). Au bénéfice de ma propre analyse, je me concentre sur mon expérience d’enseignement de l’anglais à Hong Kong, avant et après 1997, à la fin de l’époque coloniale et au début de l’époque postcoloniale.
Comme je l’ai indiqué dans un essai antérieur, il est à la fois vrai et faux que l’anglais soit une langue globale.
Si le terme « langue globale » signifie qu’à travers le monde entier, l’anglais est parlé couramment, ceci est évidemment loin de la vérité. Si nous répondions en disant qu’une certaine forme d’anglais est utilisée plus que toutes les autres langues comme lingua franca dans le monde, je pense que personne n’aurait d’objection à élever. Je suis d’accord avec l’homme d’affaires japonais qui refusait l’idée que l’anglais était la langue globale : « l’anglais n’est pas la langue globale, » disait-il, « c’est le broken English qui est la langue globale. »
Le défi d’enseigner aux étudiants un anglais « non corrompu », alors qu’ils ont passé des années à acquérir le broken English, est radicalement différent de l’enseignement de l’anglais comme langue étrangère, ou même comme seconde langue. Il faut faire bien plus attention à corriger le mauvais usage que l’étudiant fait de l’anglais, ce qui implique souvent la nécessité déprimante et difficile d’éliminer les mauvaises habitudes, installées souvent depuis de nombreuses années. On voudrait quelquefois disposer d’étudiants qui ignorent complètement la langue : une tabula rasa est plus facile à remplir qu’une page sur laquelle on a déjà gribouillé. Même cette situation, déjà compliquée, est exacerbée par l’impossibilité de déterminer quelle RP (Received Practice = pratique reçue) devrait être prise comme standard : anglais britannique, anglais américain, anglais irlandais, anglais écossais, anglais australien ? D’une certaine façon, l’étudiant en anglais qui veut devenir compétent doit s’équiper pour traiter au moins ces variantes, en laissant de côté les variantes d’anglais que l’on peut rencontrer et qui peuvent être incompréhensibles à des degrés divers aux oreilles qui n’y sont pas habituées : anglais jamaïcain, anglais indien, anglais sud-africain, etc. Le professeur d’anglais moderne est confronté à un dilemme qui ne posait pas de problème à son prédécesseur. Par le passé, enseigner l’anglais voulait dire enseigner l’anglais du roi (ou de la reine) ; ceci revenait à enseigner la littérature écrite en anglais par des auteurs anglais – de plus, l’étudiant était éduqué pour être réellement anglais. Maintenant, on doit prendre en considération l’anglais des dialectes américains : les expressions rustiques du Missouri chez Mark Twain, les cadences du Sud dans le comté de Yoknapatawpha chez William Faulkner, les accents des Caraïbes chez un Derek Walcott, le jargon urbain d’Augie March à Chicago chez Saul Bellow, les locutions de Harlem dans l’Invisible Man de Ralph Ellison et les cadences mélodieuses du Kanthapura de Raja Rao. Nous ne pouvons plus nous limiter seulement à la littérature de la Grande-Bretagne et des États-Unis, puisque l’anglais comprend maintenant les pièces du nigérian Wole Soyinka, les romans de son compatriote, Chinua Achebe, les drames du Sud-africain blanc Athol Fugard, tout comme ceux de l’Africain noir Ngugi Wa Thiongo, dont les premières Å“uvres étaient écrites en anglais sous le nom de James Ngugi. Il y a ensuite les exilés qui écrivent en anglais, y compris V. S. Naipaul, Salman Rushdie et Kazuo Ishiguro. Il ne faudrait pas non plus oublier les écrivains expatriés qui ont adopté l’anglais après avoir produit des Å“uvres importantes dans leurs langues d’origine : on peut y inclure Vladimir Nabokov (russe), Czeslaw Milosz (polonais), Isaac Bashevis Singer (hébreu) et Joseph Brodsky (russe), les trois derniers étant prix Nobel. Si l’anglais comme objet d’étude n’est plus ce qu’il était, les objectifs de l’apprentissage de l’anglais ne peuvent plus rester les mêmes. Il n’y a pas un seul modèle à imiter, mais un bon nombre, et nous ne formons pas les étudiants pour fabriquer des pseudo-Anglais/Anglaises, mais plutôt pour leur procurer les avantages d’une culture littéraire en anglais. À noter que je n’ai pas dit que notre objectif était d’éduquer les étudiants pour atteindre un niveau d’anglais parlé courant, mais une culture littéraire. Par ce terme, je ne comprends pas seulement la possibilité de lire, mais également la compréhension de la culture, l’habileté à comprendre la structure de l’anglais et le contexte de signification d’où elle provient et qui la supporte. Ici, on peut éprouver la facile tentation de considérer l’apprentissage de l’anglais comme un outil. Mais cette métaphore instrumentaliste pose problème, car elle suggère une fonctionnalité dépourvue de vie, où il n’y a pas d’investissement de capital culturel, mais seulement la reconnaissance d’une utilité au-delà des passions. Comme je l’ai dit à une autre occasion, « une langue doit être gagnée plus qu’apprise ».
Si un étudiant attend que l’anglais, en tant que langue, puisse être appris de manière aussi expéditive, que, par exemple, un langage de programmation comme COBOL, PASCAL ou LISP, il se trompe grandement sur l’ampleur de la tâche. Car l’apprentissage d’une langue demande également l’« appropriation de sa culture ». Les langues humaines diffèrent des langages scientifiques : alors que les langages scientifiques, après une acquisition correcte, sont objectifs dans leur signification et très indépendants d’une culture donnée, les langues humaines, toujours après une acquisition correcte, sont subjectives dans les effets produits et très attachées à une culture. À moins que l’étudiant n’investisse sa compétence linguistique dans une culture spécifique, il n’appréciera jamais les valeurs de cette culture et ne comprendra jamais pleinement l’expérience culturelle que la langue incarne. Ce n’est ni une erreur de pédagogie, ni la faute de celui qui apprend, si un certain nombre d’étudiants d’une langue étrangère racontent qu’après trois années de formation, ils n’ont aucune maîtrise de la langue étudiée. L’entreprise de l’enseignement des langues a été fondée sur une méprise essentielle : enseigner une langue comme un outil plutôt que comme une expérience. Si la langue n’existe que dans le contexte, comme l’a dit avec insistance Michael Halliday, l’apprentissage de la langue doit se placer également dans le contexte, ce que souligne Claire Kramsch. L’époque de l’apprentissage d’une langue par la simple « maîtrise » de sa grammaire, comme le faisaient un grand nombre d’« esprits universels », reflète une vision occidentale, on pourrait dire à la Chomsky, ethnocentrique, qui suppose que l’essence de la langue est dans la grammaire, que toutes les langues dépendent de la grammaire au même degré et que toute la grammaire est universelle. Il est possible de connaître une langue en détail, surtout sa « grammaire » et ne toujours rien comprendre à l’esprit ou à l’organisation mentale de la culture.
Apprendre une langue, ce n’est pas comme apprendre les mathématiques ou la physique, où, une fois apprises et comprises, les formules sont disponibles pour être utilisées dans l’avenir. Leur utilité reste constante. Le contenu de ce qui est appris ne change pas, ni par là même son utilité. Cependant, la langue est une matière totalement différente : le contenu de la langue, sans mentionner le style, change réellement, et la « maîtrise » ne dépend pas de la compréhension de la vision statique d’une culture : elle repose sur l’exercice constant et répété du discours en cette langue. L’exercice ne peut pas être récupéré de la même façon que la maîtrise du vélo après une inactivité de plusieurs années. Même les locuteurs natifs perdent la connaissance de leur langue maternelle s’ils ne l’ont pas pratiquée pendant longtemps. À la différence des matières abstraites et hors contexte, la maîtrise de la langue dépend de son usage habituel, et non d’une compréhension « cognitive ». Ce qui doit être enseigné dans l’apprentissage des langues ne comprend pas de formules, équations ou théorèmes, mais des habitudes intellectuelles et des manières de penser. La différence entre la maîtrise d’un sujet et celle d’une langue est que dans le premier cas elle est consciente et analytique, et dans le second, réflexive et subconsciente. Le but de l’apprentissage d’une langue n’est pas la compréhension analytique de la structure de cette langue, qui est l’objet d’étude des linguistes et qui, heureusement, est ignorée par les locuteurs natifs, mais une familiarité réfléchie avec les formes de discours. L’apprentissage d’une langue relève plus de l’entraînement que de l’apprentissage proprement dit, plus de la motivation que de l’explication, plus du conditionnement que de la compréhension. Les « pourquoi » du scepticisme analytique, la marque même de l’intelligence dans d’autres domaines d’études et de recherche, empêchent l’accommodation subliminale à un langage étranger. Parler une langue ne revient pas à argumenter sur ses aspects bizarres ou pervers.
Mais l’imitation du comportement ne peut être cette forme d’entraînement demandée aux étudiants d’une seconde langue ou d’une langue étrangère, pour la bonne et simple raison que les adultes ne sont pas aussi doués pour l’imitation que les petits enfants. L’« acquéreur d’une langue » doit dépenser du temps et des efforts pour accéder à la culture dont la langue est étudiée. J’ai été toujours étonné de voir les gens se sentir frustrés de ne pas pouvoir apprendre une langue étrangère, par exemple le chinois, pendant une ou plusieurs fins de semaine. Lorsque je leur demande combien de temps leur a pris l’apprentissage de l’anglais, la réponse est, d’habitude, « toute ma vie ». Et, moi, je renchéris « précisément… ». Pourquoi la langue d’autrui serait-elle plus facile à apprendre que la sienne ? Les contraintes de temps de l’étudiant ne peuvent pas annuler les exigences d’une vraie expérience vécue, demandée par l’acquisition effective de la langue.
Que faut-il enseigner aux étudiants adultes, lorsque l’expérience de se former soi-même dans une autre langue n’est pas réalisable ? La réponse serait, pour la plupart des gens, l’immersion dans la culture de cette langue étrangère. Mais ce n’est qu’une demi-réponse, car la durée du séjour n’est jamais spécifiée. De manière implicite, la définition du séjour pour la plupart des gens est une courte visite, ou un été, voire toute une année ; d’habitude, on ne pense pas à un séjour prolongé. Ce concept d’apprentissage d’une langue pourrait être catalogué comme un mythe de l’« osmose », car il suffirait simplement de plonger dans une langue, et ainsi, par une forme d’osmose, la compétence de cette langue étrangère viendrait toute seule s’installer en vous. Ce scénario est en fait tout aussi loin de la réalité qu’il est trompeur. Même un séjour d’une année serait, pour la plupart des gens, insuffisant à former la base de l’acquisition du langage parlé : la première moitié de l’année sera inévitablement une période de choc culturel. Ce n’est peut-être que dans la deuxième moitié de la première année que le visiteur étranger commencera à faire des progrès : mais à condition qu’un effort conscient soit fait pour se mêler aux indigènes, en utilisant leur langue constamment. Si le simple séjour et l’osmose étaient tout ce qu’il fallait pour apprendre une langue étrangère, alors il serait impossible d’expliquer pourquoi des milliers d’expatriés habitant un pays pendant des décennies n’arrivent pas à maîtriser la langue vernaculaire. Il existe des manières de se trouver dans un pays étranger sans y être réellement, comme on peut le voir dans les enclaves britanniques à travers le monde pendant les jours de gloire de l’Empire Britannique, et comme on peut le voir aujourd’hui, avec les grandes bases de l’armée des États-Unis partout dans le monde, qui constituent autant de « Petites Amériques » complètement isolées de l’« étrangeté » de la culture autochtone. Le séjour à un endroit n’est pas la garantie d’une meilleure connaissance de la langue, s’il n’y a pas une interaction complète avec les locuteurs de la langue locale. À ce sujet, le phénomène connu sous le nom de « globalisation », déploré par les radicaux de la postcolonisation et les avocats des cultures et ethnies locales, est une aubaine pour le professeur d’anglais, car l’invasion des médias (films et télévision) et l’ubiquité des produits commerciaux dont la promotion se fait en anglais fournit au professeur d’anglais plus d’objets réels, pouvant être utiles dans la salle de classe. La culture, définie comme un ensemble de produits, de constructions et de situations reliés par la langue, devient alors le contexte qui doit soutenir l’effort de l’étudiant essayant de maîtriser la structure grammaticale de la langue. Les locutions n’ont pas de validité en l’absence de la signification et de la force données par la vie réelle, et c’est pourquoi l’apprentissage basé sur un « manuel » sera toujours voué à l’échec, surtout dans le cas des « manuels » essayant d’imiter sans authenticité les situations vécues. L’étudiant doit être équipé pour analyser de manière appropriée les complexes et les configurations propres à la langue étudiée, qu’il s’agisse du simple ordre des mots en anglais et en chinois, du keigo, la terminologie de la politesse hiérarchique en japonais, du groupe verbal différé en allemand et en japonais, de l’ordre des mots souple en latin, où il est possible, car les relations syntaxiques sont, pour la plupart, dépourvues d’ambiguïté. Ces traits individuels caractéristiques de chaque langue devraient être soulignés, sinon mis en valeur comme une « clef » pour s’approprier l’esprit et l’organisation mentale de la langue. Un étudiant qui comprend ces paradigmes culturels fera un grand progrès vers l’appropriation de l’esprit de la langue et de la manière dont elle approche la réalité. De ce point de vue, Benjamin Lee Whorf et sa théorie de la non-interchangeabilité des langues n’était pas fausse, mais il y a eu de trop nombreuses interprétations erronées. Un autre aspect à signaler concernant la culture est que, à la différence des détails techniques de la grammaire, qui n’ont aucun intérêt pour les locuteurs natifs et peu d’attrait pour les étudiants, la culture et les particularités d’une culture donnée exercent une incessante fascination, surtout sur les gens qui viennent d’une culture différente. La culture peut être enseignée en tant que contenu, et peut être, comme l’a démontré entre autres la discipline des « études culturelles », analysée et déconstruite avec intérêt. L’étude de la culture devient une partie de celle de la langue, non seulement comme un contexte séparable où doit être compris le « texte » dans la langue, mais comme partie intégrante de la langue elle-même. En effet, c’est très exactement lorsque la langue est conçue comme indépendante de la culture, et séparée des particularités de celle-ci, que les méprises vont se produire. Les gaffes sans nombre dans les traductions, citées à maintes reprises par les observateurs transculturels, sont un témoignage suffisant des résultats de l’apprentissage de la langue en dehors du contexte. Ce sont des exemples toujours amusants pour les locuteurs autochtones, car des phrases familières prennent une allure étrange lorsqu’elles sont transposées dans une langue étrangère puis retraduites. La confusion sémantique est inévitable lorsque l’essence même de la langue et sa relation avec la culture sont méconnues de manière si éclatante. Un autre aspect du contenu qui pourrait aider les efforts d’acquisition d’une langue pourrait être appelé « axiomatique de la langue », c’est-à-dire, ce qui est particulièrement important dans une langue, opposé à ce qui n’est qu’apparent dans une autre. Un exemple pourrait être l’importance du genre dans un grand nombre de langues européennes et l’absence d’indication de genre en anglais, ou bien en chinois. Un autre serait la nécessité de choisir en anglais entre quatre options dans l’usage des articles : aucun, défini, indéfini, et pluriel.
Mon illustration favorite de l’importance de déterminer ou non les noms en anglais
[2] ou en français est la suivante : « vérité »; « une vérité », « la vérité », « (des) vérités » ; l’utilisation de la majuscule offre des possibilités supplémentaires : « Vérité, » « une Vérité », « la Vérité », « (des) Vérités ». Chacune de ces formes possède sa propre nuance en anglais, ce que l’étudiant en anglais étranger trouvera difficile à déterminer. La question est de savoir si c’est la faute de la langue qui crée des distinctions sans différence marquée, ou celle de l’étudiant qui est incapable de comprendre les distinctions réelles. Même si la tradition et l’usage penchent pour la deuxième réponse, je tends à croire en la première : ces distinctions apparaissent assez évanescentes lorsque l’on essaie de les traduire dans des langues (par ex., en chinois) où les modèles de la détermination ne sont pas aussi rigides ou aussi explicites. Les « options par défaut » sont différentes en anglais et en chinois : en anglais, la tendance est à la détermination, qu’il s’agisse d’une opération logique ou seulement conventionnelle ; en chinois, par contre, la détermination n’intervient qu’en cas de besoin, et son omission n’est pas, comme en anglais, une faute. (C’est pourquoi le mauvais usage et l’omission des articles est une erreur courante chez les étudiants chinois de l’anglais.) Chaque langue a ses particularités, tout comme chaque locuteur de toute langue a son propre idiolecte. Effectivement, le défi ironique de l’apprentissage d’une langue n’est pas de copier un locuteur natif, mais plutôt de gagner une maîtrise suffisante de la langue de manière à trouver sa propre individualité dans son usage. De toute façon, d’un point de vue psycholinguistique, le locuteur non natif ne doit pas aspirer à l’imitation parfaite, car le mimétisme ne produit qu’un manque d’authenticité, à la fois pour le producteur conscient de la langue et l’interlocuteur natif. Les locuteurs natifs ne se privent pas de s’écarter de la norme : plutôt, ils savourent même leurs propres variations sur le thème commun. Pourtant, les langues ne sont pas des vecteurs neutres de la signification : elles incarnent leur propre histoire, leur propre point de vue et leur perspective spécifique. Il a été observé que le fait de parler une autre langue provoque chez le locuteur l’apparition d’une personnalité différente, ou au moins d’un aspect différent de la même personnalité. Je n’essaie pas de classer les langues : anglais britannique > réservé, anglais américain > direct, italien > démonstratif, français > intellectuel, allemand > explosif, chinois > inscrutable, etc. Chaque langue peut s’accommoder de n’importe quel nombre de tempéraments et de styles personnels. Mais supposer que toutes les langues sont pareillement affables et incolores, comme un carreau de verre parfaitement transparent, c’est manquer ce qu’il y a de plus intéressant et d’indéniablement unique dans chaque langue.
Pour conceptualiser les langues de manière à capter à la fois leur transparence et leur unicité, j’arrive à imaginer les différentes langues comme des prismes différents par lesquels on peut regarder le monde. Chaque locuteur peut voir la lumière réfractée par ce prisme, mais ce qui est réfracté peut être différent d’un prisme à l’autre. Chaque prisme offre une perspective différente : des réalités diverses vont être vues différemment à travers des prismes différents. Au niveau cognitif, ce point a été déjà réglé en anglais par le travail de George Lakoff, Mark Johnson et Mark Turner concentré sur comment les métaphores et les paradigmes de base de la pensée en anglais impliquent une organisation mentale particulière. Les différentes évaluations culturelles de ce qui devrait être neutre – les quatre orientations cardinales : haut, bas, gauche et droite – offrent une ample illustration : haut et bas sont des indicateurs neutres de direction, mais d’un point de vue culturel il ne peut pas y avoir de controverse sur le fait que « haut » en anglais est le plus souvent positif et « bas » est le plus souvent négatif.
Il existe évidemment des exceptions, comme lorsqu’il est dit que la température d’un patient ayant la fièvre est en train de baisser. Le plus souvent, pourtant, il s’agit de reprise « vers le haut » en économie, le moral d’une personne « remonte », le progrès se fait vers l’avant et « vers le haut » et c’est un fait que le ciel est « en haut » (supérieur) et l’enfer est « en bas » (inférieur). Certains de ces choix sont partagés par différentes cultures, mais d’autres ne le sont pas. Les associations négatives avec le mot « gauche » et les positives (évidentes en français : « droit » de même qu’en anglais) sont trop bien connues pour être rappelées ici. Les différences culturelles dans l’évaluation (pour ne rien dire de la perception) des couleurs méritent une plus grande attention. Les associations du « blanc », par exemple, ne sont pas partout les mêmes. Symbole de l’innocence et de la pureté en Occident, le blanc est plutôt associé à la mort et à l’annihilation en Extrême Orient. De même, des mots comme « vide » n’échappent pas à une évaluation dépendant de la culture. Si ce mot est péjoratif en anglais (à l’exception d’un poète comme Wallace Stevens), il est le symbole d’une riche potentialité dans les textes taoïstes et bouddhistes les plus importants.
À l’âge de la globalisation occidentale (plus spécifiquement américaine), le mot « nouveau » est évalué plus positivement que « ancien ». (Ce n’est pas une coïncidence : dans un monde où le capitalisme exploite, s’il ne l’exige pas pour de bon, l’esprit de consommation débridée, le mot « nouveau » pousse mieux à l’achat que le mot « ancien » : « sauvegarder » ne signifie plus dans les cultures capitalistes « garder son argent », mais le dépenser dans d’hypothétiques affaires.) La « modernisation » incarne une valorisation inconditionnelle du « nouveau ». La « tradition », comme mot et comme concept, persiste mieux en Asie que dans l’Occident modernisé, où de plus en plus il s’agit de quelque chose à rejeter : une « pensée traditionnelle » n’est pas réellement un compliment en anglais.
Le modèle du prisme suggère que l’objet ne doit pas être cherché par des équivalents sémantiques en abordant une langue étrangère : il s’agit plutôt d’adopter une organisation mentale et culturelle différente, en assumant l’autre langue comme une seconde nature virtuelle. L’acquisition mécanique des règles (des règles dont les locuteurs natifs sont à peine conscients) devrait rendre l’étudiant plus conscient et plus à l’aise dans une langue étrangère. (L’assimilation intuitive et discrète de ces règles est, évidemment, une autre affaire.) Surtout, apprendre aux étudiants à regarder à travers le prisme anglais (ou français, ou chinois), est une façon d’éviter le fléau de l’acquisition d’une langue, qui est la traduction, soit vers, soit à partir de sa langue maternelle. Et ce fléau prend la forme, lors de la lecture des textes étrangers, de la nécessité ennuyeuse et interminable de chercher des mots dans un dictionnaire bilingue, parfois plusieurs fois pour le même mot.
La vision du monde à travers le prisme du langage rappelle au professeur de langues que l’entreprise n’implique pas la traduction des concepts étrangers dans un vocabulaire vernaculaire, mais la compréhension des concepts étrangers à la manière des natifs. Sa tâche n’est donc pas simplement d’enseigner aux étudiants comment parler différemment, mais également d’expliquer comment ils pourraient, au sens strict, penser différemment. Le succès du professeur de langues demande une espèce de métamorphose, où l’étudiant se transforme en une autre version de lui-même. J’essaierai de donner quelques exemples concernant l’anglais. Le premier pourrait s’intituler « la guerre est la solution à tout. » Dans les années 60, sous la présidence de Johnson, il y a eu une « guerre contre la pauvreté », puis depuis les années 70, il y a eu une « guerre contre la drogue ». Comme conséquence de la démolition des deux tours du World Trade Center, il y a une « guerre contre le terrorisme ». Derrière cette organisation mentale se cache une vue manichéenne de la réalité, renforcée par la déclaration du président George W. Bush qui présente les adversaires impliqués dans cette guerre comme le « bien » et le « mal ». Je ne m’attarderai pas sur le manque d’à propos, sinon de modestie, d’une Amérique jouant le rôle du Bien, pour me concentrer simplement sur la vision du monde comme contenant des termes opposés catégoriquement, à savoir deux entités mutuellement exclusives, et sur l’annihilation de l’adversaire diabolisé comme solution ultime à tout problème. Cette séparation catégorique des opposés dans la description de la réalité pose un problème logique et un problème ontologique. En fait, l’histoire a démontré que la vision manichéenne du monde n’est pas exacte, et encore moins utile. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’URSS a été un allié puissant contre Hitler et les nazis, mais peu de temps après elle est devenue l’incarnation du Démon, appelée par Ronald Reagan dans les années 80 « empire du mal ». Dans les années 70, l’Amérique et les Américains étaient pris en otages par l’Iran, qui a été diabolisé en tant que représentant du Mal : parmi les nombreux ennemis de l’Iran il y avait l’Irak, qui est devenu dans le schéma manichéen qui n’admet que deux possibilités, un allié, du côté dit du Bien, et un ennemi, du côté dit du Mal. Néanmoins, au début des années 90, pendant la Guerre du Golfe, c’est l’Irak qui est devenu l’ennemi. Dans cette perspective, l’Amérique a eu du mal à traiter l’Iran, l’ennemi de longue date de l’Irak, en allié, mais ne pouvait pas non plus rejeter totalement l’Iran, puisque les États-Unis et ce pays partageaient un ennemi commun. Dans la logique de « tout ou rien » des catégories manichéennes, on peut être ami ou ennemi, mais pas les deux à la fois. Mais l’ennemi de mon ennemi n’est pas toujours mon ami, et ces complexités de la réalité cadrent mal avec les catégories mutuellement exclusives qui gèrent la pensée américaine.
Ces cogitations, malheureusement, n’ont pas qu’un intérêt historique. À la suite des attaques atroces sur le World Trade Center à New York et sur le Pentagone à Washington, George W. Bush a malencontreusement parlé de monter une « croisade » contre le terrorisme, en ignorant que les Croisades n’ont pas représenté le moment le plus glorieux de l’histoire occidentale et que l’usage du mot « croisade » n’est pas moins dirigé contre les non chrétiens (y compris les juifs) que lorsque les fondamentalistes islamiques parlent de « jihad » ou de « guerre sainte ». Il est à peine surprenant que Ousama Bin Laden ait répondu précisément en se référant à la contrepartie islamique : il a appelé au « jihad » contre la « croisade » de Bush. Ce n’est que l’ethnocentrisme qui aveugle au point d’ignorer que ceux que nous considérons « mauvais », vont, à tort ou à raison, nous traiter de la même façon. Il faut être trop imbu de soi pour penser que la justice ne travaille que dans un seul sens. Un autre aspect de la culture américaine transparaît également dans un simple détail de la langue : c’est le fait que le verbe « vouloir » ou « désirer » (will) est identique à l’auxiliaire du futur. « I will this pain to disappear » (« Je veux que cette peine disparaisse ») et « I will be going to school » (« Je vais aller à l’école ») sont deux constructions différentes, dont le sens est désambiguïsé par la syntaxe. Dans le premier cas, « will » est un verbe actif prenant un objet direct, dans le deuxième, « will » est un verbe auxiliaire. Ici la confusion est peu probable. Pourtant, lorsque nous disons « I will succeed » (« Je vais réussir »), le sens apparent est une assertion sur le futur, mais l’accent mis sur « will » porte une part non négligeable de détermination et de résolution. L’identité entre « vouloir » et le marqueur du futur peut paraître une bizarrerie linguistique (certes, la même coïncidence n’existe pas dans toutes les langues) et la conjonction des deux sens dans le même mot peut être imputée au hasard, mais il y a au moins un effet subliminal de cette rencontre sur la vision « ouverte » que les Américains ont de l’avenir. Cette vision est moins répandue dans les cultures asiatiques, où admettre la force d’un destin préétabli est bien plus courant. Ce que j’affirme n’est pas limité au mot « will » : la forme plus ancienne et plus britannique, du verbe auxiliaire marquant le futur, « shall », ne ressemble pas à « will », mais peut aussi être teintée d’une connotation de résolution, surtout lorsqu’elle est placée dans un discours à la manière de Churchill. Lorsque le général Douglas MacArthur a prononcé ses mots mémorables : « I shall return! » (« Je vais revenir ! ») en quittant les Philippines pendant la Seconde Guerre mondiale, il ne faisait pas seulement une prédiction neutre, mais indiquait également la profondeur de sa résolution. Son « shall » indique à la fois le futur et la détermination personnelle.
À l’ère postcoloniale et postmoderne, l’usage de l’anglais présente peut-être autant d’avantages que de difficultés. Son positionnement comme lingua franca globale, est à la fois positif et négatif. Il y a une tendance, surtout parmi les locuteurs de langue maternelle anglaise, et non seulement quelques champions des affaires, à penser que l’usage omniprésent de l’anglais dispense d’apprendre d’autres langues ou de comprendre d’autres cultures. Les cadres les plus éclairés se rendent compte pourtant que le multilinguisme est un devoir pour l’encadrement à un niveau international. De fait, une partie considérable des responsables des 500 sociétés placées en tête par Fortune maîtrise plus qu’une langue, avec une expérience substantielle de plusieurs cultures. Une société de comptabilité comme Deloitte, Touche et Tohmatsu a une politique active de promotion des expériences internationales chez ses employés, surtout s’agissant de cadres dirigeants.
Évidemment, le nom même de cette compagnie témoigne d’une perspective internationale au cÅ“ur de la direction, à la différence d’une compagnie occidentale ajoutant une représentation asiatique de complaisance aux niveaux les plus élevés. Il existe un danger possible de confondre l’usage croissant de l’anglais avec la tendance vers la globalisation. La rhétorique « triomphaliste » de certains commentateurs (d’habitude anglo-centriques) n’arrive pas à rassurer les cultures du « second » et du « troisième monde » du fait que l’usage de l’anglais n’est pas simplement une version du xxie siècle des pratiques hégémoniques de l’impérialisme britannique du xixe siècle, avec la seule différence que l’anglais est maintenant surtout un anglais américain, et que les chefs du xxie siècle sont les Américains plutôt que les Anglais. Ce serait effectivement malheureux si l’anglais en tant que lingua franca, loin d’être un simple facteur aidant la communication entre les peuples, devenait un facteur qui efface toute autre culture si ce n’est l’anglo-américaine.
Mais si la vision « triomphaliste » de l’anglais comme langue globale est trompeuse et d’aucune utilité, il en est de même de l’imputation faisant de l’anglais le reflet de tous les maux de la globalisation. Une telle vision oublierait le fait remarquable que les textes des auteurs mêmes de la théorie postcoloniale, qu’il s’agisse d’Antonio Gramsci, de Michel Foucault ou d’Edward Said, ont été d’abord écrits, publiés et lus dans les langues européennes dites « hégémoniques » (anglais, italien et français). En fait, sans ces langues, il est douteux que le monde aurait pu être conscient des méfaits de l’impérialisme culturel. De même, le caractère ethnique de diverses cultures non hégémoniques, que ce soit celles du sous-continent indien (v. Raja Rao, Rabindranath Tagore), des Caraïbes (Derek Walcott, V. S. Naipaul), d’Afrique (Wole Soyinka, Chinua Achebe, James Ngugi, sinon Ngugi Wa Thiongo), n’aurait pas pu être connu aussi bien à travers le monde comme c’est le cas aujourd’hui. Au niveau de l’apprentissage quotidien, on doit se demander quel accent régional pourrait être accepté comme «
Received Practice ». Faut-il insister sur le fait que le «
a plat » de la prononciation australienne dans «
I came today » (« Je suis venu aujourd’hui »), qui est entendu par les Américains comme «
I came to die » (« Je suis arrivé à la mort ») est défectueux ou en dessous de la norme ? Quel doit être le domaine acceptable pour une «
received practice » ? Est-ce que la seule prononciation acceptable est
Oxbridge
[3], mais non
Cockney ? L’accent de New York doit-il l’emporter sur celui de Boston ? En dépit de la mythologie des textes d’apprentissage sur la « prononciation standard », la réalité démontre qu’il y a autant de « dialectes » de l’anglais que de régions où cette langue est parlée. Il existe un rythme propre à l’anglais de Singapour qui le rend délicat à comprendre pour les auditeurs qui n’y sont pas habitués. Il y a eu de même des conflits personnels entre locuteurs de Nouvelle Zélande et Américains, provenant de l’incapacité des Américains à comprendre la prononciation de la Nouvelle Zélande, même si la prévalence de la prononciation américaine à travers le monde la rend plus compréhensible aux locuteurs des dialectes anglais. Ces complexités empiriques, confusions et inégalités ne manquent pas de produire des conséquences pédagogiques. Il n’y a pas de solution théorique qui survive à l’épreuve de la classe d’apprentissage et on doit recourir à des expédients de circonstance. Insister sur l’anglais
Oxbridge en Australie, ou demander une prononciation américaine en Inde, serait une maladresse pédagogique provoquant sûrement un ressentiment de la part de l’étudiant local. Pourtant, sur la scène globale, il serait peut-être nécessaire d’entraîner l’oreille à accepter une large variation de la phonétique, si l’anglais doit devenir réellement une
lingua franca. La dernière chose à souhaiter est une
lingua franca qui, pour différentes raisons, est incompréhensible pour les différents locuteurs. Nous devons chasser nos préjugés anglo-centriques sur la prononciation. Par exemple, j’ai questionné une fois des étudiants de Hong Kong sur le nom du poète rival dans le film
Shakespeare in Love, en attendant que la réponse fût Marlowe. Les étudiants n’avaient pas lu de littérature élisabéthaine, à part quelques sonnets de Shakespeare, et, évidemment, ne savaient rien de l’histoire de cette époque. Lorsque j’ai recueilli les épreuves et que j’ai trouvé «
Ma-lo » à la place de « Marlowe », j’étais sur le point de censurer cette orthographe défectueuse comme incorrecte. Néanmoins, je me suis souvenu que, comme je n’avais demandé la lecture d’aucune pièce de Christopher Marlowe, et que les étudiants n’avaient aucun moyen d’identifier par écrit qui était l’écrivain de pièces rival, «
Ma-lo » était aussi phonétiquement correct que ce qu’il était juste d’attendre de leur part. Et, pour être totalement juste, corriger l’orthographe avant que celle-ci ne soit standardisée, n’était pas seulement anachronique mais faux. Ainsi, même si «
Ma-lo » n’aurait pu être accepté dans un cours sur le drame élisabéthain au Royaume Uni ou aux États-Unis, «
Ma-lo », comme équivalent chinois, devait être accepté à Hong Kong. Les préjugés culturels sur l’usage de l’anglais abondent. Wole Soyinka raconte cette histoire dans sa
Preface to Myth, Literature, and the African World, où en tant que membre du Churchill College, à Cambridge, il a donné en 1973 une série de conférences sur « Littérature et Société », mais sous l’égide non pas du Département d’anglais, mais du Département d’anthropologie sociale. Évidemment, le Département d’anglais, selon Soyinka, ne pouvait pas « prêter foi à un animal aussi mythique que la «Littérature Africaine» » (vii). « J’étais », commente Soyinka avec la nécessaire ironie postmoderne, « de manière paradoxale, plutôt en accord avec le dilemme de ces traditionalistes de la littérature anglaise. Eux, au moins, ils ne sont pas allés aussi loin que de ne pas reconnaître l’existence d’un monde africain : il s’agissait uniquement de littérature et, peut-être, de civilisation » (vii-viii). Soyinka a publié, évidemment, ses pièces en anglais et a reçu le prix Nobel de littérature en 1986. Les défenseurs de l’anglais standard, qui célèbrent l’apothéose de l’anglais comme une évolution darwinienne vers l’excellence, applaudissent le changement qui a conduit à cette apothéose, mais déplorent qu’un autre changement menace la même « apothéose ». Comme l’a écrit Marnie Holborow : « l’anglais standard est vu comme issu de siècles de civilisation et de culture … l’anglais standard est présenté comme étant le patrimoine de tout ce qui est britannique, britannique par excellence » (153). Holborow cite pour son propos à la fois James Murray, le lexicographe de l’ère victorienne, et Enoch Powell, l’archi-conservateur moderne : Murray a vu l’anglais standard comme « la race des mots anglais qui doit former le langage dominant du monde » (154), et Powell en a rajouté : « D’autres peuvent parler et lire anglais, plus ou moins, mais c’est notre langue et non pas la leur. L’anglais a été conçu en Angleterre par les Anglais et il reste notre propriété distinctive, aussi loin qu’il puisse être appris ou utilisé » (154). Les colorations racistes et nationalistes de ces affirmations peuvent difficilement être sous-estimées. Mais à leur origine, comme Holborow et d’autres l’ont montré, se trouve le mythe de la langue comme entité statique et inchangeable (le mot « standard » tend à renforcer une vue fixiste et absolue de la langue). En partie, cette virulente et peu naturelle attitude privilégie l’anglais écrit par rapport à l’anglais parlé, en se débarrassant des dialectes, qui ne valent rien. L’enseignant post-colonial de l’anglais, pour ne pas favoriser de manière ethnocentrique un standard de prononciation face à un autre, doit reconnaître que la «
Received Practice » est devenue bien plus bigarrée que par le passé. Ce ne sont plus des accents régionaux, mais des expressions régionales qui s’infiltrent dans la langue : que ce soit «
bollywood » venant d’Inde du sud ou «
billabong », «
fair dinkum » ou «
bushranger » d’Australie. Toutes ces expressions sont listées dans l’
Encarta Concise World Dictionary et l’
Oxford English Dictionary. Et, comme les cultures dites « étrangères » deviennent « nationales » aux États-Unis et au Royaume-Uni, la culture du monde devient une partie de la langue anglaise : le vocabulaire de la diplomatie reflète l’influence française sur la politique internationale, avec des mots comme
détente,
attaché,
aide de camp,
coup d’état,
communiqué,
espionnage,
sabotage, etc. D’autre part, la multitude des cuisines nationales disponibles aux États-Unis et au Royaume-Uni, dans des formes plus ou moins authentiques, comprend les familières
pizza et
lasagne, mais aussi le
dim sum de Chine, le
kimchi de Corée, les
sushi et
sashimi du Japon, les
fajitas et
tacos du Mexique, les
nan,
poppadom (var.
popadum,
popadam) et
samosas d’Inde, et, évidemment, la
baguette et le
croissant de France. (Tous ces plats des cuisines nationales sont listés dans le
2001 Encarta Concise English Dictionary, tandis que les
fajitas et les
samosas sont encore absentes de la deuxième édition de l’
Oxford English Dictionary). L’enseignement de l’anglais à l’âge postcolonial et postmoderne est plein de pièges, non seulement selon les populations qui l’apprennent, mais également par rapport à la notion même de «
Received Practice », qui devient bien plus chimérique qu’avant. Nous sommes confrontés non pas à une langue anglaise, mais à des « anglais du monde ». La situation a pourtant des aspects comiques : l’anglais est à la fois diabolisé comme langue des impérialistes, mais c’est cependant également la langue préférée des anti-impérialistes, théoriciens de l’ère postcoloniale. Par ailleurs, l’anglais prétend être la langue du monde, car il renvoie à une part plus vaste du monde que toute autre langue. Les citoyens des États-Unis et du Royaume-Uni sont mal à l’aise devant les annonces « triomphalistes » en faveur de l’anglais, mais l’enthousiasme pour cette langue dans d’autres parties du monde semble débordant.
*
Il y a plusieurs mythes sur la langue qui ont, d’après moi, embrouillé la théorie de son enseignement et de son apprentissage. Le premier est que la langue est un outil, un instrument fonctionnel. L’anglais est souvent vu comme un moyen d’ascension sociale, pour accéder soit à un meilleur travail, soit à une meilleure position sociale. Il est sûr que ceci pourrait être un effet, voire un bénéfice de l’apprentissage de l’anglais. Mais si l’anglais est vu comme un simple outil, alors son apprentissage devrait être bien plus facile qu’il ne l’est : les outils ne doivent pas être difficiles à maîtriser, leur fonction étant après tout de faciliter l’usage. La méprise est bien illustrée par le caractère de l’outil, qui est muet et matériel, tandis que la langue est expressive et intangible. Un outil n’a pas de personnalité, tandis que les locuteurs d’une langue, de toute langue, sont immanquablement « particuliers ». Un outil n’est pas organique et ne change pas par lui-même : il peut seulement être remplacé, tandis qu’une langue est en évolution constante et s’adapte à de nouvelles réalités et situations. Les langues ne meurent que lorsque leurs locuteurs ont disparu. Le problème que pose la vision de la langue comme outil, et l’anglais comme instrument du succès social, n’est pas tellement que les gens arrivant à maîtriser l’anglais n’arrivent pas à se faire une meilleure place dans ce nouveau monde globalisé, mais plutôt que celui qui apprend l’anglais se trompe d’objet, lequel n’est pas un outil inerte, mais un complexe sociolinguistique vivant avec une structure organique, capable d’absorber des portions des autres langues et de s’adapter à elles. La conception de la langue comme outil néglige le facteur de l’expérience humaine inhérent à toute langue : avant de comprendre cette expérience humaine dans des situations concrètes, l’étudiant ne peut prétendre que parler la langue, et ce que les stratégies imitatives de l’apprentissage de la langue réalisent est plus une caricature qu’une imitation. L’objectif de l’apprentissage d’une langue n’est pas de cloner des autochtones (ce qui serait de toute façon impossible), mais de rendre sienne une nouvelle langue. Le second mythe qui embrouille les théories de l’apprentissage de la langue est de concevoir la langue comme un code. Mais, la définition des codes est précisément qu’ils servent à désambiguïser les messages et sont invariants par rapport à leur signification, alors qu’une langue, même lorsqu’elle n’implique qu’un seul mot avec un seul sens – sans parler des mots avec des sens multiples – porte des charges différentes dans des contextes différents. Même la notion de correction est souvent mise à mal dans le cas des langues naturelles. Par exemple, une expression illogique, prononcée par un locuteur étranger est un solécisme, alors que s’il s’agit d’un usager normal de la langue, repris par d’autres, la même expression deviendra « idiomatique ». Une déviation de prononciation chez un étranger est incompréhensible, mais les déviations dues aux autochtones sont appelées des « accents ». Bien sûr, les vrais codes ne se comportent pas de manière si perverse. Les codes réels ne dépendent pas des relations déictiques, n’incarnent pas des styles personnels, et leur signification ne dépend pas de la situation. La langue, d’autre part, est vivante et plutôt multidimensionnelle que réellement indéterminée. Elle opère sur plus d’un niveau : sémantique, psycholinguistique, sociolinguistique, et même parfois psychosomatique.
Le troisième mythe de la langue, et de l’anglais, est qu’il est possible de parler de manière sensée de standards, en confondant les règles strictes et les « best practices » : l’anglais britannique, selon les Murrays et Powells de ce monde, est supérieur à tout autre – y compris à l’anglais irlandais, qui a produit pourtant quelques-uns des meilleurs écrivains (Swift, Shaw, Wilde, Yeats, Joyce et Beckett) – hypocritement tolérés en les incluant dans les canons de la littérature « britannique » ou anglaise. Nous ne pouvons pas continuer à confondre l’« anglais » lorsqu’il se réfère à une langue mondiale avec l’« anglais » se référant strictement au langage du Royaume-Uni. Il est grand temps que nous réservions le terme « anglais » à un phénomène transnational, comme dans la référence de Tom MacArthur et de Braj Kachru aux « anglais du monde », en utilisant « anglais britannique » pour désigner spécifiquement la littérature de l’Albion, restreinte à la langue des Îles britanniques. Même ceci ne suffirait pas à extirper les éléments « étrangers » du canon strictement britannique. Les puristes de la langue semblent ne pas se rendre compte que la nation qu’ils invoquent n’est pas celle du passé : « notre » veut dire maintenant autre chose que « notre » prononcé par les anciennes générations. Comme le dit Lam, « Une caractéristique saillante du paysage culturel global actuel est le mélange de coutumes et de modes de vie et la présence du multiculturalisme à l’intérieur des frontières nationales » (389). L’enseignant postcolonial de l’anglais doit abandonner les rigidités des livres de texte, les règlements et les dogmes de la grammaire. Cette perspective est à la fois plus éprouvante et plus attirante : ils doivent apprendre à partager l’anglais avec l’étudiant comme une culture, avec toute sa complexité, son instabilité, sa diversité, tout comme sa fascination. Que cela plaise ou non aux Enoch Powells du monde, c’est le monde qui s’est approprié l’anglais, tout comme celui-ci s’était approprié les locutions du monde pendant sa formation et son développement.
De ce point de vue, ce n’est que l’esprit de Powell qui passe à côté de la vraie gloire de la langue anglaise, une gloire dont les plus réactionnaires des Anglais peuvent être fiers, à savoir que, en prenant autant au monde, l’anglais a également, activement et par le dialogue, rendu autant au monde. Seuls quelques esprits chauvins « triomphalistes » en Angleterre, par une ironie du sort, pourraient diminuer ce crédit, ou entacher cet honneur.
Traduit de l’anglais par Daniel Arapu.
·
Bennet, Milton J., « How Not to Be a Fluent Fool: Understanding the Cultural Dimension of Language » dans New Ways in Teaching Culture, Alvino E. Fantini (éd.), Alexandria, Virginia, TESOL 1997.
·
Halliday, Michael et Ruqaiya Hasan, Language, Context, and Text: Aspects of Language in a Social-semiotic Perspective, Oxford, Oxford University Press 1985.
·
Holborow, Marnie, The Politics of English, Londres, Sage Publications 1999.
·
Kramsch, Claire, Context and Culture in Language Teaching, Oxford, Oxford University Press 1993.
·
Lakoff, George et Mark Johnson, Metaphors We Live By, Chicago, University of Chicago Press 1980.
·
Lam, Wan Shun Eva, « The Question of Culture in Global English-Language Teaching: A Postcolonial Perspective », dans Tokens of Exchange: The Problem of Translation in Global Circulations, Lydia Liu, (éd.), Durham, Duke University Press 1999.
·
Soyinka, Wole, Myth, Literature and the African World, Cambridge, Cambridge University Press 1976.
[*]
Eugene C.
Eoyang a publié des traductions et des études sur la théorie de la traduction, sur la littérature comparée et le pluriculturalisme. Parmi ses ouvrages :
The Selected Poems of Ai Qing, 1983 ;
The Transparent Eye: Reflections on Translation, Chinese Literature and Comparative Poetics, 1993 ;
Coats of Many Colors: Reflections on Diversity by a Minority of One, 1995 ;
Translating Chinese Literature (avec Lin Yao-fu), 1995. Il prépare actuellement
Borrowed Plumage: Polemic Essays on Translation et
Two-way Mirrors: Cross-Cultural Essays.
[1]
Les langues dominantes ne sont pas forcément impérialistes. Ainsi, le japonais a assimilé, vraisemblablement à cause d’un
différentiel culturel, une énorme quantité de mots chinois, en l’absence de toute invasion chinoise. Le turc d’avant Atatürk comprenait une majorité de mots persans, eux-mêmes souvent arabes. Le roumain actuel compte parmi ses mots, dans un vaste dictionnaire, une majorité de mots français, en dehors de toute menace impérialiste, etc. (
N. d. T.).
[2]
Bien que le système des articles en anglais et français ne soit pas identique, le propos de l’auteur peut être compris. Ce système est le plus complexe des langues d’Europe occidentale, difficile à expliquer non seulement en chinois, japonais…, mais aussi en russe, langue pourtant européenne. C’est peut-être un cas où la grammaire ne peut être
exacte. À comparer avec la difficulté pour un non japonais à utiliser les particules
wa et
ga (
N. d. T.).
[3]
Les meilleures variantes de l’anglais : Oxford et Cambridge. (
N. d. T.).