2002
Diogène
Enseignement, recherche et création littéraire
Enseigner dans le meilleur des mondes
Louis van Delft
[*]
(Université Paris X.)
Le constat est partout le même, s’il y a des variantes locales : l’étude des « humanités » surtout, mais même celle des langues (hormis la nouvelle lingua franca de l’américano-anglais) traverse dans le monde entier une crise sans précédent, qui peut à bon droit faire craindre pour leur avenir même. En Europe, jamais sans doute depuis la Renaissance, la menace d’un retour à la barbarie ou à la vacuité (la différence n’est pas bien grande) dans l’enseignement n’a été aussi précise.
Mon propos n’est aucunement d’entamer une litanie que l’on n’a que trop entendue, dont la récurrence, la monotonie même, attestent de l’impuissance des hommes de bonne volonté qui l’entament. Pour ce qui est de la France, je me bornerai à signaler la tenue récente d’un colloque (de plus), qui a réuni de (vrais) bons esprits – entre autres Dominique Boutet, Emmanuel Bury, Antoine Compagnon, Michel Zink… – et qui a donné lieu à un excellent petit volume, un peu mieux tourné que tant d’autres vers le concret et l’action : Propositions pour les enseignements littéraires (Paris, 2000). J’en extrais ces quelques lignes d’Alain Finkielkraut, dans son plaidoyer incisif contre ce qu’il appelle, plaisamment, « la révolution culturelle à l’école ».
Selon cet analyste, pour le parti de la réforme à tout prix, « les professeurs, trop attachés à leur discipline et à leur bibliothèque, sont simultanément coupables d’archaïsme, d’égoïsme et d’élitisme ». En ce qui concerne plus particulièrement les professeurs de littérature, « ils avaient choisi un vieux métier humaniste, on leur enjoint désormais d’exercer un nouveau métier humanitaire. L’assistance à gamins en danger et l’égalité de tous les hommes entre eux commandent, sinon toujours de fermer les livres, du moins de passer d’une conception restrictive et sacerdotale à une conception ouverte de la littérature, [aux] textes que chacun peut produire ». Et Finkielkraut de conclure : « L’École n’est pas en proie à une idée libérale devenue tyrannique. Elle est en proie à une idée démocratique devenue dévorante. C’est cette idée qui destitue l’art comme affaire d’éminence, hiérarchie sévère des valeurs, au profit d’un culte de l’égalité dont le mot d’ordre est : nous sommes tous des écrivains, tous des artistes, tous des créateurs ».
Comme dans tant d’autres débats, on voit combien celui qui porte sur l’éducation est devenu politique, du moins en France. Et sans doute cette évolution est-elle inévitable, compte tenu de l’état actuel de la société française. Mais on peut aussi prendre les choses de plus haut, ce qui, loin d’escamoter le problème, revient bien plutôt à l’examiner sous la plus juste perspective. C’est à ce titre que j’aimerais donner la parole à plusieurs reprises, dans ces pages, à un homme d’exception, scandaleusement oublié jusque dans sa patrie même.
Celui dont je veux parler, c’est Alain (1868-1951). Son sort est celui qui rendra bientôt inconnus jusqu’aux noms de Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues, Chamfort, Joubert…, c’est-à-dire ceux de la grande famille des moralistes français dont Nietzsche disait qu’elle avait su produire une sorte de « musique de chambre » de la littérature sans équivalent dans l’histoire des lettres universelles. Aussi n’est-il pas inutile, sans doute, que je présente en quelques mots Alain (de son véritable nom Emile-Auguste Chartier) et surtout le texte de lui qu’il m’importe beaucoup de vous faire connaître.
Alain a pleinement sa place parmi nous alors que nous nous interrogeons sur notre magnifique et dur métier d’enseignants des langues et des lettres dans un monde souvent si différent de celui que décrivent les Å“uvres que nous avons vocation à transmettre. Alain, pour sa part, était professeur de philosophie. Mais il n’était assurément pas un professeur de philosophie tel qu’on se le représente très généralement, mixte de rat de bibliothèque et de rêveur ayant élu domicile dans les abstractions. Alain jouissait auprès de ses élèves de classe préparatoire (lui-même a été élève de l’École Normale Supérieure) d’un immense prestige. Il ne tenait en rien du « maître de philosophie » caricaturé par Molière. Outre qu’il était un Maître imposant le respect par son savoir comme par sa modestie, il était tout auréolé du prestige de celui qui avait vu de tout près la guerre. Et pourtant il était, plus que tout autre, tourné vers la vie, fasciné par elle, attentif à son flux héraclitéen, accordé à elle par une sorte de supérieure confiance (Pour mémoire, je rappelle que la guerre qu’Alain a faite est celle qu’on a toujours coutume, en France, d’appeler la « Grande Guerre », c’est-à-dire celle de 1914-1918, infiniment plus dévoreuse et broyeuse de vies que celle de 1940-1945, pourtant si impitoyable et cruelle de son côté).
Du fait de sa qualité d’ancien élève d’une très prestigieuse École, Alain aurait très facilement pu servir, comme la grande majorité de ses camarades, en tant que sous-officier. Il tint à faire la guerre comme simple soldat, dans les transmissions. Ce seul trait donne l’idée de ce que représentait, pour lui, la démocratie.
D’une certaine façon, l’enseignant est, lui aussi, dans les « transmissions ». Alain ne fut pas seulement, à l’instar des auteurs du « Grand Siècle », un impeccable artisan de l’écriture, considérant toujours, comme le veut La Bruyère, que « c’est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule ». Il fut, non moins, en tant que professeur, un incomparable « passeur ». Si je me contente de rappeler, de toute sa riche moisson existentielle, son attitude pendant la « Grande Guerre », ce n’est pas uniquement faute de place. C’est que le texte d’Alain que je tiens de mon côté à vous transmettre est très étroitement lié à ce tragique événement de l’histoire mondiale. En fait, l’histoire de ce texte, aujourd’hui si mal connu, et même difficile à trouver, est insolite, et il importe que vous en soyez d’abord informés.
Ces magnifiques pages furent tout d’abord… un discours de distribution des prix. Alain le prononça très exactement en 1904, au dernier jour de l’année scolaire, au Lycée Condorcet. La distribution des prix était, autrefois, une cérémonie passablement officielle, réunissant tous les élèves d’un établissement scolaire, en la présence de l’ensemble du corps enseignant. Cérémonie ponctuée de discours, généralement déplorables, à forts relents de rhétorique cicéronienne, destinée à récompenser, au moyen de prix et d’« accessits » (des livres) les élèves les plus « méritants ». Je ne connais pas d’autre discours de distribution de prix qui soit passé dans l’histoire des lettres françaises. Mais il faut croire qu’Alain lui-même, toujours d’une si grande modestie à l’endroit de ses écrits, avait conscience que ce court texte pouvait avoir une valeur, une portée bien au-delà des circonstances toutes scolaires qui avaient présidé à sa composition. Il est vrai que déjà le titre qu’il lui avait conféré dès 1904 était magnifique : Les marchands de sommeil.
Or, voilà qu’après une très longue période de jachère, Alain reprend ce texte, sans rien y changer. Cela se passe très exactement trente-huit ans plus tard. À ma connaissance, cette sorte de « reprise », d’emprunt à soi-même, dont bon nombre d’auteurs, de compositeurs, de peintres sont coutumiers, est rare chez Alain. Mais l’important n’est pas là. Bien plus significative est la date à laquelle l’auteur revient à son discours de circonstance de jadis : 1942. C’est-à-dire, assurément, l’une des dates les plus sombres de l’entière histoire des hommes. Et voici qui n’est en rien moins notable : le texte perd, à cette date, son titre originel, sans doute, mais l’auteur va le faire figurer à une place qui est incontestablement une place d’honneur : en « Avant-propos » à un recueil qu’Alain publie pour la première fois en cette année 1942, sous un titre lui aussi magnifique, qui n’est d’ailleurs pas sans organique rapport avec celui de Marchands de sommeil. Il s’agit du recueil de « propos » intitulé Vigiles de l’esprit.
Ce nouvel intitulé fait pressentir à quel point il a, lui aussi, partie liée avec des « circonstances ». Seulement, les circonstances ne sont plus, cette fois, une anodine mais heureuse distribution de prix d’un grand lycée parisien, dans l’euphorie des grandes vacances toutes proches. Ces « circonstances » toutes nouvelles, c’est le terrible tumulte où se joue le destin de l’Occident et, au-delà, celui du monde, et même celui de toute culture. On pressentira sans davantage de peine les raisons qui m’incitent à choisir de reproduire quelques passages de ce texte ici, alors que l’actualité n’est pas sans inspirer des inquiétudes de l’ordre même de celles qui ont habité Alain dans les années 1930 et 1940.
Voici donc un premier extrait :
Dormir, ce n’est pas avoir les yeux fermés et rester immobile […] Qu’est-ce donc que dormir ? C’est une manière de penser ; dormir, c’est penser peu, c’est penser le moins possible. Penser, c’est peser ; dormir, c’est ne plus peser les témoignages. C’est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c’est accepter ; c’est vouloir bien que les choses soient absurdes, vouloir bien qu’elles naissent et meurent à tout moment ; c’est ne pas trouver étrange que les distances soient supprimées, que le lourd ne pèse plus, que le léger soit lourd, que le monde entier change soudain, comme, dans un décor de théâtre, soudain les forêts, les châteaux forts, les clochers, la montagne, tout s’incline comme au souffle du vent, avant de s’engloutir sous la scène.
Oui, quand nous dormons, nous sommes un peu comme au théâtre ; nous ne cherchons pas le vrai, du moins pour le moment […]
Se réveiller, c’est justement se décider à cela. Se réveiller, c’est se refuser à croire sans comprendre ; c’est examiner, c’est chercher autre chose que ce qui se montre ; c’est mettre en doute ce qui se présente, étendre les mains pour essayer de toucher ce que l’on voit, ouvrir les yeux pour essayer de voir ce que l’on touche ; c’est comparer des témoignages, et n’accepter que des images qui se tiennent ; c’est confronter le réel avec le possible afin d’atteindre le vrai ; c’est dire à la première apparence : tu n’es pas. Se réveiller, c’est se mettre à la recherche du monde. L’enfant, dans son berceau, lorsqu’il apprend à percevoir, quelle leçon de critique il nous donne !
Et vous apercevez maintenant, amis, qu’il y a beaucoup de manières de dormir, et que beaucoup d’hommes, qui, en apparence, sont bien éveillés, qui ont les yeux ouverts, qui se meuvent, qui parlent, en réalité dorment ; la cité est pleine de somnambules […]
Or, vous trouverez sur votre chemin, comme dans la fable, toutes sortes de Marchands de Sommeil. Il me semble que je les vois et que je les entends parmi vous, tous les marchands de sommeil, au seuil de la vie. Ils offrent des manières de dormir. Les uns vendent le sommeil à l’ancienne mode ; ils disent qu’on a dormi ainsi pendant tant de siècles. D’autres vendent des sommeils rares, et bien plus dignes d’un homme, à ce qu’ils disent ; les uns sommeil assis, en écrivant ; les autres sommeil debout, en agissant ; d’autres, sommeils en l’air, sommeils d’aigles, au-dessus des nuages. Les uns vendent un sommeil sans rêves ; les autres, un sommeil bavard ; les autres, un sommeil plein de merveilleux rêves ; rêves fantaisistes ; rêves bien rangés ; un passé sans remords et un avenir sans menaces ; rêves où tout s’arrange, comme dans une pièce de théâtre bien composée. Sont à vendre aussi d’admirables rêves, des rêves de justice et de joie universelles. Les plus habiles vendent un sommeil dont les rêves sont justement le monde. À quoi bon alors s’éveiller ? Le monde n’ajoutera rien au rêve.
Il me faut faire effort sur moi-même pour ne pas succomber à la déformation professionnelle de l’enseignant et commenter ce texte, tant il est dense en bonheurs stylistiques. Mais cette réussite stylistique ne serait rien sans la toile de fond qu’on devine continûment, sans la méditation sur l’Histoire qui soutient l’inspiration tout au long. Pour nous, qui jugeons rétrospectivement, presque un siècle après que furent rédigées ces pages, combien elles apparaissent prémonitoires ! Le xxe siècle tout entier n’a-t-il pas été celui des « marchands de sommeil » ? N’a-t-on pas pu mesurer toute l’étendue des ravages que la drogue de ces trafiquants engendre ?
Mais ce n’est pas de l’histoire mondiale, ni de l’histoire littéraire qu’il s’agit ici, mais de notre fonction d’enseignants, de notre place dans la cité, à l’heure où les humanités se trouvent sérieusement en péril. Or, ce même procès qu’Alain intente à ceux qui distillent le lourd sommeil engourdissant l’esprit, pouvons-nous nous en laver allègrement les mains ? Pouvons-nous nous satisfaire du constat qu’il s’est recruté peu de dangereux doctrinaires dans les rangs des enseignants des langues et des lettres ? Les fauteurs seraient-ils donc toujours les autres ? Serions-nous, décidément, toujours du bon côté de la barrière ?
À coup sûr, même si nous souffrons du sort qui est présentement réservé aux « humanités », des conditions dans lesquelles trop d’entre nous en sont réduits à dispenser leur enseignement, il nous faut aussi nous livrer à une autocritique. Sartre n’avait pas entièrement tort de nous traiter (dans Qu’est-ce que la littérature, 1947) de « gardiens de cimetière ». Trop souvent, en effet, nous nous contentons de célébrer une sorte de culte des morts. Trop souvent, le passé devient pour nous un refuge contre un présent auquel nous ne nous sentons pas accordés. Mais est-ce là être de plain-pied avec ceux que nous avons charge d’initier aux choses de l’esprit et à la beauté ? Peut-on véritablement être bon enseignant lorsqu’on est comme en rupture avec son propre temps ? Ce temps, n’est-il pas d’abord celui des « nouveaux venus dans le monde » (comme dit magnifiquement La Fontaine) ? Il est leur, plus pleinement, plus intensément, et même plus légitimement que nôtre. (Il me faut préciser que, sans donner en rien dans le « jeunisme » si souvent tout démagogique, je parle en enseignant au bout de la « carrière ». Mon propos ne vise, sur ce point, que ceux qui comptent plusieurs dizaines d’années de plus que les élèves ou les étudiants dont ils ont la charge).
Trop souvent, l’enseignant de langues ou des lettres se trouve déconnecté par rapport au monde dans lequel il vit et exerce son métier. Il est vrai que le monde à notre époque – à l’âge, à proprement parler, atomique – est méconnaissable par rapport à ce qu’il fut pendant des millénaires. De surcroît, il continue à se métamorphoser à une allure si trépidante, et de façon si drastique, que dans le cours de quelques années même, il change davantage que jadis en plusieurs siècles
Qu’en est-il, en effet, du theatrum mundi, aujourd’hui ? Il ne se trouve plus guère d’auteurs pour parler, au xxie siècle, du « théâtre du monde ». Cela tient à un éclatement en quelque sorte généralisé, un éclatement si poussé que, pour le décrire, le terme de fragmentation, tout courant qu’il est dans la langue scientifique moderne, n’est même pas le plus idoine. C’est d’atomisation, de désintégration qu’il convient bien plutôt de parler, si l’on compare l’imago mundi de notre temps à celle de l’Antiquité ou de l’âge classique.
De ce que furent, autrefois, le cadre et les structures élémentaires de la perception et de la représentation – espace, temps, hiérarchisation de l’univers, adéquation du langage à l’objet du discours – à peu près plus rien n’est en place ni reconnaissable. Le « temps réel » de la communication par satellite a fait voler en éclats le « temps humain » (G. Poulet). De là des conséquences insignes de toute sorte. Comparons seulement le temps vécu par Mme de Sévigné, à celui vécu (?) par l’internaute ; ou le manque de toute nouvelle, jadis, d’un mari, d’un fils marin, source d’inquiétude informant toute la vie intérieure, parfois pendant des années, à l’apaisement instantané de la première angoisse grâce au téléphone cellulaire ; ou les infinies heures de loisir ou d’ennui qu’on pouvait donner à la lecture d’un roman, aux moments furtifs dérobés à l’agitation plus que jamais « tumultuaire » (Montaigne, déjà !) de la vie moderne. On voit bien que la pulvérisation du temps a d’incalculables répercussions non seulement sur toute la vie affective, mais même sur les conditions, le protocole de toute lecture, de toute « communication » par et dans l’art. En passant du théâtre du monde d’hier à celui d’aujourd’hui, la pierre angulaire du temps demeure-t-elle seulement reconnaissable ?
Même absence de toute commune mesure, en ce qui concerne l’espace. Plus encore qu’il ne s’est disloqué, il s’est en quelque sorte aboli, pour nous qui pouvons dans la même seconde suivre du regard une sonde s’enfonçant dans l’infini et les cours de chacune des places financières de notre planète devenue village.
Le rythme, ni l’économie et le style de notre existence ne conservent rien de leur « assiette » d’autrefois, de l’assise, du stable soubassement de la « conduite de la vie » à l’âge classique. Plus largement, toute l’ordonnance de cet univers de Dante qui survécut pourtant des siècles encore à la Commedia est morte dès avant « la mort de Dieu ». Et, si le « théâtre du monde » ne fut pas pour tous, dans les siècles passés, aisé à décrypter, le défaut de « lisibilité du monde » actuel (H. Blumenberg) induit un « sentiment tragique de la vie » (Unamuno) assez généralement partagé. Plus encore que celui de l’absurde, ce sentiment ne laisse pas de paraître paradoxal quand on songe à la lecture la plupart du temps sereine et confiante qu’on fit de la condition humaine en des siècles où le tragique, sous la forme de mille maux qu’on ne savait ni prévenir ni guérir (peste, maladies toutes bénignes même, guerres, famines, arbitraire…), opérait très familièrement ses incursions dans le cours des travaux et des jours.
Le langage lui-même, enfin, ultime rempart (eut-on pu espérer) contre la désarticulation des repères traditionnels, est depuis le surréalisme au moins tombé sous le coup d’un « soupçon » assez proche de celui que décrit Nathalie Sarraute dans son essai sur la génération des « nouveaux romanciers ».
En bref, privé de son socle millénaire, le « théâtre du monde », s’est progressivement lézardé et, dira avec un Cioran certaine « prose chagrine » de notre temps, n’est plus que « décomposition », champ de ruines. Les seuls titres de quelques-unes des pièces de théâtre les plus représentatives de notre époque proclament cette déroute, cet effondrement : Fin de partie, Le Roi se meurt, En attendant Godot… Dans le théâtre d’Ionesco, la prolifération, le trop-plein des objets souligne, comme dans Les Chaises, par l’ironie tragique, le vide. Tout comme l’art du théâtre lui-même est devenu méconnaissable, étranger en quelque sorte à lui-même, par rapport à l’essence qu’on lui attribuait dans les siècles classiques, le theatrum mundi, revisité, ne semble plus offrir au regard que les débris de colonnes qui avaient paru éternelles.
À ce point, permettez-moi de donner à nouveau la parole à Alain. Certes, étant mort en 1951, il n’a pas connu les bouleversements, la sorte de convulsion qui marquent notamment le dernier quart du xxe siècle. Encore qu’il fût assez honnête homme pour supporter avec grâce les disgrâces de l’Histoire, l’on ne peut s’empêcher de se réjouir, rétrospectivement, qu’il n’ait point eu à entendre parler de « culture d’entreprise », de « culture de rendement », de « culture de consommation » ou de « culture de profit »… Mais il fut le témoin de cataclysmes historiques auxquels nous, dans notre immense majorité, avons eu le bonheur d’échapper (s’il n’est pas sûr que nous aurons le privilège d’y échapper toujours). Ne fût-ce qu’à ce titre, son expérience, sa « leçon » sont précieuses entre toutes. Voici le cÅ“ur même de son texte sur les Marchands de sommeil, sa pressante et si actuelle mise en garde contre les « systèmes nécropoles » :
Les hommes qui veulent sincèrement penser ressemblent souvent au ver à soie, qui accroche son fil à toutes choses autour de lui, et ne s’aperçoit pas que cette toile brillante devient bientôt solide, et sèche, et opaque, qu’elle voile les choses, et que, bientôt, elle les cache ; que cette sécrétion pleine de riche lumière fait pourtant la nuit et la prison autour de lui ; qu’il tisse en fils d’or son propre tombeau, et qu’il n’a plus qu’à dormir, chrysalide inerte, amusement et parure pour d’autres, inutile à lui-même. Ainsi les hommes qui pensent s’endorment souvent dans leurs systèmes nécropoles ; ainsi dorment-ils, séparés du monde et des hommes ; ainsi dorment-ils, pendant que d’autres déroulent leur fil d’or, pour s’en parer.
Ils ont un système, comme on a des pièges pour saisir et emprisonner. Toute pensée ainsi est mise en cage, et on peut la venir voir ; spectacle admirable ; spectacle instructif pour les enfants ; tout est mis en ordre dans des cages préparées ; le système a tout réglé d’avance. Seulement, le vrai se moque de cela. Le vrai est, d’une chose particulière, à tel moment, l’universel de nul moment. À le chercher, on perd tout système, on devient homme ; on se garde à soi, on se tient libre, puissant, toujours prêt à saisir chaque chose comme elle est, à traiter chaque question comme si elle était seule, comme si elle était la première, comme si le monde était né d’hier. Boire le Léthé, pour revivre.
Derechef, l’historien des lettres connaît la tentation de montrer combien de riches traditions affleurent en ces deux seuls paragraphes, imprégnés de mémoire culturelle, et qui pourtant réactualisent pleinement les métaphores et les thèmes qu’ils recueillent. L’image du ver à soie, par exemple, est ici entièrement informée par ce qu’Alain a pu observer, quant aux conséquences si perverses des idéologies. Traditionnellement, les auteurs qui, tel Fénelon, choisissent de recourir à cette image, lui confèrent une valeur nettement positive : avant toute chose, la chrysalide évoque pour eux la proche métamorphose, la libération et l’envol vers la vie. Rien de tel chez Alain : la « sécrétion pleine de riche lumière », comme retournée, se trouve affectée d’une valeur exactement inverse : elle est annonciatrice de nuit et de mort de la pensée.
L’invite si éloquente dans sa brièveté et sa formulation quasi impérative – « Boire le Léthé, pour revivre » – vient tempérer ce que la vision précédente évoquait de funèbre. Et pour cause ! Aux élèves rassemblés pour la fête, à ces « nouveaux venus », comment donnerait-on, pour tout viatique dans l’« humain voyage », l’image d’un tombeau où toute pensée vivante est emprisonnée ? La vie ne tient-elle pas, bien plutôt, d’un festin ? Elle n’a que faire d’une pensée que plus rien ne relie à la communauté des hommes, qui sert de faire-valoir à ceux qui la détournent, d’alibi à ceux qui l’exploitent au service d’objectifs méprisables.
Aussi bien, par un nouveau retournement, mais cette fois dans le sens opposé, l’antique image du Léthé – le fleuve de la mort aux Enfers – est valorisée à l’extrême : loin d’instiller l’idée de la mort, le fleuve de l’oubli devient source de vie suprême. Quelle magnifique leçon, que celle qui recommande de tout oublier de ce que la mémoire a si laborieusement emmagasiné ! Quel salutaire enseignement que celui qui, renouant avec toute la tradition anti-scolastique et l’une des plus hautes leçons de vie de Montaigne (« Fussé-je mort moins allègrement avant qu’avoir lu les Tusculanes ? J’estime que non », Essais, III, 12), invite à l’oubli de tout savoir qui empêche l’esprit de prendre son essor, de tout fatras qui entrave ?
Or, c’est souvent une sorte de repli sur nous-mêmes, une frilosité, un défaitisme sournois qui conduisent beaucoup de nos collègues à penser que la partie est de toute façon perdue déjà, que jamais « ils » – les béotiens, les nouveaux barbares, les nouveaux ilotes, pour tout dire les élèves à qui on peut avoir le sentiment de jeter en pure perte des perles – ne pourront « goûter » la « saveur » du trésor sur lequel nonchalamment, insolemment, ils roupillent. Mais s’il se trouve des « sauvageons » parmi ces nouveaux venus, peut-on désespérer de toute une génération qui, après tout, n’en peut mais de se rencontrer sur terre à l’âge de la scolarisation massive, des universités de masse et, pis que tout, de la démission et de la démagogie de tant d’hommes politiques ?
Là encore, il nous faut aussi nous interroger sur nous-mêmes. Ne nous en sommes-nous pas laissé un peu trop conter ? N’avons-nous pas trop passivement emboîté le pas à certains marchands de sommeil, justement ? Est-ce bien à nous de chanter en chÅ“ur avec tant de planificateurs, de décideurs, que rien n’importe tant que les « filières socioprofessionnelles » ?
Notre rôle, tout au rebours, est de rappeler qu’au-delà de la formation à une technique, à un savoir pratique, au-delà, surtout, des « débouchés », dont bien entendu il ne s’agira jamais de contester la vitale importance, il est pourtant une autre adaptation encore plus cruciale, que seules les lettres et les langues sont à même d’enseigner : l’adaptation à l’existence. Trop souvent, nous donnons des Å“uvres du passé – lorsque nous ne montrons pas qu’elles furent écrites par des êtres de chair et de sang – une idée dépourvue de tout attrait. Trop souvent, nous donnons des langues étrangères – lorsque nous ne montrons pas qu’elles sont l’expression et le révélateur des diverses cultures – une idée toute propre à inspirer l’ennui et le rejet. Trop souvent, la matière que nous enseignons paraît morne, monotone et morte parce que nous ne savons pas lui conférer la vie.
Or, relever ce défi, gagner cette partie n’est pas une tâche aussi titanesque qu’il y paraît. Je suis souvent surpris de voir à quel point l’intérêt des élèves, des étudiants, est tout prêt à s’éveiller, et cela pour ces mêmes Å“uvres qu’ils abordent en faisant la moue, qu’ils regardent du haut de leur naïve « modernité », qu’ils s’apprêtent à rejeter, à exclure de toute leur vie, sans examen, sans leur laisser la moindre chance. Mais leur curiosité s’éveille, dès l’instant où on leur montre que ces Å“uvres ne leur parlent pas d’autre chose que… d’eux ! Tant il est vrai qu’en tous lieux, en tous temps, à tout âge, toujours la littérature entretient quelque complicité avec l’amour de soi !
Il est essentiel de montrer la pérennité, la saisissante actualité de certains thèmes royaux de la littérature – et bien entendu, ce n’est pas de la seule littérature française que je parle, mais de toutes. Je songe à un thème tel que la vie comme voyage (c’est le très ancien topos de l’homo viator, que l’on discerne sans peine dans l’ensemble des littératures européennes, à toutes les époques). Ou à celui du monde comme théâtre (theatrum mundi ), à propos duquel la même remarque, exactement, s’impose. Je songe au thème de l’existence comme combat (qu’il s’agisse d’un combat spirituel, moral, matériel, d’un combat contre la société, contre autrui, contre soi…). Et encore au thème de la quête du bonheur, avec la palette entière des diverses attitudes possibles devant la vie, du libertinage au rigorisme, qui ont été proposées comme solutions à l’« équation existentielle » (Hegel), depuis la plus haute Antiquité jusqu’à nos jours.
Au reste, tous ces thèmes se rencontrent aussi dans bien des littératures non européennes. Je n’ai pas de compétence en ce qui regarde ces dernières : la littérature « comparée » que l’on m’a enseignée prêtait déjà le flanc à bien des critiques, elle est bien loin de cette « littérature vraiment comparée » que René Etiemble appelait de ses vÅ“ux. Cependant, la « crise » culturelle prenant, à l’instar de notre monde rétréci aux dimensions d’un « village », une dimension « planétaire », je gage que la même « approche » de l’enseignement des lettres par le biais de la question, toujours si personnelle, si actuelle, de l’existence, par le biais du rapport ombilical entre littérature et (més)aventure existentielle, est capable de réconcilier avec les « humanités », en quelque lieu que ce soit, même ceux-là qu’Ortega y Gasset déjà traitait sans ménagement (dans La Révolte des masses ) d’enfants gâtés de la civilisation moderne, de señoritos.
En d’autres termes, montrons que la littérature est un forum, le lieu par excellence où tous les hommes se rencontrent, où ceux qui nous ont précédés sur cette « boule » (pour parler comme Voltaire) transmettent, tels des aînés, aux « nouveaux venus », leur expérience existentielle. Montrons que chacune de ces mêmes questions qui paraissent aux derniers arrivés sur la terre si neuves, si déroutantes, souvent si angoissantes et insolubles, se trouvent être en fait, très exactement, celles qui se sont posées à toutes les générations précédentes.
Montrons encore que ces sortes d’« archives » que sont les grands livres – de quelque culture qu’ils soient issus – nous aident à opérer, à notre tour, nos propres « choix de vie » (voilà bien encore un topos pérenne, lui aussi à même de réconcilier avec l’étude des lettres et des langues). Car les derniers venus, comme tous ceux qui passèrent sur la terre un peu plus tôt qu’eux, sont sommés, à leur tour, de faire, à tout moment, des choix du même ordre à la croisée de chemins tout semblables.
En bref, tirons parti de cet extraordinaire pouvoir que seules les lettres et les langues détiennent, de nous permettre, suivant la magnifique expression de Michelet, de « nous rencontrer nous-mêmes ».
D’une certaine façon, les enseignants, surtout ceux des langues et des lettres, ne sont pas autre chose que des go-between. Qu’on me pardonne ce terme un peu fort : ce sont bel et bien d’irremplaçables « rendez-vous », décisifs pour toute la suite de la vie, que les livres du passé (et du présent), que les langues du présent (et du passé) ménagent.
Cependant, demeurons lucides. Sous l’implacable loi des famines, des guerres, de l’exploitation, pour la très vaste majorité des « nouveaux venus », la « question de l’existence » se pose avec une urgence, une « pression » telles que tous les problèmes, tous les thèmes que je viens d’évoquer, ne peuvent être traités – à bon droit – que de « littérature ». Et que toute littérature ne peut qu’apparaître aussi éloignée du réel, aussi déconnectée du vécu, que des créatures extraterrestres et toute la science-fiction.
Raison de plus pour ne pas donner dans une coupable complaisance à l’endroit de ceux qui, sans en être toujours bien conscients, se trouvent être, dans un monde très dur, des privilégiés. Raison de plus, aussi, pour ne pas nous payer de complaisance à l’endroit de nous-mêmes.
Je n’ai pas été spécialement tendre à l’égard de notre corporation. Et pourtant, je pourrais faire état de bien d’autres griefs. Il nous arrive de porter aux nues certains théoriciens (des langues, des littératures) pour ne plus seulement faire état d’eux après quelques années à peine. Par exemple : lors de la récente commémoration du tricentenaire de la mort de Racine, on a eu la surprise de constater que ces mêmes commentateurs (Barthes, Goldmann, Mauron…) à qui, naguère encore, on attribuait une sorte de monopole de la vérité, n’étaient pratiquement plus même allégués ! Reconnaissons-le de bonne foi : de tels revirements ne font aucunement honneur à notre jugement critique. En effet : ou bien ces théoriciens méritaient d’être de la sorte loués et portés au pinacle, et dans ce cas, détenteurs d’irréfutables vérités, ils le méritent toujours. Ou bien nous nous apercevons, après quelques années, que leur gloire était imméritée, que nous n’avons fait que céder à des phénomènes de mode, que leurs vues résistent mal à l’examen : c’est donc que nous avons manqué de cette même lucidité que nous nous flattons si fort de transmettre. Mon exemple peut paraître incongru. Mais tout spécialiste des sciences du langage ou de la critique littéraire, pour peu qu’il soit de bonne foi, pourra citer bien des cas de cette sorte d’engouement et d’admiration intempestives.
De la même façon, sans nous cantonner dans nos terres, nous « accrocher » à notre fallacieux pré carré, nous ne serions pas mal venus de nous inspirer des idées critiques sur l’enseignement traditionnel des sciences, de la physique notamment, par d’éminents savants tels qu’André Cherpak ou Pierre-Gilles de Gennes. Cet enseignement, soutiennent-ils, est infiniment trop abstrait, trop théorique. Et la méthode préconisée, dans une série de manuels fort à propos intitulée « La main à la pâte », convie à un rapprochement entre la pratique, l’observation in vivo, l’expérience d’un côté, l’apprentissage de l’autre.
On a pu déjà le noter : sur la méthode, ce n’est pas autrement que raisonne Alain. Prêtons-lui toujours l’oreille :
C’est à nous, Dieux Subalternes, qu’a été confiée la création ; grâce à nous, si nous sommes des dieux vigilants, le monde, un jour, sera créé. Passez donc sans vous arrêter, amis, au milieu des Marchands de Sommeil ; et, s’ils vous arrêtent, répondez-leur que vous ne cherchez ni un système, ni un lit. […]
Les Marchands de Sommeil de ce temps-là tuèrent Socrate, mais Socrate n’est point mort ; partout où des hommes libres discutent, Socrate vient s’asseoir, en souriant, le doigt sur la bouche. Socrate n’est point mort ; Socrate n’est point vieux. Les hommes disent beaucoup plus de choses qu’autrefois ; ils n’en savent guère plus ; et ils ont presque tous oublié, quoiqu’ils le murmurent souvent dans leurs rêves, ce qui est le plus important, c’est que toute idée devient fausse au moment où l’on s’en contente. […]
N’oubliez donc jamais, amis, qu’il ne s’agit point du tout de trouver son lit, et enfin de se reposer. N’oubliez pas que les systèmes, les discussions, les théories, les maximes, les idées, comme aussi les livres, les pièces de théâtre, les conversations, comme aussi les commentaires, imitations, adaptations, résumés, développements, traductions, et tout ce qui remplit les années d’études, que tout cela n’est que préparation et gymnastique. […]
Oubliez donc ce que j’ai dit, qui n’est que paroles, et travaillez à percevoir le monde…
Note : Le recueil Vigiles de l’esprit est épuisé. On trouvera sans trop de difficultés les Propos d’Alain dans deux volumes de la collection « Bibliothèque de la Pléiade » (Paris, Gallimard 1970).
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Louis
Cohen van Delft, dit
van Delft, né en 1938, est Professeur émérite de langue et littérature françaises à l’Université de Paris X. Études : agrégation de lettres modernes ; Doctorat 3
e cycle ; Doctorat d’État. A enseigné aussi à Yale University, McGill University (Montréal). Professeur invité dans les Universités de Harvard, Düsseldorf, Eichstätt, Pise, Jérusalem, Tel-Aviv (Bar-Ilan), Princeton. Missions, détachements, délégations: Cameroun, Canada, RFA, États-Unis. Domaines d’expertise : l’âge classique ; le théâtre contemporain. Chroniqueur dramatique de la revue
Commentaire (depuis 1991). Principales publications :
La Bruyère moraliste ;
Le Moraliste classique ;
Littérature et anthropologie ;
Le Théâtre en feu : le grand jeu du théâtre contemporain (recueil de 15 chroniques de
Commentaire) ; « Les moralistes. Nouvelles tendances de la recherche » ; deux autres ouvrages en préparation.