Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526728
160 pages

p. 3 à 25
doi: 10.3917/dio.199.0003

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Pouvoir

n°199 2002/3

2002 Diogène Pouvoir

Qu’était-ce qu’un empereur romain ?

Dieu parce qu’empereur

Paul Veyne  [*] Collège de France
Le régime des Césars, qui a dominé pendant un demi-millénaire un empire de cinq millions de kilomètres carrés de terre ferme, aujourd’hui partagés entre trente nations, était très différent de monarchies qui nous sont plus familières, telles que la royauté médiévale et moderne. Un roi d’Ancien Régime sera propriétaire par héritage d’un royaume qui est son patrimoine familial ; cette fiction de la famille et de l’héritage sera paisiblement acceptée et s’inscrira dans la durée avec une facilité étonnante. L’empereur romain, lui, exerçait un métier à haut risque ; il n’occupait pas le trône comme propriétaire, mais comme simple mandataire de la collectivité, chargé par elle de diriger la République ; de même, me dit-on [1], que les califes seront les mandataires de la communauté des croyants, avec les mêmes conflits sanglants à chaque changement de règne.
Le pouvoir impérial est une délégation, une mission confiée à un individu prétendument choisi ou accepté par le peuple romain. La suite des Césars apparaît donc comme « une chaîne perpétuelle de délégations [2] ». Par conséquent, il y a discontinuité entre les empereurs, comme entre des magistrats qui se sont succédé dans le même poste. En principe du moins, les mesures prises par un prince ne restent valables à sa mort que si son successeur les confirme ; en cela, conclut Mommsen, l’empereur n’est pas un roi. Et, malgré la pratique courante de la succession dynastique, un empereur ne succède pas automatiquement à son père par droit d’héritage : il lui succède dans son poste [3], s’il en a reçu expressément l’investiture.
« L’Empire, écrit J. Béranger en une page décisive [4], peut être comparé à une succession de grands patriotes qui assument les affaires publiques, les transmettent tout naturellement à leur héritier présomptif, ou encore conquièrent de haute lutte le droit de protéger leurs concitoyens et l’Empire romain ». Ce sera plus vrai que jamais au troisième siècle, au temps des empereurs-soldats, mais pensons déjà à la première phrase du testament politique d’Auguste : « à l’âge de dix-neuf ans, j’ai, de ma propre initiative et sur mes propres ressources, réuni une armée et libéré la République ». À condition d’avoir les moyens de s’imposer, tout citoyen dévoué, s’il appartenait à la noblesse sénatoriale des « clarissimes » et qu’il ne fût pas d’origine grecque ni, plus tard, germanique [5], pouvait prétendre à la pourpre pour assurer le salut commun.
Cette doctrine de la souveraineté populaire, qui est restée en vigueur jusqu’à la fin de l’empire byzantin, signifiait que le trône n’était la propriété de personne, ni d’un individu ni d’une dynastie. La célèbre haine des Romains pour le mot de roi est là ; les Romains n’étaient pas les esclaves d’un maître, comme l’avaient été les peuples grecs et orientaux qu’ils avaient soumis. Le résultat d’un pareil système était qu’à chaque changement de règne il y avait risque de guerre civile ; les périodes tranquilles, telles que « l’âge d’or » du siècle des Antonins, furent l’exception plutôt que la règle. En cas de crise grave où l’Empire avait besoin de candidats au rôle de sauveur, ce qui sera le cas au milieu du troisième siècle, on verra se succéder dix-sept empereurs dont quatorze mourront assassinés et une quarantaine d’usurpateurs, c’est-à-dire de candidats malchanceux et, donc, mis à mort. Deux des cités commerçantes les plus riches de l’Empire, Lyon et Palmyre, durent leur ruine à des luttes pour le trône.
Pourquoi tout ce sang ? Parce qu’un prince était considéré comme le mandataire du peuple. Ce n’était là que de l’idéologie, de la fiction, puisque, dans la réalité, ce mandataire avait succédé à son père ou s’était emparé de la pourpre et que ce peuple était ce qu’on va voir ; mais ce qui n’était pas idéologique est que jamais n’a pu s’établir une règle automatique d’accession au trône qui imposât le choix du successeur : pareille règle aurait offensé l’idée toute-puissante de souveraineté populaire et aurait fait de Rome un royaume. Il ne restait donc plus, au peuple et au Sénat, qu’à légitimer les coups d’État vainqueurs.
Toutefois, une deuxième idée inconsciente était la peur d’une guerre civile à chaque succession ; on acceptait donc avec empressement de recourir à la solution la moins coûteuse, qui était aussi la plus « naturelle » : qu’un descendant du prince régnant prît la suite de son père ou de son parent dans son poste. Car l’idée de famille restait évidente ; « pour successeur, écrit un panégyriste, on supporte d’un meilleur cÅ“ur un enfant mal engendré qu’un étranger mal choisi ». Il est sans exemple qu’un prince ait exclu son fils du trône. Un des devoirs de tout empereur était de préparer la transmission pacifique de son trône ; or le choix le moins contestable qu’il pût faire, choix auquel peu de prétendants oseraient s’opposer, était de désigner son fils (aussi un « César fou », Commode succéda-t-il au sage Marc Aurèle) ou d’en adopter un, l’adoption étant un lien aussi évident que la consanguinité. Au cours d’une des pires années de l’histoire impériale, Galba adopta en hâte Pison, Othon s’apprêtait à adopter son neveu et Vitellius présenta son enfant à ses soldats. Si, au soulagement général, l’empereur régnant parvenait à transmettre sans anicroche son pouvoir à son rejeton, c’était considéré comme l’achèvement d’un règne réussi [6].
Ainsi donc, bien que l’empereur soit choisi par le peuple et le Sénat, il n’en transmet pas moins le pouvoir à son fils, et le peuple et Sénat admettent cela pleinement. Ce qui se comprend. Rome est une société profondément aristocratique et l’institution impériale est modelée en partie par cette aristocratie et par son sens de la succession familiale. Déjà, sous la République, le fils héritait de la clientèle politique de son père ou plutôt de sa famille, de sa gens ; un jeune inconnu, Octave Auguste, hérita ainsi des partisans et des vétérans de son père adoptif Jules César, et fut le premier empereur. « Au fil des générations, la famille des Césars nous a mis l’épée sous la gorge », écrit Lucain. Un empereur ne se conçoit pas sans sa famille, sa « maison », la domus divina. L’opinion populaire comprenait cela fort bien, car elle-même s’attachait à la parenté du prince ; la famille julio-claudienne avait eu pour elle l’affection des Romains de Rome et de la garde impériale, la dynastie chrétienne du quatrième siècle aura pour elle la fidélité de ses troupes.
À trois reprises, avec les Julio-Claudiens, les Sévères et la dynastie constantinienne, l’histoire politique s’est confondue avec celle d’une famille, de ses rivalités internes et de ses querelles de succession. Sur douze princesses julio-claudiennes dont le sort est connu, une seule échappa à la mort ou à l’exil. Il était admis (« comme on admet les postulats des géomètres », écrit Plutarque, que dans une famille régnante le meurtre des proches parents était licite pour assurer la sécurité du trône ; postulat dont l’application va du meurtre de Britannicus à la tuerie parentale qui suivit la mort de Constantin, à ce « promiscuous massacre » entre chrétiens dont parle Gibbon.
En somme, l’hérédité du trône n’était pas un principe de droit public, mais une pratique aristocratique admise par l’opinion. Il n’existait pas, comme au moyen âge et sous l’Ancien Régime, d’institution dynastique qui faisait du trône la propriété d’une famille déterminée, toujours la même, objet de toutes les fidélités. Ce n’est pas comme empereur qu’un prince lègue la pourpre à son fils, mais comme membre d’une « maison », d’une gens ; si bien qu’à chaque renversement d’empereur une nouvelle gens entre en scène avec le nouveau prince, qui essaiera de transmettre son pouvoir à son propre descendant.
La succession du père au fils est donc bien acceptée, mais elle n’en doit pas moins être sanctionnée par le peuple romain, non moins que la prise de pouvoir d’un général à la tête de ses légions. Comment se traduit dans la réalité ce principe de la souveraineté populaire ? Comment devient-on empereur ? Ici, pour comprendre, il faut renoncer à chercher du droit public, des règles, une base légale ; il n’y avait que des rapports de force, le succès, le ralliement et la soumission étant couverts après la victoire par la fiction d’un consensus de tous les citoyens. Le césarisme, écrit Mommsen lui-même, c’était « la révolution en permanence [7] ». Les mots même de « prince légitime » étaient inusités à Rome et y auraient sonné étrangement.
Je vais suivre ici la théorie d’Egon Flaig [8]. Voici comment tout commence : le prince régnant désigne son fils, une intrigue de sérail propose le fils d’un préfet du prétoire, une réunion d’État-major choisit en hâte le successeur d’un prince qui vient de mourir au combat ou, plus souvent, une armée désigne son chef en le saluant du titre d’imperator. Les soldats ont ainsi joué leur partie dans le futur consensus, dont les deux autres parties, le Sénat et le peuple de Rome, sont invitées à les rejoindre. Le Sénat n’a nullement le pouvoir de donner sanction légale à ce choix : il ne peut que se rallier à son tour au futur consensus, en acclamant le prétendant comme imperator et auguste et en recommandant aux consuls de lui faire accorder tous les pouvoirs par l’assemblée-croupion du peuple de la ville de Rome ; il peut aussi refuser de suivre l’armée. S’il choisit le ralliement, le peuple romain, en théorie, n’est nullement tenu de le suivre ; en fait, un simulacre d’élection populaire entrera dans le consensus, en attribuant au nouveau maître le détail de ses pouvoirs ; le peuple de Rome lui vote à l’unanimité l’imperium proconsulaire, la puissance tribunicienne, le grand pontificat, etc.
Donc, en pratique, l’accord consensuel du Sénat et de l’armée crée un empereur. Toutefois, aucun de ces épisodes, salutation par l’armée, par le Sénat, vote populaire, n’a de valeur proprement légale ; ils sont la petite monnaie d’un prétendu consensus de tous, de ce consensus universorum mystique qui seul incarnait la vraie légitimité. Après la chute d’un « mauvais » empereur, on ne dira pas qu’il avait pris le pouvoir illégalement ou sans l’aveu du Sénat, mais qu’il n’avait point été salué et reconnu par le consensus de tous. Le Sénat n’était pas l’arbitre de la légitimité ; il ne pouvait faire nommer d’empereur que lorsqu’un prétendant était déjà en piste et c’est un fait décisif qui est passé inaperçu [9]. Plus encore, le Sénat, à la différence des armées, ne prenait jamais l’initiative de mettre lui-même en piste un prétendant ; sans doute craignait-il de n’être pas suivi, au grand dam de son prestige.
Il va sans dire que ce consensus n’était qu’un consentement muet ou impuissant à un coup de force ; aussi, à Rome même, des cérémonies en l’honneur de l’empereur, entrée solennelle, votes à l’unanimité, acclamations populaires planifiées dans le Cirque, tentaient de jeter un pont entre l’idéologie du consensus et la majorité silencieuse ou agitée. Du règne d’Auguste à la fin de l’Empire d’Occident et à Byzance, il y aura des cérémonies au cours desquelles l’empereur s’agenouillait devant le peuple romain assemblé dans le Cirque de Rome ou de Constantinople et lui envoyait des baisers. Malgré le panem et circenses de Juvénal, le peuple de Rome avait gardé le souvenir de son rôle officiel et la prétention de sa légitimité ; il lui arrivait souvent d’intervenir dans le choix ou la défense d’un prétendant, parfois les armes à la main.
L’importance des armées s’accroîtra encore au quatrième siècle, où les empereurs seront créés par un nouveau groupe dirigeant qui n’était autre que l’État-major de l’armée. Il élisait le nouvel empereur, cette élection par un comité de spécialistes était avalisée par le Sénat, et le chÅ“ur des habitants de l’Empire était évidemment d’accord. Ce que saint Jérôme compare à l’élection des évêques par les prêtres et les diacres. À cette époque, écrit Angela Pabst, le consensus supposé de tous les citoyens est devenu le consensus supposé de tous les soldats, cependant que le rang impérial est considéré comme le grade le plus élevé dans la hiérarchie des officiers.
On peut donc conclure, avec Tacite, que le principat repose sur un mensonge selon lequel les empereurs sont choisis librement et ratifiés légalement. En réalité, dès la fondation du régime, à la mort d’Auguste, son successeur désigné, Tibère, tenait déjà l’Empire en main ; les quatre semaines pendant lesquelles il affecta d’hésiter et de consulter le Sénat ne furent jamais que la comédie bien connue du refus du pouvoir, destinée à montrer que le prince n’était qu’un mandataire. Mais, de l’autre côté, cette idéologie était si peu une fiction qu’en quatre siècles les deux tiers des Augustes et des Césars sont morts de mort violente, alors que le régicide sera rarissime au long du Moyen Âge chrétien. Le prince avait été mandaté à assurer le salut de la République, les mécontents pouvaient donc toujours prétendre qu’il avait failli à sa mission. Tout empereur doit continuer, sous peine de mort, à mériter le consensus qui l’a désigné. Il ne sera jamais, comme les rois, le tranquille propriétaire de son pouvoir, assuré de rester sur le trône et en vie. Un roi d’Ancien Régime pourra avoir des malheurs, comme un propriétaire dont les terres sont ravagées par la grêle, et ses sujets le plaindront ; en revanche, un César vaincu par les Barbares n’est pas un prince malheureux, mais un incapable qu’il faut remplacer.
Sous l’Empire, le mot de République [10] ne cessera jamais d’être prononcé et ce n’est pas une fiction hypocrite. Sous l’Ancien Régime, chacun sera au service du roi ; un empereur, au contraire, était au service de la République. Il ne régnait pas pour sa propre gloire, à la façon d’un roi, mais pour celle des Romains ; ses conquêtes et ses victoires, que célébrait son monnayage, allaient au seul bénéfice de la gloire des Romains ou de l’État, gloria Romanorum ou gloria rei publicae. Dans les légendes des monnaies et chez les panégyristes, le mérite d’un prince n’est pas d’avoir été grand ou bon, mais d’avoir « sauvé » ou « restauré » la République.
Le principe de la souveraineté du peuple est resté en vigueur jusqu’à la fin de l’Empire byzantin. Pour les panégyristes, l’empereur est le champion de la République, il en a le soin, la tutelle, la garde, il est « né pour le bien de la République », aux termes de sa titulature au quatrième siècle encore. L’empereur monte la garde, est en sentinelle, en statio ; il fait le guet pour veiller au salut de tous, jetant de côté le regard méfiant qu’il a sur un portrait célèbre de Caracalla.
Le régime impérial ne maintenait pas sa façade républicaine par une fiction, mais aux termes d’un compromis ; le prince ne pouvait ni ne voulait abolir la République, car il avait besoin d’elle : sans l’ordre sénatorial, sans les consuls, sans tous les magistrats, l’Empire, dépouillé de sa colonne vertébrale, se serait effondré. De son côté, pour la majorité des nobles, le régime impérial était préférable : il imposait une règle du jeu dans le match de leurs ambitions de carrière, alors que la République avait fini en une lutte anarchique entre quelques rares magnats pour la tyrannie. Bref, le système impérial (au prix d’une distinction que nous dirons) reposait sur la noblesse sénatoriale, au moins jusqu’au troisième siècle. En outre, les familles sénatoriales étaient une puissance avec laquelle il fallait compter ; elles avaient conservé leurs richesses et leur influence sur leur clientèle de notables et de paysans [11]. Il ne faut pas mesurer l’importance réelle de la noblesse au rôle politique assez réduit que jouait le Sénat. En termes marxistes, on pourrait dire que le césarisme n’a été que l’instrument d’une domination de classe, celle de l’oligarchie sénatoriale. Oligarchie qui devait demeurer longtemps classe dirigeante, car c’était elle qui gouvernait à travers les empereurs, obligés de tenir le plus grand compte de sa présence. Si bien qu’entre la noblesse et le fondateur du régime un compromis avait été initialement signé, qui était adapté à la conjoncture du moment, à la stature du nouveau maître, Auguste, et qui s’était perpétué avec ses successeurs. Malheureusement c’était un compromis boiteux qui devait entraîner un conflit perpétuel, car il était contradictoire que le prince pût être à la fois tout-puissant et simple mandataire.
Le prince est tout-puissant, en effet. Son pouvoir est le plus absolu, complet et illimité qui soit, sans partage et sans avoir à rendre des comptes. Seule l’autolimitation restreignait cette toute-puissance. La cause en est la conception romaine du pouvoir, de l’imperium, puissance absolue et complète : celle d’un officier sur le champ de bataille, qui a droit de vie et de mort sur ses hommes et pour qui désobéissance et délit ne se distinguent pas. Cette puissance, avec le principat, est mise aux mains d’un seul homme, au lieu d’être divisée entre plusieurs magistrats. Le prince décide de la paix et de la guerre, lève les impôts et fait les dépenses qu’il veut. Rien ne lui échappe (il est le maître des cultes publics et du droit religieux) et aucun autre pouvoir ne limite le sien. L’empereur peut légiférer en passant par le Sénat, mais il peut aussi bien faire un édit ou un simple rescrit qui a la même force qu’une loi et prend place dans le corps du droit romain, car tout ce que le prince décide est légal. Il ne consulte le Sénat qu’à sa propre convenance et en obtient ce qu’il veut ; si bien que l’avis du prince finit par apparaître comme source du droit, plus que le sénatus-consulte qui lui donne force légale. Il a été très vite entendu qu’il décidait ou pouvait décider de tout, si bien qu’à chaque difficulté on le priait de s’en mêler ; par exemple, dans un cas de vide juridique (la protection légale des fidéicommis n’était pas assurée), on fit appel au pouvoir patriarcal et bienfaisant d’Auguste pour combler la lacune. Le prince avait droit de vie et de mort sur tous ses sujets ; il pouvait faire condamner à mort un sénateur en le faisant juger par le Sénat, mais aussi le faire exécuter sans ce jugement, car la vie de tout homme, même chevalier ou sénateur, était à sa discrétion ; lorsqu’un Caligula, un Néron ou un Hadrien exileront ou feront mourir des sénateurs, ces actes tyranniques seront des décisions tout à fait légales. Au début de son règne, chaque nouvel empereur adressait un discours aux sénateurs, par lequel il leur promettait de ne pas les faire mettre à mort tyranniquement et de ne pas en croire les délateurs (en 458 encore, un empereur-fantoche, Majorien, ne dira pas autre chose au Sénat).
Le césarisme était donc un absolutisme, mais fondé sur une délégation de l’autorité ; il portait en lui une contradiction et suscitera toujours un malaise. Le prince, écrit le professeur Wallace-Hadrill, était à la fois un citoyen et un roi : il détenait seul le pouvoir véritable, tout en affectant d’être un serviteur responsable de l’État, et cette ambivalence était l’essence même du césarisme [12]. Une citation de Tocqueville suffira [13] : « Vouloir à la fois que le représentant de l’État reste armé d’une vaste puissance et soit élu, c’est exprimer selon moi deux volontés contradictoires ». Il est non moins contradictoire de vouloir qu’un homme soit à la fois tout-puissant et l’égal de ses pairs : une pente naturelle du psychisme mène à l’exalter ; le cérémonial, le culte impérial et le caractère sacré des images impériales séparèrent bientôt les princes du reste des hommes. La formule protocolaire pour s’adresser au prince était celle-ci : « Signé Untel, qui est dévoué à Sa Divinité et à Sa Majesté », devotus numini majestatique ejus.
Cette ambivalence, les empereurs la ressentaient non moins que leurs sujets. Entre le citoyen et le roi, entre un bon empereur et un mauvais empereur, l’intervalle était étroit et pouvait être rapidement franchi. Tibère, prisonnier de sa position contradictoire, ne pouvait supporter ni l’adulation ni la liberté de parole ; il essaya d’appliquer loyalement le compromis augustéen, mais ne put jamais obtenir du Sénat méfiant une participation active ; il finit dans la solitude et dans une « soupçonnite » meurtrière. Durant tout le règne de l’inquiétant Hadrien, le Sénat trembla. Étranges figures, écrivait Joseph Schumpeter, que ces empereurs des deux premiers siècles, égarés dans un rôle trop compliqué en deçà ou au delà du seuil de la névrose, hésitant entre une humanité simple et la tyrannie ou l’excentricité. C’est pourquoi le régime impérial n’est jamais parvenu à devenir pour tout le monde une tranquille évidence ; cinq siècles après Auguste, certains intellectuels vivaient chagrinés par le césarisme, comme jadis Tacite, Épictète, Juvénal et déjà le fabuliste Phèdre [14].
La contradiction dont nous parlions explique la paralysie du Sénat sous l’Empire. Le conflit entre l’empereur et le Sénat n’est pas celui de deux pouvoirs. Les raisons en sont qu’avec un prince tout-puissant le Sénat ne pouvait pas avoir de rôle politique important et surtout qu’il ne voulait pas en avoir [15] : ce rôle aurait été dangereux et contraire à sa dignité. Il ne voulait pas être ce qu’il était théoriquement, le conseil du prince, qui avait par ailleurs son propre conseil. En effet, à la différence du Conseil du Roi à Versailles, le Sénat n’était pas peuplé d’individus dont la personnalité se réduisait à leur métier de conseillers du monarque ; il formait une caste privilégiée qui avait sa réalité propre, sa doctrine et son intérêt de classe. À la différence des hauts fonctionnaires impériaux, ou procurateurs, qui sont au service personnel du prince qui les a nommés, un magistrat sénatorial ne sert pas le monarque régnant ni la couronne, mais l’État et la grandeur de sa famille ; un « César fou » qui insulte un sénateur insulte la République [16]. Ces aristocrates ne peuvent être les libres conseillers d’un mauvais empereur, qui peut leur faire payer de leur tête leur libre conseil, ni les dignes conseillers d’un bon empereur qui pouvait à son gré se passer de leurs conseils.
La solution de ces contradictions était que le Sénat n’eût rien à décider lui-même et que néanmoins la politique impériale fût conforme à ses vues. Un bon empereur n’est pas celui qui consulterait le Sénat sur la grande politique, sur l’opportunité de conquérir la Dacie ou d’évacuer la Mésopotamie ; mais un prince qui, de lui-même, fait une politique sénatoriale sans demander son avis au Sénat. Pline a une formule décisive : un bon prince approuve et désapprouve les mêmes choses que le Sénat. Pour reprendre une distinction chère à Raymond Aron, la noblesse sénatoriale était une classe dirigeante, une élite aux vÅ“ux de laquelle le souverain devait se conformer (et, s’il ne le faisait pas, il risquait d’être renversé), mais non une classe gouvernante qui prît part elle-même à ce gouvernement. Et on devine chez elle une attitude méfiante, soupçonneuse, un jeu politique complexe, qui explique peut-être mainte tentative d’usurpation.
Tels étaient les termes du compromis : la noblesse laisse le prince gouverner et, en échange, l’empereur traite les nobles comme ses pairs, sans prendre des airs royaux, cependant que, de leur côté, les nobles le traitent comme un roi. En réalité, les mauvais empereurs, tels que Domitien, affectaient autant d’égards envers le Sénat que les bons et réciproquement l’adulation sénatoriale était aussi outrée envers les bons empereurs qu’envers les mauvais ; un sénateur qui fait le panégyrique de Trajan s’adresse au « meilleur des princes » comme à un supérieur, pour le louer de s’adresser aux sénateurs comme à des égaux. Comme il le dit aussi avec une drôlerie involontaire, Trajan est un bon empereur qui nous a donné l’ordre d’être libres et, puisqu’il nous l’ordonne, nous le serons [17].
Ce conflit éventuel entre le prince et le Sénat n’était pas plus de préséance, d’amours-propres, de purs symboles, que de partage du pouvoir ; sous les bons princes, la haute assemblée n’avait guère plus d’importance que sous les mauvais [18]. C’était un intérêt de classe dirigeante qui était en jeu, intérêt politique, non économique, qui se sentait menacé si le prince prenait des manières de roi ou de dieu vivant. Certes, tout sénateur respectait le cérémonial monarchique et chaque maison noble avait soin d’entretenir, au sein de sa domesticité, un comité chargé du culte des empereurs [19] ; mais la différence était qu’un bon prince se laissait adorer [20] par ses sujets reconnaissants (le culte des empereurs vivants est né spontanément), tandis qu’un tyran comme Caligula se faisait adorer. Si donc, rompant le compromis, l’empereur se met à jouer les rois et les dieux, la noblesse est menacée dans son intérêt, qui est de rester classe dirigeante. Car cette outrecuidance impériale était en réalité, sinon une menace directe, du moins ce que nos stratèges appellent une « information de menace », selon laquelle on ne saurait impunément prétendre diriger un demi-dieu. C’est comme lorsque Staline sera qualifié de génie. Si donc le prince se place ainsi au dessus de l’autorité muette du Sénat, la noblesse ne dirigera plus tacitement la situation. Tel était l’enjeu du conflit.
Supposons donc qu’un empereur se dise ou se laisse dire « maître et dieu » pour se sentir le seul maître et se soustraire au contrôle sénatorial. Ou encore, supposons qu’il ait des nerfs fragiles et que sa fausse position face au Sénat le mette mal à l’aise. Ou, plus simplement, qu’il se méfie de sa classe dirigeante et, à juste raison, craigne à tout moment d’être renversé par un « usurpateur » : il succombera alors à une « soupçonnite » délirante que Sénèque qualifie de « rage publique ». Le cycle des « purges » du Sénat, des meurtres judiciaires et des suicides forcés va commencer ; sous Tibère, Claude et Domitien, ce fut la terreur et ce le sera encore trois siècles plus tard ; « les faux soupçons de lèse-majesté sont depuis toujours un fléau coutumier », écrira l’intelligent et véridique Ammien Marcellin.
Pour trois raisons. L’idée d’une opposition au pouvoir, d’une loyale opposition de Sa Majesté, était impensable. Selon la conception romaine du pouvoir, de l’imperium, le peuple se donne un chef, mais, une fois le chef désigné, on se tait et on obéit : toute opposition était assimilée à une haute trahison et on ne trahissait pas seulement par des actes, mais déjà par des pensées, des paroles, des conversations, de simples gestes [21] et même des rêves [22]. Or, pour toute trahison, le seul châtiment était la peine de mort ; l’élimination physique de l’adversaire politique était la règle.
La seconde raison était qu’il y avait quelque chose de pourri dans le milieu sénatorial, qui n’avait ni foi ni loi ; les rivalités, les jalousies, la surveillance de tous par tous, les dénonciations ou délations entre pairs et l’espionnage domestique le plus éhonté [23] n’y étaient pas rares; « le danger était partout », écrit un contemporain. En outre, l’Empire, avec sa police politique et ses indicateurs, était ce que nous appelons un régime policier [24] où, sous les meilleurs princes, on évitait de parler de politique à table [25]. Or, dès que l’empereur cessait de gouverner selon les vÅ“ux du Sénat, certains sénateurs ou certains chefs d’armée commençaient à s’agiter. Alors les dénonciations entre pairs devenaient, pour les délateurs, le moyen de faire carrière, car le prince réservait évidemment les magistratures ou les prêtrises à ceux qui lui prouvaient ainsi leur attachement. Pour citer Sir Ronald Syme [26], si nous connaissions mieux cette époque, des ambitions ou des haines privées seraient probablement découvertes derrière beaucoup de ces délations, qui continuaient la tradition républicaine des vendettas politiques. Tacite et Ammien Marcellin sont remplis de ces rivalités entre hauts dignitaires, qui aboutissaient à renforcer le pouvoir du chef suprême, comme ce sera aussi le cas dans le nazisme, puisque la décision ultime revenait à la seule volonté du prince. Ainsi s’appuyaient mutuellement la loi de la jungle entre sénateurs, la « soupçonnite » du prince et la consolidation du régime.
La troisième raison des « purges » de sénateurs était la psychologie politique de la classe dirigeante romaine ; sous leurs airs graves et leur toge au revers empesé, ces nobles avaient une âme aventurière et instable, au contraire de la légende. Tout empereur devait se méfier de tout le monde et d’abord de son homme de confiance, de son grand-vizir, Séjan ou Plautien. Les tentatives d’usurpation étaient incessantes, le règne d’Antonin le Pieux lui-même en connut deux. Il suffisait qu’une émeute locale proclamât empereur malgré lui un pauvre diable, qui, ainsi compromis, n’avait plus d’autre issue que de jouer son va-tout. On comprend la fréquence de ces tentatives où des aventuriers jouaient leur tête, ainsi que celle de leur femme et de leurs enfants qui étaient mis à mort comme lui : sous notre Ancien Régime, les rois et leurs sujets appartenaient à deux espèces différentes, on naissait roi et ne devenait pas roi qui voulait. Mais, l’empereur étant un simple mandataire, chacun pouvait prétendre au trône. Cette mentalité agitée et ce manque de légitimité du souverain régnant, jointes à l’absence de règles de succession, font de l’instabilité politique le trait dominant de l’histoire impériale romaine, avec son rythme haletant.
Aux troisième et quatrième siècles, les empereurs n’auront plus besoin d’enfler leur personnalité en guise de menace (ils auront avec eux leurs redoutables porteurs de ceinturon, soldats et fonctionnaires), mais l’instabilité demeurera et la « soupçonnite » aussi. Au début du troisième siècle, avec Septime-Sévère qui « comptait sur la force de ses soldats plus que sur l’approbation des nobles, ses alliés naturels », une page était tournée dans les esprits et le Sénat glissa peu à peu au rang d’une sorte d’Académie que les empereurs, par respect pour la tradition nationale, continueront à traiter avec déférence. Sur le portrait de Caracalla en sentinelle dont nous parlions, l’empereur n’a plus le visage serein calme et imperturbable d’un membre de la bonne société : il a une mission, celle d’un gardien aux aguets qui veille sur l’Empire. Désormais l’Empire comprend l’empereur, ce berger, les soldats, ces chiens de garde, et le troupeau, dont les deux précédents ont la garde, comme le dira lucidement l’empereur Julien ; quant au Sénat, il est oublié. « Enrichissez les soldats et moquez-vous du reste », tel fut le conseil que Caracalla avait reçu de son père mourant ; les empereurs patriotes, sortis du rang et issus du bas de la société, qui sauveront l’Empire pendant la crise du troisième siècle auront eu une ascension aussi spectaculaire et aussi méritée que les maréchaux de Napoléon, comme dit Peter Brown. « Simple soldat sorti du bas peuple pour atteindre le sommet de la hiérarchie militaire », dira Ammien Marcellin d’un des deux généraux en chef et conseiller de Constance II.
N’étant plus le prince de la noblesse, l’empereur devient le maître de tous ses sujets, d’où l’acte fameux de 212 qui élève d’un trait de plume tous les habitants de l’Empire (sauf les esclaves) au rang de citoyens romains. Les bas-reliefs historiques et les portraits impériaux illustrent ce changement politico-social par un changement de style révélateur [27]. Enfin, vers 263, un célèbre décret de Gallien interdit à l’ordre sénatorial et réserva au seul ordre des chevaliers – souvent à des roturiers promus chevaliers – les hauts commandements militaires et, par là, le trône lui-même : après lui, le seul empereur d’origine sénatoriale sera un certain Tacitus. Cependant, les fonctions civiles restaient ouvertes à la vieille noblesse. Ainsi finira par se former une sorte de noblesse « napoléonienne » de hauts fonctionnaires, tant civils que militaires, tous promus sénateurs (ou « clarissimes »), bien que les trois quarts d’entre eux n’aient pas place au Sénat.
Nous en venons maintenant à un fait capital qui ne relève ni des institutions ni de la société ni des rapports de force, mais de ce qu’il faut bien appeler les règles inconscientes qui, à notre insu, guident et réfrènent nos conduites. À savoir, le fait que le rôle impérial, lui, était sans règles et restait indéterminé. Avant le troisième siècle où les empereurs-soldats sont en personne à la tête des armées, il n’existait pas à Rome de rôle impérial traditionnel auquel les princes se seraient conformés sans le savoir et qui aurait limité leurs errements. Les monarques de notre Ancien Régime trouvaient un pareil rôle dans leur berceau et étaient guidés par une tradition muette qui limitait l’arbitraire des monarchies absolues ; il y avait des choses qui, pour le roi, étaient impensables, voilà tout. À Rome, en revanche, chaque nouveau prince revêtait un rôle aussi indéterminé qu’immense. Pour citer Jochen Bleicken, le principat n’avait pas l’équivalent des « lois fondamentales » non écrites de l’Ancien Régime. Sans doute est-ce la conception du pouvoir comme imperium qui a fait ainsi le vide autour d’elle ; d’où Néron, Caligula et autres caprices sultanesques, tandis que l’Ancien Régime n’aura pas ses « Césars fous » ; elle a de même détourné le Sénat de participer au gouvernement.
Un roi n’aura pas besoin de faire les efforts que faisait Marc Aurèle pour ne pas « se césariser », aux termes de son journal intime. Mais, lorsqu’on dispose d’un imperium, d’une toute-puissance sans contrôle, il est tentant de céder à tous ses caprices. Les empereurs risquaient sans cesse de passer, de l’affabilité envers les sénateurs à l’orgueil des potentats orientaux ; une fois sur le trône, répétait-on, le plus pacifique des hommes tourne souvent au despote. On devine aisément d’où venait cette tentation : pour la masse de la population, le prince n’était pas un mandataire, mais un maître, un être supérieur par nature à ses sujets ; le prince risquait toujours de partager cette vision flatteuse de sa personne.
Or les empereurs ne vivaient pas dans un entourage contraignant qui écartât d’eux cette tentation, bien au contraire : la cour impériale ne faisait que les pousser vers la mégalomanie, la superbia. En effet, la « cour » qui les entourait n’avait que le nom de commun avec les cours royales de l’Ancien Régime [28], elle en était même l’opposé. Un roi entouré de ses courtisans, de sa noblesse, vivait en compagnie de ses pairs, de membres de la classe dirigeante avec laquelle il lui fallait composer et devant lesquels il devait sans cesse se composer une attitude. Les empereurs, en revanche, n’étaient pas entourés de sénateurs ; ils se bornaient à en inviter à dîner. Ils vivaient en compagnie de subordonnés : leurs domestiques, chambellans, eunuques, amis et aussi affranchis et secrétaires – bref, de leur ministère, installé vraisemblablement dans la Maison de Tibère, sous les actuels Jardins Farnèse –, toutes personnes qui dépendaient d’eux et qui abondaient dans le sens de leurs excès ou excentricités, ce qui leur permettait de se rendre indispensables auprès du maître. À certaines époques, la scène politique se réduit ainsi à la taille d’une scène de psychodrame.
Ni entourage contraignant ni rôle traditionnel : rien n’a pu arrêter certains empereurs sur la pente de la tyrannie, de la mégalomanie ou du moins des « royaux caprices », ni n’a pu les empêcher de donner, du rôle impérial, une interprétation originale ; la séparation de principe qui nous est chère – un homme public ne doit pas mêler sa personne à sa fonction – ne s’imposait guère. Néron est un artiste sur le trône ; avec toute leur sincérité, Constantin, dans sa législation et ses discours, et Julien, dans ses Å“uvres qu’il publie, parlent comme des hommes à vie intérieure sur le trône.
Dans toute monarchie, la santé du prince et les événements dynastiques, naissances, mariages et deuils, sont autant d’événements publics ; on offrait des sacrifices dans tout l’Empire lorsque l’empereur tombait malade. Il y a plus : beaucoup de sujets du prince éprouvaient pour sa personne une réelle affection ; ils étaient touchés par tout ce qui le concernait comme ils l’auraient été pour un membre de leur famille. Le peuple de Rome vint conjurer Tibère de ne pas céder aux calomnies contre Agrippine l’Aînée ou intervint violemment en faveur d’Octavie répudiée par Néron ; après la découverte de l’adultère de Messaline, Claude lui-même vint promettre à ses hommes, à la garde impériale, qu’il ne se remarierait pas, « puisque les mariages ne lui réussissaient point ». Un empereur pouvait donc être tenté d’abuser de la position publique dont bénéficiait sa personne. pour en étendre le privilège à ses autres particularités, respectables, il est vrai : ses talents artistiques ou encore ses convictions personnelles, soit philosophiques avec Marc Aurèle (les apologistes chrétiens font publiquement appel à ce souverain comme à un philosophe) ou encore Julien, soit religieuses.
Sous ce pieux prétexte et par désinvolture aristocratique, Hadrien suscita dans tout l’Orient le culte divin ou funéraire de l’esclave Antinoüs. Héliogabale n’enferma pas davantage sa piété dans la sphère privée ; il fit de son culte du Soleil le plus grand des cultes publics. Constantin fut plus réservé. Loin d’entreprendre de convertir l’Empire au christianisme [29], il fit deux choses : à titre public, il opta pour la tolérance ; à titre privé, il choisit le christianisme comme religion personnelle du prince et comme ayant, à ce titre, droit à maints égards, rien de plus, rien de moins. Ce qui échappe à notre distinction entre le public et le privé. Il fait état de ses convictions propres dans les relations internationales ; écrivant au shah de Perse comme de conscience à conscience, il lui dit son horreur pour les sacrifices d’animaux. Ainsi s’explique peut-être le pragmatisme de Constantin sur le terrain religieux : l’empereur était conscient d’avoir introduit à titre de « royal caprice » ce qui devait devenir après lui une religion d’État. Religion sur laquelle, du reste, cet « évêque du dehors », comme il se qualifiait lui-même, posa sa griffe autoritaire : elle était à lui.
Avec la tyrannie de Domitien, en revanche, on n’a plus affaire à la subjectivité du prince, mais à une certaine conception des tâches impériales dont il se faisait un devoir. Trois choses de lui sont bien connues : il se laissait appeler « maître et dieu », il se définissait lui-même comme « censeur perpétuel », fonction qu’il s’était inventée et dont il se fait comme un blason au revers de ses monnaies, enfin il s’était fait une spécialité d’imposer la morale sexuelle, comme l’écrit Miriam Griffin [30] ; une Vestale y laissa la vie. Or ces trois choses, je crois, n’en font qu’une ; elles forment un type de pouvoir qui est original, du moins en Occident : à la façon des régimes prédicateurs que furent souvent les empires de Chine et du Japon, Domitien mesure l’étendue de son pouvoir sur ses sujets à leur moralité privée. Le respect de la morale, tant privée que civique, passait souvent pour l’assise de la société. Or, pratiquement, la morale privée se confond avec la morale sexuelle : tuer ou voler sont des délits publics. Si donc le pouvoir impérial pénètre jusque dans le lit de ses sujets, Domitien aura été un meilleur empereur que tous ses prédécesseurs : lui seul aura tout régenté, pour le bien public.
Venons-en enfin aux « Césars fous » proprement dits. Avec eux, on a affaire, non à ces « cabotins » que l’on dit, mais à une interprétation sublime du rôle impérial. Selon eux, le maître du monde est par sa nature un être supérieur à l’humanité. Il n’a pas seulement une politique extérieure éclatante (Caligula, Néron et Commode y prétendirent tous trois) : il a tous les talents. Si donc il s’adonne au chant, à la poésie, au cirque ou à l’arène (activités alors prestigieuses) et s’avise de se produire en public, il se révèlera comme le meilleur artiste, le meilleur cocher et le meilleur gladiateur de son empire ; ce que firent en effet deux princes de moins de vingt ans, Néron et Commode. De nos jours, le prince du Cambodge, Norodom Sihanouk, qui n’était pas précisément un naïf, avait aussi tous les talents ; il était le meilleur écrivain, le meilleur journaliste et le meilleur cinéaste de son royaume, il avait fondé à Phnom Penh un festival du film dont il recevait chaque année le grand prix. Étant d’une nature supérieure, l’empereur est comme un dieu par rapport à ses sujets, de même que, sur l’échelle des êtres, le berger est d’une nature plus élevée que les animaux de son troupeau; Caligula exigeait donc d’être traité comme un être doté d’une nature divine. Commode, « grandissime et ayant toutes les vertus », se faisait métaphore vivante d’Hercule en arborant la massue et la peau de lion de ce demi-dieu. C’était de la politique de grandeur. À cette époque, ce n’était pas la nation qui était grande, mais le prince : savoir que leur prince était splendide devait suffire au bonheur de ses sujets. Ce qui débouchait sur la grande utopie de l’époque, qui suscita bien des enthousiasmes (dont celui, qu’on peut croire sincère, du jeune poète Lucain) : cette splendeur sans précédent faisait du présent règne un âge d’or. Aux époques anciennes, c’étaient des princes, pharaons ou califes, plus souvent que des étudiants, qui mettaient l’imagination au pouvoir.
Pareille utopie n’était pas entièrement impertinente, elle ne faisait qu’outrer l’idée qu’on avait de l’empereur dans les masses de la population, chez les citoyens et les provinciaux, dont nous allons parler maintenant. Aux yeux de ceux-ci, l’empereur n’a rien d’un mandataire : c’est l’homme le plus riche et le plus puissant du monde. Un passage étonnant de Philon [31] dit quel fut le sentiment populaire à l’avènement de Caligula : tous étaient remplis d’admiration pour l’héritier de tant d’or en lingots et en numéraire, de tant de fantassins, de cavaliers et de marins. On s’enthousiasme sur son passage lorsqu’il fait son entrée dans une cité, des spectatrices entrent en transe.
Ce sentiment monarchique ne distingue pas entre la toute-puissance et l’homme qui l’exerce : l’homme est aussi grand que sa fonction, qui fait partie de sa nature. On s’inclinera donc devant l’individu, devant sa famille, devant ses caprices. Mais inversement cette vénération pour l’individu sera éprouvée automatiquement pour tous les détenteurs successifs de la fonction, quels qu’ils puissent être. Les empereur ainsi vénérés n’étaient donc pas des chefs charismatiques au sens exact de ce mot, c’est-à-dire des personnage d’exception, ils étaient même le contraire ; on les respectait et les aimait pour leur pouvoir et non pour la fascination que quelques-uns d’entre eux ont pu exercer sur leurs sujets. Pour citer Fustel de Coulanges, ce n’était pas cet enthousiasme irréfléchi que certaines générations ont pour leurs grands hommes; le prince pouvait être un homme fort médiocre, ne faire illusion à personne et être pourtant aimé, voire honoré comme un être divin. « Il n’était pas dieu en vertu de son mérite personnel, il était dieu parce qu’il était empereur [32] ».
Ce n’est pas tout : outre ses sentiments, la population avait aussi ses raisons. Un passage capital de Josèphe [33] nous révèle que l’opinion avait basculé et que le principat était conforme au vÅ“u populaire : aux yeux du Romain moyen, un monarque ne rabaisse pas la politique à des ambitions personnelles, à la différence d’une tourbe de sénateurs. C’est au Sénat qu’avaient été dues les atroces guerres civiles de la fin de la République. Ce royalisme spontané de la population a rendu impossible, à la mort d’Auguste et à celle de Caligula, le rétablissement de la République : faute de l’adhésion populaire, la transition était trop risquée et ouvrait la porte à l’aventure. La population de l’Empire était monarchiste par une sorte d’antiparlementarisme ; le pouvoir de plusieurs est toujours déchiré entre des rivalités égoïstes, tandis qu’un monarque est désintéressé, c’est un père, son pouvoir est patriarcal. Aussi bien, dans le style monarchique, tout ce que faisait un empereur passait-il pour un bienfait, y compris la formalité administrative la plus banale, comme d’accorder à un vétéran ses droits à la retraite. Les nombreuses requêtes adressées au prince, qui était juge et législateur suprême, portent souvent sur des sujets insignifiants ; ce qui montre, écrit Fergus Millar, quelle idée le peuple se faisait de lui : le prince était le père de ses sujets et la parole du père était le dernier mot du droit et de la justice.
Auprès de ces masses monarchistes et des Grecs, l’empereur est un monarque, un basileus. Le lien de ce roi avec ses sujets a trouvé son expression dans le serment d’attachement à la personne du souverain (et non à la République et à ses lois). Chaque année, en effet, tous les habitants de l’Empire, Romains et provinciaux, prêtaient serment à l’empereur ; chacun jurait d’embrasser en toutes choses la cause du prince et de sa famille, de les défendre au prix de sa vie et de celle de ses enfants, d’être l’ennemi de ceux qu’ils considèreraient comme leur ennemi et de dénoncer toute action, volonté ou parole qui leur seraient hostiles. Je ne prétends pas que ce serment suffisait à conditionner l’attitude des masses, mais il ne pouvait guère être imposé qu’à une population disposée au monarchisme. Il n’a rien à voir avec la clientèle romaine : ce pacte est politique, il lie inconditionnellement de fidèles sujets à une famille régnante pour laquelle ils ont le devoir de mourir.
C’est le même sentiment monarchique qu’exprime à sa manière le culte des empereurs. Ce culte n’était rien de plus qu’un langage hyperbolique et cette hyperbole était conforme au « discours » de l’époque sur les dieux, mais elle n’en découlait pas moins d’une source chaude, de l’amour pour le roi et de l’admiration pour sa stature. Personne ne prenait cette hyperbole au pied de la lettre, puisqu’il était impossible, hier comme aujourd’hui, de prendre réellement un homme pour un dieu, pour un être qui ne mourra jamais. Les lettrés haussaient les épaules et le peuple ne s’y trompait pas davantage ; comme dit saint Augustin, c’était de l’adulation et non de la croyance. Un argument-massue est qu’il n’existe pas un seul ex-voto à la divinité des empereurs : lorsqu’on avait besoin vraiment d’un secours surnaturel, pour un accouchement, un voyage dangereux, une maladie, on faisait appel à un vrai dieu. Dans les lettres privées, l’en-tête est généralement placé sous l’invocation de quelque divinité, qui n’est jamais l’empereur. On a objecté que la mentalité d’autrefois n’était pas la nôtre, mais les faits allégués sont faciles à retourner : s’ils avaient été vraiment pris pour des dieux, on n’aurait pas désigné les empereurs divinisés par des expressions telles que « le dieu Auguste » ou « le dieu Hadrien », alors qu’on disait « Apollon » tout court, et non « le dieu Apollon » ; accorder à un empereur des isotheoi timai, des « honneurs égaux à ceux des dieux », c’était justement ne pas lui accorder les honneurs des dieux [34]. On prenait encore moins les princes pour des « hommes divins », pour des êtres d’exception comme Apollonios de Tyane ou Jésus de Nazareth. La mentalité d’autrefois est à chercher ailleurs : le mot de « dieu » n’a pas le même sens dans l’antiquité païenne et pour les chrétiens ; chez les païens, ce mot désignait un être plus élevé que les mortels, mais non transcendant comme l’Être gigantesque des monothéismes (un détail suffira : tout dieu antique est mâle ou femelle). Si bien que qualifier de dieu un homme était une hyperbole, mais non une absurdité. Cette hyperbole était d’ailleurs si consciente d’en être une qu’elle se cantonnait dans de sages limites ; en effet, l’empereur était traité de dieu, mais seulement de loin, lorsqu’il n’était pas là, jamais face à face. Les sacrifices de son culte n’étaient pas offerts au prince en personne – pas même lorsque ce prince était Caligula, mais à quelque dieu pour le salut du prince. Dans son palais, l’empereur n’était pas un dieu vivant, au contraire ; nous ne sommes pas en Chine : le palais impérial était presque le seul endroit au monde où le culte impérial n’existât pas.
Les deux clés du culte impérial, c’était le sentiment populaire que le maître du monde était de plus grande taille plus que les autres hommes et c’était aussi l’amour du roi ; la divinisation des empereurs est une hyperbole du langage amoureux. Cet amour est une réaction psychologique prévisible dans toute relation acceptée de dépendance à un individu ; ce n’est pas un affect spontané d’élection, mais un sentiment induit par la condition de sujet [35]. On peut donc affirmer que cet amour existait dans l’Empire romain, aussi hardiment qu’on peut prétendre qu’à cette époque le ciel était bleu.
On sait ce que fut l’amour du roi sous notre Ancien Régime [36]. Lors d’une maladie de Louis XV, écrit un contemporain, « on aurait réellement trouvé dans la capitale un millier d’hommes assez fous pour sacrifier leur vie pour sauver celle du roi [37] ». Lors d’une maladie de Caligula, des Romains vouèrent leur vie pour sa guérison ; un tribun de la plèbe avait voué la sienne en échange de celle d’Auguste malade. Les objets de la vie quotidienne, de l’argenterie de table aux moules à gâteaux, sont volontiers ornés d’images qui exaltent l’empereur ou sa famille. On ne peut mettre en doute la part de sincérité des innombrables textes épigraphiques où s’affirme l’attachement au prince, pas plus qu’on ne peut douter, par exemple, de cet autre sentiment collectif que fut le patriotisme en Europe, il y a un siècle.
Tout cela demeurant entendu, la pensée n’est pas un caillou : l’amour pour l’empereur n’était pas monolithique comme l’attachement d’un chien à son maître ; un filet de scepticisme et un soupçon de mauvaise foi l’accompagnaient en sourdine. Sous notre Ancien Régime, on « sauvait » l’image royale en se faisant croire que la faute n’en était pas au roi, mais à ses ministres. La double image de l’empereur se retrouve partout. C’est un être divin pour les païens, sacré pour les chrétiens, qu’on n’aborde qu’à genoux, et c’est aussi un prince qui doit montrer de l’affabilité, de la simplicité ; même le raide Constance II se flattait de sa civilité. Il était difficile d’accorder ces deux rôles ; Julien, trop philosophe, allait trop loin, lui dont les livres répliquaient d’égal à égaux aux railleries de ses sujets ; la simplicité de ses manières était louée par les uns et blâmée par les autres.
Bref, l’idée qu’on avait du prince était contradictoire : le maître richissime et tout-puissant qui fait rêver, d’une part, et de l’autre un homme comme les autres. D’un côté, l’empereur était un être géant et aimé, comme le roi dont parlent nos chansons populaires ; de l’autre côté, il était le gouvernement, dont nos conversations de café disent peu de bien, ne serait-ce que parce qu’il faut rendre à César l’impôt qui lui est dû. Même dualité dans l’Égypte elle-même, où le pharaon était à la fois un dieu vivant et un potentat auquel les contes populaires faisait jouer un rôle peu respectable ou même ridicule [38]. Nous conclurons sur ce point par une citation démystificatrice d’Épictète [39] : les agriculteurs et les matelots maudissent Zeus quand il fait mauvais temps et on ne cesse pas non plus de dire du mal de César ; César ne l’ignore pas, mais il sait aussi que, « s’il châtiait tous ceux qui le maudissent, il dépeuplerait son empire ».
On a vu qu’une pente naturelle des esprits [40] avait fait considérer le prince comme un être d’un genre supérieur et seul dans son genre (cette réaction psychologique est l’explication ultime du passage de la République au principat). Le magistrat tout-puissant par délégation, ce champion de la collectivité, est devenu également un chef par nature, qui règne parce qu’il s’appelle lion, qui est entouré d’un apparat fastueux, de même que le lion porte crinière, et qui suscite respect, admiration, amour et dévouement. Inutile de répéter que cette image traditionnelle, régressive, qui est celle de tous les souverains successifs, est différente du charisme personnel d’un homme d’exception, différente aussi du pouvoir suprême de décision qui est attribué à certains présidents de républiques aux termes du droit constitutionnel [41]. Si bien que nous retrouvons ici la tripartition célèbre de Max Weber : pouvoir traditionnel (celui dont nous parlons et que nous allons supposer éthologique), pouvoir institutionnel moderne, pouvoir charismatique.
Vu par les yeux de ses sujets, l’empereur était donc conforme à l’idée qu’à travers les millénaires et les sociétés les sujets d’un potentat se sont faite de leur chef. C’est ce sentiment monarchique à travers les âges qu’il faut essayer d’analyser, puisqu’il a animé le césarisme qui s’est établi et maintenu grâce à lui.
L’idée que l’on s’est faite du monarque longtemps et partout est une suite de paradoxes :
  1. Il existe un homme, le roi, unique par nature ; il ne peut y avoir qu’un seul chef, qui est un individu en chair et en os (l’idée d’un pouvoir partagé entre plusieurs têtes est une abstraction de plus haute culture).
  2. Cet individu est le maître par la supériorité de sa nature, il est supérieur à ses sujets. Supérieur en quoi et par quoi ? La question ne se pose pas : il est supérieur, voilà tout, il est de plus haut rang, de plus haute stature qu’eux, sans qu’on ait à détailler par quelle qualité et en quel domaine s’exerce cette supériorité ; en particulier, il n’est pas question d’un talent politique dans le domaine gouvernemental. Tel est le fait brut, pré-rationnel, que les théoriciens de la monarchie s’évertueront en vain à justifier et qui explique aussi qu’un roi dont chacun constate la médiocrité reste le roi.
  3. Il est le chef absolument ; si l’on constate que, dans la réalité, il occupe le sommet d’une échelle hiérarchique dont il est le barreau le plus élevé, ce barreau sera d’une nature différente de celle des barreaux inférieurs.
  4. Il est le maître sans aucun doute possible, puisqu’il en a le titre. Le sens de la réalité ne joue pas ici, on ne s’interroge pas sur la réalité de son pouvoir, on ne se demande pas s’il n’est pas plus apparent que réel, si le grand vizir n’est pas plus puissant que lui, etc.
  5. Le roi et ses sujets ne vivent pas côte à côte, mais leur relation est un face-à-face : tous connaissent son existence et son sort les concerne. Ils éprouvent pour lui une passion désintéressée ; s’il est victorieux, sa gloire les réjouira pour leur propre compte. Ne pas respecter cet être supérieur serait un blasphème punissable. Il est en vedette devant ces spectateurs, les gestes et pensées d’un être aussi grand s’affichent d’eux-mêmes aux yeux de tous et intéressent tout le monde.
  6. On est le maître par état et non par action. Le roi est reconnu comme tel par ses sujets, qui le vénèrent, mais son pouvoir ne se mesure pas à l’action qu’il exerce sur leur sort, car ce sort est davantage déterminé par la société civile, par la famille, par le patron, par des autorités plus proches. Le roi est une image splendide et redoutée, suspendue au dessus des peuples, plus qu’une réalité éprouvée par chacun dans leur existence quotidienne.
Cette image ne provient pas de la réalité (qui est très différente), mais s’impose d’elle-même, se dresse tout armée dans les esprits où elle provient on ne sait d’où. Aussi peut-elle se trouver en parallèle, en conflit ou en compromis avec une deuxième vision du chef, plus réaliste et disposée à admettre que le roi actuel n’est qu’un pauvre homme ou que ses ministres le trompent. Car, comme on l’a vu, l’image du souverain est double, à toute époque sans doute : un lion, un simple homme. Enfin, celle de ces deux images qui est archaïque, celle du lion, est psychiquement opaque et n’a pas le caractère « rationnel » d’une relation réglementaire ; aussi peut-elle s’associer à un fait non moins opaque, « naturel », la famille, la gens : partout le principe d’hérédité apparaît dans l’image du roi, même à Rome, même en Corée du nord socialiste.
Le sentiment monarchique s’est effacé un peu partout dans le monde à l’époque moderne, mais il avait joué longtemps un grand rôle ; aujourd’hui, en Occident et ailleurs, il n’en reste plus que des bribes. Ce qui étonne est la cohésion de cette image pourtant complexe, sa fréquence et l’évidence qu’elle eut longtemps : elle a traversé des millénaires en faisant bloc. Elle ne doit pas son apparition à la réunion improbable des mêmes facteurs dans chacune des innombrables sociétés où on la retrouve. En effet, elle ne s’explique pas par des intérêts sociaux (tel que l’intérêt de la classe sénatoriale dirigeante) ni par le passé de la société considérée (à la façon dont l’absolutisme impérial doit beaucoup à la vieille idée d’imperium) ni à quelque réaction affective banale (l’amour induit par la dépendance, par exemple). Elle semble appartenir moins à une société donnée qu’à un fond archaïque qui est ou fut commun à l’espèce humaine, à son éthologie. De même que l’inégalité entre les sexes se retrouve dans les sociétés les plus différentes. Il semble donc que l’imagination ait certaines pentes favorites.
Les différentes espèces vivantes ont chacune leur organisation hiérarchique particulière ; elles ont également diverses organisations du rapport entre les sexes ; elles vivent ou non en troupeaux. L’évolution de l’éthologie humaine a sa temporalité propre qui est très lente [42], plus lente encore que la « longue durée » dont parle Fernand Braudel. Des événements récents tels que l’effacement graduel de l’image royale, les Révolutions américaine et française ou le mouvement féministe sont peut-être des manifestations ponctuelles de certaines transformations qui sont en cours dans l’éthologie de l’espèce humaine.
 
Remerciements
 
La rédaction de Diogène remercie très vivement tous ceux qui ont aidé à la préparation de ce numéro, d’une manière ou d’une autre : Dominique Arnouil, Janette Arnulf, Françoise Boissinot, Christian Caduc, Lia Mara Conti, Maria Letizia Cravetto, Aimée Catherine Deloche, Pierrette Friedman, Erminia Savarese, Luca Maria Scarantino.
 
NOTES
 
[*]Paul Veyne : né en 1930, professeur d’histoire romaine au Collège de France (1976-1999), honoraire depuis 1999. Publications : Le pain et le Cirque, sociologie historique d’un pluralisme politique, 1976 ; Comment on écrit l’histoire, 1979 ; L’élégie érotique romaine, 1983 ; Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, 1983 ; René Char en ses poèmes, 1990 ; La société romaine, 1991 ; Weisheit und Altruismus: eine Einführung in die Philosophie Senecas, 1993 ; The Roman Empire, 1997 ; Les mystères du gynécée, 1998 ; Palmyre (avec Gérard Degeorge), 2001.
[1]L’analogie est profonde entre césarisme et califat : voir G. Dagron, Empereur et prêtre, étude sur le « césaropapisme » byzantin, Paris, Gallimard 1996, p. 70-73.
[2]Dagron, p. 72.
[3]Dagron, p. 70, cf. 72.
[4]J. Béranger, Recherches sur l’aspect idéologique du principat, Bâle, 1953, p. 72.
[5]Car une loi non écrite excluait du trône tout homme issu de la civilisation hellénique : sur cent empereurs ou usurpateurs dont l’origine est connue ou soupçonnée, pas un seul n’est d’origine grecque. Aux quatrième et cinquième siècles, où la partie occidentale de l’Empire sera en réalité un protectorat germanique, une autre loi non écrite écartera du trône les tout-puissants généraux d’origine germaine, qui créaient des empereurs fantoches pour gouverner sous leur ombre.
[6]Dagron, p. 42-43.
[7]Staatsrecht, II, 2, p. 1133.
[8]Egon Flaig, Den Kaiser herausfordern, Campus Verlag 1992, p. 559.
[9]Flaig, op. cit., p. 126.
[10]Ce mot avait deux sens : l’intérêt général (arrêter une invasion barbare était servir la République) et les institutions traditionnelles, Sénat, consulat, etc., qui étaient comme l’orthographe du nom romain, comme le visage de Rome.
[11]Tacite, Histoires, II, 72 : « en Istrie subsistaient encore les clientèles héréditaires de l’antique famille des Crassus, leurs domaines ruraux et la faveur qui s’attachait à leur nom ». En 69, un ancien officier de la garde impériale entraîne dans le parti de Vespasien sa cité natale de Fréjus qui lui était entièrement dévouée « par favoritisme municipal et dans l’espoir de sa future puissance » (Histoires, III, 43).
[12]A. Wallace-Hadrill, « Civilis princeps : between citizen and king », dans Journal of Roman Studies, 72, 1982, p. 32-48. P. Veyne, Le Pain et le cirque, Paris, Éditions du Seuil 1976, p. 718 : « le césarisme reposait sur une absurdité : l’empereur, quoique souverain par droit subjectif, était créé par ses sujets ; ceux-ci pouvaient-ils respecter inconditionnellement leur créature ? »
[13]Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, 130.
[14]Fables, I, 2 (3), 30 (les grenouilles se plaignent à Jupiter d’avoir un roi méchant) : « supportez, citoyens, votre malheur actuels, leur dit le dieu, de peur qu’il ne vous en advienne un pire ». II, 16, 1 : « en changeant de prince, les citoyens moyens (cives paupreres) ne font que changer de maître ».
[15]Veyne, Le Pain et le Cirque, p. 635, cité par Flaig, p. 122, n. 94 : « zur Entscheidung nicht nur unfähig, sondern auch unwillig ».
[16]Sénèque, Des bienfaits, II, 12 : Caligula tendait son pied à baiser à un sénateur ; « n’est-ce pas là fouler aux pieds la République ? »
[17]Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, LIV, 5 et LXVI, 4.
[18]Pline parle de l’ « oisiveté » du Sénat sous le tyran Domitien (lettre VIII, 14, 8-9) ; mais, sous le meilleur des princes, Trajan, écrit-il aussi (III, 20, 12), « tout dépend de l’arbitraire d’un seul homme, qui, dans l’intérêt commun, a pris sur lui toutes les fonctions, toutes les tâches; toutefois, par un adoucissement salutaire, quelques ruisseaux issus de cette source si généreuse découlent jusqu’à nous ». Nous voilà loin du Panégyrique.
[19]Tacite, Annales, I, 73.
[20]Mais il convenait aussi qu’afin de se distinguer des tyrans il refusât quelques-uns des honneurs divins que ses sujets lui décernaient. C’est un autre aspect de la comédie du refus du pouvoir. Néron, tyran atypique (il ne se faisait pas diviniser) refusait à l’occasion les honneurs divins.
[21]Anecdote hallucinante chez Sénèque, Bienfaits, III, 26, ou anecdote terrible et vulgaire dans la première des Vies de Lucain, 4.
[22]Tacite, Annales, XI, 4 ; Ammien Marcellin, XV, 3, 5 (le haut policier Mercurius, « comte des rêves ») et XIX, 12.
[23]Anecdote de vrai roman d’espionnage chez Tacite, Annales, IV, 69.
[24]L. Friedländer, Sittengeschichte Roms, I, p. 256-258. Utilisation par la police de militaires déguisés en civil, qui provoquent à dire du mal de l’empereur (Épictète, IV, 13, 5), et de courtisanes (Pline, Histoire naturelle, XXX, 15) ; des soldats de Vitellius s’introduisent dans Rome pour espionner l’opinion; tout le monde se tait, tout le monde a peur (Tacite, Histoires, I, 85).
[25]Martial, X, 48, 21, sous Trajan.
[26]R. Syme, Tacitus, Oxford, 1958, p. 422, n. 6.
[27]En 202, les reliefs de l’arc des Sévères sur le Forum sont la plus grande rupture stylistique de tout l’art romain ; comme l’a montré Rodenwaldt, ces reliefs reproduisent – ou plutôt pastichent savamment – les peintures de style populaire qui étaient exhibées dans les triomphes pour faire voir au peuple quel avait été le déroulement de la guerre. Imaginons que, pour glorifier Napoléon comme empereur proche du peuple, les reliefs qui ornent l’Arc de triomphe de l’Étoile à Paris aient été des reproductions ou des pastiches condescendants des images d’Épinal ; voir Ernst Kissinger, Byzantine art in the making, Harvard, 1977 (1995), p. 10-13. Au style académique du siècle des Antonins succède, dans les reliefs officiels (et seulement là) ce qu’Eugenia Strong appelait un « style de tapisserie flamande ». On n’a pas assez pris conscience de cette rupture stylistique, à mon avis, et on en a méconnu la signification politique. Cette rupture est probablement une initiative de l’artiste lui-même plutôt qu’une commande impériale. Désormais les bas-reliefs officiels suivront un chemin à part (ainsi sur l’arc de Constantin sur le Forum romain) : ils resteront fidèle à ce style qui se veut et se croit populaire, non sans condescendance un peu dédaigneuse, par opposition au style hellénisant, classique, académique des deux premiers siècles, qui continuera à être celui de l’aristocratie sur les bas-reliefs des sarcophages.
[28]Il n’y avait pas de vie de cour ni de fêtes de cour au Palais. L’empereur n’est pas, en son palais, entouré des sénateurs comme un roi de sa noblesse. Loin de mener un train royal, il vit comme n’importe quel autre aristocrate : chaque matin, il est salué par la foule de ses clients et il invite à ses dîners des sénateurs et des chevaliers. Il a des « amis » des « compagnons » ou « comtes », comites, mais habitent-ils au palais ? C’est fort douteux ; il a ses affranchis, mais les principaux d’entre eux vivent ailleurs en leur splendide hôtel particulier (domus).
[29]Conversion qu’il souhaitait, de son propre aveu, mais sans se reconnaître le droit de l’imposer (Eusèbe, Vie de Constantin, II, 56 et 60).
[30]Dans la nouvelle Cambridge Ancient History, XI, The High Empire, Cambridge, 2000, p. 79.
[31]Philon d’Alexandrie, Legatio ad Gaium, 9-11.
[32]Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l’ancienne France, I, La Gaule romaine, Paris, Hachette, 1900, p. 191.
[33]Antiquités Judaïques, XIX, 3, 228.
[34]De même, les empereurs byzantins ne seront qu’isapostoloi, « égaux aux apôtres ». Ce ne sont donc pas de vrais apôtres.
[35]Cet amour fait donc partie des affects destinés à mettre en accord l’individu avec son monde, à lui permettre de « se vaincre plutôt que la Fortune » (comme dit Descartes) et à estimer que les raisins sont trop verts. Les idéologies destinées à tromper autrui sont peu de chose, à côté de celles qui sont ainsi destinées à permettre de faire de nécessité vertu. Sur cet accord entre la réalité et ce qu’on pense d’elle, voir Jon Elster, Le laboureur et ses enfants : deux essais sur les limites de la rationalité, tr. fr., Paris, Éditions de Minuit 1987 ; Psychologie politique : Veyne, Zinoviev, Tocqueville, Paris, Éditions de Minuit 1990 ; L. Festinger, A theorie of cognitive dissonance, Stanford, 1987, et, pour les limites de cette théorie, J.-P. Poitou, La dissonance cognitive, Paris, Armand Colin 1974 ; Kahnemann, Slovic et Tversky, Judgment under uncertainty, Cambridge, 1982.
[36]Jacques Krynen, L’Empire du roi : idées et croyances politiques en France, xiiie-xve siècles, Paris, Gallimard 1994, p. 458 : « l’étude de l’amour comme vertu politique reste à faire » ; « Le sentiment d’amour pour nos rois semblait naturel », écrit en 1814 Maine de Biran ; « cet amour était un sentiment religieux, comme l’amour divin; c’était une sorte de culte qui élevait l’âme et pouvait, comme l’honneur, commander tous les sacrifices d’intérêt personnel, de la vie même » ; et il déplore que les jeunes gens nés après 1789 n’aient jamais connu ce sentiment et ne puissent le comprendre : ils le ramènent, écrit-il, à un calcul d’intérêt, de carrière (Journal intime, Valette et Monbrun (éds), Paris, Plon 1927, I, p. 78).
[37]Cité par Sainte-Beuve, « Relation inédite de la dernière maladie de Louis XV », dans ses Portraits littéraires, III.
[38]G. Posener, De la divinité du pharaon, Cahiers de la Société Asiatique, XV, 1960.
[39]Entretiens, III, 4, 8.
[40]Cette pente éthologique est reconnue par la pensée la plus classique, mais rationalisée comme fonctionnaliste par finalité naturelle : commentant la constitution anglaise, Bagehot écrivait que le roi existait afin de rendre la collectivité compréhensible au peuple.
[41]Dans l’organisation des sociétés modernes, il peut exister un individu, président ou dictateur, qui est au sommet de la hiérarchie et qui détient seul le pouvoir de prendre les décisions suprêmes, telle que d’appuyer sur le bouton du feu nucléaire (Raymond Aron, Études politiques, Paris, Gallimard 1972, p. 191). Mais ce serait une autre rationalisation que d’expliquer l’image « mythique » du roi à partir de cette réalité.
[42]J.-M. Schaeffer dans la revue Communications, n° 72, 2002, p. 110, n. 46 : « L’humanité a un destin évolutif bicéphale, régi à la fois par le rythme lent de l’évolution (ou de la dérive) génétique et le rythme rapide de l’évolution culturelle ».
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[2]
Dagron, p. 72. Suite de la note...
[3]
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[4]
J. Béranger, Recherches sur l’aspect idéologique du princip...
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[5]
Car une loi non écrite excluait du trône tout homme issu de...
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[6]
Dagron, p. 42-43. Suite de la note...
[7]
Staatsrecht, II, 2, p. 1133. Suite de la note...
[8]
Egon Flaig, Den Kaiser herausfordern, Campus Verlag 1992, p...
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[9]
Flaig, op. cit., p. 126. Suite de la note...
[10]
Ce mot avait deux sens : l’intérêt général (arrêter une inv...
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Tacite, Histoires, II, 72 : « en Istrie subsistaient encore...
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