2002
Diogène
Pouvoir
Religion et conflit au Japon
Le Shintô et le sanctuaire de Yasukuni
Michael Pye
[*]
Université de Marburg, Allemagne
Le Japon d’aujourd’hui donne une image extérieure d’harmonieuse cohérence sur laquelle se base son efficacité technique et l’excellence de sa culture. Cette image est effectivement justifiée par de nombreux traits. On enregistre pourtant d’importantes tensions internes dont l’histoire est longue. La politique et la religion se sont entrecroisées pendant des siècles. La raison politique a souvent été un moteur du développement religieux. Par exemple, les appellations des principales sectes bouddhistes ont servi à recenser la population en assurant une forme de stabilité à l’ère Tokugawa (1600-1867)
[1]. Par la suite, la modernisation politique de la restauration Meiji (datant de 1868) a relégué cette tradition et a développé une nouvelle forme de
Shintô idéologisé, comme foyer de la conscience nationale. D’un autre côté, on admettra que les religions elles-mêmes ont souvent affiché des attitudes d’identification loyale à un groupe, fournissant une motivation au conflit politique. Ceci s’applique aux différentes formes de Bouddhisme, au
Shintô et à certaines des nouvelles religions du Japon. La société japonaise donne ainsi une impression de grande cohérence, alors que son histoire a souvent connu des moments de tension interne et d’affrontement. La tendance à constituer des factions reste forte encore aujourd’hui et prend des formes à la fois politiques et religieuses.
Les rites de protection de l’État ont commencé à partir de l’introduction du Bouddhisme. Une des raisons qui expliquent le caractère attractif du bouddhisme au Japon réside dans la croyance qu’il pouvait octroyer une protection plus ou moins magique contre les menaces de toutes sortes, y compris les désastres naturels et les épidémies. Le premier temple bouddhiste érigé au Japon a été nommé temple des « Quatre rois célestes » (Shitennôji), d’après les divinités gardiennes qui assuraient la protection dans chacun des quatre quartiers. À partir de l’an 741 (pendant la période Nara), chaque province de ce pays à peine unifié politiquement a construit un temple bouddhiste dirigé par l’État (kokubunji) et dans certains cas un couvent (kokubunniji). Cette structure à la fois architecturale et religieuse avait une double fonction : rassurer et dominer. Le pays a été ainsi à la fois « pacifié » et protégé. On retrouve cette même idée dans le nom d’un temple bouddhiste Shingon, datant de l’époque Tokugawa, très connu à Tokyo et appelé Gokokuji, ce qui signifie « Temple pour protéger le pays ».
En 1939, l’idée que la religion peut protéger l’État a été traduite par le gouvernement en langage shintoïste lorsque des « sanctuaires pour protéger le pays » (
gokokujinja) ont été érigés. Même après la fin de la guerre, un nombre considérable de sanctuaires à travers tout le pays ont gardé ce nom. En principe, il devrait y en avoir un par préfecture, mais la liste n’est pas tout à fait cohérente. Ces sanctuaires sont ainsi répertoriés dans les almanachs récents du sanctuaire de
Yasukuni, sur lequel se focalise le sentiment national, comme nous allons le montrer. Un des conflits qui ont suivi la guerre s’est produit lorsqu’un membre des Forces d’autodéfense
[2], mort en service, a été enterré dans ce type de sanctuaire. Comme c’était un Chrétien, sa veuve a protesté contre cette décision.
Récemment, le débat sur les problèmes relatifs au rôle public joué par le Shintô a pris de l’importance, en particulier pour un grand sanctuaire de Tokyo, ci-dessus mentionné, à savoir le Yasukuni Jinja. Ce sanctuaire permet de vénérer les esprits des Japonais morts à la guerre. Cependant, même si la plus grande partie du peuple japonais s’identifie fortement à sa nation, qu’il s’agisse de guerre ou de paix, il existe de sérieux conflits quant au rôle de ce sanctuaire particulir. La raison provient de l’actuelle constitution du Japon, datant de 1946, qui stipule la séparation complète entre la religion et l’État. De ce fait, il y a divergence d’opinions sur la question du sanctuaire de Yasukuni comme sanctuaire « national » ; et si oui, dans quel sens ? En dépit de son rôle de gardien de ses propres traditions honorables, le problème reflète des variations profondes d’appréciation du Shintô. Et ce par quelques sectes bouddhistes des plus importantes, par les églises chrétiennes, qui gardent des positions fortes en dépit du nombre réduit de croyants, et par certaines des religions nouvelles qui se répandent actuellement au Japon.
Quelques caractéristiques générales du Shintô
Ses représentants, prêtres ou savants, veulent habituellement faire admettre que le Shintô est la religion indigène du peuple japonais, puisant ses racines dans les temps préhistoriques. Même si cette présentation comporte un peu de vérité, il est aujourd’hui largement accepté que le Shintô tel que nous le connaissons actuellement est le fruit d’une série de refontes. On trouve la première importante construction dans les récits mythiques du xviiie siècle Kojiki et Nihonshoki (ou Nihongi). Elle est suivie par les Watarai Shintô, Yoshida (ou Yuiitsu) Shintô, le mouvement Kokugaku, etc. Les versions les plus récentes ont bénéficié d’une forme idéologiquement améliorée du Shintô par rapport au culte impérial initial (Tennô), xixe siècle et début du xxe siècle, et à la nouvelle forme de Shintô basée sur la séparation de la religion et de l’État à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le second cas est amplement expiqué par les orientations de l’Association des sanctuaires Shintô (Jinja Honchô), organisme religieux enregistré par la Loi, mais indépendant de l’État.
Littéralement, le Shintô signifie « la voie des kami », c’est-à-dire la voie des dieux ou des esprits. Les kami sont des figures mythiques dont les récits sont contées dans le Kojiki et le Nihongi, des forces de la nature de toute sorte qui habitent les montagnes, les forêts, les sources et les rivières, etc. Il s’agit donc partiellement de figures humaines de premier plan dans la mémoire commune actuelle, et de manière plus estompée dans celle de tous les ancêtres du peuple japonais. Toutes ces différentes sortes de kami peuvent être révérées dans les divers sanctuaires shintoïstes qui fournissent le point de convergence permettant l’expression du pouvoir sacré. Dans le Shintô, le sacré est donc localisé à l’intérieur d’un espace bien défini. Il est invisible, mais sa présence est ressentie dans des endroits particuliers, importants pour les gens qui y habitent. De nombreux kami ont une importance locale ou régionale. Chaque village a au moins un kami dans son propre sanctuaire, pouvant être relié sémantiquement et rituellement à d’autres sanctuaires. Les fêtes célébrant ces sanctuaires servent à renforcer l’identité commune des gens de la zone géographique concernée. Certains des plus importants kami ont une importance nationale, surtout ceux cités dans les récits mythiques, de même que les empereurs du passé et d’autres héros jouissant du respect général. Parmi ces sanctuaires anciens renommés de ce genre Ise Jingû est la résidence d’Amaterasu Ômikami et Izumo Taisha, la résidence d’Ôkuninushi. Une construction très récente de grande importance est le Meiji Jingû à Tokyo, où sont révérés l’empereur Meiji du xixe siècle et son épouse. De tels sanctuaires participent à une narration politique de la dynastie impériale, qui continue à être soutenue sans interruption par l’Association des sanctuaires shintoïstes. D’autres sanctuaires, comme les très connus Inari à Fushimi au Japon occidental et Kasama au Japon oriental, sont surtout fréquentés pour demander des bénéfices commerciaux par la prière.
Socialement, le Shintô est d’abord compris comme la religion du groupe immédiat, puis du groupe englobant, jusqu’à couvrir totalement la nation japonaise. Le pouvoir exercé auparavant par le Japon sur la Corée et Taiwan a servi la tentative d’étendre le Shintô en accord avec les directions tracées par le contrôle politique. Actuellement, la présence du Shintô outre-mer est réduite à un petit nombre de sanctuaires destinés aux émigrés et aux communautés marchandes.
Les principaux rituels associés au Shintô sont d’une part la purification des hommes et, d’autre part, les offrandes aux kami. Le rituel de purification, accompli par un prêtre shintoïste, est censé provoquer la disparition de l’impur (kegare) né des avanies de la vie quotidienne, et de plus, dans un sens positif, une clarification de l’esprit humain, c’est-à-dire, une purification des attitudes et des motivations. Ceci conduit à augmenter le sentiment de responsabilité et de loyauté envers sa propre famille, ses associés en affaires et la nation japonaise dans son ensemble. Les offrandes aux kami se composent habituellement de gâteaux de riz, de saké et d’agrumes, mais traditionnellement on y ajoute également des aliments venant de la mer et de la montagne (umi no sachi et yama no sachi) et dans certains cas des pièces de vêtement (par exemple, pour la déesse Amaterasu à Ise Jingû). Ces offrandes expriment le souci des besoins des kami, s’assurant ainsi que les kami seront satisfaits et donc bienveillants envers les humains. Lorsque des membres du public participent aux rites shintoïstes, une petite branche de l’arbre sakaki est habituellement offerte en présence du prêtre shintoïste. La manière correcte d’accomplir ce rituel est décrite par des illustrations, comme dans une brochure publiée par le sanctuaire de Yasukuni, ce qui prouve indirectement que ce sanctuaire participe des modèles rituels courants du Shintô. Puisque les fonctions rituelles du Shintô sont surtout sociales, les rites concernant l’individu sont appelés « rites de la vie », et suivent le passage de l’individu à travers ses différentes étapes, de l’enfance, au le mariage, jusqu’à la mort. La célébration des rites mortuaires, d’autre part, a été très largement assumée par les différentes sectes bouddhistes. D’autres rituels occasionnels sont dédiés aux besoins de ce monde, comme la sécurité au travail et dans les voyages, le succès aux examens et dans le commerce, et l’assistance des kami pour trouver un conjoint de mariage. Ces rites sont essentiellement transactionnels et comme les rites de vie, correspondent aux exigences de la vie courante et jouent leur rôle normal dans la religion primaire des sociétés non différentiées. Nous devons néanmoins rappeler que le Shintô a une longue histoire et qu’il a été reconstruit plusieurs fois en fonction du développement politique et économique du Japon. C’est pourquoi je décris le Shintô, tel que nous le connaissons aujourd’hui, comme une religion primaire adaptée.
Shintô, idéologie et conflit
Au xixe siècle le Japon est entré dans une phase de développement national extrêmement rapide pour répondre à la pression des puissances impérialistes occidentales. En bref, la réponse du Japon a été d’apprendre, d’adopter, d’adapter et d’accepter la compétition. Afin d’atteindre ce résultat, des changements politiques majeurs ont été entrepris, ce qui est mis en évidence par le terme de « restauration Meiji » (Meiji Ishin). L’empereur (Tennô) a transféré sa résidence à Edo, rebaptisé Tokyo (« capitale orientale »). Le Tennô devait être l’objet de la dévotion de toute la population, soutenue en cela par la simple éthique néo-confucéenne de loyauté envers la famille et le pays et légitimée par les récits mythologiques du Shintô. Ainsi, la religion shintoïste s’est trouvée asservie à des buts politiques et idéologiques et a pris une position dominante dans l’éventail des religions du pays. Pendant un temps, elle a été déclarée « religion d’État ». Plus tard, on a préféré souligner qu’elle n’était pas du tout une « religion », en même temps qu’elle restait obligatoire pour tous les sujets japonais. De toute façon, la situation est devenue très difficile pour les autres religions, y compris les diverses formes de bouddhisme, les différentes nouvelles religions et le christianisme.
Dans le cadre d’un grand programme gouvernemental, commencé en 1868, la politique de ségrégation entre bouddhisme et
Shintô a été renforcée
[3]. Ceci entraînait la destruction de nombreux bâtiments bouddhistes et des images associées de près à des sanctuaires shintoïstes comme l’élimination des parties des sanctuaires shintoïstes pouvant rappeler le bouddhisme. Les sanctuaires shintoïstes, de leur côté, ont été également réorganisés dans de nombreux cas et les divinités figurant dans les récits mythologiques se trouvèrent installées là où elles étaient inconnues auparavant. L’intention était d’arriver à un système de sanctuaires shintoïstes unifié dans le pays tout entier, afin de soutenir le système impérial
[4]. Les dirigeants bouddhistes ont connu une période de durs conflits. Même si le système d’enregistrement des communautés religieuses de la période précédente a conservé son influence informelle, surtout dans les pratiques funéraires, le Bouddhisme était repoussé hors du centre d’intérêt national. Les dirigeants bouddhistes comme Inoue Enryô et Kiyozawa Manshi ont débattu du rôle du bouddhisme dans le monde moderne, et plusieurs sectes ont fondé de nouvelles institutions éducatives, dans l’espoir de renforcer leurs positions.
Le programme idéologique national a également essayé de régler la relation entre le système national du Shintô et certaines religions nouvelles censées en dériver, ceci en instaurant une catégorie officielle de « sectes shintoïstes ». Toutes les religions de cette catégorie avaient l’obligation de respecter certaines formes du Shintô. Au siège d’une religion appelée Konkôkyô, on peut encore voir les bâtiments en forme de sanctuaire érigés à cette intention. Les religions paraissant s’opposer au Shintô par la propagation d’une alternative idéologique indésirable ont été supprimées, comme dans le cas de l’Ômoto, dont le siège a été rasé par les chars d’assaut. Actuellement, le terme « secte shintoïste » ne correspond pas à l’idée que se font d’elles-mêmes les différentes nouvelles religions concernées et s’adapte mal à une classification scientifique des religions au Japon.
Somme toute, la restauration Meiji et les règnes qui ont suivi ont présenté un Shintô complètement reconstruit, doté de privilèges politiques au point de générer des conflits internes inévitables. Ces conflits n’ont fait que disparaître de l’avant-scène pendant la durée de la guerre. La Constitution de l’après-guerre (1946) a stipulé l’égalité de toutes les religions à l’égard de la loi et la séparation de la religion, en particulier du Shintô, de l’État. Depuis, une série de questions politiquement controversées a néanmoins été soulevée au sujet du Shintô. Parmi les questions les plus importantes il y avait le statut légal du sanctuaire de Yasukuni, où sont commémorés les héros morts à la guerre. Ce sanctuaire s’est trouvé au centre d’une grave controverse, voire même à subir les commentaires critiques des dirigeants chinois et coréens, et ce même en 2001. Pour participer correctement à ce débat, il faut avoir quelques notions sur les formes du culte des héros et de leur divinisation au Japon.
Culte des héros et culte des échecs
Les racines et les modèles du culte japonais des morts au champ d’honneur sont anciens et complexes. Il faut les rechercher dans le cadre plus vaste de la vénération due aux héros, y compris en cas d’échec involontaire. Pour une bonne compréhension, il faut tenir également compte du rôle général de la vénération des ancêtres dans les religions japonaises. Au Japon, cette vénération est modelée par le concept de descendance, typique de la religion indigène du Shintô, comme d’ailleurs de toutes les religions « primaires ». Les familles vivantes, surtout dans le cas des familles illustres, sont des descendants des kami, et les membres de la famille qui meurent sont censés devenir eux-mêmes des kami. L’importance accordée par le confucianisme venu de la Chine à la famille et à la vertu de la piété filiale a renforcé cette conception sous une forme éthique rationnelle. Le bouddhisme de son côté, également introduit à partir du continent (c’est-à-dire, à partir de la péninsule coréenne, et plus tard aussi directement à partir de la Chine), a contribué également à la dévotion due aux ancêtres. La différence était simplement que la personne décédée devenait kami ou bouddha. Puisque (presque) tout le monde était promu de la sorte à rejoindre les ancêtres, la différence des termes avait peu d’importance pour la pratique religieuse. Dans la fête estivale de o-bon, les morts sont tous invités a revenir pour danser et festoyer. Ce qui est important, c’est qu’ils retournent à la fin de la fête vers leur demeure élevée, au milieu des esprits. Ainsi, le troisième jour de la fête est celui du « renvoi » (okuri-bon). Ceci souligne le problème potentiel du le retour. Il est très peu souhaitable que les morts restent pour hanter les lieux sous forme de muenbotoke, dans un état d’insatisfaction. Le terme muenbotoke signifie « bouddha sans filiation », c’est-à-dire que les personnes décédées manquent de liens karmiques avec des vivants qui devraient en prendre soin. C’est pourquoi la pacification et même l’exorcisme des esprits ou des fantômes joue un rôle certain, surtout lorsque la vie normale a subi des événements néfastes. Il faut donc soigner les ancêtres.
Le culte des héros est évidemment souvent exigé directement par le pouvoir politique. Plusieurs figures politiques importantes ont eu ainsi droit à ce genre de divinisation, les exemples les plus célèbres étant Shôtoku Taishi, qui a introduit le bouddhisme au Japon, prônant par là les valeurs confucéennes (au viie siècle de notre ère), Tokugawa Ieyasu, qui a fondé le shogounat des Tokugawa (depuis le xviie jusqu’au milieu du xixe siècle) et l’empereur Meiji, qui a régné entre 1868 et 1912 et dirigé la transformation du Japon en un pays moderne, présent sur la scène internationale. Les deux premiers sont vénérés dans des temples bouddhistes, et le dernier dans son propre sanctuaire, Meiji Jingû, qui attire des millions de visiteurs chaque année, surtout au Nouvel An.
Un point intéressant : la tradition est la même pour les héros couronnés de succès que pour ceux qui ont échoué en ce monde. Ce dernier cas doit être traité de manière appropriée, car sinon les problèmes non résolus autrement continueront, textuellement, à hanter ceux qui survivent. Ainsi la vénération peut impliquer également la pacification. Un exemple clair de cette situation est celui du courtisan
Sugawara Michizane injustement banni sous motif de manque de loyauté (à l’époque Fujiwara) et qui a passé le restant de ses jours à écrire des poésies en exil. À sa mort il s’est mis à hurler à travers le ciel tel une âme en peine, provoquant des coups de tonnerre, jusqu’à ce qu’un prêtre bouddhiste réussisse à l’exorciser en récitant des mantras à son attention. Ultérieurement, le personnage a été intronisé comme Dieu de la calligraphie dans plusieurs sanctuaires (au nom de
Tenmangû) et qui sont fréquentés assidûment même de nos jours par les élèves, les étudiants et les maîtres aspirant au succès. Un exemple plus récent est
Yoshida Shôin, intellectuel précoce mais malheureux qui, à l’époque des derniers shôgun, a fondé sa propre école dissidente. Il était en avance sur son temps. Exécuté pendant la dernière persécution sans lendemain des opposants avant la révolution Meiji de 1868, il a été divinisé par ses élèves dans sa ville natale de Hagi. Certains de ses élèves allaient devenir des ministres importants dans le nouveau gouvernement Meiji. Le sanctuaire, connu sous le nom de
Shôin Jinja
[5] peut être visité jusqu’à ce jour à Hagi, au Sud du Japon.
Un processus similaire peut être observé dans certains temples bouddhistes. Par exemple, tous ceux qui arrivent au Japon par l’aéroport international de Narita, à côté de Tokyo, peuvent visiter facilement dans les environs un vrai sanctuaire ancien dédié aux guerriers. Il s’agit d’un temple bouddhiste nommé
Tôshôji
[6]. Ce temple a été initialement construit, dit-on, pour pacifier ou apaiser les esprits des morts de combats anciens, en particulier ceux conduits par
Sakanoue no Tamuramuro, commandant en chef de l’armée envoyée par l’empereur Kanmu (781-806) contre des opposants au Japon oriental. Bien plus tard, le temple a été dédié également à la mémoire d’un héros populaire, qui serait considéré aujourd’hui comme un opposant politique. Il a été exécuté pour avoir adressé au shôgun une protestation contre les impôts excessifs (
xviie siècle). Sa femme et ses quatre enfants ont été exécutés avec lui. Malgré son statut de criminel (au sens de la loi d’alors), le héros a été admis dans le sanctuaire. C’est un exemple de la voie suivie par un héros populaire, qui peut être révéré comme esprit surnaturel ou
kami même s’il était du côté des perdants. Ce qui est apprécié, c’est la pureté de l’intention, culminant dans la mort de la personne.
Un autre cas très célèbre est celui des 47 rônin ou samouraïs privés de maître qui ont été divinisés dans le temple bouddhiste Zen Chôsenji à Edo (maintenant Tokyo). Ces samouraïs étaient les vassaux d’un seigneur qui, irrité par une insulte, a manqué à l’étiquette de la cour du shôgun. On lui a ordonné alors d’exécuter le suicide rituel (seppuku ou harakiri). On s’attendait à ce que les samouraïs privés de maître cherchent à venger sa mort, mais ils sont parvenus à cacher leurs intentions par des ruses en attendant l’occasion de tuer l’important personnage qui avait proféré l’insulte. Ils ont porté en triomphe la tête du méchant sur la tombe de leur maître pour lui rendre hommage, ce qui leur a également valu l’injonction de se suicider. Ils sont à présent tous divinisés ou enterrés dans le même temple. Le jour anniversaire de ce tragique événement (le 14 décembre), le peuple afflue pour leur présenter des hommages et honorer leur mémoire.
Ce principe général explique en quelque sorte pourquoi le plus fameux sanctuaire japonais dédié au guerriers, le sanctuaire de Yasukuni, peut abriter les esprits non seulement des morts au champ d’honneur, mais même ceux de certaines personnes condamnées pour crimes de guerre.
Différents monuments japonais à la mémoire des guerriers
Après la défaite de 1945, le Japon a subi des changements radicaux dans sa constitution et ses institutions. On ne peut pas les évoquer tous ici. Il suffit de mentionner la redéfinition du système impérial sous forme de monarchie constitutionnelle, la sécularisation du Shintô et la liberté accordée à toutes les religions de s’organiser sans aucune interférence de la part d’un État essentiellement séculier. Comme l’État japonais de l’après-guerre devait être séculier et non religieux, les principales commémorations de la guerre sont les jours de Hiroshima et de Nagasaki en août et une cérémonie civile au Centre des arts martiaux (Budôkan) une fois par an. Le Budôkan est un auditorium civique sans aucun rapport avec une quelconque religion. Ici le personnel religieux ne joue aucun rôle dans la cérémonie commémorative. Le principal symbole est une longue rangée de splendides chrysanthèmes. Cette fleur symbolise le décès et est souvent utilisée, sous forme d’offrande, pour décorer les cimetières. C’est pourquoi les petits établissements ou les grands jardins des zones rurales cultivent habituellement un parterre de fleurs de petite taille dans un endroit convenable. Le chrysanthème, sous sa forme stylisée aux 16 pétales a été également adopté comme symbole par l’empereur Meiji et figure ainsi, parmi d’autres, sur les bâtiments du sanctuaire Meiji. Il existe aussi un parc commémoratif, sans appartenance religieuse à Chidorigafuchi, Tokyo, mais d’importance mineure par rapport à la réputation du sanctuaire de Yasukuni. Les cérémonies civiles sont sérieuses et dignes de respect, mais les racines religieuses profondes manquent. Il s’agit de cérémonies difficilement contestables, mais consistant en à peine plus qu’une évocation austère des morts et un appel général à la paix dans l’avenir. C’est le sanctuaire de Yasukuni qui a attiré le plus de regards, à cause de la divinisation des esprits qui y est pratiquée. Autrement dit, le sanctuaire de Yasukuni est un foyer potentiel de conflits, dus précisément à leur caractère religieux.
Il est maintenu clair que le bouddhisme et le
Shintô ont été tous les deux des acteurs importants du paysage idéologique japonais. Ces deux religions se partagent en quelque sorte l’expérience religieuse commune du peuple japonais, qui pourrait être considérée de nos jours comme la base religieuse du Japon, un ensemble plus ou moins répandu de représentations et de croyances de plus petit dénominateur commun. En même temps, le bouddhisme et le
Shintô présentent des différences significatives à un niveau plus explicite et formel, et nous avons vu que celles-ci ont été mises en avant pendant le programme officiel de séparation durant l’ère Meiji. Ces différences sont de plusieurs sortes. Une différence pertinente dans notre cas est que le
Shintô s’adresse volontairement au seul peuple japonais, tandis que le bouddhisme apporte en principe un message universel. Il faudrait souligner que, dans certains cas, les services commémoratifs bouddhistes des victimes de guerre s’adressent non seulement aux Japonais mais pareillement aux autres nations. J’apprends par des informateurs que ceci est également vrai pour les services religieux du
Higashi Honganji à Kyôto, le temple principal d’une secte majeure dans la Tradition de la Vraie Terre Pure
[7]. D’autre part, il existe un intérêt clairement manifesté pour les Japonais morts à la guerre au stoupa commémoratif du Mont Kôya, la montagne sacrée du bouddhisme
Shingon. Ce sanctuaire contient des souvenirs de la campagne de Birmanie. La même chose est vraie d’un des principaux stoupas commémoratifs, sous forme d’une haute pagode en gradins, au temple
Zenkôji. Ce temple, dans la ville de Nagano, a été pendant des siècles un centre important de pèlerinage pour les Bouddhistes, surtout des sectes de la Terre Pure et de
Tendai. En général donc, même si les sanctuaires commémoratifs bouddhistes sont théoriquement ouverts à toutes les nations, il y a une tendance
de facto à se limiter aux Japonais qui sont morts durant la Seconde Guerre mondiale.
Le sanctuaire de Yasukuni : sa fondation et son histoire
Les sanctuaires commémoratifs du Japon ont commencé à prendre une signification internationale pendant l’époque Meiji (1868-1912), à travers la fondation du sanctuaire de Yasukuni. Cette fondation peut être datée du 29 juin 1869, peu de temps après que le Tennô (empereur) ait fixé sa résidence pour la première fois à Edo, devenue de ce fait Tokyo (ce qui signifie Capitale Orientale). Le nouveau sanctuaire a été appelé d’abord Tôkyô Shôkonsha, littéralement « sanctuaire de Tokyo pour accueillir les esprits ». Un sanctuaire similaire avait déjà été fondé dans l’ancienne ville impériale, Kyôto. Dans ce nouveau sanctuaire de Tokyo, les esprits des 3.588 personnes mortes pendant la restauration du pouvoir impérial devaient être « accueillis » et vénérés. Ces esprits ont été progressivement « récupérés » de différents autres sanctuaires (shôkonsha) où ils avaient reposé auparavant. Cette divinisation, d’un point de vue religieux, se voulait en partie marque de gratitude, mais également mesure pour offrir aux esprits un lieu de paix.
Dix ans plus tard, en 1879, le sanctuaire a été baptisé Yasukuni, ce qui signifie « apaiser le pays ». L’intention politique consciente de cet établissement est évidente. L’empereur Meiji lui-même y a déposé ce message écrit pour les esprits :
Vous avez donné vos vies pour votre pays. Vous vous êtes sacrifiés pour que le pays soit en paix. Ce sanctuaire a été établi pour invoquer vos esprits. Nous le nommons sanctuaire de Yasukuni. Nous allons continuer sans faille et à jamais à offrir des prières pour le repos de vos esprits [8].
Depuis lors, les esprits de ceux qui sont tombés pendant les différentes guerres au service de l’empereur ont été divinisés à Yasukuni. On peut compter parmi les conflits :
- La restauration Meiji (Meiji Ishin) 1868 ;
- La guerre sino-japonaise 1894-1895 ;
- La guerre russo-japonaise 1904-1905 ;
- La Première Guerre mondiale 1914-1918 ;
- L’incident mandchourien (l’occupation de la Mandchourie) 1931 ;
- L’incident chinois (les principales opérations japonaises en Chine) 1937 ;
- La grande guerre en Asie orientale (1941-1945).
L’intention était d’y admettre officiellement les esprits de tous ceux qui sont morts au service de l’empereur, ce qui équivalait à mourir pour la patrie. De ce fait, il existe des limites spécifiques quant à la nature exacte de la qualification nécessaire pour être accueilli au sanctuaire de Yasukuni. Premièrement, il faut être japonais. Deuxièmement, la mort doit être survenue avant terme et en relation avec la vie de la nation. Ce qui peut concerner des civils comme un certain nombre d’écolières de l’île d’Okinawa qui se sont jetées à la mer du haut d’une falaise vers la fin de la guerre, plutôt que de subir les sévices des envahisseurs américains. Même après la fin de la Guerre du Pacifique en 1945, lorsque le sanctuaire a perdu son caractère sacré sous l’injonction des Alliés, les esprits des soldats morts ont toujours été vénérés sous l’autorité du sanctuaire lui-même. L’ensemble comprend même certaines personnes exécutées comme criminels de guerre, par exemple le général Tôjô, ex-Premier Ministre. De ce fait, la pratique de la commémoration au Japon a été clairement distincte de celle couramment pratiqué en Allemagne, par exemple.
Actuellement, les représentants du sanctuaire affirment que le nom même de Yasukuni indique des intentions pacifiques, car les morts ont sacrifié leurs vies pour la paix (yasu) du pays (kuni).
Il est également souligné que ce sanctuaire est le seul où les victimes de guerre sont honorés de la sorte. Cette affirmation signifie qu’une distinction consciente est faite entre, d’une part, le sanctuaire de Yasukuni et, d’autre part, le parc commémoratif laïc de Chidorigafuchi ou la commémoration annuelle au Centre des arts martiaux (Budôkan). Aucun représentant officiel religieux ne participe à la fête civile. Cette situation implique que la commémoration des morts à la guerre au sanctuaire de Yasukuni a un sens plus profond. Les observateurs devront admettre qu’il y a un côté religieux.
Le nombre total des esprits admis nominalement dans le sanctuaire (écriteaux) est de l’ordre de 2,5 millions. Ceci comprend ceux qui ont été enregistrés en grand nombre après la fin de la guerre, y compris aussi ceux qui ont été exécutés pour crimes de guerre. En dépit de leur condamnation comme criminels de guerre, la raison de leur admission vient de ce qu’ils sont morts pendant ou à la suite de leur combat au service du Japon, centré sur la loyauté à l’empereur. Ceci peut être compris dans le contexte de la signification du suicide au Japon. Les suicides se produisent souvent lorsqu’une obligation assumée ne peut être remplie autrement, voire pas du tout, soit à la suite d’un échec personnel, soit à cause de circonstances externes. Dans ce cas, la mort est regardée comme une fin honorable. Ensuite, le mort doit reposer en paix, car autrement il pourrait prolonger ses actions perturbatrices dans le monde des vivants. Le but de l’admission au sanctuaire va donc au-delà de la simple commémoration : il s’agit de s’assurer que les esprits des victimes sont révérés avec toute la gratitude des vivants, de sorte qu’ils puissent reposer en paix. De ce point de vue, tous les morts ont le même statut. Pourtant, la mort des non-japonais n’est pas prise en compte dans ce cas, aussi arbitraire, cruelle et regrettable que puisse paraître cette décision. Les soins à apporter aux morts non-japonais ne regardent que leurs propres descendants.
Cette façon de penser, comme nous allons le voir, s’accorde totalement avec le principe fondamental de « religion primaire » du Japon moderne, selon lequel les morts qui sont nos ancêtres doivent bénéficier de nos soins. Cette attitude est résumée dans l’expression courante
senzo kuyô ce qui signifie « prendre soin des ancêtres ». Ceci fait partie d’une espèce de contrat des générations
[9] avec les ancêtres. Nous (c’est-à-dire nous les Japonais, si nous le sommes) nous devons notre existence à nos ancêtres, et nous prenons soin d’eux car nous ressentons que notre bien-être leur est dû. En passant sur les détails, nous devons reconnaître qu’ils ont fait de leur mieux. C’est en ce sens que le Premier Ministre Koizumi Junichirô pouvait affirmer, dans une interview donné lors de sa visite au sanctuaire de
Yasukuni en 2001, que l’actuelle prospérité du Japon était due au sacrifice des disparus. D’un point de vue historique et économique, cette affirmation est totalement erronée. L’effet historique des actions des morts de guerre a conduit en général le Japon à la catastrophe, y compris à une destruction économique totale. Cependant, vue à travers le prisme de la religion primaire du Japon, l’affirmation est facile à comprendre.
Le sanctuaire de Yasukuni : le conflit politique de l’après-guerre
Après la défaite de 1945 et le démantèlement consécutif du Shintô, le sanctuaire de Yasukuni a perdu son statut national et est devenu aux termes de la loi une « personne juridique religieuse » (shukyôhôjin) indépendante, ce qui veut dire une corporation religieuse. Ce qui signifiait que toutes les visites au sanctuaire effectuées par des personnalités importantes étaient censées représenter leur choix privé et non une décision officielle. Dans la pratique, à cause de l’importance du sanctuaire, cette distinction s’est peu à peu effacée dans le cas des ministres et, en particulier, dans celui des premiers ministres.
Depuis 1963, le 15 août a été considéré, semi-officiellement, comme le jour commémoratif marquant la fin de la guerre (en japonais Shûsenkinenbi). Cette date n’a pas reçu le statut de fête nationale, mais est listée dans le rituel annuel (nenjûgyôji) du sanctuaire de Yasukuni. Les premiers ministres du Japon ont lancé la pratique d’une visite commémorative au sanctuaire à cette date, d’abord, en privé. En 1975, par exemple, le Premier Ministre Miki Takeo a visité le sanctuaire en utilisant sa voiture privée sans aucun accompagnement officiel. Il a apporté une contribution financière personnelle et a inscrit son nom au registre des visiteurs sans y ajouter son titre de Premier Ministre. Peu de temps après, le Premier Ministre Suzuki Zenkô a fait sensation en laissant planer un doute à ce sujet. Immédiatement après son accession au poste en 1980, il a carrément refusé de répondre aux journalistes qui demandaient si sa visite avait un caractère privé ou officiel. Ce qui eut pour effet, peut-être non prémédité, de préparer le public à l’étape suivante. Le 15 août 1983 un nouveau Premier Ministre, de droite et sûr de lui, Nakasone Yasuhiro, a visité le sanctuaire dans sa voiture officielle et s’est fait inscrire au livre des visiteurs comme Premier Ministre Nakasone. Ces évolutions ont laissé entendre que le sanctuaire pourrait être associé de près à l’État, sans nécessité de définir ce qui est « non-religieux ». Naturellement, le déroulement de ces événements a été observé de près par les médias, déclenchant des protestations non seulement de la part des partis socialiste et communiste, mais également de la part du Kômeitô (l’aile politique du mouvement bouddhiste Sôka Gakkai) et des églises chrétiennes du Japon, petites mais bien organisées.
Il faudrait noter également l’essai de ré-appropriation formelle du sanctuaire par l’État, aux termes de la loi, lancé en 1967 par un comité du Parti Libéral Démocratique, alors au pouvoir. Cet essai n’a pas porté ses fruits jusqu’à présent et il semblerait qu’avec le nouveau gouvernement de coalition (y compris le
Kômeitô) le sujet ne sera jamais décidé
[10]. C’est parce que la ré-appropriation par l’État serait un sujet politique grave dû au fait que le sanctuaire est défini comme « non-religieux ». C’est-à-dire que pour maintenir la séparation entre l’État et la religion, il aurait fallu définir les activités des sanctuaires comme « coutumes nationales ». En procédant de la sorte, on aurait ouvert la voie à la ré-application des mêmes règlements aux « sanctuaires de protection nationale » (
gokoku jinja), aux quatre coins du pays, et même aux grands sanctuaires centraux tels que
Ise Jingû et
Atsuta Jingû. Autrement dit, il aurait fallu ré-établir une sorte de
Shintô d’État, sans aucune possibilité de déterminer ses dimensions.
Le sanctuaire de Yasukuni : son caractère religieux
Pour évaluer le caractère religieux du sanctuaire, quelques précisions terminologiques sont nécessaires. Dans la tradition shintoïste, les « dieux » ou
kami, comme nous l’avons déjà expliqué, peuvent être les forces animant les manifestations de la nature, les êtres mythologiques ou les héros et les autres personnes gardées dans la mémoire collective. Un
kami est conçu comme un esprit, appelé en japonais
tama. La personne vivante a également un esprit, appelé habituellement
tamashii, ce qui est plus ou moins la même chose. Lorsque la personne meurt, il est important d’apaiser son esprit, de sorte qu’elle puisse rejoindre les
kami. Les personnes décédées sont donc divinisées par leur accueil au sanctuaire. Nous devons admettre que le grand nombre de victimes reçues au sanctuaire de
Yasukuni fait que la divinisation n’est pas aussi forte que dans le cas de l’édification d’un sanctuaire construit spécialement pour un héros particulier. Néanmoins, dès l’acquisition du statut de
kami, les vivants entretiennent avec eux une relation générale. Ce ne sont pas seulement des ancêtres, mais aussi les membres d’un groupe qui va bien au-delà de sa propre famille, à savoir les héros décédés du Japon tout entier. Le sentiment général est qu’ils doivent être vénérés parce qu’ils ont perdu leur vie comme Japonais au service du pays. En outre, comme dans le cas des autres
kami, on pourra leur demander si besoin est de s’occuper des vivants. On y trouve donc d’une part la nécessité de pacifier des esprits éventuellement irrités, incombant à toute la nation japonaise, et d’autre part l’espoir que les esprits vivants des morts vont continuer à s’occuper de ceux qui les honorent
[11]. Les groupes d’anciens soldats ayant survécu à la guerre ou plus récemment, à cause du changement des générations, de leurs descendants, sont donc nombreux au sanctuaire de
Yasukuni, où il y a également un grand parking pour recevoir les véhicules nécessaires.
Les traits « religieux » du sanctuaire de
Yasukuni sont facilement repérables à la disposition et à l’état apparent du sanctuaire, ce que tout visiteur peut faire en tournant autour des bâtiments et en consultant les petites publications éditées par le sanctuaire
[12]. La voie d’approche (
sandô), les entrées symboliques (
torii et
mon), la salle du culte (
haiden), invitent ensemble à l’accomplissement du rituel de la visite de ce sanctuaire (
o-mairi), individuellement ou en groupe.
Une autre caractéristique significative des institutions religieuses du Japon est la série des cérémonies / fêtes célébrées au cours de l’année. Le sanctuaire de Yasukuni compte quatre fêtes particulièrement importantes couvrant toutes les saisons de l’année, à savoir :
- Fête du Nouvel An (shinnensai) (1.1) ;
- Grande fête printanière des esprits (shunki reitaisai) (21-23.4) ;
- Fête des âmes révérées (mitamamatsuri) (13-16.7) ;
- Grande fête automnale des esprits (shûki reitaisai) (17-19.10)
[13].
Une danse bon est proposée pendant la « fête des âmes révérées ». O-bon, qui a été déjà mentionné, est une fête populaire très répandue, d’inspiration bouddhiste, où les âmes de ceux qui sont partis sont rappelées à la maison et invitées à participer ensemble à une danse à la lueur des lanternes. Les fêtes de printemps et d’automne coïncident approximativement aux moments attribués par le calendrier bouddhiste à la vénération des ancêtres (les fêtes dites higan), qui tombent aux équinoxes. Ainsi les fêtes majeures du sanctuaire de Yasukuni font partie des pratiques générales et du langage courant de la religion japonaise. Différents événements secondaires comme une exposition de chrysanthèmes ou des spectacles de théâtre classique Nô se produisent dans une atmosphère générale de nostalgie associé à la glorification des décédés.
À l’intérieur des bâtiments du sanctuaire, des prêtres shintoïstes portant les habits religieux de rigueur accomplissent les nécessaires rituels. Il est déraisonnable de contester le caractère religieux de ces activités à moins de redéfinir le
Shintô comme « non-religieux », ce qui paraîtrait évidemment absurde. En réalité, c’est le caractère clairement religieux du sanctuaire et des rituels exécutés qui a empêché la désacralisation du sanctuaire pendant ces dernières années. Des représentants d’autres religions que le
Shintô ne voulaient pas admettre qu’une aide de l’État soit accordée spécifiquement à un sanctuaire
Shintô. De leur côté, les responsables du sanctuaire n’étaient pas prêts à accepter que le sanctuaire puisse être désacralisé. Les politiciens de droite en étaient soucieux, même effrayés, car en cas de désacralisation, le sanctuaire de
Yasukuni ne pouvait plus prodiguer des soins adéquats aux esprits, ce qui est sa principale fonction religieuse
[14]. En dépit de ces considérations, un danger persiste : en cas de fausse récupération ou de mauvaise interprétation, les concepts de la « religion » peuvent fournir un alibi à des changements futurs. On argumente parfois, par exemple, que la prohibition de l’aide de l’État aux religions s’applique à la diffusion des
enseignements religieux, mais non aux
rituels qui manifestent « simplement » le respect dû aux morts. Cependant, aucun spécialiste sérieux des religions n’acceptera aujourd’hui une telle distinction. Les rituels sont un aspect de la « religion » au même titre que la doctrine. La différence entre les activités rituelles du sanctuaire de
Yasukuni et les cérémonies de commémoration séculière au
Budôkan saute aux yeux. De plus, quelques visites des autres sanctuaires shintoïstes démontreront rapidement, même aux non-spécialistes, que le sanctuaire de
Yasukuni est une institution religieuse au même titre que les autres.
Au-delà du conflit : religions japonaises et perspectives de paix
Il serait injuste d’abandonner ce sujet sans évoquer quelques éléments très positifs de la situation religieuse du Japon contemporain. Le pays n’est pas, après tout, engagé sur la voie de la guerre et est relativement stable à l’intérieur. Le
Shintô, en dépit de sa fondation et de son orientation ethnique, présente bon nombre de caractéristiques intéressantes, sans être une menace pour les autres. La plus évidente est la célébration des particularismes, qui pourrait être codée conceptuellement comme relevant du « polythéisme
[15] ». De nombreux responsables acceptent la situation légale actuelle au Japon, même si une certaine nostalgie du passé est apparente. Les responsables modérés voient les fêtes du
Shintô comme une célébration légitime des traditions japonaises, et cherchent en même temps un dialogue international sur la bioéthique et les problèmes d’environnement
[16]. Ce qui manque encore apparemment dans le monde du
Shintô, nous devons l’avouer, est un effort soutenu d’analyse des responsabilités de guerre passées, ce qui à son tour signifie qu’un potentiel ultra-nationaliste résiste, encore exploitable en cas de graves problèmes. Par contre, les activités internationales et les contributions culturelles des différentes organisations shintoïstes (comme la Fondation shintoïste internationale) doivent être accueillies avec beaucoup de faveur, dans la mesure où elles vont au-delà d’une apologétique conçue au sens étroit.
Il faut noter que l’attitude d’autocritique politique n’était pas non plus courante dans les cercles bouddhistes. Là où une certaine forme d’universalisme pouvait être espérée, on ne trouve que l’illustration d’un nationalisme simpliste. L’exception déjà mentionnée, est la secte nommée
Jôdo Shinshû (
Ôtani-ha), qui a publié récemment une déclaration significative sur les responsabilités de ses dirigeants et membres dans la guerre
[17]. Quelques nouvelles religions ont été lourdement compromises dans les guerres nationalistes de la première moitié du
xxe siècle, alors que d’autres ont été persécutées. Pendant la guerre, les petites églises chrétiennes étaient souvent organisées sous forme de groupes loyaux à l’État, tandis que les groupes résistants étaient persécutés. Le
Sôka Gakkai, très important mouvement laïque bouddhiste, a résisté à la persécution et continue à alimenter l’opposition politique. En même temps, ses propres structures internes sont très disciplinées, voire autoritaires, même si le tableau a pu être noirci par quelques sociologues occidentaux importants connaissant mal le Japon. Même si la présence de cette secte est bien venue dans l’éventail politique, ce groupe est un exemple frappant des factions internes du monde bouddhiste, avec un potentiel ouvert de perpetualisation du conflit. D’autre part, depuis la fin de la Guerre du Pacifique, de nouvelles religions comptant de nombreux adhérents ont invoqué l’internationalisme et les différentes
œuvres de paix. Le
Sôka Gakkai y a contribué, les autres exemples célèbres étant :
Ômoto,
Risshô Kôseikai et
Byakkô Shinkôkai. De telles activités servent, en partie, à développer un profil positif qui façonne les membres de la secte et, paradoxalement, crée une véritable identité japonaise sur la scène internationale
[18]. Un signe positif permettant l’espoir est cependant fait au reste de l’humanité lorsque les dirigeants religieux cherchent à impressionner leurs ouailles par des reportages, copieusement illustrés, sur des
Å“uvres de paix, plutôt que par un matériel relevant d’un nationalisme obscurantiste.
Beaucoup de nouvelles religions bien implantées ont été indûment embarrassées par les activités criminelles de Aum Shinrikyô (en particulier à cause d’une attaque au gaz toxique dans le métro de Tokyo et d’un certain nombre d’homicides spécifiques). Apparemment, ces crimes étaient dus à un groupe dirigeant à la recherche d’une mission politique fanatique, à exécuter sauvagement. Ces activités ont généré un grand nombre de publications scientifiques, prêtes à répondre aux questions du public, tandis que d’autres nouvelles religions (comme Byakkô Shinkôkai) restaient relativement peu connues. Étant donné l’absence de tout programme général d’éducation religieuse, pouvant aider les jeunes à adopter des attitudes matures, on peut craindre qu’il reste encore un réservoir de sectaires naïfs prêts à offrir leur loyauté, et en plus leur vie, au service de fins douteuses et criminelles.
Il n’existe pas de programme laïque d’éducation religieuse au Japon, comme c’est le cas dans d’autres pays, soit parce qu’il n’a jamais existé, soit à cause de la séparation constitutionnelle entre État et religion. L’éducation religieuse des particularismes confessionnels est permise dans le privé. Néanmoins, l’affaire de Aum Shinrikyô montre l’importance du contrôle de ces particularismes dans l’éducation religieuse. Une certaine forme d’éducation générale sur la religion est nécessaire, ne serait-ce qu’à cause du rôle important que les différentes religions continuent à avoir dans la société. Cependant, un tel programme ne doit pas être confondu avec l’enseignement spécifique d’une religion donnée. En réalité, il est possible de développer sur une base saine un programme d’éducation religieuse au Japon, en cas de demande généralisée, même si de nombreux sujets peuvent encore prêter à confusion. La base positive pouvant permettre le développement d’un tel programme réside dans le fait que la pluralité religieuse est à la fois une réalité culturelle et un article de loi.
La possibilité de la pluralité religieuse est assurée dans la constitution, d’une part par la garantie de la liberté religieuse des individus et groupes, d’autre part par la séparation de la religion et de l’État. La principale anomalie est la position héréditaire de l’empereur et sa relation spéciale avec les divinités du Shintô. Cependant, le déroulement de la première cérémonie d’intronisation (daijôsai) de l’après-guerre en 1990 a montré qu’il était possible de conserver le rôle symbolique de la monarchie (si elle est désirée) dans le contexte d’un État séculier et religieusement neutre.
La situation du Japon contemporain continue donc à être en général relativement stable. En même temps, les politiques religieuses officielles, et bien sûr, les différentes activités confessionnelles elles-mêmes, devraient être surveillées attentivement. Des politiques inadéquates dans ce domaine ou des flambées d’enthousiasme religieux dans ce qui demeure, après tout, la deuxième puissance économique du monde, peuvent facilement entraîner des conséquences fâcheuses à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du Japon. Certaines formes de religion peuvent créer ou étendre des conflits mais, si leurs dirigeants le souhaitent, elles peuvent également contribuer à modérer et solutionner ces conflits. Nous devons espérer que le parti de la sagesse s’imposera dans l’avenir.
Traduit de l’anglais par Daniel Arapu.
·
Antoni, Klaus, « Yasukuni und der “Schlimme Tod” des Kriegers » dans Antoni, Der himmlische Herrscher und sein Staat. Essays zur Stellung des Tennô im modernen Japan, München, iudicium, 1991.
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Creemers, Wilhelmus H. M., Shrine Shinto after World War II, Leiden, E. J. Brill 1968.
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Fridell, Wilbur M., Japanese Shrine Mergers 1906-1912, Tokyo, Sophia University 1973.
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Holtom, D. C., The National Faith of Japan, Londres, Kegan Paul, Trench, Trubner and Co. Ltd 1938.
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Lokowandt, Ernst, Zum Verhältnis von Staat und Shintô im heutigen Japan, Wiesbaden, Harrassowitz 1981.
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Murakami, Shigeyoshi, Japanese Religion in the Modern Century, Tokyo, Tokyo University Press 1968.
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Pye, Michael, « National and international identity in a Japanese religion: Byakkoshinkokai », dans Hayes, Victor C. (éd.), Identity Issues and World Religions, Selected Proceedings of the International Association for the History of Religions, Netley, Australie, 1986, p. 234-241.
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– « Tenno und Shinto, Japan vor der Thronbesteigung », dans Alma Mater Philippina, p. 20-23.
·
– « Säkularisierung in Japan? », dans Dialog der Religionen, 5, 1995, p. 140-146.
·
– « Yasukuni Jinja als umstrittene Kriegsgedenkstätte », dans Die Philipps-Universität Marburg im Nationalsozialismus, Marburg, Konvent der Philipps-Universität Marburg 1996, p. 267-272.
·
– « Shinto, primal religion and international identity » Marburg Journal of Religion 1(1), 1996, en ligne à :
·
http://www.uni-marburg.de/religionswissenschaft/journal/mjr.
·
Woodard, William P., The Allied Occupation of Japan 1945-1952 and Japanese Religions, Leiden, E. J. Brill 1972.
[*]
Michael
Pye est né en 1939 en Angleterre et a étudié les langues modernes et la théologie à Cambridge, Angleterre (1958-61) comme auditeur libre du
Clare College. Il a passé cinq années au Japon avant d’assumer des postes de conférencier en études religieuses à Lancaster et Leeds (où il a reçu son titre de docteur). Depuis 1982 il a été professeur d’études religieuses à l’Université de Marburg, Allemagne, en alternance avec une période de trois ans passée comme professeur d’études religieuses à l’Université de Lancaster, Angleterre. Il est non seulement spécialiste du bouddhisme en Asie orientale et des religions japonaises contemporaines, mais il a aussi beaucoup voyagé en s’intéressant aux problèmes généraux des rapports entre religion et société dans le monde moderne. Il a été président de l’Association internationale pour l’histoire des religions (1995-2000), dont il est devenu ensuite membre honoraire à vie. En décembre 2000 il a été élu membre étranger de la Société finlandaise des sciences et des lettres (
Finska Vetenskaps-Societeten – Suomen Tiedeseura) en reconnaissance de ses travaux de recherche.
[1]
Ou 1603-1867. La datation précise des périodes de l’histoire japonaise présente des différences entre les autorités car la transition entre les divers gouvernements a été souvent marquée par une instabilité et une confusion temporaires.
[2]
Les forces armées japonaises sont appelées « Forces d’autodéfense » (
Jieitai) en référence à l’Article 9 de la Constitution, qui interdit au pays de déclarer la guerre.
[3]
En japonais :
shinbutsu bunri, ce qui signifie littéralement la séparation des
kami et des bouddhas.
[4]
Voir pour de nombreux détails intéressants Wilbur M.
Fridell,
Japanese Shrine Mergers 1906-12, Tokyo, 1973.
[5]
À ne pas confondre avec le
Yoshida Jinja à Kyôto, le foyer du «
Yoshida Shintô ».
[6]
Le nom complet est
Narukaneyama Tôshôji.
[7]
Jôdo Shinshû Ôtani-ha.
[8]
Citation des feuillets d’information disponibles au sanctuaire.
[9]
L’expression « contrat entre générations » remonte au concept allemand de
Generationsvertrag. Il s’agit des moyens de financement des pensions, mais les statistiques nécessaires sont basées sur l’hypothèse que pendant que certaines personnes peuvent vivre longtemps, tout le monde finit par mourir. En même temps, les anciens reçoivent leurs pensions non seulement parce qu’ils ont payé auparavant (car d’autres sont déjà morts), mais également pour reconnaître le fait qu’ils ont travaillé avant pour fournir nourriture et éducation à la génération suivante. Dans la pensée japonaise, les responsabilités mutuelles entre générations vont au-delà de la mort.
[10]
Voir pour les détails
Lokowandt 1981, p. 20-21 et 173-198.
[11]
Klaus
Antoni a présenté une explication similaire dans son essai «
Yasukuni und der “Schlimme Tod” des Kriegers » publié dans son recueil
Der himmlische Herrscher und sein Staat. Essays zur Stellung des Tennô im modernen Japon (1991).
[12]
Le principe a été illustré régulièrement par l’auteur avec des diapositives, lors de ses conférences.
[13]
Les éléments
–sai et
–matsuri sont des lectures alternatives du même caractère chinois, qui signifie « fête ».
[14]
Voir les passages cités par Lokowandt.
[15]
« Polythéisme » est une étiquette moderne commode, mais comme le terme a été créé par opposition à « monothéisme », cette appellation ne correspond pas exactement à l’orientation conceptuelle typique du
Shintô à l’époque pré-moderne et encore moins aujourd’hui. Le terme est à utiliser avec précaution.
[16]
Les activités et les publications de Sonoda Minoru, le grand prêtre du Sanctuaire de
Chichibu, en sont un bon exemple.
[17]
L’affaire a été décrite en détail par Richard
Böhme dans une thèse non-publiée intitulée
Kriegsverantwortung japanischer Buddhisten : Ein Beschluss der Jôdo Shinshû aus dem Jahr 1995 (Marburg, Fachgebiet Religionswissenschaft, 2000).
[18]
Pour l’analyse de ces dynamiques en rapport avec l’exemple de
Byakkô Shinkôkai v.
Pye 1986.