2002
Diogène
« Est contre Ouest »
Au-delà de la Dichotomie et pour une prise de conscience des différences
Junzo Kawada
[*]
(Kanagawa University, Yokohama, Japon).
Le thème « Est contre Ouest » est un sujet de débat ancien mais constamment renouvelé. Si ses facettes sont multiples, beaucoup d’éléments restent flous. L’Est et l’Ouest forment-ils chacun un bloc monolithique ? Où l’Est commence-t-il pour l’Ouest, et inversement l’Ouest pour l’Est ? Quelles sont les différences fondamentales, si elles existent, qui séparent les deux ?
Les paléontologues nous apprennent qu’une ligne de démarcation indiquant une divergence des traditions relatives aux outils en pierre peut être tracée dès l’époque paléolithique inférieure, c’est-à-dire il y a un million d’années, dans la région occidentale de l’Inde. À l’est de cette ligne, autrement dit en Asie de l’est et du sud-est, les outils les plus répandus sont des « hachoirs » (
choppers) et des « outils à hacher » (
chopping-tools), tandis qu’à l’ouest, en Asie occidentale, en Europe et en Afrique, les principaux ustensiles sont des « coups-de-poing » (
hand-axes)
[1]. Les premiers conviennent pour le travail des matières végétales et la fabrication d’objets en bambou ou en bois, donc périssables, qui, de ce fait, ne laissent pas de traces sous forme d’évidences archéologiques. Les seconds sont susceptibles d’être façonnés sous des formes stylisées, et sont propres à démembrer de grands herbivores pour en découper la viande.
Cette divergence aurait initialement dérivé des différences de la faune et de la flore respectives des régions choisies par les premiers émigrés venus d’Afrique. L’hypothèse de cette divergence est-ouest des premières industries humaines, d’abord présentée dans les années 1940 par Hallam L. Movius Jr., paléontologue américain, a récemment été avancée et élaborée sur la base de nouvelles découvertes archéologiques et anthropologiques par un paléontologue japonais, Takeru Akazawa
[2]. Les relations entre les
Homo erectus de l’époque et les
Homo sapiens, ancêtres des hommes actuels, restent sujettes à la controverse. Malgré tout, il est intéressant de noter que, déjà, au premier stade de l’industrie lithique, les hommes auraient développé, en fonction des spécificités des conditions écologiques environnantes, des technologies locales particulières ; aujourd’hui encore, des réminiscences lointaines du contraste entre ces caractéristiques locales pourraient être perçues.
De toute évidence, une dichotomie est-ouest est cependant trop simpliste. Notamment, si l’on prend en considération les facteurs historiques liés aux rapports intra-régionaux, c’est-à-dire à l’intérieur de chacune de ces deux zones, ainsi que les rapports inter-régionaux entre l’Est et l’Ouest, on ne saurait en aucun cas confronter l’Est et l’Ouest d’une façon catégorique et panchronique. Je prends ici le Japon comme un échantillon de l’Est, non seulement parce que c’est le pays sur lequel je suis le mieux documenté, mais aussi et surtout parce qu’il présente un cas symptomatique et contradictoire, à plusieurs niveaux, tant en matière de rapports est-ouest que sur le plan des relations internes au sein de la sphère orientale.
Ce qui caractérise le Japon dans les rapports est-ouest est son statut ambigu entre les deux, lequel est devenu significatif depuis l’époque de ladite modernisation du Japon, autrement dit à partir de l’ère Meiji, qui commence au milieu du dix-neuvième siècle. Jusqu’à cette époque et depuis la seconde moitié du premier millénaire, le Japon avait reçu de la Chine et de la Corée, au cours des règnes de membres des différentes dynasties qui se sont succédé à la tête de ces contrées continentales, d’importantes influences dans plusieurs domaines, tels que l’écriture, le calendrier, la médecine, la religion – confucianisme, taoïsme et bouddhisme –, la littérature, les beaux-arts, la musique… Cependant, ces influences ont été bien intégrées dans la culture japonaise et ont suscité des créations nouvelles. De nombreux ingénieurs, religieux et savants du continent ont été invités au Japon, tandis que des étudiants, des religieux, des artistes sont partis du Japon, notamment pour la Chine, dans le but d’y découvrir des savoirs nouveaux ou d’approfondir leurs connaissances. En un mot, les Chinois et les Coréens ont longtemps été les maîtres des Japonais.
À partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la situation a changé. Après la Restauration monarchique de Meiji, sous le règne du Tennô, le roi sacré qui était à la tête à la fois du gouvernement, de l’armée et de la religion shintoïste réorganisée en tant que culte national, le Japon s’est empressé d’introduire les meilleurs fruits de la civilisation occidentale, sous les slogans de « Wakon yôsai » (Techniques occidentales et âme japonaise), « Fukoku kyôhei » (Enrichir et militariser l’État) et « Datsua nyûô » (Quitter l’Asie pour s’assimiler à l’Occident).
L’occidentalisation du Japon ainsi réalisée se caractérise par le fait que l’introduction des cultures de l’Ouest au Japon a été autonome, indirecte et sélective. Malgré les menaces militaires des grandes puissances occidentales, le Japon a échappé à la colonisation, contrairement à la plupart des pays d’Asie. Dès la Restauration de Meiji en 1868, après deux siècles et demi de fermeture du Japon aux pays de l’Ouest (à l’exception de la Hollande), le gouvernement japonais a invité de nombreux professeurs, ingénieurs, artistes et militaires, choisis parmi les meilleurs de l’époque, issus de différents pays occidentaux, y compris les États-Unis d’Amérique, et leur a offert une rémunération fabuleuse ; en même temps, il a envoyé de jeunes membres de l’élite japonaise dans divers pays occidentaux pour qu’ils y apprennent les éléments de la culture locale les plus dignes d’intérêt et susceptibles d’être utiles au développement du Japon de nouveau régime.
Ainsi, l’introduction des cultures de l’Ouest dans l’archipel nippon, effectuée de façon sélective et sur l’initiative du Japon lui-même, a été réalisée par l’intermédiaire d’un petit nombre de représentants des élites japonaise et occidentales ; il ne s’agissait donc pas d’un contact de masse imposé par un colonisateur particulier de l’Ouest, avec ses cohortes de soldats, de commerçants et de fonctionnaires expédiés de la « métropole ». De ce fait, on peut dire que le Japon a introduit des éléments choisis de la civilisation de l’Ouest, mais non la culture d’un pays particulier de l’Ouest dans son entier. En même temps, cette façon de s’assimiler à la civilisation occidentale moderne, à des fins d’utilité immédiate et sous une forme plus ou moins abstraite, présente, à mon avis, un défaut pour la compréhension totale d’une culture de l’Ouest dans ses menus aspects quotidiens.
Vers le milieu du dix-neuvième siècle, lorsque le capitalisme industriel de l’Ouest avait besoin de colonies territorialement dominées et de leurs habitants, à la fois producteurs de matières premières pour les industries de l’Ouest et acheteurs des articles transformés par celles-ci, l’expansion de l’Ouest vers l’Est s’est accélérée avec la fièvre naissante du nationalisme en Europe. Dans ce contexte international, le Japon du nouveau régime était obligé, pour échapper à la colonisation par l’Ouest, d’adopter la politique résumée par les trois slogans cités plus haut, une politique qui était offensive à l’égard de ses voisins asiatiques, ses anciens maîtres.
Cette politique a été menée avec efficacité. La victoire de la guerre contre la Chine des Qing en 1894 et 1895 a marqué le premier grand pas de cette politique expansionniste. Cependant, six jours après la signature du traité de paix entérinant la cession de la presqu’île de Liaodong au Japon, la Russie, l’Allemagne et la France, par une intervention diplomatique accompagnée de la menace militaire des flottes russe et allemande en Asie, ont forcé le Japon à rétrocéder cette région à la Chine ; trois ans plus tard, la Russie a obtenu pour elle-même le port de Lüshun (Port-Arthur), point stratégiquement important de cette même presqu’île, à titre de « territoire à bail », ce qui est devenu l’une des causes de la guerre du Japon contre la Russie (1904-1905). Lors de la Révolte des Boxers (Yihequan) en 1900, le Japon et son armée se sont alliés aux sept pays de l’Ouest (Russie, Allemagne, France, Angleterre, Italie, Autriche et États-Unis d’Amérique), dont le corps expéditionnaire international a réprimé la révolte à Pékin.
Après cet événement, la Russie a maintenu son armée en Mandchourie et fermé la Corée au commerce japonais, ce qui a accru la tension entre les deux pays. D’un autre côté, la Chine des Qing qui, à la suite des événements de 1900, avait été obligée de payer une énorme indemnité aux pays alliés, a connu un affaiblissement rapide, et a été démembrée par les concessions et les droits au profit des grandes puissances de l’Ouest, incluant désormais le Japon.
On voit clairement que, depuis la fin du dix-neuvième siècle, l’affrontement des intérêts sur les territoires de la Chine et de la Corée des puissances occidentales d’une part, et du Japon occidentalisé d’autre part, était devenu la cause principale des conflits en Asie orientale. Au moment de la guerre entre le Japon et la Russie, l’Angleterre et les États-Unis d’Amérique, qui voulaient arrêter l’avancée de la Russie vers le sud, avaient un intérêt commun avec le Japon. L’Angleterre avait même conclu un pacte d’alliance avec ce dernier ; elle a construit et vendu au Japon le cuirassé Mikasa, vaisseau amiral de la flotte japonaise commandée par l’amiral Tôgô, qui a anéanti la flotte russe de la Baltique à la bataille navale de Tsushima, opération décisive pour la victoire du Japon sur la Russie. Pour leur part, les États-Unis ont, en la personne du président alors en exercice Theodore Roosevelt, servi d’intermédiaire entre les deux parties pour la signature d’un traité de paix en faveur du Japon, alors que celui-ci était confronté à de grosses difficultés financières pour continuer la guerre.
Lorsque, dans la première moitié du vingtième siècle, l’Empire militariste du « Soleil Levant » est devenu trop puissant, au point de menacer les intérêts des États-Unis d’Amérique, de l’Angleterre et de la Hollande en Asie et en Océanie, ce sont ces puissances occidentales qui se sont opposées à lui. Juste avant d’entrer dans la guerre du Pacifique, avec cette manie de la persécution qui n’était autre chose qu’une agressivité renversée, le gouvernement japonais proclamait que le pays était victime de l’encerclement stratégique A-B-C-D, initiales des termes : American-British-Chinese-Dutch. En ce qui concerne plus particulièrement les relations du Japon et des États-Unis, des tensions relatives à l’émigration japonaise en Amérique étaient apparues dès la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Le Japon, une fraction occidentalisée de l’Est située à l’extrême est de l’Est, entretenait, par l’intermédiaire du Pacifique, des rapports étroits avec les États-Unis d’Amérique qui représentent pour leur part un dérivé de l’Ouest à son extrémité ouest. Nous observons ici l’existence d’un autre mode de contact entre l’Est et l’Ouest.
Dans les relations internationales des années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, le problème de l’émigration revêtait une grande importance. Avant ce conflit, la misère des populations rurales du Japon provenait de deux facteurs essentiels : le système du fermage, qui profitait aux grands propriétaires terriens, et celui de l’héritage des terres par ordre de primogéniture masculine. Même dans le cas d’une famille propriétaire, ce principe obligeait les cadets à quitter le village, à moins qu’ils n’acceptent de devenir le fermier d’un autre propriétaire, ou de cultiver une parcelle généreusement accordée par leur frère aîné, dont ils devenaient les obligés pour le reste de leur vie. À cause de ces éléments structurels de la société rurale japonaise d’avant-guerre, renforcés par une croissance démographique assez élevée, la pression en faveur de l’émigration était suffisamment forte pour produire de façon chronique des « victimes », qui étaient également des « agresseurs » potentiels en terre étrangère
[3].
On distingue trois vagues d’émigration japonaise qui se sont produites avant la Seconde Guerre mondiale. L’une s’est dirigée vers les États-Unis, les deux autres vers le Brésil et la Mandchourie, et deux d’entre elles peuvent être considérées comme des causes plus ou moins directes de la guerre du Pacifique. L’immigration massive des Japonais aux États-Unis s’est intensifiée dans les années 1880, au moment où la loi américaine a commencé à limiter l’entrée des migrants chinois sur le territoire. Au milieu du dix-neuvième siècle, ceux-ci avaient été admis, comme main-d’Å“uvre à bon marché, pour terminer rapidement la construction du chemin de fer transcontinental. Cependant, avec l’achèvement de ce chantier et la dépression générale qui s’ensuivit, leur présence était devenue une menace pour les travailleurs immigrés d’origine européenne, en particulier ceux venus d’Irlande.
Au début, les Japonais passèrent pour des individus plus aptes que les Chinois à s’accoutumer au mode de vie occidental en général et américain en particulier. Pourtant, juste après la victoire inattendue du Japon sur la Russie et avec la propagation de la notion de « péril jaune » lancée par l’empereur allemand Guillaume II, la méfiance à l’égard des migrants japonais se fit de plus en plus forte. Ils ne furent plus seulement considérés comme des concurrents indésirables sur le marché du travail américain, mais aussi comme des représentants de l’expansionnisme ultra-nationaliste du Japon. Ils furent victimes de la haine discriminatoire des citoyens américains : entre janvier et juin 1907 par exemple, des citoyens japonais, seuls ou en groupes, subirent cinquante-sept agressions, et dix-huit de leurs habitations ou bâtiments professionnels furent détruits. Après plusieurs mesures législatives à l’encontre de l’immigration japonaise, le gouvernement américain promulgua son arrêt complet en 1924, ce qui renforça la prise de conscience d’un état de crise entre les deux pays et prépara le chemin de la guerre du Pacifique.
Le cas de l’émigration japonaise en direction du Brésil contraste sur plusieurs points avec celui qui vient d’être évoqué. S’agissant de déplacements massifs de populations, le dix-neuvième siècle se caractérise par l’abolition de la traite des esclaves africains et par la migration des Européens vers les Amériques : 75 millions d’individus auraient ainsi traversé l’Atlantique pendant la crise qui sévit dans les campagnes en Europe, entre 1870 et 1890.
Après une vague d’immigration venue essentiellement d’Allemagne et du sud de l’Italie, un premier groupe de Japonais atteignit les côtes du Brésil en 1908, après un long voyage de cinquante-deux jours via l’Afrique du Sud. À cette époque, le mouvement anti-nippon s’était développé aux États-Unis et l’entrée de nouveaux migrants japonais sur le territoire américain se faisait de plus en plus difficile. Cette restriction s’appliquait également aux îles Hawaï, annexées aux États-Unis en 1898, dans lesquelles des citoyens japonais avaient commencé à s’installer dès 1868. Pour les candidats au départ, le Brésil apparaissait donc comme un nouvel espoir. En fait, dans l’ensemble, la société brésilienne se montra plutôt indulgente vis-à-vis des travailleurs nippons, dont l’effectif total est estimé à environ deux cent mille individus.
Dans les années 1930, grâce aux progrès enregistrés dans la mise en valeur des terres et la modernisation des techniques, l’agriculture brésilienne n’avait plus besoin d’une main-d’Å“uvre immigrée aussi nombreuse qu’auparavant. À partir de 1935, le gouvernement brésilien limita considérablement le nombre des nouveaux venus. Cette période coïncide avec le flux d’émigration-invasion des Japonais vers la Mandchourie, mouvement qui est l’une des causes directes du conflit entre le Japon et la Chine d’abord, et de la guerre du Pacifique ensuite.
L’établissement de citoyens japonais en territoire mandchou dans les années trente ne peut être qualifié d’immigration car il s’apparente plutôt à une occupation à caractère militaire. En 1931, sous le prétexte d’un incident prémédité par la division Kantô de l’armée nippone, celle-ci étendit la superficie du territoire sous son contrôle. L’année suivante, le gouvernement japonais redonna un trône à Puyi, le dernier empereur de la dynastie des Qing, créant ainsi un État fantoche, le Mandchoukouo. Sous l’impulsion de la division Kantô, on installa en masse des « immigrants » défricheurs et exploitants, recrutés parmi les plus pauvres des cultivateurs d’un même bourg ou de plusieurs villages voisins.
L’objectif était de procurer du travail aux campagnards les plus déshérités, mais ces installations visaient aussi à assurer l’ordre et la sécurité dans cette société étatique artificiellement constituée et à renforcer la défense vis-à-vis de l’Union soviétique très proche. De ce fait, la majorité des « migrants » fut envoyée dans les régions du nord, près de la frontière avec l’U.R.S.S.
Au total, plus de 320 000 Japonais, dont une centaine de milliers étaient des jeunes volontaires, furent installés en Mandchourie. Pour mener à bien ce projet, vingt millions d’hectares de terres furent confisqués à la population locale, ce qui bien sûr provoqua des révoltes contre les nouveaux venus. En août 1945, alors que le conflit mondial touchait à sa fin et deux jours après le bombardement atomique par les Américains à Hiroshima, l’U.R.S.S. déclara la guerre au Japon en dénonçant de manière unilatérale le traité de neutralité qui existait alors entre les deux pays. L’armée soviétique envahit la Mandchourie, que les troupes japonaises avaient quittée pour rejoindre les champs de bataille du Pacifique. De nombreux « immigrés » japonais furent tués au cours de cette invasion de grande envergure, laissant derrière eux plusieurs milliers d’orphelins en bas âge. On estime que deux mille de ces enfants vivent aujourd’hui encore en Chine, mais un millier d’entre eux seulement ont pu être identifiés à ce jour.
Si j’ai évoqué longuement des faits historiques assez lointains ayant trait au statut ambigu du Japon entre l’Est et l’Ouest, c’est parce qu’ils sont à la base des principaux problèmes relatifs aux rapports est-ouest du Japon d’aujourd’hui. En particulier, ce qui s’est passé entre 1894 et 1933, autrement dit entre la guerre du Japon expansionniste contre la Chine des Qing (1894-95) et le retrait du Japon de la Société des Nations (1933) à la suite de la création de l’État fantoche du Mandchoukouo, constitue un tournant décisif dans le statut du Japon à mi-chemin entre l’Est et l’Ouest. Pour l’Ouest également, après une grave crise économique, l’année 1933 marque un tournant politique, avec l’avènement du gouvernement de Hitler en Allemagne, et la constitution aux États-Unis de celui de Franklin Roosevelt, qui a reconnu l’U.R.S.S.
De cette époque décisive, je vais aborder un autre aspect, celui de la représentation artistique ; je pense en particulier à l’opéra de Giacomo Puccini Madame Butterfly, qui renferme plusieurs des problèmes est-ouest de l’époque, et nous suggère, aujourd’hui encore, des notions importantes.
La première représentation de Madame Butterfly à Milan, le 17 février 1904, coïncide avec le septième jour de la guerre russo-japonaise. Cette première a été un fiasco, mais trois mois plus tard, avec des retouches importantes telles que le raccourcissement de la scène de la cérémonie de mariage à la japonaise du début, la deuxième version, présentée à Brescia, a connu un grand succès. Depuis lors, cette Å“uvre lyrique a été jouée dans beaucoup de pays occidentaux, et sa quatrième édition, interprétée à l’Opéra-Comique de Paris en 1907, est, de nos jours encore, celle qui est le plus souvent reprise.
Aujourd’hui, même au Japon, la présentation de cet opéra revêt un caractère très international, en particulier la dernière, qui a eu lieu à Tokyo en juillet 2002 : la mise en scène a été réalisée par un Américain d’origine italienne, la direction de l’orchestre japonais, par un Coréen, le décor, par un Italien, les costumes, par une Japonaise, tandis que Madame Butterfly était interprétée par une Française, Pinkerton par un Coréen, Suzuki par une Coréenne, et Sharpless par un Espagnol, …
La musique, ainsi que l’interprétation vocale, étaient impeccables ; cependant, je dois avouer que Cio-Cio-San, interprétée par une Française, me paraissait très française, c’est-à-dire douée d’une solide affirmation de soi et peu susceptible de mettre fin à ses jours dans une situation telle que celle décrite dans le scénario. La musique peut sans doute être plus internationale que le jeu de scène. S’agissant de l’interprétation de cet opéra, fortement marqué par le goût de l’exotisme et profondément lié aux valeurs morales japonaises de l’époque, les avis sont, aujourd’hui encore, partagés comme on le constate en lisant dans le programme de chaque présentation les divers arguments avancés. Les uns considèrent que cette Å“uvre n’a rien à voir avec le Japon réel et qu’il s’agit en réalité d’une tragédie amoureuse à caractère universel. Tout au moins, c’est le Japon imaginé par un compositeur italien qui ne l’a jamais visité, et même si Puccini avait une tendance au « verismo », c’est un opéra tout à fait italien. Les autres – ce sont surtout les Japonais qui sont de cet avis –, pensent que cet opéra traduit la discordance profonde qui existe entre l’Est et l’Ouest, dérivée d’une discrimination de l’Ouest à l’encontre de l’Est. J’ai lu dans un des programmes de cet opéra un article écrit par un critique musical japonais qui disait que « l’attaque de Pearl Harbor a été la vengeance de la mort de Cio-Cio-San ».
En 1999, l’Opéra de Lyon a accueilli une représentation problématique de cet opéra, dont la mise en scène était assurée par Kijû Yoshida, un célèbre cinéaste japonais, dont le décor avait été créé par un architecte japonais d’avant-garde, Arata Isozaki, et qui offrait à la chanteuse japonaise Hiroko Nishida le rôle de Madame Butterfly. Le premier acte se passe dans la ville paisible de Nagasaki avant la Seconde Guerre mondiale, et le second acte se déroule, après le bombardement atomique, dans cette même ville, déserte, où Cio-Cio-San a sombré dans la folie. Le décor, comme les costumes, sont en noir monochrome, stylisés à l’extrême. Dans un film présentant un entretien avec Yoshida, illustré de quelques scènes de l’opéra
[4], le metteur en scène indique qu’il voulait superposer les deux événements dont Nagasaki a été le théâtre commun : la tragédie d’une fille japonaise de quinze ans au c
Å“ur pur, devenue le jouet d’un officier de la marine américaine puis abandonnée par son amant alors qu’elle est enceinte d’une part, et le massacre sans discrimination de Japonais par la bombe atomique américaine, d’autre part.
C’est un point de vue extrême, que beaucoup de Japonais, y compris moi-même, ne partageraient pas. Toutefois, cette interprétation traduit le sentiment assez général des Japonais vis-à-vis de l’Occident, que j’aimerais qualifier de « manie de la persécution ». Quand le Japon a été forcé de rétrocéder la région de Liaodong à la Chine par l’intervention de trois puissances occidentale en 1895, Sohô Tokutomi, un idéologue très influent, propriétaire d’un grand journal, qui était en voyage dans cette presqu’île, s’est indigné vivement de cette nouvelle. Il a pris une poignée de sable de la plage et l’a rapportée au Japon, pour ne pas oublier cet affront. Après cet événement, il s’est transformé en ultra-nationaliste, alors qu’il avait été jusqu’à ce moment un grand journaliste propagandiste du populisme. Après la soumission du pays à cette exigence déraisonnable des puissances occidentales, le slogan « Gashin shôtan » (Imposons-nous des privations extrêmes pour préparer notre vengeance) est devenu très populaire au Japon, un énoncé qui traduit bien le complexe d’infériorité des Japonais de l’époque, en même temps que leur agressivité non seulement contre les Occidentaux, mais aussi, et surtout, contre leurs voisins asiatiques.
Toutefois, je ne partage pas non plus l’opinion selon laquelle Madame Butterfly serait une Å“uvre universelle. Car il est bien connu que Puccini s’intéressait profondément à la musique ainsi qu’à d’autres aspects de la culture japonaise : il a acheté des disques de musique nippone et a appris plusieurs airs japonais, qui lui ont été enseignés personnellement par Madame Ôyama, l’épouse d’un diplomate japonais à Rome, morceaux qu’il a d’ailleurs utilisés dans plusieurs passages de Madame Butterfly. En outre, les circonstances de la création de cet opéra expliquent bien son attachement pour le Japon. Puccini s’est d’abord intéressé au Madame Chrysanthème (1887) de Pierre Loti, mais ce récit avait déjà été transposé par André Messager, qui en avait fait une opérette (1893). Il a ensuite été attiré par la pièce de théâtre de David Belasco Madame Butterfly, qu’il a vue par hasard à Londres, en mai 1900, pendant son bref séjour pour assister à la première représentation de La Tosca dans la capitale britannique. Or, Belasco a écrit cette Å“uvre dramatique (première représentation à New York en 1900) d’après le récit d’un avocat américain, John Luther Long (1898), qui s’était lui-même inspiré de Madame Chrysanthème, mais sur la base d’une histoire véridique racontée par sa sÅ“ur aînée, qui vivait alors à Nagasaki et l’y avait apprise. Le récit de Long ne se termine d’ailleurs pas par le suicide de Cio-Cio-San ; sa dernière phrase est « Lorsque Madame Pinkerton est venue à la maison de Cio-Cio-San le jour suivant, la maison était complètement vide ». Si Puccini s’est d’abord intéressé au roman de Loti, ce n’est pas du tout la tragédie amoureuse à caractère universel qui l’a attiré, mais plutôt l’exotisme évoqué par cet amour passager d’une fillette japonaise avec un marin venu de l’Ouest. Malgré tout, il est aussi vrai que, grâce à la qualité superbe de sa musique, l’opéra de Puccini acquiert un caractère universel de tragédie amoureuse.
Au sujet de l’opposition est/ouest, ce qui m’intéresse dans les circonstances de la naissance de cet opéra, c’est ce curieux mélange de l’attachement à l’attrait exotique du Japon d’une part, et le dédain, voire la discrimination, à l’égard des Japonais, d’autre part, qui, me semble-t-il, traduit plus généralement l’attitude ambivalente des personnes de l’Ouest à l’égard de celles de l’Est.
Dans les trois livres de Pierre Loti sur le Japon, Madame Chrysanthème (1887), Japoneries d’automne (1889) et La Troisième jeunesse de Madame Prune (1905), cette ambivalence est perceptible. Loti était très conscient de son attachement à l’égard d’une certaine beauté du Japon, mais en même temps, combien de fois a-t-il comparé les Japonais aux singes ? Dans Madame Chrysanthème, dès son arrivée à Nagasaki au cours de l’été 1885, quand il choisit sa maîtresse, comme s’il était sur un marché aux esclaves, il s’écrie à l’adresse du proxénète : « Elle est bien jeune ! Et puis trop blanche ; elle est comme nos femmes françaises, et moi j’en désirais une jaune pour changer ». Finalement, il choisit Chrysanthème (Okane-san), âgée de dix-huit ans, parce qu’elle est vierge. Cependant, tout de suite après « le mariage » avec elle, il écrit qu’elle n’a pas d’âme, et qu’il « la trouve exaspérante autant que les cigales de [son] toit ». Et encore : « À l’instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu’un sourire de moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple… entaché de mièvrerie constitutionnelle, de pacotille héréditaire et d’incurable singerie… ». Est-ce après la lecture de ces mots que Puccini a tenu à faire un opéra de ce récit ?
Lorsque Loti rédige le journal intitulé La Troisième jeunesse de Madame Prune, pendant sa brève visite au Japon à la fin de 1900 et au début de 1901, à l’occasion de la venue de la flotte française en Extrême-Orient à cause de la Révolte des Boxers (Yihequan), il a vu les gens se préparer à la guerre avec la Russie. Il écrit : « La guerre s’affirme inévitable et prochaine… elle risque d’éclater demain, …tant elle est décidée dans chaque petite cervelle jaune ; le moindre portefaix dans la rue en parle comme si elle était commencée, et compte effrontément sur la victoire ». « Tout est à la guerre, en ce moment-ci, tout est préparatifs pour cette grande tentative contre la Russie, - qui, du reste, ne constituera que la manifestation initiale de l’immense Péril jaune ».
Je suis tenté de comparer ces lignes à celles-ci, écrites par un autre écrivain français en mai 1904, peu de temps après l’éclatement de la guerre russo-japonaise et la première représentation de l’opéra Madame Butterfly en Italie : « Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac du Palais d’Été, les massacres de Pékin, les noyades de Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n’était-ce point là des sujets d’inquiétude pour les Chinois ? Et les Japonais se sentaient-ils en sûreté sous les canons de Port-Arthur ? Nous avons créé le péril blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune ». (Anatole France « Sur la pierre blanche, IV »)
Affirmés calmement mais sur un ton ferme, ces propos nous apprennent la sottise d’une vue égocentrique, exclusive et unilatérale. Je pense que la situation ne s’est pas du tout améliorée, quant à la compréhension mutuelle non seulement entre l’Est et l’Ouest, mais aussi entre les chrétiens et les musulmans, entre les hindous et les bouddhistes, entre les industrialisés et les sous-développés, entre les sur-nourris et les affamés, … Certainement, la prise de conscience des différences de chaque partie d’abord, la confrontation des parties différentes ensuite seraient nécessaires. Toutefois, un dialogue entre deux parties opposées ne saurait donner un résultat fructueux : il risque même d’accroître l’antagonisme. C’est pour cette raison que j’ai toujours proposé un « trialogue », c’est-à-dire une confrontation entre trois parties aux différences significatives. Réfléchir sur la base de trois points de référence est un moyen efficace de relativiser et d’objectiver l’un des trois points de vue, y compris le sien propre : c’est ce que j’ai nommé la méthode de la triangulation des cultures, à l’exemple du procédé utilisé dans le domaine de la géodésie. Si le nombre des parties engagées dépasse trois, les débats risquent d’être désordonnés et peu efficaces
[5].
Comme je l’ai montré plus haut avec quelques exemples, la dichotomie simpliste « Est vs Ouest » ne correspond pas à la réalité ; par conséquent elle s’avère peu fructueuse comme préalable aux débats. Alors que nous vivons à l’ère du village planétaire, il faudrait ajouter à ces discussions le point de vue du Sud, afin de réaliser une triangulation des cultures à l’échelle globale.
[*]
Junzo
Kawada : professeur d’anthropologie culturelle, Kanagawa University, Yokohama, Japon. BA et MA (Université de Tokyo), doctorat (Université Paris V). Plusieurs années de recherches sur le terrain au Japon, en Afrique occidentale et en France sur les traditions orales, des cultures sonores, matérielles et technologiques. Membre de l’Académie Universelle des Cultures. Lauréat de la Grande Médaille de la Francophonie de l’Académie française (1993). Auteur de nombreux livres en japonais ; ses publications en langues européennes comprennent:
Boucle du Niger (éd.) ;
Cultures sonores d’Afrique I (éd.) ;
The Local and the Global in Technology, 2000 ;
La Voix (traduit du japonais par Sylvie Jeanne), 1998 ;
Genèse et dynamique de la royauté: les Mosi méridionaux (Burkina Faso), (à paraître).
[1]
François
Bordes,
Typologie du Paléolithique Ancien et Moyen, Paris, CNRS 1960, p.69-70.
[2]
Takeru
Akazawa, « Introduction: human evolution, dispersals, and adaptive strategies », dans Takeru
Akazawa and Emöke J. E.
Szathmáry (éds),
Prehistoric Mongoloid Dispersals, Oxford–New York–Tokyo, Oxford University Press 1996, p. 1-37.
[3]
Junzo
Kawada, « Victimes ou agresseurs ? À propos des émigrants japonais de l’époque contemporaine », dans Françoise
Barret-Ducrocq (éd.),
Migrations et errances, Paris, Grasset 2000, p. 234-239.
[4]
Olivier
Horn,
Kiju Yoshida rencontre Madame Butterfly, Paris, Sépia production 1993 (Grand Premier Prix, 17
e Festival International du Film d’Art de l’
unesco).
[5]
Junzo
Kawada, « Beyond Cultural Relativism and Globalism: A Proposal to Deepen Cultural Awareness through “Trialogues” », dans
Dialogue of Civilizations : Cultural Diversity in the Organization of Global Society, Tokyo, United Nations University (à paraître).