Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526735
176 pages

p. 141 à 146
doi: 10.3917/dio.200.0141

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 200 2002/4

2002 Diogène

L’Eurasie et les frontières entre l’Orient et l’Occident

Jack Goody  [*] (Cambridge.)
L’idée qu’il y avait une profonde différence culturelle entre l’Europe (définie comme chrétienne) et l’Asie (définie comme différente, car elle incluait l’islam, le bouddhisme, l’hindouisme…) est restée chère aux cœurs des Européens au moins depuis le début de la Révolution industrielle. Mais quant à la frontière physique, il s’agit d’une invention due très largement aux Européens. Il y a eu, certes, des différences culturelles graduelles et des différences importantes d’ordre politico-militaire, dues aux progrès occidentaux dans la construction de navires et de canons (grâce à la boussole islamique et à la poudre à canon chinoise), et à la faveur, notamment, du développement de la production industrielle. Mais Pomerantz a récemment soutenu que la suprématie économique occidentale n’était pas évidente jusqu’à cette époque, contredisant à la base les thèses d’un grand nombre d’auteurs qui ont fait remonter l’avantage culturel de l’Occident à des réalités anciennes, qui sont tantôt l’époque classique, et tantôt l’avènement de la chrétienté, l’héritage germanique ou encore la Renaissance et la Réforme. Certains changements importants sont arrivés effectivement en Occident à la suite des progrès dans le domaine de l’imprimerie, qui ont concerné surtout l’éducation et les modes de communication. Il résulte cependant clairement des rapports que les premiers Jésuites ont rédigé sur place que le niveau de ces réalisations culturelles n’était pas très différent de celui de l’Orient.
Alors, où et quand l’idée d’une grande division socioculturelle est-elle apparue ? De façon organique, on la retrouve dans le travail du fondateur des études démographiques, T. R. Malthus (1766-1833) qui a postulé une différence entre le mariage tardif des Européens occidentaux, qui contrôlent leur population par une restriction interne, et le mariage précoce des Chinois, qui ne réduisent leur population qu’à la suite de contraintes extérieures : famines, épidémies et guerres. Sur ce point, il a été suivi par d’innombrables démographes et historiens qui gardaient en tête la nécessité d’expliquer la Révolution industrielle et qui, naturellement, en ont recherché toutes les causes possibles et les instruments. Ainsi, est apparue l’idée de modèles non-européens de parenté et de mariage, qui avaient rendu possible la situation constatée ; cette idée a été suivie par le concept de Hajnal d’un unique modèle de mariage européen qui était connecté de maintes façons aux développements économiques de ce continent et donnait une explication sur la réticence des autres à agir dans ce sens (pourquoi certaines nations sont riches et d’autres pauvres ?, selon la question posée par David Landes).
Les questions sont nombreuses. Est-ce que ces différences ont existé réellement ? Est-ce qu’elles avaient des conséquences différentes pour la population et la famille ? Est-ce qu’elles sont reliées d’une quelconque façon au développement de l’industrialisation ou à ce feu follet appelé capitalisme ? Pour répondre à la première et à la deuxième question, la recherche récente de Lee et de ses collègues a montré que les niveaux de croissance de la population en Chine n’étaient pas plus élevés qu’en Europe, mais que le contrôle concernait plutôt la fertilité maritale que l’âge du mariage ; il est possible d’affirmer que ce genre de contrôle demandait plus de « retenue » qu’en Europe, où les fréquentations des couples d’adolescents étaient tolérées. La différence est importante, mais non dans le sens qui lui a été attribué à l’origine. En ce qui concerne le capitalisme mercantile et ses avatars, il est certain que l’Orient n’était pas à la traîne, car il contrôlait le commerce du Pacifique nord tout en organisant des voyages dans l’Océan Indien jusqu’aux rivages de l’Afrique orientale, bien avant que les Portugais n’atteignent le cap de Bonne Espérance. Et ce fut l’Orient plutôt que l’Occident qui a été d’abord le plus gros exportateur de produits manufacturés vers le reste du monde, en particulier de la porcelaine de Chine, qui est devenue sous ce nom même un produit anglais et a conduit directement à l’établissement d’industries à Delft aux Pays-Bas et à Staffordshire en Angleterre où, comme sur le continent, la firme de Wedgwood copiait les poteries, les vernis, et surtout le motif des décorations (comme le modèle du saule), ce qui a pu être vu comme le début d’une culture de consommation de masse. Il s’est produit le même genre d’histoire avec l’importation en grandes quantités en Europe du textile typiquement indien qu’est le coton après l’ouverture de la route maritime. L’impact sur les vêtements des femmes en Afrique a été énorme, de même qu’en Europe : à la différence des textiles d’autrefois, les cotonnades pouvaient être teintes en couleurs brillantes ; depuis, la nature des vêtements féminins (et des sous-vêtements masculins), ainsi que la décoration de la maison ont changé du tout au tout. On a essayé à nouveau de trouver des substituts à ces importations étendues qui fournissaient le moteur de la Révolution industrielle en Angleterre et ailleurs, une révolution qui concernait d’abord la production mécanisée du coton et des autres textiles, même si le développement d’une utilisation efficace de l’énergie et du fer, nécessaire pour de nombreux objectifs, étaient également en cause.
Au niveau de la pensée, de la cognition, j’ai de la peine à croire qu’il y ait eu, jusqu’à ces derniers temps, une grande influence de l’Orient sur l’Occident ou vice-versa. Assurément, nous avons reçu des symboles de l’Inde à travers les Arabes (et peut-être le zéro de Chine) et sans doute certaines formes d’argumentation sont-elles parties de Grèce en Inde tandis que des idées bouddhistes arrivaient de l’Inde vers la Méditerranée. Pourtant, ce qui s’est produit en général en ce domaine depuis l’Âge du Bronze, à l’Ouest comme à l’Est, est dû pour la plupart à des développements indépendants basés sur le fait que des deux côtés l’écriture a été utilisée, dans une de ses multiples formes, afin d’accéder à la construction de systèmes de connaissance, de communiquer et d’élaborer ces informations, pendant des générations et sur une large étendue. Cette acquisition a provoqué une dynamique de la science de l’écriture, qui a affecté toutes les formes de connaissance, non seulement technique mais également philosophique, car le fait d’écrire promeut une approche plus abstraite et en même temps plus systématique du langage et du monde. Nous pouvons prendre comme exemples le développement du syllogisme, l’usage très répandu des listes, la composition des encyclopédies, tout aussi bien que l’émergence de nouveaux types de genres artistiques, comme l’essai et le roman, ainsi que l’ « histoire » elle-même.
Très souvent, le modèle analytique adopté pour discuter de ce processus est celui que les anthropologues appelaient « diffusion », ou dans des termes modernes « globalisation ». Il a parfois trouvé à s’appliquer, comme lors de l’exportation de cotonnades « peintes » de l’Inde vers l’Europe et l’Afrique ; qui a écarté les tissus lourds pour d’autres plus légers, vu les teintes ternes s’effacer devant les brillantes et changé, grâce à l’usage d’autres matériaux, les façons de s’habiller et de décorer la maison. Mais le plus important a été le processus de développement parallèle. Par exemple, celui du capitalisme mercantile qui a émergé des premières activités commerciales ainsi que le décrit Markets in Africa de Dalton et Bohannon, et qui a existé dans toutes les sociétés d’après l’Âge du Bronze, au Proche-Orient, en Inde, en Chine et autour de la Méditerranée. Des instruments similaires, mais loin d’être identiques, ont été développés dans ces zones à cause des demandes fonctionnelles des systèmes commerciaux, concernant les types de crédit, les types de transfert monétaire, les types d’assurance du risque, les types d’activités commerciales. Ceci est aussi vrai dans le domaine « culturel » pour les plantes à vocation alimentaire, les fleurs, les représentations artistiques.
Il existe des similitudes dues à des versions plus limitées de la globalisation, des transferts inter-culturels (« diffusion »). D’autres peuvent venir de développements internes parallèles. Un exemple de la première situation pourrait être l’invasion d’Alexandre en Inde du Nord et en Asie centrale, où les villes fondées par les Grecs ont fait connaître la philosophie et l’art théâtral. Le résultat fut, certainement, une influence artistique sur la sculpture de la région, Gāndhāra, et sur l’art bouddhiste en général. Il y a eu aussi des transferts de motifs spécifiques, comme la feuille d’acanthe vers l’Est et le motif du dragon et du saule, de même que la représentation du manguier, vers l’Ouest. L’influence du théâtre grec sur les débuts du théâtre en sanskrit, en rapport avec Kālidāsa, reste plus hypothétique. Toutes ces caractéristiques restent assez particulières.
En même temps, potentiellement dans le contexte de ces mêmes caractéristiques, des développements internes parallèles se sont produits. Les anthropologues ont toujours affirmé que l’emprunt n’aurait jamais pu se réaliser sans qu’il y eût une certaine prédisposition chez le receveur. Qu’il en soit ainsi ou non, car c’est une vision qui peut être étendue à loisir, il y a dans les sociétés d’après l’Âge du Bronze un grand nombre de développements internes basés directement sur les changements survenus, par exemple, dans les modes de transport (usage des véhicules à roues), dans les modes de communication (usage de l’écriture) et dans les modes de production (agriculture intensive avec des répercussions sur la propriété de la terre, la stratification sociale et l’activité artisanale et commerciale). Le « capitalisme » marchand a pris naissance dans ces circonstances, sans qu’une influence externe ait été nécessaire (qui aurait pu cependant accélérer les développements). L’industrialisation a créé une autre situation, car elle impliquait des inventions comme celles de la roue, de la boussole et de la poudre à canon, peu susceptibles de se répéter.
Pour revenir à la question du début, sur la frontière entre l’Orient et l’Occident, j’ai déjà remarqué qu’il y a bien plus de similitudes que celles souvent reconnues par les Européens qui essaient d’expliquer partiellement leur supériorité socio-économique finale par l’adaptation de l’imprimerie à une écriture alphabétique ayant donné un grand élan à la communication des connaissances à partir du xvie siècle, mais plus définitivement par le développement du mode de production industriel à la fin du xviiie siècle. Ces événements ont créé une sorte de division non seulement par rapport à l’Orient asiatique, mais également par rapport à l’Europe de l’Est. Certains historiens ont essayé d’expliquer ces développements en termes de racines culturelles propres à l’Europe : structure de la famille, religion, « individualisme ». Dans une perspective comparée, ces explications, là où il est possible de s’en servir, se révèlent plutôt faibles et sûrement ethnocentriques (même lorsqu’elles sont adoptées par certains savants asiatiques). Il est préférable de rechercher des faits et des enchaînements de causes plus immédiats, tout en mettant moins en évidence une division culturelle qui donnerait l’impression que le reste du monde (par rapport à l’Europe) est voué à un sous-développement qui ne peut être changé que par des emprunts massifs. Or, l’Asie semble bien mieux préparée sur le plan intérieur aux développements modernes que ce que suggèrent ces théories, si les dispositions culturelles particulières en cause sont effectivement profondes.
Dans tous les cas, les contacts entre l’Europe et l’Asie ont été nombreux. Il s’agissait en général de commerce et de voyages de savants, mais également de conquêtes. Le commerce s’est développé à travers la voie terrestre de la Route de la Soie et celle, maritime, de l’Égypte. L’importance historique du commerce entre l’Asie et l’Europe apparaît dans les manuscrits des xe-xiiie siècles trouvés dans la Geniza du Caire et analysés avec tant d’imagination par l’historien Goitein. La communauté marchande du Caire comprenait des juifs, des musulmans et des chrétiens vivant et travaillant les uns à côté des autres pour commercer avec l’Inde du Sud, qui avait elle-même ses propres communautés juives, chrétiennes et musulmanes. De cette façon, les épices d’Indonésie arrivaient en Méditerranée comme ce fut le cas, déjà, dans l’Empire romain, ce même Empire important d’autres articles de luxe, comme les parfums et la soie, de cet Orient où il envoyait en échange de la verrerie et des métaux précieux.
Cette réalité historique se vérifie également si l’on regarde les voies réunissant les continents, en particulier la célèbre Route de la Soie par où les marchandises passaient de la Chine à la Méditerranée et dans le sens inverse. Cette route bien établie dès la période romaine permit ensuite à des explorateurs-marchands comme Marco Polo de voyager et d’apporter à leur retour des informations sur l’Orient. Longtemps avant, des savants itinérants sont partis de Chine en Inde à la recherche des manuscrits bouddhiques, leur pèlerinage ayant même pu atteindre l’Arabie.
Une autre transgression des frontières a été due, évidemment, aux conquêtes. Il n’est pas besoin de rappeler que la « frontière » de l’Europe se trouve en pleine steppe et constitue une ouverture non seulement pour le commerce, mais également pour les conquêtes militaires et les migrations à grande échelle. Les langues de type agglutinant (ouralien, altaïque…) s’étendent, selon les plus anciens témoignages, jusqu’en Finlande et, plus tard, en Hongrie. Dans ce dernier cas, nous possédons des informations historiques, qui manquent pour les migrations plus anciennes. En effet, une longue série de mouvements de populations de la steppe eurasienne (par exemple des Vandales : germaniques, des Huns : asiatiques) a atteint l’Europe de l’Est, puis a contribué à la chute de l’Empire romain. Les nouvelles populations sont restées sur place et ont joué un rôle important dans l’histoire du continent. Plus tard, des groupes musulmans venus d’Orient sont entrés massivement en Europe, transportant avec eux des connaissances écrites inspirées en partie par l’Inde, mais surtout par la Grèce, dont les idées avaient traversé et retraversé la frontière géographique entre l’Europe et l’Asie, provoquant ainsi dans leur sillage un rapprochement entre Orient et Occident.
Traduit de l’anglais par Daniel Arapu.
 
NOTES
 
[*]Jack Goody : docteur en anthropologie (Ph. D., Cambridge, 1954), professeur honoraire à l’université de Cambridge (St John’s College. Il a été invité comme enseignant ou pour donner des conférences dans de très nombreuses universités ou institutions de recherche internationales, parmi lesquelles : l’université de Chicago (1984), le Smithsonian Tropical Research Institute (1984), l’Université de Californie (1987), le Whitney Humanities Center de l’université Yale (1987 ; 1999), le Getty Center for the History of Art and the Humanities à Santa Monica (1988-1989), le Smithsonian Institute à Washington (1989-1991), le Wissenschaftskolleg zu Berlin (1992-1993), l’université de Singapour (1993), l’Université de Liverpool (1994), l’université de Durham (1995), le Centre Georges-Pompidou (1995), l’European University Institute à Florence (1996-1997), la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme à Aix-en-Provence (1998), la Deutsche Bank (1999), l’East European University de Budapest, le British Museum (2001). Il a beaucoup travaillé sur l’écriture et son impact sur les sociétés, sur la cuisine, les fleurs ou la famille et les structures familiales. Il a développé une anthropologie comparative en analysant les rapports entre les sociétés et les cultures. Parmi ses publications récentes : L’Orient en Occident, 1999 ; Famille et mariage en Eurasie, 2000 ; La Famille en Europe, 2001.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Jack Goody : docteur en anthropologie (Ph. D., Cambridge, 1...
[suite] Suite de la note...