Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526735
176 pages

p. 147 à 150
doi: 10.3917/dio.200.0147

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Libres propos

n° 200 2002/4

2002 Diogène Libres propos

Mon expérience personnelle concernant les échanges culturels entre Orient et Occident

Ikuo Hirayama  [*] (Président de l’université nationale des Beaux-Arts de Tokyo.)
Le 6 août 1945, j’ai été exposé aux radiations lorsque la bombe atomique fut lâchée sur Hiroshima. J’avais alors quinze ans, j’étais élève en classe de seconde et travaillais dans une usine de la ville en raison du plan de mobilisation des étudiants et lycéens mis en place durant la guerre. Au cours du bombardement, 201 personnes de mon établissement (13 professeurs et 188 lycéens) furent tués sur le coup. J’ai pour ma part échappé de justesse à la mort, mais j’ai par la suite subi les conséquences des émissions radioactives pendant de nombreuses années. Mon taux de leucocytes, un jour, a brusquement chuté, mettant ma vie en danger.
Lorsque j’ai choisi de devenir peintre, j’ai voulu, au regard de ce que j’avais vécu, exprimer mon fervent désir de paix dans mes tableaux.
En 1959, j’ai peint Arrivée du bouddhisme, un tableau évoquant le long voyage de 17 années vers l’Inde entrepris par Xuanzang (600-664), prêtre chinois en quête d’édification ayant vécu à l’époque de la dynastie Tang. Cette Å“uvre m’a fait connaître en tant que peintre auprès du grand public.
L’idée qui fut à l’origine de cette toile m’était venue d’un article de journal. Après Rome, choisie pour accueillir les Jeux olympiques de 1960, Tokyo fut désignée pour accueillir les Jeux suivants, en 1964. Un court article commentait l’événement, arguant qu’il serait intéressant de faire passer la flamme olympique, lors du relais entre Athènes et Tokyo, par la Route de la Soie ; le journaliste exprimait ainsi son espoir qu’un tel itinéraire, par la Chine, pourrait amener un message de paix jusqu’en Asie orientale. La Chine était encore à cette époque un pays fermé et n’entretenait aucune relation diplomatique avec le Japon.
La lecture de cet article raviva mes souvenirs : je réalisai que c’était également par la Route de la Soie que le bouddhisme était arrivé au Japon, et que c’était ce même itinéraire que Xuanzang avait emprunté lors de son pèlerinage vers les Indes.
Fondée en 618, la dynastie Tang avait interdit toute migration vers l’Occident tant que la situation politique ne serait pas stabilisée. Mais en 629, Xuanzang, bravant l’interdit, avait entrepris néanmoins son expédition solitaire vers l’Inde, sans aucune connaissance préalable de ce pays.
Rêvant d’apporter le salut aux masses populaires, Xuanzang, en quête de la Vérité, avait décidé de quitter la Chine, même si ce voyage représentait une transgression de l’interdit gouvernemental. Ce fut le courage avec lequel il sut mener son existence qui me donna l’idée d’exprimer mon fervent désir de paix dans mes tableaux. Xuanzang revint à Chang’an (Shenxi), l’ancienne capitale chinoise, en 645. Il traduisit alors les sûtras bouddhistes du sanskrit en chinois, tâche qu’il n’acheva que vingt ans plus tard.
Le prêtre rédigea en outre un ouvrage important du point de vue historique, Notes de voyage sur les régions occidentales de la grande dynastie Tang, qui nous apporte des renseignements précieux sur l’Inde et l’Asie centrale du viie siècle. Mais les actions entreprises par Xuanzang exercèrent elles aussi une profonde influence sur les Japonais de cette époque.
Après la lecture de l’article mentionné plus haut, je me pris de passion pour la Route de la Soie, pour les racines profondes de la culture japonaise et pour l’axe des échanges culturels entre l’Orient et l’Occident. Ayant pu bénéficier de la première bourse Unesco dans le domaine des arts, j’eus la possibilité de venir étudier en Europe en 1962 et 1963. Je pus alors mener des études comparatives entre les beaux-arts de l’Orient et les arts religieux de l’Occident – la Renaissance italienne et l’art roman français – et aussi étudier l’art moderne.
J’ai alors visité plusieurs musées européens célèbres, comme le British Museum, le Louvre, ou le musée du Vatican. J’ai étudié les civilisations du continent eurasiatique en comparant les cultures de l’Orient, du Moyen-Orient et de l’Occident.
En 1968, j’ai voyagé en Inde, en Afghanistan, en Ouzbékistan et au Pakistan, réempruntant les chemins de diffusion du bouddhisme vers l’Orient et l’itinéraire suivi par Xuanzang.
Le bouddhisme est apparu en Inde aux alentours du ve siècle av. J.-C., d’où il se propagea dans différents pays asiatiques, arrivant au Japon par la péninsule coréenne en 538. Mille ans furent donc nécessaires pour que cette religion atteigne le Japon. Tant de fois j’ai repris le chemin qu’avait emprunté le bouddhisme pour se propager : de l’Inde jusqu’à la péninsule coréenne en passant par l’Asie centrale jusqu’à la Chine et, pour finir, le Japon. En Inde, cependant, l’influence des civilisations perse, hellénistique et romaine est elle aussi présente. Lorsque l’on suit les voies empruntées par le bouddhisme pour se propager vers l’Orient, une ligne de continuité entre l’Orient et les confins occidentaux du continent eurasiatique se dégage.
J’ai commencé à voyager sur cet axe d’échanges culturels multiples entre Orient et Occident connu sous le nom de Route de la Soie, et j’ai pu découvrir comment l’histoire se tissait à travers les influences culturelles réciproques entre Occident, Moyen-Orient et Extrême-Orient.
Pendant une bonne trentaine d’années, j’ai dû emprunter cet axe des échanges culturels à peu près 150 fois sur le continent eurasiatique, visitant ainsi la Corée du Sud, la Corée du Nord, la Chine, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde, la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam, le Népal, le Sri Lanka, les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël, la Turquie, l’Égypte, le Koweït, le Bahreïn, Abu Dhabi, le sultanat d’Oman, la Grèce, la Yougoslavie, l’Italie, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique et la Russie.
Je me suis rendu sur les lieux des différents berceaux de la civilisation humaine – la Mésopotamie, les vallées du Nil, de l’Indus et de la Rivière jaune –, et j’ai appris comment l’humanité avait créé les civilisations.
Au cours de mes voyages à travers l’Asie et le Moyen-Orient, j’ai eu parfois la douleur d’assister à des conflits armés entre groupes ethniques ou religieux. Nombre de monuments antiques furent détruits, non seulement par l’usure du temps, mais aussi à cause de la guerre. Des lieux et des bâtiments de grande valeur furent l’objet de pillages, dus en partie à la pauvreté, mais aussi au manque de respect pour le patrimoine culturel. L’unesco a mis au point l’élaboration de différentes listes, désignées entre autres sous les termes de Patrimoine culturel mondial et de Patrimoine naturel mondial, dans le but de protéger le patrimoine commun de l’humanité. De tels programmes agissent utilement pour préserver les trésors de civilisation du monde entier.
Cela n’a pas empêché les talibans de réduire en pièces les immenses statues en pierre du Bouddha, à Bamyan, en Afghanistan. Un grand nombre de trésors, dans ce pays, ont ainsi été détruits ou exportés illégalement.
En mai 2002, à Kaboul, l’unesco a organisé un séminaire consacré à la protection des trésors culturels en Afghanistan et à certaines propositions émises en faveur de leur conservation et/ou de leur restauration. Les pays participants ont exprimé leur soutien en faisant valoir, chaque fois, leurs points de vue respectifs. En tant qu’ambassadeur de l’unesco, j’ai moi aussi pu exprimer ma position sur ce sujet.
J’ai en particulier plaidé pour l’inscription des Bouddhas de Bamyan et des grottes avoisinantes au registre des biens du Patrimoine mondial de l’unesco, afin d’éviter tout forage illégal dans cette zone.
Il existe des vestiges archéologiques et des biens culturels de valeur à travers toute l’Asie et le Moyen-Orient. Mais certains pays n’ont pas les moyens permettant de conserver ces trésors ni de les inscrire au registre de l’unesco. J’espère sincèrement que d’autres pays franchiront le pas et demanderont l’inscription au registre de l’unesco de ces trésors culturels de l’humanité, qu’ils le feront au nom de ces pays plus pauvres tout en respectant leur droit de souveraineté.
L’expérience que j’ai vécue lorsque la bombe atomique fut lâchée sur Hiroshima fit naître en moi un fervent désir de militer pour la paix par le respect des cultures. En parlant ainsi, je ne veux pas dire que les biens culturels doivent être protégés comme de simples objets, sans tenir compte des problèmes humains. Les populations des pays ravagés par la guerre ont été meurtries et appauvries par des conflits internes. Nous leur devons également une assistance humanitaire, à la fois spirituelle et matérielle, dans l’esprit d’une « Croix-Rouge culturelle ».
En tant qu’ambassadeur de l’unesco, j’ai plaidé jadis en faveur de la protection du temple-grotte de Dunhuang en Chine, et du complexe funéraire d’Angkor Vat au Cambodge. Aujourd’hui, je mène une campagne afin que soient inscrites au Patrimoine mondial de l’unesco les peintures murales du tombeau de Kokuryo, en Corée du Nord.
J’espère que les relations diplomatiques entre le Japon et la République populaire démocratique de Corée pourront reprendre sans heurts, et pacifiquement, grâce aux échanges culturels. Un succès dans ce domaine, j’en suis convaincu, devrait amener la paix dans toute la région de l’Asie orientale.
J’ai également réussi à convaincre les états-majors de l’unesco afin qu’ils reconnaissent au titre de « réfugiés culturels » tous les biens dérobés puis exportés illégalement d’Afghanistan, comme les trésors du musée des Beaux-Arts de Kaboul ou les peintures murales de la vallée de Bamyan. J’ai pris la charge de veiller sur ces biens culturels qui se sont retrouvés au Japon, en mettant sous bonne garde plus d’une centaine de ces trésors. Je les restituerai à l’Afghanistan lorsque la situation politique sera stabilisée dans ce pays et que le musée des Beaux-Arts de Kaboul sera reconstruit.
*
Mes voyages sur la Route des échanges culturels entre Orient et Occident m’ont beaucoup appris. C’est au cours de ces différentes expéditions que l’idée m’est venue de coopérer pour la protection des biens culturels et de fonder une « Croix-Rouge culturelle ». Chaque fois la Route de la Soie m’a servi de modèle. Pour moi, ce Vénérable Chemin reliant l’Orient à l’Occident incarne réellement l’esprit de l’Unesco.
Traduit de l’anglais par Thierry Loisel.
 
NOTES
 
[*]Ikuo Hirayama : né à Setoda en 1930. Il est entré à l’École des Beaux-Arts de Tokyo en 1947 pour étudier le Nihon-ga ; a ensuite travaillé comme assistant sous la direction du célèbre peintre Seison Maeda. En 1989, il est devenu président de l’Université Nationale de Tokyo pour les Beaux-Arts et la Musique. Depuis le milieu des années 60, il a commencé à visiter des sites sur la Route de la Soie, et ses travaux ultérieurs ont reflété son intérêt croissant concernant l’expansion vers l’Orient du bouddhisme, qui suivait cette ancienne route. Il est à l’origine, en 1988, de la Fondation de l’Héritage Culturel Mondial. Le Musée d’Art Ikuo Hirayama s’est ouvert dans sa ville natale de la préfecture d’Hiroshima en avril 1997.
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