2002
Diogène
Libres propos
Pour dissocier l’Islam de l’extrémisme
Abdurrahman Wahid
[*]
(Indonésie.)
Il y a deux grands défis que nous devons relever dans le domaine de la réforme de l’éducation si nous voulons que la société musulmane réponde de façon significative à la menace du terrorisme
[1].
La plupart des musulmans sont fortement opposés aux actes de violence, sous une quelconque forme, entrepris au nom de la religion. Par conséquent, c’est une blessure pour nous de voir tout le temps le nom de l’islam, « la religion de la paix », associé au terrorisme international.
Cependant, en tant que musulmans, nous devons affronter la réalité, car si nous manquons de relever les défis qui nous sont lancés, nous allons toujours être accusés de cacher des terroristes – sans aucun rapport avec la vérité que pourraient contenir ces accusations généralisées. Si, toutefois, nous nous préparons sérieusement à relever ces deux défis, les gens comme Oussama Ben Laden trouveront de moins en moins de réconfort ou de soutien dans la société musulmane.
Il est triste de constater qu’en ce moment nous avons dans le monde musulman des groupes qui justifient la violence au titre d’une défense de l’islam contre la tyrannie de l’Occident barbare. Nous devons retirer à jamais ce genre de pensée qui justifie des assertions aussi puériles, afin que ceux qui préconisent le terrorisme ne puissent pas trouver de refuge dans nos communautés.
Le premier défi est le besoin urgent de développer une nouvelle approche de la compréhension du droit musulman.
Aujourd’hui, les approches canoniques formelles de la loi islamique nous lèguent un certain nombre de problèmes épineux non résolus. Par exemple, selon l’interprétation formaliste de la loi islamique, lorsqu’un musulman se convertit à une autre foi que l’islam, en embrassant une autre foi, il sera coupable d’apostasie, ce qui selon l’interprétation étroite de la loi islamique, le rend passible de la peine de mort. Il est clair qu’une telle compréhension de la loi islamique pose, pour rester dans l’euphémisme, quelques problèmes. Appliquée de manière rigide, cette loi voudrait condamner à mort des dizaines de millions de gens qui sont passés de l’islam au christianisme.
Il est clair qu’ici quelque chose ne va pas bien. Surtout lorsque l’on pense que les nations musulmanes à travers le monde ont ratifié la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’un des éléments essentiels est le droit à la liberté de croyance et de conscience. Il va sans dire que nous devons nous occuper immédiatement de ces contradictions apparentes entre notre compréhension de la loi islamique et les valeurs universelles que non seulement nous assumons, mais que nous proclamons également comme se trouvant au cÅ“ur de notre foi.
Si nous n’arrivons pas à y trouver une solution, dans nos institutions d’enseignement supérieur et dans nos discours théologiques, nous nous condamnons à être piégés dans un état de développement infantile, et à attendre, en tant que musulmans, qu’arrive la maturité requise de nous par les principes de base de notre foi.
Le laisser-aller à ce sujet produira chez nous un écart croissant entre, d’un côté, les dirigeants ayant reçu une éducation islamique classique, et, de l’autre côté, la masse de ceux qui sont dirigés. Une telle tension fondamentale est très malsaine et il est grand temps que nous relevions honnêtement le défi qui se présente à nous.
Le deuxième défi que nous devons affronter se trouve dans le domaine de l’éducation générale.
Nous faisons face à une approche dangereusement schizophrène de l’éducation de nos jeunes. Actuellement, des dizaines de milliers d’étudiants musulmans, la plupart arrivant des nations en développement appauvries qui forment le tronc du monde islamique, sont envoyés à l’étranger pour étudier dans des sociétés à technologie plus avancée afin de pouvoir, revenus chez eux, appliquer dans leurs sociétés la compréhension de la science et de la technologie du monde moderne.
Il se trouve ainsi que des milliers de jeunes musulmans des nations en développement, telles que l’Indonésie, arrivent à la maturité en étudiant comme des étrangers dans des pays lointains. Leur éducation leur procure des connaissances technologiques et scientifiques modernes, mais il leur appartient, évidemment, de réconcilier ce savoir nouvellement acquis avec la foi qu’ils commencent à sentir de plus en plus, en tant qu’étudiants étrangers en Occident, comme la base de leur identité.
Parce qu’ils n’ont pas été formés à travers les nombreuses disciplines du cursus universitaire islamique, ils prennent l’habitude de réfléchir à leur foi de la même façon que lorsqu’ils appliquent les simples modèles et formules faisant l’objet des études d’ingénieur ou d’autres sciences appliquées. Les étudiants des humanités sont plutôt favorisés lorsqu’il leur arrive de réfléchir à la place de l’islam dans le monde moderne. Mais seule une infime minorité de jeunes musulmans des pays en développement ont la chance de suivre les cours de sciences humaines des universités occidentales.
Ceci peut paraître bénin, mais a des implications à longue portée. Abandonnés à eux-mêmes, ces futurs dirigeants des sociétés musulmanes vont appliquer les mêmes principes intellectuels que ceux qu’ils ont appris à l’école pour comprendre la place de l’islam dans la société moderne.
Un grand nombre d’entre eux vont suivre une voie habituelle, en empruntant une approche plus ou moins littérale des sources textuelles de l’islam : le Coran et les traditions du Prophète, connues sous le nom de Hadith.
En sortant quelques versets de leur contexte, ils cherchent à trouver des réponses aux défis posés à la société musulmane d’aujourd’hui. Il en résulte qu’ils utilisent ces textes d’une manière littérale et réductionniste sans pouvoir assumer ou même sans se rendre compte de la tâche subtilement nuancée de l’interprétation qui leur est demandée s’ils ont à comprendre comment les documents des viie et viiie siècles, provenant du monde étranger de la société tribale arabe nomadisant dans les déserts de sable, doivent être appliqués correctement au monde très différent où nous vivons aujourd’hui.
L’analyse des problèmes d’une manière réductionniste et rigoureuse, par l’application de simples formules, peut convenir à l’édification d’un pont ou même d’un gratte-ciel, mais ceci est une image trop peu appropriée et adéquate de la tâche impérieuse de construire une société musulmane moderne.
Malheureusement, et sans vraiment le souhaiter, nous traitons nos meilleurs jeunes et les éduquons de telle sorte que, confrontés à l’aliénation, la solitude et la recherche de leur identité, il leur est impossible d’approcher la foi avec la sophistication intellectuelle demandée par le monde moderne.
Jusqu’à ce que nous définissions un système d’éducation globale pour nos jeunes et que nous répondions à la nature des défis intellectuels qu’ils affrontent, nous nous condamnons involontairement nous-mêmes à un combat sans fin contre les forces du plus violent radicalisme, que nous regardons comme un corps étranger dans notre religion.
Traduit de l’anglais par Daniel Arapu.
[*]
Abdurrahman
Wahid : savant des religions, il est né à Denanyar, Jombang, Java de l’Est, le 4 Août 1940. Il a fait ses études aux universités du Caire et Bagdad. Il a fondé son propre parti politique, le National Awakening Party (PKB), pour disputer les élections de 1999. En octobre 1999, Wahid a battu Megawati Sukarnoputri et est devenu le quatrième président de la République d’Indonésie. Avant de devenir président, il a été le secrétaire de la plus importante organisation musulmane de l’Indonésie,
Nahdlatul Ulama, qui compte environ trente millions de membres. Leader modéré, il soutient un État indonésien laïque, et favorise la tolérance sociale. Le président Wahid est presque aveugle, et a une santé fragile. Il a été récemment remplacé à la présidence par Megawati Sukarnoputri.
[1]
Ce texte reproduit l’intervention de l’auteur lors d’une conférence contre le terrorisme à Séoul le 10 avril 2002. Il a été publié en anglais dans le journal
The Age, Melbourne, à cette date.