2002
Diogène
Libres propos
Prélude au dialogue dans la pensée religieuse de Rumi
Ahmad Jalali
[*]
(Président de la Conférence Générale de l’UNESCO, Paris.)
Pendant le long cheminement de la civilisation humaine, la religion a privilégié le développement des valeurs de respect d’autrui, de tolérance, de paix et de culture pacifique. Malheureusement, en même temps, la pratique religieuse a joué également le rôle opposé pendant certaines périodes de l’histoire. Il est donc important de chercher comment et jusqu’à quel point la foi religieuse, ou plus précisément, les paradigmes religieux, ont été et sont prêts à éduquer leurs croyants dans le système de valeurs que nous venons de mentionner et comment ils feront pour y arriver. Comment la religion peut-elle nous fournir une ambiance et un paradigme à l’intérieur desquels nous puissions créer une atmosphère de dialogue entre les différents systèmes de valeurs ? Je vais essayer dans ce bref article de chercher la lumière sur ce point en m’inspirant des enseignements du grand mystique et poète persan, Mowlanâ Jalaluddin Rumi.
Si nous réduisons cette pensée religieuse à son noyau théologique, alors il devient plutôt difficile de penser à un dialogue authentique entre les religions, car un noyau théologique inclut forcément des dogmes. Peut-on établir un quelconque dialogue sur la base des dogmes ? Même s’il apparaît que le royaume des dogmes se trouve au-delà du royaume du dialogue, il est tout à fait licite de penser à un dialogue dans le royaume de la culture religieuse ou dans le domaine de la civilisation religieuse. Les religions, en leur signification théologique, sont des entités divines, mais ce que nous considérons comme notre culture religieuse est cette atmosphère du monde d’ici-bas qui, jusqu’à un certain degré, conduit et contrôle notre comportement.
La religion, qui est arrivée à nous par révélation, existe comme une vérité divine, comme une entité divine indépendante de notre perception, aux cieux, dans la conscience de Dieu ou selon toutes les autres descriptions possibles. Néanmoins, notre compréhension de la religion – ou pour mieux dire de notre monde ou modèle religieux – n’appartient pas à/n’exprime pas nécessairement le royaume de la divinité et de la vérité. Elle se trouve dans le royaume de notre intelligence et de notre perception. Il s’agit d’un produit humain, d’une entité terrestre, même si, bien sûr, un peu inspiré par ce que nous avons reçu des prophètes, et c’est pourquoi nous sommes en état de dialoguer sur ce sujet.
En prenant le concept de Dieu comme le centre de la croyance religieuse en général, je voudrais illustrer ce point par un exemple. Supposons que nous demandions à un poisson qui est né dans la mer et qui a toujours vécu dans la profondeur de l’eau : « Qu’est-ce que l’eau ? » ; un poisson honnête répondrait : « Je ne sais pas ce qu’est l’eau ? Qu’est-ce que vous entendez par ce mot ? », puisqu’il y est né et a grandi sans jamais quitter son milieu. Le seul moyen pour qu’un poisson puisse comprendre la nature de l’eau, est de le sortir de la mer, le poser sur le rivage et lui dire : « Voici l’eau, c’est ce que tu as quitté » avant de l’y remettre. Il n’y a pas d’autre moyen pour faire comprendre au poisson le sens de notre question. En utilisant cette métaphore, nous pouvons dire que Dieu est la mer de l’existence sans aucun rivage, de sorte que nous ne pouvons retirer personne de cette mer pour pouvoir lui enseigner ce que Dieu est. Nous sommes entourés par cette réalité existentielle où le message principal de la religion – au moins dans l’islam, qui est la religion que je connais le mieux – est : nous ne savons pas. Un dieu qui est englobé par notre connaissance est notre créature, et non notre créateur. Et, dans ce sens, en proclamant notre accès à la vérité absolue, nous nous référons en fait à notre vérité, fabriquée par l’homme, qui n’a pas de rapport existentiel et nécessaire avec le royaume du sacré.
Après ce long avant-propos, pouvons-nous penser que le fait d’être religieux nous donnera une légitimité à proclamer la vérité ? Pouvons-nous nous instituer comme représentants de la vérité, ou bien du fait d’être des religieux, nous allons choisir de proclamer que nous ne connaissons pas la vérité ? Comme l’histoire de la pensée religieuse nous le dit – par exemple dans le cas de l’Islam – une interprétation puissante et déterminante suggère la notion que nous ne connaissons pas la vérité, que nous ne sommes pas les détenteurs absolus de la vérité, et ne pouvons pas l’être ; nous ne pouvons qu’être embrassés par la vérité et rester près d’elle, mais sans jamais la posséder. Nous sommes entourés par Dieu, mais nous ne pouvons pas affirmer que nous le possédons. Comment pouvons-nous Le représenter ? C’est une interprétation du message des religions le long de leur histoire.
Je voudrais fournir un exemple de cette attitude envers la compréhension religieuse dans l’histoire de mon propre pays. Je suis né dans une petite ville au nord de l’Iran central, à côté de laquelle (10 minutes en voiture) il y a un village appelé Kharaqan où est enterré le célèbre persan et islamique Abul-Hassan Kharaqani. Il fut un savant religieux renommé et un saint. L’endroit où il est enterré était sa maison. Pendant mon enfance, nous avions l’habitude d’entreprendre des pèlerinages auprès de son tombeau. À l’entrée du mausolée est inscrite une phrase prononcée il y a mille ans : « Quiconque entre dans cette demeure, donnez-lui du pain sans lui demander sa foi, car pour celui qui a mérité que Dieu lui accorde la vie, le pain de Abul-Hassan n’est assurément que peu de chose
[1]. »
À l’école primaire, nous avions également dans notre livre de lectures un poème du grand poète persan Jalaluddin Mowlavi Rumi, racontant l’histoire d’un prophète qui rencontra un berger. Dans ce récit, Mowlanâ ne se réfère certainement pas à un événement historique et ne considère pas non plus le prophète comme un personnage historique ; il a choisi plutôt le contexte du récit pour introduire ses propres idées en utilisant l’artifice littéraire du dialogue entre un prophète et un simple berger illettré. Ainsi, même s’il commence apparemment par citer un prophète, il ne fait qu’utiliser le contexte du récit pour y inclure des éléments de sa compréhension de l’enseignement de l’islam, en sautant pendant le cours du récit à un autre concept, puis revenant au point de départ, pour s’appuyer sur une position permettant de parler du sujet depuis un nouveau point de vue. Pour lui, tant qu’il est question de l’essence du message divin, la différence historique entre tous les prophètes s’évanouit.
Le récit parle d’un prophète rencontrant sur son chemin un berger, qui disait : « Ô Dieu qui choisis celui que Tu veux, où es-Tu, pour devenir Ton serviteur et coudre Tes chaussures et peigner Tes cheveux ? Car je peux laver Tes linges et tuer Tes poux et T’apporter du lait ; pour que je puisse baiser Ta petite main et frotter Ton petit pied, et que lors d’aller au lit je balaye Ta petite chambre, Ô Toi, à qui toutes mes chèvres sont données en sacrifice, Ô Toi en souvenir de qui s’élèvent mes cris d’aïe et d’ah ! »
Le berger offrait de tout son cÅ“ur le meilleur de ce qu’il possédait. Ses chèvres étaient tout pour lui ; les mots aïe et ah, même si dépourvus d’un sens littéral, exprimaient sincèrement ses sentiments purs et forts.
Ainsi, il prononçait à sa façon des paroles inconsidérées, en contradiction avec tous les modes théologiques permis pour s’adresser à Dieu, en ignorant tous les attributs divins théologiquement admis, et en brisant toutes les conventions établies par les clercs pour s’adresser à Dieu Tout-puissant.
Et le prophète, en assumant sa position de gardien officiel de la religion, et en se considérant de même le protecteur théologique de la foi, a demandé, « Dis, toi, à qui ceci est-il adressé ? » Le berger a répondu simplement et en toute honnêteté, « À Celui qui nous a créés ; par Lequel cette terre et ce ciel sont devenus visibles. »
« Hélas ! », dit le prophète, « tu es devenu un ignorant ; non seulement as-tu manqué ton devoir de devenir un croyant, mais de plus tu es devenu un infidèle. C’est quoi ce blasphème et cette déraison ? Couds-toi les lèvres! La puanteur de ton blasphème a rendu tout le monde irrespirable ; ton blasphème a transformé en haillons la robe de soie de la religion. Les chaussures et les chaussettes sont adaptées à une basse créature matérielle comme toi, mais comment de telles choses conviendraient-elles au Tout-puissant qui est l’Être Suprême, la source de toute existence ? Tu ne comprends donc pas tes limites ? Comment oses-tu transgresser tes misérables frontières en exposant tes besoins à Celui qui dépasse tous les besoins ? Les besoins proviennent de Lui ; ce n’est pas Lui qui est sujet à un quelconque besoin. Tu n’as rien compris à Son sujet et donc tu n’as même pas le droit de Lui parler. Ainsi, si ces paroles n’arrêtent pas de sortir de ta gorge, un grand feu viendra pour embraser tout le monde. Et même, le feu est déjà arrivé à toi, car sinon pourquoi tant de fumée vient de ton côté ? Ceci veut dire que ton âme est déjà devenue noire et ton esprit a été rejeté par Dieu.
Sais-tu qu’Il embrasse la totalité de la création ? Si tu le sais, comment oses-tu parler avec tant de familiarité ? Considère tes limites et mesure ton niveau. Tu as fait venir le feu sur toi à cause de ces excès déplacés et périlleux. Tu manques réellement d’esprit ; et en vérité, l’amitié d’un homme sans esprit est une inimitié. Tu es réellement l’ennemi de Dieu, en osant un mépris total de Sa présence toute-puissante par l’offre de services si vils. À qui t’es-tu adressé ? À ton oncle ou à ton cousin ? Est-ce que le corps et ses besoins appartiennent aux attributs du Seigneur de gloire ? Ne sais-tu pas que seuls ceux qui croissent doivent boire du lait ? Ne sais-tu pas que seuls ceux qui ont des pieds ont besoin de chaussures ? Est-ce que cette image de Lui n’est pas blasphématoire ? Ton discours est plein de folie non seulement par rapport à Dieu, mais même concernant un de Ses serviteurs, car il provoquera un malaise dans l’esprit et assombrira le c
Å“ur. Ne sais-tu pas que chaque mot a sa place prévue à l’avance ? Ne comprends-tu pas que pour nous, avoir des mains et des pieds est un don qui nous a été accordé, et que les embrasser et frotter sont des formes de louange qui nous concernent ; mais que, par contre, en rapport avec la transcendance de Dieu, ce genre de termes sont une dérive pour Son royaume sacré ? Plutôt, les mots qu’il faudrait lui adresser sont : «
Il n’engendre pas, et n’est pas engendré
[2] », car Il est le créateur de tous ceux qui ont engendré et de tous ceux qui ont été engendrés. Le concept de naissance est approprié pour toute chose qui a été créée, mais ce qui est né se trouve de ce côté du fleuve de l’existence, qui est le monde du devenir et du déclin et qui est de ce fait méprisable : tout ce qui a été produit demande certainement un Créateur… » Selon le récit de Rumi, le prophète a continué d’accabler et de condamner le berger, en lui adressant des prêches remplis de termes d’une grande complexité théologique et philosophique. Le sincère berger, déchirant son habit et poussant un soupir, a dit en pleine stupéfaction et à sa façon simple et naturelle : « Ô, vous avez fermé ma bouche et mon âme se trouve brûlée par le repentir. » Puis, il prit vite la direction du désert en suivant son chemin.
* * * *
Le récit continue en affirmant qu’après cette conversation, une révélation est arrivée au prophète de Dieu : « Tu as séparé Mon serviteur de Moi. En tant que prophète, ta mission était d’unir, et non de séparer ! Partout où c’est possible, ne sois jamais un facteur de séparation : car parmi toutes les choses, celle qui Me déplaît le plus est le divorce (la séparation)
[3]. J’ai conféré à chacun une façon d’agir particulière : chacun détient sa forme d’expression. Lui, ne mérite que des louanges, tandis que toi ne mérites que le blâme : miel pour lui et poison pour toi. Je suis indépendant de toute forme de pureté et d’impureté, de toute lenteur ou hâte apportée à Mon culte. Je n’ai pas ordonné le culte divin pour en tirer un quelconque profit ; non, c’était plutôt une largesse accordée à Mes serviteurs. Chez les Hindous, la langue d’Inde est à l’honneur; dans le Sind c’est la langue locale qui est honorée. Je ne suis pas sanctifié pour Ma propre glorification ; ce sont eux qui deviennent sanctifiés, purs et radieux comme s’ils étaient recouverts de perles. Je ne regarde ni la langue, ni la parole ; ce que je veux regarder est l’esprit intérieur et l’état des sentiments. Allumez un feu d’amour dans votre âme et brûlez toute pensée et expression à jamais ! Ô prophète, ceux qui suivent les convenances sont d’une sorte, mais ceux dont les âmes et les esprits brûlent d’amour sont d’une autre ».
« Chez les amants, il y a un incendie qui les consume à tout moment. Si l’amant ne parle pas bien, ne le jugez pas mal, car la faute qu’il a commise est cent fois meilleure que les bonnes actions d’un autre. À l’intérieur de la Ka’ba, la règle de la qibla n’existe pas : qu’est-ce que cela fait si le plongeur n’a pas de chaussures à glace ? Ne cherchez pas de conseil rationnel auprès d’un fou d’amour : pourquoi choisissez-vous ceux dont les habits sont mis en pièces pour être raccommodés ? La religion de l’Amour se distingue de toutes les autres : pour les amants, la seule religion et la croyance est Dieu. Si le rubis n’a pas un sceau gravé sur lui, il n’y a pas de mal : dans la mer de tristesse l’Amour n’est pas triste ».
C’est après cette conversation que, selon Rumi, Dieu a caché au fond de son cÅ“ur des mystères prophétiques ineffables. Des mots ont inondé son cÅ“ur : la vision et la parole s’y trouvaient entremêlées. Rumi poursuit en disant que dévoiler plus cette histoire ce serait folie de sa part, car notre compréhension étant dépassée, nous pourrions perdre l’esprit, et que la continuation de l’écriture coûterait de nombreux pinceaux.
Le récit nous dit que lorsque le prophète a entendu ces reproches de Dieu, il a couru dans le désert à la recherche du berger. Il s’est précipité sur les traces de l’homme qui s’était échappé affolé, en faisant voler en trombe le sable du désert. Enfin, le fuyard a été aperçu et attrapé ; le donneur de bonnes nouvelles lui a dit : « Une permission a été accordée par Dieu. Ne cherche ni règle ni mode de culte et dis tout ce qui arrive dans ton cÅ“ur endolori. Ton (soi-disant) blasphème est la vraie religion, et ta religion est la lumière de l’esprit : tu es sauvé, et à travers toi tout un monde est sauvé. Ô, toi qui es sauvé par Dieu, fais tout ce qu’Il veut, va, délie ta langue, sans faire attention à ce que tu dis ».
Le berger a dit, « Ô prophète, je suis passé au-delà de tout ceci, car maintenant je baigne dans le sang de mon c
Å“ur. Mon voyage de l’autre côté a pris cent mille ans. Vous avez claqué le fouet et mon cheval fut effrayé, car d’un seul bond il est passé au-delà du ciel. Que la Divine Nature puisse s’accorder à ma nature humaine…
[4] ».
Ceci est une version abrégée du récit que nous lisions dans nos livres d’école lorsque nous avions neuf ans. Une telle compréhension de la religion appelle évidemment au dialogue, car dans chaque dialogue nous devons supposer une certaine connaissance de la vérité chez l’« autre », de même qu’une certaine contribution de sa part, sinon le dialogue n’aurait pas de sens.
Aujourd’hui, en dépit de l’existence de systèmes développés d’éducation et des grands progrès dans les technologies des communications et des informations partout dans le monde, des millions de gens restent enfermés dans des labyrinthes de soupçon, méfiance et haine longtemps accumulée, et n’arrivent donc pas à adhérer à l’efficacité de la culture du dialogue, avec la splendide diversité créatrice pouvant se produire. Actuellement, nous sommes témoins de l’étendue du désastre qu’un échec de compréhension pourrait produire. La situation du monde me rappelle une autre histoire citée par Rumi, L’Éléphant et la Maison obscure, qui se retrouve également dans d’autres formes dans les légendes hindoues et bouddhistes et même dans les cultures des pays plus reculés de l’Asie.
Le récit nous raconte qu’un éléphant avait été exposé dans une maison obscure par certains Hindous. Afin de le voir, une grande troupe de gens est allée dans cette obscurité. Comme la vue par l’Å“il y était impossible, chacun essaya de toucher dans le noir avec la paume de sa main. La main de quelqu’un a touché sa trompe : il dit, « Cette créature ressemble à un tuyau. » La main d’un autre a touché une oreille : celui-ci a pensé à un éventail. Encore un autre qui a touché une patte a dit, « Je pense que l’éléphant ressemble à un pilier. » Enfin, le dernier a mis sa main sur le dos et dit : « En vérité, cet éléphant ressemble à un trône. »
De la même façon, lorsque quelqu’un entendait parler d’une description de l’éléphant, il l’interprétait seulement en fonction de la partie qu’il avait pu toucher. Ils ont commencé à se contredire l’un l’autre. En dépit de ce total désaccord, ils n’étaient pas réellement des ennemis ; le problème était plutôt que l’éléphant dans sa totalité dépassait largement la capacité de la paume, le seul instrument sur lequel ils se basaient pour le percevoir.
Quelle serait la solution ? Aussi longtemps que les ténèbres demeurent, nous ne pouvons pas remplacer le problème par l’harmonie et la solidarité. Rumi suggère que « S’il y avait une lumière dans la main de chacun, la différence serait au-delà des mots. L’Å“il de la perception par les sens n’est que la paume de la main : la paume ne peut pas atteindre l’ensemble qu’est l’éléphant. L’Å“il de la Mer est une chose et l’écume une autre : oubliez l’écume et regardez avec l’Å“il de la Mer. Jour et nuit, l’écume nous arrive de la Mer : vous observez l’écume, mais non la mer. C’est étonnant ! »
Nous nous jetons les uns contre les autres, comme des bateaux : nos yeux sont obscurcis, même si nous nous trouvons en eau claire. Ô toi, qui as dormi dans le bateau du corps, tu as vu l’eau, mais regarde maintenant l’Eau de l’eau. L’eau possède une Eau qui la meut ; l’esprit possède un Esprit qui l’appelle
[5] ».
Comment chaque religion et culture perçoit la vérité et les valeurs qui soutiennent sa propre société est le fait le plus précieux pour cette culture et a un sens absolu à l’intérieur de ses frontières. Mais ceci ne veut pas dire que les autres parties de l’éléphant ne sont pas réelles. À cet âge de communication globale et d’interpénétration des idées religieuses et culturelles, il est essentiel d’avoir une vue totale de l’anatomie de l’éléphant, tout en restant attachés à la partie que nous avons identifiée, dans le cadre de notre culture particulière.
Pour Rumi, plus nous nous éloignons du vrai centre de la foi religieuse, plus les différences et les controverses font leur apparition. Les directions différentes de Sud, Nord, Est et Ouest n’apparaissent que lorsque nous sommes loin du Soleil. Pour faire disparaître ces directions et ces concepts, nous devrions nous diriger vers le Soleil. « Nous n’allons pas vers l’Est et vers l’Ouest, mais plutôt nous voyageons sans cesse vers le Soleil
[6] » « L’aile de cet oiseau dont le chant apporte la joie est en dehors de l’Orient et de l’Occident
[7] » Ceci rappelle un verset coranique qui dit : « Le levant et le couchant sont à Dieu. Où que vous vous tourniez là est la face de Dieu
[8]»
Je me rappelle encore qu’à la même époque un promoteur du colonialisme européen, Rudyard Kipling, écrivait dans ses poèmes : « Ô, l’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident, qui jamais ne pourront se rencontrer » ; cependant, un autre poète européen, Goethe, dans son Diwân Oriental-Occidental a tracé ces lignes: « À Dieu appartient l’Orient ! À Dieu appartient l’Occident ! Les terres du Nord comme celles du Sud reposent en paix dans ses mains ».
Pour le grand poète Goethe, l’Orient et l’Occident n’étaient pas deux régions géographiques distinctes, mais plutôt deux pôles du monde spirituel et culturel ; on doit comprendre l’un pour arriver à la compréhension de l’autre. Il ne s’agit pas simplement d’une curiosité concernant la culture de l’autre, mais plutôt d’une nécessité dont dépend notre voie dans le futur.
Pour chercher le noyau des enseignements religieux et pour éviter de se perdre dans les orientations divergentes créées par la complexité des discussions théologiques et jurisprudentielles, Rumi nous encourage, comme nous l’avons vu dans son exemple du récit précédent, à supprimer la divergence entre directions et à courir vers le Soleil, vers la Ka’ba car « à l’intérieur de la Ka’ba la règle de la qibla n’existe pas » Nous savons que les musulmans font leurs prières journalières en se tournant vers la Ka’ba, qibla, et donc si un musulman est à l’intérieur de la Ka’ba elle-même, il n’est pas nécessaire de choisir une direction. À l’intérieur de la Ka’ba, la notion de « direction » n’a pas de sens.
Pour Rumi l’« art de l’écoute » est la condition primordiale nécessaire pour arriver à entendre la voix de l’Univers en tant que tout, ce qui est le but transcendantal de la religion
[9].
Pour pratiquer l’art de l’écoute, qui à son tour finira dans l’art de la pensée, l’ouverture est requise par sa propre nature. C’est en pratiquant l’art de l’écoute, surtout lorsque nous arrivons au royaume de nos croyances et de nos systèmes et valeurs, que nous pouvons découvrir de nouvelles couches de signification dans le domaine de nos valeurs. Ceci introduira une évolution dans notre paradigme de compréhension, en transformant même nos orientations supposées contradictoires en une manifestation harmonieuse de compréhension, un ensemble harmonieux de valeurs et de croyances, à la place d’un ensemble d’éléments de foi isolés.
Nous pouvons trouver assurément de forts appuis dans l’enseignement religieux pour étudier l’art de l’écoute et l’art de la pensée, comme on peut le voir dans un exemple du Coran: « Donne la bonne nouvelle à mes serviteurs, qui obéissent à ce qui est dit et poursuivent dans la meilleure voie ; en vérité ce sont ceux que Dieu a guidés et ceux qui détiennent la connaissance
[10]. » Un autre verset coranique affirme que ceux qui recevront la punition au Jour du Jugement diront : « Si nous avions entendu ou compris, nous ne serions pas les hôtes du brasier
[11]. »
À travers l’art de l’écoute nous pouvons franchir les distances qui ne sont créées que par nos illusions, qui à leur tour ne sont dues qu’à notre ignorance du langage utilisé par l’autre pour comprendre et pour vivre. « […] l’incompréhension mutuelle des peuples a toujours été, au cours de l’histoire, à l’origine de la suspicion et de la méfiance entre nations, par où leur désaccords ont trop souvent dégénéré en guerre […]
[12]. »
Rumi n’accepte pas que l’« art de l’écoute » se base simplement sur la compréhension de la parole et de la langue de l’autre ; il nous invite plutôt à écouter, mutuellement, nos c
Å“urs : « Parler la même langue est une forme de parenté et d’affinité : un homme, lorsqu’il se trouve avec ceux à qui il ne peut pas faire confiance, est comme un prisonnier enchaîné. Oh, combien sont les Indiens et les Turcs qui parlent la même langue, oh, combien de couples de Turcs sont comme des étrangers l’un à l’autre. Donc, la langue de la compréhension réciproque est réellement différente : être un seul dans le c
Å“ur c’est mieux que d’être unis par la langue. Sans parole et sans signe ou parchemin, des centaines de milliers d’interprètes s’élèvent dans le c
œur
[13]. »
Il décide de rejeter mots, sons et paroles au royaume de la confusion, car sans ces trois-là il peut converser avec son vrai amour, l’univers
[14]. Il trouve la vraie individualité dans la non-individualité, et passe donc de son individualité à la non-individualité.
[15]
Rumi hait les murs et aime les déserts, car ils sont dépourvus de frontières. Il nous enseigne que « la lumière unique du soleil dans le ciel devient une centaine de lumières dans les cours de nos maisons. Mais, si les murs sont enlevés, il n’y aura plus qu’une seule lumière
[16]. »
Je voudrais finir cette très brève introduction à la compréhension de sa foi, l’islam, par un écho venant de lui-même : il y a un champ, loin au-delà des idées de mal-faire et de bien-faire. Je vous retrouverai là. Lorsque l’âme se repose dans ce pré, l’univers a une telle plénitude que cela dépasse les mots. Les idées, la langue et même l’expression « l’un l’autre » n’ont plus aucun sens.
[*]
Ahmad
Jalali : né an 1949 en Iran ; études, entre autres, de philosophie (doctorat de philosophie politique à Oxford). A enseigné à Téhéran, Manchester, Oxford, etc. Parmi ses nombreux postes de responsabilité, il est depuis 1997 Ambassadeur et Délégué permanent de la République Islamique d’Iran auprès de l’
unesco et aussi, depuis 1999, représentant de l’Iran auprès du conseil exécutif de l’
unesco. Il a publié de nombreux ouvrages dans le domaine des mathématiques, parmi lesquels
Sets and Real Numbers,
Methods of Integration,
Complex Numbers,
Differential Equations, ainsi que plusieurs articles dans des livres et revues sur des sujets variés : L’Europe vers l’unité, Spéculations sur le dialogue ente civilisations, Besoins séculaires et croyances sacrées.
[1]
Voir le préambule de Abul-Hassan
Kharaqani,
Noor al-uloom, édité par Abd Al-Rafie
Haqiqat, Téhéran, Offset Publisher 1984 ; voir également Bastani
Parizi,
Hemaseh-ye Kavir, p. 404..
[2]
Le troisième verset de la sourate 112 (l’Unicité) du
Coran (traduction Jean Grosjean, Paris, Ph.
Lebaud (éd.) 1979).
[3]
Cette sentence fait référence à un
hadith du Prophète qui déclare : « Ce que j’aime le plus parmi les choses créées par Dieu sur cette terre est de rendre la liberté à un esclave, et la chose que je hais le plus parmi les choses créées par Dieu sur cette terre est le divorce. »
[4]
Jalaluddin
Rumi,
Mathnavi Manavi, Deuxième Livre, p. 105-107, Kolaleh-Khavar (Ramezani) Téhéran, éd., Padideh Publisher 1987. En français, voir
Le Mesnevi, 150 contes soufis, Paris, Albin Michel 1988.
[5]
Mathnavi Manavi, Troisième Livre, p. 157.
[6]
Jalaluddin
Rumi,
Divan Kabir Shams.
[7]
Mathnavi Manavi, Deuxième Livre, p. 136.
[8]
Le
Coran, chapitre
al-Baqarah (
La Vache), verset 115.
[9]
Voir, par exemple,
Mathnavi Manavi, Deuxième Livre, p. 34, ligne 32; Cinquième Livre, p. 313, ligne 17.
[10]
Le Coran, sourate
Zumar (Les Groupes), verset 18 (traduction libre).
[11]
Le Coran, sourate
Al-Mulk (Le Règne), verset 10.
[12]
Préambule de l’Acte constitutif de l’UNESCO adopté à Londres le 16 novembre 1945.
[13]
Mathnavi Manavi, Premier Livre, p. 26, lignes 35-37.
[14]
Ibid., Premier Livre, p. 36, ligne 24.
[15]
Ibid., Premier Livre, p. 36, ligne 26.
[16]
Ibid., Quatrième Livre, p. 223, lignes 7-8.