2002
Diogène
Introduction
Doudou Diène
[*]
Est-Ouest : de mémoire récente et de durée courte, le clivage idéologique de la guerre froide, figure rhétorique du conflit communisme/capitalisme, ne saurait à lui seul donner raison d’une appellation plus contrôlée, celle qui appartient au monde scientifique et de la recherche historique et qui évoque, par ces termes, le vieux clivage Orient/Occident.
De la littérature à l’histoire, de l’imaginaire poétique à la recherche archéologique, cette formule a souvent recouvert le sens d’une séparation entre deux univers dont les regards réciproques sont marqués à la fois par la fascination et le rejet. Au moment où le dialogue des cultures et des civilisations s’impose comme un enjeu fondamental pour construire une paix durable, dans le contexte d’une mondialisation dont la finalité et le contenu font l’objet d’un débat critique, le temps semble venu de revisiter cette figure ancienne de la rencontre des cultures. C’est ce à quoi Diogène a souhaité consacrer cette édition, sous le titre au contenu réflexif : D’Est en Ouest – civilisations en miroir.
L’unesco, avec l’appui des États membres, et le compagnonnage de la communauté scientifique, s’est précisément attelé à cette tâche, en lançant, sur la base des acquis du vieux projet Orient/Occident, le projet d’Étude intégrale des Routes de la soie, Routes de dialogue. D`autres projets majeurs de Routes Interculturelles ont suivi, mettant en lumière la fécondité de la dialectique mouvement – rencontre – interactions, comme dynamique du dialogue des cultures : Routes de la Foi, Routes de l`esclave, Routes Al Andalus.
Désormais, grâce notamment aux acquis du Projet des Routes de la soie et de la réflexion multidisciplinaire sur l’interculturalité, les fondamentaux de la relation culturelle Est/Ouest qui commencent a émerger, mettent en lumière l’intensité des interactions culturelles plus que la réalité de deux univers séparés et antagonistes. Ces fondamentaux, particulièrement significatifs du maillage interculturel, longtemps sous-estimés par la réflexion scientifique, sont en effet : le poids de la continuité continentale de l`Eurasie, la densité dans la longue durée des contacts et des échanges, humains, économiques, technologiques, l’imbrication ancienne de la culture et de la religion. L’histoire et la culture ont donné sens et signification à la géographie. Trois leçons essentielles en découlent, de nature à éclairer, en profondeur, le débat actuel sur le dialogue des cultures. Le dialogue doit, pour être durable, porter non seulement sur la connaissance réciproque mais également sur la mise en lumière et la reconnaissance des interactions entre cultures. Le rapport entre dialogue et conflit est sur le plan culturel de nature dialectique. En d’autres termes le conflit est une étape et une condition du dialogue, dans un processus complexe et dynamique où ni l’un ni l’autre ne constituent, dans la longue durée, un acquis intangible et définitif. C’est la non prise en compte de ce rapport dialectique, de cette tension intrinsèque à toute rencontre culturelle, qui constitue la faiblesse fondamentale de la théorie du clash des civilisations de Samuel Huntington. Et, enfin, la culture doit être comprise, pour un dialogue des profondeurs dans ses trois dimensions intimement liées : l’esthétique (les créations et productions culturelles, la dimension visible du contact culturel), l’éthique (les valeurs profondes des peuples concernés, la dimension intangible de l`enracinement culturel) et le spirituel (la signification transcendantale du vécu culturel).
Ce numéro de Diogène recouvre, par les réflexions croisées, d’origines géographiques et disciplinaires différentes des auteurs, ces territoires déterminants de la relation interculturelle. La notion nouvelle et significative qui traduit le mieux la fluidité de ce qu`il faut bien appeler le mouvement culturel, est celle de profondeur culturelle qui seule permet d’éclairer et de comprendre la réalité d’un pluralisme culturel à l’Å“uvre dans l’ensemble eurasiatique. Cette profondeur, qui connote intensité et durée de la relation culturelle, est de nature a délégitimer l`enfermement identitaire, l`identité-ghetto qui est au cÅ“ur des conflits culturels meurtriers qui sont en train d`émerger dans tous les continents.
Novembre 2002.
La rédaction de Diogène remercie très vivement tous ceux qui ont aidé à la préparation de ce numéro, d’une manière ou d’une autre : Frances Albernaz, Véronique Aldebert, Dominique Arnouil, Janette Arnulf, Emmanuelle Auroi, John Baldock, Françoise Boissinot, Christian Caduc, Bhuvan Chandel, Aimée Catherine Deloche, Michel Devaux, Ornella Faracovi, Pierrette Friedman, Rosa Guerreiro, Shoreh Guilani, Basma Irshed, Klara Issak, Roberte N. Hamayon, Mariko Ikemoto, Reynaldo Harguinteguy, Sonboleh Kambouzia, Tarané Khanlari, Cristina Laje, Isabelle Moreno, Maria del Mar Palomo Escoté, Jacqueline Rastoin, Luca Maria Scarantino, Smriti Srinivas, Denis Solignac, Olzhas Sulemeinov, Ignaci Taboada, Wolfgang Wackernagel.
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Doudou
Diène : né au Sénégal en 1941. Licence en droit de l’Université de Caen, diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris ; entre en 1977 au secrétariat de l’
unesco. Directeur du Bureau de liaison avec les Nations Unies, avec les Missions permanentes et les divers départements de l’Onu à New York. Mise en
œuvre du Projet
unesco « Les Routes de la Soie » en 1987. Organise entre 1989 et 1995 cinq expéditions scientifiques internationales :
La Route du Désert, Chine 1990 ;
La Route maritime, Venise-Osaka, 1990-91 ;
La Route des Steppes, en Asie Centrale, en 1991 ;
La Route des Nomades, en Mongolie en 1992 et la
Route du Bouddhisme, au Népal en 1995. Nommé directeur de la Division des Projets interculturels en 1993, qui comprend les projets : Les Routes de la Soie, La Route de l’Esclave, Les Routes de la Foi, Les Routes d’Al-Andalous et Les Routes du Fer en Afrique. De 1997 à 2001, responsable des activités relatives au « dialogue entre traditions spirituelles et religieuses » au sein de l’Organisation. Co-auteur de l’ouvrage
Patrimoine culturel et créations contemporaines, il a dirigé, entre autres, la publication du livre
La chaîne et le lien, 1998. Il a aussi écrit de nombreux articles dans des revues et périodiques internationaux.