2002
Diogène
Indigènes au-delà de l’exotisme
Augustin Berque
[*]
(École des hautes études en sciences sociales/CNRS.)
Il est dans la nature de la terre de se trouver « toute entière étendue sous le ciel » :
hapasê hê hupo tô kosmô keimenê (Isocrate)
[1] ; et le ciel, quant à lui, détermine
le Monde. Il n’est autre en effet que
le Monde, comme Platon l’affirme dans les derniers mots du
Timée : « le Monde est né : c’est le Ciel, qui est un et seul de sa race » (
ho kosmos… gegonen heis ouranos hode monogenês ôn). Ce qui s’impose ainsi comme « un et seul de sa race » est, par nature, dominateur de ce qui lui est soumis : la terre. L’âge de la modernité venu, et aujourd’hui plus que jamais, l’Occident a effectivement soumis la Terre et ses indigènes, en leur imposant
le Monde qui est le sien. Pourtant, il est dans la nature des mondes, comme des ciels, d’être bornés par un horizon ; et il n’est de ciel, comme de monde, que soutenu par une terre. Par
la Terre, c’est-à-dire la nature. Cette certitude ancienne, cette
métaphore première est gravée en nous depuis que l’être devenant humain, se dressant les pieds sur la terre et la tête vers le ciel, a vu pour la première fois l’horizon. Comme nous l’apprend la paléoanthropologie, c’est en effet dans ce même mouvement qu’il a commencé de créer les systèmes techniques et symboliques dont devait naître l’écoumène
[2] ; et cette métaphore première qui fonda l’écoumène et ses mondes, elle n’a cessé de travailler à l’engendrement de métaphores secondes, qui par les voies de l’inconscient gouvernent l’histoire de la pensée humaine
[3] – d’Aristote lorsque, inventant la notion de sujet, il la nomma
hupokeimenon, « ce qui gît dessous » (comme la terre sous le ciel), à Heidegger lorsqu’il imagina
l’Origine de l’Å“uvre d’art comme un « litige » (
Streit) entre un monde et la terre.
Streit il y a, en effet, parce que la terre se refuse, et se retire en son intérieur, dans l’extériorisation même qui l’ouvre en un monde
[4].
I. Si l’Occident a effectivement prétendu substituer, sous le nom de modernité, le monde qui était le sien à ceux de tous les indigènes de la Terre, il a pourtant aussi engendré le relativisme culturel. Il a fallu en effet coloniser – ou peu s’en faut – toute la Terre, et y envoyer nos anthropologues, pour se rendre compte que tout peuple se considère comme celui des Humains véritables, et que l’écoumène est ainsi toujours la terre que l’on habite soi-même. Ce rapport est inaliénable ; il est inscrit dans la métaphore qui a fondé l’humanité de chacun d’entre nous, quand bien même ceux qui maîtrisent
le Monde prétendent à la qualité d’humains par excellence. La modernité s’est ainsi pétrie de l’aporie par laquelle, tout en réduisant la Terre à son propre monde, c’est-à-dire en universalisant celui-ci pour en faire
le Monde contemporain, l’Occident s’est amené lui-même a en reconnaître la singularité, voire à s’exotiser lui-même sous le regard de ses propres sciences sociales. La ruse en l’occurrence n’est pas seulement que, vue d’ailleurs (d’Orient, par exemple), cette exotisation de soi-même n’est qu’un alibi d’Occidental – comme si, en effet, l’Occident pouvait être « ailleurs » (
alibi) qu’en son propre monde ! Elle est que nos sciences sociales, en relativisant ce monde que notre histoire absolutise, en sont venues à nier la base même qui le porte comme elle porte les autres mondes humains ; base qui n’est autre que la Terre, ou la nature. Comme si l’humain, devenu monocéphale
[5] et planant librement dans le ciel de ses propres mondes, n’avait plus besoin de la terre commune qui porte universellement nos pieds !
II. En se dressant vers le ciel, l’être devenant humain acquit la faculté de parler ; c’est-à-dire de prédiquer la Terre en un monde, celui-là même qu’il construisait en même temps par ses techniques. Notre monde en effet n’a pas l’universalité de la nature ; il n’est autre que la manière singulière que nous avons de sentir, de dire, de penser et de faire des choses à la surface de la Terre, qui est son hupokeimenon : la base de ce prédicat qu’il est comme le sont les autres mondes humains. Chaque monde est ainsi le prédicat singulier d’un sujet universel : la nature. Mais la réalité, qui se produit historiquement dans ce rapport, ne nous apparaît jamais qu’en deçà de l’horizon de notre propre monde. C’est pourquoi, confondant le sujet dans le prédicat, l’humain est porté à dire le Monde (comme s’il n’y avait pas d’autre prédication possible) et la Réalité (comme si la réalité des autres n’était qu’illusion). Nous posons faussement l’équation S (sujet) = P (prédicat), alors que la réalité n’est que S/P : un rapport de prédication entre la Terre et un certain monde. Ce rapport de prédication, nous l’appelons fort justement histoire : une manière de relater les choses (S/P) qui prétend être la manière dont elles se sont passées (S=P). Ainsi la réalité du Monde est historique, non point naturelle. Mais l’histoire est par définition du passé ; qu’en est-il du présent ? À la relation historique (la manière de dire le passé) correspond la relation écouménale : la manière de vivre au présent le rapport prédicatif entre la Terre et notre monde. Ainsi l’écoumène (S/P) n’est ni la Terre (S), ni le Monde (P) ; elle est ce qui fait qu’il y a monde, parce que nous sommes debout sur la Terre.
III. Or, concernant ces questions, l’Occident a commencé par poser, avec la logique d’Aristote, que le sujet, c’est l’
ousia : l’être, l’essence, l’existence, la réalité de la
substance – terme dont l’étymologie relève de la même image qu’
hupokeimenon et
subjectum : c’est ce qu’il y a dessous, la base. Quant au prédicat, il n’existe pas vraiment. Il n’est pas substantiel. Parallèlement, l’ontologie platonicienne faisait de l’être un absolu, dont les existants du monde sensible (
kosmos aisthêtos) ne sont qu’une image, mais qui est accessible à l’intellect. C’était esquisser le paradigme que devait instaurer la révolution scientifique, en instituant l’objet comme
la Réalité (
R), abstraction faite des illusions de l’
aisthêsis (le « sentiment » selon Descartes). Ce faisant, la modernité a construit des systèmes objectifs, dont il est devenu peu à peu évident qu’ils étaient étrangers, exotiques aux réalités (
r) historiques du monde humain
[6]. D’où, au siècle dernier, la réaction que furent d’une part la phénoménologie et l’ontologie heideggérienne, d’autre part le constructivisme en sciences sociales. Avec notamment la théorie du signe derridienne, ce courant est allé jusqu’à professer un
métabasisme dans lequel la réalité mondaine (
r), décodée par les sciences sociales, se trouve coupée de toute base dans la nature :
r s’est aliéné d’un
R que pourtant la physique (au sens général de sciences « dures ») n’a pas cessé de poursuivre. Ce divorce n’est rien d’autre qu’un avatar du dualisme cartésien ; à ceci près que notre métabasisme ayant perdu toute hypothèse divine comme tout matérialisme, fondé sur le néant, décosmisé, il a perdu jusqu’à la volonté d’articuler l’histoire à la physique – désormais seule dépositaire de l’
ousia car, fille à la fois de Platon et d’Aristote, elle pose, elle, que
R = S, laissant
r et
P aux bavardes illusions de la mondanité.
IV. Or, prétendre ignorer la mondanité, c’est nier l’existence humaine. C’est faire de l’objet un absolu étranger à toute prédication. Il y là non seulement impossibilité logique (puisque la science, aussi objective qu’elle soit, reste un prédicat humain
[7]), mais forclusion
[8] de toute vérité humaine (puisque la vérité, comme l’écoumène et l’histoire, est un rapport d’adéquation entre
S et
P) et de toute raison d’être (puisque
R se trouve définitivement aliéné du sentiment humain). Telle est l’impasse de la modernité ; ne restent alors, effectivement, que l’ironie du postmodernisme jointe au cynisme de la puissance de nos systèmes d’objets.
V. L’Orient (ici les aires culturelles influencées par l’Inde et la Chine), quant à lui, a suivi un autre chemin. La différence tient essentiellement à ce qu’au lieu du paradigme substantialiste de l’Occident, il s’y est développé une pensée de la relation, où la question de l’hupokeimenon devient secondaire, et même se trouve radicalement écartée par le Vide bouddhique (sunya) aussi bien que par l’Il-n’y-a-pas taoïste (wu). C’est là principalement la raison pour laquelle ce n’est pas en Orient que se sont produites ni la révolution scientifique, ni la modernité qui s’y est fondée ; c’est aussi, en revanche, la raison pour laquelle l’Orient n’a cessé de fasciner les Occidentaux. En effet, ils y pensent trouver un monde où sentiment et réalité ne s’excluraient pas. Un monde étranger au dualisme.
VI. Toutefois, dans la mesure où le message oriental n’est pas compatible avec le paradigme de la rationalité moderne, l’adopter ne peut que relever du mysticisme. Certes, c’est bien là ce que beaucoup d’Occidentaux recherchent en Orient, mais cela n’est nullement résoudre l’impasse de la modernité ; car, contrairement aux présomptions du relativisme culturel, la physique où elle se fonde n’est pas un exotisme qu’on puisse rejeter pour un autre
[9] : le monde moderne ne peut qu’être accepté, ou dépassé.
VII. C’est explicitement comme un « dépassement de la modernité » (
kindai no chôkoku) que se présenta l’école philosophique dite de Kyôto (
Kyôto gakuha), centrée autour de la grande figure de Nishida Kitarô (1870-1945). Ce dernier ambitionna de réaliser une synthèse qui dépasserait l’antinomie entre l’héritage spirituel oriental, dont il était nourri (par le zen, en particulier) et la philosophie occidentale, mère de la modernité, qu’il connaissait à fond. Il prit à juste titre comme objet principal de ce dépassement la logique de l’identité aristotélicienne (sur laquelle se fondent les inférences rationnelles de la science), à laquelle il opposa une « logique du prédicat » (
jutsugo no ronri), dite encore « logique du lieu » (
basho no ronri)
[10]. En accord implicite avec Aristote, certes, Nishida considère que le sujet (
shugo) relève de l’être (
u), contrairement au prédicat qui pour lui est un « néant relatif » (
sôtai mu) ; en revanche, il est en opposition radicale non seulement avec Aristote, mais avec l’option majeure de la pensée occidentale, en ce qu’il absolutise le néant pour relativiser l’être. En effet, pour lui, le sujet « s’engloutit » (
botsunyû suru) dans le prédicat en tant que néant relatif ; lequel à son tour s’engloutit dans un prédicat plus néantiel, jusqu’à sa négation finale dans le « néant absolu » (
zettai mu). Cette vision est, en quelque sorte, l’énantiomère de la vision platonicienne : toutes deux coïncident quant à la relativité des êtres du monde sensible (
kosmos aisthêtos : kankaku sekai), mais alors que Platon en fait des images imparfaites de l’être absolu, Nishida en fait le produit de la négation du néant absolu par lui-même.
VIII. Je soulignerai que ces deux visions opposées comportent l’une et l’autre une faille logique radicale : un être absolu qui a une « image » (
eikôn) n’est pas absolu
[11], d’une part ; et d’autre part, la négation de l’être par le néant relatif ne peut nullement aboutir au néant absolu, mais seulement se poursuivre dans une récession de l’être à l’infini. Absolutiser soit l’être, soit le néant ne relève pas de la logique, mais d’une option mystique. Toutefois, différence grandissime avec le système platonicien, le système nishidien aboutit quant à lui a l’absolutisation du monde sensible. En effet – et c’est là, selon moi, l’apport essentiel de Nishida – le monde est pour lui d’ordre prédicatif. Ce n’est pas cet en-soi exotique, extérieur que pour Descartes est la
res extensa, mais une entité à l’intérieur de laquelle est toujours impliqué le moi du sujet humain sentant, parlant, pensant et agissant au fil de l’histoire. Cette idée de prédicativité du monde historique (
rekishi sekai) fait de Nishida non seulement le précurseur, mais le penseur radical du constructivisme postmoderne. Radical, d’abord, en ce qu’il montre que la mondanité ne relève pas de la substance de l’
hupokeimenon, mais d’un tissu de relations prédicatives ; radical surtout parce que cette prédicativité relevant en dernière instance du néant absolu, le monde est sans base :
mukitei. Ne se fondant donc que sur lui-même, il est lui-même absolu
[12].
IX. Cette absolutisation du monde est un saut mystique, dans la foulée duquel la philosophie de Nishida rejoignit du reste l’ultranationalisme de son époque
[13]. De ce fait, la philosophie nishidienne administre de surcroît, mais involontairement, la preuve que la mondanité, livrée à elle-même (
P subsumant
S), tend à faire de tout milieu humain le seul milieu de la Terre. Que tout peuple, dans l’histoire du monde, se soit en effet considéré comme les véritables Humains, cela relève exemplairement de la logique du lieu ; mais ne relève pas moins de cette logique ce que nous absolutisons aujourd’hui comme
le Monde, celui de la
mondialisation. Ce monde-là, comme tout autre monde, est de nature prédicative. Il n’est pas
la Terre, cet
hupokeimenon qu’il cherche à engloutir – à la fois par le ravage de l’environnement et par l’effacement des cultures indigènes –, mais un certain ciel, c’est-à-dire l’éclairage d’un certain prédicat, lequel, comme tous les mondes, se prétend « un et seul de sa race ».
X. Que Nishida fût un philosophe japonais n’est pas un hasard : il était fils de ce pays d’Orient qui, le premier dans l’histoire du Monde, assimila la modernité occidentale, et l’ayant fait, prétendit par deux fois au vingtième siècle supplanter l’Occident lui-même aux gouvernes du Monde (la première fois par la guerre, la seconde par le marché). Le double échec que lui a infligé l’histoire fait que la philosophie de Nishida reste exotique : en dépit des traductions, qui se multiplient, elle n’est toujours en Occident – et par conséquent dans
le Monde – qu’affaire d’orientalistes plutôt que de philosophes
[14] ; les plus métabasistes desquels, nos maîtres à penser le postmoderne, étant les premiers à l’ignorer. Néanmoins, il est sûr que le
xxie siècle, où sous la pression environnementale ne pourra que s’affirmer une pensée de la Terre, sera conduit à redécouvrir que
le Monde, ce monde que nous croyons être le seul, n’est qu’un certain prédicat, né de l’histoire humaine ; et qu’il ne tient donc qu’à nous de prédiquer autrement la base qui nous est commune. Loin d’être exotique, elle vit en chaque lieu de l’écoumène.
XI. Encore faut-il que nous soyons capables de penser le rapport écouménal qui fait que l’être humain participe à la fois de la Terre et du Monde. Le dualisme moderne, et ses dérivés métabasistes, n’a pu en l’affaire que réduire l’humain aux mécanismes de la nature (c’est ce qu’on appelle le
scientisme), ou bien faire de la culture – notamment dans les vues régnantes à propos du sémiotique – un aérostat détaché de tout enracinement terrestre ; ce qui n’est qu’une énième expression de la dichotomie cartésienne
res extensa/
res cogitans, et revient à opter soit pour la Terre, soit pour le Monde. Comme si l’horizon ne liait pas l’un à l’autre ! Cette alternative obtuse, le premier à la dépasser fut un autre philosophe japonais, Watsuji Tetsurô (1889-1960). Et cela, plus encore que Nishida, parce qu’il était un philosophe japonais moderne : indigène à l’Orient, mais connaissant à fond la philosophie occidentale. Plus jeune en effet d’une vingtaine d’années que Nishida, qui ne sortit jamais du Japon, Watsuji non seulement séjourna en Europe, mais il fut un des premiers lecteurs, sur place, de
Sein und Zeit (
Être et temps) au moment de sa parution (1927). De cette lecture, qui l’illumina, devait par réaction naître sa théorie des milieux humains, dans le sillage de laquelle se place ma propre conception de l’écoumène. Il l’exposa dans un livre publié à Tokyo en 1935,
Fûdo (
Milieux humains). Je vois un symbole dans le fait que ce terme de
fûdo, dont le français « milieu (humain) » me paraît la traduction la plus appropriée
[15], se compose des deux sinogrammes « vent » (
fû) et « terre » (
do) – autrement dit incarne le « litige » cosmique entre le Ciel/Monde/Culture
[16] et la Terre/Nature.
XII. L’essence de ce rapport, Watsuji l’interprète comme le « moment
[17] structurel de l’existence humaine » (
ningen sonzai no kôzô keiki) ; et il la rend par le concept de
fûdosei. Celui-ci, en termes d’espace, répond à ce qu’est en termes de temps l’historicité (
rekishisei) : le milieu (
fûdo) incarne l’histoire (
rekishi), qui anime et engendre le milieu. L’idée en est venue à Watsuji par réaction contre l’accent mis par Heidegger sur la temporalité ; pour lui en effet, la spatialité ne joue pas moins dans l’être de l’humain
[18]. Corrélativement, il insiste sur la socialité de l’être. En ce sens, il prépare au plan ontologique ce que, trente ans plus tard, Leroi-Gourhan
[19] devait montrer en interprétant l’émergence de l’espèce
Homo comme un processus d’extériorisation des fonctions du
corps animal en un
corps social, composé de nos systèmes techniques et symboliques, sans lesquels nous ne saurions être humains, ni même simplement vivre. C’est la raison pour laquelle je traduis
fûdosei par
médiance – du latin
medietas (moitié), signifiant par là que l’être humain se compose pour moitié d’un corps individuel et pour moitié d’un milieu éco-techno-symbolique
[20] ; l’ensemble des milieux formant l’écoumène : la relation humaine à l’étendue terrestre.
XIII. C’est dans une telle perspective, me semble-t-il, que nous serons à même, en ce
xxie siècle, de penser le « litige » créateur de la Terre et du Monde. Cela n’a plus rien à voir avec la
doxa que nous héritons du paradigme moderne : ce mouvement arbitraire, et quasi brownien, d’entités individuelles s’agitant, déracinées, sur le plan sphérique d’une
extensio cartésienne exotisable à l’infini. De par notre médiance, la Terre comme le Monde vivent au-dedans de nous-mêmes. Ils nous sont indigènes, et – tout à l’inverse du métabasisme, comme du réductionnisme scientiste – c’est en cela même, dans le « litige » qui se joue en chaque
Å“uvre humaine comme dans l’ensemble de l’écoumène, que nous pouvons être créateurs. Librement, ce qui ne veut pas dire arbitrairement, mais dans le sens d’un milieu (une médiance) et dans le fil d’une histoire (une historicité)
[21].
XIV. Sans épiloguer sur les penseurs que j’ai cités jusqu’ici, je voudrais simplement souligner, pour finir dans l’esprit même de ce numéro de
Diogène, que cette perspective écouménale n’aurait jamais pu s’ouvrir sinon dans le dialogue à multiples rebonds qui, entre l’Orient et l’Occident, s’est instauré au siècle dernier ; et ceci, largement grâce à l’occidentalisation volontaire du Japon après la restauration de Meiji. Le « litige » créateur de la Terre et du Monde, c’est là aussi qu’il se situe ! Après tout, que la Terre se refuse, et se retire en son intérieur – se réindigénise – dans l’extériorisation même qui l’ouvre en un monde, n’est-ce pas une belle métaphore du travail de gésine des identités culturelles dans leur rapport conflictuel à la mondialisation ? Et nous ne sommes encore qu’à l’orée du temps où le monde occidental, ayant achevé le tour de la Terre, et à l’opposé de l’exotisme, n’a plus d’autre horizon que de s’ouvrir, de l’intérieur de lui-même, à ceux qu’il avait prétendu engloutir… Alors, sans doute, recouvrant – pour l’assumer cette fois consciemment
[22] – le moment structurel de l’existence humaine, pourrons-nous redevenir Humains véritables
[23].
[*]
Augustin
Berque : géographe et orientaliste, il est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Il a publié de nombreux ouvrages sur le rapport des sociétés humaines à leur environnement, en particulier au Japon. Parmi ses livres :
Vivre l’espace au Japon, 1982 ;
Le sauvage et l’artifice. Les Japonais devant la nature, 1997 (1986) ;
Médiance, de milieux en paysages, 2000 (1990) ;
Du geste à la cité. Formes urbaines et lien social au Japon, 1993 ;
Les raisons du paysage, de la Chine antique aux environnements de synthèse, 1994 ;
Être humains sur la terre. Principes d’éthique de l’écoumène, 1996 ;
Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, 2000.
[1]
Oratores attici, 78.
[2]
On reconnaîtra ici la thèse d’André
Leroi-Gourhan,
Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel 1964, 2 vol., qui lie l’hominisation au développement de systèmes techniques et symboliques par extériorisation des fonctions du corps animal. Sur l’engendrement et l’ontologie de la relation écouménale, voir mon livre
Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Paris, Belin 2000.
[3]
Je dois cette idée à la lecture de George
Lakoff et Mark
Johnson,
Philosophy in the Flesh. The Embodied Mind and its Challenge to Western Thought, New York, Basic Books 1999. Toutefois, l’idée de « métaphore première » m’est venue du croisement de cette lecture avec celle de Leroi-Gourhan ; il s’agit de quelque chose de plus fondamental que les « métaphores primaires » (
primary metaphors) dont parlent ces deux auteurs.
[4]
Citons le passage essentiel à cet égard : « Ce vers où l’
Å“uvre se retire, et ce qu’elle fait ressortir par ce retrait, nous l’avons nommé la terre. Elle est ce qui, ressortant, reprend en son sein (
das Hervorkommend-Bergende). La terre est l’afflux infatigué et inlassable de ce qui est là pour rien. Sur la terre et en elle, l’homme historial fonde son séjour dans le monde. Installant un monde, l’
œuvre fait venir la terre (
Indem das Werk eine Welt aufstellt, stellt es die Erde her). Ce faire-venir doit être pensé en un sens rigoureux. L’
Å“uvre porte et maintient la terre elle-même dans l’ouvert d’un monde.
L’Å“uvre libère la terre pour qu’elle soit un monde. (…) Monde et terre sont essentiellement différents l’un de l’autre, et cependant jamais séparés. Le monde se fonde sur la terre, et la terre surgit au travers du monde ». Martin
Heidegger (traduction de Wolfgang Brokmeier),
Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard 1962 (1949), p. 49-50 et 52.
[5]
J’emprunte cette image à Gilbert
Durand,
Introduction à la mythodologie, Paris, Albin Michel 1996, qui stigmatise p. 78 « les insuffisances, les impasses, les échecs, les faillites éthiques des sciences humaines morcelées, monocéphales, obnubilées par le non-sens du sémiotique et de l’arbitrarité du signifiant ».
[6]
Les scientifiques (sciences sociales comprises) sont friands de présenter comme « paradoxale » la réalité qu’ils opposent aux illusions du jugement commun (la
doxa). Cette attitude est strictement platonicienne ; son illustration la plus éclatante a été la révolution copernicienne. Précisons que dans la mouvance heideggérienne, on distingue l’
historial (relatif à l’histoire vécue selon un monde,
geschichtlich) de l’
historique (relatif à l’histoire établie par la science historiographique,
historisch). J’emploie quant à moi tout uniment
historique, la pluralité des mondes étant justement le résultat de l’histoire objective, et ce qui est vécu l’étant au présent, dans la relation écouménale (j’adopte en cela la même attitude que Watsuji, dont on verra plus bas la critique à l’égard du temporalisme heideggérien).
[7]
C’est-à-dire que l’
objet du physicien n’est autre que le
sujet du logicien :
S. En réduisant
S (qui n’est tel qu’en rapport à
P) à un objet existant en soi-même, la vision physicienne accomplit une opération qui est l’inverse de la métaphore fondatrice des mondes de l’écoumène : elle « réduit en deçà » au lieu de « porter au delà » (
meta-pherô). Par rapport à
r (i.e.
S/P), la réduction
R=S est ainsi l’énantiomère de la métaphore mondaine
S=P. Alors que celle-ci fait mythiquement de la réalité ce que nous en disons, le réductionnisme physicien, en éliminant la question de
P, absolutise illusoirement une vérité inhumaine, abstraite de la vérité humaine de l’écoumène et de l’histoire. C’est bien là, en ce qu’elle repose sur la physique, l’impasse de la modernité : elle ne peut pas prendre en compte le principe même de l’humain. Autrement dit, elle réduit le monde à une mécanique, alors que la symbolicité inhérente à celui-ci repose sur la métaphore
S (par exemple telle chose)
= P (par exemple tel mot).
[8]
Ce terme n’est généralement utilisé que par le droit et la psychanalyse, dans des acceptions qui leur sont propres. Je l’emploie ici dans son sens premier : mettre dehors (
foris) et fermer la porte (
claudere), homologue de l’anglais
lockout. Exotiser, par l’abstraction qui réduit
S à un objet en soi, la réalité par rapport au sentiment, c’est commettre ce genre de chose, en mettant la vérité hors de portée de notre existence d’indigènes. Il y a ainsi un manque structurel de vérité dans le monde moderne.
[9]
Dans le cadre de la cosmologie newtonienne, la marge d’erreur de la physique était déjà de l’ordre de 1/106 ; dans le cadre de la cosmologie einsteinienne, elle a été abaissée à 1/1012 (un millième de milliardième). Dans le mesure où un monde, par définition, suppose une cosmologie, et sauf à opter délibérément pour l’erreur (donc pour l’abandon de toute notre technologie), le monde de demain ne peut que tabler sur la cosmologie d’aujourd’hui. Toutefois – est-il nécessaire de le préciser ? – cette exactitude de la physique moderne ne porte que sur des objets (i.e.
S abstrait de son rapport structurel à
P). Elle fait abstraction de l’existence humaine et ne peut prendre en compte la symbolicité inhérente à l’écoumène comme à l’histoire (v. plus haut, note 9). Si elle est une composante nécessaire de notre vision du monde, la cosmologie scientifique ne lui est ainsi nullement suffisante (suffisante, elle ne peut l’être que pour le réductionnisme scientiste).
[10]
Pour un panorama intellectuel récent sur ces questions, voir Augustin
Berque (éd.),
Logique du lieu et dépassement de la modernité, 2 vol., Bruxelles, Ousia 2000 ; ainsi que Augustin
Berque et Philippe
Nys (éds),
Logique du lieu et Å“uvre humaine, Bruxelles, Ousia 1997. J’ai précisé mon propre point de vue dans
Écoumène (
op. cit.) ainsi que dans « La logique du lieu dépasse-t-elle la modernité ? » et « Du prédicat sans base : entre
mundus et
baburu, la modernité », p. 41-51 et 52-61 dans Livia
Monnet (éd.)
Approches critiques de la pensée japonaise du XXe siècle, Presses de l’Université de Montréal 2001. Nishida lui-même a développé sa conception de la logique du lieu principalement dans deux ouvrages :
Basho (
Lieu, 1927) et
Bashoteki ronri to shûkyôteki sekaikan (
Logique de lieu et vision du monde religieuse, 1945), respectivement repris dans les vol. IV et XI de ses
Å“uvres complètes :
Nishida Kitarô Zenshû, Tokyo, Iwanami Shoten 1966 (ci-dessous
NKZ).
[11]
La même remarque vaut, bien entendu, pour le Dieu de la Bible : si Dieu crée l’Homme à son image, c’est qu’il suppose l’Homme pour être ce qu’il est : Dieu. Substance absolue, Dieu est en principe imprédicable ; le fait qu’il soit prédiqué par l’image humaine le relativise. La même aporie vaut pour l’absolutisation de l’objet dans le paradigme moderne, issu en cela de la combinaison métaphysique platonicienne / logique aristotélicienne / christianisme.
[12]
Citons quelques passages caractéristiques (ma traduction) : « Le monde historique se forme de lui-même (
jiko jishin wo keisei suru) autoformativement (
jikokeiseiteki ni), en tant qu’être volontaire-actif (
ishi sayôteki u to shite) »,
NKZ, XI, p. 391 ; « Le monde (…) cela ne veut pas dire un monde qui s’oppose à notre moi. Il n’est autre que ce qui veut exprimer l’être-en-son-lieu absolu (
zettai no bashoteki u wo arawasô to suru), c’est pourquoi on peut dire que c’est l’absolu (
zettaisha) »,
NKZ, XI, p. 403 ; « Qu’il comprenne indéfiniment cette auto-négation (
jiko hitei), c’est justement pour cette raison que le monde existe de par lui-même (
sore jishin ni yotte ari), qu’il se meut de par lui-même, et qu’on peut le considérer comme existence absolue (
zettaiteki jitsuzai) »,
NKZ, XI, p. 457. Et dans ce monde sans base, « par auto-identité contradictoire de ce qui crée à ce qui est créé » (
tsukurareta mono kara tsukuru mono e to mujunteki jiko dôitsuteki ni : NKZ, XI, p. 391), « toute chose se détermine elle-même sans base (
mukiteiteki ni jiko jishin wo gentei suru), c’est-à-dire qu’elle tient son être propre de son auto-détermination même »,
NKZ, XI, p. 390.
[13]
Sur les rapports de l’école de Kyôto avec le nationalisme, voir James
Heisig et John
Maraldo (éds)
Rude awakenings : Zen, the Kyoto School, and the Question of Nationalism, Honolulu, University of Hawaii Press 1994 ; et plus particulièrement Pierre
Lavelle, « Nishida, l’École de Kyôto et l’ultranationalisme »,
Revue philosophique de Louvain, XCXII (1994), 4. Ces études, toutefois, ne montrent pas le lien intrinsèque, selon moi, entre la logique du lieu et l’ethnocentrisme absolu que représente l’option politique de Nishida ; sur ce point, voir mes positions dans
Écoumène (op. cit.).
[14]
On connaît, heureusement, quelques exceptions ! Je pense par exemple aux travaux de Bernard Stevens, à l’Université de Louvain-la-Neuve. Il est par ailleurs suggéré par certains, et en particulier soutenu par Reinhard
May,
Ex oriente lux : Heideggers Werk unter ostasiatischem Einfluss, Stuttgart, Steiner Verlag 1989, que le plus grand philosophe européen du
xxe siècle s’est inspiré sans le dire de la pensée nishidienne, qu’il a connue indirectement par des collègues japonais séjournant en Allemagne. Pour ma part, je crois que l’énigmatique « litige » entre la Terre et le Monde, dans
L’Origine de l’Å“uvre d’art, s’éclaire si on le rapproche du rapport sujet (=
hupokeimenon= substance=base=Terre)/prédicat (=Monde=
kosmos=ciel=Vide – ce qui en japonais s’écrit avec le sinogramme « ciel » – =néant) ; voir mon article « L’Art, et la terre sous le ciel »,
Art press, 2001, 22 (
Écosystèmes du monde de l’art), p. 8-12. Cependant, le retrait de la Terre en elle-même, dans la conception heideggérienne, n’a rien à voir avec l’engloutissement du sujet dans le prédicat selon Nishida. L’on aura compris que j’opte en l’affaire pour Heidegger.
[15]
La première traduction de
Fûdo en une langue occidentale, celle, sous les auspices de l’
unesco, de Geoffrey Bownas en 1961 (rééd. sous le titre
Climate and Culture: a philosophical study, New York, Greenwood Press 1988) a rendu ce terme par
climate. Quoiqu’il y ait à cela des raisons avancées par Watsuji lui-même (qui se réfère à l’allemand
Klima chez Herder), le contexte que forme la traduction de Bownas – infidèle et inconsistante – rend insaisissable, dans
climate, l’intention philosophique que Watsuji exprime par
fûdo. La traduction en allemand par Dora Fischer-Barnicol et Okochi Ryôgi (
Fûdo – Wind und Erde. Der Zusammenhang zwischen Klima und Kultur, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1992) est de bien meilleure qualité. J’ai moi-même traduit en français le chapitre théorique essentiel de
Fûdo dans
Philosophie, 51 (1996), p. 3-30 ; ainsi qu’un autre extrait substantiel : «
Sabaku (Désert) de Watsuji Tetsurô », sous presse dans la revue
Ebisu (Maison franco-japonaise, Tokyo). Quant au texte original de Watsuji, réédité de multiples fois, il est aujourd’hui disponible dans la collection de poche Iwanami Bunko (Tokyo).
[16]
On pourra lire à ce sujet l’article d’
Ôhashi Ryôsuke « Le vent comme notion de culture au Japon », p. 257-274 dans A.
Berque et Ph.
Nys (éds),
Logique du lieu et œuvre humaine (op. cit.).
[17]
C’est-à-dire une puissance de mouvoir, comme en mécanique ; idée que Watsuji tient en partie de l’usage de
Moment dans la philosophie allemande, notamment chez Hegel.
[18]
Comme Watsuji l’écrit lui-même dans le Préambule de
Fûdo (p. 1 et 2 dans l’édition susdite ; ma traduction) : « Pour ma part, j’ai commencé à réfléchir au problème de la médiance (
fûdosei) au début de l’été 1927, à Berlin, en lisant
Être et temps, de Heidegger. Cet essai pour appréhender comme temporalité la structure de l’être de l’humain (
ningen no sonzai) m’intéressait au plus haut degré. Cependant, je me demandais pourquoi cette mise en valeur de la temporalité comme structure d’être subjectale (
shutaiteki sonzai kôzô [
shutaiteki : “subjectal”, i.e. relatif à la subjectité, qualité de sujet, est distinct de
shukanteki : subjectif, i.e. dû à une vue subjective]) ne s’accompagnait pas, au titre également de structure originaire de l’être, d’une mise en valeur de la spatialité. Certes, même chez Heidegger, la spatialité n’est pas totalement absente. La “nature vivante” du romantisme allemand semble y être ressuscitée par l’observation de l’espace concret dans l’existence de l’homme (
hito no sonzai). Mais elle ne se profile plus guère sous le puissant éclairage de la temporalité. Là, j’ai senti la limite du travail de Heidegger. Une temporalité qui ne se fonde pas en spatialité n’est pas encore vraiment temporalité. Si Heidegger s’en est tenu là, c’est que son
Dasein n’est en fin de compte qu’un individu (
kojin) ». Pour ma part, j’aurais pu commencer à réfléchir au problème de la médiance au milieu de l’été 1969, à Tokyo, en lisant
Milieux humains, de Watsuji ; n’eût été qu’à l’époque, je l’abordai dans la traduction anglaise, qui m’en dégoûta en ne m’y laissant voir qu’une thèse de déterminisme géographique. Bownas n’a même pas pris la peine de donner une traduction consistante au concept central de
fûdosei (qu’il rend, selon les cas, par divers mots ou locutions), ni d’articuler l’intention de Watsuji à l’ontologie heideggérienne, sans référence à laquelle
Fûdo est incompréhensible … et effectivement incompris par la plupart de ses exégètes, lesquels n’en retiennent qu’un déterminisme environnemental que Watsuji écarte explicitement dès la première page
. Fûdo s’ouvre en effet sur ces lignes (ma traduction) : « Ce que vise ce livre, c’est à élucider la médiance (
fûdosei) en tant que moment structurel de l’existence humaine (
ningen sonzai no kôzô keiki). Il ne s’agit donc pas ici de savoir en quoi l’environnement naturel (
shizen kankyô) régit la vie humaine. Ce qu’on entend habituellement par “environnement naturel”, c’est une chose qui, par objectivation, a été dégagée de la médiance humaine, son sol concret (
gutaiteki jiban). Quand on en considère le rapport avec la vie humaine, celle-ci aussi est déjà elle-même objectivée. Ce point de vue consiste donc à examiner le rapport de deux objets ; il ne concerne pas la subjectivité de l’existence humaine. Notre question à nous porte sur celle-ci. Même si l’on s’interroge ici constamment sur les phénomènes médiaux (
fûdoteki [ce qui signifie : relatifs aux milieux et à la médiance]), c’est en tant qu’expressions de la subjectité de l’existence humaine, non pas en tant qu’environnement naturel. Je récuse par avance toute confusion à cet égard. ». Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, ayant relu
Fûdo dans le texte, que j’ai commencé à réfléchir sérieusement à la question, et seulement en 1985, à Tokyo encore, que j’en suis venu à traduire
fûdo par
milieu et
fûdosei par
médiance. Sur ce travail de gésine, v. mon livre
Le Sauvage et l’artifice. Les Japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1997 (1986). Encore me fallut-il lire
Sein und Zeit et
Le Geste et la parole (autrement dit, refaire un demi siècle plus tard le voyage de Watsuji vers l’Europe), sans parler de Nishida, pour en arriver à ma conception actuelle de la médiance et de l’écoumène.
[19]
Voir plus haut, note 4. Précisons que, bien qu’il ait séjourné au Japon avant guerre (pour une recherche d’ethnographie à Hokkaidô), Leroi-Gourhan n’avait pas lu Watsuji, pas plus qu’il ne se réfère à la notion d’
Ausser-sich-sein (
être-au-dehors-de-soi) chez Heidegger. Son point de vue n’a rien à voir avec la phénoménologie herméneutique de ce dernier. Quant à eux, les plus éminents de nos commentateurs de Heidegger ignorent jusqu’au nom de Watsuji, et n’ont rien eu à tirer de la théorie de l’extériorisation de Leroi-Gourhan.
[20]
Les milieux humains n’étant pas seulement techniques et symboliques (cela, c’est le Monde), mais également écologiques (c’est-à-dire embrayant le Monde à la Terre, et donc écouménaux), je parle à cet égard de
corps médial, et pas seulement de
corps social comme Leroi-Gourhan.
[21]
Comme l’écrit Watsuji (
op. cit., p. 26 ; ma traduction) : « Foncièrement, notre existence n’a pas seulement pour nature d’être chargée [d’un milieu et d’un passé], elle est aussi liberté. Tout en étant déjà, elle anticipe son être, et tout en étant chargée, elle est libre. En cela se voit l’historicité de notre existence. Néanmoins, cette historicité répond à une médiance ; et si, par conséquent, notre charge ne se borne pas à un passé, mais comporte également un milieu, la régulation médiale (
fûdoteki kitei [ce qui se distingue radicalement de
kankyôteki kettei, détermination environnementale]) doit aussi conférer un certain caractère à la libre activité de l’humain ».
[22]
C’est-à-dire, au delà de la subsomption prémoderne du sujet dans le prédicat, mais au delà aussi de la scission moderne entre le subjectif et l’objectif (laquelle, on l’a vu, fait illusoirement abstraction de
P en absolutisant
S comme objet en soi), assumer la raison
trajective seule apte à prendre en compte que la vérité humaine, l’écoumène et l’histoire sont
S/P. Cette raison trajective combine logique de l’identité du sujet (
lgS) et logique du prédicat (
lgP). De ce point de vue, la médiance (le moment structurel de l’existence humaine) peut être représentée par la formule
(lgS/lgP)/(lgP/lgS), tenant compte du fait que la nature de l’humain est d’être
sujet prédicat de soi-même. Cette question est détaillée, et illustrée d’exemples concrets, dans
Écoumène (op. cit.) ; je la résume dans mes articles ‘Raison trajective et dépassement de la modernité. En hommage à Nakamura Yûjirô’ [Nakamura est le philosophe japonais qui, dans
Nishida Kitarô, Tokyo, Iwanami Shoten 1983, a montré l’essence métaphorique de la logique du prédicat], Tokyo, Nichi-Futsu tetsugak-kai,
Furansu tetsugaku shisô kenkyû / Revue de philosophie française, V (2000), p. 29-48, et « Tsûtaiteki risei to kindai no chôkoku » (Raison trajective et dépassement de la modernité), Sendai, Nihon genshôgak-kai,
Genshôgaku nenpô, XVI (2000), p. 83-98.
[23]
En absolutisant
S comme objet en soi, la vision moderne produit un monde privé de symbolicité, c’est-à-dire de plus en plus mécanique. Dans l’absolutisme de marché qui nous gouverne actuellement, « la main invisible du marché » (censée être purement objective) symbolise cette mécanicité ; laquelle, du fait même que les systèmes techniques sont inhérents à l’humain (v. plus haut, IV et XV), retentit sur celui-ci pour le transformer en Cyborg : un être mécanisé par son monde mécanique. L’absolutisme de marché est ainsi un absolutisme de machine, fondé sur l’absolutisation de
S en tant qu’objet. Sur cette question, son rapport avec le fétichisme et son expression dans les tendances actuelles de l’aménagement de l’écoumène (en particulier dans sa détermination par le développement du système d’objets de l’automobile), voir mes articles « Cybèle et Cyborg : les échelles de l’écoumène »,
Urbanisme, 314 (septembre-octobre 2000), p. 40-42, ainsi plus particulièrement que « On the Chinese origins of Cyborg’s hermitage in the absolute market » et « Research on the history of disurbanity – Hypotheses and first data », p. 26-32 et 33-41 dans Gijs
Wallis De Vries et Wim
Nijenhuis (éds)
The Global City and the Territory : History, Theory, Critique, Eindhoven, Eindhoven University of technology 2001, et « L’habitat insoutenable »,
L’espace géographique, XXXI (2002), 3 (sous presse).