Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130536130
160 pages

p. 3 à 4
doi: 10.3917/dio.201.0003

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Avant-propos

n° 201 2003/1

2003 Diogène Avant-propos

Paradoxes de la mémoire

Eduardo Portella  [*] (Université Fédérale de Rio de Janeiro.)
On comprend aisément qu’aux moments les plus tendus de l’histoire l’on se retourne pour interroger la mémoire, la rendre responsable des occasions perdues dans le temps, lui réclamer des réponses convaincantes, solliciter d’elle des pistes plausibles. Ce n’est pas souvent que l’on s’aperçoit que l’histoire se construit et se reconstruit avec des parcelles presque toujours inégales de mémoire et d’oubli, de deuil et de découverte. L’exercice de la mémoire n’est pas seulement mémorialiste. Il est inventif. C’est une invention dont la mémoire nous fournit elle-même la matière première. Plus qu’une photocopie ou qu’une pure représentation, la mémoire se précise comme une manifestation du passé éclairée par les projecteurs de l’avenir.
On ne doit à aucun moment ignorer les cauchemars de la mémoire, ses dérapages idéologiques, psychologiques, historiographiques, pathologiques enfin. La mémoire fait revivre des crimes anciens et moins reculés, des crimes contre l’individu et contre l’humanité : la mémoire a des effets pervers chaque fois qu’elle est mise au service de causes criminelles – présentes, passées et à venir. Cette mémoire filtrée, orientée, dérive de falsifications et de fraudes interprétatives qui nous mènent à la guerre – à la guerre des mémoires. Chacun s’empresse de braquer sa mémoire sur le corps et l’âme de l’autre. C’est la mémoire comme hérédité dangereuse, aux effets rétroactifs imprévisibles. Son génome est déjà en cause. Comme combustible, ce genre de mémoire préfère le ressentiment et la culpabilité. Bombe à retardement, elle nourrit la colère des rancuniers et les vengeances qui se veulent, qui s’auto-désignent justicières.
Dépositaire et gardienne d’un passé alors intouchable, bien souvent chloroformé, cette mémoire n’oublie rien. Ni même ses fantômes. Elle emprunte ainsi un parcours prolongé et sinueux, sur un circuit ouvert et inachevé.
C’est dans ce cadre incertain qu’émerge le problème du pardon. Jacques Derrida essaie de l’éloigner des articulations de la souveraineté et du pouvoir, cherchant à lui ôter ses nodules autoritaires. Il en vient à affirmer que le pardon n’est pardon que lorsqu’il s’adresse à l’impardonnable. Sa formulation recourt à l’emphase : « le pardon pardonne seulement l’impardonnable ». Il ne faut pas s’étonner si cette observation est accueillie avec des réserves. Elle confère au pardon une autonomie de vol qui n’était pas programmée. Désormais, la vigueur du pardon provient de sa liberté. Le pardon est l’oubli des véritables grands. C’est pourquoi il n’a jamais cédé à la vengeance des mesquins. Avec une différence substantielle : tandis que le pardon appartient à l’échelle de l’humain, la vengeance s’inscrit dans le désordre de l’inhumain. Il convient de se rappeler les paroles de Paul RicÅ“ur, dans son révélateur La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, et reconnaître le pardon comme « le lieu de conciliation de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli ». La proposition de RicÅ“ur est généreuse, mais doit à tout moment affronter des difficultés. Conciliation, tolérance, pardon, paix seraient des vocables bannis du dictionnaire humain.
Le pardon ne va pas jusqu’à responsabiliser l’agresseur, ni ne tombe dans l’élaboration frénétique du statut privilégié de victime. Ce chemin peut et doit être parcouru par la mémoire émancipée, immune aux sentiments partisans et revanchards, notamment parce qu’elle se soutient sur le plan éthique. Le scénario qui convient à cette péripétie humaine serait le nouvel interna–tionalisme des nations citoyennes, un multilatéralisme où priment la loyauté et le respect réciproque. L’Organisation des Nations Unies devrait être le lieu mémorable, où l’histoire et la justice et la véritable équité pourraient recourir librement à la mémoire, ouvrant ainsi le passage à l’oubli. Loin de la pression abusive des propriétaires de la vérité. Ce travail, qui en bonne part consiste à re-programmer les régulations internationales, dépend beaucoup de notre capacité à nous souvenir et à oublier.
À l’heure de la globalisation volubile et volatile, la mémoire rétrospective et la mémoire prospective opèrent dans des zones de turbulence. Le présent lui-même perd sa force de jadis, et l’extra-territorialité se déploie. Ce dont il s’agit, donc, c’est de repenser – penser et repenser – les droits et obligations de la mémoire. Et tout ce qui n’est ni droit ni obligation.
 
Remerciements
 
 
À deux exceptions près, tous les articles proposés ici résultent du Colloque qui a eu lieu à Rio de Janeiro, du 3 au 5 septembre 2002, sur le thème « Horizons de la mémoire », dans le cadre du programme « Chemins de la pensée » dont Diogène avait publié une recherche précédente sous le titre « Quels savoirs pour quelles sociétés » qui fit l’objet de son numéro 197 (janvier-mars 2002).
Les conditions intellectuelles, financières et logistiques de ce débat international inspiré des travaux du philosophe Paul RicÅ“ur ont été réunies grâce aux efforts du professeur Eduardo Portella. Coordonnateur du Comité « Chemins de la pensée » du programme de philosophie et de sciences humaines de l’unesco relatif aux connaissances et aux valeurs des sociétés contemporaines, celui-ci dirige les deux institutions brésiliennes auxquelles nous sommes particulièrement reconnaissants : la Fondation Biblioteca Nacional et le Colégio do Brasil-(ORDECC) qui ont apporté une contribution importante à l’élaboration de ce projet, sans oublier leurs fonctionnaires, professeurs et chercheurs qui s’y sont associés : le Recteur du Colégio do Brasil, Raymundo Romeu, le philosophe Emmanuel Carneiro Leão, professeur émérite de philosophie à l’Université fédérale de Rio de Janeiro, le philologue Sérgio Pacha, le professeur d’économie Teotonio dos Santos, le professeur de communication Raquel Paiva, mais aussi Patricia Cunha et Miriam Leme de la Biblioteca Nacional. La publication en langue portugaise d’un recueil des travaux du Colloque est prévue dans la revue Tempo Brasileiro.
Les débats présidés par les professeurs João Cézar de Castro Rocha, Esther Kosovski, Muniz Sodré, Lilia Schwarcz, et Marcio Tavares d’Amaral ont été enrichis par la participation de l’anthropologue italien Luciano Arcella, du linguiste qu’est l’Ambassadeur du Bénin auprès de l’unesco Olabiyi Babalola Joseph Yaï, et du président de l’Institut du pluralisme culturel, l’écrivain uruguayen Enrique Rodriguez Larreta.
Nous remercions également l’unesco, et notamment son Directeur général adjoint Márcio Barbosa, son Sous-Directeur général adjoint pour les sciences sociales et humaines Jérôme Bindé, le Directeur de son bureau à Brasilia, Jorge Werthein.
La rédaction de la revue Diogène souhaite exprimer tout particulièrement sa vive gratitude à Frances Albernaz pour l’intérêt porté à la réalisation de ce numéro, pour son engagement et sa créativité. Nous remercions de même Véronique Aldebert, de la Section de la philosophie et des sciences humaines.
 
Remerciements
 
La rédaction de Diogène remercie très vivement tous ceux qui ont aidé à la préparation de ce numéro, d’une manière ou d’une autre : Dominique Arnouil, Janette Arnulf, Emmanuelle Auroi, Christian Caduc, Catherine Champnières, Aimée Catherine Deloche, Lina Fontana, Pierrette Friedman, Cristina Laje, Francine Marthouret, Oliver Schwaner-Albright, Denis Solignac, Imre Toth, Maria Villela-Petit. Et toujours, Emo Lessi.
 
NOTES
 
[*]Eduardo Portella : philosophe et essayiste, il est Professeur émérite à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et Président de la Fondation Biblioteca Nacional du Brésil. Ancien Ministre de l’éducation, de la culture et des sciences au Brésil, fondateur du Colégio do Brasil et de la revue Tempo brasileiro, il a exercé à l’unesco les fonctions de Directeur général adjoint et de Président de la Conférence générale. Auteur de plusieurs ouvrages sur la modernité, la culture, l’éducation, la politique et la littérature, il coordonne le Comité d’orientation du programme Chemins de la pensée à l’aube du troisième millénaire.
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