Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130536130
160 pages

p. 49 à 52
doi: 10.3917/dio.201.0049

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Mémoire et artifice

n° 201 2003/1

2003 Diogène Mémoire et artifice

La mémoire féminine dans le récit

Nélida Piñon  [*] (Académie des Lettres du Brésil.)
C’est avec la mémoire et le corps d’une femme que j’ai le plaisir de servir la littérature. Sous les auspices de temps immémoriaux, je m’efforce de chercher, parmi tant de mémoires, la mémoire féminine en particulier. Je cherche à savoir avec quelle matière, avec quelle texture s’est constituée cette mémoire. Cette mémoire, en fin de compte, a toujours été partout, à toutes les époques, depuis la création du monde.
Ayant intensément partagé l’invention du langage, elle s’est enrichie du mystère particulier de l’émotion. Même sans parole, pratiquement aphasique, elle n’a cessé d’accumuler la réalité.
Cette mémoire féminine était présente dans la Bible, quand le Dieu hébraïque de l’Ancien Testament, en récusant la femme comme interlocutrice réelle, lui porta une meurtrissure historique intense. Une tristesse qui, contrairement à la thèse freudienne selon laquelle la femme souffrirait d’une nostalgie phallique, trouve son origine dans le fait que la femme, dans les épisodes de la Bible, a si souvent été marginalisée. Comme lorsque Sarah, complice principale d’Abraham, fut écartée par Dieu et par son mari de l’Alliance sacrée.
Cette mémoire de la femme était à Troie, où elle connut l’habile Ulysse. Et encore quand elle avait pressenti que le retour du héros à Ithaque, au foyer, dans les bras de Pénélope, serait fait d’adversité et d’intenses aventures.
Sous prétexte d’amour, cette mémoire s’abrita sous la tente de Jules César. Sous la toile, le soldat romain se dépouillait du manteau du pouvoir et de l’ambiguïté, pour jouir par moments de sa mortalité.
Cette mémoire archaïque a pleuré aux côtés de Cassandre, fille de Priam, roi de Troie, dont les prophéties, vouées au discrédit par un Apollon amoureux et repoussé, ne furent jamais prises au sérieux. De par leur caractère tragique, ces prophéties demeurent à ce jour des épines dans la trajectoire féminine. Comment oublier une Cassandre qui, au bout d’une succession d’échecs, se résigne enfin à intégrer le palais royal de Mycènes en compagnie d’Agamemnon auquel elle avait été donnée comme butin de guerre, tout en sachant par avance qu’ils allaient être tous deux exécutés par la vengeresse Clytemnestre et son amant Égysthe.
Cette mémoire proche des dieux et des oracles d’une Grèce mythique qui archivait les traces d’un monde millénaire désordonné qui, au bord du chaos, continuait de s’y hasarder. Elle observa, perplexe, la marche inexorable des premières hétérodoxies, la naissance de l’insubordination officielle. Aux portes de l’oracle de Delphes, de cette même Grèce archaïque, elle s’inquiéta. Comment agréerait-elle la consigne « Connais-toi toi-même » inscrite à l’entrée du fameux temple, si la condition de la femme lui interdisait toute manifestation publique de doute, de contestation ? Ici, pourtant, au centre même du rayonnement des énigmes, la femme Pythonisse sous forme de serpent allait s’affronter à Python. Mais à qui Apollon, anxieux de parler aux hommes, allait-il confier la charge de dévoiler l’avenir ? À la voix féminine : celle qui allait porter pour l’humanité le poids de ses énigmes. À celle qui, tentée de concurrencer le dieu Apollon, allait peut-être altérer ses paroles, concevant à leur place des mots qu’il ne lui avait pas dictés.
C’est encore à cette époque obscure et fascinante que la mémoire féminine connut la contradictoire Artémis, sÅ“ur d’Apollon, déesse ambiguë, éducatrice barbare et chasseresse à la fois, qu’elle surprit dans son sanctuaire. Dans cette enceinte inaccessible, Artémis éduquait les petites filles qui lui étaient confiées, pour les rendre, un an plus tard, à la cité, au gynécée, au monde masculin. À ce stade, domestiquées, elles étaient prêtes à renoncer à la rébellion, à l’insubordination.
Une Artémis dont l’autorité dominatrice voulait que l’on coupât court les cheveux des petites filles la nuit de leurs noces. De par cet acte de soumission civilisatrice, celles-ci devaient se présenter laides et méprisables devant leurs maris qui, nonobstant, arboraient cette nuit là une splendide chevelure, pour eux symbole de pouvoir et de beauté.
Cette mémoire féminine a également foulé le sol sacré ; elle a fréquenté des temples ; elle s’est approprié le discours avec lequel on révérait les dieux innombrables. Encore de blanc vêtue, elle a mené le cortège des mystères d’Éleusis. Jusqu’à ce qu’un jour, elle soit expulsée des services religieux, écartée de l’épicentre où résidait l’esprit de Dieu.
Accablée par tant de retours en arrière, cette mémoire a ensuite parcouru toutes les géographies. Elle a été nomade quand l’humanité découvrait le monde. Elle a connu les espaces domestiques surtout. Confinée entre les murs du salon, de la cuisine et de l’alcôve, elle s’est engagée personnellement à recueillir chaque jour les restes qui lui revenaient de l’histoire.
Cet interminable exil social fit de la mémoire féminine une matrice depuis laquelle se façonne l’intrigue narrative : une auberge puissante de la métaphore, de l’oralité. Et plus cette mémoire allait s’enfermer dans les limites du privé, plus elle aurait recours aux subterfuges du symbolique. Comme si la femme avait été expressément conçue pour être une nature symbolique : quelqu’un qui, faute de pouvoir prendre une part active dans la quotidienneté vaste et complexe, devint au fil des années un genre dont l’identification passait par un difficile décryptage poétique.
Si bien que dans le parler domestique – le seul lieu où sa crise existentielle pouvait s’exprimer – l’on attribua au genre féminin l’usage abusif d’allusions, d’insinuations, de suggestions à mi-mot. Ainsi qu’une incapacité d’élaborer un discours direct, incisif, ce qui lui valut l’accusation d’être évasif, astucieux, toujours prompt à tergiverser. Un portrait que les Grecs classiques ont consacré en associant l’astuce à la figure féminine de « Méthis » : cette même astuce dont le caractère politique permettait à la femme de faire front à l’oppressante domination masculine.
Tout au moins, la femme n’avait pas en ces temps reculés recours à l’art de mémoriser et de conserver les connaissances. Elle n’avait pas appris à préserver la mémoire, comme les aèdes homériques, véritables poètes de la mémoire, le faisaient du récit d’Homère dans toute la richesse de ses détails. Ni comme les Incas qui, jaloux d’une mémoire qui ne devait pas s’évanouir, créèrent dans la lointaine Amérique une caste, les « amautas », ayant pour charge la garde et la conservation, par la mémoire, de la réalité et de l’histoire de leur empire.
À la femme, ainsi privée de l’écriture et de l’accès à la culture normative, il ne restait qu’à inventer la réalité qui lui faisait défaut, à concevoir ce qu’elle ignorait ou ce qui lui parvenait de façon fragmentaire.
Avec quel plaisir secret cette femme ajouta-t-elle alors, aux aventures qu’on lui rapportait jusqu’à son foyer et dont elle était exclue, des péripéties d’une autre nature qu’elle aurait désiré vivre. Un exercice certes fécond, mais frustrant. Grâce à lui, elle put graduellement composer la trame fondamentale de sa mémoire intérieure.
Doucement, elle accueillit dans son psychisme individuel et collectif une version qui lui venait de sa vie de tous les jours. Un quotidien intime, modeste, et qui transcendait la nature sociale que la société des hommes lui réservait. Toutefois, en nous penchant sur la genèse de cette mémoire ou sur celle de toutes les autres mémoires, nous nous projetons fatalement vers des temps inauguraux. C’est-à-dire, une époque nébuleuse où l’angoisse et l’incertitude humaines avaient engendré des dieux, des légendes et des mythes, comme autant de façons de supporter le mystère épais dans lequel tous étaient immergés.
C’est de ce moule mythologique que surgit Mnémosyne, illustre déesse du Panthéon grec, à qui fut conféré le don de mémoriser. Le pouvoir de semer, parmi les mortels, la mémoire vouée à ne rien oublier.
Déesse et néanmoins femme, Mnémosyne relie la mémoire à l’univers féminin. Au genre féminin, privé de tant de droits, elle garantit, malgré l’exil social auquel il était soumis, la pleine jouissance des prérogatives inhérentes à la mémoire.
Mnémosyne incarne cette époque fondatrice de l’imaginaire humain. En plus de retenir les occurrences humaines, elle hérite le sentiment du temps de Chronos, son frère. Ce dernier lui enseigne les bénéfices et les désastres découlant du passage imperceptible du temps dans la vie des mortels. Dès lors, il lui incombe, parmi tant d’autres tâches, de consigner les naissances, les décès, le passage des saisons. Et, surtout, de marquer les âges qui se succèdent dans la vie, pour devenir enfin l’antichambre où l’on attend les signes de la mort.
Avec de telles instructions, la déesse voyage à travers les interstices du temps et de l’histoire. Elle apparaît dans les actes qui inaugurent le monde. En plus de dominer la mémoire et le temps, elle engendre neuf filles, les Muses, dont la première vertu est d’inspirer le chemin de l’art.
Au milieu de cette constellation de coïncidences, une symétrie quasi immatérielle : elle transforme Orphée, son petit-fils, en poète des chants orphiques. Peut-être dessine-t-elle le trait poétique avec des mots non apprêtés. Des mots à l’origine banaux, qui luisent quand ils sont polis, revêtus de parures diaphanes, pour devenir des ornements poétiques dont on recouvre faits et gestes humains.
Traduit du portugais (brésilien) par Francine Marthouret et Frances Albernaz.
 
NOTES
 
[*]Nélida Piñon, essayiste et romancière, est née près de Rio de Janeiro en 1937. Depuis ses débuts littéraires, elle s’inscrit dans le mouvement de renouvellement formel du langage inspiré par l’Å“uvre de Guimarães Rosa. Ses ouvrages ont été traduits en espagnol, anglais, allemand, russe et italien, et ont obtenu plusieurs prix internationaux. En 1995 elle reçoit le Prix international de Littérature Juan Rulfo. Parmi ses ouvrages : Guia-mapa de Gabriel Arcanjo, roman (1961) ; Fundador, roman (1969) ; A casa da paixão, roman (1972) ; A república dos sonhos, roman (1984) ; O pão de cada dia, fragmentos (1994). Elle est membre de l’Académie de Lettres du Brésil.
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