Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130536130
160 pages

p. 53 à 57
doi: 10.3917/dio.201.0053

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Mémoire et artifice

n° 201 2003/1

2003 Diogène Mémoire et artifice

Eros de la mémoire

Rafael Argullol  [*] (Université Pompeu Fabra de Barcelone.)
Situons-nous devant ce jugement qui affecte chacune de nos heures et que nous appelons « mémoire ». La mémoire est un tribunal permanent bien qu’arbitraire : il récompense gratuitement et punit avec générosité. Des années entières de notre existence restent ensevelies sous les lourdes pierres de l’oubli et, en contrepartie, des instants fulgurants surgissent, fermement enracinés. La singularité de cet intime tribunal est sa complète amoralité. Il n’agit pas selon des codes ou des lois morales établies et ne renvoie pas à des valeurs éthiques positives ou négatives. Bien entendu, on ne peut affirmer qu’il est étranger à la conscience, mais il agit, pour ainsi dire, selon l’instinct de la conscience.
De même que cet instinct opère dans le tissu du temps, la mémoire renfloue, en les incrustant dans notre présent, les sommets décisifs de notre existence. Il importe peu que ces sommets semblent engloutis à jamais dans des océans de routine car ils finissent toujours par prévaloir, même en dépit de notre volonté. Lorsque reviennent ces yeux, cette peau, ce son, ce parfum, il est inutile de leur résister en ayant recours à un soi-disant ordre vital qui engage peut-être à les interdire.
Quant à l’instinct de la conscience, la mémoire construit un récit secret de notre vie qui s’écarte, lorsqu’il ne s’y oppose pas, du récit officiel que nous essayons de légaliser, non seulement en relation avec le monde extérieur mais aussi par rapport à notre propre monde. Et ce récit secret est toujours inquiétant, subversif et, dans l’unique sens possible de ce terme, vrai.
Or, comment se constitue ce mystérieux récit gardé dans un lieu secret de notre for intérieur et auquel nous n’accédons que par l’oblique sincérité du souvenir ? Au premier abord, nous percevons qu’il n’a rien à voir avec le temps normatif dicté par notre quotidienneté. Cette perception contredit des convictions profondément enracinées dans notre esprit. Nous sommes habitués à accepter de faire partie d’un temps cumulatif, linéaire, jaillissant d’un principe et orienté vers une fin. Aux raisons biologiques qui nous conduisent à cette conviction, s’ajoutent d’autres, culturelles, qui régissent un développement déterminé des destins collectifs et individuels. C’est ainsi que se forme notre image du temps comme un continuum irréversible où les « éternels retours » ou même les dislocations, n’ont pas de place. Nous sommes soumis à l’horloge, au calendrier et à la loi…
Il est pourtant paradoxal que nous soyons simultanément à même d’observer qu’il y a en nous un autre temps qui nous configure d’une manière radicalement différente. Un temps étranger à toute linéarité, débridé, chaotique, qui s’écoule librement et s’empare de notre mental à coups de griffes. Cet autre temps, grâce auquel nous reconnaissons le récit secret de notre existence, n’admet pas l’image d’un continuum, mais se manifeste au contraire par de violentes discontinuités, par de brusques bonds et reculs qui assaillent l’idée communément assumée du devenir. Nous en ignorons le fonctionnement mais nous captons sa présence sous la forme d’instants qui s’enroulent dans l’arbre de notre raison en nous offrant des fruits d’une intense saveur.
Dans notre conscience, la supériorité de tels instants sur le temps normatif auquel nous obéissons d’une façon artificielle, réside dans leur force et dans leur liberté. Ils accèdent à nous librement et nous suggèrent un pouvoir suprême. Lors même que nous le voudrions – comme c’est parfois le cas – nous ne pourrions leur échapper, car ils représentent, non pas le meilleur ou le pire de nous-mêmes, mais ce qui a laissé une empreinte impérissable sur notre identité. À travers l’écho, nous voulons retourner inlassablement au son originel, en suivant les ondes expansives, nous désirons recréer l’instant où la pierre a frappé la surface de l’eau. Dans notre récit secret, chacun de ces instants renferme un monde autosuffisant et en transformation permanente.
Ils impliquent, dans un certain sens, notre mythe personnel, notre âge d’or, bien que celui-ci, loin d’être entendu dans une dimension arcadienne, suppose, par-dessus toute autre caractéristique, une profondeur spéciale, une blessure qui ne cicatrise pas sur la peau de la conscience. Cet âge d’or ne nous informe pas sur nos jours heureux, ni ne nous introduit dans des perspectives d’harmonie, mais, par le biais d’une vision infiniment plus décisive, nous plonge dans des abîmes où brillent, sans entraves ni attaches, les moments essentiels de notre existence, ceux qui en raison de leur hiérarchie, pourraient être qualifiés de moments d’or.
La poésie se construit en grande partie autour de leur évocation. C’est sans doute l’un des traits les plus significatifs de la poésie par rapport à d’autres domaines littéraires qui tentent de reconstruire l’historicité du temps par des artifices narratifs. Cela se voit clairement dans la fiction du roman classique et dans l’hypothétique réalité récupérée des écrits autobiographiques et des « mémoires ». Dans tous les cas, le modèle linéaire du temps est prédominant. En revanche, la vraie poétique ne réside pas dans la forme, ni dans le sujet, mais dans un traitement temporel de l’expérience humaine qui, en faisant abstraction de ce modèle, se concentre sur des foyers déterminés dont la lumière spéciale obscurcit d’amples territoires livrés à l’oubli. La poésie verbalise des segments de l’expérience qui flottent dans le vide, en les transformant en univers doués de vie.
Cependant, en ce qui concerne l’expression verbale, la poésie ne cherche qu’à reproduire ce qui ne peut absolument pas être reproduit car cela appartient à l’existence mythique, au récit secret, de chaque homme. Malgré tout, c’est la meilleure ligne directrice pour observer ce qu’il y a de commun et de communicable : la poésie fait allusion à ce qui revient de manière permanente, au-delà des changements d’époques et de cultures. C’est un circuit qui tourne autour de lui-même.
Ce scénario que la poésie tente de montrer est présidé par eros. Je pense qu’une affirmation de ce genre ne se justifie que si nous acceptons l’hypothèse selon laquelle le trait essentiel de l’érotique est la modification draconienne du temps. Eros illumine nos moments d’or et, symétriquement, ceux-ci entrelacent notre constellation érotique. Cela exige une sorte de double naissance par laquelle la force d’un instant, indispensable en tant qu’action, est encore plus grande si elle parvient à transpercer le filtre de l’évocation. L’érotique implique le désir et le pouvoir, mais ceux-ci ne survivent que s’ils sont capables de surmonter l’épreuve de la mémoire.
L’attente en tension d’un événement déterminé, la caresse sur un corps, la contemplation de quelque chose de beau ou de terrible n’arrivent à se fondre dans notre espace mythique que s’ils restent et grandissent dans notre souvenir.
Il n’y a pas d’idées d’or dans un monde suprasensible mais des moments d’or qui appartiennent à notre monde sensible. Cette conviction m’éloigne certainement de la perspective platonique mais se maintient encore assez proche d’une certaine atmosphère de Platon, dans laquelle l’érotique est le moteur vers la vérité, dans laquelle ce que nous dénommons réalité est une pure fantasmagorie et dans laquelle, d’une façon provocante, connaître c’est se souvenir. En ce qui se réfère à cette dernière prémisse, je parierais sans hésitation : connaître c’est se souvenir, si connaître s’entend, non pas comme le progrès de la logique scientifique, mais comme cette autre connaissance qui s’incline essentiellement à se connaître, exprimée depuis la nuit des temps par des formules comme « connais-toi toi-même » ou cette autre que je préfère : « connais ton daimon ».
Connaître c’est se souvenir de ce que nous sommes. Non pas, comme le croyait Platon, de ce que nous étions lorsque notre âme participait du monde divin des idées, mais de ce que nous sommes et que Goethe a si bien résumé dans le vers final d’un poème nommé précisément Daimon : « Il te faut être ainsi, tu ne peux pas te fuir ». Sous bien des aspects, nous pouvons essayer de nous fuir et cela comporte un travail thérapeutique, mais il y a en un, fondamental, où nous ne le pouvons pas : nous soustraire à notre mémoire. Connaître, par conséquent, c’est relire notre secret, c’est revenir sans cesse à ces moments d’or, ceux-ci étant nos points de fuite vers l’énigme et les illuminations qui éclairent notre destin.
Le virage draconien de la conscience temporelle, l’épiphanie de l’autre temps qui implique l’érotique, est marqué par le sentiment d’attraction. Or, nous souscrivons tous à cette évidence : eros est attraction. Il ne suffit pas que quelque chose nous attire, il faut aussi que depuis notre présent elle continue à nous attirer. Ce qui s’est évanoui, bien qu’on l’ait vécu un jour, s’est incorporé à l’inexistant. Uniquement ce qui revient sans cesse nous incite à nous connaître.
C’est la signification de l’attraction érotique. Le corps que nous avons aimé, la vision qui nous a vaincu, le vertige qui nous a transporté ou la musique qui a submergé notre esprit : dans l’une quelconque de ces circonstances, un magnétisme spécial a agi sur nous. Mais, agit-il toujours ? Nous ne pouvons parler d’attraction érotique que lorsque l’aimant continue d’exercer son effet entre les énormes distances de l’oubli. Cependant, ce que nous ressentons n’est alors plus exclusivement le magnétisme de ce corps, de cette vision, de ce vertige, de cette musique. Nous ressentons notre contact avec l’énigme. Ce que nous percevons, toujours avec une certaine surprise, c’est une force énigmatique qui fait déborder les murs de contention de notre vie, nous attire vers une région différente, en produisant un dédoublement entre ce qui reste ancré dans le quotidien et ce qui nous entraîne vers le fond de nous-mêmes.
C’est pourquoi il me semble juste de dire que le désir de l’autre est une recherche de soi-même. Mais le contraire est juste aussi : se connaître n’est pas un exercice de solipsisme mais plutôt un revirement vers une investigation qui comporte le danger et la fascination de l’inconnu. C’est, au sens étymologique, l’à-venir, une aventure qui, en courant les risques de l’échec, permet de conquérir un monde. Et c’est précisément dans la réalisation, peut-être même dans la culmination de cette aventure que se juxtaposent le désir de l’autre et la connaissance de soi en un sentiment magique d’unité : ce sentiment exclusif qui, en intégrant l’illusion par laquelle les scissions de la vie ont disparu, nous fait participer d’une unité supérieure et nous suggère que nous avons pénétré au cÅ“ur de l’énigme.
Les trajets extatiques, mystiques ou esthétiques appartiennent à cette aventure. Ce sont des manifestations de l’érotique. Ce sont les vraies expressions spirituelles de la capacité créative la plus élevée de l’être humain. Néanmoins, comme dans toutes les expressions spirituelles, le champ d’incubation et de réception est sensitif : la spiritualité est l’état auquel nous accédons lorsque l’arc de la sensualité est à son plus haut degré de tension. Le langage qui nous permet d’appréhender et de communiquer l’extatique est toujours sensitif. Il suffit de constater la nature des grandes descriptions mystiques ou relatives au « sacré ». Le corps est à leur centre. Le corps est le centre.
Dans son récit officiel, l’homme est à la poursuite de sécurités alors que dans son récit secret, il est chasseur d’instants. Il serait certainement plus prudent de dire : certains hommes, ceux qui sentent que l’essentiel de leur vie s’écoule par les différentes expressions de l’érotique. En fin de compte, on peut se demander si les deux récits peuvent s’unifier jusqu’à un certain point. En d’autres mots, la chasse aux instants, hormis son rôle évocateur, peut-elle être une élection, une disposition, une attitude face à l’existence ?
La réponse en termes absolus doit être forcément négative si nous tenons compte de l’imprévision et de la gratuité avec laquelle l’eros fait irruption. Néanmoins, dans un certain sens, elle peut être aussi affirmative. Reconnaître que le récit secret est le vrai récit de notre vie et que l’autre temps est le temps authentique implique un apprentissage, une initiation. Ou plutôt : l’initiation. En concordance avec elle, l’homme peut opter pour le type d’existence qui le met dans une situation de plus grande réceptivité par rapport à ce qu’il a pressenti. On pourrait alors parler d’une prédisposition qui implique une nature déterminée et même une conception déterminée du monde. Néanmoins, l’accès à cette sorte de « stade érotique » ne signifierait pas, à la façon de Kierkegaard, une position éminemment contemplative ni, bien entendu, un tremplin pour le saut vers le stade de la foi, mais l’inclination à entreprendre cette traversée du désir pendant laquelle il veut se concilier le sensuel et le spirituel. Le chasseur d’instants est un apprenti de l’imagination qui aspire à devenir maître de la mémoire.
Par conséquent, Eros implique attraction mais par-dessus tout eros est le grand transfigurateur du temps. Depuis les origines de la culture, le jeu le plus sérieux auquel se sont adonnés les hommes consiste à se poser des questions sur la nature de l’érotique. Voici ma réponse : sa nature est la transfiguration du temps humain. Lorsque nous vivons en marge de son influence, nous vivons au sein d’un âge de bronze, attachés fermement à la chaîne temporelle, tous nos actes étant alors condamnés à l’oubli. En revanche, c’est uniquement sous son influence que se tissent nos moments d’or, notre âge d’or, celui qui nourrit la mémoire et donne ainsi vérité à la vie.
 
NOTES
 
[*]Rafael Argullol : philosophe, auteur de nombreux essais, dont El quattrocento ; L’attraction de l’abîme ; Le héros et l’unique, et La fatigue de l’Occident, il est également dramaturge, romancier et poète. Il est en charge de la chaire d’Esthétique et théorie des arts à l’Université Pompeu Fabra de Barcelone. Ses recherches portent sur la philosophie de la culture, les mythes culturels et littéraires et la tragédie grecque.
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