2003
Diogène
Jalons pour une théorie de la rencontre des rationalités
Harris Memel-Fotê
[*]
(Université d’Abidjan, Côte d’Ivoire.)
Dans le thème d’une rencontre des rationalités, nous avons observé deux énoncés : l’énoncé d’un postulat et l’énoncé d’un problème.
Ce postulat, c’est celui de l’existence, dans l’histoire des sociétés et des civilisations différentes, de rationalités que les experts des différentes disciplines des sciences de la Société et de l’Homme autant que de la philosophie sauront, mieux que nous, définir. Nous avons retenu, de préférence, l’énoncé du problème de la Rencontre, à l’élucidation duquel nous voulons apporter quelques éléments théoriques en signe de repères : des jalons.
Or, la notion de rencontre renvoie au moins à trois acceptions :
- une acception prospective où la rencontre n’est qu’un projet à réaliser ;
- une acception actuelle où la rencontre s’identifie à l’expérience telle qu’elle a cours, ici et maintenant, ou telle qu’elle est donnée ; et enfin
- une acception historique où la rencontre renvoie à des expériences passées.
Permettez-nous de nous en tenir à cette troisième acception qui recouvre des expériences humaines plus nombreuses, plus riches, matières à science et à réflexion, plus fondées que les précédentes dans le sens de notre recherche.
Dans la longue et féconde histoire de l’humanité, nous distinguons, en premier lieu, la forme pacifique de rencontre telle que l’ont illustrée les peuples commerçants, Phéniciens et Arabes, par exemple. À cette forme pacifique s’oppose, en deuxième lieu, une forme violente de rencontre, dont deux modalités apparentées nous sont familières : la modalité guerrière et la modalité que nous caractérisons comme impérialiste de la rencontre ; à cette dernière dont les différentes figures sont incarnées par les colonisations modernes, nous empruntons une illustration de l’inégalité produite par l’impérialisme à analyser : celle de la tradition médicale.
Du point de vue de la méthode, tout essai pour comprendre et pour expliquer le processus de ces rencontres, leurs succès ou leurs échecs, est de nature à nous permettre de déterminer certaines des propriétés des rationalités opérant dans ces rencontres.
La forme pacifique de la rencontre
Par forme pacifique, nous entendons l’ensemble des processus par lesquels les sociétés humaines, sans violence organisée et mortifère, donc dans la paix sociale ou dans la paix civile, à titre individuel ou collectif, échangent, de façon relativement égale. Les peuples commerçants ont organisé, en des lieux et à des moments déterminés, ces échanges, de manière en quelque sorte exemplaire.
Quelles rationalités ont inspiré et animé ces processus de rencontre pacifique de façon si égalitaire ? Le pluriel est ici le bienvenu, car, dans chaque cas, ce n’est pas une rationalité, mais c’est un groupe de rationalités qui a joué, un groupe dont le mieux organisé, le plus formalisé constitue un système. L’égalité qui caractérise les processus de rencontre s’explique, principalement, par la complémentarité économique et, secondairement par l’idéologie. Or, on peut distinguer deux types de cette complémentarité économique : une complémentarité externe, lorsque les produits du crû sont échangés, soit en termes dominants de troc, soit en termes secondaires de type monétaire ou tributaire contre des produits équivalents des sociétés différentes et une complémentarité interne, lorsque, aussi bien dans le marché comme espace physique de paix que dans le marché comme espace économique, l’échange des biens est global et réciproque, impliquant tous les types d’acteurs.
Cas des sociétés lignagères
Dans les sociétés lignagères comme celles de la Côte d’Ivoire pré-coloniale, nous trouvons, en effet, au moins trois structures d’échange pacifique.
Dans les tout premiers marchés, tels que les études d’histoire l’attestent, par exemple dans le Gbalo, région septentrionale du pays bété autour de Daloa, les espaces d’échange que les grands hommes ou les hommes forts de la société fondent pour articuler leurs sociétés, avec le commerce à longue distance, sont des espaces à trois caractéristiques. Selon la première caractéristique, l’inauguration du marché est une fête : la délimitation de l’espace s’effectue, de façon rituelle, le dodolowri ou seigneur (lowri) de la terre (dodo) officie en sacrifiant un bÅ“uf ; les artistes musiciens se produisent, on danse, on mange, on fait bombance. Deuxième caractéristique : les échanges y sont à la fois d’ordre économique (échanges de produits de subsistance) et d’ordre culturel (échanges de promesses de mariage, de crédits ou d’amitié…). Troisième caractéristique : le nouvel espace d’échange a place dans une chronologie hebdomadaire des marchés, laquelle chronologie fonctionne au niveau d’une région économique, linguistique et culturelle.
Dans la frontière méridionale de la forêt, entre le continent d’une part, les lagunes et l’océan Atlantique d’autre part, s’opère et s’organise, en même temps que le commerce fondé sur la monnaie (sel, or, perle d’aigri, manille) ou sur le tribut, le troc dominant entre les pêcheurs (Ahizi, Alladian, Avikam, Ehotilé) qui fournissent le poisson aux cultivateurs du continent (Odjukru, Atchan, Abouré…), en échange de produits vivriers (tarot, igname, riz, manioc…).
À la frontière septentrionale de la forêt, entre la savane où vivent Malinké et Senufo d’une part, et la forêt, habitat des Dan, des Koueni, des Baoulé et des Wan, les échanges reposent soit sur le tribut qu’extorquent aux paysans les classes guerrières et les classes intellectuelles ou religieuses, soit principalement sur le commerce sud-nord de la noix de cola ou le commerce nord-sud des esclaves et tissus de coton, fondé sur la monnaie de fer (sombé ou sompé en koueni et wrugu en bété).
Cas des sociétés étatiques
Dans le Soudan médiéval, quelle était la rationalité économique des commerçants ? Les commerçants musulmans d’origine berbère ou arabe recherchaient de l’or, du sel, du cuivre et des esclaves. À ce rapport purement économique, il faut ajouter les rapports d’économie politique : celui touchant l’or, par exemple, dont la production était subordonnée aux pouvoirs religieux que les chefs politiques ont su négocier depuis le Moyen Âge avec les paysans producteurs ; celui concernant les pistes dont la sécurité était assurée par les États monarchiques et qui favorisaient ces échanges ; enfin, celui concernant l’hospitalité des peuples chez qui les commerçants trouvaient des amitiés et souvent des épouses.
Que ces échanges aient un caractère relativement égalitaire, on peut l’inférer par les échanges à longue distance que les peuples noirs et animistes ont eus avec les peuples musulmans, berbères et arabes. Quand, en effet, le savant et pieux Mansa, Kankou Moussa, s’est rendu en Orient au début du xive siècle (1324-1325), trois raisons ont guidé son pèlerinage. Il y a, d’abord, principalement, la sanction recherchée sur son règne, de la nouvelle religion du salut : l’Islam ; il y a, ensuite, la force armée (on évoque 8 000 à 60 000 personnes) dont le Mansa s’est entouré et la mobilisation populaire qui lui a assuré les ressources nécessaires et indispensables à cette expédition religieuse; il y a, enfin, le prestige politico-économique d’avoir amassé et de répandre, dans les pays amis (la Libye et l’Égypte), l’or comme trésor et l’or comme monnaie.
La forme violente de la rencontre
Dans la forme violente de la rencontre se distinguent au moins deux principales modalités : la modalité guerrière et la modalité impérialiste.
Caractérise cette forme et ces modalités l’établissement d’un ordre inégalitaire d’échange, fondé sur des économies non complémentaires.
La modalité guerrière
Nous désignons une modalité de violence comme guerrière, quand l’appareil militaire, appareil technique, bien organisé et plus efficace, est susceptible de porter la guerre chez l’ennemi et de produire les résultats attendus sans subir de préjudice sensible. Ainsi en a-t-il été des premiers États négriers, adonnés, de façon ponctuelle aux razzias, et qui firent, parmi les peuples d’agriculteurs ou d’éleveurs sans défense et sans résistance, des ravages massifs en termes d’extractions de captifs. Tel a été le cas de l’État impérial des Bambara de Ségou au xviiie siècle.
La modalité impérialiste
Si la modalité guerrière de la violence est principalement d’ordre technique, la modalité impérialiste présente plutôt un caractère socio-politique et culturel. Les colonisations qui incarnent l’impérialisme déploient en effet un projet politique, de longue durée, dont la réalisation est articulée en plusieurs phases : une phase militaire, une phase politique et une phase culturelle. La phase militaire qui aboutit à la victoire instaure un ordre d’inégalité fondé sur un écart organisationnel et technique évident ; dans la phase politique, l’État victorieux assure sur les peuples et l’État vaincus une domination administrative, économique et sociale ; c’est à la phase culturelle que l’impérialisme impose aux peuples dominés, par le truchement d’une minorité d’indigènes assimilés, sa langue, sa morale, voire sa religion.
On peut illustrer la formation de cette inégalité par l’exemple de la tradition médicale.
Une illustration de l’inégalité impérialiste : la tradition médicale
Une tradition médicale comporte au moins trois rationalités : une rationalité de caractère culturel impliquant la représentation cosmologique et religieuse de la santé et de la maladie ; une rationalité de caractère botanique impliquant la connaissance des plantes dans leur histoire et dans leurs variétés ; une rationalité de caractère thérapeutique qui suppose, outre le génie des thérapeutes, la connaissance des propriétés des plantes et l’usage social de ces propriétés à des fins de guérison.
Dans l’histoire de l’Afrique en général et dans celle de la Côte d’Ivoire en particulier, trois principales traditions médicales ont été mises en place : la tradition animiste, de racine préhistorique, les traditions musulmanes d’origine arabe et berbère de racine médiévale, l’une et l’autre ayant constitué des médecines populaires répandues dans les villages et cultivées par la grande masse des peuples, enfin, la médecine moderne de racine impérialiste et coloniale d’origine européenne.
Trois actions essentielles concourent à instaurer l’inégalité qui distingue la tradition médicale africaine dans le contexte impérialiste.
La première est l’action militaire. Avec la victoire militaire qui a soumis toutes le sociétés, tous les États et tous les peuples africains, l’Europe industrielle et capitaliste du xixe siècle établit sa domination, jusque dans le domaine médical, en rendant possible plus tard le passage à la modernité.
Cette domination s’effectue selon quatre modalités au moins : d’abord, par la subordination, ensuite par la centralisation, en troisième lieu par la marginalisation et, en quatrième lieu, par la discrimination.
C’est de force, en effet, que les États impérialistes ont introduit la plupart des sociétés africaines dans l’économie monétaire et, par la subordination globale de ces sociétés, ont condamné les Africains à payer l’impôt de capitation.
De la nouvelle économie ont résulté deux effets majeurs dont les conséquences se font sentir encore aujourd’hui ; d’une part, la rupture du lien ancien avec le cosmos, la perte du savoir astrophysique primitif et la croyance des dominés dans l’astrologie des dominants, et, d’autre part, la désacralisation de la nature et l’ignorance des plantes qui ont soigné et guéri les ancêtres.
Aux sociétés lignagères des territoires conquis, la centralisation politique a conféré la chefferie, puis l’État qui leur manque, tandis qu’elle confère aux États monarchiques la même consistance potentiellement républicaine.
Par la marginalisation, l’impérialisme installe la population européenne et ses assimilés comme population principale et visible, alors qu’elle est minoritaire, tandis que la grande masse de la population indigène reste reléguée à la périphérie de cet espace, comme population secondaire et quasi invisible.
Enfin, une discrimination paternaliste oppose globalement la médecine africaine à la médecine moderne et européenne. Dans les colonies, à l’origine, le médecin européen est un médecin militaire, essentiellement associé à la conquête. Le personnel médical et paramédical africain (médecin, vétérinaire, pharmacien, sage-femme) est un personnel de statut auxiliaire, formé dans une École de médecine.
Face au médecin militaire, exerce, du côté africain, un personnage que la littérature impérialiste a désigné, à tort, selon nous, et pour le discréditer, comme féticheur ou guérisseur.
C’est seulement à la veille du mouvement des indépendances que le personnel soignant africain a acquis le privilège d’être formé dans une Faculté de médecine et d’être titularisé comme Docteur d’État en médecine.
Après l’action militaire et l’action politique, vient, en dernier lieu, l’action culturelle.
Dans la mission d’hygiène publique qu’assigne le pouvoir au domaine de la culture, l’impérialisme impose son cadre linguistique, déontologique, religieux, à travers les élèves qu’il recrute, à la société globale. C’est de là que vient la prépondérance des langues européennes, notamment du français et de l’anglais, aussi bien que des monothéismes issus des centres métropolitains (catholicisme romain, protestantisme méthodiste, anglicanisme…).
Du point de vue anthropologique, les enquêtes montrent que les malades baignent dans plusieurs traditions médicales et ne sont pas astreints à se soigner suivant une seule tradition comme l’exige la pratique moderne. Tantôt, ils quittent le système traditionnel pour chercher l’interprétation de la maladie et le soulagement, sinon la guérison, dans la médecine moderne, ou bien, procèdent à un itinéraire inverse. Tantôt, comme s’ils étaient abonnés simultanément à toutes les sources de santé de leur milieu, les malades, sans quitter un système et ses soignants, accueillent, en même temps, pendant des années, parfois, des soins des autres sources ou des autres systèmes.
Dans ces deux cas, la rencontre des rationalités n’est pas seulement un fait social et historique, une entreprise des communautés et, notamment, des communautés européenne et africaine, mais elle apparaît comme un fait psychologique, produit par les individus, un drame, voire une tragédie qui, dans le cas des maladies graves tel le SIDA, s’achève dans la mort.
*
On peut donc accéder aux rationalités soit de façon globale, par la voie culturelle, soit de façon sectorielle, ce qui est dans le cas de la tradition médicale africaine, celle de la voie botanique et de la voie thérapeutique.
Dans tous ces cas, trois jalons au moins doivent être empruntés pour la recherche et pour le savoir scientifique à ce sujet :
- le jalon de l’épistémologie : sans le passage par cette discipline critique, notre savoir reste empirique, pratique et aveugle, même s’il est riche et abondant ;
- le jalon de l’histoire : il n’y a pas de connaissance scientifique qui ne soit une connaissance dans l’histoire, par l’histoire, une connaissance historique. De même que la réflexion épistémologique s’inscrit, elle aussi, dans l’histoire (histoire des individus, des classes sociales, des nations), de même il faut asseoir l’histoire de la rencontre des rationalités vécue par les groupes et par les peuples dans l’histoire générale de l’humanité ;
- le jalon de la typologie : nous avons abordé l’étude de notre thème en procédant à l’examen de ce que nous considérons comme des types de rencontre (rencontre pacifique, rencontre conflictuelle ou rencontre guerrière). D’une part, l’analyse de ces types doit être approfondie et, d’autre part, cette analyse peut être et doit être enrichie par l’invention ou la découverte d’autres types.
Si la théorie est le terme de notre essai, si elle est notre horizon et détermine nos voies ou notre démarche, c’est quand histoire, épistémologie, typologie, comme jalons alignés dans la même direction, seront suffisamment explorés, qu’alors, la théorie sera mûre et la recherche pourra en recueillir les fruits.
[*]
Harris
Memel-Fotê, professeur émérite de l’Université d’Abidjan (1990) ; associé au Collège de France (Chaire Internationale pour l’année 1995-1996). Directeur d’Études associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris (1978-1979 et 1991-1992). Parmi ses ouvrages :
Le modèle ivoirien en questions. Crises, ajustements, recompositions (avec Bernard
Contamin), 1997 ;
Les représentations de la santé et de la maladie chez les Ivoiriens, 1998. Auteur de nombreux articles, dont les plus récents : « La traite des négresses au
xviiie siècle », 1997 ; « L’universalité de l’abolition de l’esclavage de 1848. Sa place dans la généalogie de la libération de l’Afrique », 1998 ; « Essai sur le contour théorique de l’ethnie », 1999 ; « Trois essais philosophiques sur Environnement et Sociétés en Afrique », 1999. Voir aussi son article « Société d’initiation, société savante et société de savoir » dans
Diogène numéro 197, 2002,
Quels savoirs pour quelles sociétés ?