2003
Diogène
Aspects de la pensée aux États-Unis
L’Amérique toujours changeante : les universités
Richard N. Frye
[*]
(Asian Institute, États-Unis.)
À chaque printemps, dans les colleges et universités américaines les étudiants organisaient des manifestations contre une mesure ou une autre du gouvernement et il arrivait souvent que les dissidents continuent, comme ce fut le cas pour la guerre au Vietnam. S’il n’y avait ni action ni projet contre lequel les étudiants puissent retourner leur colère, il arrivait qu’une organisation internationale, comme la Banque Mondiale, soit l’objet des revendications des manifestants. En l’absence de cibles précises, cela pouvait prendre la forme d’une attaque contre une situation mondiale telle que le capitalisme ou la mondialisation. Ces derniers ont fait l’objet de nombreux débats sur les campus universitaires au cours des dernières années et le malaise relatif à la mondialisation s’est étendu bien au-delà du milieu estudiantin, et en particulier aux groupes ethniques des États-Unis, qui y voient une menace pour la préservation de leur identité.
Puisque les États-Unis sont le pays le plus cosmopolite, composé d’habitants issus des quatre coins du globe, la question de la préservation de l’identité ethnique est particulièrement sensible chez les Américains. Le concept archaïque de L’Amérique du melting-pot est passé de mode depuis longtemps, en revanche la nécessité de trouver des solutions à la question de la place et du rôle tenus par tous ces peuples, religions et cultures aux USA, comme dans le monde, est devenu crucial pour les études et la recherche des établissements d’enseignement supérieur. Il n’en fut pas toujours ainsi. Les souvenirs d’avant la Deuxième Guerre Mondiale dans une petite ville du Middle West me surprennent toujours par le nombre et la vitesse des changements dans tous les domaines - économique, culturel et social – si l’on se réfère au temps présent. On a beaucoup écrit sur la transformation de l’économie, mais bien moins sur d’autres sujets, dont l’ethnicité.
Voilà un siècle, lorsque mon père Nels Freij émigra de Suède vers les États-Unis, le services de l’immigration lui demandèrent de changer de nom de famille, en lui disant qu’il serait tourné en ridicule s’il conservait son patronyme. Il se rendit rapidement compte que dans une petite ville, on ne devait parler qu’anglais en public, si l’on ne voulait pas faire l’objet de remarques désobligeantes. Ma mère suédoise fut également contrainte de ne parler qu’anglais. Avec dédain, les Italiens étaient appelés Dagoes, les Tchèques, Bohunks (venant de « bohémien »), les Français, Frogs et aucun groupe ethnique n’échappait à la méchanceté de ceux qui avaient émigré plus tôt et se considéraient comme de « vrais » Américains. Le signe des temps était le rejet du passé, l’isolement et ce que les Allemands appellent Gleichschaltung, se conformer à la société existante. La Première Guerre mondiale ne fit que peu de choses pour modifier cette attitude générale, mais la cautionna plutôt par une conviction : les Américains ne devaient se préoccuper que de la protection de leurs relations commerciales avec les autres pays. Ce fut le sentiment de la plupart des Américains, surtout dans les petites villes et à la campagne. Le concept de melting pot était encensé comme but ultime de la société américaine.
La Deuxième Guerre mondiale a apporté un changement et une prise de conscience, car les États-Unis avaient été attaqués. Il n’y avait plus de ressentiment à assumer les batailles des autres, mais il fallait à présent défendre son pays sans distinctions de classes ou d’origine. Les Américains devaient travailler avec les alliés pour assurer la victoire. Cependant les préjugés et les ressentiments antérieurs n’avaient pas disparu, témoin l’internement des citoyens américains d’origine japonaise pendant la guerre. Les troupes américaines parcoururent le monde et rentrèrent avec un sentiment renouvelé de puissance, de leur bon droit, et singulièrement, celui d’une nouvelle identité. Ils avaient rencontré des cousins et des parents qui leur ressemblaient sans pour autant être considérés avec dédain ou mépris. En réalité, ils avaient trouvé leurs racines et étaient fascinés par la découverte. Le fait que les États-Unis aient échappé aux destructions de la guerre n’avait pas seulement apporté une prise de conscience de la position privilégiée du pays dans le monde, mais aussi un sens des responsabilités envers ces autres, qui avaient tant souffert. C’était tout particulièrement le cas des étudiants vétérans qui ont massivement poursuivi leurs études grâce à la loi sur les bourses pour anciens combattants (GI). Une innovation pour l’enseignement américain, car plus de jeunes gens que jamais auparavant dans l’histoire du pays ont pu recevoir une bonne éducation. Le résultat fut un changement général d’attitude envers le monde : fini l’isolement et vive l’engagement !
Cela donna la fondation des Nations Unies à San Francisco, le Plan Marshall et une relation d’un genre nouveau avec le reste du monde. A présent, les Américains pouvaient être également de bons Américains et de bons Allemands, Italiens ou Japonais ; la condescendance du passé avait fait place à un nouvel esprit d’amitié et de coopération avec les autres. Mais ensuite, les dissensions étrangères atteignirent l’Amérique. Les Juifs américains soutenaient Israël, tandis que les Arabes défendaient la Palestine ; les Irlandais américains se sont trouvés mêlés aux affaires de l’Ulster ; les Croates des États-Unis défendaient leurs pairs contre les Serbes. La douceur et la clarté des premiers temps de l’après-guerre se transformèrent en conflits ethniques et religieux, souvent mortels. Les Américains connurent alors la désunion et le doute, ce que ne firent qu’aggraver la défaite du Vietnam et la chute de l’Union Soviétique. Aucun ennemi n’étant apparu à l’horizon, les formidables progrès technologiques et économiques semblèrent tracer la route à suivre pour établir une bienveillante hégémonie mondiale américaine où tous pourraient se servir dans la corne d’abondance du bien-être économique, à condition d’adopter une démocratique de style américain. Il n’y aurait plus de guerres. L’optimisme du xixe siècle - la science et la technologie ne connaissaient pas de limites et conduiraient au brave new world - refit surface avec le redressement du marché de la bourse.
Arriva alors le 11 septembre, et l’Amérique retourna à ses positions d’après Pearl Harbour. Un genre de guerre nouveau et inattendu a choqué tout le monde, et alors on s’est mis à chercher ennemis et boucs émissaires. Il u en eut beaucoup pour penser que la bonne volonté et la charité américaines avaient été rejetées ; il était temps de serrer les rangs contre l’envahisseur et d’unir tous les citoyens dans une guerre contre les terroristes et les pays qui les abritaient. Les Américains ont semblé unis, mais cela ne pouvait durer, comme l’a montré la guerre en Irak. En général, les jeunes soutenaient les efforts internationaux, tandis que les générations précédentes s’en tenaient à la suprématie des intérêts nationaux. Comment ces changements radicaux d’attitudes ont-ils affecté les colleges et les universités des États-Unis ? On pourrait à nouveau comparer les situations passée et présente, mais il importe de distinguer l’intelligentsia américaine des professeurs d’université.
L’intelligentsia américaine avant la Deuxième Guerre mondiale était à la fois concentrée à New York et improductive pour ce qui est des idéologies ou mouvements intellectuels comme en Europe. l’existentialisme de Sartre ou la philosophie de Heidegger. Au contraire, les écrivains et les artistes regardaient vers l’Europe, surtout la France, comme une terre d’accueil pour les expatriés étouffés par l’atmosphère isolationniste des États-Unis. Les universités d’élite – Harvard, Yale, Princeton, Chicago et autres – proposaient des centres de débat et de découverte, mais c’étaient des « tours d’ivoire » peu disposées à former des dirigeants au « monde réel » de l’action et de la réussite. Alors que la France offrait un havre à des artistes, musiciens et écrivains américains, dont les noms, tels que celui d’Ernest Hemingway, de Joséphine Baker et auparavant de James Whistler, étaient connus en Europe autant, si ce n’est plus qu’aux États-Unis. Ma vie personnelle me permet de donner un aperçu des universités d’avant-guerre.
L’année qui précéda celle où Hindenburg nomma Adolf Hitler au poste de chancelier de l’Allemagne, au lycée, outre au latin, je choisis l’allemand comme langue étrangère optionnelle. La raison en était la prédominance dans l’enseignement supérieur américain à la fois des études allemandes et de leur méthodologie d’étroite concentration sur un sujet. Après mon examen d’entrée à l’université de l’Illinois, en 1939, alors que j’étais en première année de chinois à l’université de Harvard, l’enseignant a demandé si tout les étudiants avait acquis des bases suffisantes en grec et latin. Certains osèrent interroger la pertinence d’une telle préparation, mais ils furent ignorés. Un peu plus tard, un étudiant a timidement demandé si nous allions bientôt commencer à apprendre à parler chinois. Le professeur surpris répondit : « Vous ne venez pas à l’université pour parler une langue. Ici, nous n’enseignons que les classiques littéraires. Si vous voulez parler, vous devriez suivre un cours de langue chez Berlitz. » Tel était l’enseignement des langues étrangères avant la Deuxième Guerre mondiale. La mémorisation était encouragée dans toutes les disciplines. Cependant, des changements dans l’université étaient déjà pressentis.
Après 1933, les intellectuels autrichiens et allemands commencèrent à émigrer aux États-Unis ; ils n’étaient pas seulement des scientifiques de haut niveau, mais aussi des personnes aux centres d’intérêts vastes et multiples. Certains adhéraient à une idéologie socialiste, communiste ou religieuse et ont ouvert les yeux de nombre d’Américains par leur compréhension des sujets économiques, politiques ou culturels, plus étendue que leurs simples domaines et leur formation spécialisés. L’influence des intellectuels européens sur les établissements d’enseignement supérieur en Amérique a servi de catalyseur au développement des diverses idéologies et croyances des mouvements politiques et sociaux, ainsi qu’aux sciences exactes et humaines. Dans les universités, les Américains étaient ouverts à de nombreux courants de pensée, mais ces influences se limitaient principalement à l’élite universitaire et la méfiance des couches populaires envers les étrangers n’avait pas beaucoup évolué. Les programmes d’études dans les universités américaines, jusque-là copies conformes de leurs homologues européens, allaient cependant subir des transformations rapides et de grande envergure après la guerre, et ce relativement rapidement.
Les anciens combattants de retour, qui terminaient leur études à l’université, ont exigé une approche plus pratique dans les cours. L’ancien programme devait être modifié, ou dans certains cas, totalement abandonné, car ils n’avaient ni le temps, ni l’envie de s’étendre sur des activités visant à enrichir leur vocabulaire et la connaissance des classiques. Les universités ont répondu par la création de nouveaux domaines d’études : affaires, sciences appliquées et études sociales. Le mot clé était à présent « études appliquées », et par-dessus tout, la ligne directrice appartenait à la technologie. Cela ne s’est cependant pas fait en un jour, car les facultés supprimées devaient être remplacées par celles, scientifiques, plus jeunes, qui voulaient frayer de nouvelles voies et expérimenter de nouvelles méthodes. Les nouveaux catalyseurs du changement furent les bourses des riches fondations tout juste créées, plus que celles du gouvernement, qui ont s d’ailleurs suivi les initiatives privées. Pour citer un exemple, les départements de langues sémitiques, créés pour expliquer la Bible, ont été transformés en Études sur le Proche-Orient, mais l’argent allait aux l’établissements de centres d’affaires contemporaines, rebaptisés « Étude du Moyen-Orient », plus concerné plus par la politique, le pétrole et l’économie que par l’étude des classiques. Autrement dit, le nouveau modèle des universités a été l’extension de leurs compétences destinée a inclure la recherche et le conseil pour l’industrie et le gouvernement. Les tours d’ivoire se sont effondrées et une nouvelle philosophie pragmatiste a commencé à régner sur les universités.
Tandis que les universités répondaient aux besoins du gouvernement relatifs à son expansion à l’étranger, des changements internes se produisaient dans la société américaine, rapidement répercutés dans les établissements d’enseignement supérieur. La question majeure à laquelle étaient confrontés les gens du pays était l’inégalité des races, et en particulier la discrimination contre les noirs dans les États du Sud. Le mouvement des Droits Civils des années 50, sous l’égide de Martin Luther King Jr. est resté célèbre, mais un livre Racines, adapté par la suite au cinéma, est à l’origine d’une nouvelle dénomination pour les noirs, appelés également depuis lors Afro-Américains. Dans les universités, l’Afrique sub-saharienne avait toute l’attention de Martin, mais après le succès du mouvement des Droits Civils, qui a réussi, avec le programme Action Affirmative, à faire entrer plus de noirs dans les universités, cela a changé. Même si les origines africaines avaient suscité un certain intérêt, les nouveaux départements des universités se référaient plus aux noirs américains qu’aux Africains. Néanmoins, différents départements ont pris le titre d’Études afro-américaines et l’histoire des noirs d’Amérique est devenue leur principal thème d’études.
D’autres groupes ethniques en ont tiré parti en affirmant leur besoin d’être représentés dans les universités, mais ils n’ont pas bénéficié dans leur action d’une aide du gouvernement américain aussi importante que celle des noirs. Une des premières communautés à sortir du ghetto pour fonder des chaires subventionnées dans les universités d’élite fut celle des Arméniens. On peut à présent compter une douzaine de ces chaires et programmes dans différentes universités américaines dédiés à la langue, l’histoire, l’art et l’architecture de l’Arménie. C’est l’Association Nationale des Études et Recherches Arméniennes, qui est à l’origine de cette initiative et qui continue à exercer une activité d’information sur les sujets arméniens, à différents niveaux et à charge de la communauté. Sans vouloir les surpasser, mais à une moindre échelle, les Ukrainiens ont créé à l’Université de Harvard le plus grand centre de recherche et d’enseignement ukrainien en dehors de Kiev. D’autres groupes ethniques en ont fait autant en exprimant le besoin d’une représentation dans les universités américaines, de sorte que les études ethniques font partie intégrante des programmes de nombreuses universités.
De concert avec des innovations comme les études ethniques, les écoles préparant aux diplômes de premier cycle ont proliféré, mais ces nouveaux établissements étaient à présent professionnels. Les écoles commerciales ont fleuri tout comme les centres d’études politiques, telle, par exemple la gigantesque École Kennedy d’administration publique à Harvard. Par sa richesse hors pair, cette dernière université est devenue à la fois un modèle et une source d’émulation pour les autres. Ainsi l’influence du pragmatisme a envahi tous les aspects de l’enseignement et a affecté l’idéalisme des étudiants. Au xxie siècle, l’apathie a commencé à remplacer l’activisme passé, car à l’avenir, les étudiants devaient se soucier plus de leurs moyens d’existence, de sorte que le « politiquement correct » s’est peu à peu substitué à la rébellion et à l’activisme des années antérieures. Ceci a coïncidé avec une autre tendance, que l’on pourrait associer aux ordinateurs.
Avec l’invention des ordinateurs, les méthodes de statistiques ont été appliquées à tous les domaines de la pensée, et la prolifération des termes technologiques a entraîné l’apparition explosive d’un jargon dans les sciences sociales, et même dans les sciences humaines. L’art et la musique pouvaient d’après certains lettrés être soumis aux statistiques au même titre que les sciences naturelles. Au lieu d’élargir la perspective des intellectuels américains, la prolifération des champs de connaissance a au contraire abouti à une focalisation plus étroite que par le passé. La technologie a apporté plus de spécialisation, pour créer au bout du compte un expert ou un savant spécialisé, qui en dehors de sa propre sphère de compétence soit sous l’emprise des influences politiques et autres comme n’importe qui. En d’autres termes, l’intellectuel de la « Renaissance » avait été ravalé au rang de spécialiste dans un champ toujours plus étriqué. Aux États-Unis, se spécialiser à l’extrême est presque devenu un motif de fierté, sans aucune honte à ignorer les sujets idéologiques ou, en fait, tout ce qui sort de son propre champ de spécialisation. Les individus qui n’entraient pas dans ce modèle étaient considérés comme des proscrits ou des originaux.
La technologie, la spécialisation et l’objectivité absolue étaient les nouveaux objectifs de la formation, que ce soit dans les colleges et universités ou sur les marchés financiers américains. Mais que se passait-il en Europe ? Dans les universités, les professeurs déclaraient que les innovations des centres américains d’études supérieures, comme les départements et les séminaires d’études féminines ou ethniques, n’avaient aucune chance de voir le jour dans leurs établissements. Mais tout comme les fast foods, les centres commerciaux et autres modèles du mode de vie américain qui avaient consterné bon nombre d’Européens, les priorités pratiques de l’enseignement supérieur américain ont envahi l’Europe et le reste du monde. Tout comme la mondialisation du commerce, dirigée par les entrepreneurs américains, se répandait à travers le monde, l’engouement pour l’américanisation des universités faisait recette.
À la fin, les universitaires « à l’ancienne » de tous les pays étaient unis dans leur désespoir de ne pouvoir arrêter la force irrésistible de la technologie, avec l’efficacité, la vulgarité et les dimensions globales qui en résultent. Mais, comme le déclaraient les philosophes grecs dès le vie siècle av. J.-C., en affirmant les changements sont le lot de toute vie, de nombreux observateurs annoncent qu’une réaction a commencé à apparaître, et peut-être de la manière la plus aiguë, aux États-Unis. Parmi les étudiants, des phrases banales ont lancé des débats sur le futur développement de la société. « Cela ne fait pas le compte (it does not compute) » arrive à signifier que quelque chose ou quelqu’un n’arrive pas à coller au modèle du « politiquement correct » et devrait être rejeté ou ostracisé. La question de Bertolt Brecht : « Wo ist der Moral ? » en a poussé certains à déclarer que les médecins n’avaient plus de patients et les avocats plus de clients privés, car dans les deux cas, il s’agissait d’une simple clientèle commerciale. On a affirmé plus ou moins cyniquement que l’Amérique était le pays le plus démocratique de l’histoire, car tout pouvait se réduire à un unique dénominateur commun : le dollar. L’Europe, comme d’autres parties du monde, a ses aristocraties, ses classes et ses groupes sociaux, mais les États-Unis possédaient l’étalon du dollar. Un excellent athlète, artiste, musicien ou autre, peut devenir aristocrate grâce à l’argent. Ceci ne simplifiait-il pas la vie et ne constituait-il pas la vraie « démocratie » ? Telles furent les récentes cogitations des jeunes Américains.
Un grand nombre d’Américains partagent la conviction que tous les problèmes peuvent se résoudre par l’argent, car le modèle qu’ils offrent au monde entier est celui de l’opportunité économique offerte à tous. Pour eux, les entreprises privées sont supérieures à la bureaucratie gouvernementale dans tous les domaines, même si cela signifie la survie des mieux adaptés. Mais qu’en est-il des infortunés, des pauvres et des invalides ? Eux aussi peuvent être mieux traités par des associations caritatives privées créées dans ce but. Si nous utilisons nos capacités intellectuelles et notre ingéniosité, la science et la technologie liées à la croissance économique nous donneront les clés de la prospérité. Si le reste du monde suivait le modèle américain, il aurait droit à des bénéfices comparables. D’un autre côté, la commercialisation de tout en Amérique, y compris des universités, est contestée non seulement par des étrangers, mais aussi par de nombreux Américains. On peut répondre à cela que réduire toutes choses à l’étalon du dollar est le meilleur moyen d’assurer l’égalité des valeurs. Mieux encore, qu’est-ce qui compte plus qu’une entrée dans un système ? On peut se demander si c’est plus compatible avec la démocratie qu’avec l’autocratie ? Au-delà de cette controverse, il existe cependant un appel à la coopération et à l’assistance mutuelle, dans des termes idéalistes, qui n’est pas lettre morte parmi les jeunes. Ils pourraient exprimer ce qui devrait être fait dans le monde à venir sous cette forme :
Que cela nous plaise ou non, le monde est maintenant plus que jamais dans l’histoire, interconnecté, et nous devons commencer à agir en accord avec une loi mondiale, une cour de justice mondiale, une force de police mondiale, et finalement un gouvernement mondial, au sein duquel chaque pays ou groupe ethnique maintiendrait son identité et sa culture. Même si dans les questions qui concernent la planète, nous devons nous conformer à des règles universelles ; dans nos vies quotidiennes, nous appartenons à une communauté et à ses normes sociales et culturelles. Nous devons croire que le choc des civilisations n’est ni réel, ni inévitable, et lui préférer un choc entre individus fanatiques. Tel est le danger à venir : la montée et la prise du pouvoir par des dirigeants fanatiques, qui cherchent à asseoir leur position et leur pouvoir à n’importe quel prix. Cessons de suivre les affirmations de Thomas Carlyle selon lesquelles ce seraient les individus (c’est-à-dire les fanatiques !) qui font l’histoire et cessons d’honorer l’image idéalisée des conquérants, comme Alexandre et Napoléon, et faisons plutôt régner la raison et la modération. La loi ne devrait pas permettre à un Premier ministre ou à un président de rester en place plus de dix ans. Si cette personne n’est ni totalement épuisée ni n’aspire à la retraite, c’est à l’évidence qu’elle n’était pas au service de son peuple, mais au sien. Ce sont les institutions qui sont importantes et non les individus : c’est la royauté, et non le roi, la présidence, et non le président, qui doivent être respectés et honorés. En fin de compte, seule la loi nous rendra libres.
Il est instructif de se rappeler les mots d’un roi de Sparte, exilé par son propre peuple à tel point qu’il s’enfuit à la cour du roi de Perse qui s’apprêtait à envahir la Grèce. Le roi demanda au Spartiate de lui décrire la mentalité grecque, et celui-ci répondit, en s’excusant d’offenser peut-être Xerxès : « Votre majesté, vos sujets vous craignent plus que tout, mais les Grecs ont peur d’autre chose. De la loi qui est au-dessus de tout. »
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Arapu.
[*]
Richard
Frye : né à Birmingham, Alabama en 1920, Richard Frye est spécialiste d’histoire orientale, et en particulier iranienne. Après avoir étudié la philosophie, il a obtenu son doctorat d’Histoire à l’Université de Harvard et en parallèle a appris le turc, le persan, l’avestan, le sogdian ainsi que de nombreuses autres langues orientales. Il a enseigné à Harvard, dans les Universités de Francfort, Hambourg, du Tadjikistan, a dirigé l’Asia Institute de l’Université de Pahlavi à Shiraz en Iran, et a été l’invité du Musée de l’Ermitage de Saint Pétersbourg. On compte parmi ses nombreuses publications :
Notes on the Early Coinage of Central Asia ;
History of the Nation of the Archers ;
The United States & Turkey & Iran, avec L.
Thomas ;
The Near East and the Great Powers ;
Narshakhi, History of Bukhara ;
L’Iran ;
La Perse ;
Bukhara The Medieval Achievement ;
The Histories of Nishapur ;
Excavations of Qasr-i Abu Nasr ;
The Golden Age of Persia ;
The Ancient History of Iran ;
The Heritage of Central Asia. Rédacteur en chef de la revue de
l’Asia Institute depuis 1970, il a créé plusieurs chaires dans ses domaines de spécialité au National Association of Armenian Studies & Research et au Center for Middle Eastern Studies. Il a été fait membre honoraire de l’University of Tajikistan à Dushanbe en 1991.