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S'inscrire Alertes e-mail - Diogène Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezInterlude : Ma maison dans les bois
AuteurDenis Sinor[*] [*] Denis Sinor : né en 1916 en Hongrie, il est depuis 1986...
suitedu même auteur
(Professeur Émérite, Indiana University.)1 1. Qu’est-ce qu’il vous vient à l’esprit lorsque vous pensez à votre pays ?
2 Ce qui me vient à l’esprit c’est ma maison dans les bois, pas un seul voisin en vue. Une maison que je n’ai à défendre ni de voleurs réels ni de terroristes imaginaires, mais des cerfs qui viennent grignoter mes fleurs et des ratons laveurs qui s’emparent de ma véranda, qui n’est qu’à quinze minutes en voiture d’une bibliothèque superbe. Je vois les campagnes vides et paisibles. Je me vois au volant de ma voiture ou de ma motocyclette sur, disons, la majestueuse route nationale « Interstate 40 », quelque part au fond de l’Arizona ou du Nouveau Mexique, en train de longer, peut-être, la légendaire voie ferrée de Santa Fe : quasiment aucune voiture sur cette route magnifique. Les États-Unis, pays à qui l’on reproche, avec plus ou moins de raisons, d’être le plus grand pollueur du monde, est aussi celui qui a inventé et qui entretient les plus glorieux des parcs nationaux et départementaux. Je me souviens de la « Natchez Trace », ravissante route à deux pistes dont les 710 km reliant le Mississipi à Nashville dans le Tennessee sont entièrement dénués de construction (même pas une seule station-service), ou de l’ « Appalachian Trail », sentier de randonnée montagnard qui s’étend sur 3400 km. Ceux pour qui l’Amérique équivaut à New York seraient sans doute surpris de savoir que la grande majorité de la population des États-Unis mène une vie calme, voire placide. On paie ses impôts – et pour le reste on vous laisse tranquille. Des années peuvent passer sans qu’il faille prendre le moindre contact avec les soi-disant « autorités », et lorsqu’il le faut, cela se passe plutôt bien – quel qu’en soit le niveau – municipal, ou fédéral. Les gens élisent leurs sheriffs, leurs juges, les employés des tribunaux, qui s’efforcent tous d’être serviables ne serait-ce que pour conserver leurs places. Dans les soupes populaires où j’ai eu l’occasion de servir, un bon repas appétissant est offert gratuitement à quiconque s’y rend, sans questions d’identité ou de nécessité. Plusieurs de ceux qui s’y rendent auraient de quoi s’acheter un repas.
3 Lorsque j’enseignais à Cambridge – que d’aucuns considèrent comme la meilleure université du monde – je devais déployer presque tous mes efforts à surmonter les résistances internes. À Indiana University, où j’ai travaillé par la suite, on m’a allégrement laissé accomplir ce dont j’étais capable. Aux États-Unis, en règle générale, les gens aiment à voir la réussite et ne se réjouissent guère des échecs d’autrui.
4 Sans support textuel, comme celui évoqué par les israélites, les Américains se voient en quelque sorte comme le peuple élu de Dieu. Entre New York et la Californie (deux univers complètement différents), s’étend un territoire habité par un peuple d’origine mixte, dont la majorité est fermement convaincue que leur pays est incontestablement la meilleure chose qui soit arrivée à l’humanité. Il se peut bien qu’en ayant cette conviction, les Américains se sont plus approchés de l’Utopie que tout autre peuple contemporain. Mais la vie ne se réduit pas à la pléthore de biens matériels. Il y a des Américains qui sont terriblement, honteusement pauvres, d’autres qui sont étonnamment riches. Cependant, par rapport à d’autres pays, aux États-Unis l’envie, l’amertume, la jalousie entre les classes sociales demeurent étrangement muettes. L’usage des prénoms est généralisé, même de prime abord, au bureau, entre les travailleurs et leurs chefs. La plupart des pauvres ont un vague sentiment qu’une vie meilleure aurait tenu, ou peut tenir, de leur propre volonté. Ceux qui ont de quoi donner, donnent généreusement, soit à ceux qui en ont moins, soit à la grande diversité de bonnes causes existantes. « Mes confrères américains » (My fellow Americans) comme leurs présidents tendent à les appeler – construisent des hôpitaux, des musées en tout genre, établissent des universités, paient l’entretien d’orchestres symphoniques, de parcs, de recherches variées. Nulle part ailleurs qu’aux États Unis donne-t-on autant pro capita aux œuvres de bienfaisance. Ils sont optimistes, ils ne s’apitoient pas sur leur propre sort. Lorsqu’un ouragan ou une inondation détruit leurs biens, ils remercient Dieu d’avoir épargné leur vie et s’attellent à la tâche de reconstruction. Les Américains, y compris les leaders, sont souvent simples, naïfs, disposés à croire, par exemple, que l’Irak peut représenter un danger pour les États-Unis ou d’autres inepties et ils sont franchement surpris lorsque le reste du monde n’est pas de leur avis. Vu du Wyoming, des Dakotas ou du Montana, le monde est en effet un concept très lointain. Alors que celui-ci se débat dans des problèmes incompréhensibles pour la plupart des Américains, le peuple n’a de cesse de travailler avec une productivité sans rivale et de chanter, faux mais avec une conviction inébranlable « America ! America ! God shed His grace on thee… » (Dieu répandit Sa grâce sur toi… ).
5 2. Parmi les théories philosophiques, les découvertes scientifiques ou les créations artistiques, laquelle est pour vous la plus enthousiasmante et porteuse d’avenir ?
6 La découverte la plus fascinante : la mécanique quantique.
7 3. Y a-t-il une région spécifique du monde à laquelle vous vous sentez particulièrement attaché ?
8 Quelque soixante ans en arrière j’ai conçu l’identité historique d’un énorme territoire que j’appelais l’Eurasie Centrale, un territoire entouré des grandes civilisations sédentaires de l’Europe, du Proche Orient, de l’Asie du Sud, de l’Asie du Sud-Est et de l’Asie de l’Est. Certains, moi-même à l’occasion, l’appellent « Inner Asia
9 4. Quels sont vos rêves, vos espoirs, vos craintes pour votre pays et pour le reste du monde ?
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11 Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frances Albernaz.
Notes
[ *] Denis Sinor : né en 1916 en Hongrie, il est depuis 1986 professeur émérite à Bloomington, Université d’Indiana. Doctorat honoris causa de l’Université de Szeged (Hongrie). A enseigné entre 1939 et 1948 à Paris, et a participé à la Résistance (comme membre des Forces françaises de l’Intérieur). De 1948 à 1962 il a enseigné à Cambridge, Faculté d’études orientales. Depuis 1962, il a occupé divers postes de direction à l’Université d’Indiana (Département d’études ouraliennes et altaïques et Institut de recherche d’études asiatiques). Rédacteur en chef depuis 1967 du Journal of Asian History et auteur de nombreux livres et articles sur l’histoire de l’Asie intérieure et les langues de l’Altaï. Il a participé au projet des Routes de la Soie ainsi qu’à la préparation de la publication de l’Histoire des Civilisations d’Asie Centrale de l’UNESCO. Il a aussi participé activement à plusieurs grands ouvrages, dont l’Encyclopaedia Britannica. Sa publication la plus récente : Studies in Medieval Inner Asia, 1997.
POUR CITER CET ARTICLE
Denis Sinor « Interlude : Ma maison dans les bois », Diogène 3/2003 (n° 203), p. 20-22.
URL : www.cairn.info/revue-diogene-2003-3-page-20.htm.
DOI : 10.3917/dio.203.0020.




