2003
Diogène
Aspects de la pensée aux États-Unis
Historiens, attention : motivation = émotion
Ramsay MacMullen
[*]
(Dunham Professor of History, Emeritus, Yale University.)
Agissons-nous à l’appel de notre intellect ou de nos sentiments, c’est une question que nous avons habituellement du mal à évaluer en termes simples. Il vaudrait mieux se représenter ces alternatives comme des pôles opposés sur une échelle. Ce qu’est l’action à des moments différents sera mieux expliqué, mais jamais complètement, par l’un ou par l’autre. Que ce soit en général ou pendant une semaine donnée, il n’est pas facile de dire quel côté a le plus contrôlé notre comportement. C’est ainsi que pense le profane, de toute façon.
Mais pour les lettrés, c’est différent. Au siècle dernier, ils ont en général ignoré une extrémité de cette échelle : le pôle des sentiments. Lorsque l’historien Marc Bloch au début des années 40 s’est élevé pour protester, on aurait dit que sa vie avait été vécue jusqu’alors, involontairement, dans un second Âge de la Raison ; comme si le champ tout entier de l’action humaine, qui fait l’histoire, avait été envahi par une hypothèse qu’il a réfutée, et qu’il a vu s’exprimer avec les plus grandes agressivité et autorité dans le champ dit de l’histoire économique. Aucun grand changement n’a été enregistré non plus après sa mort, dans la seconde moitié du siècle :
À lire certains livres d’histoire, on croirait l’humanité composée uniquement de volontés logiciennes, pour qui leurs raisons d’agir n’auraient jamais le moindre secret… C’est aussi répéter, en l’amplifiant, l’erreur, si souvent dénoncée pourtant, de la vieille théorie économique. Son homo oeconomicus n’était pas une ombre vaine seulement parce qu’on le supposait exclusivement occupé de ses intérêts ; la pire illusion consistait à imaginer qu’il pût se faire de ces intérêts une idée si nette [1].
L’histoire économique, en offrant sa magie en exemple à d’autres types d’histoire, portait en fait dans son c
Å“ur cet être mythique, et l’hypothèse conjointe, « l’
homo oeconomicus prend ses décisions en considérant son propre intérêt » – ce fut « le modèle chéri des économistes “purs” », selon la formulation de Daniel Kahneman
[2]. Le modèle n’était fait que de raison, que de calcul. Le remettre en question lui a valu un prix Nobel, tandis que d’autres prix, même si moins réputés, ont échu à Robert Shiller pour avoir lancé un défi similaire d’après un autre point de vue, non celui du psychologue, mais reposant sur une formidable base mathématique (
Market Volatility et
Irrational Exuberance).
Ainsi, au cours du second Âge de la Raison, les années 80 et 90 voient apparaître les premières fissures dans l’édifice, nous rappelant que nous ne sommes pas, au moins dans notre comportement économique (qui est une part très importante de nos vies) purement rationnels. Nous sommes plutôt la proie des modes et des engouements, des bêtises imposées par l’instinct grégaire. Nous pensons en tant que masses. C’est vrai ; mais ceci n’a rien de très surprenant pour le profane, et ne dévoile pas tant notre irrationalité que la simple imperfection de notre raisonnement. On peut nous montrer comme totalement dans l’erreur, mais pas totalement capricieux. Nous répondons aux impressions que nous nous faisons les uns des autres sous la pression des influences sociales et des excès de l’esprit qui s’ensuivent. Ce qui ne veut cependant pas dire dans une absence de pensée. Il suffit de se rappeler la ruée vers l’or californienne pour voir comment l’instinct grégaire a agi à cette occasion sur l’homo oeconomicus avec des modes et des engouements relativement rationnels ; il y avait en effet de l’or, et beaucoup en ont gagné ; mais le récit de leurs gains a produit une « exubérance » qui, tout en ayant une certaine raison d’être, était cependant aussi la proie d’une sorte de vertige.
Mais les vérités toutes faites de la théorie du marché jettent une telle ombre sur ce domaine, que ce qui paraîtrait être une avancée courageuse, digne d’un prix, aux élus de l’intérieur (insiders) peut être jugée très différemment par les autres qui restent à l’extérieur. Comme l’a dit Kahneman dans les circonstances déjà citées, « Vous devez avoir étudié l’économie pendant des années avant de vous laisser surprendre par ma recherche. »
De même, il est facile à concevoir qu’il y ait une résistance aux vérités toutes faites et à leurs défenseurs. Les opposants, en prenant en compte les modes et les engouements, du moins comme postulats explicatifs, voulaient introduire des facteurs de causalité qui ne soient pas soumis à une analyse quantifiable. De tels facteurs sont vus comme des anathèmes, ennemis d’une bonne méthode. Comment quelqu’un pourrait-il jamais penser ou débattre de manière scientifique ou tirer une conclusion sans l’aide des chiffres ? Comme l’a dit le bon Dr Johnson, il y a bien longtemps, « C’est le privilège du comptage. Il fait une certitude de ce qui auparavant flottait de manière indéfinie dans l’esprit. »
Les nombres ne peuvent-ils, d’une certaine manière, être appliqués à l’analyse des modes et des engouements ? Leurs manifestations externes dans des actes visibles, peuvent-elles être du moins mesurées et traduites en chiffres. C’est exactement ce que Marc Bloch et son école d’interprétation historique ont essayé de faire. Dans leurs monographies et leur revue au nom célèbre,
Les Annales, ils ont entrepris d’examiner toutes les variétés du comportement humain en termes quantitatifs. Leur prédilection pour les graphiques et les pourcentages a été parfois tournée gentiment en dérision
[3] ; mais ils ont persisté et signé. Ils traitaient de sujets comme la morale sexuelle ou la piété en comptabilisant toutes les naissances hors mariage ou les legs de souvenir dans les testaments ; et ainsi de suite, pour des matières confiées généralement aux sciences sociales. Les découvertes restent inévitablement très superficielles.
Une compréhension plus profonde et plus vraie, à laquelle l’autorité économique opposait des résistances, aurait pu être recherchée dans la psychologie. Ses propres vérités toutes faites, comme celles de la plupart des domaines de la recherche contemporaine, ont été présentées dans des encyclopédies, mises à jour de temps à autre. Dans l’une d’elles (1998), examinez l’article consacré à la prise de décision, où aucune place n’est laissée, parmi ses 45 000 mots, au caprice ou à tout autre sorte de sentiment ; on y demande au contraire une adhésion stricte au « principe d’utilité », c’est-à-dire, à la rationalité pure, dans l’explication des phénomènes économiques. Cependant, cet article du même volume géant est suivi par un autre intitulé « Émotions », dû à un spécialiste très différent. Il commence par lancer un défi, « C’est la première fois dans les nombreuses éditions parues à ce jour, qu’un chapitre sur les émotions est publié dans le Handbook of Social Psychology » et poursuit en affirmant que les « émotions sont d’une importance essentielle. » Voici donc les signes d’une nouvelle fissure dans l’édifice de l’actuel Âge de la Raison.
Dans le domaine de l’histoire elle-même, les observateurs peuvent remarquer une montée significative de l’intérêt porté aux émotions considérées sur le plan diachronique et en tant qu’objets d’étude, à travers une « science des émotions » (
emotionology, mot proposé au milieu des années 80). Après les travaux des générations précédentes ou d’avant sur l’acédie et la mélancolie, la préférence dans le choix des sujets s’est déplacée vers le mariage et l’amour grâce à un livre très admiré de Lawrence Stone (1977) ; vers l’appréciation, autrefois générale, de la sensibilité, comme de l’horreur, les larmes et les frissons, dans la littérature et dans le comportement courant ; et plus récemment à la honte, la colère ou le dégoût. La formation et le contrôle des sentiments de différentes natures, sinon de toutes sortes, à différentes époques et dans différentes sociétés, ont également été étudiés récemment. La
Chronicle of Higher Education (le 21 février 2003) a recensé la totalité du domaine à travers une sélection d’études, excentrée, mais significative. On pourrait encore en rajouter en allant plus loin que le milieu universitaire anglophone
[4].
Une révolution ? L’approche strictement cognitive et logique d’êtres strictement cognitifs et logiques (à condition que le profane les considère comme humains) a été effectivement mise en question. Dans leurs trois disciplines, les économistes, les psychologues et les historiens l’ont fait en attirant l’attention, avec plus ou moins de succès, sur le caractère novateur de leurs travaux depuis environ une décennie. Il y avait effectivement, et il reste encore beaucoup à faire.
Des progrès ont été faits en créant des passerelles entre les disciplines, malgré certaines difficultés inhérentes. Les psychologues ne pensent naturellement pas comme les historiens ; ils manifesteront probablement très peu d’intérêt pour tout ce qui est arrivé hier, donc hors du contrôle de la répétition. Leur expérience de laboratoire peut montrer que les gens (les inévitables étudiants d’un cours d’introduction générale) peuvent retracer l’historique d’un moment d’émotions fortes et indiquer lesquelles parmi celles-ci, sur une échelle de un à vingt, peuvent être évaluées par leur force. D’autres personnes, en lisant ce compte rendu, peuvent identifier et ressentir par empathie ces sentiments, en évaluant à leur tour leur force. Il est alors possible de comparer les deux séries de réponses qui seront très similaires. Évidemment, ceci révèle quelque chose du travail habituel des historiens. Mais personne n’est sorti du laboratoire pour leur en parler. Les historiens non plus n’ont pas recherché ce type d’aide. J’y reviendrai dans un moment.
Quant aux économistes qui pensent comme des historiens – c’est-à-dire, en essayant de comprendre les tendances du marché, qui sont bien évidemment des événements concernant traditionnellement les historiens –, ils ne témoignent d’aucune curiosité envers les modes, engouements et caprices irrationnels du passé, tout en commençant cependant sérieusement à s’y intéresser à présent. Ils se sont avancés suffisamment loin pour voir que ceci faisait apparaître des sentiments conditionnant d’une manière ou d’une autre le fait d’être prêt à agir, d’une façon aventureuse ou non ; cette perception et sa défense, ils les doivent à la psychologie. Mais leur recherche n’est pas allée jusqu’à englober l’origine, l’action ou la force des sentiments (j’y reviendrai bientôt, ainsi également qu’à ce qui concerne la force).
Tous les types d’expérience sous contrôle, dans des conditions de laboratoire, sont pertinents à la fois pour l’économie et l’histoire. Un exemple de notre nouveau millénaire est le rapport de George Loewenstein, sur lequel Robert Shiller a attiré l’attention. Loewenstein étend la description et l’analyse de l’irrationnel à la prise de décision
[5]. En réfléchissant sur un choix, nous demandons-nous comment il serait ressenti ? L’affect est là, au beau milieu de notre pensée ; il aide à expliquer le comportement de marché. Cependant, cette découverte provient des travaux antérieurs d’autres chercheurs dans un cadre d’application bien plus vaste, qui montre que la cognition et l’émotion sont en général entremêlées dans notre esprit, et non pas des pôles opposés de notre activité mentale. Les psychologues et les neurologues ont observé comment nous recevons une perception donnée et lui répondons, afin d’éviter ou d’attaquer, ou de tout autre attitude possible ; ceci est balisé à l’instant même par une marque ou un signe correspondant, de nature affective – de dégoût, de peur, de bonheur, de concupiscence, de curiosité, d’amour maternel accompagné des sensations physiques correspondantes – et qui est donc enregistré dans la mémoire ; ainsi, l’ensemble des expériences, que nous percevons à la fois comme émotion et comme plan d’action, peut être immédiatement récupéré grâce à ce signe, de même que d’autres groupes apparentés. La manière dont notre mémoire travaille permet une réponse aussi rapide que nécessaire. Certes, une bonne partie de l’activité mentale attachée à résoudre les problèmes dans le détail peut se poursuivre dans notre esprit, sans émotion dont nous soyons conscients ; mais ce qui dirige le tout et pousse à l’action est d’une autre nature, richement colorée – c’est-à-dire d’une grande richesse émotionnelle. Le consensus sur ces sujets est reflété, par exemple, dans l’étude mentionnée par la note 3 précédente.
Les historiens pourraient bien plus encore que les économistes bénéficier de ces enseignements. Une sorte de licence ou d’autorité dans la prise en considération des facteurs affectifs est accordée à ceux qui étudient la biographie d’une personne, À l’opposé, il serait facile de donner l’exemple de telle ou telle « vie » insatisfaisante, où la personne décrite n’est suivie que par un calcul puis le calcul suivant ; pas de sentiments, seulement des raisons : « rien n’arrive à s’animer», comme le dira le lecteur.
Quant à l’étude des groupes humains, de sociétés entières, même de nations, il s’agit là bien entendu d’une autre affaire. Marc Bloch remarque l’importance des émotions dans le monde médiéval, où :
Les désespoirs, les fureurs, les coups de tête, les brusques revirements proposent de grandes difficultés aux historiens, portés, par instinct, à reconstruire le passé selon les lignes de l’intelligence ; éléments considérables de toute histoire sans doute, ils ont exercé sur le déroulement des évènements politiques, dans l’Europe féodale, une action qui ne saurait être passée sous silence que par une sorte de vaine pudeur [6].
Ce passage attire l’attention sur ce que d’autres collègues historiens confesseront encore aujourd’hui, une sensation de « honte », comme le dit Bloch, c’est-à-dire l’attente de la désapprobation, du mépris, du rejet de leurs pairs, pour le crime d’avoir pris les émotions au sérieux ; une honte que l’on doit éprouver pour toute interprétation qui n’est pas d’un niveau scientifique, c’est-à-dire pas du niveau de la quantification. L’Âge de la Raison n’est pas encore renversé !
Tout ceci n’ira pas non plus très loin, à moins qu’une « science des émotions », une étude des tendances dans les sentiments et les constructions sociales, de telle ou telle sorte, ne prenne en compte les conséquences qu’on pourrait appeler politiques dans les comportements. Le changement politique est somme toute la vision que le profane a de l’histoire, et Bloch avait bien raison de relever la place centrale de cette caractéristique du passé – d’où son attachement, comme celui de son école, à l’étude des mentalités. Sans la force du sentiment, il n’y a pas d’action ; sans action, pas de changement ; sans changement, au moins au sens traditionnel et profane du terme, il n’y a pas d’histoire.
Par leur nature, les différentes émotions ont plus ou moins de force ; celles qui en ont le moins se muent en états d’âme ou dans des états d’esprit plus ou moins passifs, comme celui de la dépression ou du contentement, qui manquent totalement de force. On peut se représenter les différences comme situées sur une échelle bipolaire dont l’extension pourrait être calibrée à la manière de l’échelle de Richter utilisée habituellement pour les tremblements de terre ; c’est arbitraire mais pas indéfendable. Ainsi, la psychologie a quelque chose à apprendre aux historiens dans ce cas aussi.
Nous pouvons dire, au début de la journée, en mâchant béatement notre croissant accompagné de café fort, que nous « « aimons » le petit déjeuner ; puis, au bout d’une minute, lorsque la conversation change, que nous « aimons » notre pays. Cette sorte-ci d’amour et non l’autre, peut nous pousser à faire quelque chose. Parce qu’elle nous motive. Marc Bloch a insisté en divers points de son dernier ouvrage sur l’influence des impulsions les mieux du monde partagées du « c
Å“ur », de la « dévotion » à « la patrie », sur la capacité « de vibrer » en pensant au passé national et à ces plus grands chapitres, par-dessus tout ceux de la monarchie et la République. En ce sens : « Il est deux catégories de Français, écrit-il, qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération
[7]. »
Lui-même n’appartenait à aucune de ces deux catégories. Ainsi, il fut blessé et décoré au cours de la Première Guerre mondiale, et a décidé de rester après guerre dans les troupes de réserve, puis s’est engagé à la guerre suivante, même s’il avait déjà atteint la cinquantaine. Après l’étrange défaite de son pays, il a choisi à nouveau de s’enrôler dans une guerre souterraine, où il trouva la mort. Dans le flux des prises de décision qui ont conduit à l’action dans ces différents choix, tout a obéi à son cÅ“ur. En lui et par lui, s’il est vrai que cette petite chose, qu’on appelle un individu, arrive à « faire l’histoire », cette histoire venait d’émotions empreintes de force.
Ceci dit, la question qui se pose aux historiens est évidente : comment mesurer la force et expliquer l’action qui en découle ?
La réponse a été donnée plus haut : il est des expériences qui montrent la capacité de quelqu’un à deviner les sentiments d’autrui à partir de textes écrits, ou mieux encore, d’un face-à-face. Nous pouvons parvenir, même avec l’abîme de temps et de m
Å“urs qui nous en sépare, à une « proximité psychologique, une sorte d’identification transculturelle avec ses sujets. » Ces mots sont ceux de Clifford Geertz lorsqu’il invoqua l’action de l’empathie, cette puissante cousine de la sympathie
[8]. L’empathie, ça marche. Et nous avons besoin d’elle ; car, sans elle, il n’est aucune compréhension des autres, aucune vision profonde. Le fait est connu depuis longtemps en philosophie, et, comme le dit Geertz en poursuivant en allemand, comme de juste, son discours « Qu’arrive-t-il au
Verstehen lorsque disparaît l’
Einfühlen ? »
Au premier Âge de la Raison, la vérité de l’Einfühlung a été niée par une première argumentation; et au second Âge de la Raison, par une autre. Le professeur savant, l’académicien, en était convaincu ; mais le profane, lui, était tout aussi convaincu que l’académicien était un âne. Car, dans le cours habituel de vies tout à fait ordinaires, nous sommes tous conscients de pouvoir constamment « lire », grâce à ce don, dans les pensées d’autrui. Ce n’est que récemment que la psychologie est venue à l’aide du bon sens, en découvrant l’empathie dans le comportement des nouveaux-nés, en la mêlant au même comportement des petits en âge de parler pour expliquer ce qui se passe dans leur tête, et d’en trouver confirmation dans les discours des adultes sur eux-mêmes, ce sur quoi les psychologues bâtissent la majeure partie de leur science. Nous refuser l’usage de ce pouvoir de compréhension, si nous sommes des historiens, serait une ânerie.
Que cela soit en fait utilisé par les historiens, n’obéissant pas au présent Âge de la Raison, peut être démontré par un million de bons livres d’histoire, dont un de Thucydide. Peut-être le meilleur. Voici un passage dû à cet auteur, où il dépeint ce qui fut ressenti dans un grand moment historique : la défaite qui menaçait les Athéniens en Sicile sous le commandement de Nicias :
Nicias, lui, était désemparé par la situation. Il voyait l’importance du danger, et déjà son imminence, puisqu’on était presque au point de prendre le large. Se disant, comme il arrive à l’instant des engagements graves, que tout chez eux restait incomplet de ce qui était à faire, et que tout n’avait pas été dit aux hommes de ce qui devait l’être, il se reprenait à interpeller individuellement chacun des triérarques en ajoutant à leur nom le nom de leur père et celui de leur tribu : leur faisant un devoir, personnellement, s’ils avaient à leur actif quelque brillant exploit, de ne pas le trahir, et pour ceux de leurs pères, quand ils comptaient d’illustres ancêtres, de ne pas en ternir l’éclat ; évoquant leur patrie, libre entre toutes, et cette indépendance franche de mots d’ordre qu’y trouvait pour tous la vie de chaque jour ; ajoutant, enfin, tout ce qu’à une minute si décisive on est prêt à dire, sans craindre de paraître ressasser des propos rebattus, et que l’on présente de même en toute occasion, sur les femmes, les enfants et les dieux tutélaires, mais que pourtant, dans l’effroi du moment, on juge utile d’invoquer [9].
Comment a fait l’auteur pour savoir que le commandant était « en fait désemparé ? » La conjecture de Thucydide est–elle véritablement un élément de l’histoire réelle? Le profane n’a pas de mal à répondre à cette question : tout contemporain intelligent disposant d’un pouvoir d’empathie suffisant (ce que bon nombre d’entre devaient avoir) n’aurait pas éprouvé d’hésitation en déclarant connaître l’état de Nicias, une forme d’Einfühlung qui touche l’intérorité de l’homme, ce à quoi Thucydide n’a pas hésité non plus. Nous ne devrions pas hésiter, aujourd’hui. Aucun problème ! Et, dans le langage par excellence de la philosophie : kein Problem ! Seul le second Âge de la Raison nous barre la route, sur sa fin. Ainsi pourrait disparaître, du moins à la longue, la raison la plus invoquée d’admirer Thucydide, à savoir sa seule et pleine rationalité, pénétrante et imagée, que les historiens se doivent d’imiter.
Lors d’un débat plus large, il serait facile de démontrer à quel point cet écrivain était intuitif, à dessein. Ses anciens lecteurs lui reconnaissaient ce pouvoir ou cette inclination ; quelques lecteurs, peu nombreux, de la dernière génération ont fait de même, contre le consensus de l’Âge de la Raison qui ne voyait en lui que le rationaliste. L’aurore point, peu à peu..
Ce n’est pas que dans des moments intensément dramatiques que Thucydide reconnaît le rôle des émotions dans le passé. Il est fidèle à lui-même lorsqu’il distingue celles qui poussent les humains à sortir d’eux-mêmes, en quittant la route de leur vie de tous les jours, pour accomplir des choses qui méritent l’attention des historiens : des choses qui rendent compte de changements. Évidemment, dans un livre consacré à guerre de centaines d’États sur plusieurs phases distinctes, ces changements venaient généralement (mais pas uniquement) du passage de la paix à la guerre. La colère avec ses corollaires, l’insulte et l’indignation, comme le désir de vengeance, sont les moteurs auxquels il attribue l’origine des actions qui comptent, dans des dizaines de situations cruciales ; et en général, les anciens historiens ont suivi la même voie
[10]. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille ignorer que l’action qui s’ensuit puisse obéir, dans les grands choix, au calcul. Dans les termes contemporains de l’analyse de marché, les gens font les comptes (et prennent en
compte, quantifient).
La reconnaissance du rôle des sentiments dans la marche de l’histoire, sans ignorer le calcul, était du domaine du bon sens chez ces anciens écrivains. C’est quelquefois ainsi que, pour le grand public et loin des lettrés, l’histoire a été et sera toujours écrite. Et notre propre époque ferait bien de la libérer de cette insistance académique qui se porte sur la raison.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Arapu.
[*]
Ramsay
MacMullen est professeur d’histoire au département de Dunham, à l’Université de Yale. Ses publications en histoire des États-Unis comptent :
Sisters of the Brush: Their Family, Art, Life and Letters 1797-1833, 1997 and
Sarah’s Choice 1828-1832, 2001 ; en histoire romaine, il a publié de nombreux ouvrages dont le plus récent est
Romanization in the Time of Augustus, 2001.
Feelings in History, Ancient and Modern, est actuellement sous presse. En 2000, il a reçu un prix d’honneur pour l’ensemble de sa carrière de l’American Historical Association. Il vit à New Haven, dans le Connecticut.
[1]
Voir l’
œuvre posthume
Apologie pour l’histoire, ou,
Métier d’historien, Paris 1949, p. 101.
[2]
Cité dans
The Jerusalem Report du 10 février 2003.
[3]
Jack
Hexter dans
Journal of Modern History 44 (1972).
[4]
Travaux des années 90 dus à Michael
Bernsen, Werner
Röcke, Frédéric
Chauvaud…
[5]
Psychological Bulletin 127 (2001).
[6]
La société féodale ;
la formation des liens de dépendance (1939 [1949]) p. 118.
[7]
L’étrange défaite. Témoignage écrit en 1940 (1957) p. 210.
[8]
« “From the native’s point of view.” On the nature of anthropological understanding »,
Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences 28 (1974) p. 28.
[9]
Thucydide,
Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre VII, LXIX, trad. Jacqueline de Romilly, Robert Laffont.
[10]
Au premier chapitre de mes
Feelings in History, Ancient and Modern (éd. fr.,
Les sentiments dans l’histoire ancienne et moderne, 2004), je fournis les pièces trouvées significatives pour cet aspect et pour le reste de mon présent essai.