Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130539940
152 pages

p. 3 à 19
doi: 10.3917/dio.203.0003

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Aspects de la pensée aux États-Unis

n° 203 2003/3

2003 Diogène Aspects de la pensée aux États-Unis

Psychanalyse et trauma : retour sur le 11 septembre

Gerard Fromm  [*] (Erikson Institute for Education and Research, Stockbridge.)
Le 9e jour du 11e mois de l’année 2002 (11/9 dans l’écriture abrégée de la date), une centaine de personnes, pour la plupart des cliniciens dans le domaine de la santé mentale, se sont réunies au New York City Medical Center pour deux jours de colloque sur le thème « Le 11 septembre: Réflexions psychanalytiques un an après ». Le colloque était sponsorisé par les cinq sociétés new-yorkaises de l’Association Psychanalytique Internationale. Deux jours de conférences ont présenté divers enseignements qui paraissaient émerger du travail clinique de crise réalisé avec tant de gens traumatisés depuis l’attentat du World Trade Center.
Un an après, à quelques kilomètres de Ground Zero, à l’invitation de deux collègues psychanalystes de New York, j’avais à tenir le rôle de discutant pour un panel de trois communications consacrées à l’analyse du travail clinique qui a suivi le 11 septembre. Je me suis senti à la fois honoré et surpris par cette demande : en effet, je travaille dans un petit hôpital psychiatrique (Austen Riggs Center) à trois heures de voiture au nord de New York. Après avoir lu les communications, j’ai ressenti de l’admiration, et même une crainte respectueuse pour le travail des intervenants : c’est que je participais moi-même de l’état de ces gens dont on parlait dans les communications, nommément ceux qui n’étaient pas venus travailler ce jour-là. Je me suis mis à la tâche qui m’était demandée en ressentant la honte et la culpabilité du survivant. Depuis ma retraite protégée des monts des Berkshires, dans l’Ouest du Massachusetts, j’hésitais à discuter ce travail. Je n’avais pas été là, et je me sentais près de me refuser à moi-même l’autorisation de parler.
Mais encore une fois j’étais invité, et cela devait vouloir dire quelque chose, qui était peut-être lié au lieu d’où je viens : une pratique avec des patients atteints de troubles psychiatriques chroniques graves dans un petit hôpital fondé sur la psychothérapie analytique des psychoses, une longue expérience de directeur du programme de la communauté thérapeutique ouverte de cet hôpital, situé dans la Grand’Rue de Stockbridge peinte par Norman Rockwell ; et aujourd’hui ma fonction de directeur de l’Institut Erikson pour l’Éducation et la Recherche. Le travail de l’Institut concerne la recherche et les enseignements relatifs aux liens existant entre le traitement psychothérapeutique intensif réalisé à l’hôpital et le contexte social plus large de la vie de nos patients, et de la nôtre.
L’Å“uvre d’Erikson [1], et en particulier son travail sur l’identité, s’est concentrée sur l’intersection entre le développement émotionnel de l’individu, le moment de l’histoire, et le contexte de la société où il vit. Peut-être que mon lieu de travail – l’hôpital, son fonctionnement en tant que communauté dont j’ai été le responsable pendant de longues années, sa situation dans un environnement campagnard qui en fait un lieu de vacances ou de résidences secondaires pour de nombreux New-Yorkais – a été perçu par ces gens de New York comme un endroit de refuge, et que mon invitation était, au-delà de moi, adressée à ce producteur de sens dont mon institut porte le nom : c’était un homme d’aventures, plein de bienveillance, ouvert à la rencontre des cultures.
Pour notre part, le 11 septembre 2001, à une heure de l’après-midi, nous avons organisé une assemblée générale spéciale du Centre : tous les patients, toute l’équipe des thérapeutes et tout le personnel des services étaient invités à y participer. L’hôpital est un service psychiatrique complètement ouvert, pour des patients qui n’ont pu tirer profit d’autres types de traitement. Par ouvert, je veux dire qu’il n’y a pas de service fermé, pas de contention, pas de système de récompenses incitatives dans notre programme de traitement. Les patients prennent eux-mêmes la responsabilité de s’associer à l’entreprise de leur traitement. Ils acceptent d’être responsables, avec notre aide, de leur propre sécurité, et de nous aider ainsi à gérer la vie de l’hôpital. Dans ce processus, ils examinent comment ils s’articulent à ces tâches, ce qui leur est utile pour comprendre les problèmes qui les ont amenés à l’hôpital.
Les assemblées générales du Centre ont lieu chaque mois, sous la co-direction du Directeur Médical et d’un patient élu pour huit semaines comme leader de la communauté thérapeutique. Mais cette réunion de crise fut convoquée là par le Directeur Médical pour informer l’ensemble de la communauté des dernières nouvelles – il commença littéralement par faire un résumé des informations qu’on pouvait avoir sur les attentats et sur leurs conséquences ; il s’agissait aussi d’être ensemble et de tenter d’encaisser. Je me souviens de la prière prononcée, en offrande au groupe, par un nouveau patient considéré jusque là comme potentiellement explosif : écrite à la hâte, mais belle et émouvante. Toutes les angoisses d’agression que les autres avaient jusque là projetées sur lui, nous nous les réappropriâmes avec calme comme étant les nôtres; ou peut-être, nous les déplaçâmes plus loin sur les auteurs des attentats. Cet homme était ainsi tout d’un coup reconnu en tant que membre estimé de la communauté.
Je me souviens aussi de l’explosion bien réelle d’une vitre, trois jours plus tard : une jeune femme en colère avait cassé la grande fenêtre dans l’escalier au sortir du bureau de son thérapeute, qui était lui-même préoccupé par tout cela, et impatient. Elle avait ouvert un trou dans le bâtiment, et mis potentiellement en danger quiconque aurait pu passer en contrebas. Comme si son comportement disait de manière inconsciente, suivant la suggestion d’un des participants : « Le terrorisme est ici, affrontez-le, faites quelque chose avec ça ». Nous avons fait quelque chose avec ça en regardant son acte dans le contexte interprétatif de cette semaine particulière, et en nous demandant ce que signifiait le fait qu’une de nos patientes, à une micro-échelle, avait donné de l’attentat de New York contre un building une image en miroir. Mais en assumant prioritairement la tâche de donner un sens au comportement de notre patiente, nous avions en même temps à nous préoccuper du fait que cette patiente était aussi citoyenne de notre communauté. Aussi, nous avons insisté pour qu’elle s’adresse à la communauté au sujet de son acte. Une des choses qu’elle dit à la communauté fut : « Je ne pensais pas que la vitre casserait. »
Ce qui me frappa encore était que cette patiente « borderline [2] », – borderline dans le sens que le patient représente celui avec qui nous travaillons et celui qui doit en quelque façon résider en chacun d’entre nous – vit dans ce que Lacan [3] appellerait l’ordre de l’Imaginaire : à l’intérieur d’une bulle remplie de la réalisation imaginaire de ses désirs. Cette patiente tient pour acquis que la vitre ne cassera pas, et elle a cependant besoin de savoir qu’elle va casser – en fait elle a besoin, si tant est qu’elle est partie pour vivre dans le seul monde que nous ayons à notre disposition, de trouver la ligne frontière, la borderline, entre les désirs et la réalité.
Deux mois après le miroir brisé du 11 septembre, nous avons organisé une réunion ouverte à l’intention des gens de la communauté de notre ville de Stockbridge, pour parler ensemble de l’impact du terrorisme sur leur vie quotidienne. À notre surprise, 55 personnes s’y rendirent, par une sombre soirée de novembre, et s’exprimèrent pendant deux heures sans discontinuer. La réunion commença avec une jeune femme qui se sentait coupable d’avoir quitté New York avec ses enfants, et qui sanglota sur la peur qui l’avait amenée à trahir ses liens de loyauté. Puis intervinrent ceux de la génération de la Seconde Guerre mondiale : ils désespéraient d’un monde qu’ils avaient eu l’espoir de rendre sûr pour leurs petits-enfants. Puis les enseignants, qui voyaient les efforts de leurs jeunes élèves pour intégrer ce désastre, mais qui ne se sentaient pas autorisés, dans le climat soudain politisé de leurs écoles, à rendre le processus plus facile, ni même de l’observer.
Deux mois plus tard, un de mes patients demanda sa sortie de l’hôpital, un peu brutalement par rapport à ce qui était prévu. Ce qui n’avait surtout pas été prévu, ce fut la manière dont sa famille changea sa façon de voir les choses. Au printemps 2001, cet étudiant avait dit goodbye – et non goodnight (bonne nuit), à sa mère. Puis il avait sauté par la fenêtre de son appartement situé au septième étage. Il avait survécu, et avait été hospitalisé par son père, qui occupait la fonction de directeur de l’hôpital. Son père avait réagi à cette horreur en se raidissant dans un éloignement défensif et dans la rigidité – jusqu’au 11 septembre, jusqu’à cette image qu’on ne peut oublier de gens sautant du haut des tours. À partir de là, cet homme de pouvoir entra dans une dépression qui devait changer sa vie, car il eut besoin de l’aide de son fils. Ce dernier la lui prodigua – y gagnera-t-il, y perdra-t-il à long terme, je ne sais.
Le 11 septembre eut des répercussions même dans les Berkshires. Récemment, deux amis de longue date de notre hôpital, Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, tous deux psychanalystes à Paris, ont présenté le travail clinique qui sera publié l’année prochaine sous le titre History beyond Trauma (L’Histoire au-delà du trauma). Ils sont convaincus que psychose et trauma vont de pair, et qu’un patient psychotique mène par sa folie une recherche sur la rupture entre sa lignée et le tissu social, une rupture faite de trauma et de trahison. Ce travail lie très fortement le terrain clinique à l’historique et au politique. Une patiente disait récemment à l’un d’eux, en faisant référence à son expérience, réelle, de la mafia au Moyen Orient et à son expérience, psychotique, de déesse du même Moyen Orient : « J’étais en enfer ; à présent c’est le tour des États-Unis. »
*
Première à intervenir à ce colloque sur le 11 septembre, le Dr Martha Bragin [4], décrivait l’enfer correspondant au Réel lacanien, l’enfer de l’expérience brute d’une horreur impensable, qui détruit non seulement le miroir de l’imaginaire mais aussi l’ordre du Symbolique – l’ordre de la relation, du langage, de la loi, de la métaphore. Elle illustrait ce que Christopher Bollas [5], dans son article « Le trauma de l’inceste », a qualifié d’« inversion topographique » : la destruction terrifiée d’un esprit qui voit se défaire sa façon habituelle d’en user avec ses désirs et avec ses impulsions, face au fait qu’ils sont déjà entrés dans le réel. Comme Bollas l’explique, l’actualisation, par l’autre, des pulsions interdites du sujet « électrise le processus du rêve », et engendre ainsi chez la personne une terreur de dormir. Le sujet traumatisé ne peut trouver de repos.
Le Dr Bragin faisait remarquer la « terrible résonance » qui existe entre les actes des terroristes et les fantasmes, les sentiments et impulsions de notre enfance : cette résonance, soutient-elle, est essentielle à ce qui fait que quelque chose est traumatique. Ce qu’on nous a fait touche à ce que nous pourrions désirer faire nous-mêmes, et nous ne pouvons absolument pas supporter de le penser. Avec Bollas, le Dr Bragin pose implicitement une question, qui relève d’un niveau plus élevé : quel est le destin du refoulement (repression) dans notre société, et quelles en sont les conséquences en termes de dé-foulement (de-repression) ? Par exemple, dans quelle mesure les problèmes de l’Église catholique concernant les abus sexuels commis par des prêtres sont-ils liés à l’impossibilité de tout refoulement sexuel dans la culture occidentale d’aujourd’hui ? De la même façon que les attentats sont partis à l’assaut des impulsions agressives que nous refoulons pour créer notre espace de sécurité, de la même façon une culture qui tourne autour du sexe agit de manière traumatique sur le nécessaire refoulement sexuel qui concerne les prêtres – et d’autres cultures religieuses tout autant.
Le Dr Bragin expliquait que l’incapacité de soutenir ce que Melanie Klein [6] appelle la position dépressive – c’est-à-dire de s’approprier sa propre violence face à l’extrême violence des autres – nous pousse vers les dangers bien plus grands de la position paranoïde-schizoïde – c’est-à-dire à une schize (splitting) où nous ne voyons en nous-mêmes que le bien, et qui nous fait agir dans le but de purifier le monde d’un mal « qui nous est extérieur ». Suivant le commentaire d’Erikson [7]: « Là où l’être humain désespère d’une complétude essentielle, il restructure et lui-même et le monde en se réfugiant dans un « totalisme »… Se marque alors une frontière absolue : rien de ce qui appartient à l’intérieur ne doit être laissé à l’extérieur ; rien de ce qui doit être à l’extérieur ne peut être toléré à l’intérieur ».
Comment pouvons-nous vivre dans un monde où tous nous connaissons désormais « le coupable secret », ainsi transcrit par le Dr Bragin,: « Il n’y a pas de cauchemar si terrible qu’il ne puisse être mis en actes. » (Ou bien filmé. Le commerce du cauchemar par les médias fut un thème récurrent des trois communications). À propos de la tâche des thérapeutes, le Dr Bragin écrit : «Une chose nouvelle que je peux ajouter (à l’intention des thérapeutes) est de les encourager à évoquer les significations inconscientes suscitées chez eux (et liées aux sentiments et aux impulsions du sujet) par ces événements extérieurs ». C’est plus facile à dire qu’à faire, et c’est encore potentiellement désorganisant pour une personne traumatisée. Ce qui fit se lever en moi un souci : à quel point nous avons besoin de la sécurité du cadre et de la relation thérapeutiques pour produire un travail thérapeutique. En face d’une destructivité qui frappe au hasard, organiser est bien la tendance naturelle de l’esprit, même si la schize entre le « bien-à l’intérieur » et le « mal-à l’extérieur » constitue en fait une forme d’organisation dangereuse et régressive. Car localiser le danger dans un seul groupe, dans une seule idée ou dans une seule image, correspond à ce type d’organisation.
Le Dr Bragin a raconté une histoire vécue, celle d’adolescents contraints de se battre en Afghanistan aux côtés d’un « seigneur de la guerre », puis d’un autre ensuite. Ils furent exposés à une extrême violence, et ont dû quelquefois accomplir la tâche affreuse de ramasser des corps en morceaux pour les ensevelir. Mais en fait la seule image qui terrifiait ces garçons était celle d’un lion rôdant dans l’espace sauvage, et qui constituait une menace dans leur travail : un lion qui à peu près certainement n’existait pas. Ils discutèrent pour fixer si ce lion était musulman, et si donc il avait l’interdiction de manger de la chair humaine, mais ils aboutirent à la conclusion qu’il était « ignorant », et pouvait donc manger n’importe quoi. « Et voilà ce qui fait que nous aimons tant aller à l’école ! »
Cette histoire suggère que le « lion » de l’Islam, ici représenté par les chefs de guerre, peut dégénérer jusqu’à manger ses propres petits sous l’impact d’un traumatisme social généralisé. Ces êtres humains responsables – eux-mêmes immergés dans une violence qui frappe au hasard – trahissaient leurs principes de toutes sortes de façons, y compris en exerçant sur ces garçons un abus condamné par la religion, et ces garçons ressentaient une telle trahison. Cependant, ils ne pouvaient l’admettre consciemment, et ils avaient au contraire le sentiment que leur propre entrée dans l’au-delà était compromise par les vilenies qu’ils voyaient. Mais ils s’accrochaient aussi à l’espoir de devenir capables de lire la parole du Prophète, et d’échapper ainsi à l’ignorance, qui ouvrait licence à une telle brutalité. Le Coran a peut-être été pour ces garçons ce que mes amis français appellent un « mot de passe », l’espoir qu’on tient tout contre soi d’un signifiant par lequel on peut de quelque façon trouver son chemin dans l’ordre symbolique de la loi et du sens, nécessaire à la vie humaine, et détruit par l’exposition à l’extrême violence.
Cette histoire me rappelait le livre de Jonathan Shay [8] Achille au Vietnam. Jonathan Shay soigne les anciens combattants traumatisés en leur lisant L’Iliade, et remarque que le principal facteur de leur traumatisme est d’avoir été abandonnés et trahis par l’autorité légitime dont ils dépendaient. Les conséquences qui s’ensuivent pour le traitement de tels traumas pourraient nous permettre d’aller au-delà d’une interprétation en termes de vie intérieure, en direction de quelque chose de l’ordre de l’acte de témoigner, et ensuite, comme le suggère peut-être la dernière histoire du Dr Bragin, vers l’écriture d’une histoire forclose, ou désavouée officiellement.
La discussion du cas de Paul par le Dr Bragin illustrait clairement la perte des limites chez une personne traumatisée : Paul avait le sentiment de « respirer les corps » dans l’air de New York de l’après 11 septembre. Teen-ager afro-américain en colère avant le 11 septembre, il craque émotionnellement après l’attentat. Il ne pouvait ni manger, ni dormir, il était obsédé par le « mal » que représentaient les auteurs des attentats. Il semblait déterminé à affirmer que ces terroristes-vengeurs n’étaient « pas moi » (not-me), désavouant fébrilement dans ce processus non seulement ses propres sentiments de rage, mais aussi bien un rôle historique qu’il avait pu inconsciemment s’assigner.
Il faut préciser que la mère de Paul avait jadis été témoin du quasi-lynchage de son propre père, et qu’elle avait inconsciemment rempli son fils de l’envie de venger cette horrible injustice. La perte réelle de limites qui menaçait Paul se situait entre la part de lui-même qui pouvait désirer prendre en charge cette tâche inconsciente, et, venus d’ailleurs, les vengeurs dans ces avions, qui l’avaient, eux, accomplie dans la réalité. L’effort de Paul pour rétablir l’équilibre par rapport à son obsession a consisté à transformer sa rage en indignation (outrage), et la vengeance en justice. Du point de vue de l’histoire sociale, c’était la quête même du mouvement des droits civiques. Je me demandais si Paul savait qu’il était, dans les faits, devenu un membre de ce mouvement, et pourquoi, dans l’histoire de sa propre famille, il s’agissait là d’un combat honorable. Dans la mesure où il ne le sait pas, dans la mesure où l’histoire de sa famille est simplement réactualisée inconsciemment, Paul devient vulnérable à la « terrible résonance » qui existe entre le trauma du 11 septembre, ses propres sentiments de rage qu’il désavoue, et le contexte historique dans lequel ces sentiments prennent sens.
Le Dr Susan Coates [9], qui intervenait ensuite, retrouvait mon souci à propos du cadre où l’enfant se développe, et aussi du cadre thérapeutique du traitement. C’est la question de ce que Winnicott [10] a appelé holding environment (un environnement capable de tenir l’enfant) et sa relation au trauma. « Les enfants dont les parents ne savent pas comment leur enfant a réagi après le 11 septembre, sont onze fois plus susceptibles de présenter des troubles de comportement entre 6 et 11 ans, et quatre fois plus entre 12 et 17 ans », selon l’une des études dont elle avait fait la recension.
Au Dr Coates et à moi-même revenait en mémoire l’étude de 1942 d’Anna Freud et Dorothy Burlingham [11], intitulée La guerre et les enfants. Dans les abris anti-bombardements de Londres, les enfants dont les mères disaient : « Ne t’en fais pas, on va s’en tirer » surmontèrent cette expérience avec moins de traumatismes que ceux dont les mères ne pouvaient contenir suffisamment leur anxiété pour les rassurer de façon convaincante. D’un certain point de vue, rassurer était en l’occasion parfaitement délirant. De l’autre, dans un sens exactement winnicottien, ce que Freud a appelé le bouclier protecteur devenait chez Winnicott la nécessaire illusion d’omnipotence de l’enfant dans un environnement maternel qui a du répondant, expérience créative essentielle au challenge même du développement, qui consiste à supporter les tensions entre les mondes intérieur et extérieur.
Le Dr Coates racontait l’histoire à fendre l’âme d’une petite fille dont le père était mort au 104e étage du World Trade Center : elle disait que sa grand-mère « avait vu quelque chose dans sa chambre. Elle avait vu un ange. Il ressemblait à un papillon. C’est ce qui m’a donné envie de dessiner un papillon. Je pense que je vais l’appeler ange-papillon. Je pense que le papillon, c’est Papa ». Un papa-ange-papillon : bien vivant, bon et capable de voler ; la créativité d’une enfant qui garde son père en vie, avec elle, dans la proximité d’une grand-mère aimante. Elle m’a fait penser à une image qui m’a soutenu moi-même après le 11 septembre. Une autre petite fille – dont la classe maternelle située de l’autre coté de la rue était en train de développer un projet de Statue de la Liberté – fit un dessin, deux jours après le 11 septembre : la Liberté tenant dans ses bras deux bébé-tours jumelles, – Madone winnicottienne que non seulement je n’oublierai jamais, mais avec laquelle, je l’espère, je ne perdrai jamais le contact. C’est ce sens de l’union restaurée qui protège et qui guérit.
Dans leur travail avec les enfants, le Dr Coates et ses collègues soulignent que les réactions de l’enfant doivent être considérées comme normales, qu’il s’agit de contenir les sentiments de l’enfant plutôt que de les explorer, et, au juste moment, de favoriser l’identification à l’être cher qu’il a perdu. Le phénomène qu’elle et ses collègues ont très fréquemment rencontré, celui de l’enfant qui à la fois sait et ne sait pas, ressemble à la création par l’enfant d’un espace intermédiaire entre la réalité objective de la perte et son expérience subjective d’une présence possible. C’est ce que Winnicott [12] a appelé un « espace transitionnel », pour l’enfant aussi bien que pour l’adulte qui n’est pas encore en mesure de supporter la souffrance de ce qui est arrivé.
Dans un travail ultérieur, Winnicott [13] fait une remarque paradoxale : « Cet événement du passé n’est pas encore arrivé parce que le patient n’était pas là pour qu’il lui arrive». Pouvons-nous transformer cette proposition, pour suggérer ceci : le fait que l’enfant puisse éprouver comme réalité ce qu’à un niveau psychique différent il sait être vrai et déjà arrivé, dépend de la présence émotionnelle de l’autre ; jusque-là, l’expérience potentielle est gardée par l’enfant comme en dépôt fiduciaire, la confiance résidant non seulement dans le fait qu’une figure parentale va arriver, en tant que présence propre à faciliter son développement, mais aussi dans la certitude que, si cette personne n’est pas encore là, alors c’est qu’elle aussi doit avoir besoin de quelqu’un avec qui faire l’expérience de ce que l’enfant garde en dépôt.
L’histoire de Maria, racontée par le Dr Coates, illustrait clairement la manière dont un enfant garde ce genre de dépôt à la place de ses parents, non seulement par rapport à sa propre expérience de terreur, mais aussi par rapport à la leur. Cette petite fille de trois ans, souffrant chaque nuit de cauchemars incessants, a gribouillé le carnet de croquis de rouge vif, de jaune et de noir, décrivant ainsi les immeubles qui avaient brûlé et s’étaient écroulés. Sa famille avait vu la destruction des tours à la télévision, et ils avaient tout d’abord cru qu’ils étaient en train de voir en direct la mort du père de Maria. Mais en fait son père était vivant, et Maria dessinait exactement ce qui s’était passé quand il avait pu échapper à la catastrophe : il avait respiré la fumée, des bouts du building en flammes étaient tombés sur lui. « Il porte les marques du feu sur ses bras », disait-elle.
En réalité, le père de Maria n’avait pas été au World Trade Center ce jour-là. Il était effectivement cuisinier au restaurant du dernier étage, mais il avait échangé son service avec un collègue pour pouvoir faire quelques courses. Les marques de brûlures sur ses bras étaient anciennes, et dues à des éclaboussures d’huile bouillante. Il avait subi un choc en réalisant que Maria croyait qu’il avait failli mourir dans la catastrophe, et en réalisant qu’il avait perdu le contact avec sa fille. L’angoissante culpabilité du survivant l’avait amené à se trouver investi sans relâche, mais dans une compète solitude, d’imaginations très fortes autour de la manière dont son ami avait dû mourir ce jour-là, des images qui trouvaient leur chemin dans ses propres cauchemars.
« Ainsi, ce sont vos rêves que votre fille dessine », lui dit le Dr Schechter, collègue du Dr Coates : il remettait ainsi le père et la fille en contact émotionnel l’un avec l’autre. À un niveau simple mais profond, le Dr Schechter fonctionnait comme « Tiers » [14] d’un couple parent-enfant qui se trouvaient en résonance inconsciente l’un avec l’autre, mais aussi dangereusement isolés l’un de l’autre. Ce qui me conduisit à me rappeler les remarques d ’un Père Noël sur le trottoir de la Cinquième Avenue, à propos des changements d’attitude qu’il notait pendant les vacances de Noël de 2001. « Il n’y a plus rien de normal ici. Les parents ne veulent pas lâcher la main de leurs enfants. Les gosses le sentent très bien. C’est comme de l’eau qui suinte et qui coule, les gosses sentent ça. Leurs réactions devant le Père Noël ne sont pas naturelles. Il y a là une angoisse, mais les enfants ne peuvent pas faire la connexion. » Cet homme avisé notait un double message extrêmement fort dans l’attitude des parents. Consciemment, exprimé par les mots, le premier message était : « Voici le Père Noël, aime-le » ; inconsciemment exprimé par le corps, le second message devenait : « Voici le Père Noël, aie peur ». Le trauma sans nom du 11 septembre a été communiqué à la génération suivante par une pression de la main, et quelqu’un comme ce Père Noël s’est trouvé dans la position du Tiers, pour voir et mettre un nom sur ce dérangement.
Le Dr Coates et ses collègues ont donné des exemples forts de ces harmoniques inconscientes. Les enfants synthétisent naturellement, sans pouvoir y résister, l’information qui importe. Le sens qu’ils ont d’eux-mêmes peut s’entrelacer aux projections inconscientes de leurs parents – par exemple, quand l’enfant fonctionne comme un symbole du désir des parents de ne rien savoir, et de rester ainsi innocents devant une telle horreur, ou quand l’enfant casse ce contrat non négocié par des rappels émotionnels de perte qui dérangent leurs parents, et même révèlent le trauma de ces derniers : c’était là, parmi d’autres, une des suggestions de la communication du Dr Coates sur les mécanismes par lesquels une génération transmet l’héritage du trauma à la suivante.
Les parents gardent leurs enfants à l’esprit. Ce verbe même (mind) connote le fait de garder à l’esprit l’enfant dans son ensemble, y compris l’esprit de l’enfant lui-même dans le cours de son développement. Lorsque les parents perdent l’esprit dans des circonstances d’extrême détresse, les données de la communication du Dr Coates suggèrent que ce sont les enfants qui gardent leurs parents à l’esprit. La question critique est de savoir si le parent peut entendre l’interprétation de l’enfant, une interprétation délivrée dans un dessin, un cauchemar ou un comportement turbulent. Le rôle du thérapeute, en tant que Tiers – remplaçant peut-être un autre Tiers si le deuxième parent a disparu – consiste à aider le parent à occuper cette place et à parler alors à son enfant, restaurant par-là l’environnement de soutien (holding environment) pour l’ensemble de la famille.
Dans la dernière communication, le Dr Lauren Silverman [15] poursuivait sur le thème de ce qui maintient pour le sujet le sentiment de sa cohésion et sa stabilité internes après un traumatisme. Elle et sa collègue comparaient et différenciaient leur expérience de psychothérapeutes avec les survivants de l’attentat à la bombe contre l’ambassade des États-Unis en Afrique de l’Est, et leur expérience avec les survivants du 11 septembre. Le Dr Silverman mettait en lumière le challenge suivant : il s’agit de fournir des structures et des traitements qui soient à même de contenir émotionnellement des gens plongés au cÅ“ur de sentiments de chaos, et d’amener ces structures et ces traitements à pouvoir répondre à des situations inhabituelles sous la responsabilité de « thérapeutes-Protée ». Dans une certaine mesure, il s’agissait là de questions touchant les applications de la théorie et les projets de traitements.
Au mois de janvier 2002, soit quatre mois après les attentats, je faisais partie du staff de la Conférence sur les Relations de groupe. Au cours de ces conférences, où il y a beaucoup de monde, et qui n’ont pas lieu très souvent, il existe une structure, l’Institutional Event : les participants (ici, 40 personnes) sont invités à se séparer en petits groupes réunis par centres d’intérêt. Il s’agit d’étudier sous divers aspects comment la conférence a fonctionné (par exemple, comment le leadership a été exercé, ou comment on en a usé en ce qui concerne les questions relevant des genres ou des races). Après qu’on les a d’abord instruits de la tâche qui leur est assignée, les participants sont laissés à leur propre initiative, et d’habitude, la réunion commence par un moment de silence, de confusion, d’angoisse, de frustration, de rires, de luttes pour le leadership, de manÅ“uvres de pouvoir, suivi d’un mouvement fragmenté, quelquefois impulsif, qui les amène à se répartir en petits groupes. Cette année, il en est allé différemment : en quelques minutes, les participants sortirent de la salle en explosant en petits groupes – comme si l’espace public était devenu inconsciemment le « Ground Zero ». Les quelque 7 personnes qui étaient restées dans ce qu’elles ressentirent comme les ruines, décidèrent spontanément d’étudier les effets du 11 septembre sur la conférence. C’était à l’évidence une impulsion dont ils faisaient l’expérience pour le compte de tous.
Dans ce type de conférence, c’est la structure du projet et le processus émotionnel soutenu du staff qui contient l’angoisse des participants, et leur permet de se rejoindre et d’apprendre, à une profondeur émotionnelle saisissante. L’ensemble du travail produit par l’Institut A. K. Rice, qui sponsorisait ces conférences, et par son organisation-mère, l’Institut Tavistock de Londres [16], peut fournir des indications par rapport aux questions de méthode soulevées par le Dr Silverman, en particulier lorsqu’elles se réfèrent à la nécessité de structures fiables, à la négociation prudente des tâches et des rôles, et au pouvoir de la dynamique inconsciente du groupe.
Le Dr Silverman pointait le caractère illusoire des critères de différenciation concernant les victimes, quand une telle catégorisation est fondée sur des critères « géographiques » (en mesurant à quelle distance, proche ou lointaine, la victime se trouve du « centre » du trauma), plutôt que sur des variables subjectives individualisées (comme la signification de l’expérience traumatique dans l’histoire de la vie du sujet). Elle mettait particulièrement en lumière la « cohérence narrative » – c’est-à-dire l’aptitude du survivant à raconter clairement son histoire, avec les sentiments adéquats – en tant que « marqueur » du processus d’intégration psychologique de la personne traumatisée. C’est là une hypothèse intéressante, mais je doute que sa validité subsiste quand elle doit rencontrer la question des cultures et des genres dans le groupe. Le Dr Silverman notait que les hommes d’origine africaine étaient découragés par leur culture de verbaliser les effets du traumatisme sur leur vie à eux. Leurs récits montraient ainsi moins de cohérence narrative que celle des femmes survivantes ; mais cela ne reflète-t-il pas tout simplement, selon que l’on est homme ou femme d’origine africaine, les diverses méthodes, reconnues dans les diverses cultures, pour traiter les expériences traumatiques ?
J’éprouve aussi quelque hésitation par rapport à la présentation du cas d’un survivant qui aurait atteint un point d’intégration, de contrôle et de maîtrise de son expérience traumatique. Après la mort de sa mère, Roland Barthes [17] écrivait : « On dit que le deuil, par son travail progressif, efface lentement la douleur; je ne pouvais pas, je ne peux pas croire cela : car pour moi, le Temps élimine l’émotion liée à la perte … c’est tout. Pour le reste, tout est resté immobile. Car ce que j’ai perdu, ce n’est pas une Figure (la Mère), mais un être, et non pas un être, mais une qualité (une âme) : non pas l’indispensable, mais l’irremplaçable. »
Barthes ressemble à ces gens dont le Dr Silverman indiquait qu’ils présentent « le plus haut degré dans la nécessité d’être aidés », et qui pourtant résistent à tout traitement. Mais le Dr Silverman reconnaissait aussi, dans la résistance de ses patients, des efforts « de préservation du moi » (ego-preservative) : c’est-à-dire l’effort du sujet pour maintenir un équilibre psychologique de base, en refusant de se laisser traumatiser plus encore par le fait de se souvenir. Même si cette nouvelle possibilité de trauma est apportée par le désir de les aider. Avec Barthes, nous voyons peut-être, sur le même modèle, les efforts du sujet pour « préserver l’autre », l’effort de s’accrocher à la personne qu’il a perdue, de la manière la plus complète possible, la plus particulière possible. Bien dans la ligne de la menace d’abandon qui réside dans le processus de deuil, le Dr Silverman décrivit les personnes traumatisées cherchant, dans un état « proche de la transe », à « émettre une histoire sans propriétaire ni personne pour en connaître (un-owned) » vers des « auditeurs invisibles ». Ce qui représente pour sûr une dissociation massive en tant que défense contre une souffrance émotionnelle insupportable – particulièrement la souffrance correspondant à une perte irréparable, et à la fin d’un attachement vital. Mais c’est bien là ce qu’il faut d’abord admettre. Le contact avec les morts est souvent plus important que les relations avec les vivants.
L’un des membres du « groupe du 11 septembre » à la Conférence sur les Relations de Groupe était originaire du Moyen Orient. Pour étudier les effets du 11 septembre sur la conférence, il a permis aux autres participants de le « calibrer (profile) » : c’est à dire de polariser sur lui des images, des projections, des modes de relation, en tant que lui-même était censé contenir du danger et de l’étranger. Dans un groupe d’évaluation qui se tint ensuite, d’autres participants se montrèrent ébranlés qu’il ait pu ouvrir une telle permission avec une telle égalité d’âme. Je lui posai la question de la signification de son nom. Avec une timidité souriante, il répondit que cela voulait dire « Résurrection ». On aurait dit qu’il pouvait se permettre d’être enterré par les fantasmes projectifs des autres, puisque sa lignée assurait sa sauvegarde, et peut-être la sauvegarde d’autres gens encore. Dans une grande sécurité, il se trouvait en contact avec le rapport émotionnel profond qui le reliait aux générations précédentes.
Le Dr Silverman reconnaissait qu’elle avait besoin d’une sorte de Oui de la part de ceux avec qui elle espérait travailler, et que des problèmes se posent quand le programme de traitement est mis en route pour le compte des victimes, mais sans qu’elles en aient connaissance, ni qu’elles puissent y placer leur propre mise. Si nous ne négocions pas cette autorisation, nous courons le risque « d’appliquer » (doing to) un traitement à quelqu’un, plutôt que de nous trouver en situation de le mettre en Å“uvre avec la personne (doing with), et d’être pour cela avec elle (being with). Pour arriver à ce « Oui », il faut négocier avec précaution et, pour employer d’autres références à Winnicott, il y a lieu de passer par une « phase d’hésitation », dans un contexte de proximité. Ce qui marque l’entrée dans la dimension du Temps : un thérapeute « disponible mais non intrusif » exprime son offre – « ce qui constitue en soi une intervention », disait le Dr Silverman ; l’autre, sans égard à la nécessité objective où il se trouve, donne son accord, ou au moins reconnaît la possibilité d’être aidé dans le futur, et reconnaît donc, par là, la possibilité d’un futur.
Le Dr Silverman et sa collègue avaient fait l’expérience d’un rejet important et décourageant de la part des gens qu’elles espéraient aider ; elle suggérait aussi d’autres formes d’aides qui auraient pu être utilisées. Par exemple, la structure du programme d’aide aux victimes des attentats de l’Est Africain : il s’était déroulé à New York au même moment que le procès des auteurs de ces attentats, il offrait, outre la psychothérapie, des activités communautaires normales (en prenant ensemble les repas, par exemple), et des moments pour s’éprouver soi-même en tant que touriste, plutôt que seulement en tant que victime.
Le Dr Silverman reconnaissait également son propre besoin de participer à la communauté thérapeutique, dans la mesure où elle et sa collègue s’étaient trouvées exposées au même trauma que leurs patients, principalement parce que le trauma du 11 septembre avait pour cadre la ville où elles habitaient elles-mêmes : « Notre identification avec les victimes compromettait potentiellement notre capacité à supporter la souffrance de prendre sur nous leurs états affectifs de fragmentation et leurs récits de dissociation. Nous n’étions pas des professionnels doués d’une extériorité neutre ». Cette auto-analyse est évidemment excessivement importante, et la communauté professionnelle de chaque thérapeute doit absolument la soutenir. Dans le cas contraire, nous risquons de perdre nos limites, de perdre notre capacité à gérer nos propres sentiments, et avec elle notre potentialité à projeter nos propres besoins pour les soigner dans notre relation à nos patients.
J’aimerais maintenant aborder sous un autre angle cette dernière question de l’implication du thérapeute. Comme l’indiquent Gaudillière et Davoine dans History beyond Trauma, le mot thérapeute, à partir de son origine grecque, signifie notamment le second au combat. Ils exposent le travail d’un médecin concerné par la psychiatrie militaire de la Première Guerre mondiale : le Dr Thomas Salmon dégageait quatre principes pour le traitement des soldats traumatisés : simplicité (pas de jargon), proximité (en se trouvant au contact de la même expérience brute que le patient traumatisé), immédiateté (par exemple en se situant dans l’intuition du moment), et attente (expectancy, qui est la dimension même de l’espoir).
En tant que soldat, votre état va s’améliorer parce que ceux qui sont restés là-bas, sur le front, vous attendent. Dans le type de travail présenté par toutes les communications que nous avons entendues, la neutralité psychanalytique, qui a son importance dans son cadre propre, n’est pas possible, et elle ne représente même pas un idéal à atteindre. Dans le contexte du 11 septembre, nous sommes tous là dedans, même si ce peut apparaître plus ou moins éloigné. On nous a dit que la honte et la dépression de beaucoup de survivants ont à voir avec le fait qu’ils n’étaient pas venus travailler ce jour-là. En d’autres termes, eux aussi se trouvent être des seconds au combat. Un patient psychotique de mon amie Françoise Davoine, à l’issue positive de son travail avec elle, lui disait : « Ce qui m’a guéri, c’est votre férocité ». Les traumatismes qui sont la conséquence d’actes perpétrés intentionnellement par des hommes doivent significativement différer des traumas qui résultent des catastrophes naturelles. Et dans le sens où il nous faut contenir et nourrir nos capacités de thérapeutes, je veux suggérer que nous avons ici besoin d’une telle férocité pour nous situer dans un lien social où nous puissions travailler avec ce groupe particulier de gens traumatisés.
Le premier sens de trauma passe par le corps, il s’agit d’un choc physique sévère, ou d’une blessure. Mais le trauma psychique constitue tout autant une attaque contre l’organisme, car il submerge les capacités de l’esprit à traiter la réalité. Une sorte d’engourdissement psychique apparaît immédiatement, en tant que défense organique massive contre l’expérience d’une souffrance qui submerge. Le trauma du lien social fait craquer la « peau » qui entoure une culture, et précipite la collectivité dans un état où, sous l’empire de la souffrance, elle perd littéralement l’esprit. Si un désarroi soudain se trouve au cÅ“ur de l’expérience traumatique, la tendance naturelle de l’esprit consiste à transformer l’empreinte passive de l’horreur en quelque chose d’actif. C’est alors que le trauma peut engendrer du trauma, de la même façon que la vengeance peut-être recherchée comme forme de guérison.
La guérison implique de fait une relation active à l’expérience traumatique, sans qu’il faille nécessairement recourir à la vengeance. Les rêves traumatiques ramènent le sujet à la scène de la catastrophe, dans un effort de l’esprit pour faire face et pour maîtriser, morceau par morceau, ce qui est arrivé avant que le sujet puisse être là pour que ça lui arrive, comme le dit bien Winnicott. Il y a nécessité de faire à nouveau l’expérience du trauma, à des doses gérables ; dans le cas contraire, c’est une partie du self qui manque. Les cliniciens qui ont travaillé à New York après le 11 septembre ont eu la sagesse de comprendre qu’un tel retour a les meilleures chances de succès s’il s’effectue dans un cadre qui inclut effectivement l’autre. Mais le retour sur le front, sur le théâtre de la guerre, face à l’horreur du trou excavé dans le tissu social, requiert la compagnie d’un « autre combattant ». La férocité a ainsi à voir avec le courage et la détermination d’y aller à fond, en s’appuyant sur toutes les capacités d’en faire l’épreuve ; mais aussi en insistant sur la possibilité de traverser cette épreuve en assurant son intégrité.
Cet être avec peut aussi advenir au niveau culturel. La culture populaire américaine peut être parfaitement idiote et destructrice, mais il y a quelques rares exemples où elle peut aussi devenir agent de guérison. À l’occasion, elle peut produire le travail de gens « qui vont au front », au bord du Réel, et trouver le moyen d’agir dans un imaginaire d’empathie pour toucher à l’expérience humaine de ce que c’est que d’être là. Par là ces actes servent de contenant à des expériences de souffrance, et permettent à beaucoup de les supporter : ils donnent un sens collectif au fait d’être ensemble, et ils renouent à l’ordre symbolique ce qui a été rompu. Je terminerai ainsi cet article en faisant référence à quelqu’un dont la férocité, dont aussi la capacité à travailler à partir d’elle, a porté l’émotion dramatique jusqu’au point de la transformer complètement en langage : il a conduit son travail jusqu’à produire un phénomène culturel de l’après-11 septembre, en montrant comment une culture, et même une culture populaire, peut produire une structure qui permet aux gens de tenir, et de dépasser le trauma.
En 2002, Bruce Springsteen a sorti son CD The Rising (Se [re]lever). Son énorme succès dit assez, je crois, comment ce disque s’est révélé utile, à une échelle de masse, pour traiter le trauma. Il s’agit d’un ensemble étonnant d’histoires – de récits pleins d’émotion – qui tournent autour du 11 septembre. Il nous fait pénétrer dans les sentiments d’un héros de rencontre, qui ne peut pas supporter que tout le monde continue à faire comme si rien n’avait changé ; le ciel a toujours ce même bleu incroyable ; il va se tuer. Il nous fait pénétrer dans des émotions puissantes, intenses, contradictoires : Je veux un baiser de tes lèvres, je veux Å“il pour Å“il, je me suis éveillé ce matin pour un ciel vide. Il nous fait pénétrer dans le calme chagrin d’une épouse : Le soir tombe, il y a trop de place dans mon lit, il y a trop de coups de téléphone. Tu me manques. Il nous entraîne dans une supplique angoissée pour que Ma Ville de Ruines se relève (rise up again). Il va jusqu’à nous faire pénétrer dans la confusion de l’esprit d’un enfant kamikaze qu’on exploite en lui faisant miroiter des visions du paradis.
Étonnamment, les paroles de pur rock-and-roll se métamorphosent en litanies qui construisent le climax des émotions jusqu’à l’effusion. Le titre de la chanson Come up for the Rising [18] fait référence au devoir des secouristes, et à la montée d’adrénaline en gravissant ensemble les escaliers des deux tours. Voici un extrait de cette chanson, appel en forme de prière, avec ses répons :
Sky of blackness and sorrow
(a dream of life)
Sky of love, sky of tears
(a dream of life)
Sky of glory and sadness
(a dream of life)
Sky of mercy, sky of fear
(a dream of life)
Ciel noir, ciel de douleur
(un rêve de vie)
Ciel d’amour, ciel de larmes
(un rêve de vie)
Ciel de gloire et de tristesse
(un rêve de vie)
Ciel de miséricorde, ciel de peur
(un rêve de vie).
En écoutant tous ceux qui étaient intervenus dans ces rencontres, et qui nous montraient le souci et la passion qu’ils ont de leur travail, je ressentais qu’eux aussi étaient venus, qu’on allait se relever (come on up for the rising), et qu’ils avaient soutenu, avec férocité et avec amour, pour nous tous, un rêve de vie.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Max Gaudillière.
 
Remerciements
 
La rédaction de Diogène remercie très vivement tous ceux qui ont aidé à la préparation de ce numéro, d’une manière ou d’une autre : Catherine Ancian, Daniel Arapu, Dominique Arnouil, Janette Arnulf, Emmanuelle Auroi, Maurice Aymard, Jean Bingen, Christian Caduc, Madeline Caviness, Catherine Champniers, Françoise Davoine, Michel Devaux, Doudou Diène, Pierrette Friedman, Jean-Max Gaudillière, Roberte Hamayon, Magda Moyano, Gregory Nagy, Stéphanie Regner, Ellen Robbins, Luca Maria Scarantino, Philippe Sénéchal, Imre Toth, Paul Veyne, Maria Villela-Petit. Et toujours, Emo Lessi.
Un remerciement spécial à Aimée-Catherine Deloche et Frances Albernaz pour avoir été aussi disponibles.
L’illustration « The American Spirit » de Clyde du Vernet Hunt est publiée avec la permission du Bennington Museum, avec notre gratitude.
L’article de Milton Glaser est une version revue d’un discours prononcé le 29 juin 2003 à Philadelphie, dans le cadre de la Conférence de l’Icon sur l’art de l’illustration.
 
NOTES
 
[*]Gerard Fromm est directeur de l’unité Evelyn Stefannson de l’Erik H. Erikson Institute for Education and Research du Centre Austen Riggs à Stockbridge dans le Massachusetts. Il est psychothérapeute et forme des psychothérapeutes à Austen Riggs. Psychanalyste ( American Board of Professional Psychology), il est professeur à la Massachusetts Institute for Psychoanalysis et professeur associé au Psychoanalytic Institute of Northern California. Il a été professeur invité au département de psychologie et psychothérapie du Centre Hospitalo-Universitaire de Londres et a donné des conférences à travers les États-Unis et l’Europe. Le Dr. Fromm est membre du Centre pour l’Étude des Groupes et des Systèmes sociaux de l’antenne de Boston du A. K. Rice Institute, a fait partie de l’équipe du Colloque sur les Relations de Groupe. Il a travaillé comme consultant pour le National Group Psychotherapy Institute de l’école de psychiatrie de Washington. Il est co-éditeur de The Facilitating Environment: Clinical Applications of Winnicott’s Theory et auteur de diverses publications sur la clinique dans ce domaine.
[1]Erik Erikson, Life History and the Historical Moment, New York, 1975.
[2]Gerard Fromm, « What Does Borderline Mean ? », Psychoanalytic Psychology, n° 19.
[3]Jacques Lacan, Écrits, New York, W. W. Norton and Company 1977.
[4]Martha Bragin, « The Destruction of Metaphor: Examining Structure and Meaning Among Responses to Extreme Violence », thèse de Ph. D.
[5]Christopher Bollas, « The Trauma of Incest », dans Forces of Destiny, Londres, Free Association Books 1989.
[6]Melanie Klein, Contributions to Psycho-Analysis 1921-1945, Londres, Hogarth Press 1948
[7]Erik Erikson, « The Problem of Ego Identity » dans G. Klein (éd.), Psychological Issues, New York, International Universities Press 1959, p. 133.
[8]Jonathan Shay, Achilles in Vietnam, New York, Simon and Schuster 1995.
[9]Susan Coates, Daniel Schechter, et Elsa First, « Clinical Work with Parents and Children after September 11th ».
[10]Donald Winnicott, « The Theory of the Parent-Infant Relationship », The Maturational Processes and the Facilitating Environment, New York, International Universities Press 1965.
[11]Anna Freud et Dorothy Burlingham, War and Children, New York, Medical War Books 1943.
[12]Donald Winnicott, « Transitional Objects and Transitional Phenomena », dans Collected Papers: Through Paediatrics to Psycho-Analysis, New York, Basic Books 1958.
[13]Donald Winnicott, « Fear of Breakdown », International Review of Psycho-Analysis, 1974.
[14]John Muller, Beyond the Psychoanalytic Dyad, New York, Routledge 1996.
[15]Lauren Silverman et Elizabeth Hirky, « Changing Places: Thematic and Countertransferential Shifts in Working with Survivors of Both the 1998 African Embassy Bombings and the 2001 New York Terror Attacks ».
[16]A. K. Rice, Learning for Leadership, London, Karnac Books 1963.
[17]Roland Barthes, La Chambre claire, Paris, le Seuil 1980, p. 118.
[18]Ce titre évoque à la fois le lever du soleil, la reconstruction des ruines, le soulèvement, etc. (N.d.T.)
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Gerard Fromm est directeur de l’unité Evelyn Stefannson de ...
[suite] Suite de la note...
[1]
Erik Erikson, Life History and the Historical Moment, New Y...
[suite] Suite de la note...
[2]
Gerard Fromm, « What Does Borderline Mean ? », Psychoanalyt...
[suite] Suite de la note...
[3]
Jacques Lacan, Écrits, New York, W. W. Norton and Company 1...
[suite] Suite de la note...
[4]
Martha Bragin, « The Destruction of Metaphor: Examining Str...
[suite] Suite de la note...
[5]
Christopher Bollas, « The Trauma of Incest », dans Forces o...
[suite] Suite de la note...
[6]
Melanie Klein, Contributions to Psycho-Analysis 1921-1945, ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Erik Erikson, « The Problem of Ego Identity » dans G. Klein...
[suite] Suite de la note...
[8]
Jonathan Shay, Achilles in Vietnam, New York, Simon and Sch...
[suite] Suite de la note...
[9]
Susan Coates, Daniel Schechter, et Elsa First, « Clinical W...
[suite] Suite de la note...
[10]
Donald Winnicott, « The Theory of the Parent-Infant Relatio...
[suite] Suite de la note...
[11]
Anna Freud et Dorothy Burlingham, War and Children, New Yor...
[suite] Suite de la note...
[12]
Donald Winnicott, « Transitional Objects and Transitional P...
[suite] Suite de la note...
[13]
Donald Winnicott, « Fear of Breakdown », International Revi...
[suite] Suite de la note...
[14]
John Muller, Beyond the Psychoanalytic Dyad, New York, Rout...
[suite] Suite de la note...
[15]
Lauren Silverman et Elizabeth Hirky, « Changing Places: The...
[suite] Suite de la note...
[16]
A. K. Rice, Learning for Leadership, London, Karnac Books 1...
[suite] Suite de la note...
[17]
Roland Barthes, La Chambre claire, Paris, le Seuil 1980, p....
[suite] Suite de la note...
[18]
Ce titre évoque à la fois le lever du soleil, la reconstruc...
[suite] Suite de la note...