Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130539940
152 pages

p. 79 à 82
doi: 10.3917/dio.203.0079

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Aspects de la pensée aux États-Unis

n° 203 2003/3

2003 Diogène Aspects de la pensée aux États-Unis

Interlude : Les véritables bénéfices de l’équité

Earl Shorris  [*] (Founder of the Clemente Course in the Humanities, États-Unis.)
1. Qu’est-ce qu’il vous vient à l’esprit lorsque vous pensez à votre pays ?
Peut-être pourrait-on se consoler en imaginant un schisme qui se serait creusé entre l’Amérique que nous appelons « chez nous » et l’Amérique dans le monde, en considérant l’arrogance du pouvoir comme un problème de distance plutôt que de principes, en attribuant la famine qui s’abat sur des milliards d’êtres humains dans le monde et l’épidémie d’obésité qui sévit aux États-Unis à un défaut de savoir, plutôt que de morale. Mais ceux qui vivent dans la pauvreté, ici, dans le plus riche pays de l’histoire, sont assez nombreux pour me faire douter tout autant de l’éthique particulière à l’Amérique que de la sagesse de son leadership dans les affaires du monde. Mon pays semble faire fausse route lorsqu’il confond l’avantage transitoire d’une force triomphale avec les véritables bénéfices de l’équité : l’argent qu’il faudrait dépenser pour pourvoir aux besoins en eau potable des pauvres du monde n’est rien par rapport au coût de la guerre.
Si l’Amérique conserve aujourd’hui sa vigueur juvénile et sa place dans l’économie intellectuelle et politique du monde c’est grâce aux immigrés, auxquelles elle ne témoigne guère d’estime ou de confiance. En son sein la répartition des richesses se déséquilibre tellement en faveur des nantis qu’il n’est point exagéré d’affirmer que le système d’éducation s’écroule à la base. La déchéance des écoles des centres urbains aidant, l’enseignement privé et les écoles des beaux quartiers continueront à donner, à une minorité fortunée mais restreinte, une marge redoutable sur le reste de la population.
Ce que je décris en effet est un rapport analogique entre l’Amérique de l’intérieur et l’Amérique en dehors de ses frontières. Quand je pense à mon pays les questions qui me viennent à l’esprit sont : « Où faut-il rechercher l’espoir ? » « Qui prendra sur soi de faire valoir l’équité à l’avenir ? » Ma génération, issue de la Grande Dépression, a recherché la justice tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières américaines. Le national et l’international jouaient alors des rôles analogues, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais l’esprit et la volonté d’établir une éthique durable ont manqué à ma génération. La relation analogique qui reliait les perspectives nationale et internationale s’est effacée à la fin des années 1960. Deux guerres ont éclaté en même temps : l’une pour la justice à l’intérieur, l’autre pour l’hégémonie à l’extérieur ; l’espoir chez nous, la peur ailleurs.
La génération aujourd’hui au pouvoir a rétabli une relation homologue entre ces deux sphères de vie et d’influence. Toutes les deux sont injustes, basées sur la force ; aucune ne se préoccupe de l’éthique. Je pense aujourd’hui à la façon dont cette génération est venue au pouvoir et à ce qui va la transformer. Cela occupe mon esprit au quotidien. Et chaque jour je suis encouragé de savoir que mes fils vivent à contre-courant de leur génération, des hommes éthiques vivant des vies éthiques.
Et j’y vois quelque chose qu’il me plaît d’envisager comme l’avenir de l’Amérique : la génération susceptible de restaurer la volonté de justice des politiques issues de la Dépression, d’une Amérique perdue depuis les années soixante et l’époque des droits civiques, mes petits enfants. Le plus âgé est doux et attentionné. Tyler Sasson Shorris est aussi américain que peut l’être l’enfant d’une famille issue de l’immigration. Ses ancêtres maternels arrivèrent parmi les premiers colons britanniques, dans le Mayflower. Le plus jeune, Michael Laurino Shorris, à qui j’ai posé ces quatre questions – non pas pour qu’il y réponde, mais pour qu’il commence à y réfléchir depuis sa prime enfance – est le fils d’un écrivain, un homme qui a consacré sa vie au service public. Il vit et va à l’école à la pointe Sud de Manhattan. Comme son cousin aîné, il est tendre et attentionné, mais très enjoué. Il n’est pas étonnant qu’il ait acquis un goût pour les programmes de télévision des années 1950 et 1960, dont certains furent produits un demi-siècle avant sa naissance.
J’ai beaucoup réfléchi aux choix que font ces enfants. Michael adore le langage et l’humour délicat d’une époque révolue. Tyler adore les vagues qui fracassent les côtes de l’Atlantique qui ont vu arriver ses ancêtres. Je crois que notre pays a toujours été une terre d’espoir et de craintes, de surprises et d’atteintes, une contrée au sommeil malaisé. L’un ou l’autre de ces aspects finira par prévaloir.
2. Parmi les théories philosophiques, les découvertes scientifiques ou les créations artistiques, laquelle est pour vous la plus enthousiasmante et porteuse d’avenir ?
Il y a neuf ans, en terminant un ouvrage sur la pauvreté aux États-Unis, j’ai initié le Clemente Course in the Humanities, un cycle d’études d’une année destiné aux jeunes âgés de 17 à 35 ans et vivant dans la pauvreté. Ce cycle consiste en philosophie morale, littérature, logique, histoire et histoire de l’art : d’« humanités » telles que Pétrarque les avait définies. Dans le cadre d’un programme d’études rigoureux partant de la philosophie morale, les étudiants lisent les dialogues de Socrate, un extrait de l’Éthique à Nicomaque et des sélections de Hume et de Kant. L’aventure philosophique a été extraordinaire pour moi tout autant que pour les professeurs et les étudiants. Nous commençons toujours par l’Apologie et chaque fois je me convaincs davantage de l’idée de Socrate, que la vertu est dans notre propre intérêt. Mais les étudiants, dont certains ont souvent été incarcérés, trouvent une plus grande stimulation intellectuelle dans l’Å“uvre de Kant, car l’idée d’être une fin en soi plutôt qu’un moyen et la notion de dignité correspondent, en effet, à une transformation radicale et soudaine de leurs vies.
Ce programme d’études vise à rendre aux pauvres leur citoyenneté, car les pauvres, s’ils sont des citoyens de jure, ne le sont pas de facto, puisqu’ils n’ont pas de pouvoir légitime. Ils ne votent pas souvent, ils n’ont aucun pouvoir d’influence sur d’autres pour voter, ils vivent dans ce que j’appelle un « surround of force », un encerclement de force qui ne leur laisse point de choix si ce n’est de réagir sans avoir l’occasion de réfléchir. Ce cours est donc conçu pour les amener, à l’instar des citoyens de la Grèce antique, à travers les Humanités, vers la pensée réflexive, à rechercher l’équilibre entre la liberté et l’ordre, à découvrir la démocratie par eux-mêmes. Je dis souvent que ce cours a pour objet de rendre les pauvres dangereux, car tout citoyen est dangereux dans une démocratie où il dispose d’un pouvoir légitime.
3. Y a-t-il une région spécifique du monde à laquelle vous vous sentez particulièrement attaché ?
J’ai grandi à la frontière mexicaine. J’ai écrit plusieurs livres de fiction et d’essais, ainsi qu’une anthologie de littérature indigène méso-américaine (avec Miguel Léon Portilla) et de nombreux articles. Le gouvernement du Mexique a eu récemment la bonté de me décerner la médaille de l’Ordre Aguila Azteca. Ce fut un moment intense, surtout pour l’occasion qui me fut donnée d’évoquer la question des immigrés mexicains qui vivent aux États-Unis sans papiers. Hormis la scolarisation de leurs enfants, ces personnes qui travaillent, paient leurs impôts et vivent en paix ne reçoivent guère de bénéfices en tant que contribuables. Les lois les empêchent de circuler librement entre leurs foyers mexicain et américain. Elles sont perdues dans le monde, sans pays, en constant danger, exploitées sur les plans économique, politique et souvent sexuel. Elles ont peu de défenseurs, bien qu’elles contribuent énormément aux États-Unis par leur travail dans le secteur agricole, dans les services d’alimentation, de restauration et de manutention, dans le bâtiment, comme gardes d’enfants et dans des emplois peu rémunérés de plusieurs domaines de manufacture.
Sans elles, les États-Unis n’auraient pas la position économique qu’ils ont actuellement. Les prix de plusieurs aliments, biens et services augmenteraient vertigineusement, entraînant une baisse du niveau de vie pour les citoyens américains. La situation de ces sans papiers n’attire pourtant guère de compassion. Depuis qu’un différend à propos de la guerre de l’Irak oppose les deux pays, les autorités américaines prennent leur vindicte sur eux et rien ne se fait en leur faveur.
L’intérêt que j’ai pour le Mexique demeure au Mexique – et je prépare à son sujet un ouvrage assez complet pour la fin 2004. Mais le Mexique est très proche des États-Unis : les deux pays sont profondément liés. S’intéresser au Mexique c’est donc s’intéresser aux États-Unis et vice-versa. En bref, un Mexicain sur neuf vit aujourd’hui aux États-Unis : le Mexique dans ce sens est chez nous.
4. Quels sont vos rêves, vos espoirs, vos craintes pour votre pays et pour le reste du monde ?
Je crains la faim, la maladie et la guerre, le gouffre qui se creuse entre ceux qui sont confortablement nantis et ceux, légion, qui manquent de tout. Je crains que l’éthique de mon propre pays échoue dans sa responsabilité envers le monde. Je crains la violence, réelle et imaginaire, et je crois que les Grecs avaient raison : pour eux, le mot ananke, nécessité, voulait aussi dire violence. Faim et violence sont les deux faces de l’échec dans ce monde.
Vous voyez, je pense souvent à l’échec de la civilisation, même si j’aime et j’admire les succès de l’art et de la science ; la technologie ne me plaît pas autant, car je suis d’accord avec Jorge Luis Borges, que la répétition est la mort, et qu’est-ce que la technologie si ce n’est la constance de la répétition ?
Quels sont mes espoirs ? Mes fils, mes petits-enfants, les nouvelles générations sont les espoirs du monde tel que je le conçois, de mon angle particulier, avec mon soupçon d’expérience et ma pointe infinitésimale de savoir. Je le pense depuis leur naissance et cela me donne du courage. Quel autre choix peut-on avoir à mon âge, à cet âge que l’on dit, par gentillesse, « troisième », si ce n’est d’espérer pour ceux qui nous suivront ? Je ne dis pas que j’ai cessé mon combat, mais mon temps devient fugace. Plutôt que de me remémorer, j’imagine les cent ans à venir. Ces générations ne sont pas que des rêves ; elles sont réelles : j’ai déjà entendu leurs rires.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frances Albernaz.
 
NOTES
 
[*]Earl Shorris : après des études à Hutchins Plan à l’Université de Chicago, il a fondé le Cours Clemente, à présent affilié au Bard College, qu’il dirige et qui dispense l’enseignement des humanités au niveau universitaire aux défavorisés de tous les âges. Avec Howard Meredith et les membres de plusieurs tribus et nations indiennes il a fondé le Centre pan-américain des humanités indiennes à l’Université des Sciences et des Arts de l’Oklahoma. Ses nombreux ouvrages de fiction : Under the Fifth Sun: A novel of Pancho Villa, et essais : Latinos: A Biography of the People ; New American Blues: A Journey Through Poverty to Democracy ; Riches for the Poor: The Clement Course in the Humanities ont été traduits dans de nombreuses langues. En collaboration avec Miguel León-Portilla, co-éditeur, il a publié In the Language of Kings: An Anthology of Mesoamerican Literature – Pre-Columbian to the Present. Il collabore régulièrement à Harper’s Magazine ; The Nation ; The Atlantic Monthly ; The New York Times Sunday Magazine ; Book Review, et à de nombreux quotidiens et périodiques et a reçu les honneurs de Best American Essays. Il a récemment été décoré de la médaille des National Humanities, de la médaille John Dewey et de l’ordre de l’Aguila Azteca.
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