Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130539940
152 pages

p. 83 à 101
doi: 10.3917/dio.203.0083

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Aspects de la pensée aux États-Unis

n° 203 2003/3

2003 Diogène Aspects de la pensée aux États-Unis

Structurer la politique étrangère de la nation

Luttes de domination parmi les experts américains des relations internationales

Tom Farer  [*] (Graduate School of International Studies à l’Université de Denver.)
En dehors de ses autres effets, la Guerre Froide entre Soviétiques et Américains a servi à lancer et à soutenir une époque d’intense activité intellectuelle dans les domaines connexes de la théorie des relations internationales et de l’analyse de la politique étrangère. Les guerres chaudes ont eu parfois le même effet, mais uniquement après leur conclusion. Car, en plein conflit sanglant, la plupart des intellectuels sont happées par l’administration publique et les ressources affluent pour répondre aux impératifs immédiats de la guerre. La Guerre Froide, par contre, puisqu’elle était d’une part froide, et d’autre part, de ce fait même, longue, présentant de même une grande quantité de problèmes stratégiques et intellectuels, a encouragé le développement de la théorie, et à travers la promesse d’une audience réceptive et la perspective des conséquences opérationnelles de leurs travaux. Outre la force d’attraction de la guerre elle-même, il y avait le danger et la nouveauté des armes nucléaires déployées par les antagonistes, des armes qui constituaient une menace existentielle sans précédent, non seulement pour eux, mais pour la totalité de la planète.
Je n’ai pas l’intention de suggérer que, sans la Guerre Froide, ces domaines seraient restés en sommeil pendant la deuxième moitié du xxe siècle. Cette période aurait tout de même été caractérisée par un saisissante intensité dramatique, même si les États-Unis et l’Union Soviétique avaient coexisté sans autres frictions que celles arrivant normalement dans le contexte des relations entre grandes puissances. Avec ou sans la Guerre Froide, le contre-courant tricentenaire de l’expansion militaire occidentale aurait commencé sa récession progressive, avec des conséquences énormes pour des milliards de personnes. Et, tirés par la baisse des coûts et la hausse d’efficacité dans le transport et les communications, de même que par le changement d’équilibre démographique entre le monde transatlantique et le reste de la terre, ces processus d’intégration économique et sociale qui secouent la société, que nous appelons souvent mondialisation, auraient gagné en vitesse. Un indice de l’importance de ces autres phénomènes avec tous leurs impacts résonnants pourrait être l’effervescence continuelle dans le domaine des théories sur les relations internationales, la politique étrangère et le droit public international, bien des années après la fin de la guerre, une agitation qui s’est intensifiée à l’occasion de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 et ses répercussions aux États-Unis.
Comprendre les recherches et les débats scientifiques dans ces domaines devrait impliquer les intellectuels au-delà de leurs intérêts professionnels, non seulement parce que ces enquêtes et débats comportent des problèmes profonds, épistémologiques et ontologiques, mais surtout à cause de leur influence passée et présente sur la trajectoire de la politique étrangère des États-Unis. S’agissant de la seule superpuissance du monde ou, comme préfère le dire un ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, d’une « hyper-puissance [1] », la politique étrangère de l’Amérique concerne tout le monde, car ses effets se sont propagés aux quatre coins de la planète. Dans le peu d’espace qui m’est alloué, j’essaierai de résumer sans caricaturer les principaux thèmes et débats qui ont structuré l’activité universitaire ou au moins ceux qui ont le plus grand potentiel d’influence sur la présente conduite de la politique étrangère américaine.
Si je me réfère surtout à des travaux américains, ce n’est pas parce qu’ils sont les seuls qui comptent ; au contraire. Par exemple, la recherche britannique contemporaine des relations internationales est si riche, et d’une certaine manière, si différente, qu’elle peut faire penser à une « école britannique » de la théorie des relations internationales. Des chercheurs universitaires comme Ken Booth, Barry Buzan et Adam Roberts, pour n’en citer que trois, ont, chacun à sa manière, aidé à clarifier le débat des deux côtés de l’Atlantique. Concernant la guerre et la paix, toute la recherche universitaire est tributaire de l’héritage du grand théoricien et humaniste français Raymond Aron. Le journaliste intellectuel allemand Josef Joffe participe constamment aux débats sur le rôle de l’Amérique dans le monde de l’après-guerre froide, tandis que les professeurs Volker Rittberger de l’université de Tubingen et Friedrich Kratochwil de l’université Ludwig Maximilian de Munich font partie de ces quelques théoriciens européens polyglottes qui ont aidé à clarifier de nombreux points de la théorie des relations internationales. Je ne mentionne ces universitaires qu’à titre d’exemple. Je pourrais facilement y ajouter bien d’autres noms. Je crois cependant que les exemples sont suffisants pour témoigner de mon appréciation que l’ampleur et de la profondeur des recherches hors des États-Unis peuvent contribuer directement au débat scientifique mené dans le pays. Il est évident qu’un travail scientifique important concernant le sujet de ce bref essai est entrepris également dans d’autres parties du monde, en Chine, au Japon, en Inde, en Égypte, en Afrique du Sud et en Russie, de même que dans différents pays de l’Amérique Latine. Je ne m’y réfère pas uniquement parce ce que l’influence de ces travaux reste encore minime sur la scène américaine. Comme les échanges intellectuels entre différentes formes de recherche poursuivent leur croissance exponentielle, cette situation ne pourra que changer.
 
Les théories des relations internationales [2]
 
 
Le réalisme : En prenant un certain risque de simplification abusive, les dernières cinquante années de travaux théoriques sur les relations internationales aux États-Unis pourraient être résumées par les termes de « réalisme » et de « ses opposants [3] ». Le réalisme est un parapluie qui abrite principalement deux explications concernant le comportement des États : l’une a suivi l’autre en tant que paradigme, la dernière prenant, non sans raison, le titre de « néo-réalisme. » Tandis que les variantes diffèrent par les hypothèses sur les déterminants ultimes du comportement de l’État, elles partagent les prémisses essentielles et la conclusion que la puissance (plutôt que, par exemple, les normes légales et éthiques ou des affinités sentimentales particulières) est le principal, on pourrait dire le seul, argument valable dans les relations internationales ; son maintien et sa distribution déterminent à tout moment le contenu et la forme de ces relations.
Le réalisme classique ou traditionnel, élaboré au début de la Guerre Froide par Hans Morgenthau [4], logeait le désir de pouvoir dans le cÅ“ur humain ; la passion de dominer, égocentrique et absolue. En tant qu’explication, ceci donnait à la théorie une qualité littéraire ou presque religieuse, la faisant ressembler plutôt au corollaire politique du péché originel dans le dogme chrétien. À l’ère des intellectuels laïques, on y voit une forme surannée, un peu poussiéreuse, ajoutant ainsi un défi esthétique à ses problèmes par la demande d’être acceptée par les nombreux idéalistes des droits de l’homme qui abondent dans le monde intellectuel, car ils sont, virtuellement par définition, optimistes sur la condition humaine. Tout de même, sa forme, comme sa substance, donnaient à la théorie une illustre ascendance, remontant à travers Hobbes à Machiavel et, selon certaines interprétations, jusqu’au grand historien classique Thucydide.
En dépit de cette ascendance, le réalisme traditionnel était susceptible d’être remplacé par une théorie exprimée dans le langage séculier moderne, une théorie invoquant des structures observables, stériles et nettes, plutôt que le désordre opaque du cÅ“ur humain. Ainsi arrive le néo-réalisme [5]. Là où son prédécesseur invoquait le cÅ“ur, il invoqua l’esprit, en tant qu’instrument de calcul rationnel, à l’exclusion parfois d’un cas individuel, mais touchant d’habitude le cas collectif ; une invocation qui flattait le monde des sciences politiques où les hypothèses des Lumières sur la capacité de la pensée rationnelle et de la recherche objective prévalaient encore, même lorsque le scepticisme postmoderne commença à s’infiltrer dans la vie universitaire anglo-américaine, en partie par le biais des études littéraires. Si l’esprit de calcul rationnel était important pour le néo-réalisme, le pivot de la théorie se situait dans la structure anarchique des relations entre les États puissants. L’anarchie représentait pour les acolytes rien de plus que l’absence d’une autorité militaire centrale dominante, capable et désireuse de garantir l’indépendance politique et l’intégrité territoriale de chaque État acteur. Sans une telle autorité, les États sont finalement laissés eux-mêmes pour assurer leur indépendance et leurs possessions. Que telle était la volonté des États, constituait, d’après les affirmations des néo-réalistes, un fait démontrable empiriquement, ainsi qu’une intuition inattaquable.
En termes de politique, le résultat de cette volonté est dicté par quatre propositions concernant les États acteurs et leurs relations. Premièrement, il existe un nombre considérable d’États qui sont capables de projeter la puissance militaire au-delà de leurs frontières, c’est-à-dire que ces États ont les moyens, latents sinon déjà déployés, de se nuire. Deuxièmement, aucun État ne peut être sûr des intentions des autres États, surtout sur une longue durée. Troisièmement, pour compliquer le problème des intentions imprévisibles, la ligne entre les préparations militaires offensives et défensives n’est jamais complètement claire et, de plus, ces dernières peuvent rapidement se transformer l’une en l’autre. Quatrièmement, la puissance est relative et multiple dans ses sources. Étant données ces conditions, ainsi que la structure globalement anarchique de la politique internationale et de la volonté collective d’une existence nationale indépendante, les dirigeants rationnels doivent rechercher la puissance, au détriment les uns des autres, voire même en sacrifiant des gains économiques absolus qui auraient pu résulter des schémas de coopération bénéfiques pour toutes les parties, mais de manière asymétrique. Si, par exemple, un accord de libre échange entre les grandes puissances X et Y prévoyait pour X une croissance annuelle de 5 % du produit national brut, et de 7% pour Y, tandis qu’en l’absence d’un tel accord, chacun s’attendait à une croissance annuelle de seulement 3%, ceteris paribus, X devrait rejeter l’accord proposé.
Comme il a été suggéré ci-dessus, non seulement les États devraient être préparés à sacrifier les gains matériels absolus pour éviter de perdre prise dans la lutte pour le pouvoir, mais il est prévisible qu’ils le feront, parce que les conditions de vie rigoureuses créées par un système anarchique et la menace irréductible de l’autonomie, mènent les élites de l’État à accepter la logique de la compétition stratégique. Il existe, effectivement, des circonstances où, pour des raisons sentimentales, religieuses ou autres, un leader pourra résister à la logique de l’accumulation de puissance. Les réalistes ne rejettent pas le facteur humain. Mais ils supposent, d’habitude implicitement, que les personnes aveugles ou indifférentes à la raison d’état vont rarement acquérir, et encore moins garder les rênes du pouvoir. Et si jamais cela arrive, leur refus de suivre les règles du jeu de la puissance maximale finira par affaiblir mortellement l’État qu’ils dirigent. Évidemment, pour ce qui est des gains matériels, les considérations de puissance peuvent, dans un cas particulier, dicter de manière paradoxale l’acceptation temporaire des gains asymétriques. Par exemple, un État pourrait avoir besoin d’accélérer sa croissance pendant un temps afin de maintenir la stabilité politique et la légitimité de ses dirigeants, autrement dit, afin d’éviter les désordres internes pouvant miner ses capacités de projeter sa puissance. Dans un tel cas, l’accroissement de bien-être pour la population est un résultat, et non la motivation initiale.
Pour les humanistes, les tenants d’une orientation éthique à laquelle pourraient souscrire les réalistes eux-mêmes, ce n’est pas une vision plaisante du monde politique. Un réaliste américain célèbre, John Mearsheimer de l’université de Chicago, se réfère aux relations entre États de cette vision comme à une « tragédie [6] ». Le caractère sombre de cette vision varie en fonction des différentes sortes de réalistes, car il ne s’agit pas d’un ensemble homogène. La division la plus simple, faisant abstraction de nombreuses nuances, est entre les écoles « offensive » et « défensive ». Les adeptes de la première croient que les prémisses du réalisme ne conduisent pas inéluctablement à un comportement d’augmentation sans fin de la puissance. Les États, selon les arguments des réalistes défensifs, cherchent un niveau de puissance suffisant pour leur apporter la sécurité avec une bonne marge d’erreur. Surtout dans les circonstances où la défense jouit d’un avantage considérable sur l’offensive, les États peuvent atteindre un niveau de confiance acceptable pour la sécurité bien avant d’avoir acquis le maximum de puissance que permettraient leurs ressources et conditions. La puissance de dissuasion des armes nucléaires, à condition qu’elles soient protégées contre la destruction lors d’une première attaque, représente l’équivalent d’un avantage pour la défense dans les guerres conventionnelles.
Les réalistes offensifs ne sont pas d’accord. À supposer même qu’à un certain moment, la technologie favorise clairement la défense, les facteurs technologiques sont volatiles, soumis à des changements imprévisibles dans la technologie elle-même ou les tactiques prévues pour l’exploiter. Les avantages qu’offrait la défense statique pendant la Première Guerre mondiale ont bien diminué pendant la suivante. De plus, la portée de ces avantages est difficile à anticiper. Ainsi, aucune marge d’erreur n’est totalement suffisante à un moment donné, et encore moins à longue échéance. Pour ce qui est des armes nucléaires, elles tendent à être mutuellement dissuasives, laissant à leurs possesseurs la liberté de participer à des conflits conventionnels, encore que peut-être avec des objectifs inférieurs à la destruction de l’adversaire, ce qui pourrait le conduire à l’escalade vers une confrontation nucléaire.
Même le réalisme offensif, pourtant, ne devrait pas être confondu avec une prescription de l’agression. Le réalisme traditionnel, avec son accent mis sur le désir de pouvoir, portait de manière subliminale l’idée que tout pays conquérrait le monde s’il le pouvait. Certes, l’implication s’est révélée trompeuse. Un des plus vigoureux opposants à la guerre des États-Unis au Vietnam était le traditionaliste emblématique, Hans Morgenthau. Cependant, le réalisme contemporain a une connotation plus atténuée. Et si l’on avait à juger les implications politiques d’une théorie en fonction des positions politiques de ses avocats les plus en vue, il n’est sûrement pas question d’encourager l’élimination anticipée de chaque régime menaçant, présent ou potentiel. Ce point peut être illustré par l’opposition largement répandue parmi les réalistes doctrinaires, y compris Mearsheimer, à l’invasion américaine de l’Irak [7]. Parmi les officiels américains, censés être inspirés voire formatés par la théorie réaliste, les avis étaient partagés. Les réalistes traditionnels comme l’ex-secrétaire d’État Henry Kissinger et son associé de longue date, l’ex-conseiller à la sécurité nationale Brent Scowcroft, étaient sceptiques au sujet d’une guerre pour changer de régime en Irak [8], tandis que le secrétaire à la défense Donald Rumsfield est apparu comme l’un de ses fervents partisans. Comme les réalistes doctrinaires se répartissent entre les formes offensive et défensive, il paraît juste de distinguer parmi les praticiens du réalisme les styles prudent et téméraire, le premier personnifié par Otto von Bismark à la suite de l’unification de l’Allemagne et le second par les tenants allemands de la Machtpolitik et les géopoliticiens préconisant la guerre stratégique et l’expansion territoriale.
Les premiers sont des analystes soucieux du rapport coût / bénéfice, toujours attentifs au risque de perdre de la puissance alors même qu’on tente d’en acquérir plus. Généralement, la puissance sera et devra être recherchée jusqu’au point où le coût d’un gain présumé à acquérir dépassera le gain attendu mesuré, bien sûr, seulement par rapport à l’unité de mesure de la puissance (à la différence, par exemple, du bien-être général de sa population, ou encore moins des droits universels de l’homme). Ainsi, Mearsheimer s’est opposé à la guerre contre l’Irak, parce que, d’une part, il pouvait prévoir les différents coûts potentiels pour les États-Unis et, d’autre part, il croyait que Saddam Hussein était un calculateur rationnel lorsque sa sécurité était en jeu, de sorte qu’il pouvait être dissuadé et que la dissuasion était une façon moins coûteuse de traiter cette modeste menace pesant sur la puissance américaine.
Si le réalisme n’est pas un appel à la guerre, il ignore les moyens autres que l’équilibre de la puissance pour maintenir la paix. Les projets pour éliminer la menace de la guerre à travers le contrôle des armes, les accords de non-agression et les organisations de sécurité collective sont perçus comme n’ayant pas d’effet indépendant sur le comportement des États. Dans la mesure où ces accords ont un contenu, c’est parce qu’ils expriment et servent la distribution de la puissance parmi les États en présence lorsque ces schémas sont adoptés. Lorsque la distribution se modifie et avec elle les intérêts essentiels des États, les accords et les institutions changent aussi ou deviennent insignifiants.
Les réalistes ne constatent pas non plus une diminution des tensions latentes entre les États produite par les processus d’intégration économique et sociétale généralement couverts par le terme de « mondialisation [9] ». Ni l’intégration, ni les interdépendances qui en résultent, ni les institutions établies pour faciliter le processus ne vont, d’après les arguments des fougueux réalistes, modifier significativement ce qui motive les États à déplacer l’équilibre de la puissance en leur faveur. Si la mondialisation augmente la puissance d’un État, celui-ci deviendra plus menaçant pour les intérêts des autres. En accord avec cette vue, Mearsheimer propose que les États-Unis cherchent à ralentir le taux de croissance de la Chine plutôt que de persister dans la politique actuelle visant à faciliter cette croissance en offrant un accès aux marchés américains de biens de consommation et de services [10]. Quelques réalistes officiels au moins, comme Henry Kissinger, adoptent le point de vue contraire. Sa position de champion du renforcement des liens économiques sino-américaines et la sensibilité montrée par les États-Unis en faveur des intérêts politiques du gouvernement chinois sont difficilement conciliables avec le réalisme, mais parfaitement compatibles avec d’autres explications du comportement de États.
Les explications non-réalistes du comportement de l’État : un premier exemple est connu sous le nom d’institutionnalisme libéral [11]. Ses partisans ne rejettent pas totalement la description de la politique internationale des réalistes, mais y ajoutent un supplément. Le réalisme, d’après leurs arguments, identifie avec précision la structure de base et les obstacles qui en résultent empêchant la coopération entre États. Là où la théorie se fourvoie, au moins entre les mains des puristes, c’est lorsqu’elle traite ces obstacles comme s’ils étaient insurmontables. Ainsi, une simple tendance figée en destin immuable, occulte les moyens d’atténuer la lutte pour le pouvoir et ne rend pas compte du comportement coopératif des États, déjà observé par ailleurs.
Un exemple donné par l’institutionnalisme pour illustrer ce propos est l’Union Européenne, où les anciens antagonistes, dans un acte de confiance mutuelle suprême, ont aplani d’importants incidents de souveraineté, tels qu’ils étaient définis par la conception classique. Si l’élite politique française peut arriver à une rencontre historique où l’Allemagne n’est plus perçue comme une menace à la souveraineté nationale, le réalisme ne peut pas se proposer de manière convaincante comme une explication suffisante du comportement étatique. De plus, la volonté de tous les membres de l’UE de diminuer leur capacité d’action indépendante, autrement dit leur souveraineté, met en doute l’hypothèse réaliste selon laquelle les États apprécient la souveraineté par-dessus tout. Tandis que l’UE défie les prémisses fondamentales du réalisme, un grand nombre d’autres schémas de coopération actifs à travers le monde démontrent au moins que les néo-réalistes exagèrent l’intensité de la lutte pour le pouvoir et rejettent injustement les manières de la contenir, en laissant la possibilité aux États de préserver leurs intérêts autrement que par l’accumulation de la puissance.
Comme l’annonce le nom de l’école, les institutions jouent évidemment un rôle central dans la conception théorique de ses membres [12]. Ceux-ci définissent approximativement les institutions comme des régularités de comportement, comprenant les règles et les principes, de même que les structures bureaucratiques, dont certaines des plus importantes sont imbriquées les unes dans les autres à différents degrés [13]. Comment, d’après les tenants de l’institutionnalisme, font les institutions pour apaiser la lutte pour le pouvoir ? Dire, comme dans le cas des associations de libre échange, qu’elles améliorent le bien-être de tous les participants, revient à ne rien dire, selon les réalistes, puisque la solution ne règle pas le problème des gains asymétriques dans les schémas de coopération. Les institutions peuvent influencer le comportement de l’État de plusieurs façons : en réduisant la vraisemblance et le risque de tricherie de la part de certains participants, en structurant et facilitant les transactions renouvelées entre les États dans une zone d’intérêt donnée, tout en structurant l’interaction à travers un certain nombre de zones d’intérêt, de sorte qu’il est plus facile d’équilibrer entre pertes et gains relatifs dans les deux camps (ou au moins de l’envisager) en créant des modèles de comportement, afin de réduire la complexité de la vie réelle, avec toute sa confusion bruyante, à des scénarios d’initiative/réponse qui ont donné par le passé des résultats satisfaisants pour les élites nationales.
Comment les institutions arrivent-elles à ces résultats et pourquoi ceux-ci devraient-ils réduire les menaces qui obsèdent les réalistes de la première heure ? Une partie au moins de la réponse réside dans l’hypothèse assez plausible selon laquelle certains accords internationaux pourraient bénéficier de manière égale aux deux parties. Prenez, par exemple, un accord proposé entre les grandes puissances de ne pas déployer un système d’armes particulier, ce qui dans le cas contraire laisserait les deux plus pauvres et sans aucun gain net de puissance l’un par rapport à l’autre [14]. Les réalistes des deux côtés pourraient encore s’opposer à un accord en invoquant l’hypothèse que l’autre partie se mettrait probablement à tricher, une hypothèse qui résulte des vues réalistes sur la pulsion incontournable vers l’accumulation de puissance. C’est l’exemple classique du casse-tête du « dilemme du prisonnier » qui hante l’analyse stratégique.
Le dilemme apparaît dans toutes les relations binaires où chaque partie d’un accord proposé atteindra un maximum de bénéfices si l’une des parties triche et que la partie adverse s’y conforme. Si, en craignant la tricherie, les parties décident de ne pas coopérer, les deux se retrouvent moins bien loties que si elles étaient arrivées à un accord et qu’elles s’y étaient conformées. Autrement dit, la tricherie unilatérale (donc probablement clandestine) est la meilleure option, si la tricherie produira des gains que l’autre partie, après la découverte de la tricherie, ne peut pas défaire facilement. Si la perspective d’une suite de tricheries consécutives peut être éliminée, alors la meilleure option est la collaboration. La coopération devrait donc aboutir là où un accord, ou disons un « arrangement institutionnel » est structuré de sorte à rendre la tricherie très difficile et/ou ses conséquences négligeables. Lorsque ces conditions sont installées, la tricherie de part et d’autre devient irrationnelle.
Cependant, comme je l’ai déjà noté, la tricherie potentielle n’est qu’un obstacle s’opposant aux schémas de coopération. Un autre est constitué par les bénéfices asymétriques dans les cas où toutes les parties acceptent les termes de l’arrangement. Les schémas de coopération, à la manière de l’Union Européenne qui structure la coopération à travers de nombreux secteurs économiques et pour une période indéfinie, fournit des mécanismes de réparation multiples dans le cas des bénéfices inégaux produits par une seule transaction. De plus, parce que les mécanismes promettent des relations bénéfiques durables, ces schémas minimisent comme par hasard le problème de la tricherie. Dans le cas du dilemme du prisonnier, l’hypothèse porte sur une seule transaction. Mais lorsque des transactions bénéfiques multiples sont en perspective et que la tricherie deviendra vite visible dans la première d’entre elles et va décourager la coopération future, la tricherie ne pourra plus apparaître comme le choix optimal.
Les réalistes donnent plusieurs réponses aux tenants de l’institutionnalisme. La première est de rappeler que c’est l’anarchie, et non la tricherie, qui est le problème central. Les arrangements qui minimisent le risque de tricherie peuvent être utiles, mais leur utilité fonctionne dans le cadre du monde des réalistes. Par exemple, imaginez un instant où un équilibre de puissance, nucléaire, ou bien conventionnel, prévaut et aucune perspective de changement immédiat n’existe en dehors d’une attaque surprise. Les parties peuvent éviter cette contingence soit en mettant en place une réponse préemptive instable répondant aux indications qu’une attaque va arriver bientôt (autrement dit, aux actions ambiguës de l’autre grande puissance), soit par différents arrangements de coopération comme le stationnement d’observateurs dignes de confiance dans les deux pays, un agrément de non-interférence par des observations à partir d’un satellite où chaque État s’engage, ou bien un agrément de non-déploiement d’armes à lourde charge, etc.
Si le risque de tricherie peut être annulé, alors la préférence pour le choix d’un accord de non-prolifération sur celle d’une politique préemptive est parfaitement cohérente avec les prémisses et les prescriptions réalistes. Il en est de même pour l’entrée d’États potentiellement rivaux dans un schéma de coopération économique, précisément parce que les gains asymétriques pour une partie de la zone peuvent être compensés par des gains asymétriques dans une autre zone. De plus, si le plan d’action n’inclut pas des rivaux importants, aussi longtemps que des bénéfices asymétriques ne sont pas conférés aux États qui ne peuvent pas espérer un affrontement avec votre puissance, ceci peut s’avérer encore avantageux, en tant que politique d’accroissement de la puissance. Le réalisme, après tout, n’est pas hostile aux accords et aux institutions, stricto sensu. Il ne fait que prédire (et prescrire) que lorsque les conditions changent de telle sorte qu’une partie peut obtenir une augmentation supplémentaire substantielle de sa puissance en abandonnant l’institution, elle pourra et devra le faire.
Même si le réalisme peut répondre aux arguments essentiellement a priori concernant la pertinence des institutions indépendantes, est-ce qu’il a une réponse au phénomène empirique de l’après-guerre : la bonne intelligence parmi les nations historiquement rivales de l’Europe occidentale ? Nous pourrions appeler la « longue paix » cette objection contre l’analyse réaliste. La réponse est double. Premièrement, la paix entre les grandes puissances rivales, qui a duré en gros un demi-siècle, n’est pas sans précédent. L’Europe l’a connue auparavant après les guerres napoléoniennes. Deuxièmement, les périodes de paix d’une longue durée entre les antagonistes traditionnels ne sont pas incompatibles avec une analyse réaliste. Selon le réalisme, la structure des relations entre les grandes puissances est à tout moment une fonction de la distribution de la puissance. Dans le monde bipolaire qui a émergé après la Deuxième Guerre mondiale, la puissance soviétique voisine constituait la menace la plus immédiate contre la souveraineté allemande, française ou britannique. Ainsi, ces pays ont choisi de manière rationnelle de se regrouper sous le parapluie stratégique américain. En conformité avec ses hypothèses concernant le monde, peu de temps après la dissolution de l’Union Soviétique, Mearsheimer a prédit le retour graduel de la politique d’équilibre des puissances en Europe, rappelant le xixe siècle [15].
La théorie de la paix démocratique, un autre paradigme contemporain des relations internationales, défie directement la prédiction de Mearsheimer et, plus généralement, le paradigme réaliste. Elle affirme que les démocraties se font rarement la guerre, précisément parce que ce sont des démocraties. Inspirée en partie par l’Å“uvre d’Immanuel Kant, cette théorie a été lancée aux États-Unis par un professeur de sciences politiques de Princeton, Michael Doyle [16], dont le premier article a galvanisé toute une industrie familiale de théoriciens et d’interprètes de l’histoire. Une grande partie de ce qui est problématique dans le discours de paix démocratique tourne autour de la définition de la « démocratie » et également, jusqu’à un certain point, de la « guerre. » En examinant d’abord la « démocratie, » une question essentielle sur les définitions est si un État obtient son étiquette simplement par la vertu du fait que le contrôle de sa plus haute responsabilité est déterminée par une compétition électorale, où (presque) tous les adultes peuvent voter, plus ou moins librement, et que leurs votes sont comptés avec une précision raisonnable. Ou bien, faut-il qu’en général, les droits civils et politiques soient respectés et renforcés par une forte économie libre et une société civile effectivement autonome ? En d’autres mots, est-ce que la théorie de la paix démocratique ne devrait être évaluée qu’en termes de relations entre les sociétés démocratiques « libérales » ?
Cette question de définition est importante parce que pendant la Première Guerre mondiale, les États qui partageaient au moins certaines des caractéristiques des démocraties se sont affrontés avec une férocité terrible. On peut admettre que l’Angleterre et la France étaient des démocraties libérales à la veille de la Première Guerre mondiale. Que dire de l’Allemagne ? Il y avait un parlement élu et une compétition active entre les partis. Le parlement était censé exercer le contrôle constitutionnel sur le budget. Mais le Kaiser, un dirigeant héréditaire, avait le pouvoir de nommer les ministres (qui n’avaient pas besoin de la confiance du parlement) et de déclarer la guerre. Et, par comparaison avec ce que nous considérons aujourd’hui comme une société démocratique libérale, il est possible d’argumenter que tous ces États, avec leurs chefs militaires interférant à différents degrés dans la politique, leurs conflits de classe aigus et leurs processus de gouvernement opaques étaient qualitativement différents de ceux des démocraties actuelles de l’Atlantique du Nord ou de leurs équivalents dispersés dans d’autres régions.
La définition de la « guerre » est une question d’une certaine importance parce que si l’on inclut la subversion et les interventions semi-clandestines, alors il est clair que les démocraties se font la « guerre » de temps à autre. Le plus puissant des pays démocratiques libéraux, les États-Unis, l’a fait au moins à trois occasions pendant la Guerre Froide : Iran (1953), Guatemala (1954) et Chili (1973). On peut argumenter que, dans le but d’évaluer la théorie de la paix démocratique, ces exemples devraient être exclus de la définition, du fait de leur caractère clandestin et leur courte durée, limitent radicalement la mise en Å“uvre de ces caractéristiques des démocraties libérales, censée restreindre les conflits mutuels.
Une caractéristique consiste dans les valeurs démocratiques libérales des États disposant d’une démocratie pleinement consolidée. J’entends par pleine consolidation les États où la compétition électorale pour un nombre important de charges coïncide avec la protection des droits de l’homme, généralement effective. Collectivement, ces valeurs constituent le credo qui permet aux peuples, autrement divisés par la classe, la religion ou l’appartenance ethnique, de se rassembler dans une communauté nationale forte. Un élément central de ce credo libéral est le droit individuel et collectif à l’autodétermination. Lorsque le gouvernement d’une société organisée et imprégnée de ces valeurs libérales agit de manière dictatoriale envers une autre démocratie libérale, il s’agit d’une violation évidente de ses propres valeurs fondamentales, dans la mesure où il ne s’agit pas de refuser un certain régime, mais le droit même qu’a un autre peuple de définir sa politique et de forger son destin. Ainsi, se trouvent ternies l’admirable auto-identité de son propre peuple et sa propre légitimité qui, après tout, résulte de ces processus d’autodétermination successifs que nous appelons « élections. » De même, le refus du recours à la force envers d’autres États démocratiques est une autre facette de l’ensemble des valeurs de la démocratique libérale, à savoir l’usage du compromis et des solutions pacifiques aux conflits.
Une deuxième caractéristique pertinente des États démocratiques libéraux est leur porosité qui, dans le cadre de l’hypothèse de la paix démocratique, est importante au moins de deux manières. La première est l’ouverture de tels États aux actions des gouvernements étrangers pour influencer leurs politiques à travers les officiels, les notables, les organisations privées ou l’opinion publique générale. L’autre est la participation de leurs citoyens dans les réseaux commerciaux transnationaux, intellectuels, philanthropiques et sociaux de toutes sortes. Autrement dit, les démocraties libérales permettent la formation d’interdépendances sentimentales et instrumentales, au-delà des frontières, entre les citoyens, les entreprises commerciales et les associations sans profit d’aucune sorte. Ces interdépendances, le personnel associé et les liens normatifs sont censés inhiber l’anathème réciproque jeté sur les respectives entités politiques et gouvernements par les démagogues des deux pays, et de réduire beaucoup la menace globale de recours à la force.
La porosité conduit à une troisième caractéristique significative des sociétés démocratiques libérales, à savoir leur transparence. Le budget de la défense doit être soumis au congrès ou à un parlement élu et les résultats sont soumis à l’analyse des experts indépendants ; ces résultats peuvent être diffusés à travers les médias et dans les débats partisans. Le budget lui-même peut rassurer sur les motifs et les buts d’un État étranger, là où les simples déclarations pacifiques d’un dictateur ne suffiraient pas. Même si des doutes restent quant aux motifs du régime, au moins des informations sont fournies sur ses moyens. Le débat autour de son adoption, de même que les débats sur la politique étrangère, qui se poursuivent sans cesse, peuvent sûrement jouer ce double rôle. Dans le but de prédire la trajectoire de la politique et des intérêts d’un pays, un rôle encore plus important est dévolu aux réseaux transnationaux servant de conduites de régulation du flux d’information sur les visions et les valeurs de toutes sortes de groupes sociaux et d’institutions dans les deux sociétés. Grâce aux processus démocratiques, ils vont influencer, après tout, la direction à long terme de la politique publique.
Une autre facette significative de la démocratie libérale est la division et l’équilibre entre puissance publique et respect des institutions. Entre autres, ceci restreint la volatilité dans la politique publique. Certaines constitutions démocratiques retirent explicitement au chef de l’exécutif le droit exclusif de déclarer la guerre. Même si ce n’est pas le cas ou si, comme au Royaume-Uni, il n’y a pas de constitution, les parlements élus peuvent restreindre le pouvoir de l’exécutif par leur contrôle des attributions ou, dans un système parlementaire, en obligeant quelqu’un à se démettre suite à un vote de confiance négatif.
Encore une autre facette de la société contemporaine démocratique et libérale appuyant la thèse de la paix démocratique provient des moyens de base utilisés pour organiser la vie économique, à savoir les marchés de libre exchange. Indépendamment de l’effet que les marchés ont pu exercer sur les citoyens à l’âge de l’industrie lourde et d’un niveau de vie généralement bas, à l’époque post-industrielle, les marchés encouragent fortement les citoyens à trouver satisfaction dans la consommation des biens et services produits commercialement. L’éthique de consommation tend à remplacer l’éthique de sacrifice de soi et d’héroïsme qui soutient les projets de guerre. Les élections, de leur côté, permettent aux citoyens de remplacer les dirigeants qui ont tendance à les sacrifier dans des buts millénaristes.
En bref, il existe au moins un cas raisonnablement persuasif à l’appui de la proposition que l’existence de la démocratie libérale dans deux pays puissants rend très improbable le fait de recourir à une menace d’utilisation de la force dans leurs relations mutuelles. Le réalisme rejette cette proposition, en insistant plutôt que les risques inhérents à l’anarchie obligent les pays à se comporter de la même façon, compétitive et fébrile, indépendamment des différences (ou similarités) proclamées par leurs idéaux ou institutions. Le raisonnement a priori et une expérience historique, assurément limitée, soutient une proposition encore plus étrangère à la mentalité réaliste, à savoir que le genre d’interpénétration profonde qui peut se produire entre les États démocratiques libéraux leur permet de former une « zone de paix » ou une zone de sécurité où les États cessent complètement de s’imaginer eux-mêmes comme des antagonistes potentiels. Cela s’est déjà vraisemblablement produit en Europe occidentale et dans la communauté plus vaste des États de l’Atlantique du Nord. Les relations anglo-américaines ont pris cette forme tôt au xxe siècle et il est possible de dire que la même chose se produit dans le cône sud de l’Amérique Latine pendant que la démocratie se consolide en Argentine et au Brésil.
Le constructivisme : la théorie de la paix démocratique et la croyance associée selon laquelle les affinités sociales et économiques intenses et les interdépendances entre États libéraux sont à même d’éliminer les perceptions de menace mutuelle peuvent être vues comme des exemples d’une approche plus large des relations internationales, désignée parfois par le terme « constructivisme. » Les réalistes, d’une part, assument un monde où tous les régimes poursuivent le même but (l’indépendance nationale) au moyen de calculs rationnels du même genre dans un ensemble de contraintes, compris toujours de la même façon et constitué du fait de la peur de l’anarchie. L’approche constructiviste, d’autre part, est résumée exactement dans le titre d’un des plus fameux articles de l’école : « L’anarchie est ce que les États en font : la construction sociale de la politique de puissance [17] ». L’anarchie, selon le constructivisme, n’est pas, comme l’évier de votre cuisine, une réalité matérielle. Elle n’existe pas en fait, mais uniquement dans l’esprit. C’est, autrement dit, un phénomène discursif ou intersubjectif, une manière partagée de voir le monde. En tant que telle, elle peut être et est effectivement vue et appréciée différemment par les différents observateurs. Ce qui est vrai pour l’anarchie l’est également pour tout autre concept ou terme du langage réaliste, y compris l’État lui-même et ses intérêts supposés.
Pour les constructivistes de tous types [18], l’identité (et les intérêts qui adhèrent aux différentes identités) et les processus par lesquels elle est constituée sont au moins aussi importants que l’allocation de ressources matérielles pour analyser les relations internationales. Par exemple, pendant la Guerre Froide, les membres de l’OTAN pouvaient se voir eux-mêmes soit comme des États réalistes cherchant l’équilibre devant une menace, soit comme des alliés démocrates libéraux partageant une vaste et durable communauté d’intérêts. Si le dernier aspect prédominait, alors on pourrait s’attendre à ce que l’OTAN survive à la fin de la menace [19].
Les identités sont formées à travers des pratiques qui établissent des normes ; celles-ci à leur tour, en coopération avec la culture et les institutions, forment l’appréciation des observateurs concernant les pratiques ultérieures. Puisque l’identité même d’un État résulte de processus formatifs d’origine interne et internationale, de formation de l’identité, les différents États sont sûrs d’avoir des conceptions différentes d’eux-mêmes et de leurs intérêts propres. L’identité est importante non seulement parce qu’elle forge la compréhension qu’un État a d’un autre, et de lui-même, mais également parce que les États peuvent et essaient effectivement d’influencer le comportement des autres États en construisant une certaine identité pour eux-mêmes, ce qui aura peu de chances de réussir si elle entre en conflit avec la pratique. La capacité d’influencer le comportement par l’influence des perceptions sur son identité peut être vue comme une forme de puissance, une puissance discursive.
Le constructivisme affirme que la puissance à la fois matérielle et discursive est nécessaire pour toute compréhension des affaires du monde. Je mets en évidence les deux parce que souvent les constructivistes sont rejetés comme des irréalistes pour leur croyance dans la puissance de la connaissance, des idées, de la culture, de l’idéologie et du langage, c’est-à-dire, du discours. La notion que les idées sont une forme de puissance, que la puissance est plus que la force brute et que les puissances matérielle et discursive sont reliées n’est pas nouvelle. L’articulation faite par Michel Foucault du nexus puissance/connaissance, la théorie de l’hégémonie idéologique d’Antonio Gramsci, et la différentiation proposée par Max Weber entre la contrainte et l’autorité sont tous des précurseurs de la position du constructivisme sur la puissance dans la vie politique [20].
 
De la spéculation théorique à la politique étrangère américaine
 
 
La spéculation théorique, résumée si rapidement, est une toile de fond, souvent non reconnue et peut-être souvent inaperçue, pour l’énorme corpus de diagnostics et de prescriptions de politique étrangère produit à la suite de la Guerre Froide. Collectivement, elle a analysé et évalué quatre grandes stratégies pour les États-Unis. La première, souvent étiquetée « néo-isolationnisme », appelle à se retirer des expéditions militaires outre-mer et à réduire corrélativement les dépenses d’armement. Les hypothèses sous-jacentes étaient que les deux océans, la dissuasion nucléaire, les voisins faibles et les équilibres régionaux de puissance en dehors de l’hémisphère occidental assuraient un degré suffisant de sécurité, la principale menace étant un retour de bâton lié à leur intervention dans les querelles des autres peuples. Conduite pour différentes raisons par les conservateurs nationalistes traditionnels, les libertaires et un fragment de la gauche américaine ultra-minoritaire, elle a eu peu d’effet sur la politique étrangère américaine même avant l’attaque terroriste du 11 septembre 2001. Même si cette attaque pouvait être interprétée comme une confirmation de la thèse néo-isolationniste selon laquelle un engagement global générera des menaces pour la sécurité américaine, l’interprétation contraire semble avoir déjà gagné.
Les tenants d’une deuxième grande stratégie, appelée généralement « engagement sélectif », étaient également optimistes en général sur la situation de la sécurité à long terme des États-Unis. Néanmoins, ils considéraient les équilibres entre puissances régionales comme suffisamment problématiques pour exiger une surveillance active et le projet d’intervention pour restaurer ou renforcer les équilibres de puissance dans les régions ou les sous-régions ayant une importance réelle pour les États-Unis. L’antécédent reconnu de cette politique était l’équilibre apporté par la puissance maritime britannique pendant la compétition entre grandes puissances européennes continentales aux xviiie et xixe siècles.
Les deux autres stratégies en compétition étaient l’engagement global : soit unilatéral, soit multilatéral. Leurs partisans avaient beaucoup en commun. Ils croyaient que les développements autour du globe pouvaient avoir un sérieux impact sur la sécurité et le bien-être du peuple américain et que même un environnement global relativement bénin sur les plans politique, économique et militaire exigeait un engagement inlassable. Ils divergeaient, néanmoins, par au moins deux côtés : dans l’échelle des priorités des menaces et, plus important, dans les idées fondamentales concernant les remèdes.
Les unilatéralistes mettent l’accent sur les menaces politico-militaires classiques, précisément celles qui peuvent mieux être apaisées par la puissance militaire, une ressource que les États-Unis peuvent produire si abondamment. Les multilatéralistes, sans contester la hiérarchie des menaces, voudraient y effectuer un certain lissage, en réduisant ainsi les distinctions abruptes entre les menaces qui exigent souvent une diplomatie coercitive et les menaces comme les pandémies, le réchauffement global, la destruction des ressources vivantes des mers et les incendies de forêt, tout comme l’instabilité de l’économie globale, qui n’ont aucun remède militaire. Bien sûr, ceci ne mènera à aucune autre forme d’action unilatérale.
*
La décision américaine d’envahir l’Irak sans l’autorisation du Conseil de Sécurité des Nations Unies a renforcé l’idée répandue selon laquelle les unilatéralistes avaient gagné le débat sur la grande stratégie et étaient solidement installés au pouvoir. Cette impression a été provoquée par la rhétorique d’avant le 11 septembre et les pratiques de l’administration du président George W. Bush, y compris son rejet de plusieurs accords internationaux, comme ceux ayant trait au réchauffement global, aux armes biologiques (ironiquement) et à la Cour Pénale Internationale. Le refus paraissait faire partie d’une stratégie plus vaste de minimisation des restrictions normatives et institutionnelles sur l’exercice de la puissance américaine, un abandon spectaculaire du comportement américain après la Deuxième Guerre mondiale, lorsqu’il fut le principal architecte des Nations Unies et des arrangements financiers internationaux : Banque Mondiale, Fonds Monétaire International et Accord Général sur les Tarifs et le Commerce (devenu maintenant l’Organisation Mondiale du Commerce), qui constituaient un embryon de système de gestion globale.
La validité de cette perception reste encore à prouver. Accusés parfois d’être des unilatéralistes, les hauts fonctionnaires de l’administration Bush plaident non coupables. Ils invoquent leurs efforts afin de construire des coalitions différentes pour des tâches différentes. Dans le cas de l’Irak, ils ont eu du mal à célébrer le nombre des États coopérants et leur tentative pour obtenir une autorisation sans équivoque du Conseil de Sécurité plutôt que de se référer exclusivement à la violation par Saddam Hussein de certaines conditions sur lesquelles la coalition de la Guerre du Golfe en 1991 s’est basée pour décider d’arrêter les hostilités lorsque sa puissance permettait de détruire les forces armées de l’Irak et donc de précipiter la chute du régime de Saddam Hussein.
Tout en rejetant l’accusation d’unilatéralisme immodéré, les membres de l’administration ont affirmé que leur opposition allait contre une forme de multilatéralisme, appelée (pendant une réunion privée à laquelle a assisté l’auteur) « le plus petit dénominateur commun ». Il est indiscutable que le monde d’aujourd’hui, où l’on enregistre des conflits civils meurtriers, la prolifération d’armes de destruction massive, des pandémies et des systèmes d’interdépendance délicats, exige une prise de décision – idéalement dans le cadre des Nations Unies, qui est moins sensible aux proclamations de souveraineté – plus décisive et qualitativement plus expéditive que la norme actuelle.
Les experts doivent rechercher les moyens de réparer les institutions multilatérales, leurs mandats comme leurs procédures. Une chose devrait cependant être claire dès le début. Les institutions multilatérales ne deviendront pas plus efficaces si elles ne sont utilisées que pour étayer les buts immédiats d’une superpuissance. Le test d’un engagement en faveur du multilatéralisme, c’est-à-dire la coopération institutionnalisée et normalisée, est la volonté de discuter sur les buts et les moyens, et parfois de les modifier afin de renforcer l’esprit de coopération. Si le plus puissant État du monde utilise les institutions internationales seulement comme un tampon pour valider, non seulement ses objectifs, mais également ses tactiques et stratégies, les institutions internationales efficaces ne feront pas partie de l’avenir mondial. Heureusement, la forme de cet avenir n’est pas dessinée à l’avance.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Arapu.
 
NOTES
 
[*]Tom Farer est directeur du 3e cycle d’Études internationales de l’Université de Denver. Il a occupé les fonctions de doyen de l’Université du Nouveau Mexique et la chaire de la Commission inter-américaine des droits de l’homme. Au gouvernement, il a été chargé de mission au Département de la Défense et auprès du secrétaire-adjoint du gouvernement aux affaires inter-américaines. Ses essais ont été publiés dans diverses revues dont : la New York Review of Books, la revue World Politics, la revue de l’International Organization, des Affaires étrangères, de la Foreign Policy et dans les revues de droit des Universités de Harvard et Columbia. Il fait partie du comité de rédaction de Human Rights Quarterly et de l’ American Journal of International Law. Il a enseigné le droit dans les Universités de Columbia, Rutgers, Harvard, Tulane et à l’American University ainsi que les relations internationales dans les universités de Princeton et de Johns Hopkins. Son ouvrage le plus récent est Transnational Crime in the Americas.
[1]Keith B. Richburg, « Chirac Seems Intent on Challenging U. S. Foreign Policy », Washington Post, 31 mai 2003, p. A12.
[2]Le fait d’appeler les résultats de ces constructions théoriques des « théories », des « écoles » ou des « approches » me semble être une question de goût. Ceux qui travaillent dans le domaine des sciences naturelles peuvent préférer une des deux dernières variantes estimant que les approches que je vais évoquer ne possèdent pas la précision et la rigueur expérimentale présentes dans les vraies « théories ».
[3]Pour le traitement complet du sujet, voir Jack Donnelly, Realism in International Relations, New York, Cambridge University Press 2000.
[4]Hans Morgenthau, Politics Among Nations : the Struggle for Power and Peace, 5e édition, New York, Knopf 1973.
[5]Pour un traitement plus complet, destiné au lecteur habituel ainsi qu’au spécialiste, voir John Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, New York, W. W. Norton 2001. Cependant, le travail de référence est : Kenneth N. Waltz, Theory of International Politics, Reading, Mass., Addison-Wesley 1979).
[6]Voir note ci-dessus.
[7]John Mearsheimer et Stephen Walt, « An Unnecessary War », Foreign Policy, janvier/février 2003, p. 51-60.
[8]Henry Kissinger, « Phase II and Iraq », Washington Post, 13 janvier 2002, p. B7 ; Brent Scowcroft, « Don’t Attack Saddam », Wall Street Journal, 15 août 2002, p. A12.
[9]Voir, par exemple, Kenneth Waltz, « Globalisation and Governance », PS: Poltical Science & Politics 32, n° 4, décembre 1999, p. 693-700.
[10]John Mearsheimer, « The Future of the American Pacifier », Foreign Affairs 80, n° 5, septembre-octobre 2001, p. 46-61.
[11]Pour une excellente et brève revue de la pensée des partisans des institutions, voir Robert O. Keohane, « International Institutions: Two Perspectives », International Studies Quarterly, Vol. 32, No. 4 (décembre 1988), p. 379-396.
[12]Pour une vue d’ensemble de la théorie des partisans des institutions, voir Robert O. Keohane et Lisa L. Martin, « The Promise of Institutionalist Theory », International Security, Vol. 20, No. 1 (été 1995), p. 39-51.
[13]Évidemment les structures elles-mêmes peuvent être décrites comme des groupes de règles procédurales et nominales et de principes définissant des rôles, attribuant l’autorité, guidant les décisions, etc.
[14]Ou bien les gains obtenus par le déploiement unilatéral pourraient être neutralisés par des contre-mesures. Ainsi, si une grande puissance déploie un système anti-missiles balistiques, l’autre pourrait répondre non pas par le déploiement d’un système similaire, mais par l’augmentation du nombre de ses missiles déployés de sorte qu’il a un nombre suffisant pour submerger le système de défense.
[15]John J. Mearsheimer, « Why We Will Soon Miss the Cold War », Atlantic Monthly, août 1990, p. 35-50.
[16]Michael Doyle, « Kant, Liberal Legacies and Foreign Affairs », Philosophy and Public Affairs 12, n° 3, 1983, p. 205-235 ; « Liberalism and World Politics », American Political Science Review 80, n° 4, 1986, p. 1151-1169.
[17]Alexander Wendt, International Organization, Vol. 46, No. 2 (printemps 1992), p. 391-425.
[18]Comme dans le cas de réalistes, il y a fondamentalement deux sous-écoles : constructivistes conventionnels et théoriciens critiques. Pour un bref résumé de leurs similarités et différences, voir Ted Hopf « The Promise of Constructivism in International Relations Theory », International Security, Vol. 23, No. 1 (été 1998), p. 171-200.
[19]J’emprunte l’exemple à l’article de Ted Hopf cité ci-dessus. Lui-même se référait à un article de Thomas Risse-Kappen, « Collective Identity in a Democratic Community: The Case of NATO », dans Peter J. Katzenstein (éd.), The Culture of National Security : Norms and Identity in World Politics, New York, Columbia University Press 1996, p. 361-68.
[20]Hopf, op. cit., p. 177.
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