2003
Diogène
Les intellectuels existent-ils encore ?
Le cas italien
Alfonso Berardinelli
[*]
(Rome.)
La culture ne juge plus la société
Il n’a jamais été facile de comprendre ce que sont les intellectuels, ni même s’ils existent encore ou sont en train de disparaître désormais dans une vaste « classe moyenne culturelle » où haute culture et culture de masse se confondent.
Dans le passé pourtant, et sans remonter bien loin dans le temps, les intellectuels ont assurément existé. Qu’ils aient été partagés entre la tendance à se mettre au service du pouvoir ou qu’ils se soient sentis appelés à exercer, même héroïquement, leurs qualités spécifiques (les modèles n’ont pas manqué : de Socrate à Giordano Bruno, jusqu’à Rimbaud, Wittgenstein ou Orwell), les intellectuels ont également élaboré des formes particulières de comportement instable : désir de reconnaissance, volonté de puissance, fatuité, rigorisme autopunitif. S’ils furent les premiers à s’auto-auréoler, ils furent aussi leurs propres critiques et détracteurs les plus acharnés. On peut dire que l’autoglorification et l’auto-dénigrement firent partie de l’identité et de la tradition des intellectuels. S’assigner des tâches excessives, les trahir, ne pas tenir ses promesses, se charger de responsabilités comme des saints ou se juger sublimes et libres comme des demi-dieux, tout cela participe intimement de leurs rites, qu’ils soient ceux du carnaval ou bien ceux du carême. Même si aujourd’hui le maintien de la tradition pose question, le spectacle continue, parfois, avec de vieux masques et de somptueux costumes. Les intellectuels tantôt se comportent comme des bouffons, tantôt s’autoflagellent ou bien se conduisent comme des oracles, quand ils ne rêvent pas de gouverner.
Mais n’ont-ils vraiment rien d’autre à faire ? Et ne font-ils réellement rien d’autre ? En fait, même lorsqu’ils se conçoivent comme un ensemble, les intellectuels restent une catégorie hétérogène. Dans leur travail, l’universel et le particulier, la compétence spécifique ou la responsabilité publique, comme on disait jadis, continuent à se rencontrer, à se mélanger. Il est souhaitable que l’architecte ait sa propre philosophie de la vie sociale, mais aussi qu’il construise des édifices qui plaisent et soient conformes. Il est naturel que le scientifique fasse de la recherche fondamentale, mais aussi qu’il découvre de meilleures possibilités de vie. Il est juste que l’artiste puisse s’exprimer librement, mais aussi qu’il intéresse et qu’il passionne, qu’il ne soit pas ennuyeux. Il est inévitable que l’enseignant enseigne non seulement comment faire quelque chose, mais aussi quelle chose il est préférable de faire et pourquoi : autrement dit, qu’il communique non seulement des techniques mais aussi des valeurs.
Alors qu’ils étaient, jadis, si occupés à se définir et à se donner des tâches, les intellectuels, aujourd’hui, semblent vouloir disparaître de la scène, plonger dans l’anonymat et se rendre invisibles. L’idée d’exister comme une catégorie les met mal à l’aise. L’individu intellectuel ou le petit groupe se sent, et c’est justifié, impuissant devant les forces qui poussent en avant la machine sociale vers on ne sait où. Ceux qui prennent des « décisions décisives » ne cherchent plus à écouter, semble-t-il, l’avis des experts, pas plus qu’ils ne tiennent compte de la critique culturelle. Politiciens et managers, comme toute espèce animale, ne changent de comportement que s’ils se sentent menacés par un danger évident. Et il est rare que les intellectuels réussissent à paraître menaçants. Un grand nombre des activités, orientées socialement, que développent les intellectuels sont en train de devenir, ces dernières années, invisibles, imprésentables, quasiment occultes. Qui donc parle de ce que font, ou devraient faire, par exemple, ces intellectuels indispensables que sont les maîtres de l’école primaire ? Qui donc désire prendre en considération la responsabilité publique des chimistes, des médecins, des journalistes ? L’idée d’une Histoire comme processus rationnel, unitaire et contrôlable en route vers la libération, était une invention des intellectuels, et elle a été réduite en morceaux. Mais le résultat le plus visible de cette crise, c’est un désintérêt général pour l’évaluation des projets et le contrôle des prévisions. Se faire une idée de l’avenir est considéré comme une exigence d’utopistes. Et pourtant, jamais comme aujourd’hui les sociétés humaines n’ont été reliées les unes avec les autres par de réciproques liens vitaux et mortels en courant à une vitesse croissante vers un avenir ignoré.
Les intellectuels qui, au
xviiie siècle, avaient cru pouvoir établir les lois d’organisation et de développement de la société trouvent refuge, à la fin du
xxe siècle, dans la théorie de la connaissance comme interprétation. Aux origines de la Modernité, les
philosophes
[1] se concevaient eux-mêmes selon une perspective universaliste : les lumières progressives se faisant sur un genre humain en marche vers la liberté et l’égalité. Aujourd’hui, depuis quelques décennies, dans un horizon défini comme postmoderne, les intellectuels ont renoncé à être une élite qui juge, qui non seulement doit mettre au point des connaissances, mais aussi proposer des valeurs et des modèles sociaux.
Un tel désenchantement des intellectuels n’est pas seulement un redimensionnement raisonnable d’ambitions démesurées. Il dénote également une perte de courage et de lucidité. L’intellectuel postmoderne, qui a abandonné « les ambitions universalisantes propres à la tradition des intellectuels », comme le dit Bauman, se limite à administrer les règles de communication internes à la tradition culturelle. Celle qui fut jadis l’élite intellectuelle est aujourd’hui, selon certains analystes, un groupe social qui s’occupe surtout de lui-même. Mais de cette façon, toute la tradition culturelle n’est plus réduite qu’à une tradition sectorielle, domaine spécifique des intellectuels en tant que groupe spécialisé, et elle tend à perdre sa signification d’orientation pour l’ensemble de la société. La culture ne juge plus la société en confrontant faits et valeurs : elle devient plutôt un secteur administré de la société, des limites duquel on ne peut sortir.
L’un des paradoxes les plus patents concernant la culture littéraire italienne est le suivant : nous autres Italiens, à l’instar des Grecs, nous avons eu, dès l’origine, notre propre Homère, notre immense écrivain global, notre encyclopédie sous forme de poème, notre immense poète-prophète, poète-savant, poète-scientifique, poète-politique. Mais après Dante, dont l’Å“uvre a rapidement vieilli pour être mise à l’écart au cours des siècles qui ont immédiatement suivi, après avoir eu, avec Dante, l’écrivain peut-être le plus « engagé » et le plus indomptable que l’Europe ait jamais connu, notre littérature s’est ensuite renfermée, le plus souvent, à l’intérieur de barrières de toutes sortes.
On ne peut pas tout avoir : peut-être qu’une littérature qui avait eu Dante ne pouvait pas avoir aussi un Balzac ou un Tolstoï. Elle ne pouvait, après avoir eu le poème épique allégorique ou le réalisme figuratif, avoir aussi le roman épique, celui de la vie quotidienne, ce réalisme qui la révèle dans tous ses aspects et dans tous ses détails. Pas plus que nous ne pouvions inventer l’enfer de la modernité, puisque nous avions achevé la nôtre, entre la fin du xvie siècle et le début du xviie, avec Le Tasse, Giordano Bruno, Galilée (et Le Caravage).
Certains parmi les poètes modernes fondamentaux les plus influents sur le plan international, comme Baudelaire ou Eliot, ont permis de comprendre le rapport qui existait entre la situation de Dante et celle de la littérature moderne. Mais pour la poésie et la littérature italiennes, tirer un enseignement de Dante a toujours été difficile, et il ne pouvait en être autrement. L’Italie de cette époque représentait, même indépendamment de l’Å“uvre exceptionnelle du poète, le centre et l’apogée du Moyen Âge chrétien. Au cours des derniers siècles, le centre et le sommet de la modernité étaient ailleurs.
Toute culture littéraire qui s’appauvrit, comme la nôtre, tend à transformer ses plus grands auteurs en monuments sans vie. Elle les déforme, elle les défigure. Elle en fait tout au plus des catalogues de « passages à citer », comme le remarquait Contini. On pourrait imaginer la plus grande partie du champ littéraire italien comme un terrain de ruines et de décombres, de statues mutilées et de palais délabrés. Quand ce n’est pas l’oubli, l’indifférence ou la négligence qui ont prédominé, nous avons eu droit à la réhabilitation nationaliste des glorieuses figures de la patrie : des avenues et des parcs constellés de bustes spectraux et ridicules. Tout nationalisme possède son musée des horreurs. Mais le nationalisme culturel italien s’était trouvé face à des devoirs écrasants : il lui aurait fallu faire renaître une culture grandiose qui s’était développée trop tôt, plusieurs siècles auparavant.
Aucun intellectuel italien ne représente mieux que Francesco De Sanctis le lien très étroit qui exista entre unité nationale et tradition littéraire : sa
Storia della letteratura italiana
[2] est un chef-d’
Å“uvre romanesque qui, sous la forme d’une critique littéraire, constitua la synthèse culturelle du
Risorgimento. L’unité politique, tardive et fragile, s’y trouve traduite sous forme d’unité culturelle dans ce roman de la décadence morale italienne (la Renaissance elle-même n’étant pour De Sanctis que corruption et décomposition morale). La solution pour sortir de la décadence ne pouvait être que l’étude objective et sans préjugé de la réalité (Machiavel, Galilée, Vico). Le moralisme de De Sanctis fut une marche vers la Réalité : son idée d’une « littérature nationale moderne » s’orienta vers le naturalisme de Zola, vers une fusion de l’art, de la morale et de la science. Programme ambitieux et au fond tardif, comme fut tardive l’unité politique. Quelques décennies plus tard, Gramsci sera d’ailleurs lui aussi confronté à cette absence de lien organique et vital entre « littérature et vie nationale ». L’Italie unifiée avait encore besoin de trouver les formes et les forces pour soutenir son unité difficile et artificielle.
Le travail d’unification idéologique prit une forme historico-rhétorique avec Carducci, à travers son mythe du « paysan ordinaire » et du jacobinisme, aux accents classiques et livresques ; une forme pédagogique-pathétique chez De Amicis, avec le populisme et le patriotisme de
Cuore
[3], livre qui, avec une incroyable force de propagande, influa en faveur d’une coexistence idyllique entre pauvres et riches.
Pinocchio
[4], en revanche, fut un livre à la fois trop fantastique et trop impitoyablement réaliste pour jouer sur les sentiments et exercer une fonction moralisatrice ; il représenta plutôt le côté indomptable des inclinations naturelles et le caractère incorrigible de l’enfance (et du peuple italien).
Le fascisme, malheureusement, n’a pas été un simple accident de la culture italienne. À des degrés divers, des intellectuels inconciliables furent fascistes : D’Annunzio, Pirandello, Gentile, Marinetti, Ungaretti, Giovanni Ansaldo (d’abord ami de Gobetti, puis fasciste et ami de Ciano ; mais, comme il l’avoue dans une page de son Journal de 1945, toujours antilibéral et antidémocratique, toujours fondamentalement fasciste, même s’il fut choqué, au début, par la grossièreté et le mauvais goût de Mussolini). Pirandello s’inscrivit au parti en 1924, et, entretenant de bonnes relations avec Mussolini lui-même, maintint toujours d’étroits rapports avec la culture officielle. Gentile, lui, théorisa l’unité immédiate théorie-praxis, l’« acte pur », et écrivit en 1925 son « Manifeste des intellectuels fascistes » . Dès 1922, il fut ministre de l’Instruction publique du gouvernement Mussolini, adhéra au parti l’année suivante, puis dirigea l’Institut de l’Encyclopédie italienne et l’Institut fasciste de la culture (il prit parti, en 1943, en faveur de la République de Salò, et fut tué à Florence, un an plus tard, par des partisans).
Marinetti (anti-d’Annunzien sur le plan littéraire), interventionniste, décoré pendant la guerre, chantre de la guerre comme « seule hygiène possible du monde », fut un personnage important du régime et adhéra à la République de Salò. Ungaretti commença par adhérer au fascisme, puis finit par se convertir au christianisme (son premier livre de poèmes, en 1923, fut préfacé par Mussolini).
Il n’est pas contestable, comme l’a remarqué Norberto Bobbio, que le fascisme, alors au pouvoir, détruisit en Italie une culture de droite riche et variée : mais à l’évidence, cette culture de droite avait elle-même préparé le fascisme, par lequel elle fut à son tour engloutie. Nombreux furent les conservateurs libéraux qui, effrayés par le socialisme et le communisme, crurent d’abord (comme Benedetto Croce) en l’utilité du fascisme, puis finirent par comprendre qu’il menaçait de détruire les fondements de l’État libéral. La culture de l’année 1945 ne fut pas seulement antifasciste ; elle fut aussi alimentée par la Résistance d’une génération nouvelle qui avait grandi dans l’Italie fasciste : non seulement par l’opposition, mais aussi par l’élaboration d’un programme nouveau de société démocratique. Le « mythe de l’Amérique » joua lui aussi un rôle ; ses deux principaux apôtres, rivaux, avaient été, dès avant la Première Guerre mondiale, Pavese et Vittorini. L’idée d’une littérature italienne libre était née, débarrassée de sa tradition pesante, moins élitiste et ésotérique, moins antiréaliste, capable au contraire de s’attirer un public plus vaste. Le mythe de l’Amérique, c’était aussi le mythe du roman, genre empreint de vitalisme, peuplé d’individus activement à la recherche d’eux-mêmes et des autres, assoiffés de vérité, affamés de réalité. Ainsi, contre le langage poétique de l’hermétisme, on découvrit finalement, pour l’exalter, le langage plus réaliste et plus communicatif de Saba, poète capable de parler en vers de « toute la vie ».
Une fois encore, l’Italie voulait grandir et accéder à une rationalité moderne : mais les livres les plus réussis et les plus mémorables des années 30 et 40 restent les livres ayant pour sujet la pauvreté paysanne et l’exclusion des paysans de l’histoire :
Fontamara
[5], d’Ignazio Silone, et
Le Christ s’est arrêté à Éboli
[6] de Carlo Levi. Livres d’anthropologie traitant du sous-développement de l’Italie, passés à la postérité en raison du sous-développement mondial dont ne parviennent pas à sortir les quatre cinquièmes de l’humanité.
Plus tard, au milieu des années 50, on passe à l’observation, à la description, l’exaltation ou la dénonciation du néocapitalisme. L’Italie connaît un développement industriel très rapide autour des années 1958-1963. Pour les intellectuels, c’est une phase de critique extrême : critique radicale (et révolutionnaire) du nouveau rapport entre production capitaliste et organisation sociale, nouvelles avant-gardes informelles, naissance d’une Nouvelle Gauche marxiste qui ignore les innombrables témoignages contre le stalinisme.
Un spectacle ininterrompu
Une culture italienne existe-t-elle ? Certains, ces derniers temps, profondément découragés, ont commencé à dire non. Dans un pays où la démocratie est un phénomène récent, où l’industrialisation est tout aussi récente, dans un pays où semble n’exister aucune règle de vie en commun, où les modes culturelles venues de France ou des États-Unis effacent d’un jour à l’autre des problèmes qui semblaient extrêmement importants, il n’est pas facile de comprendre ce qu’est la culture.
Dans un sens très large, dans un sens « anthropologique » comme on dit, la mafia et la camorra sont certes elles aussi des formes de culture. On pourrait également dire, en posant un regard distant sur l’Italie, que les comportements concentrés sous une forme criminelle au sein de la mafia et de la camorra se propagent néanmoins par doses homéopathiques un peu partout, et qu’ils dominent la vie du pays. Les liens de solidarité se relâchent, et prévalent sur les préférences familiales ou locales, le corporatisme, l’autodéfense agressive des différentes « tribus ».
Certes, car du point de vue des comportements sociaux, les Italiens sont un peu des barbares. Ils possèdent un sens social prononcé, mais ils naviguent « à vue », sans tenir de cap et sans boussole comme s’il n’y avait jamais eu de pacte ni d’accord à respecter. C’est la raison pour laquelle la vie sociale italienne est énormément et obscurément compliquée et qu’elle requiert un grand déploiement d’énergie et d’imagination. Conduire par exemple dans les embouteillages à Rome ou à Naples peut effectivement être amusant, mais cela requiert une disposition au jeu et à la compétition qui exaspère celui qui préférerait considérer l’usage de l’automobile comme une pratique moins créative. Question de culture ? Peut-être. Pour mener en Italie une existence plus ou moins normale, il convient d’être en permanence anormalement attentif et rusé. De ce point de vue, la créativité italienne est une duperie, un bluff. Ce n’est que le prix à payer pour survivre sans trop se marcher les uns sur autres, dans une société sans règles.
Les transformations sociales rapides et le développement des communications de masse des vingt ou trente dernières années ont profondément changé la mentalité et le système culturel italien. Au milieu des années 70, Pier Paolo Pasolini, peu avant sa mort, lança de violentes accusations contre la télévision. Cet instrument et ce canal culturel, auquel beaucoup attribuaient une fonction pédagogique et démocratique, était au contraire pour Pasolini un instrument de propagande du dieu-commerce, qui diffusait à grande échelle un style de vie fondé sur la consommation en réalisant une sorte de « génocide culturel ». Le passé était voué à la destruction, la mémoire était anéantie, ainsi que toute cette pluralité de cultures régionales, de cultures de classe ou de minorités qui avaient caractérisé l’Italie pendant des siècles et que pas même la dictature fasciste n’était parvenue à détruire.
Nombreux furent ceux qui reprochèrent à Pasolini de découvrir et d’annoncer avec emphase des choses trop connues. Des sociologues allemands, américains et français, des critiques de la culture de toutes tendances, d’Ortega à Marcuse, s’étaient déjà penchés depuis longtemps sur les effets irrationnels, obscurantistes et manipulateurs de la culture de masse. Il est un fait qu’en Italie, ces idées, qu’on pouvait lire dans des ouvrages, n’avaient jamais été vues si puissamment mises en action. Mais une situation inhabituelle se présenta alors : après sa mort, Pasolini fut l’objet d’un consensus inattendu, qui dure encore aujourd’hui. Une sorte de mythe se développa autour de ce poète et cinéaste, assassiné par un
ragazzo di vita
[7] dans des circonstances obscures, au moment même où il déclarait, au milieu de l’incompréhension générale, qu’un nouveau fascisme était né en Italie : bien plus puissant et plus sophistiqué que son antécédent historique, et par conséquent difficile à repérer puisque fondé sur la modernisation et sur le développement : un développement (économique) sans progrès (moral et politique).
Les progressistes, les démocrates, les bourgeois éclairés se faisaient des illusions. Ils continuaient à raisonner selon des schémas vieillis : démocratie et dictature, fascisme et antifascisme, développement et arriération, progrès et réaction. La réalité selon Pasolini était désormais différente : le Nouveau Régime n’avait besoin d’aucune idéologie, pas même répressive ; les biens de consommation et l’omniprésence de leur image lui suffisaient. Ce n’est qu’au moment où la société entière fut « reconnue officiellement » comme possédant les mêmes valeurs et les mêmes comportements « petits-bourgeois » que l’on fut à même de constater une véritable « mutation anthropologique » des Italiens. Qui n’étaient plus ni des citoyens libres, ni des ouvriers opprimés, ni des bourgeois hypocrites et moralisateurs, ni des conservateurs, ni des progressistes, mais avant tout des consommateurs. Et l’instrument culturel décisif de ce Nouveau Pouvoir était déjà à cette époque, pour Pasolini, la télévision.
On continue encore à se demander parfois, en Italie, si Pasolini avait raison, et dans quelle mesure. Récemment, même les intellectuels les plus éclairés, les plus optimistes et pleins de bonne volonté, tout disposés à admettre l’idée d’une pédagogie raisonnable et encourageante, comme Umberto Eco, sont un peu en train de changer d’opinion. La télévision (c’est désormais clair) risque d’exercer une véritable dictature sur le système culturel tout entier. Ce n’est pas seulement une menace pour les poètes, les romanciers, les gens de théâtre, les intellectuels raffinés. La télévision grignote aussi de plus en plus l’espace réservé au cinéma et va jusqu’à conditionner la presse à grand tirage en la rendant impuissante.
Culturellement, au cours de ces dix dernières années, l’Italie est devenue le Pays de la Télévision : celui d’un spectacle ininterrompu, qui a quelque chose de monstrueux et de grotesque, et par rapport auquel, comme on le comprend maintenant (un peu tard), on a peu de défenses critiques. Les émissions littéraires sont fréquemment gênantes et peu attrayantes, ne transmettant qu’une seule idée : celle qui affirme que la façon la meilleure, la plus rapide et la plus à la page pour aller à la rencontre des livres, ce n’est ni de les acheter ni de les lire, mais d’en voir la couverture sur l’écran et d’observer pendant deux minutes les auteurs en résumer gauchement le contenu en quelques mots – rapidement, s’il vous plaît, « car nous sommes pressés par le temps… », et on passe ensuite à la publicité.
Dans l’histoire italienne, la vie culturelle, il faut le rappeler, n’a pas beaucoup contribué à la formation d’une véritable démocratie. Les Italiens, au fond, n’ont inventé politiquement qu’une seule chose : le fascisme. Est-ce vraiment un hasard ? En sommes-nous vraiment guéris ? Le fascisme, d’ailleurs, ne fut pas seulement un phénomène d’arriération, loin s’en faut. Il fut aussi une réponse à l’arriération. Le régime de Mussolini fut un régime charismatique et totalitaire de masse plutôt « moderne », qui (contrairement à l’hitlérisme) a continué à faire école également sur d’autres continents, partout où un retard du développement avait rendu nécessaires de fortes doses de populisme nationaliste et de contrôle répressif pour éviter les conflits de classe déchirants.
De plus, la culture de gauche a depuis des années quelque peu perdu le souffle. C’est le triomphe des philosophies pompeusement abstraites, qui n’aident évidemment pas les Italiens à raisonner sur les faits et les données empiriques. Les modes qui se sont formées autour de Nietzsche et de Heidegger, envahissant l’Italie sous l’influence de la France, un certain snobisme du langage obscur et allusif, ont fait obstacle une fois encore au développement d’une culture capable d’analyser, de raconter et de décrire le fonctionnement de notre société nationale. Ce sont là des formes à travers lesquelles refont surface notre vieil idéalisme, notre vieille tendance à dissocier les paroles et les actions.
On peut ajouter à cela que l’Italie n’a jamais eu de solide tradition de prose ni de théâtre, capable de représenter avec un réalisme sérieux les conflits moraux, privés et publics. Nous avons beaucoup de difficultés à comprendre comment nous sommes réellement et ce que nous faisons réellement. Les meilleures descriptions de l’Italie et des Italiens sont souvent, encore aujourd’hui, celles que font les observateurs étrangers, qu’ils soient choqués ou bien amusés.
Il est vrai que des livres comme
Le Christ s’est arrêté à Éboli de Carlo Levi, sorti en 1945,
Le Guépard
[8] de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ou
L’Affreux Pastis de la rue des Merles
[9] de Carlo Emilio Gadda, sortis respectivement en 1957 et 1958, constituent encore aujourd’hui des portraits instructifs de notre histoire et de notre identité. Mais ensuite ? De la société italienne plus récente et modernisée, il existe fort peu de comptes rendus, et aucune
Å“uvre d’une qualité littéraire comparable (
La Storia
[10], d’Elsa Morante, qui date de 1974, est un grand livre épique sur l’Italie, mais il relate des faits qui se sont passés dans les années 30 et 40 ; quant aux livres de Paolo Volponi et de Raffaele La Capria, ils ne sont pas assez connus ni lus
[11]).
Italo Calvino, qui avait le talent pour raconter l’Italie, a renoncé à le faire parce qu’il nourrissait un préjugé contre le réalisme ; il est parti s’installer à Paris, toujours plus fasciné par les théories de la narration, prisonnier d’un genre de littérature occupée à ne parler que d’elle-même. Leonardo Sciascia lui-même a fini par prendre un chemin comparable, donnant de la Sicile et de la mafia une image trop sophistiquée et « universelle », plus proche du baroque que des Lumières, avec l’ambition de devenir un petit Borges italien.
Une culture devrait être aussi (qu’on me pardonne cette métaphore qui rappelle un peu trop le xixe siècle) le « miroir » de la vie d’un pays. La culture italienne, malheureusement, est un miroir qui nous rend toujours plus beaux que nous ne sommes (en nous consolant), et un peu trop déformés (en nous faisant rire). Mais peut-être serait-il plus juste de dire que nous avons fini par échouer dans la chambre aux miroirs d’un parc d’attractions, où nous gardons l’illusion d’être toujours sur la scène, toujours nous, multipliés par mille, et que nous ne trouvons pas le chemin pour en sortir.
(Traduit de l’italien par Thierry Loisel.)
[*]
Alfonso
Berardinelli : né à Rome en 1943, critique et écrivain, s’est surtout intéressé à l’histoire de la poésie moderne, aux rapports entre intellectuels et pouvoir, et à l’essai comme genre littéraire. Il a enseigné la littérature contemporaine à l’Université de Venise. Parmi ses ouvrages récents :
La poesia verso la prosa, 1994 ;
L’eroe che pensa, 1997 ;
Autoritratto italiano, 1998 ;
Cactus: meditazioni, satire, scherzi, 2001 ;
Stili dell’estremismo: critica del pensiero essenziale, 2001 ;
Nel Paese dei balocchi: la politica vista da chi non la fa, 2001 ;
La forma del saggio: definizione e attualità di un genere letterario. En français, voir : « Du postmoderne à la mutation. Comment le
xxe siècle s’achève »,
Diogène n° 186, 1999 ; « La littérature est-elle dangereuse ? »,
Diogène 198, 2002 ; « Au pays des jouets : la politique vue par ceux qui ne la font pas » ; «
Italian Style, notre avenir à tous (un discours patriotique) » ; « Le complexe de la culture » ; « Calvino moraliste, ou comment rester sains après la fin du monde », tous parus dans
Nouvelles de nulle part, n° 1, 2002. Il collabore à plusieurs publications, y compris
Micromega,
Lo Straniero,
Il Corriere della sera.
[1]
En français dans le texte
(N.d.T.).
[2]
F.
De Sanctis,
Storia della letteratura italiana (1871) ; nouv. éd., intr. C.
Milanese, Rome, Newton 1991.
[3]
E.
De Amicis,
Cuore (1892) ; nouv. éd., intr. et notes E.
Barelli, Milan, Rizzoli, coll. « Biblioteca universale », 3
e éd., 1984.
[4]
C.
Collodi,
Les Aventures de Pinocchio, trad. Cl. Poncet, Paris, Flammarion 1952.
[5]
I.
Silone,
Fontamara (1934), trad. fr. Paris, Grasset 1974.
[6]
C.
Levi,
Le Christ s’est arrêté à Éboli (1945), trad. J. Modigliani, Paris, Gallimard 1948.
[7]
Un « gamin des faubourgs » ; titre d’un roman de Pasolini, (
Ragazzi di vita, 2
e éd., Turin, Einaudi 1979 ;
Les Ragazzi, traduction C. Henry, 2
e éd., Paris, coll. 10/18 1998 (épuisé).
[8]
G. T.
di Lampedusa,
Le Guépard, traduction F. Pézard, Paris, Éd. du Seuil 1959.
[9]
C. E.
Gadda,
L’Affreux Pastis de la rue des Merles, traduction L. Bonalumi, Paris, Éd. du Seuil 1963.
[10]
E.
Morante,
La Storia, traduction M. Arnaud, Paris, Gallimard 1987.
[11]
Sont actuellement disponibles (ou en réimpression) en traduction française : de Paolo
Volponi,
Le Duc et l’Anarchiste, Paris, Robert Laffont 1978 ;
Le Lanceur de javelot, Paris, Flammarion 1991 ;
La Planète irritable, Paris, Flammarion 1991 ;
Le Système d’Antéo Crocioni, Paris, Grasset 1969. De Raffaele
La Capria,
La Neige du Vésuve, Paris, Éd. de l’Inventaire 2002 ;
L’Harmonie perdue, Paris, Éd. de l’Inventaire 2002 ;
Blessé à mort, Paris, Éd. de l’Inventaire (réédition à paraître)
(N.d.T.).