Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130542681
136 pages

p. 3 à 8
doi: en cours

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n° 204 2003/4

2003 Diogène

Cinquante ans, c’est un bel âge pour une Revue

Jean d’Ormesson  [*] de l’Académie française
Une revue est en général l’Å“uvre de jeunes gens exaltés et le plus souvent une entreprise éphémère [1]. Et, dans ma vie, comme dans la vôtre, j’imagine, nous avons vu vivre et mourir beaucoup de revues qui duraient le temps d’un numéro ou de deux. Voilà les deux cents numéros de Diogène. Pourquoi ce succès et pourquoi cette durée? Eh bien, d’abord, à tout seigneur tout honneur, la clé de l’affaire, la première gratitude qui doit être rendue, c’est à l’unesco. Sans l’unesco, Diogène n’aurait pas pu exister. Diogène a été créé par l’unesco et Diogène repose sur l’aide et sur la confiance de l’unesco.
Au lendemain de la guerre, l’unesco était entourée de quelques grandes organisations non gouvernementales dont la plus célèbre et la plus importante était l’International Council of Scientific Unions, l’ICSU, le fameux ICSU qui régnait depuis déjà de longues années sur le monde intellectuel scientifique. Sur ce modèle, l’unesco a souhaité créer une réunion des intellectuels du monde littéraire, artistique, social et chargée de répondre aux besoins d’une évaluation critique de l’humanisme mondial. Et c’est ainsi qu’a été créé le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines dont le premier Président a été Jacques Rueff, qui était notamment le père de ce nouveau franc qui maintenant apparaît déjà comme loin dans le passé.
Et, tout de suite, sur la demande aussi de l’unesco, il a été question d’une revue, de la revue de l’humanisme mondial, et différentes solutions ont été envisagées. Je me rappelle qu’il existait une revue très importante qui s’appelait Erasmus, et il y a eu des négociations avec cette revue Erasmus, avec d’autres revues, lorsque est arrivé sur la scène un personnage extraordinaire, un ancien surréaliste, rallié au rationalisme, et qui était Roger Caillois.
Rendre hommage à Diogène, c’est rendre d’abord hommage à l’unesco, c’est rendre ensuite hommage à Roger Caillois. Roger Caillois était le compagnon de Breton et des surréalistes. Et une célèbre querelle l’avait opposé, au café Cyrano, à André Breton à propos de petits phénomènes que vous connaissez, qu’on appelle les haricots sauteurs. Les haricots sauteurs qui sont habités par des tout petits animaux, avaient été rapportés du Mexique à André Breton et sur la table du café Cyrano, on regardait les petites coquilles en train de sauter. Et tout le monde s’émerveillait de ce mystère quand Caillois, surréaliste au même titre que Breton, a eu cette parole meurtrière : si on les ouvrait pour voir ce qu’il y a dedans. Et là, naturellement il a été immédiatement exclu du groupe surréaliste et il s’est rallié au rationalisme qui allait régner sur Diogène.
Roger Caillois était un grammairien attiré par la Chine. C’était un minéralogiste penché sur les papillons et les masques et c’était un homme sur qui il est très difficile de mettre une étiquette. Je crois que c’est pour cette raison qu’il est un peu oublié aujourd’hui, alors qu’il était un immense écrivain. Mais il n’est ni romancier, ni philosophe, ni vraiment sociologue : il est quelque chose d’indéfinissable qu’un homme que j’admirais beaucoup, Octavio Paz, a merveilleusement résumé dans un hommage à Caillois, à l’unesco, en 1991. Je voudrais vous lire quelques lignes de cet hommage sur Caillois qui éclairera, je crois, tout l’avenir de la revue Diogène.
« Prodigieuse est la variété des disciplines et des thèmes qu’il a explorés : le mythe et le roman, le sacré et le profane, la guerre et le jeu, le mimétisme et le sacrifice, la minéralogie et l’acoustique, le classicisme français et le conte fantastique, le marxisme et les rêves […] mais aussi l’histoire et ses ruptures, le oui et le non, le côté droit et le côté gauche de l’univers. Exploration de civilisations et d’univers différents : les primitifs et les Chinois de la dynastie Han, les guerres fratricides entre les fourmis et entre les clans du Japon médiéval, l’archéologie des songes et l’impalpable peuple de reflets qui va par les galeries d’un morceau de quartz […] Toutes ces constructions, ces spéculations et ces démonstrations ne font que rechercher les relations secrètes qui unissent les phénomènes étudiés à d’autres, très éloignés, et qui, presque toujours, appartiennent à d’autres sphères […]. Dans l’extrême diversité des sujets, Caillois se propose de découvrir l’unité du monde. »
Chaque mot éveille pour moi un souvenir et vous voyez combien sont clairs les liens entre le projet de Caillois et les ambitions de l’unesco : diversité des sujets, unité du monde.
Caillois avait été frappé par le développement contemporain de l’analyse au détriment de la synthèse et par la division extrême – et d’ailleurs condition du progrès – du travail scientifique.
Je quitte à l’instant deux grands savants français : le Professeur Beaulieu, dont vous connaissez les travaux, et le Professeur Pouliquen qui est l’image de cette spécialisation. C’est un grand chirurgien, mais absolument spécialisé dans l’Å“il. Et je lui disais : « Vous qui êtes spécialiste de l’Å“il » et il m’a répondu : « Mais je ne suis pas spécialiste de l’Å“il, l’Å“il c’est un monde, je suis spécialiste exclusivement de la cornée ». Le cristallin lui échappe, toute la partie des paupières lui échappe. Si vous êtes malade de quelque chose d’autre que la cornée, n’allez pas voir Pouliquen. Mais si c’est votre cornée qui est atteinte, c’est Pouliquen, votre homme.
Eh bien, Caillois a voulu, avec Diogène, recoller les morceaux brisés du vase du savoir scientifique. Comment? Par un retour aux grandes synthèses dogmatiques? Certainement non. Le propre de la démarche de Caillois, qui allait être la démarche de l’unesco, n’était pas linéaire. Elle s’organisait plutôt sur les cases d’un échiquier. Elle fonctionnait à coups d’échos, de résonances, de savoirs pris en écharpe, de diagonales. Voilà le mot clé pour Diogène et de ce que Caillois appelait lui-même « les cohérences aventureuses ».
L’interdisciplinaire est là, naturellement. Mais Caillois va beaucoup plus loin que l’interdisciplinaire, et même que le transdisciplinaire. Ce qu’il souhaitait c’était un enrichissement mutuel des disciplines l’une par l’autre. Je me souviens très bien de mon émoi quand nous recevions d’admirables textes, admirables, souvent sur Kant, sur Fichte, sur la linguistique, et qui étaient rejetés par Caillois parce qu’ils ne représentaient pas ces diagonales culturelles, ces échanges de disciplines, ces rencontres entre les différentes cultures. Ce que souhaitait faire Diogène, c’était faire parler un psychanalyste sur l’économie politique, voir ce que pensait un linguiste sur l’archéologie classique, savoir quelle était l’opinion d’un Indien sur la chute de Rome, savoir ce qu’un Africain pensait de la civilisation Maya. Dans un monde unique et fini, après tant de travaux menés chacun dans son coin, le temps d’un savoir réconcilié avec lui-même dans la diversité et dans la correspondance était enfin venu avec la création de Diogène.
J’ai été, pendant vingt cinq ans, l’homme qui a accompagné Caillois. Malgré les éloges de Madame Aziza Bennani, de tous les orateurs qui se sont succédés, je n’ai pas été plus que ça. Et après, pendant un autre quart de siècle, j’ai été le Monsieur qui a accompagné Jacqueline Gallay et Paola Costa, qui faisaient tout le travail et moi, je venais ici, recueillir vos applaudissements. Je me suis longtemps inspiré d’un philosophe chinois qui était à l’unesco, qui s’appelait je crois Lin Yu-T’ang et dont je n’ai jamais oublié la leçon : « À côté du noble art de faire faire les choses par les autres, il y a celui non moins noble de les laisser se faire toutes seules ». Dans le cas de Diogène, elles ne se sont pas faites toutes seules. Elles se sont faites d’abord par Roger Caillois, elles se sont faites ensuite par Jacqueline Gallay et Paola Costa et il était juste qu’hommage leur soit rendu. Je m’y associe de grand cÅ“ur.
Vous avez parlé des succès de Diogène. Je voudrais peut-être dire un mot des crises de Diogène. Vous avez fait l’éloge de Diogène, je voudrais peut-être en faire en trois minutes la critique.
D’abord les crises. Elles ont commencé avec le premier numéro de Diogène. Diogène était la revue des sciences de l’homme, et dans ce fameux premier numéro qu’est-ce qu’il y avait? Eh bien il y avait un admirable article de Benveniste, du grand Benveniste qui s’inspirant des travaux de von Frisch parlait du langage des abeilles. Je crois que le Canard Enchaîné lui-même s’est moqué de cette revue de l’homme qui parlait des abeilles. C’était naturellement ne pas comprendre très bien le projet de Diogène. Je me rappelle les crises effrayantes et qui avaient pris l’allure de batailles de géant. Je tremble encore à l’idée du débat entre Lévi-Strauss et Caillois autour de Races et cultures.
Les critiques, vous les connaissez. D’abord, il y a eu un problème très difficile qu’il faut regarder en face. Diogène a été, à ses débuts, trop étroitement, européen, et trop étroitement français. Grâce à Dieu nous avons été aidés par des amis fidèles, tant au Conseil Exécutif que je voudrais remercier dans sa pérennité qu’au sein de la Conférence générale. Nous avons été aidés par (j’hésite beaucoup à citer des noms parce que si j’en cite, j’en oublierai naturellement) mais il est impossible de ne pas parler de Richard Mac Keon, qui a en effet trouvé le nom de Diogène, non pas parce que Diogène était un cynique, mais parce que Diogène cherchait l’homme avec sa lanterne. Ou le nom de Charles Odegaard, les noms de Sud-Américains comme Gilberto Freyre ou Alfonso Reyes, les noms d’Africains comme Paulin Hountondji, Joseph Ki-Zerbo, Amadou Hampâté Bâ, d’Indiens comme Raimon Panikkar, l’aide apportée par les grandes Académies des sciences d’URSS ou de Chine et peut-être que petit à petit nous avons réussi à élargir le contenu et les résonances culturels de Diogène. Le CIPSH a évidemment beaucoup aidé Diogène et je voudrais citer deux noms simplement. Il y a eu d’innombrables Présidents du CIPSH, c’est pour cette raison que je ne peux pas les citer. Il y a eu assez peu de Secrétaires généraux. Je voudrais citer le nom de Sir Ronald Syme et le nom de Maurice Aymard. Diogène est évidemment anté, au sens jardinier du mot, sur le CIPSH et c’est une espèce de symbiose qu’on ne peut pas séparer et peut-être me permettrez-vous, au sein du Conseil Exécutif, d’évoquer les noms de quelques personnes qui avec une éloquence merveilleuse ont soutenu Diogène dans ses débuts. Peut-être me permettrez-vous de citer le nom de deux hommes qui sont morts. L’un était Paulo Carneiro dont je me rappelle encore les merveilleuses interventions en faveur de Diogène et l’autre était Carlos Chagas. Et – ce n’est pas parce que je l’aperçois ici, son nom était inscrit sur mon papier avant de le voir – je me rappelle encore l’aide que nous a apportée Monsieur Wagner de Reyna que je suis heureux de saluer ici trente ans peut-être, ou quarante ans après notre première rencontre.
Un mot encore. Quel rôle a joué Diogène? Eh bien Diogène a joué un rôle considérable en rapprochant des gens qui ne pouvaient pas apparaître comme proches. Sans cesse, nous avons fait travailler ensemble des savants arabes et des savants israéliens, nous avons fait travailler ensemble des savants américains et des savants soviétiques et chinois. C’est peut-être entre les savants soviétiques et les savants chinois que nous avons eu les plus grandes difficultés. Mais nous avons réussi ; et je garde précieusement deux lettres du Directeur Général de l’unesco adressées à moi-même et me reprochant assez vivement d’avoir contribué à des travaux de l’Allemagne de l’Est et de la Chine qui, à cette époque là, n’étaient pas encore membres de l’unesco. Et, quand ils sont entrés à l’unesco, je me rappelle que les Chinois avaient à la main cette lettre et que nos relations avec la Chine en ont été considérablement aidées.
Le deuxième reproche que l’on peut faire à Diogène, et qui est un vrai reproche et que j’ai entendu beaucoup, c’est que, sans cesse, c’est vrai, Diogène a été aux limites de l’érudition. Je n’oserais pas dire que c’était l’avant-garde érudite de l’unesco, je ne dirais pas cela, je dirais plutôt que c’était l’aile marchande, d’une érudition aussi internationale que possible et ma thèse était que, autant il fallait lutter sans cesse, et il faut continuer à lutter, pour assurer le caractère universel de Diogène, autant il faut assumer la part de savoir désintéressé et de recherche aux limites de l’érudition de Diogène.
Peut-être finirai-je par une citation de Hegel qui est, puisque nous célébrons le passé en pensant à l’avenir : « La première catégorie de la conscience historique ce n’est pas le souvenir, c’est l’annonce, l’attente, la promesse. »
Eh bien j’espère que nous nous retrouverons ici, vous et moi, et nous tous, dans cinquante ans pour célébrer les progrès qu’aura accomplis ce grand vieillard que sera à ce moment là Diogène, âgé de cent ans.
Ad multos annos.
 
NOTES
 
[*]Jean d’Ormesson : ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé de philosophie, directeur du Figaro de 1974 à 1977, élu à l’Académie française en 1973, au fauteuil de Jules Romains ; secrétaire général du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines de 1975 à 1992, puis président ; rédacteur en chef de la revue Diogène de 1979 à 1994, puis directeur. Parmi ses nombreux ouvrages : La Gloire de l’Empire, 1971 ; Dans l’esprit des hommes, 25e anniversaire de l’UNESCO, en collaboration, 1972 ; Au plaisir de Dieu, 1974 : Dieu, sa vie, son Å“uvre, 1981 ; Histoire du Juif errant, 1991; La Douane de Mer, 1994 ; Presque rien sur presque tout, 1996 ; Le rapport Gabriel, 1999 ; Voyez comme on danse, 2001 ; C’était bien, 2002.
[1]Intervention à l’unesco à l’occasion des 50 ans de Diogène le 21 janvier 2003.
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