2003
Diogène
Redécouvrir l’Asie Centrale
Denis Sinor
[*]
(Professeur Émérite, Indiana University.)
Asie Centrale
Le terme d’Asie centrale, en usage depuis un siècle et demi environ, est connu principalement des passionnés de récits de voyage du xixe siècle et des amateurs de l’histoire dite du Grand Jeu auquel se livrent Russes et Britanniques au cours de la seconde moitié du xixe siècle. Pour le grand public moderne, c’est tout juste s’il a constitué une référence politique. Par chance, ou malchance (tout dépend du point de vue de chacun), la situation s’est profondément modifiée depuis la chute de l’Union soviétique, et la notion d’« Asie centrale » est aujourd’hui largement répandue parmi les journalistes et un plus vaste public, et même chez les fonctionnaires en poste dans tel ou tel ministère des Affaires étrangères. Enfin, le rôle joué par les États d’Asie centrale dans la politique mondiale a pris une nouvelle importance après l’attaque réussie contre les États-Unis, le 11 septembre 2001, par quelques jeunes gens n’ayant aucun rapport avec l’Asie centrale. Les agresseurs, qualifiés généralement de terroristes, étaient tous des Arabes. D’autres Arabes et certains ressortissants d’autres nationalités, dont des citoyens américains et britanniques, furent formés en vue de futures attaques en Afghanistan, offrant ainsi un prétexte pour renverser l’odieux régime des Talibans qui sévissait alors dans ce pays. La coopération entre les États-Unis et l’Ouzbékistan précipita grandement leur défaite, et un large public est désormais en mesure de situer sur une carte le fleuve Amou-Darya ou encore l’Ouzbékistan.
La Communauté des États Indépendants (CEI), créée en décembre 1991, regroupe plusieurs ex-Républiques soviétiques socialistes (RSS), parmi lesquelles les nouvelles républiques indépendantes du Turkménistan, de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Kazakhstan et du Kirghizistan. L’ensemble de ces républiques forme ce que l’on peut appeler,
grosso modo, l’Asie centrale d’aujourd’hui. Si toutes ces républiques sont constituées d’une population pluriethnique et multilingue, la langue nationale du Tadjikistan est une langue iranienne, alors que celle des quatre autres républiques est une langue türk
[1]. Selon l’usage interne à l’Union soviétique, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan formaient l’Asie moyenne
(Srednaya Aziya), laquelle excluait donc le Kazakhstan.
En janvier 1993, les présidents des cinq républiques d’Asie centrale de la Communauté des États Indépendants ont abouti à un accord pour rebaptiser leur région Central’naya Aziya, « Asie centrale » en russe, ou avec un terme équivalent dans chaque langue nationale [2].
L’histoire de tous ces États plonge ses racines dans un lointain passé. Les regroupements tribaux qui forment le noyau dur de ces États respectifs apparurent comme des entités plus ou moins distinctes après la dislocation de l’Empire mongol, dans la seconde moitié du xive siècle. Mais le berceau et le centre du pouvoir mongol restant situé en Mongolie même, en dehors, donc, des frontières de l’Asie centrale que nous venons de définir, il nous sera nécessaire, du moins dans le cadre de cet article, d’élargir notre horizon et de considérer une zone beaucoup plus vaste que nous pourrions nommer l’Eurasie centrale.
Un coup d’Å“il rapide sur une carte d’Eurasie, la plus grande zone unitaire terrestre du monde comprenant à la fois l’Europe et l’Asie, nous montre que les principales civilisations sédentaires – c’est-à-dire, en gros, l’Europe, le Moyen-Orient, le sous-continent indien, l’Asie du Sud-Est et l’Asie orientale, toutes reposant sur une base économique agricole – se sont développées à la périphérie de cet immense continent. Encerclée par ces grandes civilisations sédentaires dans la partie centrale du continent eurasiatique, et distincte de celles-ci par son rôle et son comportement historiques, s’étend la zone d’influence culturelle de l’Eurasie centrale. Pour les besoins de cette présentation, puisqu’elle intéresse notre sujet même, nous admettrons qu’elle se compose de l’Asie centrale proprement dite (comprenant les États de la CEI mentionnés ci-dessus), de la Mongolie, de la Mandchourie, de la Sibérie et du Turkestan chinois.
L’Eurasie centrale est une notion littéraire et universitaire. Aucun natif de cette région ne se qualifiera jamais lui-même d’« Eurasien central », pas plus, probablement, qu’un Mongol n’éprouvera un quelconque sentiment de solidarité avec, disons, un Turkmène.
Du point de vue de la géographie physique, l’Eurasie centrale peut être subdivisée en quatre zones naturelles
[3]. La plus septentrionale, la
toundra, s’étend aux confins de l’Océan arctique, n’étant pour une très large part qu’une terre inculte, où vit une population extrêmement peu nombreuse n’ayant joué aucun rôle notable dans l’histoire mondiale.
Un rôle un peu plus important – ou en tout cas repérable – fut joué par les habitants de la deuxième zone, une ceinture de forêts ininterrompue, à laquelle on se réfère généralement par son nom russe, la taïga, qui s’étend de la Scandinavie à la mer d’Okhotsk. L’occupation principale de ses habitants se limite à la chasse et à l’élevage des rennes, et leur modeste rôle dans l’histoire s’est réduit à établir le contact avec les habitants des étendues herbeuses de la steppe se trouvant plus au Sud.
La troisième zone, la
steppe, est formée d’une étroite bande de terre qui s’étend du nord de la mer Noire jusqu’aux plaines de la Mandchourie, en passant par les zones centrales de la Mongolie. La présence quasiment ininterrompue de prairies constitua le fondement, la base économique et politique des grands empires nomades qui, depuis le
iie siècle av. J.-C. jusqu’à la fin du
xive siècle après J.-C., jouèrent un rôle important sur la scène de l’histoire eurasiatique. La végétation abondante de la steppe rendit possible l’élevage des chevaux à une échelle ailleurs inégalée, et en retour, le grand nombre des chevaux permit le développement d’une activité guerrière bien réglée, inconnue jusque-là et impraticable en-dehors du périmètre de la steppe. On pourrait dire, d’une manière un peu simplifiée, que jusqu’à l’apparition des armes à feu, une armée bien conduite au service d’un empire nomade puissant était, à condition qu’il y ait des pâturages pour nourrir le grand nombre de chevaux, quasiment invincible par les armées du monde sédentaire. Les régions les plus à l’ouest de la ceinture de steppe eurent à subir la puissance militaire des Huns, des Avars et finalement des Hongrois, les derniers envahisseurs nomades de l’Europe. Ils ne furent arrêtés dans leur course, alors qu’ils s’avançaient plus profondément vers le c
Å“ur de l’Europe, qu’en raison de l’absence de pâturages abondants qui auraient pu fournir le support logistique à leurs armées
[4]. Du côté oriental de la ceinture de steppe, les bergers nomades eurent plus de chance. Au cours des deux derniers millénaires, moyennant une certaine adaptation aux contraintes de l’environnement physique, les peuples d’Eurasie centrale, les Khitans, les Tangoutes, les Mongols et les Mandchous furent en mesure d’établir leurs propres dynasties en Chine. Le pouvoir de la steppe – si l’on me permet de forger ce terme – culmina au
xiiie siècle avec la création, par Genghis Khan, du grand Empire mongol s’étalant d’est en ouest de la Chine à la Hongrie, et voisinant au sud avec le monde sédentaire iranien, essentiellement urbain.
C’est entre la steppe et ce dernier que l’on trouve la quatrième zone naturelle de l’Eurasie centrale, celle des déserts, qui s’étendent de la mer Caspienne jusqu’aux confins orientaux du désert de Gobi, territoire, à strictement parler, de l’Asie centrale.
« Désert » est un terme peu engageant, évoquant les solitudes sablonneuses du Sahara ; mais la zone désertique de l’Asie centrale « peut être également décrite comme une “ zone sédentaire ”, celle où s’installèrent, au cours de l’histoire, toutes les populations rurales et urbaines
[5] ».
Au cours des périodes historiques antérieures, la région, habitée principalement par des peuples parlant une langue iranienne, fut progressivement » türkisée », probablement à partir du viie ou du viiie siècle, et les populations de Perse et d’Afghanistan commencèrent à désigner le territoire situé au nord pour eux sous le nom de Turkestan, ou Turkistan, autrement dit le pays des Türks. On distingue généralement le Turkestan occidental (anciennement russe) du Turkestan oriental (chinois), l’un et l’autre étant séparés par les imposantes chaînes de montagnes des Pamirs. L’intérêt actuel du monde occidental est principalement tourné vers le Turkestan occidental.
Il existe donc une ceinture relativement homogène de populations musulmanes parlant majoritairement une langue türk le long de la frontière sud, et partiellement de la frontière est de ce qui fut jadis l’Union soviétique. Elle s’étendait sur environ 500 km de frontière avec la Turquie, 1 900 km de frontière avec l’Iran, 1 800 km de frontière avec l’Afghanistan, pour un total d’environ 4 200 km auxquels il faut encore ajouter à peu près 3 000 km de frontière soviéto-chinoise, le long de laquelle sont implantées des populations musulmanes parlant une langue türk dans le Xinkiang, région de la République populaire de Chine.
Au milieu du
xvie siècle, sous le règne du tsar Ivan le Terrible, une Russie agressive parvenue jusqu’à la mer Caspienne était devenue le voisin immédiat de la ceinture türkophone. Il est assez intéressant de remarquer que ce fut un Anglais, Anthony Jenkinson, qui établit les premiers contacts semi-officiels entre le tsar et les khanats (= fief de khan) d’Asie centrale. Représentant de l’English Muscovy Company, il était à la recherche d’une route terrestre vers la Chine et avait, en 1558, descendu la Volga jusqu’au littoral oriental de la mer Caspienne, d’où il amorça son voyage périlleux jusqu’à la cité d’Ourguentch, ville principale des Turkmènes – selon Jenkinson, des brigands nomades, invétérés pillards de caravanes, dans un état permanent de luttes intestines
[6].
Au cours des xvie et xviie siècles, la Russie devint le plus important partenaire commercial des khanats d’Asie centrale, à savoir Khiva, Boukhara et Khokand. Ces noms sont relativement familiers à un large public. La dynastie Khoungrate s’installa à Khiva en 1770, y assura une certaine stabilité, mais en 1873, elle dut accepter le protectorat russe. L’ingérence russe dans les affaires intérieures de Khiva fut relativement circonscrite, mais le territoire dépendant de l’autorité de Khiva fut considérablement réduit. De 1550 jusqu’à la révolution russe, hormis quelques brèves interruptions, les Cheybanides ouzbeks régnèrent sur Boukhara. La durée de vie du khanat indépendant de Khokand fut relativement brève, s’étendant du début du xixe siècle jusqu’à son intégration, en 1876, à l’Empire russe. Ces trois khanats étaient avant tout des États ouzbeks, c’est-à-dire que leur langue principale était l’ouzbek. Ils sont aujourd’hui intégrés à l’Ouzbékistan – de toutes les républiques d’Asie centrale la plus civilisée, la plus raffinée.
Politiquement, si ce n’est sur le plan ethnique et linguistique, le pouvoir ouzbek – comme quasiment tout le pouvoir en Asie centrale – a reçu sa légitimité des Mongols. Un important regroupement de tribus se fit connaître sous le nom d’Ouzbeks (Özbeg), du nom de leur khan Özbeg (1313-1341), à l’origine de leur unification. La mentalité ouzbèke ne peut pas être réellement comprise si l’on ne tient pas compte de l’histoire de ce peuple et plus particulièrement du fait qu’ils se considèrent comme les héritiers non seulement de leur propre histoire mais aussi du territoire qu’ils ont conquis. De ce point de vue, la conscience nationale et historique ouzbèke est un peu comparable à la mentalité britannique s’enorgueillissant de ses racines celtes, romaines, anglo-saxonnes et normandes. Même si de nombreux éléments de la civilisation iranienne ont marqué leur culture en profondeur, la majorité des Ouzbeks sont sunnites, à l’opposé, donc, de la Perse chi’ite.
Ayant commencé à se développer à partir du xve siècle avec l’accroissement du trafic maritime contrôlé par les Européens, le commerce caravanier transcontinental, qui avait apporté la prospérité à la région, déclina. Au cours du xviiie siècle, l’Asie centrale, mise à l’écart du progrès, s’enfonça dans une période de décadence politique, économique et culturelle.
Le vide de pouvoir allait être comblé par la pénétration des Russes, largement facilitée du fait des luttes internes des populations de la région. L’impression générale que le tsar aurait agi selon un plan de conquête délibéré ne correspond pas aux faits. Il y avait bien, certes – dans l’esprit de certains – quelque chose comme » un appel du destin », un fort désir de s’avancer vers ce qui n’était quasiment qu’un no-man’s land politique. En 1864, le chancelier du tsar, le prince Gortchakov, justifia ainsi la politique du tsar dans un mémorandum adressé à d’autres États :
La position de la Russie en Asie centrale est celle de tous les États civilisés qui entrent en contact avec des tribus nomades à moitié sauvages et ne possédant aucune organisation sociale stable. Dans des cas semblables, il arrive toujours un moment où les intérêts de sécurité frontalière et ceux des relations commerciales contraignent l’État le plus civilisé à exercer un certain ascendant sur ses voisins dont la turbulence et les instincts nomades rendent la vie avec eux difficile [7].
Les Russes opérèrent essentiellement sur deux fronts : ils tentèrent de sécuriser les frontières orientales de la Caspienne tout en progressant vers l’Est, le long du Syr-darya. La décision de franchir le Syr-darya et de rentrer au Turkestan, sur la route de la Chine, de l’Afghanistan et de la Perse, ne fut pas prise sans de nombreuses discussions préalables. Tachkent fut occupée en 1865, certains disent contre la volonté du gouvernement russe, par le général Tcherniaev qui bénéficia du respect et de la sympathie de la population. Mais l’attitude de cette dernière fut tout autre envers le général A. P. von Kaufman, premier fonctionnaire (1867-1882) au poste de gouverneur général du Turkestan qui prit ses fonctions à Tashkent en 1867.
L’avancée des Russes avait été en partie motivée par une augmentation des besoins de la Russie en coton, dont l’importation d’Amérique avait été interrompue en raison de la guerre civile. En fait, la graine américaine fut importée afin d’améliorer l’espèce locale. La production de coton créa un
boom économique dans la vallée de Ferghana, et le comte Pahlen, qui visita en 1906-1908 Khokand au cours de son tour d’inspection, compara la construction de son quartier européen, dominé par les « rois du coton », à celle d’une ville minière américaine
[8].
Les méthodes et objectifs de ces conquêtes ne différaient sans doute guère de ceux de n’importe quelle puissance occidentale. Mais le traitement réservé aux populations conquises était différent. Je citerai à cet égard deux témoignages, provenant tous deux de citoyens anglais. S. S. Still, qui voyageait en Sibérie dans les années 1840, remarqua pour les approuver que « les contacts établis par les Russes avec le sauvage [étaient] dépourvus de la férocité qui caractérise l’attitude des Espagnols, et de celle sans concession des Anglais
[9] ».
La description extraordinaire de l’avancée russe par son grand opposant, le futur lord Curzon, offre encore davantage de poids à ce constat :
Le Russe fraternise dans le vrai sens du terme. Il est dépourvu de cet air convaincu de sa supériorité, de cette hauteur ombrageuse, faite davantage pour provoquer l’antipathie que la cruauté ne l’aurait fait pour l’attiser, et il ne répugne pas à nouer des relations sociales ou internes avec des races inférieures ou étrangères. Son indécrottable désinvolture lui permet d’adopter facilement une attitude de laisser-faire envers les autres, et la tolérance avec laquelle il traite les pratiques religieuses, les coutumes sociales et les préjugés locaux de ses compagnons-sujets asiatiques est moins le résultat d’un calcul diplomatique que d’une nonchalance invétérée [10].
La conquête russe de l’Asie centrale est une conquête d’Orientaux par des Orientaux, d’un caractère parent par un caractère parent. C’est la fusion d’un métal solide avec un métal moins trempé, mais ce n’est pas l’expulsion d’un élément impur par un élément pur [11].
La référence à des « races inférieures » pourra choquer, provoquer une certaine désolidarisation, voire un sourire indulgent – selon le tempérament –, étant devenue bien étrangère à nos idées modernes. Mais il n’en reste pas moins qu’à mettre en balance les deux attitudes colonisatrices russe et britannique, Curzon admet pencher en faveur des Russes.
Bien que les Russes aient largement contribué au bien-être matériel et à la sécurité de la population et bien qu’ils aient manifesté davantage de tolérance religieuse, les relations entre populations autochtones et colons russes ne furent pas exemptes de tensions. Elles conduisirent aussi parfois les administrateurs russes à s’arracher les cheveux, constatant que « un seul village russe était source de davantage de problèmes que quelques centaines de villages autochtones
[12] ».
Le ferment de la révolution russe de 1905 s’étendit aux régions de l’Asie centrale, touchant essentiellement les cheminots, les militaires et la petite minorité naissante de l’intelligentsia russophone. Quelque dix années plus tard, au cours de l’été 1916, la situation devint beaucoup plus préoccupante à la suite du décret de mobilisation des non-Russes par le tsar pour le service civil au cours de la Première Guerre mondiale. La rébellion fut désamorcée, mais la situation prévalant au Turkestan et dans la région des steppes au début de l’année 1917 réunissait les conditions pour une révolution de bien plus vastes dimensions. Toutefois, les populations de la région, pour la plupart musulmanes et parlant une langue türk, presque entièrement analphabètes, n’étaient pas prêtes pour la création d’un État moderne. L’étincelle qui allait embraser la région allait venir de Russie.
À partir de la révolution de février de Kerensky (1917), les populations musulmanes s’efforcèrent à différentes reprises de tendre vers l’unité. La Révolution d’octobre donna une nouvelle impulsion à ces mouvements accueillis favorablement par les révolutionnaires russes. L’une des premières actions entreprises par le nouveau régime fut la création, le 9 novembre 1917, du Commissariat du peuple pour les nationalités (Narkomnats). Le 15 novembre, le gouvernement soviétique nouvellement formé déclarait le droit à l’autodétermination, pouvant aller jusqu’à la sécession, de tous les peuples de Russie. Le 3 décembre, le Conseil des Commissaires du peuple lançait « un appel aux musulmans de Russie et de l’Est » qui faisait preuve d’une tolérance remarquable envers l’islam. À la fin du mois de janvier 1918, quelques jours après la création de la Fédération de républiques socialistes et soviétiques de Russie (FRSSR), une série de décrets publiés par Lénine et Staline conduisit à la création d’un Commissariat spécial pour les affaires musulmanes.
Du fait de la Guerre civile et des interventions alliées (essentiellement anglaises et françaises), la communication entre le Turkestan et les forces bolcheviques fut interrompue, mais avec l’aide de communistes locaux, essentiellement russes, le Quatrième Congrès régional des soviets du Turkestan, réuni à Khokand, proclama en janvier 1918 la création d’une république autonome du Turkestan. De simples déclarations sont cependant de peu de poids si elles ne sont pas suivies par une action énergique. J’illustrerai ce point en évoquant brièvement ce qui se passa à Boukhara, où un parti progressiste local, les Jeunes Boukhares, tenta d’imposer une réforme contre l’émir tyrannique. Deux cents Jeunes Boukhares, encouragés par une poignée de Gardes rouges envoyés par le soviet de Tachkent se rendirent à Boukhara pour lancer un ultimatum à l’émir. Voici la description qu’en donne Geoffrey Wheeler :
Cette tentative fut repoussée par une foule fanatique excitée par les mollahs […]. L’émir, qui en avril 1917, avait publié un manifeste promettant des réformes limitées, maintint désormais les Jeunes Boukhares sous un régime de terreur. Dans le même temps, il déclara la guerre sainte contre les Russes et fit mettre hors d’usage d’importantes sections du réseau ferroviaire afin de se prémunir contre une seconde invasion soviétique. Il conclut également certains accords avec la Perse et l’Afghanistan pour la fourniture d’armes et prit contact avec d’autres organisations contre-révolutionnaires, notamment les Basmatchis, ainsi qu’avec les forces britanniques installées en Perse [13].
Khiva connut une situation comparable. Jusqu’à la Révolution, les populations sédentaires ouzbèkes avaient été protégées des déprédations turkmènes par la présence d’une petite garnison russe. Lorsque celle-ci fut évacuée, » au début de l’année 1918, les Ouzbeks furent livrés à la merci des agresseurs turkmènes, dont le chef de file, Junayd Khan, lança une campagne de terreur et un pillage en masse ». Un petit parti, connu sous le nom de
Jeunes Khivans, progressiste dans ses conceptions, lança un appel au gouvernement soviétique, et en janvier 1920, une force légère de l’Armée rouge de quelque 800 soldats, repoussa rapidement Junayd Khan et ses hommes vers le désert de Karakoum
[14].
Le contrôle politique soviétique de l’Asie centrale est survenu à une période de profonde agitation interne, alimentée par le conflit […] entre deux groupes d’élite d’Asie centrale : les modernisateurs (jadidistes) et les traditionalistes (kadimistes). […] De nombreux jadidistes en étaient venus à considérer la Révolution russe comme un signe avant-coureur de la modernité [15].
Au cours des six premiers mois de l’année 1920, plusieurs républiques soviétiques türkophones virent le jour. On estima que le temps était venu de réunir à Bakou le « Premier Congrès des peuples de l’Est » (du 1er au 8 septembre 1920), auquel assistèrent quelque 800 délégués. Jusqu’à cette date, les bolcheviques (Lénine et Staline) avaient abordé la question musulmane avec une très grande habileté. Le congrès de Bakou défit quasiment tout ce qui avait été construit jusqu’alors. Comme on pouvait s’y attendre, la plupart des participants étaient des mollahs, lesquels écoutèrent, déconcertés, les interventions de trois juifs, intellectuels et athées (Zinoviev, Radek, Kun) attaquant l’islam et les institutions religieuses musulmanes. Le congrès de Bakou réalisa son objectif, qui avait été de provoquer les populations musulmanes, mais pas de la manière envisagée par les Soviétiques. Comparée aux coups d’éclat peu diplomates de Zinoviev, l’attitude adoptée par Lénine et Staline avait été d’une grande modération.
L’intelligentsia türk de toute l’Asie centrale entretenait des liens forts avec la Turquie, un peu comparables à ceux que peuvent ressentir les juifs pour Israël. L’effondrement quasiment contemporain de l’Empire ottoman et du Califat fut déploré par un grand nombre, mais ne conduisit à aucune rupture des liens de solidarité. À l’inverse, pour au moins certains Turcs de Turquie, l’Asie centrale représentait un espoir pour l’avenir, une source de rajeunissement, un retour aux racines türks de la culture ottomane saturée d’éléments perses et arabes. De leur nombre était Enver Pacha, vice-commandant de l’armée ottomane lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale. Au début de l’année 1920, il se rendit à Moscou, puis assista en septembre, à Bakou, au Congrès des peuples de l’Est évoqué plus haut. Arrivé à Boukhara en octobre 1921, Enver rejoignit alors le mouvement nationaliste naissant des Basmatchis, auquel il apporta ses précieuses compétences militaires. Il fut tué le 5 août alors qu’il menait une contre-offensive de cavalerie contre les forces russes supérieures en nombre. Lentement, le mouvement basmatchi s’éteignit, et en 1927, les cinq républiques qui allaient constituer l’Asie centrale soviétique étaient sous contrôle soviétique. Ni Lénine ni Staline ne semblaient avoir pris au sérieux le danger du pantürkisme, une force dont il faudra de nouveau tenir compte au cours de l’ère postsoviétique. Les premiers contacts établis entre l’Union des républiques soviétiques et la Turquie d’Atatürk furent amicaux ; le 16 mars 1921, les deux États conclurent un traité d’amitié.
La Grande Purge atteignit l’Asie centrale en 1937, et, si on peut le dire ainsi, on ne fit aucune discrimination, même si, sur accusation inventée de toutes pièces, ses premières victimes furent accusées de nationalisme. On peut dire sans grand risque de se tromper que dans les goulags, les détenus d’Asie centrale furent représentés en proportion du chiffre total de la population.
Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les peuples d’Asie centrale apportèrent finalement leur soutien aux efforts de guerre soviétiques. Alors qu’à l’Ouest, la Première Guerre mondiale avait porté un terrible coup aux valeurs de la civilisation, ouvrant la voie à une ère de violence politique dans laquelle nous continuons à vivre, une telle situation avait toujours existé en Asie centrale, et les excès de Staline n’étaient pas les seuls à sembler sortir de l’ordinaire. Après la Deuxième Guerre mondiale, et principalement au cours de l’ère Khrouchtchev (1953-1964), d’importants changements apparurent, et il faut bien reconnaître que le temps écoulé depuis a constitué une période de paix sans précédent dans toute l’histoire de la région. Doucement mais sûrement, sans qu’on ait besoin d’avoir recours aux excessives
affirmative actions, comme c’est le cas aux États-Unis, les populations locales ont été éduquées, l’alphabétisation a été généralisée, une
intelligentsia partagée entre culture occidentale et culture locale a fait son apparition, et des techniciens modernes de toutes sortes ont été formés afin de servir leur peuple. Il n’y eut aucune pénurie de nourriture, et, si l’éventail des biens de consommation proposé n’était pas aussi large que celui, disons, de l’Europe occidentale, il satisfaisait les besoins locaux. À l’évidence, les hôpitaux qui dispensaient des soins médicaux gratuits à tous n’étaient pas comparables aux équipements occidentaux ; pourtant, à la fin de la période soviétique, le taux ouzbek de mortalité infantile était inférieur à celui des populations noires des États-Unis. Aujourd’hui, il s’élève au chiffre effrayant de 71-72 pour 1000. La condition humaine n’est jamais idyllique, mais il est certain que, dans leur grande majorité, les populations d’Asie centrale bénéficiaient d’un niveau de vie matériel plus élevé que celui de l’Iran, de l’Afghanistan, de l’Inde, du Pakistan ou du Bangladesh. Et concernant les libertés civiles ou les droits de l’homme, elles n’avaient certes pas grand-chose à envier à des pays voisins tels que l’Iran de Khomeiny (ou du Chah), l’Irak ou la Syrie. Bref, un habitant d’Asie centrale raisonnable, s’il pouvait regarder de l’autre côté de la frontière, voire au-delà dans les autres pays du tiers-monde, pouvait s’estimer satisfait de vivre en Union soviétique. Au référendum du 17 mars 1991 sur l’avenir de celle-ci, une majorité de plus de 90% des populations des républiques d’Asie centrale votèrent pour maintenir l’Union
[16]. Aucune d’entre elles n’a jamais pris la moindre mesure pour tenter la rupture. La plupart des gens de ces républiques étaient même fiers d’être citoyens d’une superpuissance. Comme nous le savons bien du reste, le rôle moindre joué désormais par la Russie sur la scène internationale est durement ressenti par sa population.
Il est hors de doute qu’une majorité écrasante de la population d’Asie centrale éprouve ou a éprouvé un sentiment de gratitude envers le système soviétique par lequel – en raison de l’incompétence de Gorbatchev – il a été trahi et abandonné. L’indépendance proclamée par les républiques a été pour l’essentiel motivée par le désir de briser certains liens avec les réformateurs de Moscou qui avaient perdu la tête, et de s’assurer que les affaires pouvaient continuer, plus ou moins comme auparavant. C’est ce qui explique pourquoi les anciens leaders du Parti communiste furent élus à des postes de présidents et autres postes importants. Les républiques ont fait sécession parce qu’elles voulaient l’indépendance, non de l’ancien Kremlin, mais du nouveau. Depuis lors, les peuples d’Asie centrale, autrefois bénéficiaires de la pax sovietica, ont dû apprendre à se débrouiller tout seuls dans un monde capitaliste qui, du fait de leur éducation, leur était à peu près inconnu.
On a pu dire, avec une certaine légitimité, que la soviétisation a, dans une large mesure, réussi à couper les peuples d’Asie centrale de leurs points de référence culturels. Et en particulier, plus de soixante-dix années de propagande antireligieuse plus ou moins virulente ont certainement affaibli l’influence de l’islam. L’effondrement brusque de l’Union soviétique, qui aurait pu être évité, a laissé la grande majorité des populations des soviets désorientée. Alors qu’en Europe, le xxe siècle avait été marqué par une érosion de l’influence religieuse, une évolution à peu près comparable avait conduit la population de l’Union soviétique vers un agnosticisme centré sur l’idéologie politique dominante pseudo-marxiste. Au cours des dernières années, la désintégration des services sociaux soviétiques, pour des raisons techniques souvent à la traîne des normes occidentales pourtant toutes intégrées, du moins dans l’intention, a été à l’origine de difficultés inconnues de grandes franges de la population et a renforcé en Asie centrale les forces fondamentalistes anti-progressistes représentées par certaines factions islamistes. La perméabilité des frontières des républiques de l’Asie centrale – lesquelles ne sont plus désormais fermées au monde extérieur par un système soviétique paranoïaque – permet l’infiltration non seulement des idéologies, mais ce qui est plus grave, de certains provocateurs et, avec eux malheureusement, de stupéfiants permettant de financer leurs activités.
En commençant cet article, j’ai suggéré qu’un ensemble de critères était nécessaire pour permettre à un groupe humain ou à une sphère d’influence culturelle de se définir, et que, pour pouvoir servir un objectif utile, ceux-ci devaient être spécifiques et essentiels.
J’illustrerai maintenant mon propos en prenant l’exemple de la Chine, définie et unifiée par son écriture. C’est en effet grâce à l’écriture qu’une certaine homogénéité l’emporte sur la diversité ethnique, culturelle, linguistique, historique interne au pays. Il est aujourd’hui de bon ton de considérer la globalisation comme un phénomène contemporain, et l’on oublie souvent que le lien le plus solide qui existe entre tous les habitants de la planète est constitué, ce n’est guère contestable, par l’usage des chiffres arabes et de la mesure universelle du temps, par la division de la journée en vingt-quatre heures et par l’adoption universelle du calendrier chrétien.
Nous pouvons maintenant nous demander s’il est possible de trouver pour l’Asie centrale une semblable série d’éléments qui, d’une part relient les différentes entités politiques en un groupe définissable, et qui d’autre part puissent définir la région comme entité distincte des autres régions du monde environnantes. De tels éléments ne sont pas si faciles à trouver, puisque, y compris jusqu’au
xxe siècle, « une fragmentation extrême en clans et tribus a marqué la vie politique de la région […]. Il n’y a pas eu de vision politique d’ensemble ni d’unité fondée sur une identification ethnique
[17]. »
Quels sont donc les liens qui relient encore les États désormais indépendants d’Asie centrale, et qui auront encore des chances de le faire à l’avenir ? Laissons de côté les accords économiques et politiques éphémères, les projets de coopération, et portons plutôt notre attention sur des éléments durables pouvant être communs aux pays d’Asie centrale membres de la Communauté des États Indépendants (CEI). Ces éléments peuvent être trouvés dans une histoire commune, remontant à l’époque des Mongols, même si les relations étaient loin d’être harmonieuses – des conflits armés opposant fréquemment des peuples d’Asie centrale à d’autres peuples d’Asie centrale. Aujourd’hui, le passé soviétique commun reste un lien fort, qui se manifeste essentiellement dans certaines manières de penser, dans une approche intellectuelle ou administrative des problèmes. En ce qui concerne par exemple l’enseignement du premier et du second degrés (comportant en tout un ensemble de onze niveaux), les pratiques administratives soviétiques sont toujours en vigueur dans les six États
[18]. Pourtant, avec les nouvelles générations, la mémoire du passé soviétique commun est appelée à disparaître, inévitablement.
Bien sûr, le fait que dans toutes les républiques d’Asie centrale, à l’exception d’une seule – le Tadjikistan –, la langue nationale soit une langue türk crée un lien entre elles. Sans compter le lien puissant exercé par une autre langue commune, le russe, dont le statut officiel varie d’un État à l’autre, mais qui reste non seulement la langue officielle des communications interethniques, mais aussi le premier moyen de dispenser l’éducation dans de nombreuses écoles et, bien sûr, dans les universités : » La langue russe, déclare le président du Kirghizistan Akaiev, […] fait partie intégrante du monde spirituel des Kirghizs
[19]. » En décembre 2001, le russe a d’ailleurs été déclaré langue officielle du Kirghizistan, à égalité de statut avec le kirghiz. Et au Kazakhstan, où les Kazakhs ne forment que 53,4% de l’ensemble de la population, le russe reste « la langue de communication interethnique » officielle. Au Tadjikistan, les Russes ne représentent que 3,5% de la population, mais le russe reste généralement d’usage dans le gouvernement et dans les affaires étant donné que cette langue est également pratiquée par les Ouzbeks qui constituent 25% de la population. Il est probable que dans un avenir encore éloigné, l’usage du russe disparaîtra peu à peu dans les communications interethniques ; mais il restera encore, à mon avis, d’un usage général dans les années à venir.
Je voudrais maintenant aborder le critère qui apparaît comme le plus déterminant – si l’on excepte l’usage des chiffres arabes – pour définir une région culturelle : je veux parler de l’écriture.
Comme nous l’avons évoqué plus haut, les populations d’Asie centrale, jusqu’à la période soviétique, étaient généralement analphabètes. Les rares individus qui ne l’étaient pas utilisaient soit l’écriture cyrillique pour le russe, soit l’écriture arabe pour leur langue maternelle, comme le
tchagatay, la langue littéraire türk, ou ses dérivés. Au cours de la période soviétique, des efforts importants et couronnés de succès furent faits pour éliminer l’analphabétisme, « dans un pays où pas moins de cent trente langues étaient parlées, et dont une vingtaine seulement possédaient un alphabet écrit
[20] ». Après plusieurs décennies d’hésitation, l’acceptation générale, en 1940, de l’alphabet cyrillique, eut pour objectif non seulement de rapprocher les unes des autres, et des Russes, toutes les populations analphabètes, mais aussi de créer une barrière séparant les communautés musulmanes, türk et iranienne vivant à l’intérieur des frontières de l’Union soviétique de leur famille vivant à l’étranger.
Après avoir acquis leur indépendance, le Turkménistan et l’Ouzbékistan furent les deux seules républiques d’Asie centrale à adopter l’alphabet latin. Le Kirghizistan hésita, et pour le Kazakhstan – avec une population parlant majoritairement le russe aux dépens du kazakh – la décision fondamentale de savoir s’il est préférable d’envisager une réforme de l’alphabet kazakh actuel ou de passer à l’écriture latine semble encore loin. Le Tadjikistan, malgré une forte pression de l’Iran en faveur de l’adoption de l’écriture arabe, a maintenu l’usage de l’alphabet cyrillique bien que modifié pour une meilleure adaptation à la langue.
Les disputes auxquelles linguistes et politiciens participent se poursuivent, et le résultat promet d’avoir de profondes conséquences politiques. À l’évidence, l’adoption de l’écriture latine signifierait des liens resserrés non seulement avec ce que l’on appelle l’Occident, mais d’abord et surtout avec la Turquie, laquelle, en 1992, puis en 1993 et à nouveau en 1998, a organisé des rencontres réunissant tous les Türks d’Asie centrale et d’ailleurs, au cours desquelles elle a énergiquement plaidé en faveur de l’adoption générale des caractères latins comme base de tous les alphabets türks nationaux.
L’Azerbaïdjan, dont la langue est très proche de la langue turque, a également adopté l’alphabet latin.
L’importance du passage à une écriture différente ne saurait être surestimée. On a du mal à imaginer quelle serait aujourd’hui la situation de la Turquie dans le monde contemporain si en 1928, Kemal Atatürk n’avait pas, avec des méthodes particulièrement musclées, contraint ses compatriotes à passer de l’alphabet arabe à l’alphabet latin. Telles que les choses se présentent aujourd’hui, une ceinture de pays türkophones est en train d’amorcer un passage radical vers l’écriture latine, de la Méditerranée jusqu’aux frontières du monde iranien, en passant par le Caucase. En revanche les Türks de la Russie centrale, tels que les Bachkirs, les Tatars ou d’autres communautés moins importantes, isolées au milieu du monde slave, n’ont pas les moyens d’effectuer un tel changement qui leur permettrait de maintenir un lien avec les Kazakhs et les Kirghizes. Les problèmes sont complexes, peut-être insolubles, et ce n’est pas le lieu ici, dans ce court article, de les décrire.
Il y a environ un siècle, le géographe britannique Halford Mackinder fut probablement le premier à attirer l’attention sur l’importance politique de l’Asie centrale. Il a baptisé cette région le « c
Å“ur », le « pivot géographique de l’histoire
[21] ». À l’orée de ce nouveau millénaire, suite à un enchaînement de circonstances imprévues – la liquidation, entre autres, de l’Union soviétique et la paranoïa des États-Unis (provoquée par le fanatisme d’une poignée d’hommes) –, l’existence de l’Asie centrale fait à nouveau l’objet d’une attention tardive, mais soutenue. En décembre 2002, lors d’une conférence organisée au centre Woodrow Wilson de Washington, une opinion circulait :
Les États-Unis sont en guerre contre le terrorisme, avec tout ce que ce terme implique, alors que l’Europe ne l’est pas […]. L’Europe n’est plus au centre des préoccupations américaines – l’attention s’est reportée sur l’Asie centrale [22].
Je ne suis pas particulièrement convaincu que ce point de vue soit pertinent, ni même largement partagé, mais il est un signe que les experts politiques eux-mêmes reconnaissent l’existence de l’Asie centrale.
Même si, à mon avis, les conditions climatiques et démographiques de la région ne sauraient conduire à la constitution d’une grande puissance mondiale en Asie centrale, le génie, néanmoins, est sorti de sa bouteille et, comme des événements récents aussi tragiques que la guerre en Irak l’ont montré, des puissances mineures peuvent elles aussi jouer un rôle majeur sur le plan de la politique mondiale.
Dans un article récent, bien informé, Martha Brill Olcott émet une remarque quelque peu inquiétante :
Lentement mais sûrement, les États-Unis, comme superpuissance isolée, attirent cette région [l’Asie centrale] sous leur parapluie sécuritaire, ce qui, nul doute, aura des incidences sur les maîtres de la région, anciens et futurs [23].
Si l’on considère l’expérience américaine récente au Proche et Moyen-Orient, de la Palestine à l’Afghanistan, on frémit en pensant à ce que ce « parapluie sécuritaire » pourrait signifier pour les populations locales. S’il devait en être ainsi, cela voudrait dire que pour la première fois depuis le xive siècle, et donc pour la seconde fois de toute l’histoire, l’Asie centrale aura joué un rôle politique transcendant ses propres frontières. Une meilleure connaissance générale de son histoire, de sa culture et de ses langues est donc impérative.
Traduit de l’anglais par Thierry Loisel.
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Wheeler, Geoffrey, The Modern History of Soviet Central Asia, Londres, Weidenfeld and Nicholson 1964.
[*]
Denis
Sinor : né en 1916 en Hongrie, il est depuis 1986 professeur émérite à Bloomington, Université d’Indiana. Doctorat
honoris causa de l’Université de Szeged (Hongrie). A enseigné entre 1939 et 1948 à Paris, et a participé à la Résistance (comme membre des Forces françaises de l’Intérieur). De 1948 à 1962 il a enseigné à Cambridge, Faculté d’études orientales. Depuis 1962, il a occupé divers postes de direction à l’Université d’Indiana (Département d’études ouraliennes et altaïques et Institut de recherche d’études asiatiques). Rédacteur en chef depuis 1967 du
Journal of Asian History et auteur de nombreux livres et articles sur l’histoire de l’Asie intérieure et les langues de l’Altaï. Il a participé au projet des Routes de la Soie ainsi qu’à la préparation de la publication de l’Histoire des Civilisations d’Asie Centrale de l’
unesco. Il a aussi participé activement à plusieurs grands ouvrages, dont l’
Encyclopaedia Britannica. Sa publication la plus récente :
Studies in Medieval Inner Asia, 1997.
[1]
Afin d’éviter toute ambiguïté, nous avons adopté l’orthographe « türk » (invariable en genre) chaque fois qu’il était question des peuples de l’Asie centrale, réservant l’orthographe classique « turc » (et ses dérivés) pour qualifier toute référence à la Turquie moderne
(N.d.T.).
[2]
J. H.
Landau et B.
Kellner-Heinkele, p. 149. Cet ouvrage pénétrant, étayé de nombreuses références, a été d’une aide précieuse pour la rédaction de cet article.
[3]
Concernant les zones naturelles de l’Eurasie centrale, voir R. N.
Taaffe.
[4]
Voir D.
Sinor, « Horse and Pasture in Inner Asian History ». Je me suis occupé en détail du rôle des pâturages dans les conflits d’Eurasie centrale.
[5]
Y.
Bregel, p. 2.
[6]
R.
Hakluyt, vol. 1, p. 450.
[7]
Cité par O.
Caroe, p. 75.
[8]
K. K.
Pahlen, p. 119.
[9]
J. J.
Hill, vol. II, p. 186.
[10]
G. N.
Curzon, p. 399 – les mots en italique sont en français dans le texte
(N.d.T.).
[12]
K. K.
Pahlen, p. 183.
[13]
G.
Wheeler, p. 112.
[14]
Sur ce point, je reprends, parfois textuellement, l’analyse de G.
Wheeler, p. 111.
[15]
C. E.
Black, p. 298.
[16]
J. M.
Landau et B.
Kellner-Heinkele, p. 12.
[17]
C. E.
Black, p. 332.
[18]
J. M.
Landau et B.
Kellner-Heinkele, p. 167.
[21]
Voir H. J.
Mackinder.
[22]
J.
Wilson, p. 70.
[23]
M. B.
Olcott, p. 227.