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S'inscrire Alertes e-mail - Diogène Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezNote sur la mort dans le conte populaire
AuteurMicheline Galley[*] [*] Micheline Galley, directeur de recherche honoraire du Centre...
suitedu même auteur
(CNRS, Paris.)Interroger le conte populaire sur la question de la mort, cela ressemble, à première vue, à une gageure. Les thèmes que le conte traite par prédilection sont plutôt liés à l’apprentissage de la vie et aux comportements au sein des relations sociales. Quand elle est présente dans le conte, la mort figure généralement comme l’étape ultime et naturelle d’une existence humaine, celle du père qui meurt au moment où la génération suivante s’apprête à prendre la relève. C’est au terme d’un voyage – appelons-le « initiatique » – que le jeune héros, fils du défunt, est devenu apte à jouer pleinement son rôle d’adulte et à fonder, à son tour, une famille. La succession est assurée, l’ordre des choses est ainsi perpétué. Telle est l’image d’une mort tranquille qui survient à son heure dans l’intimité familiale. Mais ce n’est pas la seule…
2 Tout autre, en effet, est l’image qui se dégage d’un ensemble narratif particulier où les circonstances de la mort font de l’individu un être apparemment coupable d’infamie : son cadavre est exposé au regard de tous, abandonné, laissé sans sépulture. Le refus de sépulture constitue le motif narratif initial qui engendre à sa suite une série d’épisodes. Nous avons affaire à une histoire fort ancienne à multiples variations qui s’est largement propagée au cours des siècles, à la fois par l’écrit[1] [1] En témoigne la littérature médiévale européenne. ...
suite et par l’oral[2] [2] Soit, dans la classification internationale d’Aarne-Thompson,...
suite. Voici l’exemple d’une version empruntée à la tradition française.
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suite. »
Le mort endetté
4 Ainsi les raisons justifiant la décision de priver un homme de sépulture découlent – nous est-il dit – du non-paiement de ses dettes[4] [4] Rappelons qu’il exista une forme légale de servitude...
suite. Mais notre jeune héros, ému par le spectacle qui s’offre à ses yeux, mettra tout en œuvre pour « délivrer » le débiteur, afin de le réhabiliter dans l’esprit des vivants et d’enterrer son corps parmi les morts.
5 Parfois, la punition infligée au « coupable » inspire tant de compassion à son libérateur que celui-ci n’hésite pas à donner tout l’argent qu’il possède. Un conte des frères Grimm[5] [5] Traduit par François Mortier. Voir C. L. O. , op. cit. , p. ...
suite en est l’illustration. C’est l’histoire d’un apprenti tailleur qui part en voyage ; il n’a que trois thalers en poche. Passant près de la potence, il voit un homme qui y est pendu : « Ça me fait vraiment de la peine de te voir pendu là et exposé à l’opprobre général ! » lui dit-il. Il implore le juge lequel demeure inflexible : « Je n’en ferai rien … il l’a mérité ! ». Il offre tout son pécule pour le rachat du mort, peut enfin décrocher le cadavre de la potence et l’enterrer : « Repose maintenant au nom de Dieu ! » lui dit-il.
6 Le folklore européen et méditerranéen est riche en exemples de ce type. Témoin cette version scandinave où le cadavre, déposé à même la terre gelée, est l’objet d’outrages divers : « Et les gens… crachaient sur ce tas de glace ; certains faisaient même pire[6] [6] Voir Virginie Amilien, « Jean la Guenille » ou « Le...
suite ». Témoin encore cette version turque où l’une des tombes du cimetière est profanée parce que le mort n’avait pas payé ses dettes[7] [7] Voir Eberhard et Boratav 1953, Typ 63. ...
suite. Quelles que soient, d’un récit à l’autre, les outrages infligés au mort – corps déterré, exposé aux injures, livré au pourrissement, dévoré par les animaux, écartelé – dans tous les cas, le héros se charge à lui seul d’accomplir l’acte de piété dû au mort[8] [8] La rencontre avec un mort inconnu (au début d’un voyage...
suite : ayant payé la « rançon », il ne se contente pas de mettre en terre le cadavre, il exécute l’ensemble du rituel mortuaire. Action exemplaire qui permet au conte de rappeler, avec insistance, la règle fondamentale que l’on résumera en ces termes : le rite dû au mort et sa stricte observance sont choses sacrées.
Donner une sépulture aux morts : un devoir sacré
7 Nous avons noté, à propos du motif « refus de sépulture pour dettes[9] [9] Motif répertorié sous Q 271. 1. « Debtor deprived of...
suite », sa singularité et sa fréquence. Comme le montrent abondamment la mythologie et la littérature populaire, d’autres « crimes », hormis l’endettement, sont susceptibles d’entraîner le refus de sépulture. La décision est redoutée des vivants, comme s’ils craignaient moins de mourir que de ne pas être rituellement ensevelis, entourés des leurs. Hector en est l’exemple. Lorsqu’il est frappé mortellement par le javelot d’Achille, il implore la pitié de son vainqueur – « par ta vie et tes genoux et tes parents[10] [10] Iliade XXII, 336-341. C’est la pression exercée par les...
suite » lui dit-il – demandant que son corps soit ramené « à la maison[11] [11] Ibid. ...
suite ».
8 Une fois de plus, se dégagent les traits constants que sont la nécessité de la sépulture et des honneurs funèbres rendus au défunt. Celle qui symbolise le mieux la fidélité à ce devoir de piété est sans doute Antigone de Sophocle. Elle n’hésite pas un instant à braver les interdictions du roi Créon et à se sacrifier elle-même pour parvenir à retrouver le corps de son frère, Polynice, et l’enterrer comme il convient. Ce faisant, elle obéit, selon ses propres paroles, à la loi des dieux – loi non écrite, loi immuable.
9 À l’image d’Antigone, c’est une mère qui, dans un conte égyptien rapporté par Hérodote, est déterminée à récupérer, à tout prix, le corps de son fils. Voici les circonstances de la mort du garçon relatées dans une version moderne de la tradition orale algérienne :
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suite. »
11 On le voit : la volonté maternelle est inflexible, au point que, dans certaines versions, la mère menace son fils (le survivant) de le dénoncer, s’il ne lui rapporte pas le cadavre de son frère. Elle devra recomposer le corps décapité avant de le porter en terre. Car reconstituer dans son intégralité un corps mutilé est traditionnellement une nécessité impérieuse[13] [13] Nécessité ressentie encore et toujours. L’actualité...
suite, chaque fois que cela est possible. Parfois, le personnage central du conte ne trouve sur son chemin qu’une tête ; il la traite avec le respect qui lui est dû. En voici le témoignage à partir de deux contes kabyles :
12 – L’attention d’un passant est attirée par un chant plaintif venant d’un ravin. L’homme s’approche et découvre une tête humaine qui a été abandonnée là et qui chante ses malheurs. Mû par la compassion, il enterre la tête qui – est-il précisé – peut enfin reposer en paix. « Et personne ne sut jamais rien de ce garçon que ses frères avaient tué, excepté Dieu, qu’Il soit glorifié[14] [14] Voir A. Mouliéras, Légendes et contes merveilleux de la...
suite ! »
13 – C’est ici la tête d’un pèlerin qui a été jetée sur le bord du chemin par ses agresseurs et qui raconte ses souffrances. Un homme l’entend, s’en émeut, ramasse la tête pour la confier à son épouse. Mais cette dernière va commettre, semble-t-il, l’infamie suprême en utilisant la tête du mort comme pierre de foyer. Le mari châtie la coupable : “Que Dieu maudisse ton ascendance !” s’écrie-t-il. Et il tue sa femme, puis s’expatrie, comme si son pays était souillé par un tel manquement à la tradition[15] [15] Ibid. , p. 529-530. ...
suite.
Le thème du Mort reconnaissant[16] [16] Un numéro spécial de C. L. O. (n° 46) lui est consacré. ...
suite
14 Parfois, l’action rebondit sous l’effet de la gratitude du mort. Et c’est le point de départ de toute une suite à combinaisons diverses. Nous sommes en présence d’un vaste cycle narratif ancré dans les traditions populaires sur le thème que l’on a convenu d’appeler le « Mort reconnaissant[17] [17] Voir dans l’index d’El-Shamy, op. cit. , E 341. 1. 1H. :...
suite ».
15 L’histoire biblique de Tobie, attestée très tôt au Proche-Orient, fait figure de prototype. Rappelons que Tobie le Juste (le Vieux) passe son temps, au péril de sa vie, à pieusement ensevelir les morts, victimes d’un tyran. Écoutons-le :
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suite.
17 Le schéma narratif du « Mort reconnaissant » repose sur deux séquences qui s’enchaînent de la façon suivante. La première a pour finalité de donner une sépulture au mort ; nous en avons évoqué différents cas. La seconde est marquée par l’aide que le mort apporte au héros dans sa quête (visant généralement à l’acquisition d’une épouse). Comment se manifeste le mort en devenant l’auxiliaire de son jeune bienfaiteur ? De diverses façons, souvent mystérieuses. Tantôt il prend une forme humaine : il attend le héros-voyageur à la croisée des chemins, il surgit de nulle part et devient le compagnon de route du héros, il est l’ange protecteur aux côtés du jeune homme[19] [19] Une peinture de Botticelli représente Tobie (le Jeune)...
suite. Tantôt c’est un être à l’identité ambiguë, proche de l’animal. Tantôt enfin, l’âme du mort se manifeste sous une forme immatérielle : une voix.
18 Dans un conte algérien, c’est précisément une voix qui s’adresse, rassurante, à la mère de famille après que celle-ci s’est acquittée de la toilette du mort dont l’ont chargée les Génies : « Tu es ici chez toi, dit la voix. À toi et à tes enfants, personne ne fera de mal…[20] [20] Voir « La maison des richesses » dans M. Galley, op. ...
suite ». De même dans un conte marocain[21] [21] Voir El-Fasi & Dermenghem E. , Contes fasis, 1926, p. ...
suite, la jeune héroïne est récompensée pour son courage et pour la « tendresse » qu’elle a su manifester au corps endolori du mort.
19 Aussi rapide qu’ait été ce survol, il nous a permis de distinguer deux images opposées de la mort : celle, sereine et protégée, du père de famille entouré des siens ; l’autre, solitaire, dramatique, frappée d’indignité. C’est à la seconde que nous nous sommes attachés ici.
20 Les textes auxquels nous nous sommes référés émanent de sociétés qui, en dépit de leurs différences culturelles, ont en commun la croyance que la mort n’est jamais sans lendemain. C’est pourquoi la privation de sépulture constitue le plus cruel des châtiments puisqu’il interdit l’accès à l’au-delà.
21 Le héros/l’héroïne de nos histoires agit en vertu d’une loi ancestrale : le devoir de respect à l’égard du corps du défunt. Il en retire parfois les bénéfices avec le soutien du « mort reconnaissant ». Celui-ci accompagne son protégé et assure son succès, comme si le conte voulait établir une continuité et suggérer la relation d’interdépendance qui relie les vivants et les morts.
Notes
[ *] Micheline Galley, directeur de recherche honoraire du Centre national de la recherche scientifique, est un chercheur de terrain. Ethnologue arabisante, elle a travaillé essentiellement au Maghreb et à Malte sur les littératures de la tradition orale (dialectes arabes) et tout spécialement la Geste hilalienne, les récits de vie, les rituels agraires, l’art populaire. Parmi ses ouvrages : Maria Calleja’s Gozo, Utah University Press et UNESCO , 1994. De 1972 à 1987, elle a été chargée du secrétariat général de l’Association internationale d’étude des civilisations méditerranéennes, organisant, sur le thème des contacts entre cultures méditerranéennes, des réunions interdisciplinaires et assurant l’édition de leurs actes (Alger, 1973, 1978 et Tunis 1985). Dernier ouvrage paru : Le figuier magique, 2003.
[ 1] En témoigne la littérature médiévale européenne.
[ 2] Soit, dans la classification internationale d’Aarne-Thompson, les types 505 à 508 et dans le répertoire des contes turcs le Typ 63 (W. et P. Boratav, Typen Türkischer Volksmärchen). Des versions grecques sont données dans l’article d’Anna Angélopoulos, « Un homme nu le couteau à la main », Cahiers de Littérature Orale, C.L.O. n. 46 (1999), p. 101-125 ; des versions arabes sont indexées dans Hasan El-Shamy, Folk Traditions of the Arab World, 1995 : motifs Q 271.1. et E. 341.1.
[ 3] Voir A. de Félice, Contes populaires de Haute-Bretagne, Paris, 1954, p. 122.
[ 4] Rappelons qu’il exista une forme légale de servitude pour dettes dans l’Athènes pré-solonienne et la Rome des ve et ive siècles avant l’ère chrétienne. Le débiteur insolvable devenait l’esclave de son créancier. Son corps répondait de sa dette, conformément à ce que l’on a appelé à Rome « contrainte par corps ». On est tenté de penser que les clauses du contrat imaginé par l’usurier Shylock du Marchand de Venise (une livre de chair à prélever sur le corps) font écho, sur le mode de l’hyperbole, à de telles pratiques. Le conte, quant à lui, semble invoquer le droit de saisie qui s’exercerait, non plus sur le corps vivant, mais sur le cadavre. Il est intéressant de signaler à cet égard les faits rapportés par Nicole Belmont (C.L.O, op. cit., p. 133) sur la base de travaux d’historiens. Il s’agit des sanctions encourues au xve siècle en Dauphiné où les débiteurs insolvables risquaient l’excommunication et l’interdiction d’être enterrés dans « l’enceinte sacrée du cimetière ».
[ 5] Traduit par François Mortier. Voir C.L.O., op. cit., p. 220.
[ 6] Voir Virginie Amilien, « Jean la Guenille » ou « Le Fils du roi », C.L.O., op.cit., p.79.
[ 7] Voir Eberhard et Boratav 1953, Typ 63.
[ 8] La rencontre avec un mort inconnu (au début d’un voyage qui ressemble à une initiation) est l’occasion, pour notre jeune garçon, de faire ses preuves : prodiguant son argent et ses soins, il n’a de cesse qu’il ne remplisse son devoir à l’égard de ce mort.
[ 9] Motif répertorié sous Q 271.1. « Debtor deprived of burial » (El-Shamy, op. cit.).
[ 10] Iliade XXII, 336-341. C’est la pression exercée par les dieux de l’Olympe qui déterminera Achille à rendre à Priam le corps de son fils.
[ 11] Ibid.
[ 12] Conte oral recueilli à Alger par Micheline Galley. Voir « Le sultan qui possédait une fortune » dans Le Figuier magique, Éditions Geuthner 2003, p.119-147, 251-255 et C.D. in fine.
[ 13] Nécessité ressentie encore et toujours. L’actualité nous en apporte la preuve terrible. Les images télévisées nous donnent à voir les efforts de ceux qui, à la suite d’attentats meurtriers, rassemblent la moindre parcelle de chair humaine. Et pendant des dizaines d’années, des familles cherchent inlassablement à connaître le destin de leurs êtres chers disparus (enlevés par les pouvoirs en place) et restés sans sépulture.
[ 14] Voir A. Mouliéras, Légendes et contes merveilleux de la Grande-Kabylie, trad. par C. Lacoste-Dujardin, Paris 1965, p.88.
[ 15] Ibid., p. 529-530.
[ 16] Un numéro spécial de C.L.O. (n° 46) lui est consacré.
[ 17] Voir dans l’index d’El-Shamy, op. cit., E 341.1.1H. : « Dead grateful for having been spared indignity to corpse ».
[ 18] I, 16-17.
[ 19] Une peinture de Botticelli représente Tobie (le Jeune) accompagné de l’ange.
[ 20] Voir « La maison des richesses » dans M. Galley, op. cit., p. 49-72 et 239-242.
[ 21] Voir El-Fasi & Dermenghem E., Contes fasis, 1926, p. 80-81.
Résumé
Les textes auxquels on se réfère ici émanent tous de sociétés qui, en dépit des différences culturelles, ont en commun la croyance que la mort n’est jamais sans lendemain (exemples pris de contes d’Europe, de la Méditerranée et du Maghreb). Le héros/l’héroïne agissent en vertu d’une loi ancestrale : le devoir de respect à l’égard du corps du défunt. Les contes semblent vouloir établir une continuité et suggérer la relation d’interdépendance entre les vivants et les morts.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Micheline Galley « Note sur la mort dans le conte populaire », Diogène 1/2004 (n° 205), p. 122-127.
URL : www.cairn.info/revue-diogene-2004-1-page-122.htm.
DOI : 10.3917/dio.205.0122.




