Diogène
P.U.F.

I.S.B.N.9782130544951
176 pages

p. 3 à 5
doi: 10.3917/dio.206.0003

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n° 206 2004/2

2004 Diogène

Avant-propos

Eduardo Portella  [*] (Université fédérale de Rio de Janeiro.)
Nous pouvons discerner, dans l’horizon de l’ère post-métaphysique qui configure notre basse-modernité, des signes, des symptômes [1]. Des irruptions peut-être assez ténues pour échapper au contrôle de l’humanisme hégémonique ou de la Vérité tendancieuse et monopoliste qu’exercent les vainqueurs. Ces manifestations plus ou moins fugaces passent aujourd’hui par la vélocité et le risque. Elles se placent au-delà des discours édifiants et autoritaires qui s’essoufflent, de plus en plus stressés et dés-érotisés.
Sommes-nous en face d’un post-humanisme ou simplement d’un enchaînement d’humanismes émergents, dépourvus de territorialité mais sans l’arrogance de jadis ? Jean Beaufret adressa un jour à Martin Heidegger une question probablement gênante : Comment redonner un sens au mot « Humanisme » ? La réponse ne se fit pas attendre : il fallait pour cela que l’humanisme se libère de la structure onto-théologique de la métaphysique occidentale, des concepts pétrifiés – généralement binaires et autocentrés – qui avaient perdu de leur sens.
Face au crépuscule de l’humanisme absolu, fondé sur les diktats d’une centralité donnée d’avance, peut-être le moment est-il venu de remplacer cette production unanimiste de notre tradition. Les humanismes émergents se structureraient comme alternatives aux hégémonies persistantes, ayant comme condition préalable la reconstruction de l’humain. Plus que jamais, le retour à l’humain apparaît comme une urgence historique, si grandes sont les menaces, prémisses concrètes ou promesses abstraites, qui pèsent sur son présent et son futur. Et ce travail de reconstruction s’accomplit alors même que devient visible sur la scène internationale une conspiration inusitée contre l’humain. Celle qui nous incite à nous interroger sur ce qu’il reste de cet homme dont se réclament les droits humains [2].
Une critique de l’humanisme prétendument unanime distinguerait d’emblée un humanisme de bonnes intentions et un humanisme de mauvaises actions. D’une certaine manière, les deux s’apparentent. L’un comme l’autre, le deuxième plutôt que le premier, renvoie à la notion de totalité, d’univocité, de macro-humanisme, enfin. Et de là surgit le danger. Les contrefaçons se multiplient. Et il nous faut nous garder tout autant de certains micro-humanismes jetables, des produits « prêts-à-porter » qui circulent partout.
Nous savons que l’homme est un animal éthique, entouré de menaces de tous les côtés : la destitution de ses valeurs constitutives, le bouleversement des signalisations modernes, l’augmentation des inégalités sociales, la destruction progressive de l’écosystème, la subversion de ses répertoires de références morales.
Ceux qui s’empressent de signer l’acte de décès de l’homme ne se découragent pas, incités par une avance technologique bien souvent prédatrice. Quelle que soit notre position, il n’est pas déraisonnable d’interpeller et d’appréhender une nouvelle naissance de l’être humain dans les feux croisés des biotechnologies, voire de quelques développements eugénistes. Sans réitérer, bien entendu, le pessimisme de ceux qui s’inquiétaient de la propagation de « l’éclipse de la raison ». Il s’agit simplement de voir dans quelle mesure les découvertes de la génétique moléculaire, des biotechnologies, et de l’informatique sont susceptibles de réduire la responsabilité du projet humain, voire de la lui ôter.
Ils ne sont pas rares, ceux qui concluent – sans l’ombre d’un doute, en soi, déjà une témérité – que c’est à partir de là que l’homme pourra enfin disposer de son destin. L’homme deviendrait le seigneur et le propriétaire de son hérédité, car elle résiderait concrètement dans son ADN, désormais susceptible d’être piloté. Les dysfonctionnements que ce programme dirigé sans hésitation par l’eugénisme néo-libéral engendrerait sur les plans humains et naturels ne rentreraient pas en ligne de compte. Comme si des systèmes d’alarme étaient toujours prêts à se déclencher pour nous en protéger.
Visiblement, les humanismes émergents sont ceux qui sont capables d’élaborer un protocole d’intentions équitables vis-à-vis de réalités jusqu’ici inexplorées, sinon inattendues. Il s’impose pour cela de soumettre à un questionnement critique incessant les points de repère aussi bien que les circonstances et les trépidations de notre quotidienneté. Quelle que soit l’option, il convient de s’écarter de la rhétorique fallacieuse, masquée par la facilité des paroles, qui répond indûment au nom d’humanisme. Ce pseudo-humanisme-là s’inscrit dans une logique de guerre et dissimule de véritables actes de barbarie. Nous pouvons lui opposer un humanisme muet, bien plus constructif, capable d’agir sans dire un mot. Silencieusement.
Peut-être devrions-nous admettre une troisième possibilité : un humanisme des petites causes, contingenciel, re-constructif et légitime, animé par les pulsations de chaque instant. Sera-t-il possible de participer à ces émergences ? Peut-être. Elles passent par une rencontre renouvelée de l’ensemble de nos références avec nos expériences du jour le jour. L’émergence sur la scène politique et publique de nouvelles perceptions, voire de nouveaux droits – droit à la ville, droit à l’image, droits culturels – crée un fossé entre les valeurs et la performance. Les premières s’attachent à la qualité des résultats ; la deuxième plutôt à mesurer leur quantité. Dans l’humanisme de jadis comme dans les humanismes d’aujourd’hui, la question reste ouverte : sera-t-il encore possible de concilier qualité et quantité dans l’action, dans la vie institutionnelle, dans le mouvement de l’espace public ? Il nous est impossible de l’anticiper. De toute façon, penser ces humanismes – devenus moins cohésifs et conclusifs – est une tâche réflexive qu’il semble très difficile de différer.
 
Remerciements
 
La rédaction de Diogène remercie très vivement ceux qui ont aidé à la préparation de ce numéro, d’une manière ou d’une autre : Véronique Aldebert, Daniel Arapu, Dominique Arnouil, Jean-Godefroy Bidima, Christian Caduc, Stéphane Cohen, Liamara Conti, Paolo Di Bert, Pierrette Friedman, Emo Lessi, Jean Pascaud, Imre Toth, Maria Villela-Petit.
Un vif remerciement à Frances Albernaz pour son assistance généreuse et son talent.
 
NOTES
 
[*]Eduardo Portella, ancien Ministre de l’éducation, de la culture et des sciences et des sports du Brésil, il a joué un rôle clé dans la transition de son pays à la démocratie. Ayant exercé à l’unesco les fonctions de Directeur général adjoint et de Président de la Conférence générale, il est professeur émérite à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et l’auteur de plusieurs ouvrages sur la modernité, la culture, l’éducation, la politique et la littérature. Fondateur du Colégio do Brasil et de la revue Tempo Brasileiro, il est chargé de la coordination du Comité d’orientation « Chemins de la pensée ». Parmi ses ouvrages : Un autre partage (et alii), 1992 ; Entre savoirs. Interdisciplinarité en acte: enjeux, obstacles, résultats (et alii), 1992 ; People, cities, nature: culture today, 1992 ; Chemins de la pensée: vers de nouveau langages, 2000 ; México: Guerra e Paz (collection d’essais), 2001.
[1]Remarques introductives prononcées à l’ouverture du Colloque international Humanismes émergents, organisé par l’UNESCO dans le cadre du projet interdisciplinaire « Chemins de la pensée », en collaboration avec le Colégio do Brasil (Brésil), à la Bibliothèque d’Alexandrie (Égypte), les 8, 9 et 10 décembre 2003.
[2]Voir Diogène n° 195, Voulons-nous encore être humains ?, 2001 (N.d.l.R).
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