Un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Diogène| Abonnement annuel particuliers 2013 | 54 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Diogène Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe phénomène des « quasi-États »
AuteurMichael Rywkin[*] [*] Michel Rywkin, professeur émérite à l’Université de...
suitedu même auteur
Université de la Ville de New York.La disparition des deux États fédéraux qu’étaient la Russie et la Yougoslavie est la source majeure d’apparition d’une nouvelle forme d’État qui avait disparu depuis la fin du féodalisme en Europe. Alors que les 15 républiques de l’Union Soviétique devenaient aussi indépendantes de l’ancien centre (Moscou) qu’entre elles, des groupes ethniques différents ou mélangés de ces nouvelles républiques privées de protection fédérale, se sont trouvés mal à l’aise dans ce nouveau cadre politique et sont apparus comme des entités séparées ou détachées. Il ne faut pas oublier que ce mouvement séparatiste précède l’effondrement de l’Union Soviétique et prend place en même temps que la « perestroïka » de Gorbatchev. Partout dans le Caucase, les forces séparatistes au sein des républiques agirent dès que Moscou perdit son emprise, contraignant ainsi les républiques nationales à s’imposer. Les forces limitées et hésitantes qu’utilisa Moscou afin d’éviter l’effondrement de l’empire (à Baku, Tbilisi et Vilnius) n’ont pas connu plus de succès que les tentatives des républiques elles-mêmes d’éradication des élans séparatistes au sein de leur frontière. La Géorgie et l’Azerbaïdjan furent les plus affectés avec l’émergence de multiples « quasi-États » en leur sein : le Nagorno-Karabakh en Azerbaïdjan, l’Abkhazie et l’Ossétie en Géorgie. Avec le soutien direct de la République arménienne et l’aide secrète de la Russie, la majorité arménienne de l’ancienne région autonome de Nagorno-Karabakh se sépara de l’Azerbaïdjan, expulsa la minorité azérie et occupa une partie conséquente du territoire azéri afin de créer son propre État. La minorité abkhazienne (moin d’un cinquième de la population totale), avec l’assistance de la Russie, se sépara de la Géorgie, expulsa la majorité géorgienne et établit son propre État. L’Ossétie du Sud se déclara elle-même « république souveraine » alors que l’Adjarie et une partie de la Géorgie proprement dite devinrent quasiment indépendantes de Tbilisi. Les erreurs politiques et les actes chauvins dans une partie des fronts populaires géorgiens et azéris au pouvoir contribuèrent au séparatisme local.
2 Les méthodes de Moscou varièrent de région à région, mais ses conceptions de la situation et son but favorisèrent l’émergence et le développement des quasi-États. Ainsi, au regard des trois républiques trans-caucasiennes, Moscou eut recours à l’ancienne politique tsariste qui consistait à monter en épingle les premiers signes de querelles ethniques et à s’appuyer sur l’Arménie, qui, de nombreuses fois à travers l’histoire, a trahi ses voisins turcs et russes. Moscou avait peur des sentiments nationalistes puissants dans la région, ce qui la poussa à retirer du pouvoir les apparatchiks de l’époque soviétique. Il y avait peu de colons russes dans la région, les intérêts économiques étaient limités et l’attraction occidentale puissante, aussi une intervention politique ouverte était-elle quasiment impossible. C’est ainsi qu’on revint à l’ancienne politique du « diviser pour régner » afin de rester l’arbitre indispensable des deux parties en conflit. C’était la meilleure façon de garder les deux côtés dépendants de Moscou. Au début des années 1990, la Russie a soutenu les mouvements irrédentistes des minorités de Géorgie (particulièrement en Abkhazie et en Ossétie), aussi bien que le mouvement séparatiste arménien du Haut-Karabakh d’Azerbaïdjan, une position approuvée par la quasi-totalité de l’opinion publique russe. Il en va de même de la politique de Moscou concernant les incursions d’opposition aux compagnies pétrolières européennes dans le bassin de la mer Caspienne aussi bien qu’aux intérêts turcs dans le Trans-Caucase (en favorisant des relations commerciales russo-turques en général).
3 On peut argumenter sur le fait que la politique de Moscou dans le secteur n’était pas toujours appropriée et que peu de tentatives ont été faites pour la rendre plus équitable, mais le but est demeuré clair : il s’agissait d’empêcher toutes les parties concernées d’échapper à l’emprise de la Russie. Pendant l’ère Eltsine, Moscou avait une main sur les changements de dirigeants en Géorgie et en Azerbaïdjan, mais ces changements n’ont pas eu l’effet escompté puisque les nouveaux dirigeants (Aliev et Shevernadze) avaient en fait des tendances indépendantistes. Cependant, les républiques transcaucasiennes ont tiré les leçons du danger qu’elles couraient en ignorant les intérêts russes. Avec le temps, ainsi qu’avec l’impact des événements en Tchétchénie, Moscou prit plus de précautions face aux mouvements irrédentistes récents, mais s’avéra peu opérationnelle pour ramener la paix dans la région. La Russie en vint à recourir à la force en Tchétchénie, une région séparatiste autonome au sein de ses frontières, de peur de perdre son emprise sur le Caucase du Nord et son influence dans le Trans-Caucase. La première intervention russe (1994-1996) échoua et la Tchétchénie demeura de fait indépendante pendant quelques années (environ de 1996 à 1999). La Russie n’a pas pour autant autorisé la Tchétchénie ni aucun autre quasi-État à s’établir au sein de la fédération russe et les forces fédérales reconquirent cette république en la transformant en no-man’s land virtuel et en établissant une administration de façade (en réalité totalement dirigée par la Russie).
4 L’arrivée de Poutine au pouvoir n’a fait que renforcer la volonté russe de soutenir les quasi-États au sein de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan, tout en empêchant l’émergence de nouveaux phénomènes comparables au sein de la fédération russe. Malgré la coopération avec Washington qui s’installa après le 11 septembre, Moscou n’a pas changé son attitude face à ces problèmes lorsqu’elle négocie avec les nouveaux régimes de Baku (Aliev Jr.) et de Tbilisi (Saarkashvili). Les quasi-États d’Ossétie du Sud, de l’Abkhazie et du Nagorno-Karabakh bénéficient toujours du parrainage et de la protection russe. Seule, la semi-indépendante Adjarie, où les séparatistes mafieux ont perdu tout intérêt, a dû être sacrifiée.
L’Ukraine et la Moldavie
5 À l’extérieur du Caucase, la Moldavie était la république la plus affectée par la politique post-soviétique de Moscou. Avec la bénédiction tacite de la Russie, une entité, dont la langue était le russe, émergea à la frontière ukrainienne, sur la rive gauche de la rivière Dniestr – ladite Transnistrie, avec une majorité ukrainienne et russe – qui opta de fait pour l’indépendance. Une armée russe bloquée dans cette zone (séparée de la Russie par l’Ukraine) a joué un rôle non négligeable en autorisant le régime de Tiraspol à éviter la tentative de réunification du pays de Kichinev. Les séparatistes ont joué sur la peur de la population locale slave de voir la Moldavie rejoindre la Roumanie, une option peu attractive dans le début des années 90, étant donné la faible économie roumaine. Les séparatistes ont également profité de quelques mouvements inopportuns de la majorité (roumaine) moldave. Pendant la même période, la population gagaouze, au sud de la Moldavie, a joué la carte de la séparation informelle.
6 L’Ukraine a eu la chance d’échapper au destin moldave. Elle a évité de justesse la perte de la Crimée, une péninsule dirigée par des autorités ethniques russes qui tendaient à ignorer les ordres de Kiev et ont même tenté de se déclarer indépendantes en 1992. De fait, la Crimée n’est historiquement pas ukrainienne et ne l’a jamais été : elle a été transférée de la Russie à l’Ukraine par Nikita Kroutchev à la commémoration du 300e anniversaire de l’Union « éternelle » entre la Russie et l’Ukraine. Heureusement, les frontières nationales ont été respectées et le conflit évité, sans recours à la force des deux côtés, et les tensions semblent désormais apaisées.
7 Lors des présidentielles ukrainiennes de 2004, la Russie a fait de son mieux pour soutenir le candidat pro-russe. Dans le déroulement plutôt inhabituel de cette élection à trois tours, la menace du séparatisme a été brandie plusieurs fois par le camp soutenu par Poutine. Cette séparation aurait impliqué l’Est et le Sud du pays, dont le russe est la langue maternelle, le secteur qui, avant Catherine la Grande, ne faisait pas partie de l’Ukraine et qui n’était qu’un bout de steppe en Crimée. Heureusement, l’éventualité d’établir (avec le soutien de Moscou) une variante de la Transnistrie ne s’est pas réalisée.
Le cas de la Yougoslavie
8 La Yougoslavie fut pire que l’Union soviétique. Le processus de désintégration a été généralement sanglant (sauf entre la Serbie et le Monténégro), la Serbie engageant plusieurs conflits pour arrêter le processus. En comparaison, la dissolution de l’ancien empire soviétique s’est plutôt bien passée. Les conflits eurent lieu à l’intérieur des républiques de l’Union ayant acquis leur indépendance et non entre elles. Le cas de la Tchétchénie mis à part, la Russie imposa beaucoup plus de restrictions que la Serbie, pays dirigeant de l’ancienne Yougoslavie fédérale.
9 Suivant le modèle soviétique, la Yougoslavie se sépara en cinq États distincts (les anciennes républiques qui la composaient) ainsi qu’un sixième (le Monténégro) vaguement relié à la Serbie. Comme dans l’ex-URSS, les quasi-États apparurent sur la carte : l’entité musulmane croate et le quasi-État de la république Srbska à l’intérieur d’une Bosnie formellement unie ; il en va de même pour le Kosovo albanais en Serbie. Ce dernier, une province précédemment autonome en Serbie, apparut après l’intervention de l’OTAN dans l’intention d’arrêter la purification ethnique des Albanais. Toutefois, la création de ce nouvel État aboutit à un exode massif des Serbes et ce, malgré le traité d’inviolabilité des frontières. L’OTAN se trouva dans la position inhabituelle de parrainer un quasi-État impliqué dans une purification ethnique, une situation qui n’était pas meilleure que celle qu’il avait tenté de résorber. De plus, le Nord-Ouest de la Macédoine ressemblait déjà à un État indépendant et pouvait devenir, de fait, un quasi-État d’Albanais locaux, ouvrant la voie (avec le Kosovo) à une union des républiques albanaises et la création d’une « Grande Albanie », cette situation n’étant absolument pas bienvenue dans les Balkans.
10 Contrairement au cas de l’ex-URSS ou toutes les quasi-totalités existantes reposaient sur le soutien russe, seul le quasi-État de la république Srbska dépendait du soutien de Belgrade, les autres ayant émergé lors des victoires de leurs forces anti-serbes.
11 L’ironie du sort fait que l’apparition de l’Union Européenne et son expansion ont, par inadvertance, encouragé les courants séparatistes en Europe en rendant caduc le rôle intermédiaire des anciennes nations mères. C’est ainsi que l’Union Européenne semble jouer l’ancien rôle du Saint empire germanique, rassemblant petits et grands États sous son aile et encourageant l’émergence des quasi-États.
Autres zones territoriales
12 La séparation d’un autre État post-communiste, la Tchécoslovaquie, en deux États fut pacifique : la séparation de la république Tchèque et de la Slovaquie ne créa aucun conflit.
13 En dehors des anciens États communistes, seul un quasi-État apparut en Europe : la république turque du Nord de Chypre, établie en 1975 par la Turquie pour éviter la menace d’une réunification des Chypriotes grecs avec la Grèce. Ce quasi-État turc n’a été reconnu par aucun pays, hormis la Turquie, et risque de disparaître si le processus de réunification de Chypre aboutit dans le futur. Mais, en 2004, alors que la partie turque de l’île, désireuse de rejoindre l’Union Européenne, a montré sa volonté de négocier, la partie grecque a rejeté cette option, prolongeant ainsi l’existence d’un quasi-État turc sur l’île.
14 Si l’on regarde en dehors de l’ancien bloc communiste et de l’Europe, plusieurs autres cas de quasi-États existent. Les deux régions autonomes kurdes au Nord de l’Irak, établies après la première guerre du golfe sous la protection alliée (l’une dirigée par le Parti Démocratique Turc, l’autre par l’Union Patriotique du Kurdistan) sont toujours, de fait, indépendantes de Bagdad, même si l’armée américaine est présente en ces deux endroits. Le Tamil séparatiste au Sri Lanka et l’entité des chrétiens séparatistes au sud du Soudan se sont tous deux créés par le biais des luttes armées contre les gouvernements centraux et existent toujours malgré des initiatives de paix récentes.
Tendances communes
15 Tous les quasi-États ont en commun les caractéristiques suivantes : ils se sont détachés de leur État d’origine à cause d’un conflit ethnique ou religieux, ou lors de la désintégration de cet État.
16 Les erreurs dans la politique des anciens États d’origine devenant indépendants contribuent à l’éclatement : purification ethnique par la Serbie, tentatives de la Géorgie de réduire l’autonomie de l’Ossétie et de l’Abkhazie, pogroms anti-arméniens en Azerbaïdjan, romanisation à marche forcée en Moldavie, etc.
17 Il y a toujours un protecteur extérieur qui a pris avantage de la situation et a accru ensuite son soutien aux quasi-États. Ainsi la Turquie protège toujours la partie nord de Chypre ; l’Arménie soutient toujours le Nagorno-Karabakh ; la Russie accorde son soutien aux séparatistes de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Nord et de la Transnistrie ; l’OTAN protège les séparatistes kosovars ; la Serbie aide la Republika Sbrska en Bosnie ; même avant la guerre en Irak, les États-Unis et la Grande-Bretagne protégeaient les autonomies kurdes ; et les chrétiens au sud du Soudan comptent sur le soutien américain.
18 Les quasi-États ne sont pas reconnus par les Nations Unies, ni ordinairement par plus d’un État (la république turque du Nord de Chypre n’est reconnue que par la Turquie, le Nagorno-Karabakh seulement par l’Arménie, la Transnistrie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud par personne).
19 Malgré leur besoin de soutiens extérieurs, les quasi-États fonctionnent comme de vrais mini-États, de l’administration et la politique de leur territoire au système scolaire et aux services de santé. Leur économie, y compris leur monnaie, est liée à l’État qui les soutient. Ils entretiennent leurs propres forces armées et maintiennent les relations étrangères qu’ils souhaitent.
Le danger des quasi-États
20 L’existence de quasi-États effectifs au sein des frontières d’États internationalement reconnues présente des dangers évidents pour la paix et la stabilité des régions avoisinantes. Un quasi-État survit grâce à la tension entre son État protecteur et l’État duquel il s’est détaché. À l’avenir, soit son indépendance devra être reconnue, soit il devra réintégrer son État d’origine, soit il sera absorbé par son protecteur. Les difficultés politiques sont susceptibles de prolonger la situation existante.
21 Les séparatistes de l’Abkhazie par exemple refusent de réintégrer la Géorgie et souhaitent rejoindre la Russie, mais Moscou, satisfaite du statu quo et inquiète à l’idée de briser le principe d’inviolabilité des frontières existantes, refuse d’exaucer de tels vœux. L’Azerbaïdjan et l’Arménie ne parviennent pas à trouver d’accord acceptable pour régler le problème du Karabakh et la Russie se réjouit de cette situation non résolue.
22 Les quasi-États sont par nature des entités temporaires qui nécessitent, à un moment ou à un autre, une solution définitive. Étendre leur existence au-delà d’une période raisonnable déstabilise la situation géopolitique de la région dans laquelle ils se situent.
23 Traduit de l’anglais par Caroline Lemière.
Notes
[ *] Michel Rywkin, professeur émérite à l’Université de la Ville de New York et président émérite de « l’Association pour l’étude des nationalités » est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles consacrés aux affaires soviétiques et post-soviétiques, en particulier aux problèmes nationaux. Actuellement, il suit la politique russe envers l’« étranger proche », dirige un projet sur l’Asie Centrale, et conduit des séminaires d’été à l’Université de Varsovie.
Résumé
L’effondrement de l’Union Soviétique ainsi que celui de l’ex-Yougoslavie ont été suivis par l’accession à l’indépendance d’un certain nombre des républiques qui les composaient. Un tel mouvement de redéfinition a provoqué l’apparition de ce que l’auteur nomme des « quasi-États » sur le territoire des entités nouvellement indépendantes. Issues des conflits ethniques, les nouvelles unités se maintiennent grâce à l’action d’un protecteur extérieur (qu’il s’agisse de la Russie, de l’Arménie, de la Serbie ou de l’OTAN). Un quasi-État ne jouit pas d’une pleine reconnaissance internationale, mais fonctionne pourtant comme un véritable ensemble étatique avec son administration, son armée et son système financier – tout cela contrôlé par l’instance protectrice. Son existence menace continuellement la paix et la sécurité de la région où il se situe en la maintenant dans un état de tension permanente.
PLAN DE L'ARTICLE
- L’Ukraine et la Moldavie
- Le cas de la Yougoslavie
- Autres zones territoriales
- Tendances communes
- Le danger des quasi-États
POUR CITER CET ARTICLE
Michael Rywkin « Le phénomène des « quasi-États » », Diogène 2/2005 (n° 210), p. 28-33.
URL : www.cairn.info/revue-diogene-2005-2-page-28.htm.
DOI : 10.3917/dio.210.0028.




