Diogène 2007/2
Diogène
2007/2 (n° 218)
140 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130562887
DOI 10.3917/dio.218.0097
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Vous consultezLe séjour de Matteo Ripa à Londres (1724)

La transplantation en Angleterre d’un autre style de jardin paysager

AuteurYu Liu[*] [*] Yu Liu : Professeur d’anglais au Niagara County Community...
suite
du même auteur

(Niagara County Community College.)

Dans la seconde moitié du xviiie siècle, le jardin d’agrément en Angleterre, conçu sur un mode naturaliste, fut connu en France sous le nom de « jardin anglo-chinois ». Depuis Horace Walpole, les historiens du jardin se sont violemment élevés contre cette appellation qu’ils considéraient comme insultante. Même si le désir patriotique de rectifier la vérité s’est apaisé ces vingt dernières années, la vision révisionniste de la réforme radicale du jardin désignée comme « l’anglicisation de Rome » (Hunt 1987, p. 197) ou « le style géométrique tardif [...] porté à sa conclusion logique » (Williamson 1995, p. 52) n’a pas seulement continué à alimenter le vieil argument nationaliste et teinté d’ironie envers les « jardiniers imitant les peintres étrangers qui s’inspiraient des auteurs classiques » (Stoppard 1993, p. 25), mais s’est aussi montré incapable de différencier le nouveau champ élyséen anglais de ses antécédents de la Rome ancienne ou de la Renaissance italienne. Pour comprendre ce qu’avait de réellement nouveau et révolutionnaire le jardin paysager anglais, il paraît pour le moins nécessaire de prendre sérieusement en compte l’influence jusqu’à présent négligée que l’Orient a exercée sur les bouleversements intervenus dans ce domaine, et c’est dans ce contexte que la visite de Matteo Ripa à Londres en 1724 peut s’avérer d’une importance vitale.

2 Matteo Ripa était un prêtre séculaire italien et le fondateur d’un collège théologique à Naples, dévolu à la formation de prêtres nés en Chine et se destinant à des œuvres de missionnaires dans leur pays natal. Ripa lui-même passa plus de dix ans dans l’Empire du Milieu. Faisant partie d’une délégation papale dont le but était de remettre le chapeau de cardinal à Charles Maillard de Tournon, il posa pour la première fois le pied à Macao au début de l’année 1710. Le Pape Clément xi avait dépêché Tournon pour faire respecter l’interdiction qui pesait sur les pratiques approuvées ou tolérées par les Jésuites, telles que l’emploi du terme chinois Shang Di (Seigneur Tout-puissant) pour désigner l’idée chrétienne de la divinité, ou le rituel de vénération à Confucius et/ou à ses ancêtres que continuaient à respecter les convertis chinois. Pendant son séjour en Chine, il avait, sans discernement, pris le parti des Dominicains contre les Jésuites dans les controverses touchant à ladite terminologie et aux rites et avait inévitablement attisé les antagonismes. L’affrontement qui s’ensuivit entre le pape qu’il représentait et l’empereur chinois que les Jésuites gagnèrent à leur cause lui coûta non seulement sa liberté individuelle mais finalement fit aussi échouer la prometteuse politique de tolérance des Jésuites à la fin du xvie siècle, entamée par Matteo Ricci.

3 Peu de temps après l’arrivée de Ripa à Macao, Tournon rendit l’âme. Avant sa mort, il avait pensé à recommander Ripa et les autres membres de la délégation papale à l’empereur chinois, en faisant valoir que ces missionnaires étaient doués en mathématiques, en musique et en peinture. Ripa fut étiqueté comme peintre. Dans ses souvenirs, il prétend qu’il ne maîtrisait « que les rudiments » de l’art qu’il était censé cultiver (Ripa 1844, p. 33). Alors qu’il ne s’était pas encore aventuré dans le pays au-delà de la ville côtière de Canton, le peu d’estime qu’il accordait à ses propres capacités artistiques vint apparemment à être connu et mentionné dans un rapport aux autorités chinoises locales. Ce document où était stipulé qu’il ignorait tout de l’art pictural aurait potentiellement pu compromettre son accueil en Chine. Heureusement, il fut en mesure de dissiper assez rapidement les doutes qui pesaient sur ses capacités artistiques en réalisant sur le vif, et sous l’œil avisé d’un fonctionnaire local, le portrait d’un Chinois. Peu après, il fut envoyé à Pékin et, de 1711 à 1723, il travailla à la cour impériale. Bon peintre ou non, il possédait en tout cas apparemment une assez solide formation artistique ou un talent naturel pour impressionner l’empereur Kang Xi (1662-1723) qui, comme le rappelle Ripa dans ses mémoires, se montra satisfait de sa production picturale et manifesta même un intérêt personnel envers lui, s’enquérant souvent de ses progrès en chinois et lui confiant diverses missions dans et autour de la capitale.

4 En tant que peintre de cour, Ripa vit de nombreux palais et jardins impériaux. Il connaissait en particulier très bien la résidence impériale d’été située à Jehol, à environ 200 kilomètres de Pékin et qui comportait trois paysages distincts mais liés entre eux où se succédaient collines, plaines et lacs. En effet, en 1713, l’empereur Kang Xi lui commanda une série gravée de trente-six vues des palais et jardins nouvellement construits. Grâce à son travail, il eut une connaissance de première main de la façon dont le jardin paysager chinois « manifeste un goût diamétralement opposé à ce qui se fait en Europe, car là où nous cherchons à exclure la nature au moyen de l’art – en nivelant les collines, en asséchant les lacs, en abattant les arbres, en traçant des chemins rectilignes, en construisant de coûteuses fontaines, en faisant pousser des fleurs en rangs – les Chinois, au contraire, cherchent à imiter la nature en recourant à l’art » (Ripa 1844, p. 74). Parmi les missionnaires européens qui avaient passé davantage de temps que Ripa dans la capitale chinoise, rares étaient ceux qui avaient pénétré dans les palais impériaux ou leurs jardins d’agrément. À une moindre échelle, à l’extérieur de l’enceinte impériale, nombre d’entre eux avaient vu des exemples similaires dans les résidences des érudits et des fonctionnaires chinois. Cependant, ne disposant pas de la formation artistique ou du talent de Ripa, ils avaient simplement relevé les divergences entre le paysagisme chinois et les pratiques européennes, mais ils étaient incapables de saisir précisément la valorisation différente de la nature et de l’art ou d’en dégager le contraste de façon parlante et significative.

5 En 1723, mourut l’empereur Kang Xi. Tirant parti du deuil traditionnel que le nouvel empereur observa pour son père, Ripa invoqua la piété filiale pour lui-même et obtint, à titre exceptionnel, la permission de retourner en Europe. Comme pour son voyage en Extrême-Orient treize ans plus tôt, il embarqua sur un bateau de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Avant de prendre la mer pour l’Asie, il avait passé deux mois à Londres au début de l’année 1708, mais était resté tout ce temps terré dans le bateau sur lequel lui et la délégation papale devaient effectuer la traversée. En effet, à l’époque, James Stuart, le fils de James ii, menaçant d’envahir l’Écosse depuis la France, sa sœur la reine Anne avait ordonné la détention de tous les catholiques trouvés et arrêtés dans la capitale anglaise. L’expérience de Ripa ne pouvait pas être plus différente quand il débarqua de nouveau à Londres en 1724. En dépit de son appréhension persistante en tant que catholique dans un pays protestant, il reçut avec étonnement un accueil chaleureux de la part de la haute société anglaise tout au long de son séjour d’environ un mois. Non seulement son arrivée fut largement rendue publique, mais, par deux fois, il fut l’invité d’honneur du roi George ier qui recherchait sa compagnie et s’entretint longuement avec lui sur diverses questions. En plus des rencontres informelles avec les dirigeants de la Compagnie anglaise des Indes, il fut aussi invité à dîner avec ce qu’il appelait « un groupe de gentlemen anglais qui désiraient avoir un compte rendu de mon long séjour en Chine » (Ripa 1844, p. 34). Parmi les sujets abordés, figurait la population de Canton et de Pékin. Il ne dit pas si la façon très différente de concevoir le jardin en Chine a été soulevée dans la conversation, mais rétrospectivement, il paraît évident qu’il a dû être interrogé à ce sujet par l’un de ses hôtes puisqu’il aurait ensuite vendu ou donné à Richard Boyle, troisième comte de Burlington (1695-1753) une série de ses gravures représentant les jardins et les palaces impériaux de Jehol (Gray 1960).

6 Burlington est principalement connu de nos jours pour avoir soutenu avec enthousiasme l’architecture néo-palladienne. À son époque, cependant, il était également considéré comme un fervent défenseur du naturalisme horticole. Il a fédéré les personnes les plus importantes de son époque, d’Alexandre Pope à Robert Castell, en passant par William Kent (1685-1748), le grand héros de Walpole. En raison de la connaissance intime que Ripa avait des jardins impériaux de Chine et de sa capacité à en parler de façon claire et technique, en raison aussi des trente-six gravures dont il disposait pour illustrer ou étayer son propos, l’entrevue ou les entrevues avec Burlington et d’autres ont nécessairement contribué aux changements qui allaient bientôt apparaître dans la conception des jardins en Angleterre. On a là un exemple tangible de la rencontre fortuite des bonnes personnes au bon moment et au bon endroit pour éclairer l’ensemble de ce procédé remarquable par lequel l’Extrême-Orient s’est trouvé par hasard étroitement lié à la révolution anglaise du jardin. Ripa y joua un rôle très important, car il n’était pas un jésuite comme l’informateur connu de Sir William Chamber, Jean Denis Attiret, et sa description des jardins chinois ne peut par conséquent pas être écartée à l’instar de ces « comptes rendus extrêmement favorables, qui tournent en fait au panégyrique […] dans la bouche des Jésuites […] désireux de prouver que, dans l’Empire céleste, tout était divin, y compris les jardins » (Honour 1990, p. vii).

7 Depuis Horace Walpole, les historiens du jardin anglais ont accusé les Français d’avoir établi un lien direct entre les innovations horticoles apparues en Angleterre au xviiie siècle et la Chine. Bien avant que les Français froissent la fierté anglaise, il avait déjà été question en Angleterre de l’identification entre l’art et la nature dans les jardins chinois. Dans un texte de 1685 sur la conception du jardin, Sir William Temple commençait par relever la spécificité du jardin d’agrément chinois et sa manière d’attirer l’œil. « Chez nous, disait-il, la beauté de la construction et de la plantation réside principalement dans les proportions, les symétries et l’uniformité ; nos allées et nos arbres s’alignent de façon à se répondre, et sont placés à distances égales » (Temple 1968, p. 237). Les Chinois, continuait-il, « méprisent ce procédé et disent qu’un enfant qui sait compter jusqu’à cent peut en faire autant et réaliser à l’infini des allées d’arbres de longueur et de largeur variées » (ibid.). « Mais le point culminant de leur imagination, expliquait-il, se manifeste, dans des formes créées de toutes pièces, dont la beauté frappe d’emblée le regard, tout en étant dépourvues d’un ordre ou d’une disposition facilement identifiables comme tels. Bien que nous n’ayons aucune notion de ce type de beauté, eux possèdent un mot particulier pour l’exprimer et, là où ils la voient et où elle retient leur attention dès le premier coup d’œil, ils disent que le sharawagdi est subtil ou admirable, parmi d’autres manifestations d’émerveillement » (ibid.). Sharawagdi n’est pas un mot chinois en réalité. Le sinologue Michael Sullivan pense qu’il s’agit de « la déformation d’un terme persan » (Sullivan 1990, p. 285) et un Anglais vivant au Japon affirme qu’il « correspond au sorowaji japonais » (Murray 1999, p. 34). Quoi qu’il en soit, il synthétise parfaitement l’amour des Chinois pour le naturalisme horticole et les lecteurs de Temple lui donnèrent rapidement un écho en entonnant ce qu’Arthur Lovejoy appelle « le gospel de l’irrégularité » (Lovejoy 1933, p. 3).

8 En 1709, par exemple, Anthony Ashley Cooper, troisième comte de Shaftesbury, déclara sa passion pour « les choses d’un genre naturel, où ni l’art ni la vanité ou le caprice de l’homme n’a gâté leur ordre authentique en intervenant sur cet état primitif » (Shaftesbury 1964, p. 125). Allant ouvertement contre sa formation initiale au classicisme, il se mit à louer « les rochers d’aspect grossier, les cavernes moussues, les grottes à l’état brut et irrégulières et les cascades accidentées » plutôt que la magnificence formelle des jardins princiers » (ibid.). En 1712, ce fut au tour de Joseph Addison d’exalter la beauté naturelle au détriment de l’artifice. « Les beautés du plus imposant jardin ou palais s’inscrivent dans une étendue limitée, l’imagination en fait immédiatement le tour, et exige autre chose pour être satisfaite. » écrit-il dans The Spectator, « alors que dans les vastes étendues de la nature, le regard se promène librement, et est nourri d’une infinie variété d’images, sans limitation d’aucune sorte » (Addison 1965, p. 549). Alexandre Pope condamnait pareillement, en 1713, « la pratique moderne du jardinage [tournant le dos à] la nature, non seulement dans les différentes façons de tondre les pelouses afin d’obtenir les formes les plus régulières et les plus artificielles qui soient, mais aussi les monstrueuses tentatives allant au-delà des capacités de l’art lui-même » (Pope 1977, p. 148). Suivant les théoriciens amateurs, les professionnels du jardin tels que Batty Langley et Stephen Switzer prirent le train en marche et condamnèrent « cette manière régulière, rigide et étriquée » au profit « d’agencements réellement nobles et grandioses, copiés sur la nature » (Langley 1728, pp. iv et vii). En se détournant de l’art du jardin conforme à la tradition européenne classique qui reposait sur une géométrie et une symétrie imposées de l’extérieur, ils se ralliaient à la notion de Temple du sharawagdi chinois, inspirée de ce que Y. Z. Chang définit comme « la capacité d’impressionner ou de surprendre par une grâce naturelle et désordonnée » (Chang 1930, p. 223) ou ce que Ch’ien Chung-shu dépeint comme « cette absence particulière d’art qui dissimule un art réel dans les jardins chinois » (Ch’ien 1940, p. 376).

9 Ni Shaftesbury, ni Addison ou Pope ne reconnurent explicitement les sources de leur inspiration en matière de jardin. Cependant, ils ont tous laissé assez d’indices. Par exemple, dans ce que dit Addison de la façon dont il a été éclairé par des auteurs « qui nous ont donné un compte rendu de la Chine » où « les habitants se moquaient des plantations de nos Européens, qui ne juraient que par la règle et la ligne » (Addison 1965, p. 552), comment ne pas reconnaître Temple largement lu et admiré à l’époque ? La question est de savoir d’où Temple a tiré ses propres idées. Fervent admirateur de l’Empire du Milieu au xviie siècle, Temple a pu obtenir la plupart de ses informations des missionnaires jésuites. Longtemps au service de Charles ii des Pays-Bas en tant que représentant diplomatique, il a sans doute côtoyé des employés maritimes de la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Néanmoins, il n’existe au xviie siècle aucune description par les Jésuites du paysagisme chinois, qui aurait pu potentiellement ébranlé les modes anciennes et lancer un nouveau style de jardins. De même, aucun des marchands hollandais qui s’étaient rendus dans la ville côtière de Canton ne pouvaient avoir vu le style des jardins d’agrément impériaux qui étaient gigantesques et qui les auraient immédiatement impressionnés et émerveillés. Temple a dû entendre parler des jardins asymétriques d’Extrême-Orient par quelqu’un qui avait vraiment été là-bas, mais qui avait accédé à bien plus que les zones très restreintes réservées au commerce à Canton et qui était assez doué artistiquement pour déceler les différences spécifiques du jardin paysager chinois par opposition à l’Europe. Peut-être ne saura-t-on jamais qui a précisément informé Temple à ce sujet, mais Ripa ressemble de manière frappante à ce personnage anonyme.

10 Bien plus directement que l’insaisissable informateur de Temple, Ripa nous aide à comprendre comment les améliorations pratiquées par Burlington sur les jardins de Chiswick ont ouvert « un nouveau chapitre dans l’histoire du paysagisme anglais » (Charlton 1958, p. 27) et comment elles y sont parvenues simplement en s’éloignant d’un canon classique ou néo-classique austère bien trop flagrant par rapport au style architectural de la nouvelle villa construite à cet endroit vers la même époque. Le grand-père de Burlington, premier comte de la lignée, acheta la propriété de Chiswick en 1682 comme maison de campagne qui avait l’avantage d’être près de Londres. Le troisième comte accéda au titre familial en 1704, alors qu’il était encore mineur. C’est peu avant 1719 qu’il commença à changer ou à améliorer les jardins. Avant cela, il avait déjà beaucoup voyagé entre 1714 et 1715 en France et depuis le nord de l’Italie jusqu’à Rome. Sous l’influence de l’architecte Colin Campbell qui embellit et améliora la résidence londonienne de la famille Burlington (Burlington House), il était déjà tombé amoureux de l’architecture classique. En plus de la traduction par Leoni en 1715 des Quattro Libri (Les Quatre Livres de l’Architecture) de Paladio, il a certainement lu la série d’ouvrages intitulée Vitruvius Britannicus que Campbell commença à publier la même année. Campbell louait sans ambages le plan géométrique des jardins et des plantations de la résidence du Comte de Cholmondley à Cheshire dont il affirmait qu’ils étaient « grandioses et magnifiques » (Campbell 1725, p. 11). Même si ce principe d’organisation symétrique devint en Angleterre synonyme de la France et de l’autocratie du xviiie siècle, la disposition originale comme les premières modifications apportées aux jardins de Chiswick étaient ouvertement conçues selon ledit principe.

11 En tant que résidence de campagne typique du xviie siècle, modelée d’après les villas rurales d’Europe continentale, en particulier d’Italie, la propriété dont Burlington hérita de son grand-père joignait l’utile à l’agréable. La zone réservée à l’agrément se composait de trois parties. D’abord, juste devant la façade nord de la maison se trouvait un parterre de broderies. Ensuite, côté ouest, une pelouse se subdivisait en huit carrés. Enfin, plus loin au nord, au-delà du parterre de broderie et de la pelouse, s’étendait un enclos ceint de murs, divisé en son milieu par une allée bordée d’arbres. Le jardin d’agrément était cerné sur trois côtés par des jardins plantés d’espèces utilitaires. À l’ouest s’étendait un potager en partie délimité par une source qui subissait les marées de la Tamise et qui s’appelait le ruisseau de Bollo. À l’est, se trouvait un verger et au nord un enclos pour chevaux. Même si la partie réservée à l’agrément était petite, la totalité de la propriété de Chiswick portait l’empreinte géométrique d’un jardin formel à cause de la relation iconographique facile à établir entre le parterre de broderie et la pelouse carrée d’une part, et les règles strictes qui présidaient à l’agencement des jardins utilitaires.

12 Commencée après 1707 et achevée vers 1719, la première phase des aménagements apportés au terrain de Burlington se caractérisa par l’extension de la partie réservée à l’agrément sur celle auparavant destinée aux cultures diverses. À l’extrémité nord de l’allée plantée d’arbres qui divisait l’enclos, il dessina trois promenades en rayons ou en patte d’oie qui traversaient toute la surface auparavant réservée au paddock. Tracées au cordeau et bordées d’arbustes et d’arbres soigneusement taillés en topiaires, chacune de ces trois allées débouchait sur une fabrique. Dans la partie réservée jusque-là au potager, il fit construire un canal ou une pièce d’eau rectangulaire ornée aux extrémités nord et sud de monticules de terre réguliers construits avec la glèbe tirée du canal. En conformité avec l’organisation géométrique de la propriété entière, on rectifia aussi le cours du ruisseau de Bollo afin de lui donner une forme rectangulaire. Dans la zone à l’origine réservée au verger, Burlington fit installer un enclos pour biches et construire des fenêtres de verdure à la place du mur qui séparait le verger du jardin clos. Ayant besoin d’espace pour sa nouvelle villa (en fait érigée entre 1727 et 1729), il supprima les huit carrés de pelouse à l’ouest de la vieille demeure familiale, mais dans l’aire ouest dévolue à la nouvelle construction, sur la partie partiellement occupée auparavant par le potager, il fit semer un autre rectangle de pelouse. À l’est de l’espace réservé à la nouvelle villa, où se trouvait le parterre de broderie, il fit construire un salon d’été, et là où se trouvait la palissade, il fit planter des rangées d’arbres mais laissa l’espace divisé en son milieu par une large allée.

13 Quand Burlington opéra de nouveaux changements entre 1727 et 1733, il conserva le principal dispositif d’orientation et d’ancrage de la large promenade conduisant aux trois allées rectilignes en éventail bordées d’arbres et d’arbustes taillés selon l’art des topiaires et il continua à manipuler en parallèle les allées pour diriger l’attention des visiteurs vers les perspectives formelles attendues. Ayant fait l’acquisition d’un terrain sur la rive ouest du ruisseau de Bollo en 1727, il y ajouta de nouvelles allées en rayons qu’il affectionnait tant. Avant que les modifications soient achevées, cependant, il apporta encore quelques petits changements significatifs car différents de l’esthétique jusque-là adoptée, de sorte que le jardin à l’anglaise, rétrospectivement, a peut-être trouvé sa première expression à Chiswick en s’éloignant non seulement de l’esthétique française mais de toute l’Europe continentale. Puisque les historiens du jardin à l’anglaise aiment expliquer le développement du naturalisme horticole britannique en faisant référence au Campanile romain vu par les touristes anglais lors de leur Grand Tour et idéalisé dans les toiles des peintres paysagistes italiens du xviie siècle, il est important de noter que les changements apportés par Burlington et Kent n’avaient pas grand chose à voir avec ce qu’Elizabeth Wheeler Manwaring 1925, p. 13) appelle « un genre particulier de paysage – élaboré, étendu, très diversifié et nourri de références classiques » ou ce que William Mason (1778, pp. 65-66) compare à « des scènes brillantes qui enseignèrent au Lorrain / à embellir ses tableaux de teintes dignes des Hespérides ». Puisque lesdits historiens sont aussi désireux de justifier les métamorphoses fondamentales du paysagisme anglais en référence à la prouesse athlétique et presque mythique de Kent qui, comme Walpole (1987, p. 38) le rappelle de façon mémorable, « a enjambé la clôture et s’est aperçu que la nature entière était un jardin », il faut aussi se souvenir que Burlington a modelé son œuvre architecturale d’après la célèbre villa Capra de Palladio près de Vicence, mais qu’il n’a pas du tout respecté les tentatives de l’architecte italien du xvie siècle pour intégrer les motifs et les lignes des champs agricoles environnants dans le dessin du jardin paysager.

14 La conception du jardin d’agrément de Chiswick a sensiblement changé durant la période où Burlington non seulement se rendit pour la seconde fois en Italie et ramena Kent avec lui, mais aussi rencontra Ripa et fit l’acquisition de la série des trente-six gravures représentant les palais et les jardins impériaux de Jehol. Puisque ce qui était novateur, voire révolutionnaire, dans les améliorations de Burlington ne concernait pas les structures en éventail ni les motifs ornementaux conformes aux jardins traditionnels italiens ou français et ne pouvait donc évidemment pas être facilement rattaché à ce que Burlington et Kent pouvaient avoir vu en Italie, il est facile de comparer leurs modestes innovations avec ce qu’a dit Ripa. Dans ses souvenirs, Ripa distingue clairement la préférence des Chinois pour l’irrégularité dans les dessins des jardins et le penchant européen classique pour la régularité, qu’en tant qu’Italien, il devait bien connaître. Parmi les exemples spécifiques en Chine du recours à l’art pour imiter la nature plutôt que pour la dominer, il mentionnait très clairement la façon dont les palais et jardins impériaux de Jehol comportaient, entre autres, « des labyrinthes et des collines artificielles croisant d’innombrables sentiers et allées, certains rectilignes, d’autres sinueux ; certains dans la plaine et la vallée, d’autres enjambant les ponts et menant au sommet des collines au moyen d’un pavement rustique fait de pierres et de coquillages » (Ripa 1844, p. 62). À Chiswick, Burlington et Kent ne reproduirent pas à la lettre ces éléments, mais dans les modestes modifications qu’ils apportèrent au jardin, tous les changements significatifs s’inspiraient immanquablement de l’irrégularité chinoise par opposition à la régularité de l’ancienne Rome et de la Renaissance italienne.

15 La plus importante promenade menant aux trois allées rectilignes tracées en éventail était certes contrôlée, mais elle déstabilisait subtilement plutôt qu’elle ne renforçait le dessin géométrique global car, plutôt que d’être située devant la villa nouvellement construite qui était ouvertement le nouveau foyer d’attention de toute la propriété, elle fut placée, ou plus exactement laissée, sur le côté est de la nouvelle villa. De même, le ruisseau de Bollo qui avait déjà été difficilement reformaté en une pièce d’eau rectangulaire, ressemblait encore à un canal formel mais on le fit aussi zigzaguer imperceptiblement. Il constitue ainsi la première illustration de toutes les rivières et de tous les lacs ouvertement serpentins qui seraient bientôt considérés comme indispensables dans de nombreuses propriétés anglaises. Enfin, les espaces entre les allées rectilignes en patte d’oie étaient encore paysagés de façon faussement sauvage mais les sentiers qui les traversaient zigzaguaient et ondulaient plutôt que de sillonner en ligne droite comme ils le faisaient généralement en pareil cas. Avec l’émergence de cette nouvelle irrégularité, ce qu’on avait l’habitude de voir ou d’expérimenter en permanence dans les jardins n’était plus parfaitement contrôlé, régulé ou attendu.

16 Quelles que soient les réminiscences d’Italie que les historiens du jardin anglais peuvent déceler aujourd’hui dans des détails tels que les allées en éventail ou les nombreuses structures ornementales censées répondre plus ou moins à un canon classique, le jardin d’agrément de Burlington fut reconnu au xviiie siècle comme novateur et révolutionnaire pour sa seule propension à l’irrégularité orientale au détriment de la régularité occidentale. En admiration, au début des années 1740, devant les changements horticoles de Chiswick, Daniel Defoe (1991, p. 288) remarquait par exemple à quel point la partie centrale d’un des jardins était « plus sobre, mais […] très osée et majestueuse, [et qu’elle] possédait une simplicité agréable à l’œil, à l’instar de sa partie latérale, en direction de la rivière serpentine ».

17 Vers 1750, même Walpole considérait les innovations de Kent selon ce que H. F. Clark (1944, p. 125) qualifie de « vogue pour “l’irrégularité” ». « Pas un seul citoyen n’hésiterait à se mettre en quatre pour torturer son hectare de terrain et y introduire l’irrégularité », écrivait-il dans The World le 8 février 1753, « là où, auparavant, il se serait efforcé de le rendre aussi rigide que sa cravate ». « Kent, l’ami de la nature, poursuivait-il, était le Calvin de cette réforme, mais comme les autres champions de la vérité, après avoir mis en pièces tout ce qui était tromperie et surenchère, avec un zèle digne du fondateur d’une secte, il a poussé sa discipline jusqu’à la déformation de la sainteté ». Réfléchissant au nouveau style de paysage récemment inauguré par Kent, alors que les jardins de Chiswick étaient encore en travaux, Sir Thomas Robinson pointa également du doigt le manque de respect des règles et des lignes. « Une nouvelle tendance vient de naître dans les jardins », notait-il dans une lettre à son beau-père en 1734, « qui a été mise en pratique avec un tel succès dans les jardins intra muros du prince qu’une modification totale des plus imposants jardins du royaume a commencé, d’après les notions de Mr Kent, à savoir de les dessiner et de les concevoir sans niveau ni ligne » (Robinson 1897, pp. 143-44). Grâce à cette méthode, ajoutait-il aussitôt, le jardin paysager « est d’autant plus agréable, une fois terminé, qu’il a, sans qu’il le soit dit, l’apparence de la belle nature, qu’on imaginerait que l’art n’y est pour rien, et qu’il est conforme à ce que font les Chinois qui ne tracent jamais de lignes droites ni ne dessinent de motifs réguliers » (ibid.).

18 Constituant pour Kent un lien avec le paysagisme extrême-oriental, Ripa a apparemment fourni des informations qui n’étaient pas accessibles avant 1724. Peu de temps après les propos de Temple, en 1685, sur les différents styles de jardins chinois, non seulement des théoriciens amateurs comme Shaftesbury, Addison et Pope, mais aussi des paysagistes professionnels tels que Batty Langley s’insurgèrent contre « ce parti pris de régularité et de rigidité hautaine » et défendirent « des dessins réellement grandioses et nobles, inspirés de Dame nature elle-même » (Langley 1728, pp. iv et vii). Dans leur volonté de changement, ils faisaient souvent allusion à Temple comme le fit Switzer en 1718, quand il qualifia son audacieuse proposition novatrice « de vaste jardin paysager pas encore très répandu parmi nous » en faisant référence « à la manière dont jardinent les Chinois qui, comme l’observe un auteur astucieux de notre pays, ridiculisent les Européens pour l’exactitude mathématique et la raideur étriquée qui transparaît dans notre façon de procéder » (Switzer 1718, pp. xi et xxxviii). Ouvert d’esprit sans être extravagant ou fantaisiste, Temple a dû entendre parler des jardins asymétriques de Chine par quelqu’un qui les a vraiment vus et qui était capable de les décrire en professionnel, mais aucun de ceux qui ont relayé ses propos avant 1724 ne semblaient avoir eu accès à cette connaissance de première main. Fasciné par la beauté réputée de l’Arcadie chinoise, Temple est connu pour avoir essayé, avant sa mort en 1699, de faire serpenter au hasard des sentiers et de créer des perspectives tout aussi désordonnées en apparence dans un coin de son jardin (Hussey 1967, p. 21). En dépit de leur rhétorique, en revanche, Langley et Switzer n’allèrent jamais au-delà de variantes formelles. Il est fort possible que Kent, dépourvu de prétentions littéraires, n’ait jamais lu Temple, mais le cas échéant, aurait-il été en mesure de modifier l’art du paysage anglais avec tant d’habileté dans le sens de l’irrégularité chinoise sans en connaître davantage que Langley et Switzer sur la question ? Robinson ne mentionnait pas ouvertement Ripa dans sa lettre de 1734, mais s’il n’avait pas eu vent de la visite de Ripa, aurait-il pu être si sûr que les innovations proposées par Kent ressemblaient à ce que faisaient les Chinois ?

19 Rétrospectivement, ce qui permit à Kent et à d’autres d’embrasser facilement le style de jardin paysager irrégulier est que le naturalisme horticole pratiqué en Chine avait été assimilé à une relecture subtilement iconoclaste du passé classique européen. Robert Castell est l’un de ceux qui en fit davantage que les autres. En 1728, il publia The Villas of the Ancients Illustrated, qui comportait sa traduction commentée de deux lettres de Pline le Jeune sur les villas de Laurentium et Tuscum. La villa toscane de Pline est particulièrement importante. Dans une lettre à Domitius Apollinaris, Pline décrivait deux de ses jardins. On y apprend qu’un espace paysager situé du côté sud de la maison commençait par une terrasse qui partait en pente jusqu’au niveau du sol et se terminait par une parcelle de terre disposée en forme de cirque. Toutes les parties du terrain était subdivisées en une multitude de motifs géométriques et ornées d’arbres à feuilles caduques ou persistantes, alignés et taillés en topiaire. Du côté opposé de la demeure se trouvait ce que Pline (1931, p. 389) appelle « un très vaste hippodrome, entièrement ouvert en son milieu, de sorte que le regard, dès le premier coup d’œil, embrasse l’ensemble du panorama ». Agrémenté de chaque côté de platanes envahis de lierre et alternant avec des buis et des lauriers de couleurs et de formes diverses, l’hippodrome se terminait en un demi-cercle au-delà duquel s’ouvrait un espace divisé en de multiples allées qui se croisaient dans plusieurs directions. « À un endroit, se trouve une petite prairie », écrivait Pline, « à un autre, le buis est planté par groupes et taillé dans une infinité de formes ; parfois en forme de lettres qui reproduisent le nom du propriétaire ou du maître d’œuvre ; tandis qu’ici et là de petits obélisques émergent à intervalles réguliers entre les arbustes fruitiers ; quand, tout à coup, interrompant cette élégante régularité et créant la surprise, surgit une imitation des beautés négligentes de la nature champêtre, entourée d’un parterre de platanes nains » (p. 391).

20 Dans le texte de Pline, on ne sait pas très bien à quoi renvoie le ruris imitatio. L’auteur latin restant évasif, Walpole en 1780 jugea donc bon de négliger cette allusion et de considérer que la totalité de son jardin incarnait ce qui était rejeté par la révolution du paysage anglais. Cependant, intrigué par cette même référence mystérieuse, Castell (1728, p. 116) recycla de façon créative le texte de Pline pour lui faire dire tout autre chose. Selon lui, les premiers paysagistes « ne visaient à rien d’autre qu’à la disposition de leurs plantations » ou « à avoir des parcelles de terre privilégiées, bien irriguées, produisant à tour de rôles toutes sortes de plantes et d’arbres, agréables à la vue, à l’odorat ou au goût, et rafraîchies soit par l’ombre, soit par l’eau ». Ensuite, ils inventèrent une « manière de disposer les parterres et les plantation en respectant la règle et la ligne » (ibid.). Finalement, « d’après ce que nous connaissons de la manière figée de créer en Chine, il semblerait que des deux premières façons de faire soit née une troisième, dont la beauté consistait en une imitation fidèle de la nature ; où, bien que les différentes parties soient disposées avec le plus grand art, l’irrégularité soit préservée ; de sorte que leur technique ne peut pas être accusée de confusion ingénieuse, puisqu’elle ne révèle pas le talent qui consiste à utiliser des rochers, des cascades et des arbres en leur laissant leurs formes naturelles » (ibid.).

21 Guidé par ses informations sur la Chine, Castell était donc capable de décrypter les principes d’ordonnancement du jardin de Pline. « Dans la disposition du jardin de Pline, disait-il, le paysagiste montre qu’il n’était pas sans connaître ces différentes options et l’ensemble semble être un mélange des trois » (Castell 1728, p. 117). Premièrement, le pré correspondait à l’endroit où « la nature apparaît dans sa robe la plus sobre et la plus simple, conformément à ce dont les premiers paysagistes se contentaient aux alentours des villas, dans la mesure où le sol était naturellement beau » (ibid.). Ensuite, les allées tracées géométriquement et symétriquement ainsi que les plantes taillées en topiaire indiquaient qu’il s’agissait « de jardins d’une grande régularité formelle » (ibid.). Enfin, l’imitation de la nature champêtre a évincé « la troisième manière, où, sous les dehors d’une belle campagne, collines, rochers, cascades, petits cours d’eau, bois, fabriques, etc., étaient disposés dans un désordre plaisant, fait pour séduire le regard quel que soit le point de vue, comme c’est le cas de nombreux beaux paysages, cela tout en permettant d’éprouver le plaisir que l’on retire des jardins les plus réguliers possibles » (ibid.). Faisant plus que traduire ou paraphraser Pline, Castell parvint à rendre clair et pertinent le texte original ambigu et apparemment insignifiant, et à le mettre en relation avec la réforme du paysage alors envisagée et appliquée par Burlington et Kent à Chiswik.

22 Que Pline ait défendu ou non l’irrégularité horticole, la manière dont Castell se sert de Ripa lui a permis de donner l’impression que le concept remontait à une très ancienne tradition occidentale. Les innovations horticoles pratiquées à Chiswick pouvaient dès lors être rattachées à ce que Pline avait fait dans sa villa toscane. Il était ainsi possible pour John D. Hunt (1987, p. 26) d’avancer que « les aménagements effectués par Kent sur le jardin […] dérivaient de la tradition classique des jardins, diffusée et autorisée en Italie à l’époque moderne ». Puisqu’on considérait que, dans l’antiquité, il n’existait pas de distinctions, pour ce qui concernait le jardin paysager, entre l’Extrême-Orient et l’Occident, il est également facile et acceptable pour Rudolf Wittkower (1969, p. 25) de soutenir qu’il a souvent remarqué que la « contradiction entre l’obsession de Burlington pour les valeurs classiques dans le domaine de l’architecture et la liberté que lui, mais aussi ses associés, ses amis, et par-dessus tous William Kent, prônaient pour l’agencement des jardins » est plus apparente que réelle. Une telle équation entre la Chine et l’Europe peut sembler difficile à comprendre de nos jours, mais au début du xviiie siècle l’Empire du Milieu ne faisait pas seulement l’admiration de l’Angleterre et de l’Europe qui y voyaient « l’endroit du monde le mieux gouverné » (Lach et van Kley 1993, p. 1905 ; il était aussi considéré selon les théories politiques antiques de l’Europe classique comme la réalisation de la république utopique de Platon ou comme « un excellent exemple concret des vertus envisagées comme inhérentes à la philosophie naturelle et à la moralité profane » (Lach 1942, p. 216). La propagande concertée des Jésuites tout au long du xviie siècle a largement contribué à l’identification fascinante mais largement erronée entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Ce qu’ont fait Burlington, Kent et Castell ressemblait beaucoup à ce qu’ont fait les Jésuites. Cependant, il existait en même temps une différence subtile mais significative.

23 Les missionnaires de la Société de Jésus sont entrés pour la première fois en Chine à la fin du xvie siècle. Avant de parvenir à destination, ils avaient déjà compris qu’ils ne pourraient imposer leur foi par la force sur les habitants comme l’avaient fait les missionnaires européens envoyés en Afrique, en Amérique, et dans certaines parties d’Asie et comme les puissants navires de guerre occidentaux le firent en envoyant leurs troupes répandre la foi chrétienne dans l’Empire du Milieu au xixe et au début du xxe siècles. Fervent admirateur de la Chine mais néanmoins engagé dans la conquête religieuse, Matteo Ricci choisit consciemment d’adapter le message de l’Évangile au contexte chinois, espérant ainsi gagner l’acceptation et la légitimité grâce à une alliance subtile et hautement sélective avec les classiques chinois. En raison de sa politique d’adaptation plutôt que de confrontation, la mission jésuite en Chine représentait en réalité ce que Wolfgang Reinhard (1977, p. 241) appelle « une des rares alternatives sérieuses à l’expansion ethno-centrée d’habitude brutale des Européens à travers le monde ». Grâce à son étude poussée de la langue et des grands textes chinois, Ricci a en fait agi conformément à ce que le pape Jean-Paul ii (1982) appelait « un véritable “pont” entre les civilisations européenne et chinoise ». En dépit de son extraordinaire et véritable ouverture d’esprit, Ricci, cependant, ne fut jamais séduit par les fondements cosmiques et métaphysiques du confucianisme et du néo-confucianisme. L’idée maîtresse avec laquelle il lutta et qui se situe au cœur du paysagisme chinois comme de la philosophie chinoise était le « tian-ren-he-yi », c’est-à-dire l’union de l’homme avec le paradis ou la nature.

24 Ce contre quoi Ricci s’insurgeait est ce que Wing-Tsit Chan (1963, p. 3) décrit comme la marque d’humanisme propre à la Chine, « non pas l’humanisme qui nie ou sous-estime un pouvoir suprême, mais celui qui professe l’union de l’homme et du Ciel ». Depuis au moins la dynastie Zhou autour du xiie siècle avant j.-c., les références au « Ciel[1] [1] Book of Odes, Ode n° 260, « The Teeming Multitude »,...
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 » à « l’autorité du Seigneur suprême[2] [2] Book of History, « Prince Shih », dans Chan (1963, pp.  6-7). ...
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 » abondaient déjà dans les textes historiques et poétiques chinois. Plutôt que n’importe quelle force ou être anthropomorphique séparé du monde mais qui aurait le pouvoir et le désir d’intervenir sur tout ce qui le compose, la notion de divinité dans les textes classiques chinois n’est rien de plus que ce que Chan (1963, p. 3) qualifie de « loi morale centrée sur la notion de soi » avec laquelle l’humanité est inexorablement liée, puisqu’elle en est l’incarnation réelle ou potentielle. Enrichissant leur réinterprétation de la tradition confucianiste en lui adjoignant des idées venues du taoïsme et du bouddhisme, des philosophes chinois du xiie siècle tels que Zhu Xi ont renforcé davantage l’ambiguïté potentielle de la distinction et de l’identité entre divinité et humanité, en prétendant que l’univers « qui, bien qu’il ne soit créé ni régi par aucune divinité personnelle » comme le remarque Joseph Needham (1954, p. 412), « était entièrement réel, et possédait la faculté de manifester les plus hautes valeurs humaines […] quand des êtres d’un niveau d’intégration suffisamment élevé pour permettre leur apparition, avaient accédé à l’existence ». Les néo-confucianistes peuvent utiliser des termes tels que « tai ji » (le grand Tout), « li » (principe) et « chi » (la force matérielle), mais la substance de leurs idées renvoie à l’ancienne correspondance de l’homme et de Dieu.

25 Plutôt que de nier le fait que l’idée de divinité pouvait se trouver dans les textes classiques chinois parce qu’elle n’était pas conceptualisée sous la forme d’un Dieu chrétien, Ricci voulut prouver qu’elle ne se trouvait non seulement là mais qu’elle pouvait très bien être considérée dans la pensée européenne. « De toutes les sectes païennes connues en Europe », comme il l’expliquait à son auditoire européen, « je ne connais aucun peuple qui ait commis aussi peu d’erreur dans les premiers temps de sa civilisation que les Chinois » (Ricci 1953, p. 93). « Depuis le début de leur histoire, disait-il, il est attesté dans leurs écrits qu’ils reconnaissaient et vénéraient un être suprême qu’ils appelaient le roi du Ciel, ou qu’ils désignaient par un autre nom indiquant qu’il régnait au ciel comme sur terre » (ibid.). Abondant dans le sens de Ricci et de sa lecture des impulsions monothéistes des premiers classiques chinois, James Legge, sans doute le plus grand spécialiste protestant anglais du xixe des pensées religieuse et philosophique chinoises, allait jusqu’à avancer que « le Ti (le Seigneur) et le Shang-ti (le Seigneur du Ciel) des classiques chinois correspond à Dieu – notre Dieu – le vrai Dieu » (Legge 1877, p. 3). Ricci, cependant, ne fut jamais aussi optimiste que Legge en ce qui concerne l’identité, voire la similarité entre la divinité chinoise et le dieu chrétien. « D’un commun accord, nous avons jugé préférable, dans ce livre » comme le disait Ricci en présentant à son supérieur ecclésiastique la stratégie rhétorique de son texte évangélique en chinois, « plutôt que de nous opposer à ce qu’ils disent, de le tourner de telle façon que cela paraît compatible avec l’idée de Dieu, de sorte que nous avons moins l’air de suivre les idées chinoises que d’interpréter leurs auteurs de façon à ce que, eux, suivent les nôtres[3] [3] Matteo Ricci, « 1604, Letter to the General of the Jesuits »,...
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 ».

26 En interprétant ou en déformant le concept chinois de la divinité pour le rendre compatible avec celui de la déité européenne, les Jésuites étaient capables de combattre la philosophie et la religion chinoises en donnant l’impression de les défendre. En interprétant ou en déformant la théorie du paysage de Pline et d’autres écrivains antiques pour la rendre compatible avec ce que Ripa a dû leur dire des jardins d’agrément impériaux en Chine, Burlington, Kent et Castell étaient pareillement capables de saboter la tradition classique des jardins européens en donnant l’impression de la renforcer. Pour Burlington, Kent et Castell, comme pour Ricci et ses confrères jésuites, il était peut-être inévitable de présenter d’abord comme ancien ce qui était nouveau, de sorte que ce qui pouvait paraître étrange et par conséquent potentiellement inacceptable puisse passer pour quelque chose de familier, donc de parfaitement acceptable ; mais tôt ou tard ce qui était vieux devait être reconceptualisé en fonction de ce qui était nouveau afin qu’un véritable changement puisse intervenir. Cette seconde étape capitale a bien eu lieu dans l’art du jardin, qui a connu une véritable révolution, mais ne s’est pas produite dans l’évangélisation jésuite en Chine.

27 Depuis Walpole, les historiens du jardin anglais ont nié l’influence sans doute décisive que les conceptions du jardin chinois ont eu sur la transformation du jardin d’agrément anglais. Or, même avant la fin du xviiie siècle et avant la mort de Walpole, il existait déjà des témoignages anglais de première main prouvant que les Anglais copiaient les Chinois. Alors qu’il évoque son expérience comme premier envoyé diplomatique anglais à la Cour impériale chinoise en 1793-94, Lord Macartney (1963, p. 95) raconte l’agréable surprise qu’il a eue devant « l’aspect champêtre du paysage chinois » qu’il avait vu dans les jardins près de Pékin et à Jehol et qu’il ne croyait pas possible hors de l’Angleterre. Se souvenant de la très vive controverse au sujet de l’expression employée en France pour désigner le nouveau jardin anglais, il prit part à la polémique en affirmant que si M. Brown ou M. Hamilton avait accès à la Chine, il « jurerait qu’ils auraient puisé leurs meilleures idées dans les sources inépuisables auxquelles [lui-même venait juste de] goûter » (p. 126). Il est possible que Brown et Hamilton n’aient pas directement emprunté leurs idées à l’Extrême-Orient, mais qu’en est-il des autres ? Pour son ambassade, Macartney avait obtenu deux interprètes chinois qui venaient de la fondation de Ripa. S’il avait su ce que Ripa a dû dire à Burlington, Kent, Castell, etc., sur les jardins impériaux dans la capitale chinoise et ses alentours, qu’aurait-il pensé de la revendication nationaliste de Walpole et d’autres concernant l’originalité et le caractère unique des nouveaux jardins anglais ?

28 (Traduit de l’anglais par Nicole G. Albert.)

Bibliographie

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Notes

[ *] Yu Liu : Professeur d’anglais au Niagara County Community College (New York). Auteur du volume Poetics and Politics : The Revolutions of Wordsworth (1999), il a également publié des essais dans plusieurs revues savantes américaines.Retour

[ 1] Book of Odes, Ode n° 260, « The Teeming Multitude », dans Chan (1963, p. 5).Retour

[ 2] Book of History, « Prince Shih », dans Chan (1963, pp. 6-7).Retour

[ 3] Matteo Ricci, « 1604, Letter to the General of the Jesuits », conservée à la Bibliothèque Casanatense de Rome, ms. n° 2136, citée dans Gernet (1982).Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Yu Liu « Le séjour de Matteo Ripa à Londres (1724) », Diogène 2/2007 (n° 218), p. 97-115.
URL :
www.cairn.info/revue-diogene-2007-2-page-97.htm.
DOI : 10.3917/dio.218.0097.