Diogène 2007/3
Diogène
2007/3 (n° 219)
148 pages
Editeur
I.S.B.N. 2130563358
DOI 10.3917/dio.219.0058
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Dossier : Universalisme scientifique et diversité culturelle

Vous consultezUniversalisme de la science économique et diversité culturelle

AuteurAlain Bienaymé[*] [*] Alain Bienaymé : né en 1934, professeur à l’université...
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du même auteur

(Université Paris ix-Dauphine.)

1 « Ce qu’on sait souffre de ce qu’on ne sait pas. » Cette réflexion de Madame Aurore Dupin, la future George Sand, illustre entre autres les limites que l’ignorance des traits culturels propres à toute société impose à nos connaissances économiques. La diversité des cultures commande à l’économiste de respecter un principe de modestie quand il entend préciser le degré d’universalisme de la science économique. Nous procéderons en deux temps.

2 Tout d’abord en nous interrogeant sur l’ambition d’une certaine science économique à atteindre des vérités universelles.

3 Ensuite en explorant les modalités de participation de la science économique contemporaine à un universalisme renouvelé.

I - L’ambition universaliste de l’économie

4 La science économique dominante du xixe siècle et nombre d’économistes contemporains expriment au moins implicitement une aspiration à l’universalisme. Fille du « Siècle des Lumières » et de la philosophie politique et sociale, l’économie amorça son émancipation avec Adam Smith. Ce professeur de philosophie morale publia, dix-sept ans après sa Théorie des sentiments moraux, la Richesse des nations. Ce livre fondateur de la science économique récuse les enseignements de Machiavel et de Hobbes et montre de quelle façon les peuples peuvent normalement améliorer leur niveau de vie matériel : par la division du travail et par le libre-échange. Par la suite, l’économie consolida son statut de discipline à part entière avec Ricardo, Malthus et J.-B. Say, quelques décennies avant que Tocqueville, Max Weber et Lévy Bruhl ne fondent à leur tour la sociologie. Le statut scientifique de l’économie s’affirme avec Cournot dans les années 1830, puis avec Walras et l’école néo-classique de la fin du xixe siècle. Ces auteurs découvrent la fécondité d’un outil mathématique qui semblait adapté à la fois aux techniques rudimentaires de production de l’époque et à la psychologie du consommateur. Les fonctions dérivables et continues se prêtent en effet au calcul économique marginal qui se reflète dans la décroissance des rendements du travail et la saturation croissante des besoins individuels relative à un bien donné. Et le calcul marginal s’avère irremplaçable pour déterminer avec précision des solutions d’équilibre uniques et satisfaisantes pour les individus lorsqu’ils se rencontrent sur un marché en vue d’échanger leurs marchandises.

5 Le raisonnement économique vise à expliquer le comportement des hommes sous contrainte de rareté des ressources. Il privilégie le critère de l’utilité individuelle. Il s’appuie sur une conception instrumentale de la rationalité d’après laquelle chaque individu supposé doué de raison, et supposé de ce fait purement rationnel, cherche en toute circonstance à optimiser sa situation, c’est-à-dire à maximiser le rapport entre les satisfactions éprouvées et les sacrifices subis dans l’accomplissement de ses choix. Il considère comme naturel que tout être humain soumis à la contrainte de rareté se conduise en gestionnaire avisé de ses ressources tout en étant parfaitement indifférent au bien-être comme aux souffrances d’autrui.

6 La science économique illustre sa prétention à l’universalité à travers les titres de ses ouvrages fondateurs : La richesse des nations (Smith), Principes de la théorie des richesses (Cournot), Le Capital (Marx), Traité d’économie pure (Walras), Théorie du Développement économique (Schumpeter), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (Keynes)… De nos jours, l’éclat incomparable du modèle néo-classique conduit encore nombre d’économistes à vanter la tradition de l’économie pure pour ses incontestables mérites logiques. Ils affirment que l’économiste doit avoir pour seul but de rechercher au plus haut degré d’abstraction les lois générales de l’échange et de la production, ce indépendamment de toute application à des cas concrets : il faut, selon eux, laisser les applications concrètes aux « ingénieurs » de la spécialité, à l’instar des techniciens qui construisent des barrages hydroélectriques en s’appuyant sur les lois de la physique des sols et des matériaux qu’il n’ont pas directement inventées (Dréan 2006). Le rôle hypertrophique attribué au raisonnement purement logique mené sur des problèmes dont toutes les données sont supposées connues du décideur a beaucoup contribué à l’impérialisme de la science économique (Woo 1984). Et la vision d’une société considérée à travers le prisme de la concurrence pure et parfaite perpétue l’éclat du modèle dominateur, un peu comme le Parthénon domine la ville d’Athènes : une concurrence pure et parfaite dans laquelle les individus procédant à des échanges librement consentis useraient pleinement de leur liberté de choix, sans que les prix ne soient faussés par l’intervention arbitraire d’un pouvoir quelconque, qu’il s’agisse du pouvoir de monopole des grandes entreprises ou des décrets de l’État (Bienaymé 1998).

7 Ce type de modèle se fonde sur un ensemble d’hypothèses parfaitement irréalistes. Il a cependant prouvé son utilité et sa résilience. Il sert en effet d’étalon de référence par rapport auquel certaines des propriétés de l’économie réelle se déduisent des imperfections des marchés. Celles qui sont liées au pouvoir de monopole et aux asymétries d’information des agents économiques.

8 L’ambition universelle ainsi affirmée confine à l’impérialisme lorsque l’analyse économique, le mode de raisonnement qu’elle incarne prétendent éclairer de manière déterminante certains de nos choix qui ne sont ni seulement, ni principalement d’ordre économique. Je pense ici à ce courant que l’on qualifiera d’économiciste typique de l’école néo-néo-classique que lança Gary Becker de l’école de Chicago il y a une soixantaine d’années. Ce courant s’est d’abord intéressé aux comportements en matière de choix éducatifs dans le droit fil de la théorie du capital humain. Mais, de fil en aiguille, il traite aussi des choix concernant notre appartenance religieuse, ou la recherche d’un deuxième conjoint par un veuf ou un divorcé, ou encore les comportements des criminels qui hésitent à commettre leur forfait et supputent le risque d’être surpris, traduits en justice et condamnés. En ces domaines qui relèvent essentiellement de la sociologie, l’économiste applique sans complexe les principes du calcul économique rationnel avec la plus grande vigueur et les « résultats » de ces travaux sont parfois récompensés d’un prix prestigieux comme le prix John Bates Clark qui distingue les économistes américains de moins de quarante ans. Que la recherche d’un optimum en quelque domaine que ce soit n’inspire-t-elle pas à cette école de pensée !

9 Il serait toutefois injuste de limiter la science économique à cette conception fort épurée de nos actions et de la confiner dans la sphère étroite de la logique formelle et la recherche de lois présumées « générales » (Bienaymé 2006).

10 Bien des lois que l’on présente comme telles ne le sont qu’au prix d’hypothèses trop rarement explicitées. Citons deux exemples. La fameuse loi de l’offre et de la demande indique que les quantités offertes d’un bien augmentent et les quantités demandées diminuent quand son prix augmente. Mais ceci n’est vrai que sous certaines conditions concernant les prévisions des échangistes et la configuration du marché. De même, la fameuse loi des débouchés selon laquelle pour Jean-Baptiste Say l’offre d’un produit crée sa demande est valide dans un contexte de pénurie extrême ou pour désigner le cercle vertueux de croissance qui emporte certains secteurs d’activité dont les produits sont fortement innovateurs.

11 C’est pourquoi il paraît utile de signaler les acquis récents de la pensée économique contemporaine qui paraissent délibérément plus ouverts à la diversité des contextes culturels dans lesquels les agents économiques tiennent leurs rôles. Ce qui constitue l’objet de notre deuxième point.

II - Le potentiel universaliste de l’économie

12 De quelle manière la science économique contemporaine peut-elle mieux contribuer à un universalisme renouvelé en tenant compte de la diversité des cultures que la mondialisation rend plus patente ?

13 Une question préalable se pose à propos de ce mot aujourd’hui si galvaudé qu’est le mot « culture ». Il recouvre des réalités hétérogènes. Ses diverses acceptions s’étirent des coutumes de la vie quotidienne la plus prosaïque jusqu’à la familiarité qu’une élite restreinte entretient avec les conquêtes les plus avancées de l’esprit humain. Elles n’ont pas le même impact sur l’action économique. Ainsi les pratiques agricoles ancestrales qui ont fait leurs preuves peuvent trouver au moins en partie une explication rationnelle. Henri Mendras montra naguère pourquoi les paysans français furent si lents à adopter telle technique nouvelle dont les promoteurs vantaient l’efficacité pour la production du maïs. Dans cet arc-en-ciel, les croyances collectives porteuses de tabous et d’interdits limitent la liberté de choix des agents économiques. Ces croyances naturellement étrangères à la logique économique affectent les performances productives de la société ; mais ceci peut-être considéré comme le prix à payer pour préserver d’autres valeurs. La polysémie du mot culture dont on se sert dans le langage courant ne devrait pas empêcher les économistes et leurs confrères des autres sciences sociales de s’accorder sur des sens plus circonscrits pour entreprendre des recherches en commun.

14 Les économistes éprouvèrent leurs premiers doutes quant à l’universalité des préceptes tirés de leur discipline dans les années 1950-1960. L’évidence s’imposa alors que les concepts clés, les fonctions reliant les principales grandeurs correspondantes et les modèles associant ces fonctions étaient inopérants quand on s’efforçait de les plaquer sur les réalités du sous-développement (Austruy 1965). Citons par exemple les concepts d’épargne, de chômage déguisé, la fonction liant l’offre de travail au taux de salaire ou le multiplicateur d’investissement, ou encore les leviers « habituels » de la politique économique. Ce constat présida à la naissance d’une sous-discipline baptisée « économie du développement », où s’illustrèrent notamment François Perroux, Arthur Lewis, Albert Hirschman. Mais cette époque n’était pas encore suffisamment mûre pour que la science économique appréhende la diversité interne de l’entité que Sauvy dénomma le Tiers Monde.

15 Par la suite, la réflexion des économistes s’est portée sur le rôle des connaissances dans la croissance des nations pour en souligner l’importance. Certes, il y a bien l’idée que la science dissipe l’obscurantisme et que le progrès des connaissances est porteur d’améliorations dans la vie de tous les jours pour tous. Mais le temps d’apprentissage des individus reste une constante relative de sorte que le progrès des connaissances de l’humanité ne va pas sans rendre chacun de nous plus ignorant.

16 Et la question de la diversité culturelle n’est pas étrangère à la crise que connaît aujourd’hui le rapport de la société à la science (Beck 2001). La science du xixe siècle produisait des certitudes et nourrissait l’espoir d’un monde systématiquement meilleur. La science d’aujourd’hui et les technologies qu’elle engendre progressent par le doute, provoquent des controverses, entretiennent l’incertitude du présent et du futur : des maladies inconnues se propagent, les risques que font peser les ogm ne sont pas bien cernés, le productivisme des sociétés industrialisées entraîne avec les concentrations de populations des désordres climatiques. L’acceptabilité sociale des innovations technologiques varie selon les époques et les pays.

17 En outre, le progrès des connaissances est loin d’être uniforme. Le point de vue des économistes sur le rôle des connaissances distingue les conquêtes fondamentales de la science, qui sont considérées comme des biens collectifs planétaires, des applications techniques tirées par la r&d qui sont au contraire appropriables privativement par le dépôt de brevets. La table de multiplication de Pythagore ou le principe du pompage optique servent ou appartiennent en théorie à tout le monde. En revanche, les normes comptables internationales ne font pas l’unanimité des sociétés et les innombrables usages des lasers font l’objet d’une protection temporaire au profit de leurs inventeurs. Mais cette distinction pourrait être remise en question à son tour dans Les domaines de l’atome, de la biochimie ou des technologies de la communication et de l’information, tant les enjeux militaires et économiques de certaines recherches coûteuses et risquées sont considérables. De plus, la théorie qui assimile la science fondamentale à la production de bien collectifs planétaires est une vue de l’esprit pour beaucoup de pays dont la population ne dispose pas des personnels formés pour en assimiler les découvertes. Certains pays du Sud, notamment en Asie, ont bien compris l’intérêt de développer massivement leurs activités de r&d.

18 Mais c’est le cœur même de l’analyse économique contemporaine qui doit retenir l’attention en ce qu’il témoigne d’une plus grande ouverture à la psychologie des acteurs, aux contextes dans lesquels ils décident et agissent pour survivre, pour nourrir leur famille, pour améliorer leur sort, pour se protéger des risques de la vie et pour s’enrichir. Les vieux postulats qui fondent le modèle néo-classique sont relativisés, voire remis en cause et parfois récusés. Ceci sur deux plans : celui de la psychologie prêtée aux individus et celui de la nature collective, et pour tout dire de la dimension politique, de l’activité économique.

19 En premier lieu, s’agissant de psychologie, on doit rappeler la critique de la rationalité substantielle à laquelle Herbert Simon a dédié son œuvre pour proposer de travailler sur des hypothèses de rationalité limitée et de rationalité procédurale. On raisonnait par tradition sur le postulat d’après lequel le décideur parfaitement informé opte sans hésiter pour le choix dont le contenu lui apporte le plus de satisfactions. Simon considère que la rationalité individuelle est limitée à la fois par les lacunes de notre information et par le trop plein d’informations difficiles à interpréter. Il considère d’autre part que nos décisions, notamment de production, se prennent à l’intérieur de groupes, dans des organisations collectives : villages, syndicats, administrations, entreprises managériales, entreprises patrimoniales et familiales, au terme de procédures variant avec la culture propre à ces organisations.

20 Dans le prolongement de cette percée, les travaux de psychologie économique se sont multipliés sur une base expérimentale pour montrer la diversité des comportements vis-à-vis du risque, de l’incertitude, de la recherche d’informations, de la taille des enjeux, de la fréquence des types de décisions (Kahneman 2003). Faut-il rappeler ici l’importance de l’œuvre d’Amartya Sen – prix Nobel d’économie 1998 – concernant la morale en économie, l’attention que les décideurs portent aux conséquences secondes et indirectes de leurs choix sur le bien-être d’autrui ? Ou encore l’intérêt de l’innovation du micro-crédit lancée par Mohammed Yunus, professeur d’économétrie de Chittagong et prix Nobel de la paix 2006 ? Plus généralement, le concept de libertés réelles qui est associé au développement implique que l’économiste tienne compte des freins culturels qui entravent l’accès à ces libertés (Sen 2000).

21 Bref, la science économique contemporaine troque de plus en plus souvent une étroite notion de rationalité contre une notion plus riche d’intelligibilité qui rappelle le mode de raisonnement d’Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (Boudon 2005). Ce progrès nous prépare à mieux comprendre des comportements surprenants pour un Français habitué à la logique cartésienne, un Européen nourri par la philosophie des Lumières. Il devrait inspirer plus de prudence aux économistes qui, rassurés par la précision des équations économétriques et l’apparente uniformité des grilles de lecture de la comptabilité, s’aventurent dans des préconisations hasardeuses, par exemple dans le domaine du travail, de l’emploi et de l’assistance aux chômeurs.

22 En second lieu, le postulat d’économie pure ne doit pas être pris au pied de la lettre. Il doit être enseigné et compris comme un procédé permettant, à l’image de la lutte entre les Horaces et les Curiaces, de diviser les difficultés. La généralité recherchée par le théoricien pur a son prix : elle écarte les manifestations de pouvoir. L’économie internationale de Ricardo et de Heckscher, Ohlin et Samuelson a longtemps décrit un monde binaire opposant la Nation à un reste du Monde indifférencié, un monde sans État, un monde d’individus échangistes sans entreprises ni substance politique. Dans le sillage du modèle néo-classique, le xxe siècle abandonna les termes d’économie politique pour adopter le titre de science économique, ce au moment même où, paradoxalement, Keynes encourageait l’État par son propre modèle à intervenir dans les mécanismes économiques afin de relancer l’activité et résorber le chômage.

23 Parler d’économie politique semble relever de l’oxymore dans la mesure où l’économique raisonne sur des critères d’utilité, tandis que l’essence du politique porte sur la distinction du Soi et des Autres, de l’ami et de l’ennemi et concerne le couple que forment le pouvoir et la solidarité collective au sein de frontières territoriales délimitées (Bienaymé 2006).

24 Cependant le domaine d’intersection entre l’économique et le politique est d’autant plus considérable que les sociétés riches qui n’ont cessé d’appartenir à la catégorie des économies de marché sont devenues des sociétés de redistribution des richesses produites par une fraction minoritaire de leurs peuples. Au xviiie siècle, 80% de la population au moins était obligée de travailler pour survivre à la misère ; aujourd’hui seulement 30% de la population française produit le pib qui est redistribué aux inactifs jeunes et retraités, aux chômeurs et assistés et aux fonctionnaires dont l’activité ne participe pas directement à la production marchande. On sait que le financement de la protection sociale (30% du pib en France) et de l’enseignement supérieur pose des problèmes qui, même chez les anciens membres de l’ue supposés aisément comparables, reçoivent des solutions politiques différentes qui sont le produit et le reflet d’histoires et de cultures différentes. Dans cette affaire, le rôle de l’économiste consulté sur les réformes à entreprendre est d’identifier les gagnants et les perdants et de rechercher les moyens de dédommager les seconds sans compromettre l’esprit d’une réforme jugée indispensable par le pouvoir politique légitime. Chaque grande culture défend ses propres conceptions en matière de justice sociale sur la base des solidarités qu’elle considère comme vitales pour son identité.

25 L’humanité aujourd’hui confrontée à un péril majeur dans le domaine de ses rapports à la nature doit inventer les stratégies et les instruments d’un développement durable. La question est d’autant plus cruciale que les pays émergents et très peuplés s’industrialisent en imitant le modèle productiviste et prédateur qui a prévalu en Occident, tandis que les pays laissés pour compte aspirent eux aussi légitimement à réduire leur retard économique. De nouveaux Malthus prédisent qu’au lieu d’atteindre 9 milliards, la population mondiale qui pourrait survivre aux dangers de toutes sortes en 2050 ne serait que de 2 milliards. Ce type de problèmes laisse désarmée la théorie économique habituelle. Mais rien n’interdit de réfléchir avec d’autres disciplines à la manière de mieux pondérer les intérêts des générations présentes et futures, de rechercher avec les populations locales les meilleurs moyens de ménager telle ressource essentielle à leur consommation.

26 Ceci oblige à réviser le mode opératoire de l’analyse économique. D’abord en reconnaissant que : « Au contraire de la démarche économique classique le développement durable suppose de partir d’une perception non idéalisée de la réalité, dans laquelle les agents ont une rationalité limitée et les structures sociales ne sont pas parfaitement efficientes » (Piau 2007). La connaissance commune nécessaire à une convergence des perceptions du monde et des enjeux du développement durable fait aujourd’hui défaut. La théorie économique traditionnelle et trop socio-centrique idéalise trop le monde pour offrir le socle commun d’une connaissance partagée. En ce sens elle n’est pas assez universelle. En outre, si les facteurs culturels qui guident les individus dans leurs décisions sont enfouis en eux et difficiles à modifier, les référents culturels propres à une génération ne sont pas des invariants : la réhabilitation d’une ancienne terre agricole coûteuse d’un point de vue économique a au contraire de la valeur au regard du maintien d’un écosystème viable pour les générations futures. On ne vit pas dans un « monde unique » gouverné par la rationalité et l’homogénéité des préférences culturelles. Et l’on ne connaît rien des préférences des générations futures.

27 Pour sa part, la dose de rationalité économique que l’on peut prêter aux personnes les plus démunies est controversée. Pour certains experts, les pauvres des pays en développement s’investissent peu dans la production et consacrent une part insuffisante de leurs maigres ressources à se nourrir sainement pour mieux se distraire et s’étourdir. En réalité, la pauvreté annihile le sens du futur, comme l’observa George Orwell à propos des bas-fonds de Londres et de Paris. La rationalité prête plus facilement son concours à ceux qui jouissent de conditions de vie décentes. Les modes de survie au jour le jour comptent à cet égard plus que la diversité des cultures du monde.

28 En conclusion, la rationalité économique logico-formelle offre une représentation du monde incompatible avec la diversité des cultures. L’idéal kantien de maximisation du bien-être social est simplificateur en ce qu’il reflète un socio-centrisme aujourd’hui incompatible notamment avec la perception universelle de la nécessité du développement durable.

29 Toutefois, dans l’effort à accomplir pour que la science économique participe plus efficacement à un universalisme renouvelé, deux précautions doivent être respectées et mettent autant de bémols à ce que nous avons tenté de démontrer.

30 Le modèle néo-classique d’économie pure relève de ces modes de pensée systématique, caricaturaux, outranciers qui ont l’incomparable avantage de soulever de nombreux points de discussion et d’éclairer par là même les « imperfections » du monde réel. Il va sans dire que ces imperfections ne comportent pas de jugement de valeur. Certaines de ces imperfections ne se rapportent qu’au modèle de référence. Un modèle dont la valeur heuristique reste certes encore aujourd’hui sans rival. Mais d’autres « imperfections » relèvent dans notre monde si divers tel qu’il est d’un « problème social, voire de civilisation et non d’un état purement économique imparfait à rapprocher de l’optimum en usant des saines disciplines de la concurrence » (Boiteux 2002).

31 Le monde est riche de sa diversité culturelle comme de sa bio-diversité aujourd’hui menacée. La mondialisation a l’avantage de sensibiliser les opinions à cette richesse. Mais il ne faut pas non plus en faire un absolu. Il nous faut penser à la fois les différences et l’unité. Les cultures ne sont pas aussi distinctes entre elles que le règne végétal du règne animal. Les cultures sont plurielles. L’humanité est une. Conjuguons le singulier et le pluriel, l’Humanité et les humanités. Sinon comment pourrions-nous rester solidaires alors que l’évolution du monde nous rend toujours plus interdépendants ?

Bibliographie

Références

Austruy, J., Le scandale du développement, Paris, Rivière 1965.

Beck, U., La société du risque, sur la voie d’une autre modernité (1986), Paris, Aubier 2001.

Bienaymé, A., Principes de Concurrence, Paris, Economica 1998.

Bienaymé, A., Les grandes questions d’économie contemporaine, la science d’un monde imparfait, Paris, Odile Jacob 2006.

Boiteux, M., « Le développement durable », Discours prononcé à l’Académie des sciences morales et politiques, 15 novembre 2002.

Boudon, R., Tocqueville aujourd’hui, Paris, Odile Jacob 2005.

Dréan, G., « Les rôles sociaux des économistes », Sociétal, 54, 2006, pp. 81-85.

Kahneman, D., « Maps of Bounded Rationality : Psychology for Behavioral Economics », Am. Economic Rev., 93(5), 2003, pp. 1449-1475.

Piau, N., « Développement durable : Est-ce bien rationnel ? », Sociétal, 55, 2007.

Sen, A., Un nouveau modèle économique : développement, justice et liberté, Paris, Odile Jacob 2000.

Woo, H. K., TheUnseen Dimensions of Wealth, Fremont Californie, Victoria Press 1984.

 

Notes

[ *] Alain Bienaymé : né en 1934, professeur à l’université de Dijon (1959-1968), professeur à l’université Paris-Dauphine (1969-2003), puis professeur émérite (2003-). Directeur du Bureau cedimes-Paris, membre de l’Institut cedimes (réseau mondial de 35 Centres d’Études du Développement International et des Mouvements Économiques et Sociaux (2006-). Ancien collaborateur du Président Edgar Faure aux cabinets des ministères de l’agriculture, de l’éducation et des affaires sociales et de l’Assemblée Nationale (1965-1978), Membre honoraire du Conseil Économique et Social dont il fut membre puis président de la section des problèmes économiques généraux et de la conjoncture (1974-1984), Président d’honneur de la Société d’Économie Politique qu’il a présidée de 1988 à 1992, Ancien membre du Conseil Franco-Britannique (2000-2006). – Derniers livre publiés : Les grandes questions d’économie contemporaine, Odile Jacob 2006 ; Co-éditeur avec Raymond Krakovitch de Edgar Faure : un homme d’État, livre collectif, Economica 2007.Retour

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Alain Bienaymé « Universalisme de la science économique et diversité culturelle », Diogène 3/2007 (n° 219), p. 58-67.
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DOI : 10.3917/dio.219.0058.