2007
Diogène
Présentation
Françoise Rivière
(Sous-directrice générale pour la culture, unesco.)
La démocratie a pour principe l’égale dignité de toutes les cultures. Mais les rapports entre le culturel et le politique, si étroits soient-ils, s’annoncent aujourd’hui souvent crispés et parfois contradictoires. On parle facilement de « culture démocratique ». Existerait-il des formes de culture « non démocratiques » ? Comment se forge une identité pluraliste dans des nations multiculturelles ? Quelles sont les relations entre patrimoine immatériel et démocratie ? Ne faut-il pas voir dans l’exaltation du patrimoine immatériel la recherche de nouvelles formes de gouvernance ?
On trouvera dans les pages qui suivent des réflexions sur toutes ces questions, et bien d’autres encore, débattues à l’occasion du Séminaire international « La réinvention de la démocratie : diversité culturelle et cohésion sociale ». Organisée par le Secteur de la culture de l’unesco, les 13 et 14 novembre 2007 à Rio de Janeiro, à l’initiative du professeur Eduardo Portella, cette rencontre avait pour objet de donner une impulsion à la réflexion internationale sur les enjeux de la vie publique, à l’heure où le déclin des idéologies du siècle dernier et nombre de mutations d’ordre technologique et économique placent les questions culturelles au tout premier plan de la scène politique mondiale. Pour cet effort fructueux, je tiens à remercier tout particulièrement les participants et les auteurs que vous découvrirez au fil de ces pages, ainsi que les professeurs Emmanuel Carneiro Leão, Raquel Paiva, Beatriz Resende et Nizia Villaça, qui ont assuré la modération des débats, et les partenaires institutionnels, la Fondation Biblioteca Nacional du Brésil que préside l’écrivain Muniz Sodré, la Fondation Miguel de Cervantes, l’Académie brésilienne sous la présidence du Ministre Marcos Villaça et l’Organisação para o desenvolvimento da educação, da ciência e da cultura (ordecc) – Colégio do Brasil.
En ce qui me concerne, cette réunion s’est fait l’écho d’une expérience qui remonte à la fin des années 1980. C’était le tourbillon d’espoir de l’« après-guerre froide ». Les démocraties se faisaient, et se « refaisaient », à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud. Eduardo Portella, l’un des orfèvres de l’ouverture démocratique du Brésil, venait d’être nommé Directeur général adjoint de l’unesco et j’allais devenir sa principale collaboratrice. J’allais donc assister à ses côtés à ce « Printemps démocratique », qui me permit entre autres d’organiser à Prague un « Forum Culture et Démocratie » qui devait permettre la première rencontre des « transitions démocratiques » de l’est avec celles du sud.
Que de chemin parcouru depuis, que d’illusions perdues, que de changements intervenus – dans la situation du monde comme dans son interprétation ! L’Histoire aurait-elle eu raison de la démocratie ? Certes, plus que la démocratie, le marché mondial a étendu son assise de manière incontestable. Et la culture, portée par cet élan et aidée par les progrès des techniques de l’information, prend sur la scène politique mondiale une dimension non négligeable : au regard de la société du numérique, la culture se conçoit déjà pour certains comme la manne que fut la technique pour le développement de l’économie industrielle. Les contenus que diffusent ces sociétés dites « de la connaissance » ne sont-ils pas, après tout, plus culturels et hautement subjectifs que cognitifs à proprement parler ?
Sans doute sommes-nous devant le début d’une tout autre histoire, celle qu’avait évoquée Eduardo Portella (2000) lors de la rencontre liminaire organisée sous la Présidence de la Conférence générale de l’
unesco en 1999. Ce séminaire portait sur les heurs et les malheurs d’une modernité tardive aux prises avec la question de l’altérité. Il a donné naissance à ces « Chemins de la pensée » que prolongent les réflexions de ce volume. Cellule de réflexion interdisciplinaire et de recherche interculturelle, ce programme engage la collaboration de centaines de savants. À son actif, une quinzaine de rencontres internationales et une dizaine d’ouvrages. Les récits, les idées et les histoires de l’humanité forment le champ de recherches qui visent, depuis une perspective internationale, à jeter de nouveaux éclairages sur des questions de culture contemporaine : le sort du livre et de l’écrit dans les espaces numériques et transnationaux (Portella 2001), les parts de mémoire et d’oubli dans les processus de réconciliation
[1], l’unité et la diversité des rationalités humaines
[2], les limites du savoir aux frontières des sciences et des humanités, le concept des sociétés de la connaissance
[3], les promesses et les menaces de la technique, la nécessité et les dérives de la pensée utopique
[4], ou encore les manières dont l’humanisme et la dignité se manifestent, lorsque les sociétés humaines se restructurent, en fonction des transformations mondiales
[5].
Le présent volume est la première publication à rassembler des travaux des « Chemins de la pensée » depuis que ceux-ci ont rejoint le Secteur de la culture, que je dirige au sein de l’unesco. Il m’est agréable de voir ainsi se renforcer encore davantage la collaboration de notre Secteur avec le Conseil international de la philosophie et des sciences humaines et avec Diogène, revue fondée par Roger Caillois, portée à maturité par Jean d’Ormesson et aujourd’hui dirigée par Maurice Aymard.
Depuis que j’ai pris mes fonctions, je me suis donné pour tâche prioritaire de veiller à ce que la culture reçoive, sur la scène internationale, l’importance qui lui est due. Il est souvent nécessaire de le rappeler : la culture n’est pas la « cerise sur le gâteau » – loin de là. Bien au contraire, la dimension culturelle de tout processus de développement est aujourd’hui un fait acquis et reconnu.
Amartya Sen l’avait déjà signalé : « … la reconnaissance de l’importance de la culture ne saurait se traduire tout de suite en théories prêtes-à-porter sur ce qui fonctionne, ce qu’il faut cultiver et ce qu’il faut sauvegarder. Des problématiques épistémiques d’une grande complexité sont à l’Å“uvre dans l’impact que la culture peut avoir ou ne pas avoir sur le processus de développement. Et l’apaisement de préoccupations diversifiées soulève des questions de choix social d’ordre incontestablement éthique et politique. » Comme Amartya Sen, je ne vois pas comment de nos jours planifier et mettre en Å“uvre des programmes aux implications culturelles sans associer de façon systématique les humanités – éclaireuses des pratiques signifiantes qui fondent les modes de vie – et la réflexion éthique. Car si l’impact de la culture échappe souvent aux poids et aux mesures comptables ou statistiques, la charge symbolique et hautement subjective des représentations qu’elle véhicule est de taille. Elle n’en mérite pas moins d’être étudiée, réfléchie et appréciée avec recul, rigueur et souplesse. Je dirais même que c’est une exigence de notre temps. Relever un tel défi, c’est parfois laisser, sur les chemins de la pensée, le confort des convictions qui nous rassurent.
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Portella, Eduardo (2000) « Le début de l’histoire », dans Chemins de la pensée : vers de nouveaux langages. Paris : Éditions unesco.
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Portella, Eduardo (2001) Il était une fois… Le livre. Paris : Éditions unesco.
[1]
Diogène, 201 : « Horizons de la mémoire », 2003.
[2]
Diogène, 202 : « Pour une rencontre des rationalités », 2003.
[3]
Diogène, 197 : « Quels savoirs pour quelles sociétés ? », 2002.
[4]
Diogène, 209 : « Approches de l’utopie », 2005.
[5]
Diogène, 206 : « Humanismes émergents », 2004.