Diogène 2011/1-2
Diogène
2011/1-2 (n° 233-234)
280 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130587071
DOI 10.3917/dio.233.0003
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Vous consultezÉditorial

AuteursKen-ichi Sasaki du même auteur

(Université Nihon, Tokyo.)
Professeur émérite à l’université de Tokyo, il enseigne à l’université Nihon. Ancien Président de l’Association internationale d’esthétique et de la Société japonaise d’esthétique, il est également membre du Comité directeur de la Fédération internationale des sociétés de philosophie. Parmi ses ouvrages :  (2010),  (2001), Aesthetics on Non-Western Principles (1998),  (1995). Adresse électronique :
k-sasaki@ka2.koalanet.ne.jp

Traduit de l’anglais 
France Grenaudier-Klijn du même auteur



L’idée de coordonner un numéro de Diogène consacré aux nouvelles esthétiques s’inscrit pour moi en continuité avec le xve Congrès international d’esthétique. Ce dernier se déroula sous ma responsabilité à Makahuri, au Japon, en août 2001. S’agissant de la première année de ce nouveau siècle, il allait de soi que le thème du congrès portât sur les nouveaux axes de recherche offerts à l’esthétique. De surcroît, nous avions le sentiment réel de vivre une période de changement. Durant les deux ou trois décennies précédentes, le postmodernisme et la « mort de l’art » avaient occasionné des débats passionnés. Il s’agissait là de sujets vedettes, pour ainsi dire, que certains grands noms proposèrent et que d’autres reprirent. Mais diverses esthétiques nouvelles et anonymes étaient sous-jacentes à l’esprit de tous. Le Congrès international de Makahuri souhaitait permettre à cette esthétique de se faire connaître et partager. Les participants présentèrent les problématiques qu’ils jugeaient les plus intéressantes : en tant qu’organisateur, j’en fis le résumé[1][1] « Stirrings of a New Aesthetics. An Essay of a Collage...
suite
, dressant de la sorte la carte de ces nouvelles esthétiques.

2 Ce numéro de Diogène développe l’itinéraire tracé il y a dix ans : chaque auteur/e suit la voie qu’il ou elle a choisie. Lorsque je les ai invités à prendre part à ce projet, j’ai suggéré plusieurs thématiques articulées autour de différentes questions :

3 1. Sens, Sensibilité et Corps. L’opposition forme/matière ; neurosciences, art et beauté ; le champ de l’esthétique ; l’atmosphère, le mouvement et la vitesse.

4 2. Vie et Environnement (ou Nature et Ville). Gratte-ciel et habitations privées, art et économie, quotidienneté et paysage.

5 3. Technologie et Communication. Techniques et technologie, matière et information, nouvelles technologies et publicité.

6 4. Société et « Goûts ». Élite et masse, pop art et pop, art populaire et art pérenne.

7 5. Accumulation historique et construction de l’avenir. Patrimoine et tourisme ; Paris, New York et l’histoire de l’art ; l’art dans l’histoire et l’histoire dans l’art ; l’art consigné (musées, média numériques, internet…), les ruines et leur préservation scénique.

8 Cette liste se basait sur ma conception personnelle et avait donc vocation à être remaniée. Chaque auteur/e a répondu à mon invitation en fonction de ses intérêts propres : ce numéro est le résultat de ces contributions.

9 Afin de présenter l’ensemble, je souhaite classer les contributions qui suivent selon six grands axes. Je suis entièrement responsable de ce regroupement, qui peut parfois s’écarter des intentions originelles des auteurs/es. Il va sans dire que chaque article porte sur différentes problématiques et pourrait être rangé sous plusieurs catégories. La plupart des articles traitant de l’art, celui-ci ne constitue pas un axe en lui-même. De plus, comme l’indique la liste des thématiques mentionnées plus haut, l’une de mes intentions d’origine était de faire l’impasse sur une conception banale de l’esthétique en tant que philosophie ou théorie de l’art. Les articles qui suivent sont ainsi considérés ici sous l’angle de leur « prédicats ». Je les répertorierai selon les six catégories suivantes : 1. Corps et sentiment ; 2. Sciences et technologies nouvelles ; 3. Paysage(s) ; 4. Nouveaux horizons de l’art ; 5. Esthétique et vie ; 6. L’esthétique aujourd’hui.

10 La première catégorie témoigne de l’intérêt actuel pour la philosophie du corps, un domaine qui s’est consolidé depuis Merleau-Ponty et qui comprend les sciences cognitives et la théorie de l’affordance. Richard Shusterman a récemment préconisé ce qu’il appelle la « soma-esthétique ». Dans son article « Le corps et les arts : la soma-esthétique », il fait découvrir ce nouveau domaine aux lecteurs. Grâce à une critique de l’esthétique « rationaliste » de Baumgarten, Kant et Hegel, et en épousant le point de vue de ce « corps intelligent » qu’est le soma, notre auteur développe différents aspects de la soma-esthétique. Il insiste sur les aspects pragmatiques et pratiques de cette nouvelle esthétique qu’il présente donc comme un moyen de « parfaire notre humanité et mieux vivre ».

11 L’article que j’ai moi-même rédigé offre une analyse du feeling, une faculté propre à ce mélange de corps et d’esprit qu’est l’être humain. J’essaie de développer le concept d’aesthetica introduit par Baumgarten et sur lequel s’est penché Wolfgang Welsch dans sa critique de la société contemporaine (Ästhetisches Denken, 1990). J’ai recherché la particularité du feeling en faisant appel à une forme de résonance à des stimuli perceptifs : l’activation d’une mémoire profonde qui renferme nos expériences passées.

12 La deuxième catégorie, « Sciences et technologies nouvelles », concerne ce domaine d’où, d’après un avis largement partagé, il est le plus probable qu’émergera une nouvelle esthétique. À l’origine, l’art comprend une certaine part de connaissance scientifique et repose même sur celle-ci. L’on peut trouver une expression précoce de cette esthétique scientifique dans l’« esthétique industrielle » d’Étienne Souriau. La science est étroitement liée à l’esthétique. Les possibilités offertes par les nouvelles technologies pour la reproduction voire la production de masse des œuvres d’art a radicalement changé la réalité de l’art dans la société, à tel point que la distinction moderne entre le grand art et l’art populaire a perdu sa raison d’être. La technologie numérique a créé de nouvelles formes d’art et transformé l’horizon des télécommunications. Il n’est probablement pas fortuit, cependant, que les deux articles inclus dans cette section traitent de la biologie, car il s’agit d’un des domaines scientifiques les plus excitants aujourd’hui.

13 L’article de Jos de Mul, « Le sublime (bio)technologique », examine une nouvelle forme d’art créée par les biotechnologies. L’auteur a recours à l’exemple du lapin transgénique pour mettre en évidence la situation contemporaine au sein de laquelle nature, technologie et art s’enchevêtrent de telle sorte qu’il est souvent impossible de les différencier. Zdravko Radman, dans « Corps, cerveau et beauté », qui pourrait être considéré comme un essai de philosophie de l’esprit, aborde l’esthétique du point de vue des neurosciences. L’auteur y critique la tendance à expliquer l’esprit humain par le biais des métaphores informatiques et insiste sur l’importance d’un esprit incarné. Selon lui, l’esthétique est ce qui correspond le mieux à cette incarnation. Même si les neurosciences peuvent contribuer à l’esthétique de plusieurs façons, on ne peut rendre raison de la beauté en termes purement empiriques.

14 La troisième catégorie, « Paysage(s) » pourra paraître excessivement concrète en comparaison avec les autres. C’est effectivement le cas. Mais l’importance de cette question est aussi profondément ancrée dans la situation actuelle de la pensée. En tant que vision, le paysage reste marqué par son ampleur et sa totalité intuitive ; deux traits qui font écho à la période de changement que nous traversons. Quant au style des expériences qu’il détermine, le paysage nécessite une participation corporelle qui le relie à l’intérêt pour le corps. De surcroît, le concept de paysage, dans la mesure où il englobe paysage naturel et paysage urbain, semble permettre à la conscience de dépasser l’opposition classique entre nature et art. Le premier contributeur, Arnold Berleant, est un défenseur bien connu de l’esthétique environnementale. Son article, « L’art de connaître un paysage », cherche à moderniser notre conception de l’art en référence au paysage. Il se concentre sur la présence du paysage dans les œuvres d’art et se propose de démontrer à la fois que l’appréciation de l’œuvre d’art devrait ressembler à l’appréciation du paysage et que l’appréciation du paysage est une forme d’art.

15 Dans « Esthétique du design urbain », Heinz Paetzold affirme que la ville représente un terrain majeur de formation esthétique. Après la postmodernité et l’effondrement des modèles esthétiques classiques, l’éducation esthétique s’ancre aujourd’hui dans la vie de tous les jours (d’ailleurs, l’esthétique environnementale est souvent associée à l’esthétique de la quotidienneté). Différents aspects de l’espace urbain, tels que l’agencement des rues ou l’atmosphère d’une place, contribuent, selon Paetzold, à façonner notre sensibilité. Raffaele Milani, dans « La signification contemporaine du paysage européen », se concentre sur un autre aspect du paysage naturel et du paysage urbain. Appuyant son analyse sur un grand nombre de données, l’auteur étudie la transformation du paysage en Europe et soulève la question épineuse des modes de préservation de l’identité du paysage.

16 La section « Nouveaux horizons de l’art » ne comporte que deux articles. La raison en est simple. La majorité des articles de ce volume traite d’art, et les considérer tous comme des exemples de philosophie de l’art ne saurait contribuer à une nouvelle esthétique. Je n’inscrirai donc dans cette catégorie que les articles qui se concentrent de manière particulière sur la situation de l’art aujourd’hui. Curtis Carter, dans « Philosophie et art », part d’une réflexion sur la pensée de quatre philosophes et développe une vue d’ensemble sur l’art contemporain qui inclut des sujets aussi divers que la globalisation, le marché de l’art, les aspects sociaux de l’art, la culture populaire, les nouveaux développements des avant-gardes et ainsi de suite. Aux yeux de l’auteur, l’avenir de l’esthétique est étroitement lié à l’évolution de l’art contemporain. L’article de Gao Jianping, « Roue de la fortune et grain de moutarde : une étude comparative de la peinture européenne et chinoise » se situe, comme son titre l’indique, dans le domaine de l’esthétique comparée. Il introduit dans notre volume une perspective non occidentale. Bien que la diversité culturelle représente aujourd’hui un sujet populaire parmi les spécialistes d’esthétique, j’avais pensé omettre ce domaine particulier car un volume entier suffirait à peine à le développer comme il se doit. Mais Carter défend l’idée que l’art non occidental a acquis son plein statut dans le milieu artistique : j’ai donc décidé d’inclure un article portant sur ce thème. Selon Gao, la peinture chinoise a forgé son identité particulière avec l’apparition de la « peinture de lettrés ». Cette identité est liée, nous dit Gao, à ses affinités avec la calligraphie, avec laquelle elle partage un même trait de pinceau, de sorte qu’un tableau peut transmettre les mouvements corporels du peintre dont il exprimera ainsi le tempérament et la spiritualité.

17 « Esthétique et vie » constitue le cinquième axe. Il s’agit d’une approche qui ancre l’esthétique dans la sphère de la praxis, et qui représente une tendance importante aujourd’hui, tout particulièrement en Finlande où l’on prête beaucoup d’attention à la dimension pratique de l’esthétique. On constate à ce propos une opposition latente au purisme moderniste qui traverse l’esthétique, exprimée par l’accent sur l’« utilité » de l’esthétique pour la vie. Cela correspondrait, selon les termes de l’esthétique traditionnelle, à un intérêt pour la dimension éthique de l’esthétique. Cette approche est illustrée ici par l’article de Peter McCormick intitulé « L’esthétique recontextualisée ». Afin de dépasser la conception traditionnelle de la relation entre éthique et esthétique, l’auteur cherche à « recontextualiser l’esthétique » afin de lui attribuer une fonction éthique. Il prend pour modèle la sculpture grecque de la période immédiatement postérieure aux guerres médiques, qui était profondément liée à la nouvelle éthique de la sophrosyne. Vient ensuite un exemple d’esthétique pédagogique. Dans son article « Esthétique et Bildung », Pauline von Bonsdorff considère l’esthétique comme un chemin permettant d’atteindre la sphère des valeurs. Reprenant l’analyse kantienne du jugement esthétique, elle cherche à défendre à la fois l’autonomie de ce jugement et la nature sociale de l’art. La clef de cette fusion repose dans le concept allemand de Bild/Bildung, qui évoque le pouvoir pédagogique de l’image. Elle s’appuie sur deux exemples pour illustrer son raisonnement autour de cette fonction majeure de l’art.

18 J’ai également inclus dans cette catégorie l’esthétique dite « du quotidien ». On accorde de plus en plus d’importance à ce dernier dans le monde de la pensée. Outre le pragmatisme, nous pouvons penser aux surréalistes, ainsi qu’à Henri Lefebvre et à Roland Barthes… Katya Mandoki est considérée comme une figure de premier plan de ce mouvement esthétique. Son article, « L’esthétique du quotidien », met au jour la force esthétique des objets que nous croisons et utilisons dans la vie quotidienne, allant jusqu’au pain et à la soupe, pour insister sur leur matérialité fondamentale. En séparant l’esthétique de l’artistique, l’auteure fait l’éloge de la générosité et de la joie de vivre.

19 Notre dernière catégorie s’intitule « L’esthétique aujourd’hui ». En tant que responsable de ce numéro, j’espère qu’il encouragera chaque lecteur à dessiner sa propre carte de notre situation historique. Mais certains auteurs sont sensibles à l’état actuel de l’esthétique et leurs articles contiennent une critique de certaines opinions ou théories actuelles. Dans « Art et esthétique », Aleš Erjavec se préoccupe de décrire la situation actuelle de l’esthétique. Il se concentre sur la relation entre philosophie (ou esthétique) et art contemporain, qu’il estime des plus pertinentes pour la nouvelle esthétique. Renvoyant à trois théories qui ont émergé depuis les années 90, l’auteur insiste sur la nécessité de maintenir un lien entre art et philosophie, souligne le rôle important que joue ce lien et explique de quelle manière l’esthétique contemporaine est utile à la compréhension de l’art contemporain. L’article de Gerhard Seel, « L’art dans l’histoire et l’art du futur », cherche à défendre l’art dans une perspective historique de longue durée. Selon Seel, le progrès historique produit une augmentation progressive du temps de loisir, qui devra bien être occupé par l’art. Il opère également une distinction entre trois domaines des activités humaines : la théorie, la praxis et le jeu. L’art est du ressort de ce dernier et a pour fonction de nous procurer du plaisir : d’où son importance accrue à mesure qu’augmente notre temps de loisir.

20 Carole Talon-Hugon (« L’assujettissement artistique de la philosophie ») critique l’engouement récent pour la fonction philosophique de l’art, qui étaye l’argument en faveur de la fin de l’art. Notre auteure examine cette relation par le biais de l’histoire de l’esthétique et de l’art (surtout l’art visuel) pour montrer qu’il s’agit d’une tendance très récente. Elle se demande s’il est possible que cette perspective soit fondée sur la nature même des arts visuels, et arrive à une conclusion sceptique.

21 James Kirwan aborde une problématique similaire dans « Esthétiques sans esthétique ». Comme le montrent les contributions passées en revue jusqu’ici, l’esthétique représente un concept-clef dans l’esthétique contemporaine. Le sens premier du terme a pourtant radicalement changé. Jusqu’aux années 60, voire jusqu’aux années 70, il a gardé sa signification classique (celle du xixe siècle), que l’on peut traduire en gros par « lié à l’art » ou « lié à l’expérience du beau ». Aujourd’hui, même si ce sens reste toujours en vigueur, on constate que le mot est de plus en plus employé au sens étymologique du terme. Cette tendance se remarque tout particulièrement chez certains philosophes qui refusent d’employer le terme général « esthétique » en raison du sens littéral du mot (ce qui rappelle la dispute entre esthétique et science de l’art en Allemagne il y a un siècle.) Kirwan estime que la philosophie analytique est particulièrement responsable de cette tendance et revendique la nécessité de comprendre l’esthétique en elle-même.

22 En dépit de la variété des questions abordées dans ce volume, il est évident que nombre d’autres sujets intéressants pour une nouvelle esthétique ne sont pas évoqués ici. Je suis convaincu, néanmoins, que le présent numéro contribuera au renouveau de l’esthétique, cet hymne philosophique à la vie.

 

Notes

[1] « Stirrings of a New Aesthetics. An Essay of a Collage of Papers », dans The Great Book of Aesthetics, un cd-rom réunissant les actes du Congrès.
Diogène n° 233-234, janvier 2011.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Ken-ichi Sasaki « Éditorial », Diogène 1/2011 (n° 233-234), p. 3-8.
URL :
www.cairn.info/revue-diogene-2011-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/dio.233.0003.