Dix-huitième siècle
Hommages à Jacques Proust
Ici et ailleurs
Souvenirs du « mobile » Jacques Proust
Yoichi Sumi
Professeur à l'Université Keio, Tokyo
Montpellier, 1970. C'était la troisième année de mon séjour en France. La thèse que je préparais sous la direction de Jacques Proust portait sur Le Neveu de Rameau et j'en étais arrivé au stade de la rédaction définitive. À intervalles inégaux, je donnais à mon directeur une vingtaine de pages dactylographiées. Il les lisait attentivement, et au bout d'une semaine, me rendait le texte et les notes avec l'échelle centimétrique qui me permettait le repérage rapide des lieux cités. Chose étonnante, c'est lui-même qui a daigné corriger mon texte, plein de fautes grammaticales, de maladresses grossières et de contresens tragi-comiques... Le souvenir de cette « échelle », image par excellence de la probité scientifique et pédagogique de mon maître, reste gravé pour toujours au tréfonds de mon âme. Depuis, Jacques est devenu mon directeur de conscience, une sorte de présence normative, une mesure absolue. Il est de ceux pour lesquels on exige de soi le meilleur. C'est toujours en me demandant, même aujourd'hui, « Qu'en dirait Jacques ? », que j'ai l'habitude de porter un jugement moral ou esthétique sur telle œuvre, tel événement ou telle personne.
Jacques Proust ne laissa que très peu d'écrits « autobiographiques ». Il est autorisé à craindre que la « légende », composée en général de clichés banals ou d'idées préconçues, ne trahisse ce grand érudit, dont un nombre assez limité de gens, y compris quelques dix-huitiémistes japonais, eurent le bonheur de faire la connaissance. Pendant longtemps, j'ai été un de ses proches confidents. À chaque rencontre, lors d'un trajet en voiture, chez lui, un verre de Cognac à la main, ou encore dans un restaurant japonais de Tokyo, il me révéla tous les dessous de la politique universitaire ou éditoriale qu'il avait en horreur. En général, la conversation de Proust était passionnante. Il usait parfois du langage le plus élégant et le plus vert à la fois et je ne saurais véritablement reproduire les propos qu'il m'a tenus. Je me contenterai donc de tracer le portrait de cette personnalité remarquable, en m'appuyant au besoin sur son propre témoignage, à savoir les nombreuses lettres qu'il m'adressa à partir de 1967 jusqu'à sa mort. Des missives parfois très personnelles qui ne furent pas lues, au moment de leur réception, en vue d'un tel article. Mais Proust y apporte des éclaircissements sur les circonstances dans lesquelles furent produits la plupart de ses travaux, et je voudrais en tirer profit pour discerner quelques traits fondamentaux de mon maître défunt.
Jacques Proust est né en 1926 à Saintes, en Charente-Inférieure. Successivement élève du collège de Saintes, du lycée de Poitiers, du lycée Lakanal à Sceaux, il fait des études de lettres de 1945 à 1949 à Poitiers et à Paris. À vingt-et-un ans, il entre à l'École Normale Supérieure, avec Michel Foucault comme condisciple. Les Mots et les choses sera longtemps un des titres de référence dans la bibliographie distribuée chaque année aux membres de son séminaire à Montpellier. C'est également rue d'Ulm qu'il a, parmi ses professeurs, Louis Althusser dont l'influence sera considérable durant toute sa vie. Lire le Capital fut son livre de chevet ; il doit à son maître marxiste la conception fondamentale de la « lecture symptomale ».
En 1950 il obtient l'agrégation de Lettres. De 1951 à 1957, il enseigne au lycée français de Vienne (Autriche), au lycée d'Évreux (Eure), puis au Collège Stanislas (Paris). Assistant à la Sorbonne (1957-1961), puis chargé de cours à la Faculté des Lettres de Montpellier (1961-1963), il obtient en 1963 le doctorat, que lui vaut sa thèse intitulée Diderot et l'Encyclopédie (Prix Feydeau de Brou de l'Académie française, 1964). À partir de 1963, il est professeur de littérature française à la faculté des Lettres de Montpellier (Université Paul Valéry).
Le compte rendu par Jacques Proust du livre japonais de Takeo Kuwabara et de son équipe sur l'Encyclopédie fut publié en 1967 dans une revue japonaise ; son nom et son travail (notamment Diderot et l'Encyclopédie) se répandirent dès lors parmi les dix-huitiémistes japonais. Sous peu, Montpellier devint un véritable lieu de pélerinage pour les jeunes boursiers japonais.
De 1968 à 1986, il est Directeur du Centre d'étude du 18e siècle de Montpellier. Deux ans après sa retraite (1986), il est nommé directeur de la Maison du Liban à la Cité Internationale de l'Université de Paris, poste qu'il assumera jusqu'en 1989. Ses dernières années, marquées par sa passion pour les études comparatistes, sont jalonnées de déplacements, toujours en compagnie de Marianne, son épouse et de publications de plus en plus nombreuses sur le Japon. Il se lance à nouveau dans l'immense recherche tant souhaitée, interrompue par sa mort, survenue chez lui à Montpellier le 19 septembre 2005.
À l'origine de la pensée et de la vie de Jacques Proust, il y a je ne sais quel motif existentiel, une sorte de hantise du « décentrement ». Instinctivement, il rejette ou renie tout état d'âme imbu de lui-même : comportement narcissique, pharisaïsme suffisant, attachement à la sacro-sainte Vérité unique et intouchable, etc. Il a toujours voulu se mettre en marge, et cela même à l'apogée de son autorité professionnelle. Cette philosophie réglait son comportement et la conduite de ses études. Elle se retrouve en effet transposée dans la plupart de ses œuvres. Il invitait les autres à suivre son chemin, sans l'exiger de façon autoritaire. Ce qu'il préconisait, c'était la mise à distance, le détachement ironique, le goût pour la pluralité des voix, la culture hybride ou métisse, le synchrétisme parfois aberrant aux yeux des Occidentaux. Dès ses débuts dans la carrière universitaire, Proust définissait avec une lucidité exceptionnelle l'attitude existentielle qui guidera toute son activité, quel que soit le genre où elle s'exercera. À un certain moment il a décidé d'apprendre le japonais parlé et m'écrit là-dessus : « Au moins ai-je le plaisir intellectuel d'entrer si peu que ce soit dans un système linguistique radicalement autre. Ni l'allemand, ni l'anglais, ni le russe ne me l'ont donné, trop proches parents par leur commun ancêtre indo-européen de la ligne gréco-latine dont nous sommes issus » (Lettre du 2 décembre 1986).
Il y tenait, même avec une opiniâtreté parfois exessive. Sous une réserve qui le fit souvent accuser de froideur, se dissimulait une ardeur, un ascendant, un éclat qui le distinguaient et signalaient en lui une âme chaleureuse. Sa fameuse « férocité » ou « pugnacité », qui a tant défrayé la chronique, dans les milieux scientifiques ou ailleurs, n'est rien d'autre que la preuve d'une profonde fidélité à ses principes moraux jugés incontournables. Sa devise, c'était la « probité », règle morale qui refuse tout compromis ou faiblesse. À plusieurs reprises, j'ai été témoin d'accès de colère, certes contenus, mais qui ne manquaient jamais de le conduire soit à la rupture soit à la démission. Son brusque abandon du poste de secrétaire au sein du comité de rédaction des Œuvres complètes de Diderot (DPV) n'en est qu'un des exemples typiques.
Pour cet amateur de décentrement, la présence de quelques étudiants étrangers (et, entre autres, des étudiants non européens comme moi) dans son séminaire était à priori bienvenue. Mon premier séjour en France comme boursier du Gouvernement français couvre une période assez mouvementée d'un point de vue à la fois social et politique, allant de 1967 à 1972. J'avais lu sa thèse Diderot et l'Encyclopédie avant mon départ pour la France. Le choix de Montpellier comme lieu d'études, et cela à l'encontre de la plupart de mes compariotes qui aspiraient à la vie parisienne, s'explique par ma formation littéraire. À Tokyo on m'avait vanté jusqu'à saturation les mérites de la méthode critique dite nouvelle : Poulet, Richard, Barthes, etc. J'en avais assez et rêvais de rencontrer dans le Midi un grand professeur traditionnaliste, hostile au structuralisme et à la lecture thématique, et auprès de qui je pourrais m'initier à la discipline rigoureuse de l'école lansonienne. Mon attente fut admirablement déçue.
Le hasard veut que Proust ait reçu une de mes premières lettres juste alors qu'il venait de perdre une de ses filles dans un accident de voiture. J'y parlais d'un certain esprit de système qui me semblait faire des ravages parmi les intellectuels japonais d'alors. Voici un passage tiré de sa réponse, très tardive et pour cause, mais qui m'a bouleversé ; après quelques mots d'excuses, il écrit : « Votre lettre m'a d'autant plus intéressé que je l'ai lue dans ce contexte, dans un de ces moments où la valeur intrinsèque des systèmes de pensée paraît parfois bien mince face aux grandes questions fondamentales que posent à l'homme la vie et la mort. Je ne sais pas si, à cet égard, il y a tant de différence entre l'homme de l'Occident et vous. Je pense que l'esprit de système est aussi néfaste aux intellectuels occidentaux, et plus particulièrement aux intellectuels français, qu'il peut l'être, selon vous, aux intellectuels japonais. Mais de tous nos grands écrivains, Diderot est certainement l'un de ceux qui se sont le plus défiés de l'esprit de système. À cet égard au moins, vous avez fait un bon choix » (Lettre du 31 juillet 1967).
Ce qui m'a fortement impressionné, c'est cette franchise, cette ouverture d'esprit dont il faisait preuve à l'égard d'un étudiant asiatique qu'il ne connaissait pas encore ! Cette lettre m'a fourni en même temps un renseignement déconcertant : mon futur directeur ne rechignait point à la nouvelle critique, bien au contraire !
L'épisode eut une suite non moins étonnante, cinq mois plus tard. Installés à Montpellier, une camarade de classe japonaise et moi-même avons offert à Jacques Proust un cadeau (ce n'était pas du tout un cadeau de Noël comme le donnerait à penser la date de sa lettre) suivant l'ancienne coutume de notre pays encore en vigueur dans les années soixante. Proust, touché par ce geste déjà disparu en France, m'écrivait : « [...] à vous observer, à bavarder avec vous, à lire ce qu'on écrit sans parti-pris sur le Japon, je suis tenté quelquefois de penser que nous autres occidentaux sommes des espèces de sauvages, comme les "cannibales" du temps de la conquête de l'Amérique du sud l'étaient aux yeux de notre Montaigne. Je me console en me disant que dans cet Occident (vous savez qu'étymologiquement le mot signifie "décadent") les Français, les Anglais, ont conservé quelques traces de la vieille civilisation de l'Europe, alors que les Américains les ont totalement oubliées. Mais c'est une réaction d'Intellectuel. Ce n'est pas là que je voudrais conclure : ne croyez pas, Monsieur Sumi, que vous aurez une image exacte de la France en suivant les cours de notre université, si brillants qu'ils puissent être ou paraître, en fréquentant nos étudiants, en parcourant les vieilles rues de Montpellier ou les plages de notre «nouvelle Floride» . Vous la trouverez encore moins dans les journaux, dans les discours, fussent-ils prononcés par le plus talentueux de nos orateurs modernes, Charles de Gaulle. La France polie, civilisée, intelligente, cultivée, laborieuse, sensible, elle est cachée, – comme le vrai Japon au Japon, sans doute, – dans les plus humbles de nos villages cévénols, roussillonnais, bourguignons, poitevins. Le hasard de ma naissance a voulu que j'appartinsse à cette noblesse-là et si vous trouvez d'aventure en moi quelque qualité qui vous attire, dites-vous bien que là, et là seulement, en est la source. Tout le reste est de la littérature... » (Lettre du 22 décembre 1967).
Texte extrêmement précieux car il y est question à la fois de l'identité de Jacques Proust et de sa lecture « symptomale », méthode qu'il développera plus tard, sous l'influence althussérienne, dans ses nombreuses analyses des textes littéraires ou bibliques, mais appliquée ici, dans un contexte très personnel, à celle de son pays.
Paris-Montpellier et l'affaire des Mélanges
Voici, à titre d'exemple, deux épisodes significatifs qui confirment encore la fermeté de la morale « décentrée » de Jacques Proust. Il a choisi, en plein accord avec son épouse Marianne, de rester définitivement à Montpellier, en 1972, malgré la sollicitation d'un de ses collègues parisiens. « Il y a ici, m'écrivit-il, une bonne équipe, nous avons des moyens de travail exceptionnels pour une université française, et des relations faciles avec les gens qui travaillent efficacement ailleurs. Le déplacement à Paris serait désavantageux sur tous les plans : scientifique, professionnel, familial et personnel » (Lettre du 14 octobre 1972). Un mois et demi plus tard, il achète l'appartement qu'il occupait à Montpellier. Il y avait des ouvriers partout, pour des réparations et des aménagements divers. « Cela ne nous déplaît pas trop, continue-t-il, puisque c'est le résultat d'une décision mûrie et arrêtée de nous fixer ici, et de ne plus nous laisser embarrasser par des soucis de carrière. Je serai d'autant plus libre d'agir et de parler à ma guise, ici et ailleurs. C'est pour moi l'essentiel » (Lettre du 4 décembre 1972). « Ici et ailleurs », dit-il. L'expression deviendra le titre du volume des Mélanges qui lui sera dédié vingt-quatre ans plus tard.
Or, l'affaire de ces Mélanges est une autre expérience qui témoigne de sa volonté de fer. En 1996, à Montpellier, on lui remit le gros volume de Mélanges qui constitue une date dans les études dix-huitiémistes, tant par le nombre que par la valeur des contributions : Ici et ailleurs : le dix-huitième siècle au présent. Simplement, ce qui attira l'attention du public, c'était que de ce volume d'hommages, « le comité de rédaction était constitué exclusivement de noms aux consonances résolument japonaises » (Hisayasu Nakagawa, Préface). On lisait en effet sur la page de titre : Mélanges offerts à Jacques Proust. Textes recueillis et publics par Hisayasu Nakagawa, Shin-ichi Ichikawa, Yoichi Sumi, Jun Okami ». Le fait est notoire : au projet des Mélanges que lui proposaient ses camarades français lors de sa retraite, Proust répondit catégoriquement non, parce qu'il connaissait mieux que personne l'usage français qui consiste à solliciter des collaborateurs qui plaisent aux éditeurs plutôt qu'au dédicataire. On ne demande même pas aux meilleurs amis de celui-ci de collaborer (on les prie cependant de souscrire)... C'est alors que nous autres Japonais, amis et élèves de Proust, lui présentâmes la nouvelle formule en lui laissant toute latitude dans le choix des collaborateurs. L'idée lui plut, mais ce geste peu habituel aurait, dit-on, suscité des réactions négatives surtout en France, car le volume comptait beaucoup plus de collaborateurs étrangers que français.
Il suffit de parcourir la bibliographie complète de Proust pour constater, dès ses débuts, l'ampleur de l'exploration qu'il entreprendra dans les domaines les plus variés. Durant un demi-siècle de production soutenue, il écrivit des livres, des articles, des compte-rendus dans les revues les plus importantes du monde entier. Cette diversité non seulement surprendra, et parfois impatientera ses collègues occidentaux, mais elle desservira également Proust lui-même auprès des historiens de la littérature qui tenteront de lui faire une place. En effet, pour l'historien encombré de matière, une telle multiplicité de directions rend difficile l'intégration dans des catégories fixes, d'où un tronçonnement de l'œuvre qui lui enlève son intentionnalité propre.
Par exemple, pleine justice n'a pas encore été faite à l'historien de l'est-ouest, ni au pédagogue dévoué. Sa passion pour la culture asiatique et pour la direction de ses étudiants surtout étrangers, témoigne non seulement d'une aventure intellectuelle et morale intensément vécue, mais reflète également les réactions d'une conscience extrêmement sensible aux violents changements d'éclairage de son temps.
À ce sujet, le terme d'art contemporain « mobile », me semble-t-il, convient parfaitement à la diversité des activités de Jacques Proust. Personnalité multiple, au centre de laquelle il se voit confronté continuellement à tous les problèmes de la vie, qu'il s'agisse de sa foi, de sa morale, de ses livres, de son séminaire. Avec lui, on a affaire à un assemblage d'éléments constitutifs étroitement imbriqués, mais souplement agencés de telle sorte qu'ils prennent des dispositions variées sous l'influence du vent ou de tout autre stimulus. Voyons successivement comment ces éléments sont tenus pour décisifs chez lui.
1) L'éclectisme et la probité
Tout d'abord, sa devise préférée : « éclectisme ». Le mot revient à tout moment dans ses missives ou dans sa conversation. Cette attitude se présente d'abord comme un effort d'« arrangement » ou de « coordination ». La référence obligée, c'est Diderot. Proust se définit ainsi en 1967, avant même que je ne le rencontre à Montpellier : « Pour moi, je vous l'ai dit, je suis éclectique au sens positif que Diderot donnait à ce mot dans l'Encyclopédie. C'est dire que toute recherche m'intéresse, quelle que soit l'hypothèse directrice, pourvu qu'elle soit probe » (Lettre du 31 juillet 1967).
Dès le premier contact, le rapprochement des mots « éclectique » et « probité » jouait un rôle primordial dans le rapport maître-élève. Mais par la suite, l'éclectisme de Proust connaît une évolution créatrice vers une véritable synthèse globale. Proust vise à réaliser la fusion de plusieurs tendances et de choix personnels pour forger une base solide de philosohie, forme hybride de quelques motifs forts : sociabilité, lansonisme, nouvelle critique, protestantisme, marxisme, etc.
Proust appréciait le rôle des relations personnelles dans la vie privée. Son affection pour son épouse Marianne était légendaire. À ce sujet, j'ose citer quelques lignes qu'il m' écrivit à la nouvelle de mon mariage en 1971 : « Laissez-moi vous féliciter, d'abord, comme il est d'usage, pour cet acte important. ELLE et VOUS, voilà désormais un champ d'investigation, d'échanges, de jeu, de conflits qui vous fournira un texte autrement riche que le Neveu de Rameau : plus riche, plus fertile, presque toujours ouvert et toujours à récrire, à la différence du roman, qui est clos quoi qu'on en dise. Je souhaite que dans ce "champ" vous trouviez le bonheur, elle et vous, vous et elle (je dis le "bonheur" : traduisez en japonais, cela s'entend). Et par-dessus tout, sous-jacente à tout, cela s'entend encore : la MUSIQUE (qui est HARMONIE, et non point seulement MÉLODIE, comme le croyait le bon Jean-Jacques) » (Lettre du 30 décembre 1971).
Ce qu'il écrit sur la « vertu », qui est pour Diderot l'expression la plus haute de la sociabilité naturelle (Diderot et l'Encyclopédie, A. Michel, 1995, p. 330-331), on pourra le mettre sur son propre compte. Pour la pratique de la sociabilité, il s'avoue redevable à Georges Roth qui tenait salon chez lui à Paris. Roth aimait « mettre en rapport les Français et les étrangers, les aînés et les plus jeunes » (« Deus escrive direito por lihas tortas », p. 29). C'est dans le même esprit de sociabilité que Jacques lui-même conçut l'idée d'un « lieu » de rencontre idéal : « Vous comprenez pourquoi il faudrait créer, hors du temps et de l'espace, un lieu où les bons esprits échangeraient et critiqueraient leurs "productions" » (Lettre du 23 avril 1973). Il va sans dire que certains de ses anciens élèves japonais étaient adhérents de ce cercle d'amis. Le seul problème, mais non le moindre, était que nous n'arrivions pas à le tutoyer. La règle de morale confucianiste nous l'interdisait, en dépit des invitations réitérées de la part du maître.
3) Le lansonisme et la nouvelle critique
Lorsque j'ai rencontré Jacques pour la première fois en 1967, il avançait encore à tâtons à la recherche de son point d'ancrage. Certes, tous les historiens qui voudraient rendre compte de l'histoire des études sur Diderot et l'Encyclopédie ne sauraient ignorer le nom de l'auteur du grand ouvrage Diderot et l'Encyclopédie (1962). C'est encore sous l'égide du meilleur lansonisme que se placent ses grands travaux des années soixante : deux éditions critiques (Sur la liberté de la presse, 1964 et Quatre contes, 1964), L'Encyclopédie (1965), L'encyclopédisme dans le Bas-Languedoc au 18e siècle (1968).
Proust n'a jamais renié ses dettes intellectuelles envers la grande génération de l'école positiviste et érudite. La rigueur scientifique de Proust au moment où allait triomphait la nouvelle critique a d'abord fait considérer ses travaux (son Diderot et l'Encyclopédie, notamment) comme traditionnels. Pour cette loyauté, il s'est vu trop souvent reléguer, surtout au Japon, au rang de disciple, sinon d'imitateur du lansonisme démodé, étiquette facile qui ne tient compte que des lignes de départ et qui, de plus, convient mal à l'indépendance d'esprit et à l'originalité de ton qu'on s'accorde à reconnaître à Proust. Il va sans dire que sa production scientifique des années soixante constitue peut-être la base la plus solide des recherches actuelles sur Diderot et l'Encyclopédie.
Mais il se rendait déjà compte que quelque chose allait changer avec l'apparition des nouveaux courants de pensée et de philosophie. « Et d'ailleurs, m'écrivit-il au Japon en réponse à ma première lettre, bien que ma thèse et mes premiers travaux publiés ressortissent à la bonne vieille histoire littéraire lansonienne, représentée encore avec vigueur et avec éclat par l'actuel comité de rédaction de la Revue d'Histoire littéraire de la France (Jean Pommier, René Pommeau, Pierre-Georges Castex, Claude Pichois, qui sont mes amis et dont l'un fut et reste mon maître), je suis toujours très attentif à ce qui se fait dans les diverses branches de la critique que l'on dit "nouvelle" » (Lettre du 6 juin 1967). Il m'a cité à ce sujet trois références : l'une sur Marivaux, l'autre sur Flaubert, la troisième sur Diderot et le langage. Et il poursuit : « j'ai montré récemment qu'un "lansonien" pouvait aussi pratiquer l'analyse de type structural, – sinon thématique –, sans renier les principes de rigueur et de probité scientifiques qui ont fait la gloire du lansoninsme. C'est vous dire que toute recherche probe, si originale soit-elle, sera bien accueillie chez moi » (ibid.).
C'est ainsi qu'il accepte la fusion des deux méthodes, ancienne et nouvelle, à condition qu'on ne regarde que la meilleure partie de chacune. À ce niveau de réflexion, il reste encore au stade de l'entre-deux, ou de l'alternative. Il approuve la bonne partie de l'ancienne critique, sans pour autant renier l'apport indéniable de la nouvelle.
C'est à l'occasion du colloque sur les nouveaux courants de la critique, organisé à la mi-avril 1972 à l'Université de Montpellier, que Proust affermit sa position, nettement en faveur de la nouvelle critique : « Quelques collègues traditionalistes, m'écrit-il, ont célébré sur le mode déploratif et enthousiaste les vertus du sujet, du goût et du génie, sainte triade de cette religion. Quelques autres, dont j'étais, ont au contraire remarqué que le sujet était ébranlé, souvent décentré, que le signifiant était devenu un concept autonome, et que la notion de structure n'était pas sans valeur. C'est à ces trois signes que l'on reconnaît paraît-il aujourd'hui l'insidieux travail de la subversion "maoïste" . . . » (Lettre du 8 mai 1972).
Le lansonisme le rebute surtout par le dogmatisme de ses jugements esthétiques, par l'absence de remise en question de ses présupposés, par son érudition sans perspectives.
Proust était membre du parti communiste français au moment où je suis arrivé à Montpellier. Ses étudiants, surtout français, le savaient tous et en parlaient comme des enfants faisant allusion à un « petit vice pardonnable » de leur père bien aimé... Jeune et naïf, je n'arrivais pas à concevoir une personne capable d'être à la fois protestant et marxiste. La rupture définitive de Proust avec le parti, si je ne me trompe, eut lieu en 1968, après l'invasion de l'armée russe à Prague. Le drame du scientifique communiste, révélé et accru par la déstalinisation, surtout par les événements de 1968 en France et en Tchécoslovaquie, donna tout son sens aux expériences pédagogiques que Proust commmença à partir de 1970 au sein de son séminaire de Montpellier.
Je voudrais souligner également l'importance d'un petit texte « Deus escrive direito por linhas tortas », que Proust publia dans La Recherche dix-huitiémiste. Objets, méthodes et institutions (1945-1995). C'est un rare témoignage sur la jeunesse des grands dix-huitiémistes (dont lui-même) qui avaient « dix-huit ou vingt ans à la Libération » (p. 27). Proust payait volontiers publiquement ses dettes intellectuelles, témoin la franchise avec laquelle il a reconnu l'influence de l'enseignement tolérant que lui avaient prodigué les grands maîtres comme Jean Pommier, Georges Roth, René Pintard, Jean Fabre.
Il y parle aussi longuement du marxisme qui le séduisit dans les années quarante et cinquante. « Le marxisme, écrit-il, [...] malgré ses errements, a fait progresser paradoxalement, au moins dans les mots, quelquefois dans les faits, quelques idées forces : coopération internationale, enracinement de l'histoire des idées dans les réalités politique, économique, sociale, nécessité de prendre en compte dans tous les domaines les petits de l'Histoire, nécessité de considérer aussi les conditions matérielles de la production intellectuelle, pour les grands comme pour les petits » (p. 35).
Tout ce qui précède, pourtant, n'est qu'un effet de surface que produit le marxisme dans l'univers proustien, à côté d'une trace profonde marquée par son ancien maître de la rue d'Ulm, Louis Althusser.
On ne saurait, cependant, aborder le thème de l'influence althusserienne sans souligner le rôle du protestantisme chez Proust et sans rappeler l'importance de la Réforme dans l'élaboration de sa méthode critique, d'autant plus que les travaux qu'il publie dès 1970 participent d'une sorte d'osmose, d'interpénétration de ces deux tendances apparemment peu conciliables et en fournissent une excellente illustration.
Issu d'une famille protestante, Proust avait un goût très prononcé pour la sobriété. Son aveu : « je n'ai jamais joué aux cartes » est déjà une légende dans ma famille. La Réforme s'enracinait profondénment dans sa personnalité, et on pourrait même se demander si sa fameuse « rigueur scientifique » n'était pas une exigence morale avant d'être une question professionnelle de méthode.
À côté de sa contribution sur le protestantisme dans l'Encyclopédie, il publie quelques articles dans Etudes théologiques et religieuses et Réforme. Cependant, son « vrai » protestantisme se trouve sans doute ailleurs que dans ses écrits manifestement religieux. La Réforme a fourni une réponse au problème scientifique et existentiel qui préoccupait Proust, irrémédiablement déçu des sentiers battus de l'académisme universitaire. Elle lui a permis d'aiguiser une sensibilité tragique très vive, frappée par les malheurs du temps, toujours à la quête d'un « Texte » qui serait la révélation définitive de Dieu actualisée par la Parole vivante de la prédication.
C'est au confluent du protestantisme et du marxisme au goût althusserien que s'établit la méthode critique de Jacques Proust : la lecture symptomale et croisée. On trouve la meilleure illustration de cette pratique littéraire (mais qui sera aussi, on le verrra tout de suite, le principe fondamental de sa vie) dans « Deux confessions de foi » (Études théologiques et religieuses, 1980, 1), véritable tour de force qui témoigne d'un aboutissement de ses réflexions sur les diverses activités qu'il a déployées jusque là.
Comme l'indique le titre, cet article de douze pages compare deux confessions de foi, la première en français, dite de Montpellier, la seconde rédigée en allemand. À première vue, il ne s'agit que d'un bon exercice d'analyse textuelle, ou d'une savante explication de texte, destinée à souligner la différence entre les deux textes de confession appliqués successivement à des appareils de mesure subtils et efficaces. Mais l'auteur voudrait aller plus loin. L'article comprend une mini-préface et une postface expliquant la méthode appliquée à la lecture des deux confessions de foi, et le lecteur s'aperçoit vite de la fermeté de la conviction de Proust. Celui-ci y définit en termes précis ce qu'il entend par « lecture symptomale » et par « lecture croisée ». La première est celle que Louis Althusser fait de Marx dans Lire le Capital. Elle consiste essentiellement à déceler « l'indécelé dans le texte même qu'elle lit, et [à le rapporter] à un autre texte, présent d'une absence nécessaire dans le premier ». D'autre part, Proust donne comme modèle de la lecture croisée un chapitre de Mimesis où Erich Auerbach confronte L'Odyssée et la Genèse. La lecture croisée permet, par comparaison et par différence, d'éliminer du champ de l'observation tout ce qui est effet de surface et d'accéder au cœur même du texte, aux mécanismes producteurs qui le font être ce qu'il est. « Il ne faut jamais confondre, insiste Proust, l'autre texte dont parle Althusser et le second texte d'Auerbach. Le second texte est un texte réel. L'autre texte, en revanche, n'a pas de réalité phénoménale. [...] L'autre texte, c'est le texte même, mais envisagé d'une autre façon, vu autrement qu'on ne l'avait vu jusqu'alors. L'important dans un texte, dit Althusser, ce n'est pas ce que l'auteur dit, mais ce qu'il veut dire. Non ce qu'il dit, mais ce qu'il fait. Le détour par le "second" texte de la lecture croisée a précisément pour objet de faciliter, si possible, l'accès à cet autre du texte qu'est son faire, plus vrai que son dire ».
On voit bien que l'essentiel est dit. C'est la confession de foi formulée, indirectement, par Jacques lui-même, par le détour d'une théorisation scientifique. Muni de cette certitude évangélique qui est aussi son outil interprétatif, Proust va à la recherche de nouveaux horizons. Chronologiquement, les années soixante-dix constituent dans la vie de Proust une période de tâtonnement et d'interrogations. Au lendemain de mai 68, dans un climat ambigu de libération et de désarroi, il s'épanche abondamment dans des activités scientifiques et pédagogiques qui, pourtant, ne sont plus chez lui des prises de position conservatrices, mais plutôt de lucides remises en question périodiques. N'oublions pas le dernier paragraphe de « Deux confessions de foi » où l'auteur insiste sur l'aspect collectif de sa méthode critique. La lecture symptomale a « l'avantage de pouvoir se pratiquer en groupe, comme il m'a été donné de le faire avec ces deux textes ». En effet, cette lecture est le fruit des deux stages effectués sous son patronage en 1979 : Stages de Sommières (février 1979) et de Montpellier (juin 1979). Le rêve du collectif est le dernier thème à exploiter dans le « mobile » Proust.
Au cours de ses 35 années d'enseignement, tout en suivant avec une attention sévère et cordiale à la fois, les travaux de ses disciples, Proust a su montrer l'un des éléments les plus dynamiques de sa conscience morale et professionnelle.
De 1970 à 1971, période qui couvre la seconde partie de mon premier séjour en France, le séminaire Proust traversa une phase critique. Après avoir fait pendant les vacances d'été 1970 l'expérience de la dynamique de groupe, Proust voulut qu'on mette en train dans son séminaire de Montpellier une formule de travail en commun totalement rénovée. Je n'oublirai jamais la journée du 10 octobre 1970 où eut lieu à la Faculté des Lettres la réunion préalable à la mise en route de notre travail pour 1970-1971. Proust souligna d'abord l'importance de la réflexion collective qui devrait remplacer la juxtaposition des travaux individuels. Son discours d'ouverture terminé, il descendit de l'estrade, vint s'asseoir à côté de moi et nous proposa carrément le principe de non-directivité. L'effet fut immédiat. L'absence de directives provoqua parmi nous une régression inquiétante, avec des angoisses de morcellement, de persécution ou de dépression. Crise dont se firent l'écho quelques séances consécutives où Jacques réfléchissait, devant ses collègues et étudiants terrassés et ébahis, sur le sens et la portée du travail collectif. Manifestement, notre directeur cherchait un moyen d'établir entre les membres une communication plus véridique, comme un pasteur, convaincu que l'appropriation de la vérité est une tâche collective, avait prêché dans son sermon que la divinité ne parlera aux hommes que s'ils sont fraternellement assemblés, indépendamment de toute hiérarchie.
L'expérience s'inscrit dans la tradition anarchiste à laquelle les événements de mai 1968 en France redonnèrent une certaine actualité. À partir de 1970 s'éveilla chez Proust une évolution qui le conduisit à tenter une expérimentation pédagogique avec nous. Notre groupe, lui aussi, était plus ou moins marqué par ces mouvements de contestation politique et sociale. Parmi nous, il y avait un étudiant français, « soixante-huitard », surnommé toute de suite « le terroriste », avec qui j'étais très lié. Celui-ci voulut profiter de cette occasion inespérée pour ébranler, voire désagréger les « institutions », pour contester l'autorité paternelle de Proust.
Pour mesurer la gravité de cette situation, je me permets de citer une partie de la circulaire du 15 mars 1971, rédigée par Proust lui-même : « Notre groupe est en crise. La séance du 4 février l'a montré et celle du 27 février l'a confirmé. Le fait même ne serait nullement inquiétant, s'il ne s'accompagnait d'un absentéisme qui prouve que depuis quelque temps plusieurs d'entre vous se sentent exclus du groupe. Le silence persistant de certains présents paraît aller dans le même sens ». Dans la suite, notre maître nous présentait quelques commentaires et propositions émises pendant le séminaire, par écrit ou oralement. Il était imprudent, dirent certains, peut-être prématuré, voire impossible dans nos conditions actuelles d'existence, de lancer une expérience de non-directivité conjointement avec celle d'un travail scientifique de groupe. D'autres, « le terroriste » sans aucun doute, soulignèrent l'hypocrisie du projet, alléguant que cette non-directivité n'avait jamais été qu'un leurre, Proust ou tel ou tel membre du groupe tendant à restaurer à son profit, à un moment ou à un autre, la relation autoritaire enseignant-enseigné au type d'interrelation multilatérale égalitaire que suppose la vie d'un groupe s'autogérant réellement. Certains voulaient conserver l'objet choisi au départ, mais travailler dessus individuellement, etc. Comme je quittai Montpellier en septembre 1971 pour aller achever ma thèse à Paris, j'ignore tous les méandres de notre groupe qui suivirent mon départ et surtout mon retour au Japon en mars 1972. Selon le courrier de Jacques, le séminaire oscillait entre léthargie et vitalité. Il retrouvait son souffle dès que l'on mettait en marche une pratique concrète. Dans ce cas-là, on a « l'esquisse d'une définition des conditions indispensables à la mise sur pied d'un travail réellement collectif » (Lettre du 8 mai 1972). Bien que ce type de fonctionnement relève de la démocratie directe et de l'utopie sociétaire, il y eut hélas des « victimes » : deux enseignants désertèrent et abandonnèrent finalement la recherche et l'enseignement.
En octobre 1972, Proust met un terme aux expériences pédagogiques entamées dans son séminaire et commence à réfléchir avec ses étudiants sur les présupposés idéologiques des travaux critiques consacrés à Diderot depuis le 18e siècle. On verra que cette expérience aboutira à la publication de Lectures de Diderot (1974). Il m'écrit un jour avec conviction et chaleur : « Je voudrais qu'à long terme tous les travaux de maîtrise et de doctorat soient intégrés dans le programme des recherches collectives. Je crois maintenant que c'est possible » (Lettre du 14 octobre 1972).
D'autre part, dans la même lettre, il confirme son intention de continuer à suivre au dehors les stages de dynamique de groupe : « On m'a demandé d'assurer l'animation d'un groupe de travail, conjointement avec un ci-devant professeur de philosophie de la Faculté de théologie, et un Père jésuite. La proposition m'a paru piquante et je l'ai acceptée. Nous aurons six week-ends de travail dans l'année, pour un apprentissage de la «lecture critique» . L'entreprise sera dégagée de tout souci d'examen, et sera financièrement autonome (les stagiaires paieront leur inscription et leur séjour). Elle promet d'être extrêmement intéressante » (Lettre du 14 octobre 1972).
Eclectisme, sociabilité, lansonisme, nouvelle critique, marxisme, protestantisme, rêve du collectif... : autant de « mouvements » qui caractérisent le « mobile » Proust. Tout son œuvre se fonde en effet sur le lien essentiel qu'il reconnaît entre les notions de mouvement et de réalité, dont il ne cesse d'examiner les rapports qu'elles entretiennent entre elles. De quelle nature ces liens sont-ils faits ? Par quelles médiations se conservent-ils ? Ce sont là les questions qu'explorent les travaux de Proust et qu'ils soumettent inlassablement à notre méditation.
Le corpus déjà historique de circulaires adressées aux membres du séminaire entre octobre 1970 et juin 1971 trouve son écho immédiat dans l'Avant-propos que Proust publia dans le numéro spécial : « Problèmes actuels de la recherche » de la revue Dix-huitième siècle (no 5, 1973). Ces deux ensembles « contestataires et contestés » sont deux frères jumeaux qui permirent à Jacques de mettre en question, et même au détriment de sa renommée mondaine et professionnelle, la totalité des présupposés scientifiques et idéologiques concernant non seulement l'étude dix-huitiémiste, mais encore l'essence même de la « science ». Le numéro spécial de la revue Dix-huitième siècle, entre autres, évoque surtout le temps de remise en question, temps très important pour Proust puisqu'il s'y trouva vraiment face à face avec ses étudiants et que c'est d'alors que datent ses premiers questionnements méthodologiques.
Que les travaux de Jacques Proust sur Diderot et l'Encyclopédie représentent une des plus importantes contributions du 20e siècle à l'étude du siècle des Lumières, dans ses représentations et ses formes symboliques, dans sa littérature, on n'en saurait douter. Mais aujourd'hui, il représente un phénomène assez exceptionnel dans le domaine des recherches dix-huitiémistes, et cela parce qu'il n'est pas seulement l'auteur de nombreux livres et d'articles, mais qu'il est surtout une « figure », un ensemble vivant et indissociable, un « mobile » comme l'on a vu, où le travail strictement scientifique se juxtapose à tous les actes de sa vie – voyages, amitiés, engagements, séminaires, qui sont, comme ses écrits, autant d'expériences, voire autant d'expérimentations.
Au fur et à mesure qu'il évolue, surtout après le texte fondateur de 1962, Diderot et l'Encyclopédie – dont le retentissement et l'influence furent décisifs sur toutes les recherches dix-huitiémistes d'aujourd'hui – son principe de décentrement commence à occuper le terrain, et cela même dans ses recherches diderotiennes. Il veut sortir des sentiers battus, écartant les clichés dix-huitiémistes (surtout certains réflexes professionnels chez les historiens des idées). À propos de son énorme travail pour les Œuvres complètes de Diderot, il me parle de choses étonnantes : « J'ai découvert chemin faisant des aspects totalement inconnus de Diderot que j'essaierai d'exploiter dans une ou deux études à venir [...]. Pour être bref, je me suis aperçu que Diderot travaillait à son Encyclopédie très distraitement, qu'il recopiait Brucker d'un œil mais que son œil mental était ailleurs. Dans la faille ainsi ouverte s'engouffrent tous ses désirs et tous ses préjugés inavoués, et voilà un palimpseste des plus passionnants à déchiffrer. Du coup nous voilà loin de l'histoire des idées tradionnelle et de la question de savoir si Diderot a été influencé par Spinoza ou par Leibniz. Il s'en moquait bien » (Lettre du 3 avril 1976).
Sa passion pour Diderot ou pour l'Encyclopédie se doublait d'une passion pour l'image. Parallèlement à ses travaux d'historien des idées, il se consacrait à l'étude des planches et ouvrait ainsi la voie à un nouveau champ de recherche où, aujourd'hui, Madeleine Pinault entre autres, marche avec une vigueur exemplaire sur les traces de notre maître (« L'image du peuple au travail dans les planches de l'Encyclopédie » et Marges d'une utopie).
Il nous réservait l'autre surprise avec son chef-d'œuvre Lectures de Diderot (1974). Le livre, rédigé à Cambridge (G.-B.), après son premier séjour au Japon, est celui que Proust chérissait le plus. Il savait déjà, même avant son départ pour le Japon, que le voyage marquerait un tournant de sa vie et que la facture de son nouveau livre, préparé depuis longtemps à Montpellier en collaboration avec les membres de son séminaire, serait conçue et réalisée sous l'impact de cette expérience du décentrement. « Je suis heureux, m'écrivit-il, de pouvoir aller à Cambridge après le Japon. J'aurai encore plus besoin de méditer après mon voyage qu'avant. J'espère que je pourrai rédiger là-bas Lectures de Diderot » (Lettre du 23 avril 1973). Au temps de découverte et d'émerveillement au Japon succèdera un temps de recul, établissant la distance nécessaire à l'évaluation et au jugement. Le projet s'annonce très audacieux, même du point de vue linguistique. « Mais Lectures de Diderot, m'avouait-il, m'oblige déjà à de gros efforts linguistiques notamment en allemand et en italien, car je n'avais presque jamais rien lu dans ces deux langues sur notre "philosophe". J'ai découvert avec admiration Rosenkranz, le premier Dieckmann, en allemand, et en italien Paolo Casini. D'autres encore. Mes "maîtres» ignoraient superbement tout cela, ou nous le cachaient ! » (ibid.). Lucidité de la pensée, cohérence du propos, tels sont comme toujours les principes de base qui orientent à la fois sa méthode critique et sa première œuvre « militante ». Mais en plus de tout cela, il faudra reconnaître une certaine spécificité dans ce livre, où s'affiche une intention métatextuelle, celle de développer une stratégie du secret et de l'aveu, où fonctionnent simultanément ce que Proust a découvert au Japon et la magie de l'intertextualité. « Je viens d'achever la rédaction de Lectures de Diderot, que je vais maintenant mettre à net. C'est un livre entièrement sorti du Japon, et pas seulement parce que j'y ai fait un ou deux séminaires sur la question. Beaucoup de nos conversations y sont passées aussi, sous une «forme» que personne ne décèlera, bien entendu » (Lettre du 13 décembre 1973). Dès la parution de Lectures de Diderot, les lecteurs y reconnaissent désormais la modernité d'une œuvre où le jeu parodique des lectures « croisées », un comparatisme parfois insolite, l'intérêt sur les recherches formelles, la présence de l'ironie, manifestent une lucidité novatrice. Attitude qui se définit en fonction de principes religieux, philosophiques et sociaux, de préjugés et de préférences qui sont eux-mêmes révoqués en doute. On découvrit chez l'auteur la valeur incontestable d'un critique vigilant.
Il en est ainsi de L'Objet et le texte (1980), son recueil majeur, où il réunit l'ensemble de ses articles de fond publiés entre 1966 et 1979. Ce groupement, voulu par l'auteur, indique suffisammant les préoccupations qui relient ces différents travaux. Le livre représente sa dernière oeuvre de taille concernant le dix-huitième siècle européen. De plus, il contient au moins quatre articles qui témoignent de la constance de l'intérêt chez Proust pour la lecture symptomale croisée : « La fête chez Rousseau et chez Diderot », « De l'Encyclopédie au Neveu de Rameau », « De Maréchal à Maiakovski », « Le joueur de flûte à Passy ». La démarche de Proust dans ces articles inaugure une nouvelle méthode critique qu'il ira en perfectionnant jusqu'à ses dernières années où il quittera le domaine proprement littéraire pour s'aventurer plutôt comme historien comparatiste sur une route peu sûre, vers l'Asie.
La fascination des pays étrangers : Hongrie, Russie, Allemagne et Suisse
Polyglotte, Proust rédigea un grand nombre de compte-rendus de livres parus en plusieurs langues. Le nom de certains pays est lié pour lui à des souvenirs ou à des problématiques dont il est bien difficile de se défaire. À propos de la Hongrie, Proust écrit : « De tous les peuples d'Europe, les Hongrois sont les seuls à garder, sous les apparences extérieures de l'européanité, des traits fondamentalement asiatiques qui rendent leur commerce très fructueux à l'amateur de «décentrement» que je suis de plus en plus » (Lettre du 5 avril 1975).
Il est significatif que parmi les innombrables articles que Proust a publiés, le premier en date concerne la Russie : « Diderot et le 18e siècle français en URSS. La grammaire russe de Diderot ». En plus de sa contribution aux éclaircissements des rapports de Diderot à la Russie, il donne, en 1955 et en 1961, à la Revue d'Histoire littéraire de la France, « l'état présent » des études soviétiques sur la littérature française ou le 18e siècle français. Vers la fin de sa vie réapparaît la Russie non plus comme un pays communiste, mais à travers la figure d'un « passeur culturel », Denis Ivanovitch Fonvisine (Lettres de France 1777-1778, 1995).
Ex-communiste, amateur de décentrement surtout, Proust a une prédilection pour l'Allemagne de l'Est, au même titre que son attachement pour la Russie. Il collabore aussi à la revue allemande Romanische Forshungen et en 1978, est nommé docteur honoris causa de l'Université de Heidelberg.
La Suisse, pays d'origine de Marianne, a un autre charme pour lui. Les Proust avaient l'habitude de passer une bonne partie de leurs vacances d'été à Pontresina, dans un bel hôtel que tenait la sœur de Marianne. Jacques aimait les Grisons, leurs montagnes, leurs vallées, leurs lacs, leurs forêts. Il avait un besoin vital de respirer là-bas. « [...] il est temps de prendre du recul et d'aller méditer dans les solitudes alpestres. Les Grisons sont mon jardin zen » (Lettre du 19 juillet 1974). En plus de la beauté de la nature, il tenait à ce « plus beau pays du monde » (mais, il ajoutait tout de suite : « sauf le Japon ») pour son irrésistible pouvoir d'évocation d'un passé érudit et cultivé. Sa vaste culture romaniste l'incite à affectionner un certain nombre de lieux de mémoire dans les Grisons. Cassirer, Dieckmann, Szondi, Jauss, Starobinski, tous ces grands romanistes d'hier et d'aujourd'hui, à l'égard desquels il avait une très grande estime, étaient plus ou moins liés à quelque endroit de ce charmant pays. En août 1995, les Proust nous ont invités, ma femme et moi, à Pontresina, après les journées bien remplies du Congrès international des dix-huitiémistes de Mutrnster. Au début, j'avais pensé y rester une seule nuit, mais Jacques a insisté pour nous retenir une nuit de plus. Cela lui permettrait, répétait-il, de nous faire visiter les sites les plus importants de la région en une journée.
Le souvenir que je garde de ces trois journées passées en compagnie des Proust est un des plus beaux de mon expérience européenne. Mais, à ce sujet, je préfère ici laisser la parole à Proust. Citons deux lettres qu'il m'a écrites après notre départ. « Nous avons été très heureux de vous revoir dans le cadre où nous passons plusieurs semaines par an, depuis trente ans. J'ai réalisé après votre départ que notre seconde promenade ressemblait à un pèlerinage dix-huitiémiste : Cassirer, Dieckmann, Szondi, Jauss semblaient encore hanter les lieux. Je n'avais pas prémédité cet effet, mais j'ai pensé après coup que de ces hommes à qui je dois beaucoup, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, qui ne se trouve pas dans leurs livres et qui fait qu'ils leur survivront, exigeait d'être transmis » (Lettre du 23 août 1995). « J'avais des scrupules, après coup, en songeant que je ne vous avais pas permis d'en prendre possession «naïvement» , spontanément. Il me semblait que nos promenades avaient été constamment «parasitées» par un «discours d'escorte» dont peut-être vous n'aviez que faire. Mais je ne pouvais pas me taire ; une force obscure, venue de plus loin que moi, m'obligeait à vous parler de Dieckmann, de Szondi, et de tout ce qui fait que ces espaces infinis sont si peuplés d'humanité » (Lettre du 10 novembre 1995). En relisant ces lignes, je m'aperçois que les Grisons, pour Jacques d'alors, étaient un « jardin zen », un lieu idéal d'initiation de son disciple asiatique aux grands mystères de l'européanité...
La fascination du Japon (1973)
En septembre 1973 les Proust franchirent les Alpes et les océans pour aller découvrir le Japon, « un pays fascinant, au moins pour l'occidental que je suis, nourri comme tous les autres de mauvaise littérature et de jolies images... » (Lettre du 3 juillet 1973).
À la différence de la plupart de ses collègues français, dont le rôle attendu au Japon était justement de se faire l'apôtre de la Vérité unique et immuable, Proust s'en éloignait définitivement, à la faveur d'un dialogue ou d'échange d'idées. Pour lui, le besoin de réaliser ce tête-à-tête était d'autant plus nécessaire que, quelqu'en soient les termes, il se réfère toujours à une visée centrale : l'élaboration d'une position décentrée. D'emblée, œuvres scientifiques et de critique, réflexions sur le passé ou le contemporain, apparaissent toutes comme des manifestations de cette préoccupation unique : c'est elle qui donne son unité aux diverses tentatives qui constituent l'œuvre de Proust et dont il restait encore à retracer toutes les étapes.
En contrepartie, mon pays lui offrit d'un seul coup tout ce qu'il ne cessa d'aimer sa vie durant : l'accueil, la convivialité, l'amitié, le respect et la culture ancienne et moderne. En un mot, cet amateur de décentrement découvrit enfin, au bout du monde, le vrai Autre. « Après l'éblouissement du Japon, m'écrivait-il deux mois après son départ, la réhabilitation à l'Europe (Suisse, France ou Angleterre) est assez rude. Je vais pour ma part m'efforcer pendant quelque temps de mettre à son tour le Japon à distance, pour y revenir ensuite à loisir, la « décantation » faite. C'est la réaction naturelle de mon tempérament «secondaire» , comme vous savez. Elle est apparemment nécessaire à ma survie morale [...] » (Lettre du 13 décembre 1973).
Par la suite, au cours de ses visites, il donna au Japon de nombreuses conférences et séminaires, dont les textes furent pour la plupart publiés ultérieurement en France ou ailleurs, mais quelques séances restent uniquement gravées dans la mémoire du public japonais. C'est le cas, par exemple, d'un très bel exposé poétique, modèle de lecture croisée : « Dellile et Eluard ». Pour lui aussi, le choc Japon fut considérable. Voici quatre passages tirés de sa correspondance, où le Japon apparaît à la fois au niveau manifeste et à celui du subconscient :
1) Apparition inattendue : « [...] ma mémoire est peuplée d'images très vivantes et surtout mon subconscient «régénère» constamment en moi le Japon sous les formes et aux moments les plus inattendus. Par exemple, samedi dernier, j'ai participé à Montpellier à la soutenance de these de mon ami comédien Jacques Bioulès, sur Paravent, de Jean Genet (comment l'imaginaire du comédien «travaille» sur une pièce comme celle-là). Et tout naturellement le Mishima du Pavillon d'or s'est imposé là. Il aurait été divin «de partir» dans une lecture croisée du Pavillon d'or et des Paravents. Mais ce n'était pas le lieu. J'ai dû refouler ce discours, glacer mon propos. Je me suis contenté d'une suggestion » (Lettre du 13 décembre 1973).
2) Le mot « décentré » apparaît dans son compte-rendu de Cent ans d'études françaises au Japon, exposé historique (RHLF, 1975) : « le point de vue décentré, indispensable à toute réflexion réellement critique, auquel leur culture si différente place nécessairement les Japonais lorsqu'ils traduisent nos écrivains ».
3) À propos de sa communication au colloque de Bruxelles : « je parlerai du Joueur de flute de Passy, avec des «images» ; ne cherchez pas le mot de l'énigme, vous le saurez en temps utile ; sachez seulement qu'en parlant apparemment de Diderot et des Russes, ça parle de Proust et du Japon... » (Lettre du 2 mai 1975).
4) « Lu ces jours-ci Zeami, La tradition secrète du Nô, dans la traduction et avec les commentaires de René Sieffert. Le principe «Faites mouvoir votre esprit aux dix dixièmes, faites mouvoir votre corps aux sept dixièmes» a causé en moi une jubilation intense ; je ne sais trop pourquoi » (Lettre du 3 avril 1976).
La période de perspective comparatiste (1980-2005)
Les dix dernières années de Proust sont dans son œuvre une période de grande production « asiatique ». Entre 1997 et 2003 il publie un grand livre (L'Europe au prisme du Japon, 1997) et deux traductions (La Supercherie dévoilée, 1998 et Le Puissant royaume du Japon, 2003), pour ne citer que ces trois travaux de taille. Il est à noter que sa femme Marianne collabore avec beaucoup de dévouement à la traduction. Ce déploiement d'activité surprit quelque peu les dix-huitiémistes d'alors qui, sauf quelques exceptions, ne voyaient qu'une déviation dans les efforts d'exploration de Proust, « dix-huitiémiste et spécialiste de l'Encyclopédie française ». Le rôle et l'importance de Proust débordèrent alors le domaine académique et prirent une autre dimension.
Son point de départ est double : rencontre avec un dictionnaire japonais et figure d'un missionnaire portuguais. Proust a découvert en 1973, à la bibliothèque de l'Université Keio de Tokyo, l'encyclopédie japonaise Wakan-Sansaï-Zue de Ryôan Terashima : « La découverte de ce bel objet dans la bibliothèque de Keio a été l'un des chocs les plus forts que j'aie eus au Japon (et j'en ai ressenti pas mal) » (Lettre du 16 avril 1974). D'autre part, il s'intéresse à Ferreira, missionnaire jésuite et apostat, personnage principal d'un roman de Shusaku Endo Le Silence : « Il vient de sortir, m'écrit-il, un livre passionnant et beau, préfacé par Edgar Morin, sur Le Juif d'Espagne, histoire d'une diaspora, 1492-1992, qui me ramène au Japon. Sa lecture me conforte dans l'opinion que l'ex-jésuite Ferreira était un «nouveau chrétien», ce qui expliquerait, mieux que les élucubrations mystico-mauriaciennes d'Endo (Le Silence), le mystère de son abjuration. Cela expliquerait aussi l'intérêt qu'il porta ensuite à la médecine «hollandaise» et à la traduction de la chirurgie d'Ambroise Paré »« (Lettre du 31 janvier 1992).
Il est persuadé que ses incursions dans des domaines où il n'est pas spécialiste y apporteront un point de vue nouveau, et contribueront à ce dialogue de l'est et de l'ouest qu'il préconise. Les préparatifs avancent vite, et tout le monde est surpris par la rapidité de sa maturation. Il accumulait les lectures, les notes, les projets, comme un écolier appliqué. Tous ces efforts admirables lui ont donné les bases conceptuelles, les principes théoriques sûrs lui permettant de réfléchir sur les rapports est-ouest. En suivant le cours d'histoire du Japon que donnait Annick Horiuchi rue d'Ulm à Paris, il s'initie au métier d'historien et de comparatiste. J'ai vraiment l'impression que le professionnel d'une discipline qui en aborde une autre y est très intéressant : il y apporte des qualités cultivées, aiguisées, en même temps qu'une vue plus fraîche des objets de la discipline en question. Aussi, est-ce toujours dans le cadre de la recherche d'un nouveau comparatisme que se situent ses interrogations et ses efforts de cette période. Y participent finalement tous les travaux que Proust publie de 1997 jusqu'à sa mort en 2005. Les projets ne lui manquent pas : dans ses missives il annonce la mise en chantier d'études, de traductions, ainsi que des déplacements, etc. Le plus souvent, nous autres anciens élèves japonais lui fournissions des matériaux, documents, photocopies.
Ayant décidé de situer son premier livre sur le Japon L'Europe au prisme du Japon (1997) dans un milieu qui lui est à la fois étranger et familier (étranger, puisqu'il s'agit du Japon ; familier puisque c'est finalement l'Europe moderne dans sa totalité qui y est vue, analysée, mais toujours réfractée par le prisme japonais, à cause du point de vue « décentré », à savoir extériorisé, des missionnaires européens ou des commerçants hollandais), Proust aborde intentionnellement le domaine peu exploité jusqu'alors, celui d'un nouveau comparatisme culturel. Ce qu'il réalisa dans L'Europe au prisme du Japon surpassa toutes les attentes, notamment par la dimension démesurée de la mise en place de son échelle temporelle et spatiale. Pour lui, un siècle n'était plus qu'un point de vue ; la période à prendre en compte embrassait en effet trois siècles. Géographiquement aussi, l'auteur ne voulait plus viser une seule nation ni confronter deux pays isolés ; il élargissait la vision, en laissant loin derrière lui un eurocentrisme démodé.
Peu remarqué du grand public, L'Europe au prisme du Japon valut à Jacques Proust l'estime d'un lectorat, certes encore très restreint, mais qui suscitait en France comme au Japon et aux Etas-Unis (la traduction japonaise parut en 1999 et l'américaine en 2002) de nombreux éloges : historiens, poètes, pères jésuites, etc. Proust s'y montrait ce qu'il n'allait jamais cesser d'être : un esprit irrémédiablement critique.
Dans La Supercherie dévoilée (1998), Jacques et Marianne Proust ont traduit un petit texte, une sorte de réfutation du catholicisme par Cristovao Ferreira, missionnaire jésuite converti au bouddhisme. La lecture du « Petit Dictionnaire » et de quelques pages des Notes fut pour moi un moment privilégié de découvertes et de révélations. Mon maître nous enseigna, d'une manière tout à fait convaincante, le fond métaphysico-théologique du Concile de Trente et ce qu'est la Réforme, deux sujets très peu familiers à nous autres, francisants japonais.
Je tiens ici à signaler l'importance des deux petits textes à caractère récapitulatif, dont la première version fut rendue publique au Japon. D'abord, « Remarques et question », proposées par Jacques en guise de conclusion pour le Colloque franco-japonais : Diderot et le XVIIIe Siècle en Europe et au Japon, organisé par Hisayasu Nakagawa et l'Université de Kyoto (19-23 novembre 1984). En réalité, Jacques ne faisait aucune « Remarque » et se contentait de poser douze questions adressées à tous les participants du colloque, c'est-à-dire une quinzaine de professeurs français et autant de professeurs japonais. Les douze questions qu'il posa étaient volontairement transversales à la manière de Diderot : elles concernaient à la fois les participants français et japonais, et en même temps le 18e siècle et le temps présent. La plupart d'entre elles constituent non des réponses sur le comparatisme, mais des occasions de mieux le questionner. Je n'en citerai ici, à titre d'exemple, que la deuxième, très familière aux membres du séminaire Proust des années 1970. Il reste toujours fidèle à ses premiers engagements. « [...] quand on s'interroge sur Diderot et le despotisme, quand on s'interroge sur le pouvoir du philosophe, celui qui pose la question, lui-même, est-il concerné par la question, est-il en dehors de la question ? S'il est concerné par la question, s'il est dans le champ même de la question, est-ce un bien, est-ce un mal ? Pour formuler la question d'une manière différente encore, peut-on imaginer une question totalement anachronique du point de vue de l'auteur du texte, et qui soit cependant pertinente, pour la comprehension du texte ? ».
Proust fut très content de ce colloque de Kyoto, mais au fond, il pensait qu'il n'était pas facile de comparer les deux civilisations à un moment donné de l'histoire. Ce « moment », en effet, il n'aurait pas fallu le réduire au 18e siècle : l'âge d'Edo commence tard, finit au moment du Meiji ; le 18e siècle en Europe est au contraire la fin d'une ère commencée dès la fin du 15e siècle avec les grandes découvertes. Cette différence de périodisation, bien perçue, devrait permettre de mesurer dans toute leur ampleur les mouvements qui se sont produits au Japon et en Europe après la fin du féodalisme. Il revient à cette question dans sa lettre de la fin de l'année : « On en comprendrait mieux la nature, sans se soucier excessivement des «influences» réciproques : une influence ne s'exerce jamais que dans un milieu prêt à l'accueillir. Cette question (que je n'ai pas posée publiquement) et quelques autres, que j'ai énoncées dans mes «douze» , sont restées sans réponse sans doute, mais c'est sans importance. L'essentiel est que le désir de cette comparaison ait été provoqué par l'initiative heureuse de Nakagawa. Il ne s'éteindra pas et finira par se satisfaire, même si certains participants, enfermés dans leur carapace de certitudes, n'ont encore rien compris » (Lettre du 24 décembre 1984).
Treize ans plus tard, toujours au Japon, Proust ne pose plus de questions, mais propose une vaste perspective d'étude pluridisciplinaire et comparatiste sur le rapport est-ouest. Dans une conférence magistrale (« Au sujet de quelques passeurs culturels entre l'Europe et l'Extrême-Orient au 18e siècle : questions de méthode ») qu'il a faite lors du colloque international L'Image de l'autre au 18e siècle : vue de l'Asie et de l'Europe, il explique en détail son plan de travail pratique (la version française du texte de cette conférence est à paraître dans Voyages et interdisciplinarité, Mélanges en hommage à Michèle Duchet). Il se place déjà à un point de vue très élevé, sur l'« épicycle de Mercure », comme dirait le neveu de Rameau, à partir duquel l'objet de son étude pourrait être regardé en petit ou en grand selon la mise au point d'un téléscope qu'il a à la main. Il va même nous faire remarquer la précarité de nos interprétations perceptives des valeurs ou des objets. « Dans un espace-temps aussi distendu, la perception que les hommes avaient des objets ne pouvait pas être la nôtre. Cela vaut aussi bien pour les valeurs intellectuelles que pour les biens culturels qu'ils transportaient avec eux ». S'agissant des échanges entre Chine, Japon et Europe entre le début du 16e siècle et la fin du 18e, l'important, c'est l'attention que nous devrions prêter aux « vies minuscules », aux « choses banales », à la « surprise de l'événement », aux « émotions » et aux « passions ». Entre autres, il insiste sur l'importance des intermédiaires culturels, c'est-à-dire les voyageurs illustres ou anonymes, les traducteurs, les précepteurs, les comédiens, les missionnaires, les artistes en tout genre, les exilés, les marginaux de toute espèce qui ont toujours vagabondé d'un pays à l'autre, traînant après eux leur bagage de préjugés et de vraies connaissances. Ces « passeurs », le plus souvent, se trompent ou s'égarent, mais pour Jacques Proust, aberration, dérèglement, désordre, erreur, tous ces travers, ces tares humaines ont ou devraient avoir droit de cité dans son comparatisme. « Il y a naturellement un lien entre la capacité d'errer, de s'aveugler, et le trop-plein d'imagination. [...] Certaines erreurs, en effet, certains aveuglements peuvent être féconds ».
Pour autant, Proust n'abandonnait pas Diderot ni l'Encyclopédie. À l'encontre de la tendance générale qui favorise le travail collectif de type additionnel, il a réussi, à lui seul, à distinguer des moments successifs à travers les processus temporels de la diffusion de textes encyclopédiques. Son effort se rapporte à la propagation de traits culturels, aussi bien spirituels que matériels, de la société où ils sont apparus vers des sociétés culturellement différentes par la filiation des dictionnaires dont le principe fondamental, comme on le sait, consiste en une fausse imitation de l'original, constamment dénaturée ou décentrée à travers une suite de traductions en diverses langues. Son article « L'encyclopédie au Japon au 18e siècle » (in Tous les savoirs du monde) retrace un long chemin que parcourait le Dictionnaire œconomique de Chomel : supplément, réédition française, traduction hollandaise, réédition hollandaise et enfin traduction japonaise. Il en ressort qu'à travers le néerlandais de Chalmot, ses lecteurs japonais ont bel et bien pu lire des articles tirés en fait de l'Encyclopédie de Diderot...
La liberté et la poétique
Proust avait un œil d'esthète. Tout au long de l'activité de professeur littéraire qui l'occupe dès ses débuts, il acquiert une extraordinaire culture aussi étendue que variée, orientée d'ailleurs vers ses préférences personnelles : théâtre, beaux-arts, musique... Depuis longtemps j'ai reconnu chez lui cette propension permanente à la poésie, mais il l'a refoulée et combattue par obligation professionnelle. S'il atténue par ses travaux scientifiques ce goût naturel, celui-ci reste néanmoins à l'état de préoccupation persistante : il marquera certains des textes apparemment anodins qu'il rédigera dans ses dernières années. C'est grâce à la retraite qu'il retrouve sa muse. Dès qu'il coupe les ponts avec l'Université en 1986, l'énergie poétique longtemps contenue se libère soudain avec exubérance. Le commerce avec la Muse n'est pas un amusement. « La retraite a cela d'excellent et de délectable que j'ai enfin pu sortir du ghetto où l'Université pensait peu à peu à m'enfermer » (Lettre du 11 décembre 1986). D'où son abondante contribution à Réforme, revue pour laquelle au moins durant ses dix dernières années, il témoigna d'un attachement jovial et fidèle. À l'occasion, Proust s'exprime là-dessus en termes joyeux : « Je suis heureux enfin que mon article sur Pierre Toreilles et celui que j'ai fait l'an passé sur Grau-Garriga vous aient plu. Mon intention est d'écrire plus souvent ce genre de texte pour Réforme et j'ai hâte d'être à Paris pour collaborer plus activement à cet hebdomadaire, qui est d'une bonne tenue et touche un public restreint, mais cultivé et ouvert » (ibid.). Loin de la vie universitaire, il se mit à consigner ses pensées hors de tout projet académique et pour ainsi dire institutionnel.
Je garde la photocopie de la quasi-totalité des articles qu'il a publiés dans Réforme, qui sont autant de petits «chef-d'œuvres inconnus ». On y reconnaît sans peine son goût des formes, qui le conduit à privilégier la poésie, le théâtre (tout particulièrement le Nô japonais), la musique, les beaux-arts, à côté de nombreuses chroniques sur les actualités politiques, sociales et religieuses.
Désormais, même dans sa production scientifique, il n'hésite pas à faire valoir son sens poétique. Dans un article peu connu en Europe (car il a été publié au Japon), il insiste sur le fait que les Lettres à Sophie Volland, telles qu'elles sont conservées dans le Fonds Vandeul, sont une œuvre littéraire de plein droit, ayant sa poétique immanente, et non un fonds documentaire quelconque (« Ces lettres ne sont pas des lettres... : à propos des Lettres à Sophie Volland », Equinoxe,Tokyo, 3, 1988). « Le carré magique de Diderot », autre morceau de choix, également ignoré, est un charmant jeu littéraire écrit de connivence avec moi. Le texte lui-même est dédié à Liano Petroni (Miscellanaea in onore di Liano Petroni : Studi e ricerche sulle letterature francese, Bologne, Cooperativa Libraria Universitaria, 1996), mais porte en lui un message caché qui concerne le quartier de la rue Coquillère à Paris où se trouvait mon appartement lors de ma première année sabbatique de 1982 à 1984, tout près de la maison de Sophie Volland, rue des Vieux-Augustins. Dans sa lettre du 30 septembre 1993, Proust trace, à la manière de Diderot, « son » carré magique parisien à lui.
Inversement, il arrive que son admirable analyse des poèmes de son ami Toreilles (« Hiéroglyphes à propos des Dieux rompus », Sud, hors série 1985, numéro special consacré au poète Pierre Toreilles) rejoigne l'univers de Diderot : « [...] j'ai la faiblesse de croire que Diderot est plus présent ici que dans bien des choses que j'ai écrites sur lui jusqu'à maintenant » (Lettre du 29 octobre 1984). Il rédige ces petits articles avec conscience, en soignant l'écriture.
Parmi d'autres « favoris », citons Glenn Gould et Paul Claudel. Jacques et Marianne Proust ont découvert la musique du pianiste canadien à Tokyo, chez moi, en septembre 1973, au moment de leur premier séjour au Japon. Depuis, la stratégie musicale et extra-musicale de Gould a servi à Jacques d'une espèce de repère efficace pour préciser sa position dans les débats sur l'ancienne critique et la nouvelle. Il me rapporte un jour une émission télé sur Gould, suivie d'un débat opposant deux critiques : « Débat politique au fond, écrit-il : d'un côté celui qui pense que l'œuvre d'art est un capital, qui se transmet comme un trésor de génération en génération ; de l'autre celui qui pense, avec Marx, que le capital ne dure que s'il est constamment reproduit par le travail ; par la plus-value du travail... Ainsi devisions-nous, sans penser au Neveu de Rameau. Mais je pensais à vous et à la découverte que nous avons faite de Gould dans le petit appartement de Nakameguro, certain jour de septembre 1973... » (Lettre du 12 décembre 1974).
Proust aimait Claudel, aussi. Le titre Deus escrive direito por linhas tortas d'un article qu'il rédigea pour le recueil collectif La Recherche dix-huitiémiste est un proverbe portugais mis en épigraphe par Claudel dans le Soulier de Satin. Le souvenir du Japon se trouve mêlé dans sa pratique de Claudel. Le thème de l'ouverture, sur le prisme, de L'Europe au prisme du Japon, vient également de Claudel (Connaissance de l'Est). Ayant parlé de l'encyclopédie japonaise de Ryoan Terashima, il change de propos pour penser à Claudel : « Ces temps-ci, je relis Claudel, et tout, dans Claudel, prend maintenant pour moi un nouveau sens » (Lettre du 16 avril 1974).
Le citoyen de l'universel
Proust connut une mort sereine le 19 septembre 2005, dans sa maison de Montpellier. Etre de charme à multiples facettes, qui suscita des réactions tant élogieuses que déconcertées, Jacques Proust est et restera toujours une référence obligée, pour ses contemporains qui prenaient naturellement et prendront encore en compte tout ce qui venait de lui. Ce qui rend son œuvre particulièrement attachante est le fait qu'elle tient singulièrement à la personne de son auteur. Cosmopolite d'idée, ami des cultures et des langues, citoyen de l'universel (le 18e siècle ne se limitait pas pour lui au continent eurasien), Proust eut pour principe l'appétit des expériences et pour devise l'amour de leur diversité.
Parmi ses écrits personnels, il y en a un qui mérite d'être cité pour sa valeur de témoignage et de bilan d'une vie exceptionnelle. En mai 1987, lors de son passage à Tokyo, Proust m'interviewa longuement sur le Japon, son carnet à la main. Je lui parlai de choses et d'autres, et lui prenait des notes assez substantielles. Six mois après, je reçus de lui la photocopie d'un article paru dans Réforme, signé Yoichi S., p.c.c. Jacques PROUST. Tout penaud, j'y reconnus à peu près tous les propos que je lui avais tenus à Tokyo, mais adroitement transformés en un discours très « proustien », de manière à ce que l'on ne pût dire d'aucune manière qui parlait à qui... Voici la remarque conclusive de cette personne fictive, fantoche sang-mêlé de l'imaginaire proustien : « Mais il me paraît aussi vain pour nous d'aller chez vous chercher les voies du salut qu'il l'est pour vous de chercher un nouvel art de vivre selon zen, ou les principes qui régissent l'entreprise japonaise moderne. C'est sans doute au fond de soi, en écartant tout ce qui lui vient de sa culture et de la civilisation, que chacun trouvera le secret de son identité et, paradoxalement, celui de la communication avec les autres, fussent-ils, comme nous le sommes pour vous, et vous pour nous, ceux qui diffèrent le plus de lui » (« Lettre de Tokyo : L'âme de l'empereur », Réforme, no 2223, 21 novembre 1987, p. 12).