Dix-huitième siècle
Les dictionnaires en Europe
Présentation
Marie Leca-Tsiomis
Université Paris X-NanterreLa très riche bibliographie réunie pour ce volume a été mise en ligne sur le site de la revue :www.ish-lyon.cnrs.fr/sfeds
La langue d'un peuple donne son vocabulaire
et le vocabulaire est une table assez fidèle
de toutes les connaissances de ce peuple.
Diderot, article ENCYCLOPÉDIE
Le Grand Dictionnaire françois et flamand, de François Halma, troisième édition [page de titre] [collection privée, photo J. Proust].
« Dicomania » titrait un récent numéro de la revue Critique. « Siècle des dictionnaires », disait Pierre Larousse, en 1866, de sa propre époque. En quoi le 18e siècle aurait-il donc été en Europe l'«âge des dictionnaires », pour reprendre la formule de P. Rétat ? Les études réunies dans ce numéro montrent que, s'il ne peut rivaliser en nombre ni en variété d'ouvrages avec les siècles suivants, c'est à lui qu'appartiennent l'élan, l'essor, et l'épanouissement du genre.
Au 18e siècle, en effet, les dictionnaires tels que nous les connaissons aujourd'hui sont encore des objets neufs. Cette prodigieuse invention, le dictionnaire monolingue de langue vivante, date d'à peine un siècle. Jusque-là, on connaissait les thésaurus de langues anciennes, les dictionnaires bilingues ou polyglottes, recueils de traduction – qui avaient eux-mêmes été précédés par les glossaires et les sommes encyclopédiques médiévales – dont le latin était la commune référence et dont le paneuropéen Calepinus fut le parangon. En 1611 parut à Madrid le premier dictionnaire monolingue de langue vivante européen, le Tesoro de la lengua castellana o española, de Covarrubias ; l'année suivante, à Florence, l'Accademia della Crusca publiait son Vocabolario. Espagne, Italie, c'est ensuite en France que furent publiés, de 1680 à 1694, les trois grands monolingues que sont les dictionnaires de Richelet, de Furetière, puis de l'Académie.
Avec l'invention du monolingue, la nature même du dictionnaire changea : il ne s'agit plus de fournir la traduction d'un mot dans une ou plusieurs autres langues, mais de définir le mot lui-même. Le mot, voire la chose. Car, disait Pierre Bayle, dans les anciens lexicons polyglottes, « on voit bien les rapports d'un mot à un autre mot ; mais non pas aussi souvent qu'il le faudrait la définition des choses signifiées par les mots ». Même si un partage entre « dictionnaire de mots » et « dictionnaire de choses » s'établit alors, partage que l'Académie française fixa avec la parution, en 1694, de deux dictionnaires séparés, l'un consacré aux « mots communs » et au « bel usage », et l'autre, consacré aux termes des sciences et des arts, les deux formules s'avérèrent complémentaires et, malgré le découpage théorique, on ne peut que constater leur porosité. Cette tendance à la partition des domaines se rencontra à peu près partout en Europe, de même que la volonté, inverse, d'abolir ces cloisonnements.
Car le clivage avait déjà été dépassé, en 1690, par la formule du « dictionnaire universel », que Furetière avait inventée et qui fut appelée à un vaste avenir : répertoire de langue en même temps que des sciences et des arts. Bayle préfaçant, de Rotterdam, l'ouvrage de Furetière célébra la fonction désormais assignée au dictionnaire : « Ce ne sont pas de simples mots qu'on nous enseigne, mais une infinité de choses, mais les principes, les règles et les fondements des Arts et des Sciences » . Et, tout au long du 18
e siècle, dictionnaires universels et encyclopédies alphabétiques assumeront cette mission neuve, celle de la transmission des connaissances : ce fut alors que le dictionnaire apparut comme « expression vivante d'une forme de civilisation », pour citer l'expression de Bernard Quemada dans
Les Dictionnaires du français moderne (1539-1863)
[1].
Vaut-il la peine de souligner à quel point le dictionnaire a partie liée avec l'état de la langue ? Si, dans l'ensemble des pays, on observe, au cours du siècle, la disparition du latin – du « joug de la latinité », pour citer l'abbé Girard – comme langue de référence, ce que les Italiens nommaient « la questione della lingua » se posait de multiples façons à travers l'Europe. Cependant, les situations qui prévalent dans les différents pays peuvent être très schématiquement décrites. D'une part, le domaine des langues déjà codifiées, normées, objets des soins de grammairiens et remarqueurs, voire d'Académies, et déjà pourvues d'une abondante production lexicographique, institutionnelle ou d'initiative particulière, comme en Italie, en France, en Espagne, par exemple. D'autre part, le domaine des langues qui s'affirment et revendiquent leur droit à l'existence. Or, c'est le dictionnaire qui entérine la reconnaissance des langues nationales ; à sa façon il est manifeste, ou drapeau : projeter un dictionnaire fut un acte patriotique en Hongrie. Même dans des Etats souverains, un projet de dictionnaire est toujours plus ou moins celui de la défense et illustration d'une langue : ce fut le cas pour le slavo-russe, pour le néerlandais, mais aussi pour le portugais, face à l'espagnol ; dans le domaine allemand, la question portait sur le choix et la codification d'une langue standard.
« On a tout mis en dictionnaire », regrettait Sébastien Mercier, à la fin du siècle, mais il n'exagérait guère. Le 18e siècle fut bien celui de la « dictionnarisation » généralisée. En témoigne, outre la variété des ouvrages en volume – de l'Oekonomische Enzyklopädie, 242 volumes de Krünitz, au plus exigu, le Dictionariolum de Kramer qui compte 73 mots – et en format – des in-folio aux « portatifs » –, la variété des formules : dictionnaires de mots, dictionnaires de choses, dictionnaires universels, dictionnaires d'apprentissage, encyclopédies, mais aussi dictionnaires terminographiques et recueils onomastiques, qu'on appelle « dictionnaires » géographiques ou historiques, comme le Moréri – bien qu'à parler avec rigueur, comme B. Quemada, ce soit le terme de répertoire spécialisé qui convienne à leur égard –, vocabulaires, glossaires, jusqu'aux formes les plus surprenantes, tel ce dictionnaire en vers, Kisded Slotar hongrois. Il est vrai aussi que le titre seul de « dictionnaire » est alors un argument commercial : tout ce qui est ou peut être classé alphabétiquement a donc vocation à devenir « dictionnaire ». Variété enfin, et non la moindre, des sujets. Car le dictionnaire est un genre vorace ; citons pour la France, par exemple, cette cascade : dictionnaires de la Fable, de la Bible, des Finances, de la Chasse au cerf, de Médecine, des Aliments, des Passions des Vertus et des Vices, d'Hippiatrique, de la Campagne, mais aussi de la Ville et de la Cour, etc.
Observer les dictionnaires en Europe au 18
e siècle
[2], c'est donc prendre la mesure de l'expansion et de la diversité du genre. Disons d'emblée pourtant la difficulté à délimiter des frontières spatiales et temporelles dans le domaine de la lexicographie qui est celui de l'imbrication des ouvrages, des titres et des pratiques. Quant à définir l'Europe...! Ont donc été privilégiés ici les pays ou domaines linguistiques dans lesquels l'activité dictionnairique a été particulièrement notable entre les années 1700 et les années 1800 : qu'il s'agisse d'une activité déjà bien implantée, comme dans les domaine italien, espagnol, portugais, anglais, allemand, néerlandais, français – encore n'évoque-t-on pas la période révolutionnaire et son exceptionnelle production – ou de réalisations neuves comme dans les domaines russe et hongrois. Si les patrimoines sont multiples, on verra se dessiner, à suivre les parcours des ouvrages, des emprunts et des modèles, l'esquisse d'une carte d'Europe – qui en vaut d'autres – dont les contours sont aussi bien marqués par l'identité et la récurrence des questions posées que par la permanence des transferts eux-mêmes.
Car les dictionnaires parcourent l'Europe, d'autant que leur production et leur commerce est une des activités les plus rentables de la librairie. Ils circulent par le biais des traductions, mais aussi des emprunts, augmentations, refontes, répliques, annotations, parfois de façon explicite, selon la formule « édition augmentée et corrigée », parfois, au contraire, par rapt ou larcin, selon des procédés flibustiers, bien connus à l'époque, toujours vivaces, et qui constituèrent une loi du genre. Or, à travers cette circulation des dictionnaires, on observe la progressive constitution d'un véritable matériau lexicographique européen. Ce matériau commun n'est pas seulement formé du contenu des articles eux-mêmes ; ce qui voyage d'un pays à l'autre, ce sont aussi les réflexions qui portent sur l'art du dictionnariste, ses buts, ses méthodes, mais aussi les idées linguistiques, les réflexions grammairiennes ; c'est le cas, par exemple, de la question essentielle de la synonymie, posée par l'abbé Girard, – auquel ce numéro rend un hommage particulier – et méditée tant en Espagne qu'en Allemagne, en France ou en Russie. Entrer ainsi dans l'atelier des lexicographes, c'est repérer cette communauté d'interrogations, de débats, de conflits, et mieux cerner du coup la nature et les enjeux de chacune des entreprises, dans son contexte national propre, politique, linguistique, religieux, commercial.
Certains modèles sont bien connus : l'Académie française prenant en exemple l'Accademia della Crusca, et devenant à son tour modèle de l'Académie russe, ou d'autre façon, de la Real Academia madrilène ; mais on mesurera à lire ces études le rôle capital joué partout en Europe par l'émulation entre les langues, et entre ces outils de légitimation que sont les dictionnaires. Le puissant ressort de la honte, voire de l'humiliation nationale face aux réalisations des voisins, ces recettes qui nous sont si familières étaient classiques : les académiciens d'Espagne évoquent leur « honte » par rapport aux Français et aux Italiens , Carlo Denina « la gran vergogna » des Italiens, etc. Pas de pays dans lequel l'argumentaire comparatif et la déploration ne soient utilisés au profit de la compétition lexicographique. Et, partout, se font jour les exigences du purisme, notamment à l'égard des emprunts de mots étrangers, dans le même temps où les modèles de dictionnaires traversent toutes les frontières.
Passeur culturel, pourvoyeur de « modernité », le dictionnaire est alors, on le sait, un objet social et politique surveillé, critiqué, amendé, voire expurgé, ou interdit. Point de mire des regards dans les pays d'Inquisition et d'Index, des drastiques prohibitions castillanes aux plus souples réprimandes toscanes, mais aussi dans les pays sous domination étrangère comme la Hongrie, pour ne rien dire des traverses rencontrées en France par les encyclopédistes contraints à la publication clandestine. Interdictions, mais aussi adaptations des dictionnaires, et recyclage du contenu original après correction dans le sens de l'orthodoxie religieuse ou politique. Si l'Encyclopédie ne passa pas les Pyrénées, le répertoire historique catholique de Moréri y fut, lui, jugé adaptable, comme le fut aussi celui de Ladvocat, en Hongrie, ou de Mayeul-Chaudon, en Russie etc.
Si les dictionnaires suscitent un large et constant intérêt public, la presse participant partout activement à leur réception, voire à leur élaboration, les dictionnaristes eux-mêmes, comptent dans leurs rangs poètes, historiens, journalistes, voyageurs, savants, philosophes, souvent parmi les meilleurs esprits de leur temps : Leibniz, qui fut à l'initiative du programme de dictionnaire de l'allemand, Coronelli, Bayle, Fonvizine, sans compter Prévost, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, Condillac, pour ne citer qu'eux. Et comment ne pas souligner la passion commune de deux des grands écrivains du siècle pour le « dictionnaire de mots », autant dire pour le matériau même de leur art : Johnson publia son Dictionary of the English Language en 1755 ; et Diderot intégra son dictionnaire de langue dans les colonnes de l'Encyclopédie.
Dans l'extrême diversité des situations nationales, que de questions identiques pourtant, auxquelles des solutions diverses sont apportées ! Parmi tant de débats récurrents – purisme ou ouverture à tous les états de la langue ; recherche ou bannissement des technicismes, par exemple – soulignons ceux, essentiels et omniprésents, de l'ordre alphabétique, de la difficulté de la définition et de l'usage des citations.
B. Quemada a montré la progressive identification du classement alphabétique et du catalogue lexical, l'ordre alphabétique devenant, au 17e siècle, ce qu'on appelle alors « l'ordre dictionnairique », réputé partout pour son exceptionnelle commodité. C'est l'époque où même les Index expurgatoires de la Congrégation romaine sont mis en ordre alphabétique ! Pourtant, la lexicographie européenne est aussi travaillée par le souci, inverse, d'une disposition lexicalement rationnelle, par famille de mots, faisant apparaître les mots primitifs, puis leurs dérivés et composés. Cet «ordre par racines », défendu dans le domaine allemand, par Becher, Kramer, Stieler, fut celui du premier dictionnaire de l'Académie française, puis de son homologue russe, avec égal insuccès public. Et ce débat ne concerne pas seulement les « dictionnaires de mots » ; Chambers avait opté dans sa Cyclopædia, en 1728, pour le regroupement des « various states of the same word », et, au milieu du 18e siècle, c'est l'Encyclopédie qui mettra partiellement en œuvre le regroupement des dérivés, théorisé par Diderot : « Faut-il qu'un dictionnaire contienne autant de fois un mot qu'il y a de différences dans les vues de l'esprit? »
Les langues diffèrent, mais les difficultés rencontrées par les lexicographes face à leur principale tâche, la définition, sont largement communes, en particulier celles posées par les mots dits « indéfinissables ». À l'un des croisements de la philosophie et de la lexicographie, la difficulté à définir les « idées simples » traverse, en effet, années et pays. Il y a des termes comme espace, temps, mouvement, avait écrit Pascal dans De l'esprit géométrique et de l'art de persuader, qui « désignent si naturellement les choses qu'ils signifient, à ceux qui entendent la langue, que l'éclaircissement qu'on en voudrait faire apporterait plus d'obscurité que d'instruction ». Et quand Johnson se plaint dans sa préface : «Le triste sort du lexicographe veut que ce ne soit pas seulement l'obscurité, mais aussi la lumière qui le mette en difficulté et constitue un obstacle », sa formule, superbe, venue peut-être de la lecture de Locke, fait écho non seulement à celle de Pascal, mais aussi à celle des Immortels français se félicitant d'avoir donné « la définition de tous les mots communs de la Langue dont les Idées sont fort simples » ; en effet, soulignaient-ils, « cela est beaucoup plus malaisé que de définir les mots des Arts et des Sciences dont les Idées sont composées ; car il est bien plus aisé de définir le mot Télescope, qui est une Lunette à voir de loin que de définir le mot de voir » (Préface du Dictionnaire de l'Académie, 1694). Ce problème des mots « qui ne peuvent ni ne doivent être expliqués », Fonvizine le posera à son tour, dans son « Plan » de dictionnaire russe, dans les mêmes termes que d'Alembert, dans l'art. DICTIONNAIRE de l'Encyclopédie, qui mentionnait lui aussi « ce grand nombre de mots qui de l'aveu de tout le monde se refusent à quelque espèce de définition que ce puisse être [...], comme existence, étendue, pensée, sensation, temps ». Dans les faits, chaque lexicographe, une fois posées les impossibilités théoriques, finit quand même par définir les « indéfinissables » au prix d'efforts jugés souvent bien décevants. « Triste sort du lexicographe », écrit Johnson ; et rares sont les dictionnaristes qui n'évoquent pas le travail ingrat et forcené qui est le leur. On connaît les lignes amères de Diderot, confiné en plein été à Paris, à s'« user les yeux à collectionner des planches avec leurs explications », ou évoquant les vingt-cinq ans « sacrifiés » à l'Encyclopédie. Avant lui, le père Souciet, auteur du Trévoux de 1721, confiait, en préface : « Si l'on savait ce que c'est que de composer un Dictionnaire... », et citait le caustique quatrain d'un illustre prédécesseur, Scaliger : « Si quelqu'un a commis quelque crime odieux/ S'il a trahi son père ou blasphémé les dieux/ Qu'il fasse un lexicon, s'il est supplice au monde/ Qui le punisse mieux, je veux que l'on me tonde ». Tâche ingrate, mais passionnante au sens plein du terme : sans cela, comment expliquer la ferveur liée à ces entreprises ? Le père Bluteau, auteur du Vocabulario Portuguez e Latino, n'annonce-t-il pas avoir donné trente ans de sa vie à la lexicographie ? Et que dire du marquis de Marcenado, ce lexicomane opiniâtre, aux attentes cruellement déçues? de Terreros, refusant la Real Academia pour se consacrer à son grand œuvre? de Bergantini qui mourut en laissant en manuscrits les 6 volumes entiers de son dictionnaire?
Quant au débat autour de la citation, il traverse aussi les frontières. L'Académie française, en elle-même garant de l'usage, ne cite point d'auteurs ; Diderot non plus : les exemples forgés, paraissant mieux adaptés à la transmission exacte des sens. Le parti inverse était choisi par la Crusca, l'Académie espagnole, ou Johnson, dont Rivarol disait qu'il avait, par l'assemblage de citations, formé autour de chaque mot un « jury d'écrivains ». Ceci dit, à côté de l'intérêt proprement lexicographique de la mise en contexte, ces phrases de dictionnaire, qu'elles soient forgées ou empruntées, nous offrent l'enregistrement d'une langue en son temps, constituant ainsi un témoignage historique essentiel. Et, à l'écoute de ces phrases, de ces voix multiples, dans cette rumeur qui s'élève du dictionnaire, on peut entendre aussi quelque chose comme le bruit de foule d'un siècle.
Ce volume s'ouvre sur l'au-delà des mers. C'est en effet en étudiant le marché du livre hollandais au Japon à la fin du 18e siècle que J. Proust a aperçu l'étonnante proximité des questions linguistiques qui se posèrent en Hollande puis au Japon, par l'entremise de ces grands recueils de savoirs et de savoir-faire que sont les dictionnaires. Aux Pays-Bas, où le français remplaça peu à peu le latin comme langue de référence, les dictionnaires bilingues français et flamand furent les premiers modèles des bilingues néerlandais et japonais ; au fur et à mesure que le néerlandais s'affirmait comme langue nationale, parurent les monolingues et les traductions ou suites d'encyclopédies, de divers pays d'Europe. Et les savants japonais néerlandophones furent eux-mêmes confrontés au besoin de renouveler leur langue pour rendre compte des innovations scientifiques et techniques arrivées d'Europe par le canal des ouvrages hollandais.
Que devinrent au 18e siècle les options toscanes et puristes du Vocabolario de l'Académie de la Crusca, ce qui avait été un des premiers monolingues d'Europe au siècle précédent, s'interroge S. Morgana. Elle retrace la progressive ouverture des dictionnaires aux lexiques jusque-là écartés – intégration des technicismes, géonymes, termes des sciences – en particulier grâce à l'ouvrage de Vallisnieri, mais aussi de l'usage vivant, grâce aux parlers non toscans, aux apports dialectaux, jusqu'au Dizionario universale critico enciclopedico della lingua italiana, d'Alberti, dont l'extraordinaire titre associe tous les qualificatifs possibles de la « modernité » lexicographique à la fin du 18e siècle !
F. Arato évoque ensuite, de Venise, à Naples, à la Toscane, la vive attraction exercée par les ouvrages à caractère encyclopédique, depuis la Biblioteca universale alphabétique de cet étonnant savant que fut Coronelli, ou le Nuovo dizionario scientifico de Pivati jusqu'aux éditions d'ouvrages étrangers, déjouant, avec plus ou moins de succès, la vigilance des critiques jésuites ou les foudres de l'Index romain. Traductions et amples augmentations de la Cyclopædia de Chambers, à Venise, rééditions toscanes annotées de l'Encyclopédie française, et réimpression de la Méthodique par le séminaire de Padoue, l'encyclopédisme alphabétique, même dans l'Italie cléricale, fut décidément une fort bonne affaire.
Pour rendre compte du domaine espagnol, la même répartition entre « dictionnaires de mots » et entreprises encyclopédiques a été observée. M. Alvar Ezquerra fait la part belle aux deux grandes réalisations du siècle : le Diccionario de Autoridades de l'Académie royale, créée en 1713, unit les principes citationnels de la Crusca à une ouverture aux dialectes venus de l'un ou l'autre côté de l'Atlantique ; l'ouvrage monumental, du jésuite Tererros constitue une somme plus vaste encore, particulièrement ouverte aux technicismes ainsi qu'aux régionalismes. Les dictionnaires bi-ou plurilingues sont nombreux, notamment ceux unissant l'espagnol au français, comme les ouvrages de Sobrino, de Séjournant, de Gattel, puis de Godoy, auteur du premier dictionnaire « de poche ». Un véritable gisement de mots de toutes sortes et d'informations sur le monde américain et les Indes occidentales se rencontre dans le très curieux Dictionary English and Spanish de J. Stevens.
C'est ensuite un tableau quelque peu mélancolique que dresse P. Alvarez de Miranda de la lexicographie encyclopédique espagnole, puisqu'il montre qu'elle fut essentiellement nourrie d'intentions non abouties, de rêves irréalisés. Pourtant, que de réflexions novatrices dans le colossal projet de Diccionario universal du marquis de Marcenado, ou dans l'essai de Dictionnario facoltativo ! Parmi les réalisations menées à terme, les répertoires géographiques et historiques importent en Europe de nombreux termes de ce qu'on nommait les deux Indes ; et si le catholique Dictionnaire historique de Moréri finit par être traduit en espagnol, bien que publié à Paris, ce sont en revanche de véritables tribulations que connut, outre-Pyrénées, l'Encyclopédie méthodique de Panckoucke.
Pour le domaine portugais, J. Malaca Casteleiro présente les trois œuvres qui dominent le siècle : publié entre 1712 et 1728, le vaste Vocabulario Portuguez e Latino, du père Bluteau, ce théatin romain, d'origine française, qui, mis aux arrêts en Portugal, y composa le premier dictionnaire du portugais, recueil universel auquel il travailla trente ans. Second ouvrage remarquable, celui d'Antoaanio de Morais Silva, le Diccionario da Lingua Portugueza, publié à Lisbonne en 1789, qui, excluant toute information bilingue et encyclopédique, devint le dictionnaire de référence et de normalisation de la langue. Enfin, l'Académie Royale des Sciences, fondée en 1779, eut comme première mission l'élaboration d'un grand dictionnaire de la langue : seul en parut le premier tome, en 1793, mais son « Plan » introducteur témoigne d'une riche réflexion métalexicographique.
« Laissez-moi l'Adelung », écrivait Schiller à Goethe : avec ce dictionnaire paru entre 1774 et 1786, l'Allemagne possédait enfin elle aussi son vaste répertoire monolingue, si longtemps souhaité, et qui devint rapidement le véritable oracle de la langue allemande. B. von Gemmingen retrace, en amont de cet avènement, les réflexions qui ont nourri au siècle précédent, la questione della lingua version allemande, le rôle des « sociétés » et les débats passionnants sur les principes lexicographiques, au sein desquels les prescriptions de Leibniz, ayant médité sur les monolingues français, jouèrent un rôle éminent, même si le philosophe et ses collègues de la Berliner Societät ne virent pas se réaliser leur projet de dictionnaire. Sur le versant des « dictionnaires de choses », l'Universal Lexicon, dirigé par Zedler, et que Diderot nommait « la grande Encyclopédie allemande », précéda la monumentale Oekonomische Enzyklopädie de Krünitz en 242 volumes, à la fois économique et technique.
C'est un versant abondant, parfaitement essentiel dans l'histoire des échanges entre peuples et pourtant souvent méconnu, celui de la lexicographie d'apprentissage, qu'aborde B. Bray, nous rappelant, du coup, l'importance dans ce domaine des dictionnaires multilingues. Il évoque les ouvrages de ce passeur culturel que fut Matthias Kramer, un des meilleurs francisants de son temps, qui consacra une œuvre considérable à l'enseignement du français aux germanophones. Pour réaliser en 1712, son Vraiment Parfait Dictionnaire Roïal, à nomenclature disposée par racines, Kramer suivit les leçons de son maître Becher, dont B. Bray montre la modernité des conceptions.
On pourra suivre ensuite, avec S. Viellard, un autre avènement, celui du premier dictionnaire de russe (1789-1794), fruit des travaux de la jeune Académie russe, créée en 1783 et présidée par la princesse Dashkova. Aboutissement et véritable couronnement de la progressive normalisation d'une langue, longtemps tiraillée entre ses deux fonds lexicaux, slavon et russe, mêlée de dialectismes et d'emprunts, le Dictionnaire de l'Académie russe, réalisé en un temps record, et dont l'écrivain Fonvizine fut le véritable maître d'œuvre, fut conçu sur le modèle de celui de l'Académie française, et comme lui disposé par racines ; les lexicographes russes durent affronter, au sein de débats dont S. Viellard montre la richesse et l'acuité, les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs ; mais ils furent plus disposés qu'eux à ouvrir leur ouvrage à certaines informations de type encyclopédique.
Autre forme de circulation de matériaux, celle de la traduction et de l'acclimatation des répertoires historiques qui, jusque-là, faisait défaut en Russie : P. Zaborov évoque d'abord la tentative d'adaptation du Dictionnaire historique portatif de Ladvocat ; puis, une autre entreprise, de plus vaste dimension, concerna le Nouveau Dictionnaire historique de Mayeul-Chaudon, dont l'adaptation, dirigée par l'éditeur Okokorov, parut par fascicules ; la « partie russe », exsangue dans l'original français, était limitée aux souverains ; elle fut désormais enrichie par l'adjonction d'un grand nombre de rubriques traitant d'hommes d'État, d'ecclésiastiques, mais aussi de savants, d'écrivains, de traducteurs, répondant ainsi aux attentes du monde culturel russe.
Comment furent lus et appliqués les principes de l'abbé Girard en Russie ? C'est ce nouvel aspect des échanges linguistiques et lexicographiques entre France et Russie que nous fait découvrir J. Breuillard. Ce fut en effet par l'intermédiaire de son disciple, Trediakovski, que furent d'abord connues en Russie les réflexions de ce premier des synonymistes que fut Girard, slavisant de surcroît. Durant tout le siècle, les leçons de ses Synonymes français furent méditées, pénétrant les dictionnaires bilingues et rencontrant les préoccupations, largement diffusées par les périodiques, de tous ceux qui réfléchissaient à la normalisation et à la codification du russe, Lomonosov en particulier, puis de manière différente, Fonvizine. Mais, autre constat passionnant, c'est dans la pratique des écrivains eux-mêmes, notamment dans celle de Karamzine, que les leçons du premier Girard sur la justesse des mots et l'art des nuances furent le mieux suivies.
Au sein de l'abondante production lexicographique de langue anglaise, le Dictionary of the English Language de Samuel Johnson fut – c'est une de ses singularités – l'ouvrage, non d'une institution, mais d'un grand écrivain : son auteur souhaitait au départ composer un dictionnaire normatif dont il estimait que l'idiome avait grand besoin ; mais sa pratique de dictionnariste l'amena, en fait, à opter pour une politique descriptive de la langue. A. Reddick met l'accent sur une des particularités du travail de Johnson : le recours aux « autorités », aux citations littéraires, pour affronter la redoutable – et universelle – question de la définition. L'examen des annotations destinées à la révision à laquelle Johnson soumit la quatrième édition de son dictionnaire illustre les efforts du lexicographe pour cerner les sens, et opérer la nécessaire mais impossible soudure entre usage présent et emplois littéraires passés.
En Hongrie, où le latin demeure langue officielle jusqu'au 19e siècle, la production de dictionnaire monolingue fut inséparable de la question politique posée par la reconnaissance de la langue nationale elle-même. O. Penke précise que, si l'existence des plurilingues perdure au long du 18e siècle, l'examen de collections de livres et de bibliothèques montre la grande circulation des dictionnaires étrangers, grâce aux acquisitions des voyageurs et à l'intérêt croissant des milieux intellectuels. Cependant, c'est dans les dernières décennies du siècle qu'apparut, avec les « Lumières hongroises », la revendication d'un dictionnaire monolingue, concomitamment avec la fondation de l'Université, les tentatives de création d'une Académie, l'apparition des périodiques. Si les premiers monolingues hongrois furent de brefs ouvrages, à la fin du siècle, la traduction du Dictionnaire historique de Ladvocat procura à un vaste public l'accès à l'histoire et à la culture des différents pays d'Europe.
Porosité et plasticité des formes lexicographiques : c'est un exemple parfait de circulation et de recyclage des matériaux que permet l'observation du travail éditorial de F.-B. De Felice dirigeant, en Suisse, l'Encyclopédie d'Yverdon. Un véritable jeu d'échanges apparaît entre dictionnaires spécialisés et encyclopédie : d'une part, comme le montre A. Cernuschi, intégration dans l'Encyclopédie d'Yverdon d'éléments provenant d'un ouvrage allemand, le Dictionnaire des beaux-arts, de Sulzer, – avec introduction de la notion et du mot « aistétique » – et, en sens inverse, fabrication de nouveaux dictionnaires à partir de matériaux engrangés dans l'Encyclopédie d'Yverdon, ainsi que L.Burnand l'établit précisément pour le Dictionnaire universel et raisonné de justice naturelle et civile.
Le domaine français est abordé ensuite par l'évocation du Dictionnaire universel français latin, dit de Trévoux, dont les éditions s'échelonnent de 1704 à 1771. Tout dictionnaire nous dit l'histoire des imaginaires d'une langue, et c'est de ce point de vue que Ch. Wionet analyse la présence des langues européennes dans le dernier Trévoux. La lutte, linguistique et religieuse, qui fut menée par les dictionnaristes du Trévoux pour identifier la langue commune à celle des catholiques s'est doublée de la nécessité d' « universalisme », qui ne signifie pas seulement que langue et dictionnaire accueillent les termes techniques, mais aussi qu'ils s'ouvrent à l'au-delà des frontières. Si le maintien du latin signale la présence de la culture européenne à l'intérieur de la langue française comme héritière de la tradition latine, l'abondance des langues étrangères ne serait-elle pas, aussi, une tentative pour construire une culture qui dépasse les limites du royaume ?
C'est par une étude de cas que J.-C. Abramovici engage la comparaison entre la synonymie selon la conception girardienne et celle que Condillac exposera et pratiquera dans son Dictionnaire de synonymes composé à l'usage du duc de Parme. Attention extrême à la nuance, aux idées accessoires, à la distinction la plus fine entre les mots de sens voisin chez Girard, analyse moins soucieuse de l'usage et de l'expérience que de rationalité chez Condillac, la confrontation entre l'approche de « Douleur Chagrin Mélancolie Tristesse » dans le premier Girard, puis dans les Synonymes français , avec celle de « Malaise » chez Condillac illustre pleinement cette diversité des approches de la définition ; elle relance aussi, suggère J.-C. Abramovici, la réflexion sur l'écart entre art d'écrire et art de penser.
Une forme particulière de traitement et de recyclage d'informations est mise en lumière par M. Brot dans l'Histoire des deux Indes. L'ouvrage consacré, on le sait, à l'aventure coloniale n'est certes pas, malgré une métaphore courante, un dictionnaire encyclopédique ; mais il en est parent, non tant par le gigantisme que parce qu'il fut, lui aussi, fruit de la compilation et de l'absorption de nombreux dictionnaires – tels ceux de Bruzen de la Martinière, de Savary-Desbrûlons – avant que les informations qu'il contient n'aient été, à leur tour, elles-mêmes redistribuées dans différentes productions lexicographiques. Si l'Encyclopédie fut une de ses sources, l'examen des contributions de Diderot aux deux ouvrages atteste d'une radicalisation du propos politique, du Dictionnaire raisonné à l'Histoire des deux Indes.
Monica Barsi, à qui nous en devons une édition récente, évoque un ouvrage trop longtemps négligé, le Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, paru en 1718, de Le Roux, et dont les éditions successives s'échelonnent jusqu'à 1786. Oeuvre exceptionnelle, car consacrée au parler familier, aux mots populaires ou vulgaires, enrichis de multiples contextes, proverbes et citations d'auteurs burlesques, le Dictionnaire comique, témoigne d'une langue et d'un usage généralement exclus des autres répertoires. La faveur du public pour ce très riche et très savoureux ouvrage se poursuivit jusqu'au 19e siècle, où Littré l'utilise encore.
Enfin, le Dictionnaire d'amour de Dreux du Radier, paru en 1741, illustre excellemment le phénomène de dictionnarisation généralisée au 18e siècle. Le matériau de l'ouvrage pourrait être celui d'un traité sur l'amour, mais c'est par la disposition des sujets en ordre alphabétique que Dreux du Radier, polygraphe prolifique par ailleurs, compose un « dictionnaire » : il s'agit en fait, montre S. Loubère, d'un discours très cohérent d'inspiration libertine, d'une manière d'art d'aimer égrené par articles, dont les qualités stylistiques et souvent humoristiques sont ici mises en relief.
À la variété de cette production lexicographique en Europe, dont ce volume ne fournit qu'un aperçu, il était souhaitable que correspondît la variété des approches ; la réunion de contributions émanant de chercheurs de pays et de champs disciplinaires différents, linguistes, historiens des idées, littéraires, mais aussi métalexicographes, voire lexicographes, suggérera peut-être l'urgence, sinon de décloisonnements, tout au moins de la curiosité extra-disciplinaire et extra-frontalière dans l'étude du vaste territoire de la lexicographie européenne et de son histoire.
Mes très profonds remerciements vont à Bernard Quemada, pour ses avis amicaux. Mes remerciements également à Isabelle Bour, Jean Goulemot, Nicole Jacques-Lefèvre, Gérard Luciani, Henri Mondot, Catriona Seth, Ann Thomson ; au Centre des sciences de la littérature française et à l'École doctorale de l'Université de Paris X-Nanterre.
À Jacques Proust, maître et ami qu'intéressaient vivement le thème et la préparation de ce numéro, sujets de bien des échanges et entretiens, et dont la contribution fut la première à me parvenir, au début de l'été 2005, accompagnée des photos du dictionnaire de Halma qu'il était heureux de s'être enfin procuré, il n'est plus temps, hélas, de dire merci. Je ne peux qu'offrir ce volume à sa mémoire.
[1]
Indispensable ouvrage, dont on se réjouit d'annoncer la prochaine réédition, dans la collection Lexica.
[2]
Citons, sans prétendre un instant à l'exhaustivité, un certain nombre d'ouvrages qui ont abordé ou croisé le thème de ce numéro et, en premier lieu,
Le Dictionnaire de l'Académie française et la lexicographie institutionnelle en Europe, dirigé par B. Quemada avec le concours de J. Pruvost , Champion ; « L'âge des dictionnaires » de Pierre Rétat, dans
Le Livre Triomphant, t. II de l'
Histoire de l'Edition française de H.-J. Martin et R. Chartier, Promodis ; les deux volumes des
Notable encyclopedies of the 17th and 18th centuries de F. Kafker :
Nine predécessors of the Encyclopédie, puis
Nine successors, Voltaire Foundation, 1981 puis 1994 ; le récent recueil publié par J.-D. Candaux, A. Cernuschi, Cl. Donato et J. Häseler,
L'Encyclopédie d'Yverdon et sa résonance européenne, Slatkine, sans omettre le numéro de
Dix-huitième siècle, « L'Europe des Lumières », certains chapitres du
Commercium litterarium, publié par H. Bots et F. Waquet et les premières études du recueil
La Lexicographie française du XVIIIe au XXe siècle, publié par B. von Gemmingen et M. Hîfler, Klincksieck.