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Dix-huitième siècle

2006/1 (n° 38)

  • Pages : 774
  • ISBN : 9782707150103
  • DOI : 10.3917/dhs.038.0643
  • Éditeur : La Découverte

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Olaf ASBACH, Staat und Politik zwischen Absolutismus und Aufklärung, Hildesheim-Zürich-New York, Georg Olms Verlag (Coll. « Europaea Memoria »), 2005, 332 p.

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L'absolutisme et les lumières, qui ont fortement imprégné l'image de la France aux 17e et 18e siècles, ont été bien plus que des événements français. Ils ont largement contribué à façonner l'image et la compréhension de l'Europe aux points de vue historique, politique, culturel et spirituel. Bien qu'ils aient fait l'objet de nombreux débats, politiques, idéologiques et scientifiques, ces thèmes ne sont toujours pas épuisés. Loin s'en faut. Dans la mesure où le traitement réservé aux rapports de l'absolutisme et des Lumières, éléments essentiels de la constitution de l'Europe moderne, a été, selon l'auteur, tributaire de la situation historique et des intérêts des écrivains, des décennies de recherches intensives n'ont pas permis de combler des « lacunes surprenantes » (p. 9) aussi bien au niveau des sources, des thèmes traités que de l'interprétation. Dans cette optique, cette contribution érudite propose d'offrir une nouvelle voie pour comprendre le développement des « Lumières françaises », de jeter un regard neuf sur l'absolutisme et les Lumières, grâce à une reconstruction de leurs rapports et facteurs, multiples et complexes. Cette étude peut être lue à différents niveaux. Elle essaie, à un premier niveau, de comprendre, dans une perspective englobante, l'origine des Lumières, leurs positions scientifiques et politiques ainsi que leur signification pratique en regard du développement de l'absolutisme français depuis la fin du 17e siècle. Elle s'attache à montrer les problèmes centraux et les champs d'action politiques de l'Ancien Régime, les conceptions de la réforme des Lumières qui se sont élaborées en synergie avec les mouvements et les institutions. Elle réfute, ce faisant, l'hypothèse d'un dualisme des Lumières critiquant l'État de manière radicale d'un côté et d'un pouvoir réprimant les Lumières de l'autre. À un second niveau, cette étude peut être lue comme une contribution à la biographie intellectuelle de l'Abbé de Saint-Pierre (1658-1743). Ce travail offre, en effet, un aperçu sur la pensée et l'action d'un précurseur des Lumières peu connu, bien qu'extraordinairement influent. En raison non seulement de ses idées et de ses actions, mais également parce que se reflètent en sa personne, d'une manière particulière, les différents bouleversements politiques, sociaux, culturels et spirituels de l'époque, la vie et la pensée de l'Abbé de Saint-Pierre montrent, de manière paradigmatique pour le siècle des Lumières, comment se sont formés de nouveaux concepts, de nouvelles institutions rationalistes de la publicité, en opposition, mais également en « complicité » avec les forces dominantes de l'Ancien Régime.

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Sophie GRAPOTTE

Bernard BAERTSCHI, Conscience et réalité. Études sur la philosophie française au XVIIIe siècle, Paris, Droz, 2005, 293 p.

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Au regard de ce qui différencie l'homme de l'animal, la première étude sur le machinisme des bêtes montre en quoi la conscience, dans la lignée de Descartes, s'avère constitutive du réel, en désigne le critère mental. Sur l'autre bord, c'est-à-dire en partant de la réalité naturelle et non de la conscience, les avant dernières études (7, 8, 9) sur Diderot, les Idéologues et Maine de Biran pointent un moment naturaliste en clôture du mouvement des Lumières par la phrase suivante de l'auteur : « Le naturalisme, c'est la métaphysique de la science moderne, indéfiniment perfectible » (p. 248). Cependant nous retiendrons plutôt, dans ce parcours dixhuitièmiste de « la manière de penser », l'exposition de divers problèmes situés à la croisée de la réalité et de la conscience. Et tout d'abord, au centre de toute approche philosophique, la pensée condillacienne, exposée ici à travers la fiction de la statue dans le Traité des sensations au sein de l'étude 4, la question du réalisme au regard de la thèse épistémologique selon laquelle nous n'avons conscience (ou connaissance) que de ce qui se passe en nous (dans notre esprit) avec l'étude 3, et enfin, dans l'étude 4, la fameuse question de Molyneux qui, de Locke à Condillac, acquiert un poids philosophique grandissant dans la réflexion sur la nature de la perception sensible. Reste à l'auteur le soin d'aborder diverses théories originales de la conscience de soi, avec l'oratorien Lelarge de Lignac (étude 5), Mérian et les philosophes de l'Académie de Berlin (étude 6), et Maine de Biran bien sûr (B. Baertschi en est l'un des plus éminents spécialistes). Ce dernier auteur est en effet présent non seulement dans les études 8 et 10 à propos de sa conception du libre arbitre et de la morale, mais aussi, dans la majeure part des études de cet ouvrage, en réaction aux thèses défendues par tel ou tel philosophe si l'on considère le rôle de clôture d'un temps de la philosophie que Maine de Biran s'attribue. Avec lui, l'empirisme perd sa dimension sensualiste, ce qui permet d'imposer d'autant le primat de la conscience et le point de vue subjectif. Ainsi convient-il finalement de souligner l'importance philosophique de l'insistance sur le moi comme fait primitif, au titre d'une conscience constituée sur fonds de vie instinctive, et inscriptible plus largement dans un processus historique d'individuation dont l'ampleur a été soulignée par Jan Goldstein dans The Post-Revolutionary Self. Politics ans Psyche in France, 1750-1850, Harvard University Press, 2005.

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Jacques GUILHAUMOU

Georges BENREKASSA, Les Manuscrits de Montesquieu. Secrétaires, Écritures, Datations, Napoli / Oxford, Liguori Editore / Voltaire Foundation (Coll. « Cahiers Montesquieu »), 2004, IX + 237 p. , 19 x 24,5 cm.

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Ce très beau volume ambitionne d'apporter des éléments nouveaux voire novateurs dans l'étude du développement de l'?uvre et de la pensée de Montesquieu. La philosophie de l'entreprise de G. Benrekassa réside dans l'explicitation d'une question dont la réponse est loin d'aller de soi : qu'est-ce qu'étudier les manuscrits de Montesquieu ? Dans la mesure où nous ne possédons les « vrais manuscrits » ni des Lettres persanes, ni des Romains, ni même de l'Esprit des lois, il importe au préalable de répondre à cette question : comment définir le « corpus manuscrit » et considérer les configurations qui le constituent ? Ce volume prétend, ce faisant, provoquer une avancée dans l'appréciation de la valeur de l'état manuscrit de l'« ?uvre » ou de celle du « document manuscrit », soulignant, à l'aide d'exemples, quelques-uns des points essentiels pour faire apparaître ce qu'impose la nature des textes, les pratiques littéraires, les modes de travail intellectuels dont ils relèvent, le rapport qu'ils ont à leur auteur et comment l'étude de la matérialité des traces peut prolonger ce mouvement. Ce projet vise également à nous mettre en présence de l'élaboration continue d'une culture, de ce qui l'environne, lui sert de fondement, et du passage de cette culture à une pensée neuve. Dans sa partie principale, cet ouvrage nous livre un inventaire et une description des écritures des manuscrits, étayés d'un grand nombre de clichés de manuscrits. Cette belle étude, dont l'intérêt et le but est de montrer l'identification des écritures des manuscrits de Montesquieu, s'achève sur deux annexes : l'Annexe I consacrée aux modèles et normes d'écritures au 18e siècle et l'Annexe II qui se rapporte à l'inventaire étendu des papiers du manuscrit 2506 de la bibliothèque municipale de Bordeaux établi par Claire Bustarret en vue de donner l'« identité » du support du maximum de documents présentés.

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Sophie GRAPOTTE

Manuela BÖHM, Jens HÄSELER, Robert VIOLET (éds.), Huguenotten zwischen Migration und Integration. Neue Forschungen zum Refuge in Berlin und Brandenburg, Berlin, Metropol, 2005, 280 p.

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Le 300e anniversaire de l'érection à Berlin de l'église française de Friedrichstadt se devait d'être objet de commémoration. Ce haut lieu de rassemblement de la communauté française a longtemps incarné concrètement la présence du Refuge huguenot dans le Berlin du temps. Une quinzaine de chercheurs sont donc venus apporter leur contribution à une meilleure connaissance d'un phénomène historique pourtant déjà fort exploré. Mais peut-être, comme il a été souligné à plusieurs reprises au cours de la rencontre, cette forte minorité (près de 15 000 personnes, soit près du tiers de la population berlinoise) posait des problèmes d'assimilation qui trouvent des échos troublants dans l'actualité la plus immédiate et incite à un nouveau regard. Qu'on en juge : une communauté soudée, contrainte à l'exil, qui arrive dans un environnement inconnu, plus indifférent qu'hostile d'ailleurs, avec ses us et pratiques, et surtout une langue et une foi bien à part, que l'assemblée des fidèles cherchera longtemps à préserver, notamment par une attention sans faille à l'organisation de ses écoles, dont elle devine bien l'importance stratégique. Certes, on assiste au fil des générations à une progressive fusion dans la masse environnante, mais jusqu'à la fin du 19e siècle, nombre de particularismes vont subsister. Bien des cas seraient à citer : Gabriel d'Artis, par exemple, pasteur de la première génération, d'un rigorisme intransigeant ; à la génération suivante, un autre pasteur, François Gaultier de Saint-Blancard, qui a joué un rôle politique non négligeable, a déjà fait le choix de la fidélité inconditionnelle à sa nouvelle patrie contre le pays d'origine désormais inaccessible. Bien plus tard le destin d'un Paul Erman (1764-1851) permet de mesurer le chemin parcouru. Sans renoncer à ses déjà lointaines origines, il est bien entendu totalement germanophone ; mais surtout il va chercher femme dans la communauté juive, sans que cela visiblement lui ait posé de problème, attitude impensable un siècle auparavant. En bref, ce recueil d'articles offre une vision passionnante du Refuge huguenot, forcément fractionnée, mais c'est la loi du genre, faisant revivre le destin d'une communauté partagée entre des tensions contradictoires fortes : la défense d'une tradition, celle-là même qui l'a forcée au départ, et la volonté de s'intégrer, de multiplier les preuves d'un patriotisme sans faille pour le pays d'accueil.

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Henri DURANTON

Theodore E.D. BRAUN, John B. RADNER (éds.), The Lisbon Earthquake of 1755 Representations and reactions, Oxford, Voltaire Foundation, 2005, xiv ? 342 p.

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L'ouvrage qui regroupe presque vingt articles, écrits en anglais ou en français, fait le point sur une question essentielle du 18e siècle : le tremblement de terre qui ravagea la ville de Lisbonne le 1er novembre 1755 et dont l'immense retentissement en Europe entière est sans équivalent, car comme le rappelle Grégory Quenet, d'autres catastrophes encore plus destructrices comme l'incendie de Londres de 1666 ne provoquèrent pas un tel bouleversement dans les esprits. L'ouvrage multiplie les angles d'attaque : approche scientifique et comptable de la catastrophe, mais aussi étude des canaux de diffusion de l'événement, sans oublier les retombées littéraires et esthétiques, dans la perspective des théories sur le sublime, ou encore hantise et fascination exercées par l'idée de catastrophe à la veille de la Révolution. Dans l'avant-propos Michel Delon rappelle pourquoi l'événement a tant ébranlé les esprits : « la belle machine dont les astronomes se plaisent à vanter l'ordonnance redevient sombre, inquiétante ». Le grand intérêt de cet ouvrage est de prendre en compte les variantes européennes de l'interprétation de l'événement. En Angleterre, par exemple, la philosophie naturelle reprendrait le dessus sans l'opinion publique et le tremblement de terre serait attribué à une loi de la nature. L'autre point fort est de montrer que l'événement est, dans une large mesure, un objet construit. Le contexte historique infléchit sa représentation en faisant prendre conscience d'une nouvelle relation au temps et à l'espace. Sur le plan matériel d'abord, la nouvelle ne se répand pas de manière régulière, rappellent Anne Saada et Jean Sgard, parce que le réseau d'information est paralysé : routes rendues impraticables, interventions de pillards, mais le silence relatif qui suit l'annonce des premières nouvelles amplifie encore l'inquiétude des récepteurs. D'autre part, comme les effets du séisme ont été ressentis jusque dans le nord de l'Europe et sur les côtes marocaines, il crée de manière singulière un lien inattendu entre les différents partenaires de l'Europe entière. Certes, on le savait, la catastrophe de Lisbonne pose de manière aiguâ le problème du mal, que Voltaire traite dans son célèbre poème. Mais les auteurs ont bien montré que le tremblement de terre de Lisbonne soulève aussi d'autres questions qu'on envisageait mal. Le mérite de cet ouvrage est de multiplier les informations (on appréciera la très riche bibliographie) tout en faisant de l'événement à la fois un moment charnière et un révélateur de l'histoire des représentations, étudiées dans un entrecroisement d'influences et de forces réactives. On regrettera seulement certaines répétitions et une relative inégalité dans la qualité des articles. Certains auraient pu viser mieux l'essentiel. Il n'empêche que ce volume d'une grande richesse constitue une référence indispensable.

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Didier MASSEAU

Néophytos CHARILAOU, Néophytos Doukas et sa contribution aux Lumières grecques (en grec), Athènes, éditions Kyvéli, 2002. 615 p.

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Longtemps Néophytos Doukas, né vers 1760 dans un village d'Épire a été un personnage méconnu des Lumières grecques, L'auteur tente de mettre à jour les enjeux de sa longue vie. Doukas se voue au début à l'Église en devenant prêtre : plus tard, il entreprend des études à l'école de Metsovo et ensuite à l'Académie de Bucarest, où il connut les idées de Antonio Genovesi. Mais c'est à Vienne qu'il se familiarise avec les Lumières. Prêtre à l'Église grecque de Saint-Georges de 1803 à 1807, il essaie en vain de publier à Vienne un journal grec ; il retourne en Grèce et s'adonne à la fondation de nouvelles écoles. On le retrouve à Bucarest en tant que directeur de l'Académie (1815-1817). Après la défaite d'Alexandre Ypsilanti, il se réfugie à Brasov en Transylvanie, avant de regagner la Grèce révolutionnaire. En tant qu'archaïsant, il publie plusieurs éditions des auteurs grecs classiques (Pindare, Sophocle, Euripide, Homère, Théocrite, Eschyle, Aristophane). Il s'éteint en 1845 à Athènes. Une extraordinaire richesse intellectuelle caractérise ses ouvrages qui couvrent la philosophie, la philologie, la pédagogie, la linguistique ainsi que la physique. D'où le vaste champ des problèmes abordés à chaque niveau de thèmes. Doukas admire le modèle de la cité démocratique ainsi que les systèmes politiques de l'Angleterre et de la France révolutionnaire. Quant à sa propre pensée, elle se présente comme un amalgame de la pensée antique, du christianisme et des Lumières. Il pense que le bonheur de la société repose sur la liberté et l'égalité ainsi que sur des lois justes et de bons gouvernements. En ce qui concerne ses idées pédagogiques, il admet les théories de Pestalozzi et de Lancaster ainsi que celles de Condillac. Fasciné par la grandeur de la littérature antique, il se voue à réinstaurer le grec ancien et se prononce contre Adamatios Coray, défenseur acharné de la modernisation de la langue grecque par des formes linguistiques proches de la langue parlée. Cet imposant travail, issu d'une thèse de doctorat, dont on apprécie la richesse iconographique, vient enrichir notre connaissance du tournant des Lumières en Grèce. La bibliographie et l'index le complètent fort utilement.

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Roxane ARGYROPOULOS

Sébastien CHARLES (dir.), Science et épistémologie selon Berkeley, Quebec, Canada, Presses de l'Université de Laval, 2004, 178 p.

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Ce livre rassemble les actes du colloque international organisé dans le cadre du Congrès annuel de l'Association canadienne de philosophie du Québec en mai 2001. Outre une ligne de pensée cohérente, ce collectif comporte une introduction générale par S. Charles, une postface par S. Daniel ainsi qu'une bibliographie générale qui s'ajoute aux références situées en fin de chaque article. Les différents champs pour mettre en évidence l'épistémologie et la science de Berkeley sont explorés en trois parties : 1.?Penser : épistémologie et science selon Berkeley, 2.?Comprendre : physique et métaphysique immatérialistes, 3.?Percevoir : la théorie de la vision berkeleyenne. S. Charles expose dans son introduction l'aspect scientifique souvent négligé de la pensée de Berkeley. Pour l'auteur, la science nourrit toutes les composantes ontologiques, morales ou théologiques de Berkeley, qui, on le sait, ont été magistralement étudiées avec une grande finesse philosophique par Geneviève Brykman. L'apport de S. Charles consiste à montrer le travail avec la science de ce philosophe qui n'est pas un homme de science, et dont le but est « de saper le matérialisme corpusculaire au profit d'une causalité spirituelle ». À chaque fois, dit-il, l'évêque de Cloyne « fait servir la science à une décision métaphysique ». Une telle démarche consiste aussi à clarifier le domaine de la science. C'est pourquoi les études ici réunies ne proposent pas de recherches sur l'immatérialisme mais sur l'épistémologie ou plus exactement sur le croisement épistémologie/ontologie. Les premières études de J.A. Robles, A. Zakatistovs et G. Pappas enquêtent avec précision sur les rapports avec Boyle, Newton, les lois naturelles et la théorie de la vision, les suivantes servent à distinguer dans les notions ce qui relève de la référence substantielle et celles dont la signification est fournie par la fonction (J. M. Vienne), à voir comment fonctionne selon les lois du mouvement un ensemble de fictions mentales utiles (S. Charles) et comment comprendre l'étendue (D. Raynor), enfin les trois dernières études de P. Hamou, M. Atherton et D. Berlioz se penchent sur le visuel. Au global, il est peut-être un peu exagéré de dire que la contribution scientifique de Berkeley est importante au siècle des Lumières, mais en revanche il n'est pas exagéré de dire qu'avec ce livre, on ne peut plus penser chez Berkeley le fondement des considérations ontologiques sans la considération scientifique. La démonstration est réussie.

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Martine GROULT

Philippe DESPOIX, Le Monde mesuré. Dispositifs de l'exploration de l'âge des Lumières, Genève, Droz (Coll. « Bibliothèque des Lumières »), 2005, 271 p. + ill.

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Placé sous le patronage de Michel de Certeau, cité en exergue, ce livre est une invitation au voyage, entre disciplines, entre Europe et continent austral, entre chronomètres et tables lunaires, entre cartes et médailles, entre livres et pantomime, entre technique et imaginaire. Les « dispositifs » dont il est question dans le titre sont « des discours institutionnels, des objets techniques, des médias de diffusion, des formes de représentation, des déplacements sémantiques », qui constituent « la configuration épistémique et la dynamique culturelle » des grandes entreprises de découverte des dernières parties inconnues de la terre dans les années 1770-1780. Le chemin est parfois ardu, mais il mène toujours là où on ne pensait pas aller et toujours au-delà de ce qu'on imaginait atteindre. Le parcours est divisé en quatre étapes, à la fois bien distinctes et complémentaires. La première est consacrée à la mesure de longitude : il y est à la fois question de démarche épistémologique, de politique scientifique, de mécanique (les montres marines), d'optique (le quadrant et le sextant à réflexion), et plus profondément encore du « grand partage entre science de la nature et science des hommes » qui s'opère alors. Le second chapitre traite des journaux d'expéditions, qui sont au c?ur du processus de « scientifisation » des voyages des Lumières. Leur statut change à cause de leur rapide publication par l'explorateur lui-même, devenu un véritable auteur scientifique, qui s'adresse directement au public. On passe ensuite à la dimension sémantique de la découverte, à la façon de nommer l'autre et à la naissance des concepts de l'anthropologie. Un long développement est consacré aux récits de la première rencontre avec les Polynésiens dans les journaux de Cook et de Bougainville, rencontre qui se dit sur le mode du mythe. La dernière partie abandonne le terrain des relations pour celui de la fiction, conformément au projet, annoncé dès le début, de montrer l'imbrication de l'imaginaire et de la démarche scientifique. Rétif et les planches de sa Découverte australe sont largement mis à contribution, mais aussi, dans la perspective constamment comparatiste du livre, Goethe et ses Oiseaux ou les installations visuelles de Loutherbourg. Diversité des questions traitées, passage constant d'un domaine du savoir à un autre, alternance entre le détail concret et la perspective abstraite : ce livre complexe est fascinant.

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François BESSIRE

Christian DESTAIN, Jean-Jacques Rousseau, l'au-delà du politique. De la solitude des origines humaines à la solitude autobiographique, Paris, Éditions Ousia, 2005, 439 p.

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Il y a de l'audace à proposer une interprétation d'ensemble de l'?uvre philosophique de Rousseau. C. Destain ne l'ignore pas et invoque, dès l'introduction, l'autorité des commentateurs qui l'ont inspiré : Cassirer, Baczko, Starobinski, Philonenko, et Derathé. Fort de ces prestigieuses cautions, il se livre à une lecture suivie des grands textes de Rousseau, du premier discours aux écrits autobiographiques, en passant par le Discours sur les origines de l'inégalité et le Contrat social. La présentation successive de ces textes, dans l'ordre chronologique de leur publication, donne parfois au livre des faux airs de biographie, même si le récit contextuel est réduit au minimum. En réalité, les interprétations historiques, littéraires ou psychanalytiques sont vigoureusement repoussées, au profit d'une histoire des idées très académique, appuyée sur une bibliographie restreinte. L'auteur, néanmoins, suit un fil, car il entend montrer qu'une césure essentielle sépare l'?uvre politique de Rousseau, caractérisée pas sa cohérence intellectuelle et son engagement démocratique, de l'?uvre autobiographique, qui correspondrait à un abandon de l'horizon politique, au profit d'un repli solitaire dans les affres de la conscience malheureuse et dans les consolations offertes par la nature et la religion. La thèse est moins nouvelle que l'auteur ne l'affirme et l'intérêt du livre tient surtout à l'attention prêtée aux polémiques des années 1760, et notamment à la crise genevoise. Le c?ur du livre est ainsi consacré à la lettre à Christophe de Beaumont et aux Lettres écrites de la Montagne, textes moins lus que les Discours ou le Contrat social, mais qui sont ici longuement citées et commentées, car l'auteur voit dans les persécutions des années 1760 le tournant critique au cours duquel Rousseau fait l'expérience malheureuse des apories de l'idéal démocratique et renonce à penser le politique.

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Antoine LILTI

Michèle DUCHET, Essais d'anthropologie. Espace, langues, histoire, Paris, Presses Universitaires de France, 2005, 348 p.

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Ce volume réunit des textes de M. Duchet (1925-2001) parfois accompagnés de dossiers et édités de 1965 à 1999. L'ordre de présentation n'est pas chronologique, mais suit le plan énoncé dans le sous-titre selon trois parties : 1. espace, 2. langues et 3. histoire. Une préface de Claude Blanckaert explique ce plan et une postface de Georges Benrekassa intitulée « Distance, différence, écriture » clôture ce livre ô combien utile pour l'histoire des idées ! Ces deux auteurs cernent parfaitement l'originalité de la pensée de M. Duchet. C. Blanckaert prévient du qualificatif d'éclectisme pour insister sur la dynamique du travail scientifique de la première anthropologue à avoir creusé le canal de l'entre-deux des textes, des époques et des idéologies. Lorsque M. Duchet commence en 1971, l'histoire de l'anthropologie n'existait pas en France, et son livre Anthropologie et histoire au siècle des Lumières dérange car la thèse est hors du cadre des historiens, des anthropologues comme des philosophes. C. Blanckaert explique comment la démarche de M. Duchet « s'efforce d'atteindre le sol profond d'une expérience commune aux hommes des Lumières. Au-delà des sensibilités d'auteurs, il existe un "état de conscience collectif" » et, ajoute-t-il « elle devine qu'un certain "espace de savoir" contrôle la prolifération des discours tenus sur l'homme ». Dans son parcours, elle va « désenchanter le monde des Lumières » en soulignant le clivage entre une humanité décrite de manière intellectuelle et le procès à faire à la Civilisation dans son rapport à l'esclavage. Le premier texte « Aspects de la littérature française de voyage au 18e s. » met en évidence la construction de modèle et déconstruit les idées de topographie familière ou d'exotisme de l'époque pour ne laisser transparaître que l'impuissance de la description. M. Duchet contextualise cette impuissance ? effet de l'indifférence mais aussi creuset de l'invention d'un langage pour parler de la nature ? avec les aspects pratiques que sont les rapports d'administration : tout est là dans le détail pour faire prendre conscience que quelque chose est en train d'être bouleversé. Un important dossier anthologique suit ce premier texte de 1966. Les autres sont consacrés à l'abbé Prévost, à l'Histoire des deux Indes de Raynal, puis au rapport avec Diderot, à J. Le Moyne de Morgues, à Denis Veiras et à la question de l'esclavage qui occupe une place prépondérante. Retenons ici la préface à la 2e éd. d'Anthropologie (1977) dans laquelle M. Duchet répond aux critiques en dénonçant d'une part la peur blanche et la mort du monde sauvage dans les mises en ordre par l'histoire des identités et des différences et, d'autre part, l'humanitarisme qui mélange les époques et ne retient dans le discours des Lumières que la défense des droits de l'humanité sans mentionner l'absence de volonté pour changer le cours de l'histoire. Du paternalisme de l'homme blanc naît le bon nègre et l'exploitation reste entière. Même si l'expression « humanisme des Lumières » nous paraît être un collage extérieur au 18e s. qui justement emploie le terme humanité et surtout pas humanisme, il reste que M. Duchet en mettant en évidence l'idéologie des Lumières pose les limites de tout discours humaniste et plus généralement de toute discipline, histoire, littérature ou philosophie, qui dans leurs analyses toutes construites « oublient » le pouvoir directeur. G. Benrekassa termine l'ouvrage en analysant chez les philosophes du 20e s. l'appel à une « critique de la raison altruiste » montrant ainsi la valeur exceptionnelle des travaux de cette grande archéologue de la pensée.

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Martine GROULT

Heinz DUCHHARDT, Claus SCHARF (dir.), Interdisziplinarität und Internationalität. Wege und Formen der Rezeption der franzîsischen und der britischen Aufklärung in Deutschland und Ru?land im 18. Jahrhundert, Mainz, Verlag Philipp von Zabern, 2004, XI + 312 p.

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Ce fort volume, consacré aux différentes voies et formes de réception des lumières françaises et anglaises en Allemagne et Russie au 18e siècle, rassemble des textes prononcés à l'occasion d'un colloque organisé par la « deutsche Gesellschaft für die Erforschung der 18. Jahrhunderts » (la société allemande de recherche du 18e siècle), du 17 au 20 octobre 2001, à l'institut d'histoire européenne de Mainz. Dix-neuf scientifiques, issus de disciplines différentes, abordent, selon leurs perspectives, les modes de réception au siècle des lumières, qu'ils éclairent par des modèles d'explication, par des commentaires historiographiques ou encore par des analyses, nombreuses et substantielles, consacrées aux « protagonistes » français et anglais des Lumières. Ainsi, M. Hildermeier traite des traditions des lumières dans l'histoire russe, H. Duchhardt, de la relation de l'Europe et des Lumières, A. Myl'nikov, des Lumières russes au 18e siècle et, plus particulièrement, des problèmes de typologie à la lumière des traditions historico-culturelles, J. Schlobach, du passage du bon maître au maître éclairé, S. Karp, de la monarchie éclairée en Russie, C. Scharf, des conditions politiques de la liberté et, ce faisant, de l'« esprit des lois » dans l'Allemagne du 18e s. H. Stauffer se penche sur la rivalité lyrique des européens, M. Kowalewicz sur la réception des débuts français et anglais de la pédagogie en Allemagne et en Russie au 18e siècle. Un grand nombre d'études sont consacrées aux principaux « protagonistes » français et anglais des Lumières et à leur réception en Allemagne et en Russie au 18e siècle : M. Maurer analyse la réception de Shakespeare en Allemagne, N. Alcksceva celle de Boileau en Russie, I. Dingel celle de Pierre Bayle en Allemagne à partir de l'exemple du Dictionnaire historique et critique, J. Voss, celle de Voltaire jusqu'en 1815, P. Zaborov, celle de Voltaire en Russie au 18e siècle, G. Kosmolinskaja, celle de Hume en Russie à partir de Nicolaj Karamzin. N. Kopanev consacre une conférence au rapport de Franz Lefort, Voltaire et Avraam Pavlovi? Veselovskij, N. Plavinskaja, à la place de Montesquieu en Russie dans la seconde moitié du 18e siècle et au début du 19e, M. Fontius, à celle de Rousseau en Allemagne au 18e siècle, A. Zlatopol'skaja, aux idées « religieuses-morales » et « socio-philosophiques » de Rousseau dans le contexte de la pensée russe dans la seconde moitié du 18e siècle et dans le premier quart du 19e s. Avant de donner le mot de la fin à C. Scharf, ce riche volume s'achève avec une contribution de M. Agethen consacrée à 30 années de recherches franc-maçonnes allemandes au 18e siècle.

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Sophie GRAPOTTE

Nathalie FERRAND (éd.), Locus in fabula. La topique de l'espace dans les fictions d'Ancien Régime, Louvain-Paris, Éditions Peeters, 2004, 716 p.

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La Société d'Analyse de la Topique Romanesque se devait d'étudier les lieux spatialisés de la fiction. Ce qu'elle fit dans un important colloque, tenu en 2001 à l'École Normale Supérieure de Paris, réunissait des spécialistes du roman d'Ancien Régime. La partie consacrée au 18e siècle comprenait environ 26 communications. Dans la présentation, Nathalie Ferrand, isole la question suivante : « En quoi les lieux, géographiques, architecturaux, naturels, urbains,... contiennent-ils un programme qui induit tel ou tel événement romanesque ? » Il s'agit, bien sûr, ici d'étudier des lieux constamment évoqués comme les bosquets, les boudoirs, les sérails, mais aussi les déserts, les villes et les forêts. Pour éviter le risque de tautologie qu'encourt inévitablement une telle approche de la fiction romanesque, Nathalie Ferrand entend introduire deux notions, le chronotope bakhtinien et le diagramme, permettant d'abstraire des textes « les forces qui se sont exercées sur le genre romanesque pour lui donner sa forme ». Dans une communication liminaire, Henri Lafon montre pertinemment que le roman français du 18e siècle paraît soucieux d'établir « une bonne distance » entre le regard du lecteur-spectateur et le monde représenté. Plusieurs intervenants analysent la présence de lieux chargés d'une forte symbolique : « Du Désert » (Henri Coulet) ; ou constitutifs d'un genre : « Lieux de séduction, séduction des lieux, ou comment le lieu se phrase dans la fiction libertine » (Jean-Pierre Dubost). Jan Herman renouvelle la critique de La Petite Maison de Bastide, en démontrant que le récit « problématise plus qu'il n'illustre le rapport entre la séduction esthétique et la séduction physique ». Les espaces propres au roman libertin et notamment ceux qui animent l'?uvre de Crébillon fils sont peut-être un peu trop souvent traités. Néanmoins, dans un article très convaincant, Véronique Costa montre que le paradigme du bosquet sert aussi bien à relier les fils d'une intrigue éclatée qu'à rationaliser des comportements amoureux, sans exclure les référents allégoriques les plus divers. L'agencement romanesque de certains lieux constituerait donc bien un analogon de la fiction tout entière. Une section étudie également l'inscription des espaces étrangers et la signification de ces référents : l'Afrique (D. Lanni), la Pologne (Marek Tomaszewski), l'Écosse (Paul Pelckmans), ainsi qu'une contre-topique des lieux et géographie « romantique » dans les Contes immoraux du prince de Ligne (Anna Rivara). Une autre regroupe les analyses portant sur des espaces figurant la mobilité. Certains, comme l'espace du carrosse, sont l'occasion de problématiser le rapport à l'autre, tout en offrant un alibi, dit F. Manot pour « inscrire dans le texte un énoncé qu'il ne peut formuler...un sentiment qui excéderait le langage, quelque chose comme un impensé social ». Nous ne pouvons évidemment citer toutes les communications de ce très riche colloque. Peut-être est-il quelque peu victime de son ambition, car la notion même d'espace finit par acquérir des significations tout de même très étendues. L'expression peut désigner une géographie symbolique (opposition ville / campagne, Europe / Afrique), expliquant les choix du romancier : pourquoi l'Amérique ou l'Angleterre plutôt que l'Espagne ou l'Italie, chez Prévost par exemple (A. Duquaire) ; elle peut impliquer la construction d'un espace propre à la fiction, fondée sur des principes offerts à la sagacité du lecteur-critique ou encore renvoyer à la mise en scène plus ou moins incarnée et développée du cadre de l'action. À considérer la multiplicité des acceptions, le lecteur est parfois pris de vertige. Il n'en reste pas moins que ces actes constituent un apport essentiel à l'étude du roman d'Ancien Régime et du18e siècle en particulier.

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Didier MASSEAU

Édith FLAMARION, Théâtre Jésuite néo-latin et antiquité : sur le Brutus de Charles Porée (1708), Rome, École Française de Rome (Coll. « L'École Française de Rome »), 2002, 530 p.

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Le 1er août 1708, pour le traditionnel spectacle de fin d'année, les élèves du prestigieux collège jésuite de Louis-le-Grand interprètent une tragédie néo-latine, Lucius Junius Brutus composée par leur professeur, le Père Charles Porée. Mince épisode, dira-t-on, qui ne méritait guère davantage que l'habituel article louangeur du Mercure. En tout cas pas de quoi donner matière à une de ces grosses thèses ancien régime dont un passé pas si éloigné avait le secret. Édith Flamarion prouve le contraire avec un remarquable brio et une autorité intellectuelle qui force le respect. C'est qu'à un regard attentif, cet exercice de routine est significatif de tout un monde culturel. Replacé dans un contexte politique qui lui donne sens, il se révèle pour ce qu'il est : un monument d'intertextualité, le révélateur d'un outillage mental qu'il importait de décrypter. Fruit d'immenses lectures, le livre conduit son lecteur dans les voies les plus diverses : la querelle séculaire à propos du théâtre, la place de l'héritage classique dans la formation des élites, les objectifs de la pédagogie jésuite, et bien d'autres encore. On en sort ébranlé dans ses convictions, prêt à admettre que l'opposition entre « anciens » et « modernes » est sérieusement à reconsidérer, ou persuadé d'avoir à réviser un a priori négatif sur l'enseignement dispensé dans ces collèges où l'on apprenait bien autre chose que seulement « du latin et des sottises », selon le mot du plus célèbre de leurs anciens élèves. En réalité, ce qui est ici brillamment démontré à travers l'exemple de la tragédie du Père Porée, c'est la constante volonté de ces anciens maîtres de revivifier la traditio par l'inventio. Pour reprendre la dernière phrase du livre, « L' "antiquité" est dans leurs écrits une métaphore de la modernité ».

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Henri DURANTON

Luc FOISNEAU, Denis THOUARD (éds.), Kant et Hobbes. De la violence à la politique, Paris, Vrin (Coll. « Bibliothèque d'Histoire de la philosophie »), 2005, 254 p.

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Les études réunies dans ce livre résultent d'un colloque organisé au Goethe Institut à Paris les 13 et 14 novembre 1998. Trois parties rassemblent les textes pour construire une réelle cohérence, ce qui n'est pas toujours le cas dans les ouvrages collectifs. La première partie « Discipliner » comprend des articles de M. Pécharman, D. Thouard et M. Crampe-Casnabet, la deuxième « Arbitrer » ceux de R. Brandt, T. Sorell, I. Harris et S. Goyard-Fabre, enfin la troisième partie « Critiquer » permet de lire les articles de P.H. Tavoillot, K. Herb et B. Ludwig. Discipliner, arbitrer, critiquer, tel est le programme autant de la tâche des politiques que des projets théoriques qui établissent un ordre du savoir pour garantir la connaissance, comme la politique doit garantir la concorde des hommes entre eux. S'il y a des divergences entre Kant et Hobbes, ils sont aussi habités tous deux par la même conviction que c'est d'une procédure d'arbitrage que naissent les apaisements des conflits. C'est l'émergence de cette procédure qui est ici recherchée à travers des interrogations neuves de textes maintes fois étudiés mais où les conditions politiques de la pensée de Kant sont au prisme des concepts hobbésiens d'autorité, de discipline, de république et de citoyenneté. Un index termine cet ouvrage dont la pensée est au c?ur de notre actualité.

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Martine GROULT

James A. HARRIS, Of Liberty and Necessity. The Free Will Debate in Eighteenth-Century Philosophy, Clarendon Press, Oxford, 2005, 264 p.

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Cet ouvrage a pour objet de recherche la manière dont un certain nombre de penseurs anglais du 18e siècle abordent la question de la faculté de vouloir (faculty of will) à partir de John Locke jusqu'à Thomas Reid en passant par une grande diversité d'auteurs (Anthony Collins, Samuel Clarke, Jonathan Edwards, James Beattle, Joseph Priestley, etc.). Il s'agit alors de montrer que nous sommes là dans un « moment philosophique » spécifique, du fait d'un débat permanent autour de la liberté humaine, certes dans des contextes fort différents. La question posée est de savoir si l'acte de la volonté est identique à l'acte de choisir librement, donc si la liberté est compatible ou non avec la nécessité. Au départ, là où les « libertarians », au titre des principes d'action conférés par Dieu mais laissés au choix de l'homme, se confrontent aux « nécessitarians » moins connus comme Lord Kames ou David Hartley, il est possible d'affirmer que : « C'est une charge commune contre les nécessitarians qu'ils surestiment l'uniformité de la connexion entre les types de motifs et les types d'action : les actions sont plus irrégulières et moins prévisibles que le nécessitarian semble l'admettre. Il existe, en plus, une croyance parmi les libertarians que la doctrine de la nécessité est insoutenable du fait même de la considérer comme vrai jusque dans ses conséquences pratiques, tant morales que religieuses » (p. 10). Exemplifions avec le cas particulièrement intéressant, par son caractère inaugural et son impact durable, du théologien Samuel Clarke qui accorde, dans sa Demonstration of the Being and Attributes of God (1705), en réponse à William King, une place importante à la réflexion sur la liberté divine, tout en évitant de tomber dans l'opposition entre un volontarisme qui parle, du côté de Dieu, de liberté d'indifférence, et un nécessitarisme orienté plutôt vers le fatalisme. Il s'agit alors d'affirmer avec vigueur la compatibilité entre la nécessité et la liberté la plus étendue possible. Par ailleurs, dans sa correspondance, Clarke parle d'une « nécessité interne » résultant du caractère rationnel de la nature humaine. Il justifie ainsi la nature active de la volonté, au regard d'un Dieu agissant toujours dans le sens du bien ou de la justice, et conférant ainsi aux hommes la liberté intrinsèque de choisir ou non l'action bonne ou juste. Anthony Collins lui réplique en 1717 dans A Philosophical Inquiry concerning Human Liberty, autour de la notion de cause, en mettant l'accent sur la nécessité là où un effet a nécessairement une cause si cette cause est suffisante pour donner une place à cet effet. Et Clarke de répondre à son tour... En bref, une telle querelle permet de mesurer à quel point le problème de la liberté des actions humaines devient consubstantielle à la question de l'existence de Dieu et du bien-fondé de la religion. De même que cet ouvrage n'a pas la prétention de rendre compte de l'ensemble des questions relatives à la nature et à l'extension de la liberté humaine dans la philosophie anglaise du 18e siècle, de même nous avons choisi d'exemplifier la démarche de l'auteur pour en caractériser toute l'originalité.

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Jacques GUILHAUMOU

Jonathan ISRAËL, Les Lumières radicales. La philosophie de Spinoza et la naissance de la modernité, 1650-1670, td. Pauline HUGUES, Charlotte NORDMANN, Jérôme ROSANVALLON, Paris, Éditions Amsterdam, 2005, 937 p. + 2 cartes et 22 ill.

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J. I. Israël, sans polémiquer, dit ne pas partager pas les conceptions des historiens qui mettent en doute le caractère de révolution philosophique des Lumières : il situe les débuts de « la crise de la conscience européenne » vers 1650, plus tôt que ne le fait Paul Hazard et se distingue de celui-ci, touchant la nature de la crise, en soulignant les aspects très politiques des premières Lumières. Gardant comme fil directeur de nombreux textes philosophiques néo-cartésiens, lockiens, newtoniens, leibniziens et radicaux, ayant consulté des archives néerlandaises, il s'appuie sur de nombreux travaux antérieurs d'« histoire culturelle des Lumières », en privilégiant ceux qui concernent l'Europe du Nord, de l'Est et du Sud, proches de l'esprit transnational de son enquête. On peut penser qu'il met en pratique une histoire politique et sociale des idées philosophiques, à partir des textes clandestins ou pas, qui montre ces idées inséparables des échanges et des courants d'émigration et en butte à la puissance temporelle des princes et aux controverses religieuses. L'auteur étudie l'histoire européenne des idées selon une chronologie longue, depuis 1650 et, en fait, jusqu'aux années 1780 de l'avant Révolution (et donc jusqu'aux positions de Diderot et J.J. Rousseau, qui, en assimilant certains aspects, se démarquent par rapport au radicalisme spinoziste). Selon lui, les sociétés européennes sont le théâtre, vers 1650, d'une première vague de rationalisation et de sécularisation, qui conteste résolument l'hégémonie de la théologie sur le savoir, la morale et la politique. On ne peut étudier ces mouvements intellectuels radicaux dans des cadres exclusivement nationaux, parce que les nouveaux moyens de communication savants et profanes (bibliothèques, journaux, salons et cafés) tendent à constituer une « arène unifiée ». Les Lumières constituent « une révolution intellectuelle (...), qui a eu le temps de mûrir et de s'insinuer dans de larges pans de la société » (p. 789-790). Elles imposent, malgré la répression théologico-politique et la censure, dans l'opinion publique et dans des travaux érudits, une « arène » de luttes et de débats sécularisés, événement culturel et politique irréversible (Habermas). Dans ce mouvement d'ensemble ? qui, selon l'auteur, ne saurait être confondu ni avec des effets de la Réforme du 16e siècle, ni avec l'« âge d'or » des Lumières des années 1770-80 ? se distinguent « un courant dominant modéré et un courant clandestin radical, généralement considéré comme marginal » (p. 21), dont les héros méconnus seraient Van des Enden, les frères Koerbagh et Spinoza, Anthony Collins, La Mettrie, voire Boulainvilliers et les auteurs clandestins du Traité des trois Imposteurs. À « l'affrontement bilatéral entre les traditionalistes et les moderni » se superpose une « bataille d'idées triangulaire » (p. 36), dont un facteur important est la rivalité incessante entre le courant modéré des Philosophes autour de l'Encyclopédie et le courant radical des Lumières (voir la marginalisation de La Mettrie par les tenants du courant modéré). L'auteur écrit elliptiquement : « Le ton et l'idéologie de la vaste entreprise de l'Encyclopédie devaient s'accorder ostensiblement avec les principes des Lumières modérées, il ne pouvait en être autrement » (p. 786). Ce sont ces Lumières modérées qui vont accréditer la version dominante, unilatérale, des Lumières, en privilégiant le point de vue philosophico-politique franco-anglais : non-matérialiste, non-athée, non-démocrate, qui mise sur des progrès continus de la civilisation dans le cadre du despotisme éclairé. Selon J.I. Israâl, les faits historiques et la littérature clandestine prouvent que ce sont les Lumières radicales qui ont donné les premières impulsions, d'abord aux Pays-Bas et en Europe du Nord, plus tardivement en France, en appliquant les principes de la révolution scientifique à la science de l'homme, à la société et à la morale, dans un esprit matérialiste et athée, pour en déduire sans concessions des thèses politiques et sociales anti-monarchiques. Jugeant, après d'autres spécialistes, le rôle de Spinoza sous-estimé, l'auteur reprend les pièces du dossier historique, pour montrer « que Spinoza et le spinozisme constituaient, en fait, l'armature des Lumières radicales, partout en Europe » (p. 22). Preuve matérielle en est qu'ils sont les plus cités, les plus honnis aussi, qu'ils font l'objet des articles les plus importants dans les encyclopédies. Mais comment expliquer qu'un philosophe solitaire, maudit ? sans soutien d'institutions ou d'Universités ? soit parvenu à cette notoriété européenne sans égale, de son vivant et après la publication de ses ?uvres posthumes (1678) ? À cette difficulté pour sa thèse, l'auteur oppose le fait du rôle d'esprits exceptionnels dans l'histoire, dans certaines conditions, lorsque leur génie répond aux « aspirations de vastes forces sociales et culturelles » (p. 198). Spinoza, libéré de la tradition et de ce qui dans « la vie ordinaire est vain et futile » par des revers familiaux et, à un moindre degré, par son exclusion de la synagogue, se sent capable de s'engager en philosophie, parce qu'il pense disposer, avec la science cartésienne, de « l'outillage conceptuel nécessaire » pour mettre le naturalisme et l'athéisme en système. Après sa mort paisible en 1677, le cercle des disciples survivants et de pieux biographes écrivent sa légende. L'auteur montre en détail comment a opéré « l'expansion d'un mouvement interdit » : de nombreux voyageurs et exilés, hommes de lettres et philosophes (très souvent réformés), venus se former dans la « libre » Hollande, rapportent le spinozisme chez eux et l'acclimatent plus ou moins : en France, grâce à Pierre Bayle et à Boulainvilliers, en Angleterre (Collins, Mandeville), en Allemagne (Tschirnaus), à Naples (Pietro Giannone et Vico). Ainsi, le spinozisme, en dépit de l'impitoyable répression qui frappe ses adeptes, va bénéficier de la diffusion européenne des écrits clandestins et, paradoxalement, d'une foule de réfutations et de dénonciations infamantes qui ne vont pas peu contribuer à sa célébrité. Ce livre savant offre en outre des tableaux de conjonctures historiques ou culturelles (fuite des Huguenots et de dissenters divers en Hollande, querelle autour des Oracles et recul croissant de la croyance aux Miracles et au Mal, masques et ruses des auteurs clandestins) et des portraits très vivants de figures de radicaux : les frères Koerbagh condamnés pour leur projet d'éducation populaire ; Spinoza et son cercle ; les érudits qui mettent les textes sulfureux à l'abri dans les grandes bibliothèques etc. Les adversaires des Lumières radicales ne sont pas oubliés : toute la quatrième partie de l'ouvrage expose les positions des traditionalistes, « la contre-offensive intellectuelle », « les nouvelles stratégies théologiques » déistes ou physico-théologiques... Il n'y a pas de doute que cette synthèse magistrale sera très discutée pour certaines de ses hypothèses de travail fondamentales. Quant à la réintégration de Spinoza aux origines de la modernité radicale ? déjà amorcée de divers côtés ? elle est conduite de manière rigoureuse et très convaincante.

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Anne DENEYS-TUNNEY

Claire JAQUIER (dir.), La Sensibilité dans la Suisse des Lumières. Entre physiologie et morale, une qualité opportuniste, Genève, Éditions Slatkine (Coll. « Travaux sur la Suisse des Lumières »), 2005, 371 p.

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Cet ensemble de six essais, qui reprend en partie un volume des Annales Benjamin Constant (no 25, 2001), « La Suisse sensible, 1780-1830 », veut explorer plusieurs domaines encore peu connus, et rarement mis en rapport. La place de la Suisse dans le mouvement sensible européen, c'est une place charnière notamment avec le développement, dans le sillage de Rousseau, d'un roman sentimental ? étudié surtout chez Samuel de Constant et Isabelle de Montolieu ? marqué par un optimisme fixiste et fermé, mais aussi par une ambiguïté qui traverse toutes les lectures de la sensibilité comme force et comme faiblesse à la fois. Ce roman sentimental suisse, toute l'Europe le lira en français ou en traduction, et il se substituera souvent aux sources plus complexes et plus ouvertes (ici, Sterne et Jane Austen) qu'il récrit. La double référence au sentiment (actif ?) d'une part, aux sensations (passives ?) de l'autre, fait intervenir la sensibilité aussi bien dans les domaines artistiques que dans la médecine ou la mécanique : d'où deux études aux marges de la science et de la littérature, l'une sur l'observation d'un « somnambule naturel », l'autre sur l'usage des automates (réels) et des statues animées (idéelles). Une solide monographie (84 pages !) traque le concept de la sensibilité dans le Journal de Lausanne (puis Journal littéraire) entre 1786 et 1798, notamment dans sa relation avec la bienfaisance. À tout moment ces études croisent les champs des sciences humaines et sociales et des sciences physiques. Suivi de trois index (des noms, et pour la période de référence des titres d'?uvres et des périodiques), l'ensemble est original et stimulant.

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Martine DE ROUGEMONT

Jean-Baptiste JEANGENE VILMER, Sade moraliste. Le dévoilement de la pensée sadienne à la lumière de la réforme pénale au XVIIIe siècle, Genève, Droz (Coll. « Bibliothèque des Lumières »), 2005, 575 p. François OST, Sade et la loi, Paris, Odile Jacob, 2005, 345 p.

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À quelques mois d'intervalle paraissent deux ouvrages sur Sade, dus à deux philosophes qui ciblent le droit pénal contemporain pour étayer leur thèse. Ils sont tous deux persuadés que le meilleur moyen de cerner la pensée de Sade et de déterminer comment et jusqu'où celle-ci s'articule au niveau du discours des personnages fictifs est de situer l'auteur in medias res juridiques, que cela ne s'était pas encore fait et que cela restait à faire. Il est pourtant difficile d'imaginer deux livres aussi différents, voire aussi antithétiques. Pour l'auteur de Sade et la loi, qui est par ailleurs juriste, le dire et le faire se confondent et l'espace qui sépare auteur et narrateur est « brutalement aboli » tout comme l'est celui qui sépare auteur et lecteur. Ost, passant en revue les rapports entre l'homme et l'?uvre sur toile de fond juridique, rejoint dans son parcours la longue liste de ceux pour qui le libertin sadien est le porte-parole de son auteur, celui-ci étant un hors-la-loi à la lettre dont l'écriture « performative » a pour but de scandaliser ; un annonciateur, en somme, de « l'Ange déchu ». Le recours à la métaphore et l'allégorie de type biblique, mythologique ou historique dans Sade et la loi est d'ailleurs fréquent, parfois ludique, et cède la place en conclusion à un dialogue fictif entre Sade et Portalis au pied de l'échafaud. Passons à l'antithèse. Le lecteur de Sade moraliste, face à un style qui enfonce les clous plutôt qu'il ne poétise, se trouvera devant un ouvrage d'une grande érudition soutenu d'un appareil critique à toute épreuve qui en font un ajout significatif aux études sur Sade. Ouvrage à lire toutefois de façon circonspecte. On peut être ou ne pas être d'accord avec J.-B. Jeangène Vilmer, qui se fait l'avocat zélé de son client, établit une ligne de démarcation entre le discours de l'auteur et celui de ses personnages et configure dans son livre un ordre libertin qualifié d'« ordre correcteur » qui devient « ordre sadien » à savoir celui que prône l'auteur. Effet miroir, soit dit, ou renversement de l'ordre existant donnant lieu à une morale à rebours. Sade serait donc à sa façon un avatar de Beccaria. Ceci après un parcours perspicace par l'auteur du droit pénal d'époque et de son impact sur la vie de Sade. Le critique mène savamment les étapes de sa thèse et donne un Sade « moraliste » qui séduit. Mais voici le cheveu dans la soupe : une philippique d'une rare agressivité qui vise la meute des critiques littéraires dont la « lecture dominante » de l'?uvre cumule toutes les tares possibles et imaginables. Pourquoi donc cette exigence d'assommer ? Et, qui plus est, de combattre à coups de mots qui restent imprécis tels que « dominant » ou « littéraire » ? Est-il besoin d'invalider toute lecture ciblant un Sade matérialiste et/ou amoral ? Enfin, et cette question s'adresse aux deux ouvrages ici recensés, pourquoi ne pas envisager un Sade auteur d'une ?uvre plurielle échappant par sa diversité à toute lecture monolithique ?

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Béatrice FINK

Philippe JOUSSET, La Passion selon Saint-Simon, Ellug. Université Stendhal Grenoble, 2002, 425 p.

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Dans cet essai, qui se prétend iconoclaste, l'auteur s'en prend à ceux qui « concèdent quelques mérites un peu extravagants » à Saint-Simon « pour mieux entériner le portrait du duc en fou attardé, en demeuré venimeux, en névrosé de l'archaïsme... ». À l'inverse, il entend ne pas dissocier l'orientation « artistique » de l'engagement « politique », tout en montrant que les Mémoires relèvent aussi du romanesque. Si l'on peut partager ce point de vue, par ailleurs assez banal, on comprend moins pourquoi l'auteur dénonce une mystérieuse doxa universitaire qui, à lire plusieurs grandes thèses récentes sur Saint-Simon (Marie-Paule de Weerdt-Pilorge, Delphine de Garidel, entre autres), ne semble pourtant plus de saison. Il entend aussi redonner au style de Saint-Simon toute sa puissance transgressive, en multipliant les références aux penseurs grecs, mais aussi à Nietzsche, sans oublier bien sûr Foucault, Barthes, Lacan et... Antonin Artaud. Le lecteur de cet essai est comme abasourdi par une écriture fébrile, souvent sibylline, d'une correction parfois douteuse, mais d'une « modernité » jamais démentie.

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Didier MASSEAU

P.M. KITROMILIDES, Iossipos Moissiodax. Les Coordonnées de la pensée balkanique au 18e siècle (en grec), 2e éd. avec une nouvelle introduction et des additions, Athènes, Fondation culturelle de la Banque Nationale, 2004, XXXVII + 402 p.

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La trajectoire de Iossipos Moissiodax (Cernavoda 1725 ?-Bucarest 1800), élève d'Evgénios Voulgaris, dans l'histoire de la culture grecque a été remarquable, car il fut l'un des artisans des Lumières en déclarant avec audace la nécessité d'une modernisation culturelle. Sa formation intellectuelle à l'Académie du Mont Athos, aux écoles de Mykonos Siphnos, Smyrne et Thessalonique, ainsi qu'à l'université de Padoue, de même que ses voyages à travers l'Europe centrale et les Balkans sont étudiés avec précision. Cependant, son attachement à la saine philosophie et à l'esprit scientifique moderne provoquèrent de vives polémiques dans lesquelles se fait voir l'impact de l'autorité du pouvoir sur la vie culturelle. Dans ce livre, paru également en anglais et en roumain, les interprétations que suggère l'auteur essaient de situer le cas de Moissiodax dans la problématique des sciences sociales. Les dimensions ethnologiques et sociologiques de son ?uvre sont mises en lumière ainsi que les changements sociaux de la société balkanique. Cet ouvrage est réhaussé de plusieurs textes importants de Moissiodax, parmi lesquels ses Notes de physiologie (1784) dont un unique exemplaire se trouve à la Bibliothèque de l'Académie Roumaines des sciences. Dans cette nouvelle édition de nombreuses additions ont été effectuées dans les notes et la bibliographie. Une abondante iconographie et une carte avec les voyages de Moissiodax complètent cet ouvrage substantiel qui a déjà fait date.

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Roxane ARGYROPOULOS

P.M. KITROMILIDES, Anna TABAKI (éds.), Relations gréco-roumaines. Interculturalité et identité nationale, Athènes, Institut de Recherches Néohelléniques ? Fondation Nationale de la Recherche Scientifique, 2004, 314 p.

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Une vingtaine d'articles réunit dans cet ouvrage les actes du colloque (septembre 2000) de l'Institut de Recherches Néohelléniques de la Fondation Nationale de la Recherche Scientifique qui portait sur les activités intellectuelles du milieu des Phanariotes en Moldavie et en Valachie ainsi que sur l'impact de la culture grecque comme facteur interculturel dans la pénétration des idées novatrices du 18e siècle. En ce qui concerne l'époque phanariote, Stessi Athini examine le cas de la lecture de « The Pleasures of the Imagination » de Joseph Addison dans la société phanariote, Ourania Polycandrioti étudie le discours autobiographique, Razvan Theodorescu analyse le dynastique et l'éphémère dans les architectures roumaines, Mihai Tipau les noms ethniques et l'identité nationale dans l'historiographie grecque et roumaine, Néophytos Charilaou se réfère à la critique des structures sociales des principautés danubiennes par Neophytos Doucas, Anca Dobre analyse les points de vue de l'histoire nationale grecque et roumaine sur la question des Phanariotes, enfin Olga Cicanci évoque les représentants de la diaspora grecque dans la vie culturelle de l'espace roumain (fin 16e début 19e siècle) et Athanassios F. Karathanassis se penche sur le rôle culturel des grecs dans les Pays roumains.

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Roxane ARGYROPOULOS

Iain MCCALMAN, Cagliostro ou le dernier alchimiste, td. André ZAVRIEW. Paris, J.C. Lattès, 2005, 306 p.

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Cette vie de Cagliostro en sept tableaux encadrée d'un prologue et d'un épilogue, sorte d'heptaméron biographique, a d'abord paru en anglais munie d'un titre plus explicite ? The Last Alchemist, Cagliostro, Master of Magic in the Age of Reason (HarperCollins, 2003) ? qui rehausse la place accordée au contexte historique par l'auteur. Une autre édition anglaise de la même année ? The Seven Ordeals [épreuves] of Count Cagliostro (Flamingo, 2003) ? éclaire de son titre l'intention dramatique de l'auteur. Dénuée de toute pesanteur critique tout en respectant strictement les faits, cette vie se lit pour ce qu'elle est : une suite de péripéties aussi pittoresques que le fond de leur protagoniste est insaisissable. L'auteur privilégie la narration au dépens de l'érudition, la dramatisation au dépens du détail concis. Si la liste des biographies du Palermitain Giuseppe Balsamo, alias comte Alessandro Cagliostro, est longue et s'étend même au domaine fictif, le présent septuor d'épisodes se lit comme un roman d'aventures. Dans cette enfilade de splendeurs et misères, l'auteur fait valoir sept faces de son personnage dénommées respectivement le franc-maçon, le nécromancien, le chaman, le copte, le prophète, le rajeunisseur et l'hérétique. À chaque épisode apparaît son trouble-fête, quel que soit le pays ou la cour royale en question. L'auteur ne se limite pas pour autant à une simple composante picaresque. Il projette sur fond des idées des Lumières les énigmes que voilent les divers travestis dont s'affuble Cagliostro. S'agit-il d'un magicien, d'un imposteur, d'un opportuniste, ou bien d'un guérisseur, d'un clairvoyant, d'un homme de science ? Questions significatives à une époque où l'alchimie s'éloigne, parfois péniblement, de la chimie, l'astrologie de l'astronomie, et où l'espace entre science et para-science se veut plus affirmé. Contrairement à certains de ses prédécesseurs biographes, l'auteur évite judicieusement de choisir entre un Cagliostro charlatan et un guérisseur éclairé, entre un fourbe et un philosophe humanitaire génial. C'est là l'un des principaux mérites de son livre.

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Béatrice FINK

Syliane MALINOWSKI-CHARLES (dir.), Figures du sentiment : morale, politique et esthétique à l'époque moderne, Québec, Presses de l'Université Lava (Coll. « Les collections de la République des Lettres »), 2003, 175 p.

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Face au défi théorique lancé par le scepticisme, une ligne de défense adoptée au 17e et au 18e siècle a consisté à élargir les limites de la rationalité pour retrouver un principe qui, tout en étant moins vulnérable aux critiques, ne signifiait pas pour autant une régression vis-à-vis du modèle rationnel de connaissance et d'action. Le principe en question est le « sentiment », même si l'unité de ce terme recèle une variété, à la limite une plurivocité de notions. En effet, les thèmes de l'ouvrage vont de Pascal (E. Méchoulan), à Hutcheson (F. Brugère) ; de Baumgarten (S. Malinowski-Charles) à Diderot (C. Duflo). Dans ce vaste champ d'alternatives trouvent également place d'autres essais : la moralité du corps chez Berkeley (A. Martin), les passions chez Mme de Staâl (M.-L. Girou-Swiderski), les rapports entre beauté et morale chez Mendelssohn (D. Dumouchel). Sur ce fond varié et bien articulé, l'article de Syliane Malinowski-Charles (« De la poétique à l'esthétique : la métamorphose de l'art chez Baumgarten ») décrit ce qui, pour l'esthétique, est l'équivalent de la « révolution copernicienne » réalisée par Kant. En effet, c'est proprement à l'auteur de l'Esthétique de 1750 qu'on doit ce mouvement théorique qui a fait passer la notion de beau de l'objet au sujet, et a brisé du même coup la conception de l'art comme mimesis. Mais cette réhabilitation du sensible risque bien pourtant de faire resurgir le spectre du scepticisme, c'est-à-dire celui de la relativité des jugements esthétiques. La définition leibnizienne typique du beau comme « unité dans la diversité » avait pour avantage de limiter la prolifération des diverses esthétiques en les ramenant à une unité qui était encore décrite comme qualité intrinsèque de l'objet, et traçait ainsi la limite « dogmatique » d'un objectivisme intellectualiste. Baumgarten, en revanche, insiste sur ce qu'il appelle « la beauté de la connaissance » : il « parle toujours de la production artistique, autrement dit (...) le «sujet» est bien le créateur et non le récepteur » (p. 118). La perfection, et dans une perspective plus dynamique la perfectibilité des « phénomènes » esthétiques, fournissent ainsi, même au sein de la subjectivité, un critère d'une certaine manière objectif pour évaluer les produits artistiques. Une autre « révolution » du sentiment est celle qui s'est produite en morale, et que Jean-Pierre Cléro décrit dans son article « La fin de la notion de passion. Réflexions sur la mort d'une notion ». Selon l'auteur, la notion de « passion » disparaît au début du 19e siècle parce qu'elle se révèle être le contraire de ce qu'elle paraissait, c'est-à-dire non pas l'opposé ou le refoulement de la raison, mais « une entité fictive, d'assez piètre valeur idéologique et désormais sans aucune portée scientifique » (p. 141), dont la fonction véritable consisterait à fournir un pur voile linguistique cachant le mécanisme de ce qui est réellement agissant dans l'être humain, à savoir les structures universelles de type économique. La « vérité » de la théorie huméenne ambiguâ des passions c'est le calcul benthamien des plaisirs et des peines. En réalité, comme le fait remarquer S. Malinowski-Charles dans son introduction (p. 12), « si les passions sont ici reconstruites sur un modèle rationnel, les éléments de base identifiés, eux, sont de nature affective », d'où l'on peut affirmer que même l'extinction du modèle « passionnel » est un moyen pour réconcilier le sentiment avec la rationalité, quand bien même cela se ferait au prix d'une réduction drastique à des éléments susceptibles de calcul (le plaisir et la peine). Dans l'ensemble, le volume constitue une bonne introduction à l'étude historique des chemins empruntés par le « sentiment » dans la philosophie moderne.

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Gianni PAGANINI

France MARCHAL-NINOSQUE, Images du sacrifice, 1670-1840, Paris, Honoré Champion (Coll. « Les dix-huitièmes siècles »), 2005, 426 p.

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Beau sujet ? et probablement inépuisable ? que celui de cet ouvrage élégamment rédigé : on ne reprochera donc pas à l'auteur de ne le traiter que de manière forcément incomplète (elle prend d'ailleurs soin de délimiter son corpus), à partir de trois « entrées » (« Ombres et lumières du sacrifice sanglant », « Images chrétiennes du sacrifié », « Une parabole des Lumières : le sacrifice du sage ») qui permettent déjà un panorama assez vaste, très souvent appuyé sur la description d'ouvrages dramatiques, au point même que le livre aurait presque pu se cantonner au théâtre, ce que confirme la consultation des index (noms propres, ?uvres, « figures de sacrifiés ») très bien faits, dont les entrées concernent en majorité ce genre majeur de la représentation (de la mise en images) du sacrifice, thème (ou motif ?) « tragique et sacré par excellence » (p. 11) où s'intriquent les imaginaires chrétien et païen qui persistent, alors même que les Lumières, souvent, s'emploient à saper les croyances ou les mythes religieux, à fournir un ample réservoir de figures sacrificielles aux arts en général, et à la littérature en particulier. À la lecture de l'ouvrage, on ne peut se défendre de l'impression que l'essentiel a été dit dans l'Introduction : souvent plus descriptif qu'interprétatif, le travail de F. Marchal consacre de bonnes pages, dans sa 1re partie, à Iphigénie, dans la ligne du beau livre de Jean-Michel Gliksohn (Iphigénie, de la Grèce antique à l'Europe des Lumières, 1985), mais se révèle trop uniquement narratif quand il s'agit d'Idoménée ou de Jephté, malgré la mobilisation d'une documentation ? commentaires de la Bible, représentations picturales ? assez vaste, où l'on s'étonne de ne pas rencontrer la Conférence de la Fable et de l'Histoire sainte, de Delort de Lavaur (1730). Dans la 2e partie, trop rapide (il s'agit d'un problème nodal, encore mal évalué, d'histoire des idées), les pages sur les tragédies édifiantes retiendront l'attention. Enfin, la 3e partie, si elle n'est pas révolutionnaire pour les vues qu'elle apporte et si elle ne formule pas toujours les questions ? celle, cruciale, notamment, de la laïcisation des mythes et de leur exténuation progressive par le rationalisme ? dans les termes qu'on attendrait, se révèle alternativement intéressante (l'étude du Sénèque de Diderot) et plus banale (les tragédies patriotiques ou féministes). Le livre comporte une ample bibliographie, qui utilise beaucoup d'espace à indiquer des « outils de la recherche » mais se révèle très expéditive, sinon lacunaire, en ce qui concerne les éditions modernes de textes considérés dans le corps du développement et les travaux les concernant.

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Jean-Noâl PASCAL

Cécile MARY TROJANI, L'Écriture de l'amitié dans l'Espagne des Lumières. La Real Sociedad Bascongadad de los Amigos del Pais d'après la source épistolaire (1748-1775), Toulouse, Presse Universitaire du Mirail, 2004, 350 p.

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Cet ouvrage présente un triple intérêt. Par son objet : l'auteur s'attache aux origines de la première des Sociétés Économiques des Amis du Pays, celle du Pays basque. C'est un apport à la connaissance d'un type d'organisme spécifique à l'Espagne, mais c'est aussi pour l'historien non hispanisant l'occasion d'avoir une approche comparatiste d'un phénomène qui présente de fortes analogies avec, par exemple, les académies provinciales françaises étudiées par Daniel Roche. Par la méthode et la problématique mises en ?uvre : il s'agit de l'approche d'une forme de sociabilité centrée autour de la notion d'amitié telle qu'elle se manifeste dans l'Espagne des Lumières. C. Mary Trojani montre comment un sentiment parvient à être socialisé et, finalement, à être institutionnalisé à travers une société. Elle met l'accent sur les différents liens qui se construisent aussi bien autour de cette notion d'amitié qu'autour d'autres éléments comme la famille et sur les réseaux qui se mettent ainsi en place. Pour ce faire, et c'est un des intérêts du travail, elle exploite de façon systématique et originale la correspondance du comte de Penaflorida. Par ses résultats enfin car cela constitue un renouvellement important dans l'approche d'une société déjà fortement étudiée en raison de son rôle premier et pionnier dans la mise en place de ces sociétés en Espagne au 18e siècle. L'auteur souligne ainsi l'importance de la dimension individuelle de l'entreprise avec le rôle majeur joué par Xavier Maria de Munibe, mais aussi comment une logique de fonctionnement familial s'inscrit également dans une logique de groupe. Elle montre bien par ailleurs l'élargissement de l'horizon aussi bien géographique qu'intellectuel qui sous-tend toute l'entreprise. En fin de compte à travers cet ouvrage, on se trouve plongé dans une société aristocratique à la fois bien intégrée aux institutions sociales de l'Espagne du temps mais aussi ouverte à la modernité et aux échanges, avec une réflexion intéressante et originale sur la place que l'amitié occupe dans l'ensemble.

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Jean DUMA

Jean-Marie MERCIER, Thierry ZARCONE, Les Francs-maçons du Pays de Daudet. Beaucaire et Tarascon. Destins croisés du XVIIIe au XXe siècle, préface de André COMBES, Aix-en-Provence, Édisud, 2004, 192 p. + ill. Eric GERAUD, Maurice HYGOUNET, Histoire des Francs-maçons Ariégeois. Des origines à nos jours, Nîmes, Lacour (Coll. « Rediviva »), 2004, 454 p. Céline SALA, Franc-maçonnerie et sociabilité en pays catalan au Siècle des Lumières : un particularisme de frontière, préface de Pierre-Yves BEAUREPAIRE, postface de José-Antonio FERRER BENIMELI, Canet, Éditions Trabucaire (Coll. « Histogrria »), 2005, 198 p. + 16 ill.

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Ces trois monographies qui paraissent à peu près en même temps, témoignent-elles d'un « réveil » des provinces ? Non assurément, mais elles corrigent l'opposition classique du « centre » et de la « périphérie » et l'idée répandue d'une maçonnerie provinciale copiant point par point celle de la capitale. Certes, Paris demeure Paris au 18e siècle, mais que ce soit à Beaucaire ou à Perpignan, le regard n'est pas d'abord orienté vers la capitale. Au Mas d'Azil même on menace de faire sécession et de se tourner vers le Directoire Écossais de Montpellier si le Grand Orient ne reconnaît pas la loge. Avertissement qui sera entendu. La maçonnerie de province jouit alors d'une véritable autonomie parfaitement comprise par Montmorency-Luxembourg quand il s'installera à la tête de l'Obédience contre le despotisme des Maîtres parisiens avec son appui. Restait à l'étudier depuis la « périphérie ». Non que les monographies fassent défaut, on les compte par dizaines, mais outre qu'elles sont de valeur inégale (celle consacrée à l'Ariège ne valant que par les documents qu'elle rassemble, et encore !), il n'en n'existait pas, à ma connaissance, sur Beaucaire, Tarascon, Perpignan qui fussent à la fois documentées et synthétiques. Voilà qui est fait et bien fait.

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Beaucaire, Tarascon, d'abord, villes rivales, situées de part et d'autre du Rhône, mais complémentaires et nécessairement jumelles ; leur histoire en témoigne. Leur situation géographique en fait un lieu de passage obligé entre le nord et le sud, l'est et l'ouest. Beaucaire se signale surtout par sa foire franche de la Sainte Madeleine qui attire marchands et chalands qui viennent de toute l'Europe. La maçonnerie s'y installe en 1749, mais on peut supposer avec les auteurs qu'avant cette date des loges ont pu se manifester en temps de foire. D'emblée la maçonnerie se définit comme une forme de sociabilité mondaine mariant plaisirs et philanthropie ; très tôt les femmes y sont associées et une loge d'adoption est signalée en 1780. Un texte de Gauthier de Brécy, qui est en charge de la ferme générale à Villeneuve-les-Avignon, tardif il est vrai (1834), en donne une bonne idée et correspond verbatim à ce qu'écrivait de la maçonnerie Chefdebien dans ses Disquisitions maçonniques écrites avant la Révolution. La maçonnerie est un club qui au 18e siècle prend le relais des confréries (c'est net en Provence, même si l'on peut citer des cas de double appartenance) ou d'autres structures associatives qui d'une manière ou d'une autre étaient l'émanation du Trône et de l'Autel. Mais ici, géographie oblige, outre le brassage social, c'est le cosmopolitisme qui l'emporte : le marchand n'a pas de patrie, ou plutôt il est citoyen du monde ; sa règle d'or est l'échange ou plutôt le commercium. Brassage social tout relatif d'ailleurs, car comme à Bordeaux ou à Nantes et dans la plupart des villes d'Europe, bourgeois entreprenants et aristocrates éclairés en constituent pour l'essentiel le personnel. Ils sont par essence légitimistes, amis de l'ordre et respectueux des traditions. Les auteurs insistent sur une figure singulière de la Fraternité, Jérôme Dulong qui se montre très attaché à un christianisme ésotérique fortement teinté d'alchimie. Son cas n'est pas exceptionnel et atteste de l'émergence de formes nouvelles de spiritualité se détachant du carcan des Églises. La multiplication des maçonneries capitulaires en témoigne comme celle des imposteurs de tout poil qui profitant du recul des églises réenchantent l'espace galiléen en utilisant les ressources de la tradition... Reste que le cas Dulong, qui lui n'était pas un imposteur, mérite considération et réflexion.

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Le rattachement du Roussillon à la Couronne de France est récent (1659), mais son intégration à la communauté nationale fut rapide. Le développement de la maçonnerie en atteste : douze loges civiles à la fin du siècle et six ou sept militaires. Il manquait un travail sur la maçonnerie roussillonnaise : la thèse de Céline SALA comble ce vide avec bonheur. Rien n'est négligé et, en trois parties, l'auteur aborde tout ce que l'on était en droit d'attendre d'une monographie régionale : 1. Le visage de la franc-maçonnerie dans la province-frontière du Roussillon sous l'Ancien Régime ; 2. La pensée des francs-maçons catalans ; 3. L'activité maçonnique dans les temples catalans. Si le livre peut paraître parfois scolaire et appliqué (reprise de lieux communs qu'on suppose connus de tout lecteur qui s'aventure dans ce domaine), son souci documentaire est exemplaire, et on sait gré à l'auteur d'avoir systématiquement dépouillé les fonds de la BnF et des Archives départementales ; si en vérité ils ne nous apprennent rien de bien neuf (les maçons du Royaume tiennent en général le même discours et pratiquent une liturgie commune), l'écueil du psittacisme a été évité : ce sont des catalans qui parlent... Il apparaît qu'en Roussillon la maçonnerie n'est pas seulement un phénomène urbain mais qu'elle est fortement implantée en zone rurale où elle développe une sociabilité qu'on peut considérer comme un facteur de mobilité sociale. Cela étant, la maçonnerie roussillonnaise fut orthodoxe en matière de politique et de religion (comme partout ailleurs, à quelques exceptions prés) et les loges ne furent en aucune manière des sociétés de pensée. Quelques broutilles qu'il faudra corriger : « Fay », s'orthographie Faytr, et, p. 50 et 134, il est anachronique de parler d'un rite à 33 degrés : le Rite écossais ancien accepté n'apparaît qu'au début du 19e siècle ? et il n'existe pas sept degrés au Rite français, mais sept Ordres. Signalons que J.-M. MERCIER et Th. ZARCONE annoncent un livre sur la Franc-maçonnerie méridionale au Siècle des Lumières. Finalement ces deux ouvrages sont réussis, fort utiles, et témoignent avec celui consacré à l'Ariège, du développement que connaît l'histoire maçonnique. C. SALA fait justement remarquer « qu'abandonner l'étude de la Franc-maçonnerie aux seuls historiens de la maçonnerie serait nier un pan entier de l'histoire locale au 18e siècle » (p. 166). J'ajouterais que le contraire n'est pas moins vrai... Une dernière chose : il manque à tous ces ouvrages qui donnent de bonnes bibliographies un index. Combien de fois faudra-t-il le répéter ?

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Charles PORSET

Alain MONTANDON (éd.), Les Baisers des Lumières, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2004, 214 p.

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Depuis de nombreuses années, Alain Montandon coordonne des travaux sur la sociabilité et les conventions des Lumières. Le présent recueil s'inscrit dans la continuité des précédents projets. Il comprend 13 articles qui sont autant de petites études sur un thème riche et varié. Au détour des contributions, on croise des auteurs qui vont de Nivelle de La Chaussée à Sade, de Sterne à Dorat et des approches qui vont du monographique au diachronique. Le lecteur regrette qu'il n'y ait pas de principe organisateur (chronologique, générique...) perceptible même si, çà et là, des typologies sont esquissées. Une place plus importante aurait pu être accordée à l'importance de modèles antiques ? il y a un certain nombre de topoï que les auteurs semblent découvrir avec étonnement comme le baiser morsure et chacun paraît avoir soumis son étude dans l'ignorance complète de ce qu'ont fait ses collègues. Sur un plan matériel, l'ouvrage déçoit : certains textes n'ont, semble-t-il, pas été relus malgré le comité de lecture prestigieux dont les noms sont affichés à l'intérieur même du volume. Sinon, comment accepter qu'un article, en particulier, fourmille de barbarismes et d'erreurs au point, par endroits, d'être incompréhensible. L'un des contributeurs accorde de manière tout à fait justifiée une place centrale aux Baisers de Dorat avec un aller-retour judicieux entre le texte et l'image mais la qualité des reproductions laisse grandement à désirer. C'est dommage ! L'intérêt du thème et la qualité de la plupart des articles auraient mérité un meilleur traitement. Toujours est-il que ce petit livre invite à des prolongements et d'ouvrir ainsi la voie à d'autres recherches sur un sujet que l'on peut qualifier, sans hésiter, de passionnant.

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Catriona SETH

Jesus Canas MURILLO, Sabine SCHMITZ (éds.), Aufklärung : Littérature et culture du XVIIIe siècle en Europe occidentale et méridionale. Hommage à Hans-Joachim Lope, Peter Lang, Frankfurt am Main, 2004, 275 p.

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Saluons le louable objectif de ce volume de Mélanges dédié au professeur Lope qui a enseigné à la Philipps-Universität de Marburg : évoquer les Lumières européennes, dans une perspective ouverte et internationale. Le volume comprend 17 articles rédigés en espagnol ou en français ; l'un étant écrit en allemand. Jesus Canas Murillo évoque les nombreuses publications espagnoles des 18e et 19e siècles sur Frédéric II, les conservateurs accusant celui-ci de détruire les fondements de l'Europe occidentale avec la complicité des philosophes français. Parmi les pistes intéressantes, soulignons celle des relations entre l'Espagne et l'Allemagne : Sigfried Jüttner nous révèle que Suarez dans le périodique espagnol intitulé Mémoires instructifs et curieux apprécie particulièrement les recherches scientifiques des allemands, qui paraissent pouvoir mieux se concilier avec les perspectives théologiques traditionnelles que les idées en provenance de France. Manfred Tietz montre que Zedler, auteur de La Grande encyclopédie complète et universelle, encore nourrie de la vision baroque du 17e siècle, entretient les clichés habituels sur les espagnols : paresse et orgueil, tout en faisant une analyse très élogieuse de la région de Valence. Il note que la vision de cette province espagnole n'est pas fondée sur le témoignage direct, mais sur la lecture d'ouvrages surtout français. L'agressivité des français à l'égard des espagnols se manifeste lors d'une discussion née autour de l'article « Espagne » écrit par Masson de Morvilliers dans l'Encyclopédie méthodique. La fortune de Goya aux 18e et 19e siècles, analysée par Leonardo Romero Tobar, de l'Université de Saragosse est un bon moyen de traiter de l'influence de l'Espagne sur l'Allemange et la France romantiques. Nous apprenons que Goya avait déjà fasciné les poètes espagnols de son temps, avant d'exercer l'influence que l'on sait sur les Jeunes-France et Gautier. D'autres articles évoquent la Suisse, la Belgique, la France et l'Italie, mais ils ne traitent pas toujours de ces pays dans la perspective européenne qui constitue la part la plus intéressante de ce volume.

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Didier MASSEAU

Gianni PAGANINI, Edoardo TORTAROLO (éds.), Pluralismo e religione civile. Una prospettiva storica e filosofica, Milano, Paravia Bruno Mondadori, 2004, 276 p.

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Voici les actes d'un colloque international de spécialistes d'histoire des idées et de la philosophie tenu à Vercelli en juin 2001. Au centre du débat, le problème, dans l'histoire européenne et américaine, de la sauvegarde de la cohésion et de la cohabitation sociales face à la diversité, en premier lieu religieuse, mais aussi politique et idéologique. Ce problème a trouvé ? c'est la thèse de l'ouvrage ? foncièrement deux solutions : la religion civile, c'est-à-dire un credo minimum partagé par tout le monde, au-dessus de toute foi particulière (avec ou sans une reconnaissance de la pluralité des formes d'expression religieuse, comme chez Spinoza d'une part et chez Hobbes de l'autre) ; ou le pluralisme inconditionnel, la laïcité radicale, le séparatisme entre l'État et les églises et les religions, ainsi que les idéologies. Puisque ces solutions se sont présentées dans l'histoire dans beaucoup de combinaisons différentes, à travers des compromis pratiques et avec des parcours pas du tout linéaires ? sans atteindre même dans le cadre de la démocratie d'aujourd'hui une issue définitive ? il est important de revenir aux racines philosophiques des deux modèles pour les comprendre avec clarté : du point de départ, représenté par la pluralité chez Montaigne, on passe aux contributions centrées sur le 17e siècle ou sur sa postérité immédiate (L. Jaffro, « Deux modèles de pluralisme : les conceptions lockienne et néo-harringtonienne de l'ecclesia » s'occupe surtout de Toland et de Shaftesbury), pour arriver aux trois contributions consacrées spécifiquement au 18e siècle. La première (J.-M. Gros, « Bayle et Rousseau : société d'athées et/ou religion civile ») développe, à partir de la constatation que si « Bayle n'apparaît guère dans l'?uvre de Rousseau », il le cite précisément dans le chapitre « De la religion civile » du Contrat Social, une confrontation des deux auteurs qui révèle surtout les difficultés de la notion même d'une religion civile. Le modèle de Rousseau (récemment reproposé aux États-Unis par le sociologue Robert N. Bellah, qui établit une affinité entre les idées du Contrat Social et celles de Pères fondateurs américains) est également réexaminé par G. Silvestrini, qui met en valeur surtout la méthode du genevois. Très opportune dans ce cadre est la contribution de G.M. Cazzaniga sur la franc-maçonnerie, sa catégorie morale de l'obédience, et donc la question de la double obédience, du serment et du secret. H Peña-Ruiz s'occupe des modèles et des figures que la Révolution française lègue à la Troisième République.

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Erica Joy MANNUCCI

Gianni PAGANINI, Les Philosophies clandestines à l'âge classique, Paris, Presses Universitaires de France (Coll. « Philosophies »), 2005, 153 p.

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Cet ouvrage relativement court s'est donné pour gageure de présenter en un peu plus d'une centaine de pages certains grands axes des philosophies clandestines de l'âge classique. Le défi que s'est donné l'auteur est effectivement remarquable car les manuscrits philosophiques clandestins de la période classique sont aussi nombreux par le nombre (plus de deux cents) que différents par les thématiques qu'ils abordent, même si des rapprochements effectifs peuvent être signalés. C'est d'ailleurs par le biais d'une mise en parallèle de certains manuscrits autour de problématiques communes que fonctionne ce petit ouvrage introductif, qui fait porter son analyse sur un ensemble de manuscrits jugés représentatifs de la clandestinité philosophique de l'âge classique, reconstituant ainsi le chaînon intellectuel manquant permettant d'expliquer le passage du libertinage érudit à la philosophie des Lumières. C'est sans nul doute le Theophrastus redivivus qui représente le mieux la connivence entre pensée libertine et écriture clandestine et c'est pourquoi l'auteur y consacre dès le départ de longs développements afin de déterminer certaines caractéristiques propres de la pensée clandestine. Après avoir noté comment fonctionne l'athéisme à l'?uvre dans ce manuscrit, Paganini montre en quoi cette attitude radicale ne couvre pas l'ensemble du domaine de la pensée clandestine, les manuscrits hésitant généralement entre une dénonciation de la religion comme imposture, qui conduira peu à peu à l'émergence d'un athéisme radical, et une dissociation entre religions révélées et religion naturelle, qui penche plus vers un déisme rationaliste, même si tous les manuscrits ne sont pas aussi radicaux, certains d'entre eux choisissant d'adopter une approche sceptique, tel le Symbolum sapientiae. Cela étant, le scepticisme est une option plutôt rare dans la tradition clandestine, la majorité des manuscrits se divisant pour une large part entre textes déistes ou athées. Les Difficultés sur la religion proposées au Père Malebranche ou l'Examen de la religion représentent deux manuscrits essentiels pour comprendre la teneur du déisme clandestin : inspirés de Malebranche, ils insistent sur le rôle de la raison et séparent l'ordre de la vérité (les principes spéculatifs simples et universels) de l'ordre de l'imposture (les dogmes religieux obscurs et contradictoires) afin de ne conserver au final que la croyance en une divinité créatrice et conservatrice du monde. Cette supposition d'une cause universelle nécessaire pour expliquer le monde à titre d'effet est remise en question par la Lettre de Thrasybule à Leucippe, manuscrit dans lequel sont dénoncés deux travers de l'esprit humain, l'orgueil et la paresse, qui le conduisent à supposer des choses réelles sans avoir la moindre preuve de leur existence hors de l'esprit. Parmi ces fictions se trouve l'idée d'une cause universelle qui serait la réponse ultime à l'ordre des faits et qui en rendrait compte, soubassement naturel de toutes les religions. Le Mémoire de Jean Meslier conserve l'idée de cause universelle, mais c'est pour la rendre équivalente à la matière éternelle, nécessaire et infinie, pourvue des attributs classiques de la divinité chrétienne et décrite en des termes essentiellement cartésiens. L'athéisme radical du Mémoire permet à G. Paganini de clore ce vaste panorama d'un large champ de l'histoire des idées qui reste encore à explorer, son ouvrage fournissant à ses lecteurs une introduction solide et fort utile aux philosophies clandestines de l'âge classique, qui reste essentielle à la compréhension de notre modernité philosophique.

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Sébastien CHARLES

Eugenio SCALFARI (dir.), Les Lumières au XXIe siècle. Un débat européen, traduit de l'italien par Adrien CANDIARD, Paris, L'Arche, 2005, 144 p. 11,5 x 18,5 cm.

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L'importance d'un ouvrage ne tient pas toujours à sa dimension. Il est des ouvrages courts qui sont excellents pour diverses raisons. Celui-ci relève de cette catégorie parce qu'il pose les questions justes hic et nunc. Quatorze auteurs débattent sur ce que sont pour nous les Lumières après avoir été depuis plus d'un siècle soit évoquées avec enthousiasme, soit dénigrées. L'objectif de ce débat est de proposer un regard contemporain sur ce qui fonde les Lumières, qu'Umberto Eco désigne comme « le sens humain du raisonnable », et qui correspond en fait à notre évidence de vie, à une conviction sur laquelle l'Europe a été mise en marche. Parmi les auteurs, on trouve également, Carlo Bernardini, N. Bobbio, G. Bosetti, R. Dahrendorf, R. Esposito, U. Galimberti, S. Givone, S. Maffettone, S. Moravia, E. Scalfari, G. Vattimo, L. Villari et F. Volpi. Pas une seule femme. Un autre progrès que celui des Lumières reste à réaliser. Pour finir, précisons que les articles ne sont pas historiques, mais avec le fond d'histoire que nous connaissons tous sur les Lumières, ils en apportent un parfait résumé et fournissent une vision de ce que sont les Lumières dans la société actuelle. Kant, Nietzsche, I. Berlin, B. Croce sont souvent évoqués parce que c'est autant le communisme, le nazisme, que le libéralisme qui se déclinent par rapport aux Lumières. Si les Lumières nous ont convaincu que pour mener une vie pratique il faut être d'abord à la recherche d'une crise, ce débat nous invite à penser que maintenant, habité par ce fond, il devrait être possible de pouvoir conclure, c'est-à-dire de viser une pratique de vie « simplement » européenne. Livre à lire par tous pour ouvrir, enfin, le 21e s. avec les Lumières laïques et libérales.

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Martine GROULT

Marie-Christine SKUNCKE (éd.), Media and Political Culture in the Eighteenth Century. Kungl. Vitterhets Historie och Antikvitets Akademien, Stockholm, 2005, 132 p.

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S?ur de Frédéric II de Prusse, Louise Ulrique, reine de Suède, avait fondé en juillet 1753 l'Académie Royale des Belles-Lettres (Vittershetsakademien) de Stockholm. Ladite académie voulut marquer le 250e anniversaire de sa naissance par un symposium dont le présent livre garde le souvenir. Cet élégant petit volume, contient le texte des quatre conférences : Jean Sgard avait choisi de « Lire le journal en 1753 », Robert Darnton fournissait la version anglaise de son enquête sur la malheureuse Mlle Bonafon qui devait payer bien cher sa propension à alimenter la littérature interdite (voir ici même la version française dans le No 35 (2003), p. 369-391). L'intervention de John Brewer sur la presse à scandale dans l'Angleterre des années 1760-70 faisait par contraste ressortir l'incroyable liberté de ton de cette dernière comparée aux contraintes de son homologue française. Enfin Carla Hesse démontrait dans une étude de bibliographie raisonnée comment l'?uvre de Rousseau à partir de 1789 s'est diffusée auprès de lecteurs disposant de modestes revenus par la grâce de nombreuses éditions bon marché. Quatre études de très belle tenue qu'il serait dommage d'ignorer.

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Henri DURANTON

Anna TABAKI (éd.), Les Lumières néohelléniques. Mouvements d'idées et réseaux de communication avec la pensée occidentale (en grec), Athènes, éditions Ergo, 2004, 282 p.

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Dans ce recueil d'études sur les Lumières en Grèce émergent des unités thématiques concernant l'historicité, la pensée critique et morale, la presse périodique, le théâtre ainsi que l'acte de traduire. Dans une première partie sont abordés des thèmes tels que la définition des Lumières néohelléniques et la polymorphie du domaine culturel, la périodisation, la critique de la religion. Font suite les problèmes concernant la traduction comme réseau de communication et de dialogue interculturel, étudiés par rapport à la réception des genres littéraires occidentaux et des théories sur la traduction au 18e siècle. Plus spécialement, les aspects abordés mettent l'accent tout d'abord sur les conceptions pédagogiques dans la traduction grecque de l'ouvrage de Ch. Rollin, Préceptes pour la bonne éducation des enfants, puis sur la politique éditoriale de Rhigas, les manuels d'éthique de D. Darvaris, les conceptions de Coray à propos de la littérature et de la dramaturgie, ainsi que sur des questions plus générales abordant le rôle social de la presse périodique et du théâtre. En guise d'épilogue, une étude est consacrée à la personnalité et à l'?uvre de C. Th. Dimaras, pionnier des études comparatistes sur les Lumières en Grèce. Un index, une bibliographie et un résumé en français encadrent cet ouvrage qui approfondit et met en évidence, grâce à de nouvelles perspectives, la recherche sur le mouvement des Lumières néohelléniques.

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Roxane ARGYROPOULOS

Tanja THERN, Descartes im Licht der franzîsischen Aufklärung. Studien zum Descartes-Bild Frankreichs im 18. Jahrhundert, Heidelberg, Palatina Verlag, 2003, 4484 p. + 8ill.

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Depuis l'Histoire de la philosophie cartésienne de F. Bouillier publiée en 1854, la fortune de Descartes au siècle des Lumières n'a plus guère intéressé les historiens des idées. C'est que ce siècle n'est guère cartésien. Sa physique est entièrement dépassée par celle de Newton (chap. 3), et sa métaphysique rationaliste cède la place à l'empirisme anglais (chap. 4). Le mérite de l'auteur est de rouvrir le dossier en présentant une analyse approfondie des jugements portés par les Lumières sur Descartes qui ne doit qu'au 19e siècle son statut de père de la philosophie moderne (mais l'appellation apparaît dès 1739 chez Banières). Avant le concours d'éloquence proposé par l'Académie française en 1765 à la gloire de Descartes (chap. 5), Montesquieu, d'Alembert, Turgot et bien d'autres lui ont rendu hommage, même si les réactions polémiques contre l'entreprise de démolition voltairienne (chap. 1), quand elles ne sont pas motivées par des considérations nationalistes, émanent essentiellement de cartésiens imprégnés de spiritualisme théologique (chap. 2). Ce livre extrêmement solide ne présente qu'un seul défaut : c'est de passer sous silence la résonance philosophique du débat grammatical et linguistique (cf. N. Chomsky, La Linguistique cartésienne, 1969).

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Gerhardt STENGER

Isabelle THOMAS-FOGIEL, Fichte, Réflexion et argumentation, Paris, Vrin (Coll. « Bibliothèque des philosophes »), 2004, 256 p.

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Dans cet ouvrage sur Fichte il n'est pas question de traiter de toute la philosophie de l'auteur de Wissenschaftslehre (WL) mais de se focaliser sur un point précis : l'unité des quinze versions de la doctrine de la science et de ses différents statuts. L'auteur veut en finir avec un Fichte toujours expliqué chronologiquement (le jeune Fichte qui a en fait 28 ans ! etc...) et se donne pour but de dégager un noyau commun partant de l'idée simple ? et somme toute, juste ? que le principe unificateur serait à trouver dans l'expression même « doctrine de la science ». Dès la première phrase I. Thomas-Fogiel livre son objectif : « présenter l'unité de la doctrine de Fichte, déterminer la signification de ce qu'il est convenu d'appeler « le tournant spéculatif » de l'idéalisme allemand par rapport à la philosophie transcendantale de Kant, enfin, montrer comment la philosophie de Fichte contribue à renouveler un débat contemporain, celui sur les arguments transcendantaux. Si l'analyse est précise, elle est toujours tributaire des commentateurs, ce qui est à double tranchant : parfois cela permet de bien percevoir le point de vue de l'explication et d'avoir une vue générale de notre époque sur le sujet, mais cela fait aussi parfois penser que l'auteur n'est pas assez libérée du carcan universitaire dont elle tente pourtant de se défaire en offrant ici une explication pertinente et la plus claire possible de Fichte devant la question du rapport entre la philosophie et la science. Il faut également prévenir les dix-huitiémistes que la dépendance envers l'université française reste entière pour dire que l'histoire de la philosophie au 18e siècle est uniquement la philosophie allemande. La philosophie des Lumières reste cataloguée comme l'opposition entre foi et savoir et rien d'autre. Il n'est pas considéré qu'en 1751, les philosophes français avaient écrit « philosophie ou science » et avaient en conséquence remis en cause la structure traditionnelle du savoir en établissant le tournant spéculatif de la métaphysique de l'être vers la métaphysique des corps pour élaborer ? ce sera le travail de d'Alembert ? un savoir scientifique métaphysique (et surtout pas une métaphysique du savoir, célèbre contre sens populaire qui soulevait autant la colère de d'Alembert que la philosophie du sens commun irritait Fichte). Il ne nous semble pas très juste de chercher à affirmer la requalification de la métaphysique en théorie de la connaissance sans prendre en compte entre Leibniz, Kant et Fichte, la classification des connaissances par Bacon, Leibniz et l'Encyclopédie. On comprendra que lorsque les références sont ici Crusius, Wolff, Jacobi, Hamann, on est à l'opposé du projet philosophique de cette dernière et pourtant il ne faudrait pas perdre de vue que ce projet était parfaitement connu et intégré par Kant lequel est ici longuement étudié par l'auteur comme origine de la doctrine de la science. La classification du savoir, passage obligé d'un rapport entre la philosophie et la science était extrêmement important au 18e s. et pourrait permettre d'éclaircir simplement le fait que la raison de Wolff n'est pas celle de Kant, que le scepticisme de Hume n'est pas du tout celui des philosophes allemands. Cela éclaircirait peut-être l'opposition parfois virulente de Kant à Fichte. Cette hypothèse personnelle ne retire rien à l'excellence de l'approche kantienne dans ce livre. I. Thomas-Fogiel a raison de rappeler à partir de Vuillemin que l'idéalisme transcendantal suppose dans sa méthode l'existence des mathématiques et de la physique et tient dans le jugement hypothétique suivant : « si nous voulons concevoir la possibilité de l'expérience, alors nous devons poser telles combinaisons déterminées d'éléments ». L'auteur souligne alors que pour Fichte le point de départ n'est pas un fait mais un acte. Ce point de départ correspond peut-être à la question que se posait le 18e siècle au départ : « qu'est-ce qu'agir ? ». Ensuite, dans la manière d'argumenter ce sont construites les différences entre les philosophies françaises et allemandes. Reste un livre sur la philosophie de Fichte dans l'histoire de la philosophie allemande qui, en trois parties, traite de la naissance de la question métaphysique/science, de l'analytique de la réflexivité et enfin de la théorie de l'argumentation. Il apporte aussi une solution : l'auto-référence. Les propositions philosophiques renvoient à elles-mêmes, s'appliquent à elles-mêmes, s'englobent elles-mêmes. « On ne peut, conclut l'auteur à propos de l'importance de l'unité de la philosophie de Fichte, définir la validité sans penser à l'insertion de cette proposition dans cette définition de la validité. L'auto-référentialité devient donc le c?ur du système ». L'intérêt de cet ouvrage est aussi dans cette solution apportée.

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Martine GROULT

Catherine VOLPILHAC-AUGER (éd.), Montesquieu en 2005, Oxford, The Voltaire Foundation, 2005, 316 p.

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Le 250e anniversaire de la mort de Montesquieu, en 2005, a été l'occasion de nombreuses manifestations et publications qui soulignent le renouveau des recherches sur cet auteur. Le présent volume, conçu dans le sillage de la vaste entreprise de l'édition des ?uvres complètes de Montesquieu à la Voltaire Foundation, présente le résultat d'avancées significatives qui aboutissent à une meilleure connaissance de la genèse, de la diffusion et de la réception de certaines ?uvres. La première partie de ce recueil est consacrée aux Lettres Persanes. J.-P. Schneider y étudie le travail de l'auteur sur l'architecture de l'ouvrage, le sens des modifications apportées au nombre et à l'ordre des lettres dans le roman. Il y décèle l'utilisation de la fiction dans une réflexion sur les conditions d'exercice de l'autorité et de la liberté. Ce sont donc deux « chaînes secrètes » qu'il faut apercevoir dans la fiction : celle de la dépendance des personnages à l'intérieur de l'histoire et celle qui relie la fiction à la philosophie. Le roman acquiert ainsi une dignité nouvelle par cette mise en relation de la théorie politique et des pratiques. Le deuxième article se penche sur un élément péritextuel qui suppose un certain guidage interprétatif de la lecture du roman : les tables (des sommaires et des matières) qui accompagnent les éditions du 18e siècle à partir de 1752. Y. Séïté et C. Volpilhac-Auger en soulignent le sens implicite et mettent également en évidence un moment particulier de la fiction narrative qui use d'un dispositif d'ordinaire étranger au genre romanesque. Les Lettres Persanes ont bénéficié d'une indulgence relative lors de leur parution et la censure religieuse s'est intéressée sur le tard à l'ouvrage. L. Macé montre ainsi que la mise à l'Index tardive du livre en 1762, après celle de l'Esprit des lois, traduit l'embarras de la Curie romaine face à un public de lecteurs d'un genre en plein essor. Cette mesure n'explique que partiellement l'intérêt très mitigé du public italien pour ce roman qui ne sera traduit qu'un siècle après la première publication. P. Stewart, co-éditeur de l'ouvrage à la Voltaire Foundation, soulève l'épineux problème des choix de ponctuation en soulignant les difficultés posées par une fidélité aveugle au texte de base et la nécessité d'une intervention prudente privilégiant le sens. L'article fait ainsi le point sur des questions qui peuvent intéresser tous ceux qui éditent scientifiquement des textes du 18e siècle. La deuxième partie du volume est consacrée à la genèse de l'Esprit des lois. C. Volpilhac-Auger présente les importants acquis de la recherche de ces dernières années en ce domaine, acquis auxquels elle a très largement contribué : l'étude systématique du manuscrit de l'Esprit des lois conservé à la BnF, et en particulier celle des écritures des secrétaires de Montesquieu permet de reconstituer la chronologie de l'élaboration de l'?uvre maîtresse de son auteur sur des bases différentes de celles des travaux antérieurs sur la question. Cet examen permet par ailleurs de reconsidérer certaines questions litigieuses à propos de l'ouvrage : la place et la fonction de l'Invocation aux Muses, la réalité et le rôle de la cécité de Montesquieu, l'identification des secrétaires qui travaillent pour lui après la première édition de l'Esprit des lois en 1748. À ces données s'ajoutent deux tableaux chronologiques, l'un de la correspondance de Montesquieu (1734-1754) et l'autre des secrétaires intervenant entre 1734 et 1755. La dernière partie du volume est consacrée à des concepts ou aspects dominants de l'?uvre : justice, économie, loi fondamentale, histoire. C. Spector met en valeur la place particulière de Montesquieu parmi les Modernes dans la façon de penser les liens entre théorie de la justice et rationalisation du droit. Montesquieu déjoue les oppositions entre justice relative et justice absolue, entre un droit classique fondé sur la nature des choses et l'idée moderne de droits subjectifs. C. Larrère montre comment l'émergence de l'économie politique à la fin du 18e siècle a éclipsé l'apport de l'Esprit des lois à la pensée économique. L'intérêt de l'ouvrage de ce point de vue n'est pas dans le souci d'élaborer une science du commerce indépendante mais plutôt de souligner les effets civilisateurs de « l'esprit de commerce », la définition de ce qu'on pourrait qualifier avec Pocock d'un « humanisme commercial », en même temps que les dangers du despotisme commercial qui s'est incarné dans le Système de Law, appuyé par l'autorité absolue de la monarchie. La réflexion économique est ici au service de l'analyse politique. J. Ehrard relève et étudie dans l'Esprit des lois les occurrences des termes de loi fondamentale et de constitution pour en souligner l'importance et la place dans la pensée politique de Montesquieu, en particulier en articulation avec la définition de gouvernements modérés. La notion de loi fondamentale apparaît avec la naissance des monarchies modernes et se révèle d'une grande plasticité, présente particulièrement dans la littérature politique d'inspiration parlementaire mais aussi dans celle qui défend les prérogatives de la noblesse contre l'absolutisme. Pour Montesquieu, toutefois, chaque type de gouvernement a ses lois fondamentales, sauf le despotisme, ce qui fait de la notion un élément essentiel dans la définition des gouvernements modérés. O. Penke compare l'histoire de Montesquieu et celle de Voltaire en les restituant dans la pratique d'une époque où l'histoire est encore un genre littéraire et s'ouvre par ailleurs à des exigences épistémologiques nouvelles. Montesquieu opte pour une écriture fragmentée, ramassée, allusive qui engage un dialogue entre le présent et le passé, renouvelle pour le lecteur la vision des événements de l'histoire romaine par la recherche des causes et de leur enchaînement, par un parallèle avec l'Europe contemporaine et les dangers d'une monarchie universelle. Sur un sujet historique connu, l'histoire de Rome, il offre à son lecteur une nouvelle conception de l'histoire tandis qu'il nourrit sa réflexion politique. Les choix de Voltaire associent une esthétique classique à des sujets d'histoire récente (Charles XII) et à une admiration pour les grands personnages. Il renouvelle les sources et leur emploi mais aussi les procédés narratifs et fait du sujet historique et de son traitement un élément clef de genres traditionnels, tragédies et épopées. En dépit de leurs différences et des critiques qu'ils se sont adressées, les deux auteurs traduisent un même intérêt pour l'histoire contemporaine, pour le lien avec la situation présente, pour les exigences du savoir historique et les potentialités d'une écriture originale qui permet au lecteur de s'approprier le passé afin de l'actualiser.

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Carole DORNIER

Michael WOLFF, Die Vollständigkeit der kantischen Urteilstafel. Mit einem Essay über Freges Begriffsschrift, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann (Coll. « Philosophische Abhandlungen »), 1995, 340 p.

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Cette contribution érudite entreprend de résoudre un problème central pour l'interprétation de l'?uvre de Kant : « Comment déduit-on la complétude [Vollständigkeit] de la table des jugements sur laquelle repose la complétude de la table des catégories ? » (Lettre de G.S.A. Mellin à Kant du 12 avril 1794). L'objectif de cette étude est, par suite, de reconstruire les arguments grâce auxquels Kant a essayé de prouver que cette table est complète. L'importance d'une telle reconstruction dans la perspective kantienne est indéniable. La systématique et la complétude de la table des catégories dépendent, en effet, de la systématique et de la complétude de la table logique des jugements, la première constituant le c?ur de la « logique transcendantale », le centre de la Critique de la raison pure. Il est dans cette mesure, à en croire M. Wolff, frappant que l'on n'ait pas encore répondu de manière satisfaisante à cette question. C'est donc à ce problème vieux de deux cents ans qu'il s'attèle dans la partie principale de ce livre, en reconstruisant, grâce à une exégèse des textes immanente, la preuve de la complétude, déjà esquissée dans la première édition de la Critique de la raison pure (1781). Précisément, le premier chapitre analyse les affirmations que Kant établit avec sa table des jugements, le deuxième explicite ligne par ligne le passage dans lequel Kant présente sa preuve de la complétude. Cette exégèse met en évidence que l'argumentation kantienne est suffisamment claire et détaillée pour connaître la structure de la preuve en ses principales articulations et pour démontrer que les thèses, contenues implicitement dans la table des jugements sont bien fondées. À ce stade, l'auteur considère que la preuve reconstruite est suffisamment concluante pour immuniser contre une critique immanente. Reste alors à réfuter les objections « externes » pouvant être formulées contre cette preuve et ses prémisses. Dans la mesure où Kant considère que la table des jugements est une affaire « logique », une série d'objections ont été émises remettant en question la conception kantienne du « logique » et contestant la pertinence systématique que la table revendique pour la logique. Le troisième chapitre examine ces objections à la lumière d'une interprétation convaincante dans la perspective kantienne. L'auteur ajoute en appendice un essai dans lequel il analyse les objections émises du point de vue de la logique mathématique moderne contre la table des jugements et, de manière plus spécifique, dans la formulation classique qu'elles trouvent dans le Begriffsschrift de Frege (Halle, 1879). Il est notoire que Frege a soumis, dans un paragraphe du Begriffsschrift, la table kantienne des jugements, point par point, à une critique directe et systématique. Tout en reconnaissant qu'il n'y a pas, du point de vue de la logique moderne, de critique de la table des jugements qui soit plus fondamentale que celle de Frege, l'examen méticuleux auquel l'auteur soumet les arguments de Frege le conduit à mettre en évidence que les objections de Frege reposent sur un malentendu profond et lourd de conséquences et contiennent quelques-unes des erreurs très élémentaires concernant la portée du système logique du Begriffsschrift ainsi que le concept même de logique. À terme, M. Wolff espère que cette contribution historique à la logique des 18e et 19e siècles permettra d'éclairer, dans une perspective systématique, les concepts de la logique et du formel logique tels que nous les utilisons aujourd'hui.

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Sophie GRAPOTTE

R. ZA?MOVA, N. ARETOV (éds.), Modernostta vtchera i dnes (La Modernité hier et aujourd'hui), Sofia, éd. Kralitza Mab, 2003. Rés. en fr. et angl., 293 p.

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Le présent ouvrage réunit les versions détaillées des communications présentées au colloque interdisciplinaire La Modernité hier et aujourd'hui, organisé par la Société bulgare d'étude du 18e siècle à Sofia. Les sujets principaux abordés dans l'édition bulgare sont provoqués par les deux grands processus de l'Occident et de l'Orient qui se croisent au 18e siècle. L'Europe suit sa propre voie tracée par la Renaissance et les Humanités, par les idées modernes qu'elle interprète au cours des siècles pour former le noyau du processus qu'on appelle « Lumières ». Les conditions historiques balkaniques déterminent un autre type de mentalité dépendant entièrement du destin de l'homme qui n'est pas libre. L'éveil de l'individu pour le national et le moderne caractérise différemment les peuples balkaniques soumis au pouvoir ottoman. La modernité est fortement dépendante des guerres européennes et de la « Question d'Orient ». On caractérise le nationalisme, la lutte révolutionnaire, la nouvelle littérature, complètement différente de la narrativité médiévale et du folklore comme des phénomènes modernes. D'autre part, la société balkanique patriarcale provoquée par le progrès scientifique et industriel révèle son goût pour la « civilisation » qui est le plus souvent un synonyme de l'Europe et plus spécialement de la France. Le mode « alafranga » est conçu comme un problème d'ordre moral, éthique, lié à l'identification nationale, au système des valeurs des hommes et des femmes et en même temps, une angoisse face à l'Inconnu incompréhensible qu'est l'Europe. Cet ouvrage est une tentative d'examiner les métamorphoses ou les mécanismes intimes des cultures balkaniques, faisant partie de l'univers européen. Toutes les tendances à l'européanisation à l'époque moderne, à la liberté de l'autoréalisation créatrice, en dehors de la « terreur de l'histoire », se transforment en clé culturelle, permettant de surmonter le complexe balkanique typique « d'européanisation insuffisante ».

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Malamir SPASSOV

REVUES ET FASCICULES

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Annales de l'Association pour un Centre de recherche sur les Arts du spectacle aux XVIIe et XVIIIe siècles, No 1 (Juin 2005) « Arlequin danseur au tournant du XVIIIe siècle », 138 p. 21 xU 29,7 cm + 1 CDRom.

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Ce numéro des Annales présente les communications et discussions de l'atelier-rencontre qui s'est déroulé à Nantes les 14-15 mai 2004. Le but de cette association en partenariat avec Le printemps des arts, l'équipe de recherche Textes, Langages, Imaginaires de l'Université de Nantes et le Centre de recherche Poétiques et histoire littéraire de l'Université de Pau et des pays de l'Adour est d'encourager la recherche, la diffusion et la formation en vue de la restitution des pratiques scéniques en usage en France aux 17e et 18e siècles. Dans les 18 articles, le sujet d'Arlequin comporte 4 parties : 1. des ateliers conférences avec des articles sur les chaconnes d'Arlequin, sur Arlequin dans la commedia dell'arte ou encore sur Polichinelle et les danses mimées, 2. des chorégraphies avec des reproductions des musiques et des dessins des chaconnes avec Arlequin, 3. des notes documentaires sur les recueils utilisés et 4. des exposés documentaires sur le contexte des danses d'Arlequin dans les comédies-ballets de Molière (J.N. Laurenti) ou encore Arlequin danseur chez Watteau (V. Garandeau). Une bibliographie et un CDRom contenant les chaconnes d'Arlequin terminent de rendre ce vivant fascicule complet sur le sujet.

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Martine GROULT

Elseneur, No 20, « Avatars littéraires de l'héroïsme de la renaissance au Siècle des lumières », sous la direction de Philippe DE LAJARTE, octobre 2005, 346 p.

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Dirigé par Philippe de Lajarte, ce dernier numéro d'Elseneur s'inscrit dans une riche tradition qui, de Bénichou à Fumaroli, s'est penchée sur les transformations de la notion d'héroïsme sous l'ancien régime. Deux parties structurent l'ouvrage : Du héros épique au héros libertin et Héroïsme et bergeries. L'essentiel de la vingtaine de contributions porte sur les 16e et 17e siècles. Concernant le 18e siècle, trois interventions analysent tout particulièrement les rapports entre genre épique et genre pastoral (E. Guitton relit les Bucoliques de Chenier, J.-N. Pascal, l'Estelle de Florian et J.-L. Haquette les épopées pastorales bibliques et helvétiques). La quatrième, intitulée « Le maréchal de Richelieu en héros libertin : modèles romanesques et rhétorique révolutionnaire », est signée C. Dornier. Celle-ci rappelle que le modèle du séducteur, qui fascina la première moitié du siècle par son cynisme et son hédonisme, tombe en désuétude après Crébillon et Duclos, pour laisser la place au libertin scélérat à la Lovelace. Le modèle romanesque première manière semble revenir dans un ouvrage anonyme publié en 1791, la Vie privée du maréchal de Richelieu. Mais ce n'est qu'apparence. Si la rhétorique habituelle du roman-liste est conservée, le sens que le narrateur donne aux aventures du libertin est renversé et déteint sur le groupe social qu'il est censé représenter : l'art de vivre devient cynisme, l'éloge de l'amour-propre n'est qu'égoïsme, l'audace et le courage se muent en libido dominandi. Sans compter que le nom même de Richelieu, qui relie le Cardinal au maréchal, résume symboliquement tous les aspects de la société corrompue d'ancien régime : la tyrannie politique, l'arbitraire de la domination aristocratique et, enfin, la dérive morale d'aristocrates ne vivant que dans la méconnaissance des désirs et de la liberté des autres. Le dernier avatar du héros libertin est donc de servir d'antithèse au nouvel héroïsme civique prôné par la Révolution. Cet article, élaboré avec finesse, constitue une nouvelle pièce intéressante versée au dossier de la puissance ironique et manipulatrice de la rhétorique révolutionnaire.

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Diego VENTURINO

Études sur le XVIIIe siècle, vol. 33, « Les théâtres de société au XVIIIe siècle » Marie-Emmanuelle PLAGNOL-DIEVAL et Dominique QUERO (éds.), Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2005, 291 p.

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Le colloque interdisciplinaire dont le présent volume reproduit les actes participe du renouvellement des études sur les scènes du 18e siècle et de l'intérêt partagé des organisateurs avec David Trott, à qui cette rencontre et ces textes sont dédiés. Un regard nouveau porté sur une pratique théâtrale longtemps considérée comme mineure, le théâtre de société, suscite depuis quelques années un intérêt grandissant en France et plus largement dans le monde. En témoigne, à côté de quelques publications récentes, la banque de données CESAR (Calendrier électronique des spectacles d'Ancien régime), site consacré aux éditions et aux activités théâtrales des 17e et 18e siècles. Vingt-quatre auteurs, historiens, spécialistes d'histoire de l'art et de la littérature, musicologues croisent ici leurs regards sur des pratiques qui traversent le siècle, des « enchantements » de Sceaux aux tréteaux de la Révolution. Cette approche ouverte convient à un théâtre à la croisée du privé et du public, qui s'insère dans un espace mouvant sans frontières étanches, se caractérise par la diversité des répertoires, des acteurs et des genres, et un certain esprit d'indépendance, à l'abri des contraintes des scènes privilégiées, officielles ou non. La musique tient une place de premier plan dans le monde du théâtre de société et parmi les divertissements qui occupent à la belle saison châtelains et bourgeois en villégiature et composent en ville les réunions festives des demeures aristocratiques. On note au fil des études la diversité des lieux, des spectacles et des moyens mis en ?uvre, du fastueux théâtre d'Etiolles ou du « théâtre de société royale » à Versailles, aux différentes pratiques de la bonne société, dîners, lectures et représentations qui mobilisent auteurs, acteurs et écrivains célèbres. Un auteur prolixe comme Florian peut y jouer ses comédies, en tenant lui-même le rôle d'Arlequin, avant de les faire représenter chez les Italiens. Le choix de spectacles proposé par le Manuel des sociétés du Marquis de Paulmy est adapté à un divertissement festif qui procure de l'agrément et permet aux femmes de briller en société. Comédies, pantomimes, intermèdes et parodies trouvent là un espace propice en s'acclimatant à des circonstances spécifiques et aux limites techniques d'artistes amateurs. Les théâtres de société entretiennent l'émulation artistique et mondaine. Des opéras comiques et des musiques italiennes sont élaborés dans ce cadre à la faveur d'un mécénat princier avant d'être présentées en public : Louis de Bourbon-Condé et Louis-François de Conti jouent ce rôle de protecteurs des arts dans leurs châteaux de Berny et de l'Isle-Adam, véritables pôles de libre expression artistique pour des musiciens et des librettistes en quête de reconnaissance. Le théâtre privé participe du loisir mondain et du rôle public ostensible pour des gentilshommes de province importants au plan local : c'est le cas en Bourgogne pour le comte de Montrevel qui a pour ambition d'influencer la vie culturelle. L'exploitation de sources nouvelles variées, papiers personnels de châtelains, livres de compte, correspondances privées et écrits du temps, présente un tableau mouvant où se mêlent considérations esthétiques, morales et politiques. L'ambiguïté de ton des notices des Mémoires secrets (1762-1789) sur une pratique à la frontière du privé et du public, du licite et de l'illicite, ouvre une réflexion morale et politique implicite sur un milieu équivoque et problématique, reflet des contradictions de la société de privilèges. À la veille de la Révolution, la publication de la Cour plénière montre que le genre du théâtre de société signifie assez pour servir l'opposition politique et nourrir la polémique. Cette notice critique peut difficilement rendre compte de la richesse des expériences ici présentées, dans un recueil d'études illustré qui montre à quel point la pratique culturelle du théâtre de société échappe, comme le remarquait David Trott, « par son ampleur et sa complexité à une perception et à une définition trop systématique ». Théâtre expérimental ? qu'il imite, détourne ou invente de nouvelles formes théâtrales où se croisent amateurs et professionnels, auteurs, acteurs et esthétiques ? le théâtre de société est un lieu de transfert culturel dans la France du 18e siècle et plus largement dans une Europe imprégnée du modèle français.

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Raymonde MONNIER

FEERIES, No 1 (2003), « Le recueil », 222 p., No 2 (2004-2005), « Le conte oriental », 335 p., Revue annuelle, UMR LIRE, no 5611, Grenoble, Université Stendhal Grenoble 3.

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Saluons la naissance d'une nouvelle revue annuelle consacrée au conte merveilleux de langue française, du 17e au 19e siècles. Elle doit couvrir l'histoire du genre jusqu'à l'époque romantique qui l'érige en patrimoine et en littérature populaire. Christelle Bahier-Porte (Université de Lyon 3), Anne Defrance (Université de Bordeaux 3), Jean Mainil (Northwestern University, USA), Jean-François Perrin (Université de Grenoble 3) et Jean-Paul Sermain (Université de Paris 3) forment le comité de rédaction. Le premier numéro est consacré au thème du « recueil », c'est-à-dire aux procédures d'encadrement et d'insertion des contes, en recourant à tous les points de vue possible : théorique, historique, mais aussi herméneutique et formel. Il faut rendre hommage à Jean-Paul Sermain qui témoigne dans un article liminaire très convaincant de cette ouverture à plusieurs méthodes critiques. Il note pertinemment que ces dispositifs textuels sont le plus souvent effacés de la mémoire collective et des éditions, alors même qu'ils permettent aux auteurs de témoigner de leurs intentions littéraires et morales, car la tradition orale supposée ou réelle à laquelle se réfèrent les Galland et autres conteurs est le produit d'un effet littéraire, souvent subtil que les auteurs des huit articles s'efforcent d'analyser avec talent. Anne Defrance souligne l'existence d'une matière traditionnelle que les premiers auteurs de la fin du 17e siècle et du début du siècle suivant, comme Mlle Lhéritier « exhibent de manière répétitive et militante ». Jean Mainil, quant à lui, montre que l'encadrement permet à ce même auteur d'introduire des considérations étrangères au merveilleux, comme des prises de position sur la Querelle des Anciens et des Modernes ou sur la question des femmes traitée par Boileau dans la Satire X. Parmi les points intéressants figure l'idée qu'il convient de nuancer l'opposition entre le merveilleux et les exigences d'une rationalité vantée par les Philosophes, si l'on examine la production postérieure. Catherine Langle montre que les notes des Sultanes de Guzarate de Thomas-Simon Gueullette assurent au texte une garantie esthétique en signalant que l'auteur évite de succomber au « merveilleux outrancier » que condamnera l'Encyclopédie. Quant au Magasin des enfants de Mme Leprince de Beaumont, qui intéresse tant la critique universitaire, il témoigne d'une pédagogie hantée par l'encyclopédisme (Sophie Latapie). Jean-François Perrin étudie l'effet anthologie que certains contes parviennent à suggérer grâce à la mise en place de « florilèges incrustés ».

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Le deuxième numéro, présenté par Jean-François Perrin, analyse le conte oriental. Il traite notamment des conditions et de la portée du genre, en insistant sur la présence d'un intense travail de traduction, auquel contribue la création par Colbert en 1669 à Constantinople de l'école des Jeunes de langue, et la Bibliothèque orientale d'Herbelot. Mais l'existence d'une culture orientale savante n'explique pas tout. Jean-François Perrin montre comment Galland fabrique une langue et un style de l'Orient merveilleux. Contrairement à ce qu'a longtemps prétendu une tradition critique, Caylus n'a pas besoin de connaître l'Islam en érudit, pour composer ses contes orientaux. C'est dans l'efficacité d'un récit adapté au public mondain qu'il révèle ses véritables talents de conteur. Gueullette invalide, lui aussi, sur un mode ludique, ses propres références érudites aux textes de la Bibliothèque orientale d'Herbelot. Dans les deux cas, c'est au lecteur de savoir lire entre les lignes pour entrer en connivence avec l'auteur (Catherine Langle, Christelle Bahier-Porte). Plusieurs critiques étudient de manière approfondie la fonction du conte oriental chez Montesquieu (Aurélia Gaillard). On retiendra un article subtil d'Yves Citton évoquant de manière très neuve les relations entre le conte Mahmoud Le Gasnévide de l'économiste Jean-François Melon et son Essai politique sur le commerce. La fortune du conte oriental au 19e siècle jusqu'à Gustave Flaubert, fait également l'objet d'analyses substantielles. De la fin du 17e siècle jusqu'au célèbre Cabinet des Fées des années 1785, le conte merveilleux constitue une part très importante de la production littéraire. La revue Féeries témoigne de la vitalité d'une recherche essentielle pour comprendre la puissance de l'imaginaire au 18e siècle.

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Didier MASSEAU

Lez Valenciennes no 34, « La Philosophie en images : le projet des Lumières à travers les planches de l'Encyclopédie », dossier établi par S. ALBERTAN-COPPOLA, avec une mise au point de Jacques PROUST, Presses Universitaires de Valenciennes, 2004, 192 p.

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Le titre de ce beau livre, La Philosophie en images, est un programme de recherche qui convoque les ressources d'une philosophie des formes symboliques, d'une théorie du langage, d'une esthétique du regard et d'une rhétorique de la démonstration scientifique. Le sous-titre, Le projet des Lumières à travers les planches de l'Encyclopédie, est une thèse d'historiographie qui sanctionne l'existence d'une philosophie des Lumières et la définition de l'Encyclopédie comme ouvrage philosophique, comprenant le relief théorique du projet iconographique que les encyclopédistes, Diderot en particulier, ont réalisé dans les volumes des Planches (J. Proust rédige une mise au point sur les éditions, très riche et fort utile, p. 13-17). Le dossier, dans lequel S. Albertan-Coppola a rassemblé plusieurs pièces d'auteur discutées à l'occasion du colloque de Valenciennes de 2002, s'inscrit dans « la renaissance » des études contemporaines sur l'Encyclopédie visant à réhabiliter la pensée des Philosophes comme une véritable philosophie qui confie aux moyens intelligents d'un sage et prudent esprit systématique la fatigue du concept et la recherche des structures de la pensée : une philosophie porteuse d'interrogations et généreuse de solutions. On doit citer dans cette mouvance de travaux consacrés en ce début du 21e siècle à l'Encyclopédie, le colloque de Joinville « La matière et l'homme dans l'Encyclopédie » (éds. S. Albertan Coppola et A.-M. Chouillet en 1998) ; le Colloque International de Lyon (E.N.S., 2001) « L'Encyclopédie ou la création des disciplines » (éd. M. Groult, 2003) ; le séminaire que j'ai mis en place à l'Université de Bologne (Dpt. de Philosophie, 2003, 2004) « Il lavoro dell'Encyclopédie » et « La macchina dell'Encyclopédie » ; le Colloque International organisé par F. Markovits à l'Université de Paris X (Dpt. de Philosophie, 2005) « L'Encyclopédie et l'ordre des renvois » ; l'exposition organisée en 2006 par la Bibliothèque nationale de France Lumières ! Un héritage pour demain, (dir. Y. Fauchois, T. Grillet et T. Todorov). Dans ce cadre, le No 34 de Lez Valenciennes soulève des questions fondamentales sur la culture du 18e siècle français et appelle explicitement des développements d'analyse et de vérification. Les Planches sont objet d'une véritable « philosophie en image ». Christian Albertan le souligne : « il y a véritablement un monde des images de l'Encyclopédie à côté de celui du texte du grand dictionnaire ». Ce livre aide à le découvrir et donne envie de l'explorer de plus près : d'ailleurs, l'image même de l'explorateur qui s'installe dans l'Encyclopédie dès le Discours Préliminaire n'est-elle pas figure d'épistémologie propre à représenter le statut du Philosophe des Lumières ? La thèse de J. Proust, fondatrice, les importantes études de R. Barthes et de M. Pinault SØrensen, avaient déjà souligné l'importance théorique des Planches de l'Encyclopédie, et, les soustrayant au regard purement artistique ou à l'intérêt strictement sociologique, en avaient préconisé « une lecture critique » qui pouvait les inscrire à bon droit dans la philosophie des Lumières. Avec Hegel, on dirait que les Planches de l'Encyclopédie la traduisent sous la forme « de l'universel concret ». Dans une note d'ouverture S. Albertan-Coppola écrit comme un exergue de tout l'ouvrage : « le monde clair et transparent » des Planches, qui offrent la nature ouverte, dévoilent les gestes et les espaces des hommes et démontent les instruments des arts, ne serait-il pas l'image de « l'esprit des Lumières » qui consacre le domaine total de la raison humaine dans ses productions théoriques comme ses actions pratiques ? Ce dossier peut alors être lu comme une ample enquête sur cet « esprit des Lumières » que les Planches offrent à la fois comme desseins et concepts, inscrits dans les canons traditionnels de l'esthétique classique par leurs figures mais aussi dans les raisons philosophiques de l'Encyclopédie par les idées et les émotions qu'elles consignent au sensible de la représentation. E. Nogacki, examine les stylisations des Planches comme des effets « trompeurs » de la recherche d'une « harmonie universelle », dans laquelle la figure devient le moyen d'élection d'une pédagogie de l'investigation et de l'observation, mais aussi l'icône d'un idéal rationnel d'éternité et de perfection formelle : « le temps arrêté de l'atelier de l'artiste ». « Une présentation éthérée du réel, une vision de l'esprit », enfin, selon G. Gayot et D. Terrier qui, en comparant les illustrations des Planches relatives aux manufactures de drap avec les analogues descriptions des ingénieurs du temps, n'hésitent pas à parler de « regard décalé » des artistes de l'Encyclopédie, et à décrire le passage « de l'utopie de la transparence à la réalité des pratiques » de la fin du siècle. Cette idéologie de la clarté qui inspirait le travail des Planches est-elle si neutre que les auteurs le prétendaient ? Cette théorie de l'intelligibilité totale de l'image et de la langue, cette correspondance entre texte et figure qui la décrit sont-elles si stables que Diderot l'imposait ? Cet observatoire analytique sur les arts est-il si efficace et objectif que les éditeurs l'exigeaient ? Telles sont les questions fondamentales qui ont animé le débat. A. Cernuschi les aborde en rappelant la fréquence des tableaux dans le corps même des articles, il en étudie la fonction « cartographique » d'organisation épistémologique qui donne à voir moins le monde que « notre manière de penser le monde ». J.-P. Cléro continue, en examinant la planche d'Encyclopédie dédiée à la Machine Arithmétique de Pascal, et présente l'image comme un langage, mais en rappelle aussi avec Kant le « caractère oblique » qui n'atteint jamais « les choses quoiqu'elle le feigne », puis l'étude de M. Groult décrit la structure des volumes des Planches en en soulignant les convergences des ordres avec les volumes des discours, en particulier avec l'ordre alphabétique et l'ordre encyclopédique, théorisées dans le Discours Préliminaire par d'Alembert et dans l'article ENCYCLOPÉDIE par Diderot. Cette convergence fait ainsi de l'Encyclopédie un ouvrage à conception philosophique fortement unitaire, que M. Groult aborde ici dans une analyse détaillée et passionnante de la planche, autrefois retenue par R. Barthes, consacrée à La diligence de Lyon, ce qui lui permet de montrer la part d'imagination et de fantaisie que la figure ouvre au regard, malgré les soins extrêmes des proportions géométriques, de clarté et de distinction rationnelles. Le système encyclopédique des facultés serait-il alors réactivé aussi par les images des Planches ? Comme dans le Système figuré des connaissances, la théorie des Planches, que les interventions citées ont si bien exposée, renvoie à l'histoire de leur composition. Les études de M. Pinault Sorensen sont éclairantes à ce regard : par une analyse fort détaillée des Planches et une recherche sur leur généalogie, elle montre que les dessinateurs de l'Encyclopédie empruntent largement à leurs prédécesseurs. Tellement qu'on pourrait parler à ce propos « d'une des dernières manifestations de la tradition de l'Art de la Mémoire ». Et d'ailleurs, l'analyse des instruments de musique, que A. Belis offre sous la nomenclature tripartite de « anciens », « modernes » et « étrangers », ne confirme-t-elle pas ces procédures et ces modalités de rédaction des encyclopédistes, à la fois héritiers d'une tradition et interprètes de nouvelles exigences, à la fois auteurs de plagiats avoués ou cachés et responsables de la réactivation et du sauvetage de toute une culture, à la fois dépositaires du savoir des siècles passés et critiques de ses raisons ? Un point est crucial, soutient C. Albertan qui conclut par un avertissement théorique qui est aussi un discours de la méthode et une invitation à la recherche : l'étude des Planches se place au carrefour de plusieurs itinéraires de recherche et appelle les ressources d'une analyse polysémique de plusieurs réseaux de renvois disciplinaires. Le dossier de Valenciennes nous en a offert un précieux échantillon.

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Mariafranca SPALLANZANI

Lez Valenciennes, No 36, « Les sources anglaises de l'Encyclopédie », dossier établi par Sylviane ALBERTAN-COPPOLA et Madeleine DESCARGUES-GRANT, Presses Universitaires de Valenciennes, 2005, 192 p.

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Ce recueil s'inscrit dans les travaux commencés en 2002 sur l'Encyclopédie par deux équipes de recherches de la faculté des lettres de Valenciennes, l'une en littérature (CAMELIA) et l'autre formée d'anglicistes et d'historiens (CRHiCC). Les articles ici réunis résultent d'une journée d'étude (11 mars 2004) qui visait à traiter comment l'influence anglaise travaille le texte de l'Encyclopédie et sa composition. Ce recueil comprend 2 parties : une sur les sources anglaises, et une seconde partie « varia » qui offre un tour littéraire sur les résonances et périphéries anglo-saxonnes sur des figures contemporaines de la poésie, de la musique ou du cinéma. Nous ne traiterons donc que de la 1re partie qui se termine sur une belle reproduction en double page d'un des frontispices de la Cyclopaedia de Chambers, celui de 1739, le plus connu mais il y en a eu de multiples (non signalés). Un avant-propos suivi de 7 articles constitue ce dossier de 121 pages. Nous ne les citerons pas tous et surtout pas celui basé sur la version commerciale Redon qui donne donc des résultats faux sans parler de fautes d'orthographe de nom propre ou encore de fantaisies sur l'attribution d'articles. Heureusement il reste un dossier intéressant, utile pour des étudiants et surtout novateur pour tous les dix-huitiémistes. Christian Albertan signe un article riche et rigoureux sur l'article AUTORITÉ POLITIQUE de Diderot. On a beaucoup écrit sur cet article qui a ouvert la voie de la laïcité. C. Albertan fait le point des études et, à partir d'une critique de Trévoux, établit de manière remarquable le lien de filiation avec un ouvrage anglais paru en 1709 à Londres puis avec l'abbé Girard. Avec une même rigueur et en utilisant la version électronique ATILF/ARTFL de l'Encyclopédie, S. Lasne évoque la représentation du savoir et propose une judicieuse interprétation fortement documentée de l'Encyclopédie comme un des principaux effets de l'épistémologie newtonienne. Avec la même version électronique, M. Descargues-Grant présente un sujet peu souvent traité et passionnant qu'est la présence de Jonathan Swift dans l'Encyclopédie. R. Mankin fait dialoguer Adam Smith avec l'Encyclopédie moins sur les rapports entre morale et économie que sur une intéressante affinité avec d'Alembert sur l'astronomie et une analyse sur le partage du travail. Parmi les grands noms anglais cités, Sylviane Albertan-Coppola avait commencé avec un article très précis sur la présence de Shaftesbury. Le sujet traité, l'atmosphère anglaise, permet d'apporter plus d'attention sur les rapports entre la Cyclopaedia de Chambers et l'Encyclopédie (rappeler rapidement par J. Bernet) mais il est aussi une façon totalement nouvelle d'aborder l'Encyclopédie. Il appartient au 21e siècle de faire connaître cette ?uvre de la philosophie des Lumières autrement que par les difficultés d'éditions et les attributions d'articles (le travail a été bien fait et il suffit de rester rigoureux). On peut voir ici dans ce No 36 un début sur un sujet riche, l'influence anglaise, et une nouvelle manière de faire des recherches sur l'Encyclopédie. Il fallait trouver des voies nouvelles et commencer. Voilà chose faite.

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Martine GROULT

Lumières, No 4, « Regards sur l'Optique de Newton, 1704-2004 », édité par Jean-François BAILLON, Publication du Centre interdisciplinaire bordelais d'étude des Lumières, Presses Universitaires de Bordeaux, 2004, 153 p.

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Le volume Regards sur l'Optique de Newton, 1704-2004 publié par le Centre interdisciplinaire bordelais d'étude des Lumières présente cinq communications réunies par J.-F. Baillon à l'occasion du tricentenaire de la première édition de l'Optiks d'Isaac Newton. Texte pluriel comme méthode, comme matière et comme auteur, on y trouve plusieurs investigations concernant les études de Newton sur la lumière, qui investissent les différents champs de la physique, de la théologie, de l'épistémologie, de la psychologie et de l'art. Comme le souligne Baillon dans son Introduction, les travaux sur Newton ont connu dans les dernières années des développements extraordinaires qui dépassent les interprétations rigides du positivisme et osent enfin rapprocher l'histoire de la physique à d'autres disciplines à la frontière pour rendre justice à la polyvalence d'une ?uvre « qui n'est ni la propriété exclusive des historiens des sciences, ni l'archive périmée d'une science des couleurs, [...] mais bien la preuve de l'impossibilité d'embrasser l'objet d'étude qu'est Newton à partir d'un seul champ disciplinaire ». Ces nouveaux regards ont rendu possible enfin une lecture de l'Optique comme un traité de science expérimentale mais aussi comme un texte d'ordre spéculatif plus ample, qui croise une théorie de l'expérience et une physique des lois naturelles avec une représentation métaphysique du monde. Les études newtoniennes récentes s'ouvrent ainsi à une multitude d'approches dont ce recueil offre d'importants essais. Du côté de l'histoire des idées scientifiques, P. Hamou et L. Berchielli examinent la construction newtonienne de la théorie de la vision et les recherches de l'Optiks sur la lumière et les couleurs : P. Hamou, en rappelant l'héritage de Kepler et de Descartes, analyse chez Newton l'unité entre le modèle mécanique de l'influx rétinien et la description « dioptrique » de l'?il comme instrument réfractif et comme camera obscura ; L. Berchielli étudie la réception de l'Optiks par George Berkley en montrant dans la Syris le cas exemplaire de la transposition d'un modèle explicatif d'un domaine à l'autre. Du côté théologique et religieux, S. Snobelen définit les problèmes méthodiques de l'optique newtonienne et en décrit les découvertes scientifiques par rapport et par opposition à la méthode et à la métaphysique cartésiennes. Jusqu'à l'étude de L. Verlet qui, dans une analyse psychanalytique, parle de l'émergence d'un « psychisme tourmenté » dans l'?uvre newtonienne. Cette région première et sous-jacente à l'ordre du système marquerait la subjectivité de Newton et imbriquerait, à la manière d'un prisme, ses « expériences cruciales » et ses différentes occupations scientifiques, exégétiques, alchimiques et métaphysiques. Enfin, l'étude de P. Carboni rappelle l'inspiration poétique exercée par la science newtonienne sur l'?uvre de James Thomson, en montrant ainsi le statut pluriel et métaphorique du thème de la lumière qui ouvre à la définition d'une nouvelle sensibilité. Enfin, la « Rubrique Forum » offre une analyse des rapports de Foucault avec la culture des Lumières. La réflexion de G. Le Blanc s'appuie sur l'actualité de cette philosophie dans sa théorique et son historique : au-delà du langage, des classifications ou des pratiques d'une certaine période, la référence aux Lumières fonde encore, selon lui, le sens de nos interrogations dans les domaines de la production de la subjectivité et de l'élaboration des dispositifs relationnels du pouvoir. Ainsi, la réflexion sur le présent, ouverte par les Lumières, peut-elle se transformer en outil précieux, véritable « diagnostic du présent » : elle « n'est pas posée en termes de distance, ni en vue d'un temps à venir, mais en termes d'immanence et d'appartenance ».

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Diego DONNA

Revue Fontenelle, No 2 (2004), Publications de l'Université de Rouen, 180 p.

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La Revue Fontenelle, dont on avait ici même salué le numéro un, continue sur sa lancée, avec toujours le même objectif : accompagner la publication des ?uvres complètes dont les premiers tomes ne devraient pas tarder à paraître. Le présent volume recueille les contributions à deux journées d'étude consacrées, l'une à « Fontenelle et la philosophie » (auteurs : Jean Dagen, Jean-Marie Nicolle, Claudine Poulouin et Dinah Ribard), l'autre à « Lire, interpréter Fontenelle » (François Bessire, Jean Golzink, Jean-Paul Sermain, Isabelle Moreau, Claudine Poulouin, Serge Hochedez). On croit bien connaître le héros éponyme de cette publication. Erreur nous dit l'éditorial. Il s'agit encore, plus modestement, de « réduire les immenses zones d'ombre qui subsistent autour de cette figure énigmatique. » La vaillante équipe rouennaise fait tout pour que la lumière gagne.

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Henri DURANTON

Revue Voltaire no 4, 2004, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2005, 369 p. + ill.

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La Revue Voltaire a bien changé depuis ses débuts : elle a pris de l'ampleur et revêtu la livrée des Presses de la Sorbonne, qui se sont dotées d'une forte identité graphique. Dans ce numéro, pour la première fois, un sous-titre présent sur la première de couverture indique le sujet de la partie thématique, consacrée à l'activité éditoriale de Voltaire. C'est un sujet d'actualité au moment où se préparent les volumes 71 A et 71 B des ?uvres complètes, précisément sous-titrés eux aussi Voltaire éditeur. Mais les contributions à la revue ne se limitent pas aux années 1769-1770 auxquelles sont consacrés exclusivement les deux volumes en question. À défaut de pouvoir citer tous les articles, de grande qualité, de cette section très riche, nous nous bornerons à signaler, en tête de cet ensemble thématique, l'excellente synthèse de José-Michel Moureaux qui, à elle seule, devrait assurer la postérité du volume. On retrouve, après les treize articles de la partie thématique, des rubriques réorganisées par rapport au volume précédent : les « Varia » sont remplacés par des « Inédits et documents », où figure de quoi heureusement compléter correspondance et corpus des notes marginales (et qui comprend aussi, de façon plus inattendue, la traduction française d'un article de Robert Darnton paru en 2003). La rubrique iconographique, intéressante parce qu'elle réunit de la documentation sur le passage à Ferney du peintre Houâl, est malheureusement desservie par l'impression : le dessin de Ferney dont il est question, récemment redécouvert dans une collection privée, est réduit dans l'illustration à une vague silhouette.

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François BESSIRE

Travaux de littérature, Revue publiée par l'ADIREL, avec le concours du Centre national du Livre, XVIII, sous la direction de Jean-Pierre DUFIEF, 2005, 422 p.

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Comme le rappelle P.-J. Dufief dans l'introduction, l'un des objectifs de cette imposante livraison (25 articles) est de montrer que le « culte des grands hommes » peut être un objet d'étude adapté à d'autres temps que celui des Lumières, époque par excellence de transformation des critères et des modalités de la glorification littéraire. On lira donc avec intérêt un parcours qui nous conduit du Moyen Âge à « Charles de Gaulle écrivain ». Dans cette perspective « transversale », on retiendra comme exemplaire l'étude de Loris Petris consacrée à la « construction » à travers le temps de l'image de Michel de l'Hôpital et les quatre contributions directement consacrées au 18e siècle : E. Guitton reprend le corpus de la poésie épique où se croisent les figures de Dieu, du roi et du « grand homme », tandis qu'on retrouve logiquement Voltaire (S. Menant), Rousseau (R. Trousson) et Montesquieu (L. Versini, qui montre que c'est précisément cette ?uvre qui accueille le plus difficilement la notion de « grand homme »). Ne manque que Diderot ; mais on pourra toujours se reporter aux belles pages que lui consacre J.-Cl. Bonnet dans sa Naissance du Panthéon.

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Florence LOTTERIE

Versailles. La ville, le château, le jardin, Trianon et le parc. Paris, Gallimard (Coll. « Encyclopédies du voyage »), 2005, 267 p. avec nombreuses ill. couleur, 11,5 x 23 cm.

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Ce guide sur Versailles mérite d'être signalé car il s'agit d'une nouvelle édition établie après la rénovation du château. Il est aussi le premier fascicule de la collection à être consacré à la fois à l'architecture et à l'urbanisme de l'époque. Il est richement illustré, notamment par une cartographie abondante et bien réalisée. Clair dans sa présentation : trois parties qui apportent des clés pour comprendre, des itinéraires à parcourir et des informations pratiques, il est aussi fortement documenté. De nombreuses personnalités scientifiques et universitaires : architectes, directeurs et conservateurs de musées et de bibliothèques, chercheurs, historiens ont travaillé sous la responsabilité de Béatrix Saule, directrice du centre de recherche du château de Versailles pour arriver à ce fascicule d'une grande qualité. Si Versailles a commencé au grand siècle, le 18e siècle y est largement présent dans les appartements (chambre de Louis XV, horloge astronomique, mobilier des cabinets de travail), mais surtout avec l'opéra royal achevé en 1770 (une restauration particulièrement réussie) et ... le petit Trianon.

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Martine GROULT

ÉDITIONS DE TEXTES

Madame D'AULNOY, Relation du voyage d'Espagne, Édition établie, présentée et annotée par Maria SUSANA SEGUIN, Paris, Desjonquères, 2005, 413 p.

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Marie-Catherine, comtesse d'Aulnoy a été redécouverte comme conteuse par l'édition moderne. Un vaste pan de sa production méritait attention, outre ses nouvelles historiques : ses écrits sur l'Espagne. La relation de son voyage parut en 1691, un an après ses Mémoires de la Cour d'Espagne. Quelques années avant la guerre de succession, l'Espagne intéressait à nouveau la France. Le voyage de Mme d'Aulnoy eut-il lieu ? Certains en ont douté, la conteuse ayant tous les talents pour y faire croire. Dédiée au duc de Chartres, futur Régent, la Relation se présente sous la forme de quinze lettres adressées en 1679-1680 par une aristocrate française anonyme qui voyage avec sa fille à une cousine restée en France. Ses compagnons de voyages, de la plus haute société espagnole, sont tous inventés ; telles rencontres au cours du voyage le seront de même : des récits insérés évoquent les procédés du roman baroque et des nouvelles historiques. Tout cela sent le roman ou, pour le moins, la fictionnalisation d'un voyage réel. Annotant avec précision le texte, M.S. Seguin penche pour un voyage totalement recomposé. Il reste une vision extrêmement vivante de la réalité espagnole, du mendiant au monarque, qui véhicule un certain nombre d'idées reçues en deçà des Pyrénées : un voyage qui se lit comme un roman, ce qui n'est pas si commun.

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François MOUREAU

Hubert BOST, Claude LAURIOL, Hubert ANGLIVIEL DE LA BEAUMELLE (éds.), Correspondance générale de La Beaumelle (1726-1773), I. (1729-1747), éditée par avec la collaboration de Patrick ANDRIVET, Claude ANTORE et Gilles SUSONG, Oxford, The Voltaire Foundation, 2005, 604 p.

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Le premier tome tant attendu de la correspondance de La Beaumelle ne déçoit pas, bien au contraire. C'est un modèle d'édition de correspondance, tant par la présentation que par l'érudition rigoureuse mise en ?uvre pour identifier personnes et ouvrages ; il n'y manque rien : les textes de jeunesse de l'épistolier figurent par exemple dans les documents disposés après les lettres, un index des noms et des ?uvres cités dans le volume clôt l'ensemble et permet de prendre la mesure de la richesse documentaire et de la variété des lettres. Ce premier tome est une mine de données, notamment sur la formation intellectuelle d'un jeune homme dans les années 1730 et 1740, sur la situation des réformés sous le règne de Louis XV, sur la Genève des étudiants en théologie ou sur les débuts de carrière d'un homme de lettres. C'est aussi la découverte d'une voix originale, étonnamment vive et présente, et d'un esprit fulgurant. Les 116 lettres de La Beaumelle contenues dans ce volume (qui en comporte 376 au total) nous mènent, avec leur auteur, de ses Cévennes natales à Lyon puis à Genève, du collège des jésuites de Nîmes à l'Académie de théologie genevoise, du catholicisme dans lequel il a d'abord été élevé au calvinisme, des vastes lectures éclectiques aux premières ?uvres, des incertitudes à l'espoir suscité par le projet danois. À 21 ans, âge auquel on l'abandonne, le jeune La Beaumelle a énormément lu et a déjà écrit des pages étonnantes : on pense par exemple au tourbillon fiévreux d'arguments de sa charge terrible contre le catholicisme, sous forme de lettre fictive adressée à un nouveau converti. Soigneusement écrites, ses lettres réelles elles-mêmes, tout en restant familiales et familières, ne laissent jamais indifférent : elles sont en effet pour le jeune homme le lieu où il s'essaie à l'écriture, en particulier par la confrontation critique dans celles, nombreuses, qui traitent de l'actualité des belles-lettres, et où, plus profondément, et avec une sincérité qui touche, il met à l'épreuve ses convictions et ses vérités.

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François BESSIRE

Louis-Antoine, marquis DE CARACCIOLI, Le Livre à la mode suivi du Livre des quatre couleurs, textes présentés et annotés par Anne RICHARDOT, Saint-Étienne, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 2005, 108 p.

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Il y a deux marquis de Caraccioli, Domenico (1715-1789) dont on connaît la lettre à d'Alembert et l'auteur de ce livre, Louis-Antoine (1721-1803) oratorien qui écrivit plus de 70 ouvrages de 1751 à 1802, parmi lesquels des bibliographies et des traités religieux mais aussi des ouvrages humoristiques. A. Richardot présente la vie de cet auteur original et « ces trois courts textes, qui se renvoient l'un à l'autre et forment un ensemble satirique et coloré ». En effet, le 1er livre à la mode utilise l'encre verte et vante la gaieté, le 2e traite avec la couleur rouge de la frivolité autour d'une conversation entre une marquise, un comte, une baronne, entre bon sens et bel esprit. L'écriture du 3e est bleu. C'est le livre à 4 couleurs suivi du Testament de Messire Alexandre-Hercule Epaminondas, chevalier de Muscoloris, Grand petit Maître de l'Ordre de la Frivolité. Écrit en rouge ce Testament n'épargne personne, et pas les philosophes que ce Caraccioli là méprisait joyeusement. Publiés avec soin, ces textes sont tous sérieusement annotés, ce qui confirme qu'ils sont comme la mode : parfaitement inutiles et totalement indispensables. Cette excellente édition de réédition de textes du 18e dirigée par H. Duranton, a réussi, une fois encore, à faire revivre le 18e siècle.

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Martine GROULT

Sabine CHAOUCHE (éd.), Écrits sur l'art théâtral (1753-1801), Paris, Honoré Champion, (Coll. « L' Âge des Lumières »), 2 volumes : I ? Spectateurs, 778 p. ; II ? Acteurs, 2005, 1019 p.

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La seule reproduction de la table des matières de ces deux énormes volumes, qui font suite à une première compilation consacrée à la période précédente (Sept traités sur le jeu du comédien, Champion, 2001) occuperait plus de place qu'il n'est permis dans un compte rendu. Autour des textes considérés par l'éditrice comme principaux (dans le vol. I, l'article « Déclamation théâtrale » [1753] de Marmontel, le poème de La Déclamation théâtrale [1766] de Dorat, les Observations sur une brochure intitulée Garrick ou les Acteurs anglais [1770] de Diderot, les Lettres à Eugénie [1774] du Prince de Ligne, L'Art du comédien [1782] de Tournon ; dans le vol. II, les Observations sur l'art du comédien [1774] de d'Hannetaire, les Réflexions sur l'art dramatique [1798] de Mlle Clairon, les Éléments de l'art du comédien [1798-1801] de Dorfeuille) sont en effet disposés de très nombreux documents complémentaires, souvent aussi volumineux que les ouvrages qu'ils accompagnent. Le choix ? qui mêle le très connu et le peu fréquenté ? est d'autant moins discutable que, soit comme textes principaux, soit comme documents annexes, soit sous forme de citations dans l'abondante annotation, tous les titres importants figurent dans les volumes, à l'exception du Paradoxe sur le comédien de Diderot, dont S. Chaouche a donné par ailleurs une édition commode (GF-Flammarion, 2000), et qu'une bibliographie commode et apparemment exhaustive ? qui indique aussi un grand nombre d'études critiques modernes utiles à consulter ? est placée à la fin du second volume. Le travail éditorial est sérieux : chaque ouvrage est présenté de manière soigneusement analytique, avec même une pointe de didactisme d'excellent aloi et juste ce qu'il faut de recours à l'anecdote ; l'annotation est la plupart du temps très éclairante. À peine relève-t-on quelques raccourcis un peu expéditifs et quelques négligences, inévitables dans une compilation de cette ampleur : la formule « Théâtre-Français » perd systématiquement le tiret d'usage ; la Zelmire de Dormont de Belloy n'est pas de 1770 mais de 1762 (vol. II, p. 443, n. 77) ; Antoine-Vincent Arnault, qui a été l'objet d'une étude chez le même éditeur (R. Trousson, Antoine-Vincent Arnault, un homme de lettres entre classicisme et romantisme, 2004), est nommé aussi bien Arnault Vincent (vol. I, p. 24, dans le texte) que Vincent Arnault (ibid., en note ou vol. II, p. 970, dans la Bibliographie) mais apparemment jamais de son nom exact ; une formule comme « le théâtre des nouveautés », dans un titre de l'Introduction générale (vol. I, p. 24), est pour le moins maladroite, etc. Mais ce ne sont que détails très secondaires devant l'ampleur de la documentation mise à la disposition des étudiants, des chercheurs et des curieux, l'éditrice ayant la légitime ambition de toucher un vaste public, invité à prendre conscience de l'importante mutation que subit le rapport entre le comédien et le public à travers une évolution générale des spectacles où la question de la « sensibilité » (des acteurs, des spectateurs) tient une place prépondérante. Particulièrement intéressante, dans cette optique, est la section terminale du second volume, en forme de notices composées de citations de témoignages divers, sur les comédiens importants, de Baron à Talma, malheureusement en partie gâchée par la médiocrité de la reproduction des documents iconographiques, pourtant judicieusement sélectionnés. Au total, donc, une somme, aux usages multiples, à laquelle on reviendra souvent, pour des recherches ponctuelles ou pour des lectures de simple curiosité. Un v?u, à ce propos : l'ouvrage incontestablement le plus intéressant pour un lectorat très large est sans doute celui de Mlle Clairon, très utilement confronté dans l'annotation avec les remarques qu'il inspira à son aînée (et sa rivale) Mlle Dumesnil... Ne pourrait-on pas en envisager une édition séparée, maniable et peu coûteuse ? Elle serait promise sans doute à une grande diffusion.

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Jean-Noâl PASCAL

Sabine CHAOUCHE (éd.), La Scène en contrechamp. Anecdotes françaises et traditions de jeu au siècle des Lumières, Paris, Honoré Champion (Coll. « L' Âge des Lumières »), 2005, 157 p.

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Pour compléter les deux recueils de traités sur l'art théâtral qu'elle publie dans la même collection, S. Chaouche donne ici un choix qu'elle revendique arbitraire d'anecdotes sur le jeu, tirées du traité de d'Hannetaire (1774) et des Anecdotes dramatiques (1775) de Clément et Laporte, auxquelles s'ajoutent cinq pages de Cailhava de 1798. La présentation (dont le titre courant fait « Leçon de l'adnecdote dramatique ») est amusante, mais d'une rédaction par trop négligée (signalons seulement « on se sert les coudes », p. 23, un curieux « lit-ton », p. 28, et des « troubles-faits » pour des trouble-fêtes, p. 35). Les anecdotes elles-mêmes sont pourvues de titres (dont un « Choking ! », no71, un peu shocking !) ; elles sont parfois en deux versions dans le texte (courte no 3 et longue no 111), ou répétées en note. L'annotation est parfois superflue, souvent inexistante : connaissez-vous Hogarts ? un peintre anglais... Pour pouvoir utiliser ces documents dont le charme et la pertinence restent vifs, il vaudra mieux recourir aux éditions anciennes.

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Martine DE ROUGEMONT

Benjamin CONSTANT, ?uvres complètes. Tome IV : Discours au Tribunat. De la possibilité d'une constitution républicaine dans un grand pays (1799-1803), Tübingen, Niemeyer, 2005, xx + 924 p. + 7 ill.  ; Tome VII : Journal intime (1811-1816). Carnet. Livres de dépenses. Tübingen, Niemeyer, 2005, x + 731 p. + 16 ill.

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Il n'est plus besoin de chanter les louanges des volumes OCBC paraissant sous la houlette exigeante de Kurt Kloocke. Établissement des textes, apparat critique, commentaires des spécialistes ne laissent rien à désirer. Devenus incontournables, ces volumes mettent en lumière bien des recoins de l'?uvre de Constant restés jusqu'à présent dans l'ombre. Ceci vaut tout particulièrement pour le tome IV qui contient, outre trois petits fragments inédits, deux ensembles de taille rédigés au moment d'un tournant tant dans la vie politique de la France que dans celle de Constant. C'est pendant le Consulat que Constant, membre du Tribunat de 1800 à 1802, pourra enfin s'exprimer sur la grande scène. Dans sa judicieuse présentation des discours et interventions réunis ici dans leur totalité pour la première fois (sauf un qui reste introuvable) A. Laquièze souligne que ce corpus recèle déjà les grandes lignes de la pensée du futur théoricien constitutionnel et libéral d'opposition. Habilité à discourir et délibérer mais non à voter à un moment où s'élabore le Code civil et s'affirme la mainmise de Bonaparte sur le pouvoir, Constant orateur combattra tout projet susceptible d'enfreindre les droits individuels ou civiques. Résultat prévisible : Constant, entre autres opposants, sera évincé au début de 1802. Quant à De la possibilité... (souvent dit Fragments...), ouvrage issu de deux manuscrits distincts qui se recoupent ainsi que réservoir scriptural où puisera Constant pour rédiger ses traités politiques à venir, il est mis de côté lorsque la république s'éclipse. Resté inédit jusqu'en 1991 (éd. H. Grange, à base d'un seul manuscrit et sans variantes), cet ouvrage majeur paraît ici à part entière, précédé d'un remarquable essai sur la genèse du texte et des intentions de son auteur dû à M.L. Sanchez-Mejia, le tout soutenu par un tableau de concordance élaboré. L'insertion en annexe de la « Copie partielle » de Des circonstances actuelles... de Mme de Staâl (à savoir, d'importants morceaux détachés dudit ouvrage rédigé vers 1798 et servant à Constant pour alimenter son propre texte) permet de constater jusqu'à quel point les vues des deux écrivains se rejoignaient lors du tournant. Un commentaire sur les constitutions de l'An III et de l'An VIII qui servent de repoussoir au projet constitutionnel de Constant ainsi que l'agencement d'un pouvoir dénommé préservateur au Livre VIII (devenu « pouvoir neutre » dans sa mouture monarchique) forment les grands axes de ce traité conçu au départ comme un ouvrage somme.

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Le tome VII contient la suite des Journaux intimes des années 1804-07 (voir DHS no 36, p. 600) et se structure selon la même logique : rattachement du Journal 1811-16 au reste de l'?uvre par un système de renvois, textes en complément servant à combler des lacunes, dont le « Carnet » et les volumineux « Livres de dépenses », puis, en annexe, des écrits d'une autre main mais en rapport avec Constant. Parmi ceux-ci, les intéressants « Mémoires inédits de Benjamin Constant, transcrits et édités par Jean-Jacques Coulmann » portant sur les années post-thermidoriennes et leurs coups d'état successifs. Comme dans sa tranche précédente, l'écriture intimiste de Constant se singularise. Là, un journal dédoublé ; ici, un journal en caractères grecs. Pourquoi ce cryptage d'un texte gardé au secret sans relâche ? Dans une analyse serrée, P. Delbouille s'en tient prudemment aux hypothèses. Un tableau de décodage est fourni pour éclairer la translittération opérée par Constant. Répertoires de personnes et de lieux, cartes et plan étayent la lecture de ce Journal au contenu si riche : séjour en Allemagne, retour à la vie politique en 1814, écrits politiques majeurs ; côté vie personnelle, passion obsédante du jeu suivi de tracas financiers et, surtout, les mois d'amour fou pour Juliette Récamier durant lesquels Constant inscrit « Mde Récamier. Ah ça. Deviens-je fou ? » (31.08.14) et moins d'un an après « c'est un grand malheur que de l'avoir connue » (21.07.15). Écrits de Constant à consulter en rapport avec le tome VII : les lettres de C. à J. R. et ses Mémoires sur les Cent-Jours, ceux-ci présentés par K. Kloocke au tome XIV des OCBC (1993).

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Béatrice FINK

COURTILZ DE SANDRAS, Mémoires de M. le marquis de Montbrun, texte établi et annoté par Érik LEBORGNE, préface de René DEMORIS, Paris, Éditions Desjonquères, (Coll. « XVIIIe siècle »), 2004, 250 p.

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Publications à succès de la fin du 17e siècle, maillon essentiel de l'histoire du roman, les mémoires fictifs que composa l'infatigable Courtilz de Sandras restent très mal connus, faute d'éditions modernes. Aussi faut-il saluer la présente, irréprochable tant pour l'établissement du texte que pour l'annotation. Fils d'un pâtissier, mais persuadé d'être le bâtard du duc de Bellegarde, Montbrun fréquente le collège de Navarre, y apprend à duper son prochain, s'enfuie après une incartade libertine en Angleterre où il fait fortune grâce à sa science du jeu de paume et des paris. Après avoir échappé de peu à un mariage infamant, il retourne en France où, enfin reconnu par un père en mal d'argent, il assiste aux dernières velléités de résistance des princes frondeurs... Si l'intérêt se soutient avec peine au fil d'une trame sciemment décousue, la « vision d'en bas sur l'histoire » (R. Démoris) que propose Courtilz témoigne du prestige nouveau de la fiction. L'amalgame de la grande et de la petite histoire est particulièrement frappant dans la 3e partie du roman où, sur fond de « Grande cabale », père et fils poursuivent leur étrange roman familial. En annexe et en contrepoint du roman, est reproduite l'« Historiette » que Tallemant des Réaux consacra au même héros, d'un très réjouissant prosaïsme.

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Jean-Christophe ABRAMOVICI

Denis DIDEROT, Pensées sur l'interprétation de la nature, Présentation, notes, bibliographie et chronologie par Colas DUFLO, Paris, G.F. Flammarion, 2005, 245 p.

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C. Duflo poursuit méthodiquement son entreprise d'offrir au grand public une version actualisée des principaux textes philosophiques de Diderot. Il le fait avec son érudition habituelle. Il le faut bien, car l'?uvre n'est pas commode, d'autant que pour brouiller les pistes et éviter tout désagrément venu des autorités de tutelle, l'auteur a volontairement introduit des zones d'ombre. Chaque passage est méthodiquement commenté, ce qui finit par donner à l'édition un caractère un peu hybride. Quand introduction et notes représentent à peu près trois fois le texte commenté, peut-on encore parler d'édition à finalité universitaire ? Du moins les vrais amateurs de Diderot ne se plaindront pas de cette abondance de gloses.

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Henri DURANTON

Anne-Marie DU BOCCAGE, Lettres sur l'Angleterre et la Hollande, Saint-Pierre-de-Salerne, Gérard Monfort, 2005, 79 p.

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Éditées au format de poche avec une sobriété peut-être excessive (pas de préface et quelques notes), ces quinze lettres de 1750 n'apprendront rien aux lecteurs assidus de Marie-Anne du Bocage ? orthographe véritable ?, mais elles se feront lire avec plaisir par ceux qui découvriront ces missives adressées à sa s?ur. Vivement écrites, pleines d'anecdotes et de réflexions sans conséquence, dans le ton des voyages à la Bachaumont et des prosimètres à la La Fontaine, elles n'en seront que plus agréables à parcourir en situation dans le brouhaha d'un pub anglais ou d'un estaminet hollandais. Le format y invite. Les spécialistes y retrouveront un type de relation qui savait mêler les mondanités aux observations d'une voyageuse des Lumières.

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François MOUREAU

Charles DUCLOS, Considérations sur les m?urs de ce siècle, édition critique avec introduction et notes par Carole DORNIER, Paris, Honoré Champion, 2005, 267 p.

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Dès la première parution en 1751 des Considérations de Duclos, « ce livre a fait beaucoup de bruit » précise l'inspecteur Hémery dans son Journal de la Librairie. Ce succès ne se dément pas jusqu'à l'édition de 1772, enrichie par des remaniements successifs. L'édition critique de Carole Dornier, composée d'une introduction (p. 7-64), d'une chronologie, d'une bibliographie, d'un relevé minutieux des variantes d'une édition à l'autre et d'un appareil de notes nous permet d'apprécier pleinement la lecture de cet ouvrage sur la base d'une vaste recherche érudite, et surtout par l'apport de données explicatives particulièrement pertinentes. L'analyse de l'ouvrage nous oriente à juste titre vers « une perspective sociologique avant la lettre » en matière d'observation des m?urs, avec une volonté réformatrice de tonalité fortement utilitariste. La dimension sociologique de l'ouvrage est ainsi perceptible, à sa lecture, tant dans l'étude des m?urs au regard de « l'homme sociable » et de son expérience, que dans une « réflexion sur quelques classes de la société ». Nous pouvons alors comprendre pourquoi « la sociologie » à la fin du 18e siècle, néologisme inventé par Sieyès dans les années 1780 au moment où il s'interroge justement sur la définition des m?urs, a aussi pour origine une réflexion, en grande part inaugurée par Duclos certes dans la lignée de Montesquieu, et amplifiée jusqu'à d'Holbach, sur « la science des m?urs ». Par ailleurs, Duclos tend à déprécier un certain type de reconnaissance mondaine qui assure la promotion des gens de lettres, mais, dans le même temps, impose de manière aristocratique « la manie du bel esprit » au détriment du travail de réflexion des « gens d'esprit ». Carole Dornier propose alors une analyse sémantique particulièrement fine des usages du terme « esprit » par Duclos dans leur ambiguïté même au sein des Considérations, en particulier à la page 24 de l'introduction. Elle en vient ainsi à mettre en valeur la manière dont Duclos circonscrit les « gens d'esprit », dans un rajout de 1767, en tant, précise-t-il, qu'« ils forment l'opinion publique, qui tôt ou tard subjugue ou renverse tout espèce de despotisme » (p. 188). Ainsi se profile déjà la figure de l'écrivain patriote de la fin des années 1780. À ce titre, cette édition critique constitue un élément décisif dans le débat ouvert par le récent livre d'Antoine Lilti sur Le monde des salons. Sociabilité et mondanité (Fayard, 2005). En effet, Carole Dornier contribue à nous faire comprendre, par sa lecture particulièrement intelligente des Considérations, ce qu'il doit en être désormais de « la valeur » dans l'ordre social, en termes d'opinion, d'estime, de respect, etc. Duclos met ainsi à la disposition de ses contemporains une nouvelle règle morale, basée sur « un juge plus éclairé, plus sévère et plus juste que les lois et les m?urs ; c'est le sentiment intérieur qu'on appelle la conscience » (page 167), constituant désormais une réelle alternative conceptuelle à des pratiques mondaines peu sensibles au débat sur la vérité intellectuelle, même si cette règle est source d'ambiguïté face au besoin de reconnaissance sociale.

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Jacques GUILHAUMOU

Stanislas DUPONT DE LA MOTTE, Le Journal de Stanislas Dupont de La Motte, inspecteur au collège de la Flèche (1771-1776), texte préparé et présenté par Didier BOISSON, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, (Coll. « Mémoire commune »), 2005, 427 p.

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Après la suppression de l'ordre, le collège des jésuites de la Flèche fut remplacé en 1764 par une école préparatoire à l'École Militaire de Paris ; elle accueillait 250 élèves gentilshommes, à 80 % de lignage militaire, issus surtout de la France du Nord-Ouest et du Nord-Est ; pour la moitié de l'effectif, la scolarité durait 5 ans. L'école dépendait du Secrétaire d'État à la Guerre qui y nomma un inspecteur, Dupont de La Motte, dont le journal, près de 900 feuillets, abonde de renseignements sur le fonctionnement de l'établissement pour les cinq dernières années de son existence. Sur ce personnage, le journal apporte peu : il est né en 1736 à Arras, quitte La Flèche en 1777, il est attaché à Louis XV et à Choiseul, hostile au Triumvirat et au comte de Saint-Germain qui liquide l'école. Au jour le jour, et sans doute pour informer son cousin Gaâtan Lambert-Dupont, directeur de l'école et trésorier de l'École Militaire, Dupont de La Motte, dans un style sans fantaisie, note les événements qui rythment la vie du collège, et surtout s'intéresse aux élèves et au personnel enseignant. Les notations sont nombreuses sur la santé des adolescents (rougeole, dartres, variole, inoculation), leurs frasques, leurs plaintes (contre les oreilles de veau et les queues de mouton) ; auraient-ils froid puisqu'ils ont « fondu aux poêles presque tous leurs boutons » ; ou bien est-ce un jeu ? Mais qu'est-ce que le « métal de prince » (p. 65) ? Des enseignants, il note les retards, les absences, les violences envers les élèves, les égarements de vie privée de la part de ces ecclésiastiques. Dupont est aussi responsable de la gestion économique de l'école, des travaux, des adductions d'eau, des approvisionnements (sensibilité au prix des grains). Enfin il nous renseigne sur les relations entre le collège et la ville, amicales (les invitations, la participation aux fêtes) ou conflictuelles, à propos du tirage de la milice ou des buandières du collège qu'il fait travailler le dimanche, au grand dam du curé. Les conditions dans lesquelles on véhicule les élèves vers d'autres établissements lors de la suppression, l'indigne. Au total, présenté sobrement, le quotidien d'un petit officier zélé dans la France de l'Ouest.

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Claude MICHAUD

Jean-Pierre Claris DE FLORIAN, Fables, éd. de Jean-Noâl PASCAL, Ferney-Voltaire, Centre international d'étude du XVIIIe siècle, 2005, 324 p.

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En 1995, Jean-Noâl Pascal faisait paraître une remarquable édition des Fables de Florian (voir DHS no 28, p. 586-7). Le lectorat ne s'y est pas trompé : le volume des Presses Universitaires de Perpignan a été rapidement épuisé. Dix ans après, le même spécialiste récidive avec un élégant petit volume. Agréable dans sa présentation, accompagnée d'illustrations bien choisies, cette nouvelle édition retient certains des apports de la précédente, en particulier tout le travail autour des sources françaises et étrangères que le critique a poursuivi ? et poursuit encore ? sur les traces de Saillard. Elle inclut aussi des notes plus complètes pour offrir au lecteur profane des éclaircissements. Ceux-ci témoignent du public élargi qui est visé. L'introduction se signale par sa clarté. La bibliographie fournie est très complète, aussi bien en matière d'éditions anciennes des fables (de Florian et d'autres) que d'études modernes. Si l'on n'apprend plus « par c?ur dans toutes les écoles de France » (p. 46) des fables comme « La Carpe et les Carpillons », on peut espérer que cette réédition contribuera à redonner à l'auteur une place dans les cursus d'études universitaires.

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Catriona SETH

Georg FORSTER, Un Révolutionnaire allemand Georg Forster (1754-1794), édité et traduit par Marita GILLI, Paris, Éditions du CTHS (Format 55), 2005, 736 p.

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Cette édition en petit format de la traduction des ?uvres politiques de Forster a le mérite de rendre accessibles à un plus grand nombre de lecteurs des textes traduits pour la première fois en français. Il s'agit des écrits relatifs à la Révolution française et à la république de Mayence : les discours de Forster au club de Mayence et à la Convention nationale rhéno-germanique d'une part, et sa correspondance de 1792 à 1794, traduite du volume 10 de l'édition en cours des ?uvres Complètes (Akademie Verlag). Le Fragment publié sous le titre « Description de la révolution à Mayence » se présente comme une suite de lettres écrites dans un grand souci de vérité, de juillet à octobre 1793 à Arras, au jeune Anglais qui avait vécu chez lui de 1790 à 1792 pour apprendre l'allemand. Ces réflexions sur la révolution de Mayence, publiées pour la première fois en 1843, sont traduites ici par Marita Gilli et présentent un grand intérêt d'un point de vue comparatif. Forster a conscience du changement inoui opéré sur les Français à Valmy : « Le destin de la France tenait à cette bataille et c'est ce jour inoubliable que la nouvelle république fut à la fois fondée et sauvée » (p. 167). L'entrée des troupes françaises à Mayence offrait l'occasion favorable pour entraîner ses concitoyens du côté de la république. Il est très tôt partisan du rattachement à la France : le Rhin « doit être la frontière qui sépare de l'Allemagne les pays républicains », écrit-il en octobre 1792 (p. 335). Mais l'implantation soudaine des principes de la Révolution française en Allemagne n'était-elle pas prématurée ? « ses conditions physiques, morales et politiques lui ont réservé un perfectionnement et une maturité lents et progressifs ; elle doit tirer leçon des défauts et des souffrances de ses voisins et peut-être recevoir d'en haut une liberté progressive que d'autres doivent arracher d'en bas avec violence et d'un seul coup » (p. 183). Marita Gilli reproduit à la suite le petit traité sur l'art de gouverner, dernier écrit achevé de Forster, dans la traduction de Jean-Paul Barbe, qui en a donné récemment une édition bilingue. Ce texte publié après la mort de Forster est considéré comme son testament politique ; il y exprime, contre la politique des princes, l'idéal d'indépendance et de liberté morale favorable à la perfectibilité et au bonheur des hommes. Avec les Tableaux parisiens, sa correspondance est un témoignage de premier ordre sur Paris en 1793. Forster, venu avec A. Lux et A. Potocki présenter à l'Assemblée le v?u de la Convention rhéno-germanique de rattachement à la France, est retenu dans la capitale en raison du siège de Mayence. Il y prend conscience de la force irrésistible de la révolution et de la vigueur du républicanisme qui gagne tous les esprits. La façon dont l'opinion s'exprime et est en même temps façonnée par les événements révèle l'émergence d'une masse de forces « tantôt réceptives et tantôt communicatives » (p. 255). On suit dans sa correspondance la vie sociale au jour le jour, en marge de la politique, du petit groupe des étrangers favorables à la révolution. Le cours imprévisible des événements inspire à Forster des sentiments mitigés, entre le doute et l'espérance, mais il demeure jusqu'à sa mort, en janvier 1794, un partisan convaincu de la Révolution française, pour qui les dissensions civiles sont nécessaires à l'évolution de la société. Ce recueil d'écrits politiques, comme l'introduction de la traductrice, permet aux non-germanistes de se familiariser avec l'?uvre et la pensée d'un républicain qui fut « l'âme » de la révolution de Mayence, mieux connu en Europe pour le récit qui lui valut la célébrité dans les années 1770, son Voyage autour du monde avec Cook.

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Raymonde MONNIER

Ferdinando GALIANI, De la Monnaie. Della Moneta, édité et traduit sous la direction d'André TIRAN, traduction coordonnée par Anne MACHET, Paris, Economica, 2005, LXX + 700 p.

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Dans ce traité lu par Turgot, Charles Gide louait l'abbé Galiani d'avoir présenté « une très fine analyse psychologique de la valeur en lui donnant pour fondement l'utilité et la rareté ». Tout jeune, l'auteur soumet à examen les idées établies sur la monnaie, son origine et ses évolutions. Résolu à intégrer cette réalité humaine à la réflexion philosophique ? et donc à ouvrir un domaine scientifique nouveau ?, il découvre les processus à la fois complexes et comme naturels de sa constitution. Il explique le choix des métaux précieux et il invite à distinguer leur valeur comme monnaies de leur appréciation dans ce qui constitue leur principal usage : le luxe. Un de ses premiers soucis est l'altération de la valeur des monnaies, dont il nuance la portée : si elle est opportune, un nouvel équilibre des prix s'établit sans brutalité. En fonction des circonstances (considération fondamentale, à ses yeux, dans l'examen des faits humains), il relativise les effets de la sortie de la monnaie par le commerce, ou bien ceux de la hausse des prix, qui, si elle est progressive, est un indice de prospérité. Touchant à l'intérêt, il cherche une stratégie qui ne lui aliène point les scolastiques. Devant la faiblesse économique d'une Italie dispersée, il relie la prospérité de Naples à l'instauration d'un royaume autonome. Il ne se veut point érudit mais son érudition, ou sa curiosité, est étendue. De page en page, on suit un esprit tout en activité. L'édition, fondée sur la première (Naples, 1751), inclut les notes et quelques corrections de celle de 1780. Cette première traduction française complète, soignée, éclaire le texte en en rendant la syntaxe plus directe sans en moderniser artificiellement les termes ni les expressions. Un glossaire suit deux introductions : l'une situe l'auteur et son ?uvre, l'autre présente le travail de traduction et oriente vers l'étude de la sémantique et du style de Galiani.

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Michel DUBUIS

Immanuel KANT, Sueños de un visionario explicados mediante los ensueños de la metafasica. Edicioaan criaatica del texto alemán, introduccioaan, traduccioaan y notas de Cinta CANTERLA. Universidad de Cádiz, Servicio de Publicaciones, s.d., 176 p.

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Avec cette traduction en espagnol, C. Canterla nous offre une véritable édition critique des Träume eines Geistersehers erläutert durch Träume der Metaphysik [Rêves d'un visionnaire expliqués par des rêves métaphysiques] d'E. Kant, texte publié en 1766, qui occupe une place privilégiée au sein de l'évolution de la pensée du philosophe allemand, conduisant à la première Critique, la Critique de la raison pure (éditée en 1781). D'une part, en effet, Kant, dans cet opuscule, prend définitivement ses distances par rapport à la métaphysique dogmatique, à laquelle il restait lié malgré les efforts qu'il effectue dès les années 1762-1763 pour marquer ce qui sépare sa propre pensée métaphysique de la métaphysique de ses prédécesseurs, notamment de la métaphysique wolffienne. D'autre part, comme le remarque dans le « Prologue » l'éminent spécialiste de la philosophie kantienne que fut Rudolf Malter, Kant commence à développer dans les Rêves une conscience métaphysique qui n'est pas donnée dans un système rationnel, mais dans l'expression d'une croyance rationnelle. Les Rêves d'un visionnaire constitue une étape préalable, importante dans l'évolution de la pensée kantienne, nécessaire pour comprendre un certain nombre de problèmes et enjeux de la Critique de la raison pure (notamment pour saisir comment le dépassement de la métaphysique dogmatique s'applique à la doctrine rationnelle de l'âme, doctrine à laquelle appartient le problème du moi, l'un des problèmes clés de la Critique de la raison pure, où s'opère la fameuse « révolution copernicienne » et, avec elle, le dépassement du dogmatisme par le criticisme). C'est donc une contribution précieuse pour les études kantiennes que représente cette traduction (avec introduction et notes) de C. Canterla, offrant aux lecteurs hispanophones l'accès au texte de 1766, dans lequel Kant amorce la « révolution du mode de penser », fondamentale à la compréhension de l'esprit du criticisme.

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Sophie GRAPOTTE

Heinrich Cristoph KOCH, Musicalisches Lexikon, édition fac-similée de l'édition de Francfort-sur-le-Main de 1802, Kassel, Bärenreiter, 2001, 1802 p. (pagination ancienne)

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Le Musicalisches Lexikon de Heinrich Cristoph Koch fait partie des principaux dictionnaires dans l'histoire de la lexicographie musicale en Allemagne. Réédité par l'auteur sous une forme abrégée en 1807, traduit en danois en 1826 et réédité une nouvelle fois en 1865, le travail de Koch connaît un succès certain. Lors de sa publication en 1802, l'Allemagne attendait depuis longtemps un nouveau dictionnaire de musique pour remplacer la première encyclopédie musicale allemande, celle de Johann Gottfried Walther, publiée en 1732. Les soixante-dix ans qui séparent la parution des deux travaux englobent une période de changement radical où les styles d'écriture, les formes d'exécution, les moyens de diffusion et l'importance du public se voient transformés dans tous les pays de l'Europe. Le dictionnaire de Koch rend parfaitement compte de cette évolution, car on y trouve de nombreux articles, tel celui sur la « musique de chambre », qui témoignent du développement nouveau de la vie musicale à travers l'explication d'une notion musicale ayant changé de sens. Si l'encyclopédie de Walther est pour une grande partie consacrée aux biographies de musiciens, celles-ci sont entièrement exclues du dictionnaire de Koch. On y trouve, bien évidemment, des explications sur les questions techniques du système musical, des descriptions d'instruments de musique et de formes traditionnelles, mais y sont également réunis des articles consacrés aux nouvelles formes de composition alors en évolution, comme la symphonie, aux nouveaux instruments comme la clarinette, ou encore à l'expression ou à l'esthétique musicale, par exemple avec un long article consacré à l'exécution (« Ausführung »). Le dictionnaire fournit également des renseignements qui seront précieux aux musiciens désireux d'approcher les techniques instrumentales de l'époque. L'édition fac-similée, en caractères gothiques, comporte de très nombreux exemples musicaux.

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Martin WAHLBERG

Jean-Baptiste LABAT, Voyages en Italie. Extraits, Saint Pierre de Salerne, Gérard Monfort, 2005, 110 p.

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Ces extraits de l'édition de 1730 en 8 volumes des Voyages en Europe et en Italie s'adressent à un public non spécialisé. La présentation, due sans doute à l'éditeur, se trouve à la quatrième de couverture. Les seuls voyages datés sont de 1709, puis de 1711, puis de 1710, enfin de 1706. On a ajouté 23 notes concernant le vocabulaire.

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Françoise WEIL

Caroline LE MAO, Chronique du Bordelais au crépuscule du Grand Siècle : le Mémorial de Savignac, Société des Bibliophiles de Guyenne, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux (Coll. « Mémoires Vives »), 2004, 655 p.

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Le Mémorial Général de Labat de Savignac est un manuscrit de 3 000 pages rédigé à partir du 20 novembre 1708 par Joseph François Ignace Labat de Savignac Conseiller au Parlement de Bordeaux, alors âgé de 23 ans. Pendant douze ans, il poursuit chaque jour son entreprise, rassemblant des informations nombreuses et diverses : climat, vendanges, sessions du parlement, naissances, mariages, décès, petits faits de la vie quotidienne. Il raconte sa journée, évoque ses rencontres, retranscrit les nouvelles, vraies ou simples rumeurs, dont il a eu connaissance. Son rythme d'écriture est variable. D'abord abondant, le propos se fait peu à peu plus resserré avant de s'interrompre sans que l'on sache pourquoi le 4 juin 1720, 17 ans avant sa mort. Ce texte a été déjà partiellement publié en 1931 : les quatre premières années, pudiquement expurgées de certains détails. L'édition que nous donne l'auteur rend justice à ce texte fondamental. Elle est conduite avec rigueur. Le manuscrit est repris dans sa totalité. Le texte original est remis en forme. Quelques coupures ont été faites, mais sont soigneusement signalées avec la possibilité pour le chercheur qui le souhaite d'avoir recours au manuscrit. Des notes abondantes et précises éclairent certains aspects du texte. Une annexe reprend de façon systématique toutes les notations concernant le climat. Un index des noms facilite sa consultation. Dans une brève introduction l'auteur rassemble ce que l'on sait de Labat de Savignac et de sa trajectoire : un processus d'ascension sociale assez classique qui le conduit à intégrer le monde des élites bordelaises. C. Le Mao s'interroge aussi sur la nature même de ce texte et sur sa fonction. C'est un journal tenu quotidiennement plus qu'un mémoire rédigé a posteriori et une chronique du temps plus qu'un journal intime. C'est donc une source précieuse pour la connaissance de la société du début du XVIIIe siècle qui est mise à la disposition du chercheur, qui peut se prêter à des multiples lectures et qui participe d'un chantier qui connaît un profond renouvellement autour des écritures du for privé.

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Jean DUMA

Prince Charles-Joseph DE LIGNE, ?uvres romanesques, Tome II. Édition critique dirigée par Manuel COUVREUR, avec la collaboration de Roland MORTIER, Raymond TROUSSON, Valérie VAN CRUGTEN-ANDRÉ, Jeroom VERCRUYSSE, Paris, Honoré Champion (Coll. « L' Âge des Lumières »), 2005, 468 p.

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Contrairement au premier volume des ?uvres romanesques publié en 2000 (voir DHS No 35), qui était centré sur les Contes immoraux, celui-ci présente, dans un ordre à peu près chronologique de rédaction (de 1760 ? à 1814 ?), onze petits textes très disparates, tant par leurs sujets que par leur étendue ? de 3 pages (Le Lapin de La Fontaine) à 76 (Lettres de Fédor à Alphonsine). Plaisanteries de salon, petites nouvelles, comme Les Deux Amis, curieux plaidoyer pour l'amour homosexuel, parodies en formes de « suites » (celle d'Apprius, obscène, celle de Valérie, anti-mélodramatique), longue « Nouvelle » pour ne pas dire roman dans le cas des Lettres de Fédor à Alphonsine. La qualité est variable aussi, et l'on ressent parfois douloureusement, pour les textes repris sur manuscrit, le manque d'une révision staâlienne ! Chaque texte est longuement introduit et copieusement annoté ; des variantes sont groupées à la fin. Suivent de brefs « Corrigenda et addenda au Tome I », et un Index très complet des noms de personnes et de lieux pour les deux tomes de ces ?uvres romanesques. Ce beau travail scientifique, dont M. Couvreur porte l'essentiel, ne nous livre pas de grandes ?uvres, mais contribue au portrait de ce charmeur de prince de Ligne, et cela peut amplement le justifier.

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Martine DE ROUGEMONT

MARIVAUX, Arlequin poli par l'amour et La Surprise de l'amour, lecture accompagnée par Sylvie DERVAUX-BOURDON, Paris, Gallimard (Coll. « La Bibliothèque »), 2005, 294 p.

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Marivaux n'a jamais quitté les manuels scolaires mais il semble qu'il ait gagné le c?ur des jeunes lecteurs, des élèves de Catherine Henri jusqu'aux acteurs de L'Esquisse. Sylvie Dervaux, agrégée de lettres modernes, propose ici à l'attention des collégiens un accompagnement original de deux pièces du rénovateur de la comédie française au XVIIIe siècle. On connaît la stratégie de la collection « La Bibliothèque » (Gallimard) ; elle consiste à placer différents « arrêts » qui émaillent la lecture de réflexions dramaturgiques (exposition, crise...) et thématiques (l'amour) de qualité et d'explications qui font entrer l'élève dans le détail du texte. Un chapitre final (« Bilans ») propose un résumé et une comparaison entre les deux pièces ainsi qu'une étude du personnage commun, Arlequin, et du marivaudage. S. Dervaux réussit à rester simple et claire, tout en étant pertinente. C'est une invitation à accroître la place accordée au XVIIIe siècle dans l'enseignement secondaire. Les professeurs pourront choisir cette édition comme support de travail en classe ou comme accompagnement d'une lecture personnelle.

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Nicolas VEYSMAN

Jean-François MARMONTEL, Éléments de littérature, éd. présentée, établie et annotée par Sophie LE MENAHEZE, Paris, Éditions Desjonquères, 2005, 1292 p.

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Dernier des majores ou premier des minores, comme l'on voudra, Marmontel fut célèbre en son temps mais la postérité est accablante ; les 19e et 20e siècles ne lisent plus guère que ses réflexions poétiques et ses mémoires. Certes l'?uvre est connue des érudits, mais en dépit de récentes études animées par John Renwick et Jacques Wagner elle demeure singulièrement absente du catalogue des éditeurs et des rayonnages de bibliothèques. Une nouvelle édition des articles rédigés pour l'Encyclopédie, réunis en 1787 sous le titre Éléments de littérature, est donc la bienvenue : peut-être ressuscitera-t-elle le goût, sinon l'engouement, des lecteurs pour celui qui fut tout à la fois conteur, romancier, auteur dramatique, traducteur, académicien et journaliste. Les Éléments de littérature, somme de sa pensée esthétique, sont un outil de travail indispensable aux chercheurs ; aux lecteurs curieux, ils proposent une saisissante plongée dans les principes philosophiques et artistiques du siècle des Lumières, rendue aisée par une table méthodique qui rassemblent les 192 articles autour de notions classiques et modernes (le style, la poésie, l'épopée, la tragédie, la comédie, l'éloquence, l'histoire, la littérature...) et un volumineux index des noms propres. S. Le Ménahèze a choisi le texte de 1787 dont elle éclaire les nombreuses références à la culture antique et moderne par des notes précises et judicieuses. Une brève préface rappelle le parcours littéraire et l'inscription de l'écrivain dans son siècle. S. Le Ménahèze reprend l'idée chère à J. Wagner d'une quête marmontélienne de l'« apaisement » par la conciliation des contraires et l'applique à cette poétique des Lumières que sont les Éléments ; elle s'interroge utilement sur le sens à donner au titre, celui heureux d'une entreprise pédagogique mais aussi celui déceptif d'une impossible synthèse, sur le réseau complexe des renvois incompatible avec une hiérarchie des genres et sur le choix de la littérature au dépend du modèle ancien des belles-lettres. On se félicite d'avoir un si bel ouvrage entre les mains, en nourrissant l'espoir que les Éléments soient une invitation à lire les autres ouvrages du même auteur.

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Nicolas VEYSMAN

Mathieu MOLE, Souvenirs de jeunesse (1793-1803), Paris, Mercure de France (Coll. « Le Temps retrouvé »), 2005, 573 p.

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Dernier rejeton d'une lignée séculaire de magistrats prestigieux, le comte Mathieu Molé (1781-1855) fut préfet à 27 ans, ministre de la justice de Napoléon à 32, puis ministre de la marine et pair de France sous la Restauration, enfin Premier ministre du régime suivant. Girouette opportuniste ou grand serviteur de l'État indifférent aux avatars politiques ? La lecture de ces mémoires, qui ne sont nullement un plaidoyer pro domo, ferait pencher pour la seconde solution. Il s'y révèle une personnalité solitaire, portée à l'analyse, formée à la dure école de la tourmente révolutionnaire, où l'auteur vit son père périr sur l'échafaud. Né avant tout d'une « passion d'écrire », ce témoignage ne dépasse pas les années de formation. Il s'y révèle le passionnant portrait d'une génération qui dut s'adapter aux mutations d'un monde saisi de folie et qui accueillit comme une délivrance la promesse de stabilité qu'offrait Bonaparte, alors premier consul. Le jeune Molé a fréquenté un monde aristocratique en voie de reconstitution et connu tous ceux qui comptaient alors, aussi bien les anciennes gloires du clan philosophique que le gotha mondain, ce qui nous vaut, entre bien autres, parmi les personnalités connues, un portrait au vitriol des Suard ou du couple mythique formé par Saint-Lambert et Mme d'Houdetot. En ce domaine, on donnera une mention spéciale aux pages consacrées à son « ami » Chateaubriand, d'une suave férocité. Témoignage lucide sur les années de formation d'un homme politique qui a compté pendant un demi-siècle, tableau sans complaisance d'une élite sociale, témoignage sur des personnalités en vue, ce « journal raisonné de [sa] vie », remarquablement bien écrit, fait regretter que Molé ait arrêté son récit au moment où il allait entrer dans une vie politique qu'il ne devait plus quitter.

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Henri DURANTON

MONTESQUIEU, ?uvres complètes, t. 11 et 12 : Collectio juris, textes établis et annotés par Iris COX et Andrew LEWIS, coordination éditoriale Caroline VERDIER, Oxford ? Napoli, Voltaire Foundation ? Istituto Italiano per gli Studi Filosofici, 2005, 2 vol., LXIV, 1069 p.

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Convenait-il de publier au sein de la prestigieuse édition des ?uvres complètes de Montesquieu, qui voit progressivement le jour grâce à la Voltaire Foundation et à l'Istituto Italiano per gli Studi Filosofici, le contenu des six carnets manuscrits, jusqu'alors négligés, groupés sous le nom de Collectio juris ? Des notes, pour la plupart fort brèves et apparemment disparates, jetées sur le papier par un jeune apprenti juriste constituent-elles une « ?uvre » ? Les savants comités responsables de l'entreprise ont répondu par l'affirmative, et sans doute ont-ils eu raison, confiant à deux editors expérimentés la préparation des manuscrits et l'établissement d'un appareil critique ainsi que l'introduction. Certes, contrairement à ce qu'affirmait mensongèrement le catalogue de la vente des manuscrits de Montesquieu en 1939, les six cahiers, conservés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France, ne sont en aucune façon un « travail préparatoire à l'esprit des lois », mais ils éclairent les années de jeunesse du baron de la Brède, plus généralement la formation des magistrats du royaume et la culture juridique des élites. Celle-ci n'est guère assurée, au moment où Montesquieu la fréquentait, par la Faculté de droit de Bordeaux dont certains enseignants brillent par leur absence ou par leur incompétence. C'est peut-être pour cette raison, entre autres, que lorsque Charles-Louis devient en même temps (1708) licencié en droit et avocat au Parlement, il n'est guère séduit par le droit. Est-ce pour tenter d'en découvrir les charmes qu'il se rend à Paris chez l'avocat Gaudin où il séjourne de 1709 à 1713 ? C'est en tout cas pendant cette période qu'il noircit les centaines de feuillets de ses carnets. Quand, revenu à Bordeaux, il devient conseiller au Parlement, puis Président à Mortier, il semble, d'après divers témoignages, qu'il n'ait pas changé d'avis à l'égard du droit, du moins tel que celui-ci était enseigné et appliqué dans le royaume de France. Reste cependant la masse de la Collectio juris dont plus des neuf dixièmes portent sur le droit romain qui, malgré la création, en 1679, d'une chaire de droit français dans toutes les universités, demeure le fleuron de l'enseignement juridique. Tour à tour, des textes figurant dans le Digeste, dans le Code de Justinien et dans les Novelles (Authentiques) postérieures à ce dernier, sont l'objet de notes ou de remarques inspirées par des commentateurs et rédigées soit en latin soit en français. La dernière partie de la collectio (seconde moitié du sixième carnet), non la moindre par l'intérêt qu'elle présente, aborde des problèmes juridiques posés au temps de Montesquieu, qui vinrent devant le Parlement : neuf « procès entendus à Paris » ; puis un « Extrait de la Coutume de Bretagne de Perchambaut » (passage d'un ouvrage de René de la Bigotière, seigneur de Perchambault, commentant la coutume bretonne) ; des « Maximes du droit d'un pledoier de l'avocat gal » ; enfin quelques pages intitulées « pratique du droit » tirées en partie de son expérience de magistrat bordelais. En définitive, historiens du droit comme romanistes trouveront leur pâture dans les tomes 11 et 12 des ?uvres complètes et seront séduits par les qualités tant formelles que scientifiques de l'édition.

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Jean BART

Gianluca MORI, Alain MOTHU (éds), Philosophes sans Dieu. Textes athées clandestins du XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2005, 402 p.

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Ce titre provocateur cache, sans être une anthologie, l'édition de textes dissemblables. À l'exception du dernier, ils ont été déjà édités ou sont en préparation de publication. Trois d'entre eux qui occupent la moitié du volume ont été établis par Sergio Landucci (p. 63-185 et 218-264) et Alain Sandrier (p. 363-388). Les textes sont : Le Philosophe (1716-1720) de Du Marsais, éd. 2003 par G. Mori ; l'Origine des êtres et des espèces (1705-1710) de H. de Boulainvillier, éd. 1994 par G. Mori ; la Lettre de Thrasybule à Leucippe (1720-1725) de N. Fréret, éd. 1986 par S. Landucci ; Sur les preuves de l'existence de Dieu (1715-1720) de A.-R. Perrelle, éd. 1992 par G. Mori ; trois textes anonymes : Essai sur la recherche de la vérité (ante 1728), éd. 1984 par S. Landucci ; Réflexions sur l'existence de l'âme et sur l'existence de Dieu (ante 1734) dont G. Mori prépare une édition critique ; Jordanus Brunus Redivivus (anta 1771) dont A. Mothu prépare la publication avec une analyse plus développée ; et De la raison (ante 1770) de d'Holbach édité et présenté par A. Sandrier. Dans leur introduction G. Mori et A. Mothu posent l'athéisme comme une philosophie tout en affirmant que si l'athéisme est à distinguer d'« options philosophiques particulières », il existe un « athéisme philosophique ». Ils concluent que « la philosophie clandestine » est un « athéisme philosophique » et G. Mori tire de la phrase de Du Marsais « nul être suprême n'exige le culte des hommes » la conclusion suivante : « Que faut-il de plus pour être appelé athée ? » Rien, peut-être, mais il faut autre chose pour être philosophe. Et voilà bien de quoi traite Le Philosophe. C'est donc une approche différente d'un J.-Cl. Chevalier ou de F. Soublin qui, après avoir également noté cette phrase, présente le projet philosophique du grammairien sous l'unité de la vérité car, ainsi que le précisait d'Alembert dans l'éloge de cet « esprit créateur » dans la grammaire, ce qui relève de la philosophie c'est la méthode (p. jx), pas la croyance. La philosophie comme la science sont indépendantes de la religion. L'organisation clandestine pour la publication de textes interdits a été étudiée avec rigueur en 1938 par Ira O. Wade sur laquelle s'appuient Mori et Mothu, et on aurait aimé que nous soit expliqué comment ce fait de publier sans autorisation constitue une philosophie. En quoi l'existence de manuscrits philosophiques clandestins conduit-elle à l'existence d'une « philosophie » clandestine ? La réponse est la suivante : l'athéisme est un « thème-clé » pour construire une philosophie et les philosophes interdits de publication sont les « athées français ». Le point de vue de ce livre correspond à celui des jésuites de la Sorbonne qui refusaient la philosophie en tant que science indépendante fondée sur le processus logique de l'entendement. Chaumeix et Hayer dans La Religion vengée ou la réfutation des auteurs impies (1757-1763, 21 vol.) concluent que « l'esprit philosophique est l'athéisme » (vol. XII, p. 117). Dans une stratégie religieuse, cette affirmation perfide se comprend, mais ici, l'analyse des éditeurs se situe après un siècle de recherches épistémologiques sur la philosophie des Lumières et la dialectique diderotienne. Les grands commentateurs du 20e s. ont à juste titre distingué athéisme et laïcité. Toutefois ces textes sont en cours de publication et nous aurons très certainement dans les éditions annoncées des éclaircissements sur la position des éditeurs, car on ne peut déclarer des philosophes « sans Dieu » que du point de vue de la religion. Aussi, parler d'athéisme pour définir la philosophie des Lumières qui faisait l'objet de la censure n'est pas une position neuve, même en lui ajoutant ici l'adjectif de « philosophique » ou ailleurs de radical. Le point de vue reste celui de Dieu.

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Martine GROULT

Deborah PAYNE FISK (éd.), Four Restoration Libertine Plays, Oxford, Oxford University Press (Coll. « Oxford World's Classics ? Oxford English Drama »), 2005, LIV-414 p.

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Le 18e siècle anglais commence bien avant le nôtre : ces quatre pièces, créées entre 1675 et 1678, n'auraient évidemment pas été imaginables dans le siècle de Louis XIV auquel leurs dates nous renvoient. Libertinage des m?urs ou libertinage des idées ? Sans les confondre avec l'érotisme ou l'épicurisme, les deux sont identifiables dans le répertoire anglais de la Restoration ; D. Payne Fisk étudie avec précision dans les premières pages de son introduction le sens de ces attitudes et le rôle qu'on peut leur attribuer dans l'histoire. Elle étudie ensuite les quatre pièces, choisies à la fois pour leur proximité et pour des contrastes génériques et de réception. The Libertine de Thomas Shadwell, créé en 1675 et joué à travers le 18e siècle, est une version violente et sauvage de Don Juan. L'année suivante voit le succès d'une contre-épreuve, The Man of Mode ; or, Sir Fopling Flutter de Sir George Etherege ? trop poli pour être honnête. En 1677 on joue une vraie farce joyeuse, A Fond Husband ; or, the plotting sisters de Thomas Durfey. 1678 voit la chute brutale de Friendship in Fashion de Thomas Otway, une pièce apparemment trop grinçante même pour le public du temps. Ces textes sont très rares sauf celui d'Etherege, et présentés ici dans une version modernisée (orthographe, ponctuation) et complétée de didascalies commodes. L'ambition des éditeurs est qu'elles retrouvent un public non seulement scolaire mais théâtral.

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Martine DE ROUGEMONT

Charles PORÉE, le Père, De Theatro (1733), avec la traduction en regard du P. BRUMOY, Discours sur les spectacles, présenté et annoté par Édith FLAMARION, Toulouse, Société de littératures classiques (Coll. « Rééditions de textes du XVIIIe siècle »), 2000, LVI ? 89 p.

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Que la Compagnie ait trouvé bon qu'un de ses membres les plus éminents, le Père Brumoy, grand faiseur comme son confrère Porée de pièces de collège et connu d'un vaste public pour son Théâtre des Grecs (1730), traduise en langue vernaculaire un discours latin sur le théâtre témoigne de l'importance qu'elle accordait à la question : c'est en effet à propos de son attitude envers « la comédie », comme on disait alors, qu'elle est fréquemment l'objet des attaques de ses détracteurs et, dans ces circonstances, faire l'apologie du théâtre en montrant combien il peut être utile à la formation morale et civique des jeunes gens c'est aussi défendre l'Ordre contre ses détracteurs, tout particulièrement contre les Jansénistes des Nouvelles ecclésiastiques. Après avoir présenté rapidement le Père Porée, qui est plus célèbre que connu (il est cité, nous rappelle-t-on, jusque dans le Joseph Balsamo de Dumas père) et retracé, en s'appuyant sur tous les travaux qui comptent, avec un sens de la synthèse et de la clarté particulièrement remarquable, l'histoire des querelles religieuses sur le théâtre depuis l'origine de la Compagnie à travers le XVIIe siècle et le début du suivant, É. Flamarion donne une analyse méthodique du De Theatro, véritable modèle de plaidoyer rhétorique (voir le plan fourni p. XLIV-XLV), en montrant tout ce qu'il doit à ses prédécesseurs et comment il s'insère dans le débat contemporain. Elle le situe aussi, fort judicieusement, dans le cadre de « l'anthropologie optimiste des Jésuites ». Elle en caractérise encore brièvement l'écriture, en spécialiste éclairée du néo-latin et signale, dans la transposition en langue vernaculaire effectuée par Brumoy, les diverses inflexions provoquées par le diligent confrère de l'auteur, dont la moindre n'est assurément pas le choix d'un titre (Discours sur les spectacles) qui rappelle forcément la « virulente diatribe » de Tertullien contre le théâtre, source de la plupart des attaques religieuses successives contre le genre dramatique. L'ouvrage, malgré son volume réduit, est donc beaucoup plus que la simple édition d'un texte oublié : à travers le portrait d'un régent de collège exemplaire, il permet de faire le point sur la querelle des théâtres entre 1600 et 1735 et contribue à éclairer utilement la pratique pédagogique des Jésuites des Lumières, qui repose sur une anthropologie et une vision moderne de la place de l'homme dans la société.

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Jean-Noâl PASCAL

Alexandre POUCHKINE, La Fille du capitaine, Édition de Michel AUCOUTURIER, Paris, Gallimard (Coll. « Folio classique »), 2005, 258 p.

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Cette édition du roman historique de Pouchkine, dit « le premier des romans russes » par son éd., reprend la traduction de Brice Parrain dans l'éd. de la Pléiade. Le récit se situe en 1773-74 lors de la révolte de Pougatchov sous le règne de Catherine II. L'ouvrage paraît en 1836, peu avant la mort de Pouchkine, auteur par ailleurs de l'Histoire de Pougatchov (1833).

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Béatrice FINK

Abbé PRÉVOST, Mémoires pour servir à l'histoire de Malte ou Histoire de la jeunesse du commandeur de ***., présentation, notes, annexes, chronologie et bibliographie par René DEMORIS et Erik LEBORGNE. Paris, GF-Flammarion, 2005, 317 p.

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Des grands romanciers du 18e siècle, Prévost est sans doute celui dont les ?uvres sont les moins bien représentées dans des éditions adressées à un grand public (à l'exception bien sûr de Manon Lescault). Aussi faut-il se féliciter de voir paraître en GF ce roman de 1741, avec une excellente présentation d'E. Leborgne et R. Démoris. Ce dernier avait d'ailleurs déjà donné une édition de ce texte en 1996 dans la collection « Fleuron » chez Slatkine. La Jeunesse du commandeur (puisque tel est le titre abrégé qui figure en couverture du volume) se présente comme un roman d'aventures et de passion. Naufrages, corsaires, captivité, amitié héroïque et amour fou : tous les ingrédients sont rassemblés pour faire un roman bien romanesque. En même temps, le récit à la première personne semble constamment miné par une terrible fêlure : les actions sont souvent peu héroïques, la vraie vertu est absente, et l'amour qui se dit dans les termes du romanesque n'est en dernière instance que la soumission aux vains prestiges de la chair. Laquelle apparaît dans toute sa corruption sur le visage même de l'héroïne romanesque, défigurée par une soudaine maladie dans le dernier quart du roman : « Une peau difforme ; les yeux louches, une blancheur fade et dégoûtante. » Dans ce roman qui se présente d'abord comme un pur divertissement se cache une méditation étrangement pascalienne.

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Colas DUFLO

PRÉVOST, Manon Lescaut, lecture accompagnée par Alexandre DUQUAIRE, Paris, Gallimard (Coll. « La Bibliothèque »), 2005, 298 p.

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Pris entre la majesté du roman classique et le renouveau romantique, les romanciers du 18e siècle ont peine à s'imposer au collège et au lycée. Le plaisir de lire Manon Lescaut est pourtant véritable et l'accompagnement rédigé par Alexandre DUQUAIRE, professeur agrégé, est le bienvenu pour guider le lycéen curieux ou studieux. Des développements détaillés sont consacrés à la promotion du genre romanesque ? où se mêlent le souci réaliste du roman-mémoire et l'exigence morale à laquelle Prévost ne se conforme pas sans ambiguïté ?, à la dimension rhétorique du roman ? grâce à la laquelle l'auteur et le narrateur exercent un pouvoir sur l'esprit et le c?ur de leurs interlocuteurs ?, à la figure de son héroïne élevée au statut de mythe littéraire célébré par le 19e siècle notamment ? et enfin à la dimension tragique du parcours amoureux des deux personnages. Des « arrêts sur lecture » délivrent ces informations au cours de la découverte du roman, tandis que le chapitre « Bilans » propose une synthèse et dessine la postérité de l'?uvre. Une subtile alchimie entre exigence intellectuelle et lisibilité pédagogique devrait avoir raison de la timidité des enseignants, car tout est réuni dans ce roman pour séduire les élèves. Ne l'avez-vous pas été vous-même...

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Nicolas VEYSMAN

Jean-Jacques ROUSSEAU, Le Contrat social ou Principes du droit politique, traduction en grec de Vassiliki GRIGOROPOULOU et Albert STEINHAUER. Introduction, notes et postface de V. GRIGOROPOULOU, Athènes, éditions Polis, 2004, 332 p.

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La pensée rousseauiste bénéficie d'un intérêt particulier en Grèce ; la plupart de ses ouvrages sont disponibles en traduction grecque et l'actualité de Rousseau reste toujours sensible. En ce qui concerne la fortune du Contrat social, la première traduction en grec de Grégoire Zalykos, publiée à Paris, remonte à 1828. D'autres traductions suivront en 1892, 1911, 1924, 1950, 1954 avec des particularités dues aux bouleversements politiques du pays. L'introduction de cette nouvelle traduction du Contrat social, très fouillée, expose une analyse du contexte historique et de la genèse du texte en profitant des ouvrages récents sur Rousseau ; l'armature complexe de la cité démocratique, dans laquelle liberté, égalité et tolérance s'entremêlent, est minutieusement démontrée. La traductrice qui a publié en 2002 (Athènes, éditions Alexandreia) un ouvrage en grec sur Éducation et Politique chez Rousseau, complète son travail avec une postface, qui, sous le titre de « République et liberté », permet d'aborder les aspects du rousseauisme (la liberté et la genèse de la république, l'origine de l'inégalité, les répercussions de Hobbes sur Rousseau, la volonté générale et le bien commun, la souveraineté du peuple et la représentation, l'art du législateur, les rapports de la république, du citoyen et de la vertu). Un index des notions traduites, une chronologie, une bonne orientation bibliographique font de cette édition un instrument de travail précieux pour la connaissance de la pensée de Rousseau.

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Roxane ARGYROPOULOS

Françoise RUBELLIN (dir.), Théâtre de la Foire, anthologie de pièces inédites (1712-1736), Montpellier, Éditions Espaces 34, 2005, 415 p.

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Chez un éditeur qui a déjà largement ?uvré pour la redécouverte des répertoires oubliés du 18e siècle, paraît cet épais volume anthologique, dédié à la mémoire du regretté spécialiste canadien des théâtres rares David Trott, disparu prématurément, et fruit d'un travail collectif du Centre d'étude des Théâtres de la Foire, animé à l'Université de Nantes par Françoise Rubellin. Cet ensemble qui, contrairement à toutes les publications récentes sur le Théâtre de la Foire, empruntées au recueil imprimé de Lesage et d'Orneval, ne comprend que des pièces inédites, permet de mesurer la diversité des genres forains (prologues, pièces à tiroirs, parodies d'opéra ou de tragédie, marionnettes, opéras-comiques, pièces intégralement en vaudevilles) et de mieux cerner quelques auteurs trop négligés (Fuzelier, notamment, dont la stature est incontestable). Une introduction, rapide mais substantielle, de F. Rubellin, rappelle la richesse et la complexité du théâtre forain et les conditions de sa production et de ses représentations. Les textes édités ensuite, avec de brèves introductions toujours très denses et une annotation efficace, sont de Lesage seul (Arlequin et Mezzetin morts par amour), Lesage et d'Orneval (L'Ombre de la Foire, L'Oracle muet), Dominique (Arlequin fille malgré lui), Fuzelier (La Matrone d'Éphèse, Pierrot furieux ou Pierrot Roland), Desgranges (Le Fourbe sincère), Piron (Olivette juge des enfers, un canevas lacunaire), Pannard, Pontau et Parmentier (Alzirette), Carolet (Atys travesti) et un auteur non identifié (La Fille obéissante). Les parodies sont, probablement, les pièces les plus faciles d'accès et l'on est heureux de pouvoir disposer ainsi à la fois de l'Alzirette de Pannard et de ses collaborateurs et de La Fille obéissante, qui prennent pour cible l'Alzire de Voltaire, dont La Harpe considérait, non sans raisons, que c'était la meilleure tragédie. Un très pratique Index des airs et vaudevilles utilisés complète le volume. Il convient de saluer avec enthousiasme la réussite de cette entreprise éditoriale collective très soignée (tous les collaborateurs sont nommés), qui apporte un éclairage complémentaire utile sur le Théâtre de la Foire et à laquelle il ne manque guère, pour que notre bonheur soit complet, qu'un cahier d'illustrations.

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Jean-Noâl PASCAL

Louis-Claude DE SAINT-MARTIN, Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques, et religieuses sur la Révolution française, texte présenté et annoté par Nicole JACQUES-LEFEVRE, Grenoble, Jérôme Millon, 2005, 206 p.

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Heureuse initiative que cette édition pratique et abordable d'un texte très important du « Philosophe Inconnu », dont la maîtresse d'?uvre, comme on sait, est l'auteur d'un livre qui évoque l'ensemble du parcours et de l'?uvre martinistes (compte rendu dans DHS, no 36, 2004). Une copieuse préface situé clairement les conditions de rédaction et les grands enjeux théoriques de cette inclassable Lettre, « lecture illuministe de la Révolution française » (p. 43) à la fois proche et éloignée du providentialisme maistrien, du spiritualisme bonaldien et de l'enthousiasme prophétique d'un Condorcet. Voilà une très utile introduction au style et à la pensée de Saint-Martin. On regrettera seulement que les contraintes de format n'aient pas permis de joindre le texte, tout contemporain, de la fameuse controverse avec Garat.

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Florence LOTTERIE

M. SAUGNIER, Relations de plusieurs voyages à la côte d'Afrique, à Maroc, au Sénégal, à Corée, à Galam, tirées des journaux de M. Saugnier, présentation et notes de François BESSIRE, Publications de l'université de Saint-Étienne, (Coll. « Lire le dix-huitième siècle »), 2005, 200 p.

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Attribuées à un même voyageur, M. Saugnier, les deux relations contenues dans ce volume sont le résultat de l'habile montage d'un éditeur, Benjamin de Laborde, qui les présenta pour la première fois au public en 1791. La minutieuse enquête de François Bessire, présentée en introduction, éclaire la genèse de ce produit éditorial qui présente bien deux récits authentiques mais attribués, là est la fiction, à un seul protagoniste. La première histoire relate, après une scène de naufrage sur une côte marocaine, près du cap Bojador, les mésaventures d'un jeune Français réduit en esclavage par les nomades du Sahara. Il passe de maître en maître et retrouve des compagnons qui ont survécu au naufrage, avant d'être racheté par des compatriotes et de regagner la France. Sa relation est l'occasion de faire connaître le Sahara et ses habitants, ainsi que ceux du Biledulgerid et de l'Empire du Maroc. Les remarques et digressions sur les m?urs des indigènes, leur économie, leur religion et leur organisation politique se ressentent de certaines influences caractéristiques des Lumières : celle de l'Esprit des lois et de l'Encyclopédie en particulier. Le périple du captif chrétien le conduit dans les villes de Goulimine, Mogador, Maroc, Rabat et Salé, et l'amène à rencontrer des membres des communautés juives, des missionnaires, des négociants, l'empereur de Maroc. Bien que romanesque à bien des égards, ce récit authentique déplace un peu les lieux communs du récit du chrétien enlevé et réduit en esclavage par les Maures. Sa triste condition est l'occasion pour le narrateur de décrire le dénuement et parfois l'humanité des populations qui l'ont asservi. La juxtaposition avec le deuxième récit renforce cet effet de déplacement : le même narrateur, au ton beaucoup plus désabusé, raconte comment, parti faire fortune au Sénégal par la traite, il participe à la remontée annuelle du fleuve pour se livrer à ce commerce et réussit seulement à échapper à la maladie, sans tirer bénéfice de tous ses efforts. Sa relation souligne les mille dangers et difficultés qui attendent celui qui veut se livrer à ce négoce. Comme dans le premier récit, le périple est l'occasion de décrire les populations et leurs m?urs mais aussi de faire de cette remontée du fleuve une aventure à rebondissements. Dans une troisième partie, la relation se transforme en un traité du commerce de Sénégal et de Galam. On y trouve nombre d'informations sur les objets nécessaires, la valeur des marchandises à échanger, les « coutumes » à acquitter aux autochtones, les frais à prévoir, des conseils pour traiter et soigner les nègres esclaves, une description géographique de la région. L'esclavage est d'abord une réalité économique et rien ne le met mieux en évidence que ces deux relations, astucieusement juxtaposées pour réunir le point de vue du captif et celui du négrier. Cet étonnant recueil place donc le lecteur devant l'unité de la servitude, celle des chrétiens enlevés par les Maures et celle des nègres victimes de la traite, pratique que les listes détaillées d'objets et de leur valeur, qui suivent le deuxième récit, expliquent sans doute mieux que certaines remarques convenues, marquées au coin de l'idéologie des Lumières.

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Carole DORNIER

Ling-Ling SHEU, Voltaire et Rousseau dans le théâtre de la Révolution française (1789-1799), préface de Roland MORTIER, éditions de l'Université de Bruxelles, (Coll. « Études sur le 18e siècle »), 2005, 232 p.

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Sous ce titre se cache l'édition de deux pièces dont Voltaire est le héros et d'une autre dont Rousseau est le protagoniste : La Veuve Calas à Paris ou le Triomphe de Voltaire, de Pujoulx (1791), Voltaire ou une Journée de Ferney, de Piis, Barré, Radet et Desfontaines (1799) et La Vallée de Montmorency ou Jean-Jacques Rousseau dans son ermitage, du même quatuor de faiseurs (1798). Les deux dernières, mêlées de vaudevilles, sont typologiquement très différentes de la première, une « pièce » selon la page de titre, qui a tout de l'anecdote dramatique sérieuse et édifiante. Le texte des trois pièces, très peu ? beaucoup trop peu : des éclaircissements dramaturgiques et factuels plus nombreux eussent été nécessaires ? annoté, est précédé d'une mince étude (70 p.), qui justifie le titre du volume. L'auteur y étudie, pour la période de référence, les représentations des ?uvres dramatiques de Voltaire (surtout, évidemment) et de Rousseau, le corpus des pièces mettant en scène les deux philosophes, l'influence de leurs ?uvres sur les dramaturges de l'époque. Procédant souvent par longues citations et juxtaposition de remarques microscopiques, elle éprouve une certaine difficulté à rendre compte synthétiquement de son sujet, qui exigerait des allers et retours entre les vues d'ensemble et les analyses mieux maîtrisés. Néanmoins, l'ouvrage, élégamment rédigé et présenté, constitue une première approche tout à fait pertinente et l'intérêt des pièces publiées, surtout celle de Pujoulx, est incontestable. Dommage que Mlle Ling-Ling Sheu, professeur à l'Université de Taïpeu, n'y ait pas joint celle de Joseph Aude (Le Journaliste des ombres ou Momus aux Champs-Élysées), jouée le 14 juillet 1790 au Théâtre de la Nation, sur laquelle R. Mortier attire l'attention dans sa préface : on y voit Voltaire et Rousseau, réconciliés, attribuer des points aux décrets de l'Assemblée nationale, selon qu'ils sont conformes ou non à l'esprit de leurs ?uvres !

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Jean-Noâl PASCAL

John TOLAND, Lettres à Séréna et autres textes, édition, introduction et notes par Tristan DAGRON, Paris, Honoré Champion (Coll. « Libre pensée et littérature clandestine »), 2004, 410 p. John TOLAND, Le Christianisme sans mystères, édition, introduction et notes par Tristan DAGRON, Paris, Honoré Champion (Coll. « Libre pensée et littérature clandestine »), 2005, 272 p.

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Publiées en 1704 les Lettres à Séréna constituent, on le sait, un grand « classique » de la philosophie matérialiste des Lumières sur la question de l'immortalité de l'âme. On peut dire sans exagérer que ce classique possède maintenant une édition de référence grâce à ce livre réalisé par T. Dagron. Si les 5 lettres n'occupent que cent pages, l'appareil critique qui les entoure permet d'avoir une compréhension judicieuse de l'influence considérable de ces lettres dans l'histoire de la philosophie. L'introduction de 60 pages détaille d'une part les deux séjours de Toland en Allemagne (1701-702) qui, fondés sur le témoignage de la correspondance du secrétaire de la maison de Hanovre, permet selon T. Dagron de mettre en évidence l'importance de Leibniz dans la genèse des Lettres à Séréna ? adressées à la reine Sophie Charlotte pour les 3 premières, à un gentilhomme hollandais pour la 4e lettre et à un ami illustre pour la 5e ? et détaille, d'autre part, l'existence pendant l'écriture des Lettres du Parallèle entre la raison originale ou la loi de la nature, le paganisme ou la corruption de la loi de la nature, la loi de Moïse ou le paganisme réformé, et le christianisme ou la loi de la nature rétablie. Ce texte capital, attribué à Leibniz, a été publié une première fois par G. Grua. T. Dagron démontre avec une minutie convaincante fondée sur l'examen du manuscrit des Archives Leibniz de la Niedersächsische Landesbibliothek et sur sa datation que ce texte est bien de Toland et est à situer par rapport à une première version de la Lettre III. Le Parallèle, dont on a dans l'annexe la publication intégrale, date de 1701 et pas de 1704. Il s'agit, selon l'hypothèse affirmée par T. Dagron, d'une traduction par Leibniz d'un original de Toland. Les deux philosophes discutent en fait de la raison médiatrice, née de la société, entre Dieu et l'homme. Religion naturelle, loi naturelle, raison et religion révélée constituent les points délicats de passage à partir desquels une analyse comparative de différents textes amène notre chercheur à placer le Parallèle sous le signe du panthéisme. Toutefois le Parallèle « interprète le lien religieux comme l'effet d'une providence immanente qui unit dans une unité substantielle l'ordre humain à l'ordre divin, là où Leibniz pense au contraire l'unité ou l'harmonie du tout comme idéelle, et non réelle » (p. 43-44). Cette divergence théologique entre les philosophes entraînera une divergence politique. Là où Toland voit un effet naturel, Leibniz ne lâche pas la présence de la justice divine qui a tout prévu. Puis la différence ne fera que s'amplifier, Leibniz affirmant la conformité de la religion révélée et de la raison, pendant que Toland dissocie l'acte de la pensée de l'immortalité de l'âme. On comprend alors son accord avec une phénoménologie lockienne. Ensuite T. Dagron aborde le spinozisme ambigu de Toland avant de présenter en annexe un « Dossier des Lettres à Séréna ». Ce dossier informe sur l'édition choisie (manuscrit anonyme de Helsinki Cî I, 20). Cette traduction est, selon le chercheur, plus fidèle que celle fournie par d'Holbach en 1768. On le croit. Il informe aussi sur la genèse des Lettres par des documents inédits. Enfin à la suite des Lettres, une série de pièces complémentaires sur près de 170 pages termine l'ouvrage. Ces pièces sont : la Préface de l'édition anglaise des Lettres, le Parallèle, des Remarques de l'article « Dicéarque » du Dictionnaire de Bayle suivies de l'extrait d'une lettre de Leibniz à Bayle (oct. 1702), un Extrait de Pline, une lettre de Toland à la reine Sophie Charlotte (sept. 1702), des Remarques critiques sur le système de Leibniz (1716), les Lettres I et II à Séréna du manuscrit de la bibliothèque Hohendorf (Otrsterreichiche Nazional Bibliotek) et un texte déjà édité par T. Dagron en 2002 aux éditions Allia, à savoir le Clidophorus. Cet apparat critique signe le sérieux de cet ouvrage mais aussi la possibilité qui est offerte au lecteur de lire les Lettres à Séréna, par ailleurs largement annotées, dans une édition remarquable. Bibliographie et index terminent cet ouvrage indispensable à tout historien des idées du 18e siècle.

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Le Christianisme sans mystères constitue la première ?uvre publiée de Toland. La présente édition consiste dans la traduction du 18e siècle fondée sur l'édition de 1702. Paru d'abord anonymement en 1696, ce texte apparaît comme une défense du christianisme. Il s'agit d'un texte ambigu qui, comme de nombreux textes des philosophes du 18e siècle sur ce sujet, est anticlérical sans être antireligieux. Il appartient aux textes qui réclament la séparation entre les idées et leur application. La religion est rejointe par la politique ou plus exactement, elle est dévoilée. Pour T. Dagron on a affaire « à une apologétique qui se propose de défendre la religion non contre les « athées » et les « libertins », mais plutôt contre le « zèle » et la « bigoterie » du clergé » qui défigurent la religion chrétienne. On a aussi affaire ? et c'est là son point de vue ? à un anticléricalisme politique fixé dans l'époque. Toland a pour but d'appuyer l'Église d'Angleterre contre le danger jacobite et, au-delà « il s'inscrit dans un programme politique plus large visant à proposer une interprétation républicaine de la monarchie issue de la Glorieuse Révolution. Cet aspect, insiste T. Dagron, au c?ur de l'activité éditoriale de Toland de 1698 à 1700, est déjà latent dans le Christianisme ». La radicalisation de la position de Toland fait, selon l'interprétation de T. Dagron, préfigurer le « néo-spinozisme » des Lettres à Séréna. Il ne faut jamais perdre de vue dans les rapprochements entre Spinoza et la philosophie matérialiste du 18e siècle que la base de cette dernière était la dialectique, ce qui n'est pas sans poser problème, me semble-t-il, dans cette mise en rapport tant à la mode de nos jours. Une longue introduction de 100 pages décrit J. Toland à l'époque du Christianisme, l'inspiration lockienne de Toland, l'arrière-plan arminien, le lockisme radicalisé du Christianisme. Elle est suivie d'indications sur la traduction de ce texte puis des principes de cette édition qui comme les Lettres à Séréna, est fortement annotée et constitue un rassemblement précis et extrêmement précieux de tout ce qui existe sur ce texte et sur Toland. Toutes ces ?uvres critiques dont le Christianisme signe l'ouverture, attaquent le pouvoir cléricale dans le but de défendre la tolérance et de poser « les principes d'une défense politique, religieuse et philosophique de l'hétérodoxie ». L'analyse précise et la vaste érudition sont ici encore saisissantes. Une imposante bibliographie et des index de lieux et de noms terminent cet ouvrage. Voilà deux livres brillants qui permettent une avancée considérable dans les recherches sur Toland.

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Martine GROULT

John TOLAND, Dissertations diverses, édition, introduction et notes par Lia MANNARINO, Paris, Honoré Champion, 2005, 192 p.

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Ce volume est la première publication intégrale d'un recueil manuscrit de la bibliothèque du baron de Hohendorf, actuellement à l'Otrsterreichische Nationalbibliothek de Vienne, qui réunit, sous le titre commun de Dissertations diverses de M. Tolandus, plusieurs manuscrits français de la même main, celle de John Toland lui-même, tous datés de 1710. Cette collection comprend successivement le Christianisme judaïque et mahométan ou Relation de l'ancien Évangile de Barnabas et de l'Évangile moderne des Mahométans, les Lettres à Serena, le Projet d'une dissertation sur la colonne de nuée et de feu des israélites, l'Amyntor Canonicus, ou Éclaircissement sur le Canon du Nouveau Testament et Deux problèmes historiques, théologiques et politiques. C'est un précieux témoignage d'une première « publication » manuscrite de ces textes radicaux, bien avant leur impression en Angleterre. L'intérêt de ces manuscrits vient aussi qu'ils diffèrent de la version imprimée : ils sont souvent à la fois plus explicites et plus concis. Les notes de l'édition signalent les principales variations du manuscrit aux versions imprimées ; elles apportent en outre quantité d'informations et de références utiles. L'introduction est un véritable essai sur la pensée du déiste anglais. Bref ce volume irréprochable, avec bibliographie et index, est une contribution importante à la connaissance des manuscrits philosophiques clandestins et de leur circulation en Europe.

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François BESSIRE

Michel TOURNIER, Vendredi ou la vie sauvage, dossier de Nicolas VEYSMAN, lecture d'image par Isabelle VARLOTEAUX, Paris, Gallimard (Coll. « Folioplus classiques »), 2005, 192 p.

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Cette nouvelle collection « Folioplus classiques » propose le texte intégral d'une ?uvre « classique » enrichi par un écho pictural de l'?uvre ? ici avec un tableau de Martin J. Heade ? et par un dossier destiné à placer le texte en perspective : vie littéraire, l'écrivain à sa table de travail, groupement de textes thématique et stylistique, chronologie et fiches de lecture. Instruments de travail, ces accompagnements apportent aussi un nouvel éclairage à l'ouvrage. Faite pour les scolaires, cette édition par N. Veysman n'en pas pas moins érudite. L'explication de la revisitation du grand texte Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe (1660-1731) par M. Tournier qui situe l'action en 1759 et réalise une inversion de sens puisqu'il fait de Robinson un élève de la vie sauvage au lieu d'un instructeur de la nature et du sauvage, est clairement exposée. Tous ces éléments rendent l'illustre ?uvre de Defoe très actuelle. Voilà une collection destinée aux écoles très originale et intéressante pour tous, à suivre...

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Martine GROULT

Simon TYSSOT DE PATOT, Voyages et aventures de Jacques Massé, Paris, Éditions Amsterdam (Coll. « Bibliothèque des Lumières radicales »), 2005, 316 p.

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La littérature clandestine qui se diffuse aux Pays-Bas autour des années 1650, souvent en français, comprend surtout des ouvrages philosophiques audacieux de critique biblique et politique, qui bravent l'orthodoxie des différentes confessions religieuses officielles. On est étonné d'y trouver aussi des récits de voyage de fiction, d'inspiration plus ou moins « cartésienne » ou « spinoziste ». Jonathan I. Israâl, dans son important ouvrage sur Les Lumières radicales (voir DHS 36, 2004, p. 642) voit dans cette complicité du genre romanesque et de la philosophie radicale récente « un phénomène entièrement nouveau, caractéristique de l'ère qui s'ouvrait » (p. 657). On connaît les Voyages de La Hontan et l'Histoire des Ajaoiens (dont l'attribution à Fontenelle est discutée) : le texte anonyme Voyages et aventures de Jacques Massé (1714/1717) ? ici réédité sans introduction de l'éditeur ? ?uvre de l'exilé huguenot Simon Tyssot de Patot (1755-1738), utilise le même schéma « utopique » : des voyageurs découvrent dans une île lointaine, une société qui suit les principes d'une sorte de matérialisme : ignorant le Christ, les miracles, l'immortalité de l'âme ? et jouissant d'une entière liberté sexuelle ? ses membres mènent une vie heureuse et pacifique, leurs rois ayant renoncé à l'imposture d'utiliser la religion à des fins politiques et respectant le pacte social.

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Anne DENEYS-TUNNEY

Dominique VIVANT DENON, Les Monuments de la Haute Égypte et Général Comte Augustin-Daniel BELLIARD, Journal, textes réunis et présentés par Bernard BAILLY, Chalon sur Saône, Université pour tous de Bourgogne, 2003, 202 p., + 60 ill.

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Chalon sur Saône, ville natale de Vivant Denon est le siège d'un Comité National Vivant Denon dont le secrétaire général, Bernard Bailly, est un animateur doublé d'un chercheur averti. Auteur d'une biographie intitulée Dominique Vivant Denon de la Bourgogne au musée Napoléon, il a découvert deux manuscrits fort intéressants dans les archives historiques de l'armée de terre. L'un est un inédit de Vivant Denon intitulé Notes sur les monuments de la Haute Égypte, l'autre a pour titre Journal de l'Expédition depuis le 12 Thermidor VI jusqu'au 21 Messidor An VIII et il a été écrit par le général Belliard qui commandait la brigade à laquelle Vivant Denon était attaché. Ces deux textes d'environ 50 pages éclairent chacun à leur manière, modeste mais utile, la genèse des célèbres Voyages dans la Basse et la Haute Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte (1802). Le manuscrit du général Belliard offre des précisions sur la chronologie de l'expédition ; ses croquis, ses relevés, ses notes sur les temples et des statues témoignent d'une réelle curiosité pour les découvertes qu'il faisait tout en combattant les mamelouks. Les Notes de Vivant Denon sont d'une tout autre importance. Prises sur le vif, elles constituent un canevas riches de données chiffrées et de réactions spontanées que les Voyages n'ont pas toujours retenues. Les dix-huitiémistes et les égyptologues seront reconnaissants à B. Bailly de leur avoir procuré ces deux textes et d'y avoir joint un Discours (6 pages en forme de bilan) destiné à être lu à l'Institut du Caire et publié dans La Décade égyptienne (An VIII). L'ensemble mérite toute leur attention.

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Michel BARIDON

VOLTAIRE, ?uvres complètes, Volumes 71 A et 71 B : Voltaire éditeur, ?uvres de 1769-1770, I et II, Oxford, Voltaire Foundation, 2005, 335 et 480 p. + ill.

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Ces deux nouveaux volumes des ?uvres complètes sont singuliers : aucun des textes, publiés en 1769 et 1770, n'est de Voltaire. Il en est l'éditeur, au sens technique du terme, choisissant et établissant le texte, le préfaçant et l'annotant. Les deux volumes témoignent de la diversité de ses intérêts et de ses pratiques. Ils contiennent l'édition de deux documents sur l'histoire du siècle de Louis XIV, Les Souvenirs de Mme de Caylus et le Journal de la cour de Louis XIV depuis 1684 jusqu'à 1715 ; d'un ouvrage condamné pour impiété au XVIe siècle, le Cymbalum mundi de Bonaventure des Périers ; de la Sophonisbe de Mairet, « première pièce régulière qu'on ait vue en France » ; et du Contre les Galiléens de l'empereur Julien. Chaque texte est l'objet d'un traitement différent, fonction à la fois de sa nature et du but poursuivi. La Sophonisbe de Mairet est « réparée à neuf », c'est-à-dire intégralement réécrite ; des 48 volumes in-folio des Mémoires du marquis de Dangeau, Voltaire tire un petit in-8o, accompagnés de notes très ironiques envers son « écrivain d'anecdotes ». La publication de l'ouvrage de Mme de Caylus, conservé dans son intégralité et relativement épargné dans les notes, sert à dénoncer « les prétendus mémoires de Mme de Maintenon » réunis par La Beaumelle. Le dispositif compliqué qui entoure la réédition, additionnée d'un abondant et composite péritexte, de la Défense du paganisme par l'empereur Julien du marquis d'Argens donne au texte un sens et une efficacité polémique nouveaux. Le plus singulier est sans doute l'édition de Des Périers : si le texte d'origine est complet, ce n'est pas lui qui importe ; l'appareil critique voltairien vise à en minimiser l'intérêt et la portée et à le réduire à un exemple de l'absurdité de la censure. On comprend l'importance et la nouveauté de ces deux volumes : l'activité de Voltaire éditeur était jusque-là mal connue, notamment faute d'édition. Publier ces textes complexes ne va en effet pas de soi : chaque cas pose des problèmes différents, résolus ici de façon exemplaire.

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François BESSIRE

Doris et Peter WALSER-WILHELM (éds.), À la Charnière du temps. Charles-Victor de Bonstetten ? Mme de Staâl, Mme de Staâl ? Friederike Brun. Deux dialogues épistolaires 1811-1813, td. Antje KOLDE, Genève, Slatkine Erudition, 2005, 175 p.

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Ces deux échanges de lettres, que l'on peut trouver dans le vol. XI des Bonstettiana, donnent en l'espace de quelques mois un bon quart des lettres entre ces correspondants, d'où l'intérêt de les avoir ainsi extraites. Entre le 30 décembre 1811 et le 27 avril 1812, Bonstetten écrit surtout de Provence, dont il envoie des descriptions originales et très sensibles ; Madame de Staâl est dans la prison de Coppet et Genève. Entre le 7 octobre 1812 et le 13 mai 1813, Madame de Staâl écrit de Stockholm à Friederike Brun qui est à Copenhague. Entre femmes, on oscille entre des idées de mariage pour les filles, des arguments véhéments sur les politiques suédoise et danoise (alors très opposées), et d'affectueux échanges d'écrivains. Vingt et une et vingt-deux lettres, quelques documents, une exemplaire « Liste des protagonistes », constituent ce volume inattendu mais réussi. On regrettera seulement le parti-pris de ne pas moderniser la ponctuation, qui rend la lecture parfois pénible.

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Martine DE ROUGEMONT

Gérard WALTER (éd.), Actes du Tribunal révolutionnaire, Paris, Mercure de France, (Coll. « Le Temps retrouvé »), 2005, 637 p.

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Cette édition reprend en collection de poche les documents sur le Tribunal révolutionnaire publiés par l'auteur en 1968. La publication, bien connue des historiens de la Révolution, restitue le déroulement et les comptes rendus d'audience des grands procès politiques, ceux de Marie Antoinette, de Charlotte Corday, de Madame Roland, de Barnave, de Bailly et des Girondins, enfin le procès de Danton et des Hébertistes. Le plan suivi pour chacun d'eux éclaire les préliminaires ? rapports ou « montage » du procès ?, reproduit les audiences et le jugement, enfin l'exécution vue par des journalistes ou chansonniers contemporains, et donne quelques grands commentaires d'historiens. Préliminaires, comptes rendus d'audience et suites du verdict varient en fonction des accusés et des circonstances. Moins de trente pages intéressent le procès de Madame Roland, mais cent quarante concernent les préliminaires, les sept jours d'audience et les suites de celui des Girondins. Pour le procès de Marie-Antoinette, cent vingt-six pages reproduisent les rapports, les dépositions, les interrogatoires de l'accusée et de ses proches, l'audition des témoins et les réactions qui suivent le verdict. Concernant le procès des hébertistes, on remarque la diatribe foudroyante du vice-président Dumas qui met fin à l'audition des témoins au quatrième jour d'audience. Le jury étant suffisamment instruit se retire pour délibérer. « L'accusateur public conclut à la peine de mort. Mazuel et la femme Quétineau veulent parler ; Ducroquet dit qu'il était innocent ; Clootz en appelle au genre humain, et dit qu'il boira la ciguâ avec volupté. Les juges opinent ; le Président prononce ; les accusés veulent parler, leur voix est étouffée par les cris « Vive la République ». Les gendarmes les emmènent, et ils sont presque obligés de porter le Père Duchesne. Il est une heure de l'après-midi ». La sécheresse froide du compte rendu restitue le quotidien d'une époque, dans ses peurs, ses faiblesses et sa grandeur tragique. On a là la Révolution en direct, à travers les documents officiels et d'authentiques témoignages. Comme le remarque l'auteur dans l'introduction, le tribunal révolutionnaire est surtout connu par les travaux de ses détracteurs ; le nombre exorbitant des condamnations à mort (2585) fait oublier celui des acquittements (1306) pour 4021 jugements rendus d'avril 1793 au 9 thermidor (p. 33). L'esquisse d'un bilan et un index des noms complètent ce petit livre qui nous installe au c?ur des grandes audiences du Tribunal révolutionnaire, et vaut par les précieux documents qu'il reproduit.

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Raymonde MONNIER

Johann Gottfried WALTHER, Musicalisches Lexicon oder Musicalische Bibliothec, Neusatz des Textes und der Noten, Kassel, Bärenreiter, 2001, 601 p.

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On connaît le succès du dictionnaire de musique de Sébastien de Brossard, réédité de très nombreuses fois au cours du 18e siècle. On connaît aussi, bien évidemment, celui ? non moins diffusé ? de Rousseau. Or, à cette époque, la France est loin d'être le seul pays où le goût pour la forme encyclopédique s'élargit au domaine musical. En Allemagne, plusieurs dictionnaires de musique sont alors publiés ; le plus célèbre d'entre eux est ce fameux ouvrage de J.G. Wahlter, paru en 1732, aujourd'hui réédité chez Bärenreiter. Contrairement aux dictionnaires de musique qui le précèdent, dont par exemple le Syntagma musicum de Practorius (1618) ou le dictionnaire de Brossard (1703), les entrées du Musicalisches Lexicon de Walther comprennent, outre la terminologie et les notions de théorie habituelles, de très nombreuses biographies de musiciens et de compositeurs. Il s'agit donc d'un outil indispensable aux musicologues qui travaillent sur le 18e siècle allemand ? cousin de Bach, Walther travailla avec lui à Weimar ? et le Musicalisches Lexicon peut, de manière plus générale, s'avérer un document utile pour tous ceux qui s'intéressent à l'aspect musical dans la culture du 18e siècle, car, loin de se limiter à l'Allemagne, l'encyclopédie embrasse l'ensemble de la vie musicale de son temps. Faut-il rappeler que le vocabulaire musical épouse le mouvement de la culture cosmopolite de la musique ? L'encyclopédie de Walther nous fournit un témoignage révélateur sur ce que furent les goûts et les savoirs musicaux de l'époque. Il faut ajouter que l'encyclopédie de Walther se consulte difficilement sans les divers écrits de Johann Mattheson, ce dont témoigne, par exemple, l'entrée « orchestra » ou Walther se contente de renvoyer au Musicalische Patriot de Mattheson pour les divers sens du mot ? l'article de Walther en lui-même ne comptant que six lignes. À remarquer enfin que la nouvelle édition chez Barenreiter offre un texte en caractères modernes où l'orthographe d'époque est néanmoins conservée. Les exemples musicaux ont tous été transposés pour faciliter une lecture en clé de sol ou en clé de fa.

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Martin WAHLBERG

Thomas WHATELY, L'Art de former les jardins modernes ou l'art des jardins anglais, trad. François DE PAULE DE LATAPIE, Gérard Montford, 2005, 270 p.

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Cette réimpression de l'édition de 1771 s'ouvre par un discours préliminaire du traducteur F. de Latapie qui fut le secrétaire du fils de Montesquieu, et se termine avec le plan de la Maison et des Jardins de Stowe en Buckinghamshire appartenant à Richard Grenville dont Whately était le secrétaire. Les jardins anglais expliqués par Whately (1728-1772) sont ordonnés selon les idées de Kent qui dès 1720 s'écarte de Le Nôtre et de toutes règles pour s'inspirer plus de ses voyages. Le traducteur expose longuement comment les jardins chinois ou les jardins romains chantés par Homère ont été source d'inspiration. Ici, le jardin devient un tableau et le jardinier un peintre. Whately aime les jardins qui utilisent les irrégularités de la nature et il revendique pour l'art des jardins une place dans les arts libéraux supérieure à celle de la peinture. Le terrain, les bois, les eaux, les rochers sont les premiers éléments à bien connaître (de la différence entre un lac et une rivière, de celle des rochers qui cachent des cascades ou le merveilleux etc) et, au fil de la lecture se dessine la manière dont le jardinier ordonne l'irrégularité. Voilà, avec très peu de fautes, une agréable réédition d'un texte où le romantisme se laisse largement pressentir...

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Martine GROULT

Mary WOLLSTONECRAFT GODWIN, Maria ou le Malheur d'être femme, ouvrage posthum et imité de l'anglais par B. DUCOS, présentation et notes d'Isabelle BOUR, Publications de l'Université de Saint-Étienne, (Coll. « Lire le Dix-huitième siècle »), 2005, 132 p.

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L'édition, dans la collection dirigée par Henri Duranton, de ce roman posthume de Mary Wollstonecraft vient à point combler le retard des travaux, traductions et rééditions consacrés en France à celle qui est à juste titre considérée depuis longtemps ailleurs comme une authentique féministe. Non au sens où l'entendaient les suffragettes : dénoncer l'exclusion des femmes du droit de cité relève d'un regard anachronique sur la Révolution française en remplaçant un préjugé par un autre. C'est occulter l'émancipation civile des femmes et la portée du bouleversement révolutionnaire qui reconnaît l'égale dignité individuelle des deux sexes : en septembre 1792, les lois sur l'état civil et sur le divorce instaurent entre les époux, notamment avec le divorce par consentement mutuel, une parité de responsabilité morale et civile. Que ces droits nouvellement reconnus dussent rester civils, cela paraissait plus rassurant pour la paix des ménages, plus approprié à la personnalité juridique des femmes : « au moment où elles renoncent à tout droit politique, dit Talleyrand, elles acquièrent la certitude de voir leurs droits civils s'affermir et même s'accroître ». Maria est un roman politique : le titre anglais The Wrongs of Woman dit assez le lien thématique fort qui l'unit à l'essai publié en 1792, Vindication of the Rights of Woman. Le scénario campe les personnages du drame : un mari faisant enfermer sa femme chez les fous parce qu'elle lui résiste, chacun est dans son rôle, l'oppresseur et l'opprimée, figure de la condition de la femme, tyrannisée et méprisée par la société. Godwin, en publiant ce roman inachevé peu après la mort de Mary, prend le parti de la révoltée. Pour celle qui refuse de jouer le jeu, la punition sociale, c'est la prison ou l'asile, le plus souvent la misère. Chaque récit de vie peint le malheur sous ses différents aspects, à commencer par le mal réel de la pauvreté qui ne laisse à l'individu, incapable de sortir du cercle étroit des premiers besoins, aucune occasion de perfectionner ses facultés. Le mariage est un joug insupportable : « une femme est la propriété de son mari ». La véhémence du roman dit le refus de la soumission, le mépris des conventions sociales qui tiennent les femmes dans l'esclavage. Le rêve d'un ailleurs évanoui, reste la révolte pour échapper au cauchemar et « briser ses fers ». Maria est aussi une ?uvre romanesque, placée sous le signe de la sensibilité, « cette sensibilité qui fait trouver le bonheur dans la certitude de l'existence ». L'Héloïse de Rousseau introduit l'héroïne « dans un monde nouveau, le seul qui fût digne d'être habité » (p. 35). Le courage de Maria est à la mesure de son indignation contre l'injustice ; le choix de la liberté au péril de sa vie, la liberté d'aimer au mépris des préjugés, avec la complicité d'une geôlière sensible à la compassion. L'épisode du divorce montre qu'après la Révolution, la question de la liberté civile et morale ne se pose pas en termes identiques en France et en Angleterre. L'épilogue de la rupture débouche sur le drame, avec le suicide ou la folie. Maria est l'histoire d'une idylle en prison et celui d'un choix assumé, où le récit principal fait place à des narrations à la première personne. Le récit autobiographique que Maria lègue à sa fille est un réquisitoire contre les faux systèmes du mariage : « une femme cesse d'être vraiment vertueuse, quand elle agit contre son c?ur [...] nous ne pouvons, sans nous avilir, sans descendre à une sorte de dépravation, chercher à plaire à un mari ou à un amant qu'autant qu'il nous plaît lui-même » (p. 93). Peut-on se condamner, par respect des préjugés, à fermer son c?ur aux plus douces émotions ? L'audace de l'héroïne est celle de Mary Wollstonecraft dont la vie même, sans souci des convenances ? la présentation d'Isabelle Bour le rappelle ? est un manifeste d'indépendance et l'emblème du combat pour la libération de la femme.

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Raymonde MONNIER

HISTOIRE

Serge ABERDAM, Démographes et démocrates. L'?uvre du comité de division de la Convention nationale. Étude d'histoire révolutionnaire. Paris, Société des études robespierristes, 2004, 391 p.

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L'auteur, dans le cadre d'une recherche sur la place du vote et de l'élection dans la Révolution française, a été conduit à se pencher sur le Comité de division auprès de la Convention. Ce comité, composé à l'origine de personnalités de second plan, est élargi et renforcé en juillet 1793. Il est chargé de créer des circonscriptions électorales pour former le futur Corps législatif. Il s'agit en somme de faire fonctionner la Constitution démocratique adoptée en 1793. Si le travail du comité est sans aboutissement immédiat et ne débouche pas sur de nouvelles pratiques électorales, par contre il se livre à un important travail de dénombrement et conduit à une sensible amélioration de nos connaissances démographiques. L'auteur s'attache à retracer avec rigueur le rythme et les modalités de cette enquête. Il retrace les premières tentatives de ce type sous la Constituante. Il analyse l'enquête elle-même : son but, la composition du comité et sa place dans le débat politique du temps, la façon dont elle a été réalisée et comment les préoccupations politiques et démographiques y sont étroitement associées. Il prolonge le travail au-delà du tournant fondamental de l'an III. Il montre bien que si l'enquête est un moment dans un processus d'élargissement du droit de vote, elle produit surtout des connaissances sur la population française et démontre la supériorité des dénombrements sur les calculs qui va peser sur l'élaboration du recensement de 1806. Un important travail cartographique dégage les grands traits d'une géographie du droit de vote avec l'existence de zones privilégiées où le droit de vote est relativement important (Champagne, pôle alpin provençal, grand Sud-Ouest). Un certain nombre de circulaires sont reprises en annexe et un index facilite la consultation de l'ensemble. Ce travail riche et dense montre bien, pour reprendre les propos de l'auteur qu'« un processus extraordinairement créateur fonctionne simultanément entre 1793 et 1795 sur les deux plans si différents que nous baptisons, d'un côté, connaissance démographique et, de l'autre, construction d'un espace démocratique ».

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Jean DUMA

Paul AUBERT, Gérard CHASTAGNARET, Olivier RAVEUX (dir.), Construire des mondes. Élites et espaces en Méditerranée, Aix-en-Provence, Presses de l'Université de Provence, 2005, 328 p.

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Les 19e et 20e siècles occupent une place majeure dans ces actes d'un colloque de 2001. Le 18e s. est présent comme base de départ ou comme relais. En Espagne, il est à l'origine de la centralisation politique et de l'institution des provinces (Paul Aubert). À Livourne, l'acquisition de villégiatures et une réforme municipale donnent aux notables du négoce un poids qui influera sur le Risorgimento (Samuel Fettah). En Corse et en Sardaigne, l'insuffisance des élites locales, comme celle des moyens alloués par l'État (Gênes, puis, en Corse, la France) conduisent à un bilan modeste des efforts de colonisation de nouvelles terres entrepris au 18e siècle et poursuivis au 19e s. (Francis Pomponi). Marseille est un centre économique où les industriels de la soude ont eu un rôle actif ; jusqu'en 1808, la production est fondée sur les échanges avec l'Espagne ? soude végétale ? (Xavier Daumalin). Dans un cycle de prospérité, le 18e s. est présenté comme un « âge des négociants », groupe social en développement dont une petite élite fait du port une plaque tournante pour la cochenille mexicaine entre Cadix, la Méditerranée et l'Orient (Bassorah). Enfin, la correspondance intervient en « instrument fondamental pour gérer l'espace » et est un moyen de contrôler et de délimiter les incertitudes et les risques (Gilbert Buti).

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Michel DUBUIS

Gabriel AUDISIO (dir.), Prendre une ville au XVIe siècle. Histoire, Arts, Lettres, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence (Coll. « Le temps de l'histoire »), 2004, 262 p.

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Il peut sembler surprenant de consacrer une note de lecture à un ouvrage « Prendre une ville au 16e siècle » qui semble très éloigné des préoccupations des « dix-huitiémistes ». Le paradoxe n'est qu'apparent car nous avons affaire à un travail collectif et interdisciplinaire qui intéressera tout chercheur soucieux de bousculer les cloisonnements disciplinaires et temporels traditionnels dans lesquels on veut trop souvent l'enfermer. L'ouvrage, fruit d'un travail collectif engagé depuis plusieurs années au sein de l'université de Provence, réunit quatorze contributions d'historiens, d'historiens de l'art, de littéraires spécialistes de la France, de l'Italie et de l'Espagne. Il jette des regards croisés sur un fait, qui, derrière la banalité de son affirmation, occupe une position centrale dans la première modernité : prendre une ville. La réalité du phénomène est saisie dans ses atrocités comme dans ses moments de gloire à travers toute une série d'exemples concrets finement analysés (Toulouse, Marseille, Dijon, Mantoue, Prato, etc.). L'ouvrage s'intéresse aussi à la façon dont cette réalité est représentée, souvent recomposée, et sert à l'élaboration de mythes fondateurs pour les communautés urbaines comme pour les États. Au total il s'agit d'un ouvrage riche et dense, centré sur l'Italie et la France méridionale, qui cerne de nombreux traits spécifiques à la ville du 16e siècle mais qui ouvre aussi la voie à de nombreuses réflexions méthodologiques et comparatistes.

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Jean DUMA

Françoise AURICOSTE, Marchands et négociants quercynois aux XVIIe et XIXe siècles, Nîmes, C. Lacour, éditeur, 2005, 335 p. Françoise AURICOSTE, Histoire des femmes quercynoises. Fin du XVe siècle ? début du XIXe siècle, Nîmes, C. Lacour, éditeur, 2005, 279 p.

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Ces deux ouvrages d'histoire locale reposent sur un considérable dépouillement de minutes notariales aux Archives départementales du Lot et sur l'utilisation de livres de raison, tels le journal du laboureur Michel Celarié du village de Bégoux, tenu de 1771 à 1836, le livre de main des Du Pouget, le livre de raison d'Arnaud de Besondes... Cette riche, abondante et souvent pittoresque matière plaira aux lecteurs quercynois qui y découvriront peut-être la trace de leurs ancêtres et de lieux familiers. Cela fait d'autant plus regretter, non pas des fausses perspectives, car la culture historique de l'auteure est rarement mise en défaut, mais l'absence de l'appareil scientifique que l'historien s'attend à trouver. Dans le premier ouvrage, aucune référence archivistique n'est indiquée pour référencer les nombreux exemples fournis, et la bibliographie se contente d'ouvrages locaux ou d'articles du très estimable Bulletin de la Société des Études du Lot, hormis l'ouvrage de Lise Andries (orthographié Audries) et Geneviève Bollème ; on attendait au minimum une utilisation du livre d'Anne-Marie Cocula-Vaillères sur les gens de Dordogne. Pour le second, les références sont là, mais la bibliographie est inexistante : on attendait pour le moins l'Histoire des femmes de G. Duby et M. Perrot. Certes quelques titres apparaissent dans les notes (rectifier p. 265, note 42, Viguier pour Vigier). En revanche mentionnons la présence d'index. Ce monde quercynois apparaît donc à travers des témoignages puisés aux meilleures sources, monde des bateliers et des voituriers, des marchands, négociants et colporteurs (le père de Champollion, colporteur de livres fixé à Figeac), des boutiquiers et marchands en gros, faisant le commerce du sel, des fromages d'Auvergne, des bois et merrains vers Bordeaux, de l'eau du Mont d'Or, des vins de Cahors, des céréales, des peaux, des toiles de chanvre (la foire de l'Hôpital-Saint-Jean), du fer, du tabac. On suit certaines familles dans leur ascension par l'achat de terres, la prise à ferme des dîmes, l'achat de fiefs et de châteaux, l'accès à la noblesse (les Dufour de Souillac menant à un baron député sous la IIIe République). Pour les femmes se déploie toute la palette des conditions, mariage et entrée au couvent plus ou moins volontaires, grossesses illégitimes, infanticides, femmes violées, battues, insultées, libertines (Cécilie Claretie se baignant nue sous le pont Valentré), prostituées, errantes, mendiantes, injurieuses, meurtrières, sorcières... Mais il y a encore plus de bonnes maîtresses de maison et mères de famille supportant avec courage les risques des accouchements (Madame du Coudray est à Montauban en 1784) et de bonnes chrétiennes qui défendront leur curé réfractaire. On notera de bonnes pages sur l'éducation des filles par les Mirepoises de Cahors. Un portrait pour finir, celui d'Olympe de Gouges, fille naturelle de Lefranc de Pompignan, native de Montauban.

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Claude MICHAUD

André BALENT, La Cerdagne du XVIIe au XIXe siècle ? la famille VIGO ? Casa ? frontières ? pouvoir, Canet, Éditions Trabucaire, 2003, 335 p.

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Dans cet ouvrage, l'auteur s'intéresse à la Cerdagne, un « pays » divisé artificiellement en 1660 à travers l'étude du destin d'une famille les Vigo, dont un descendant a laissé un nom dans l'histoire du cinéma. Le parcours est suivi du 17e au 20e siècle, l'accent étant mis sur les 18e et 20e siècles à la fois pour des raisons documentaires et parce qu'il s'agit aussi d'un temps de rupture qui permet de mieux saisir l'accouchement d'une société nouvelle. Cette approche, à la dimension anthropologique importante, s'attache à la notion de casa, émanation et prolongement d'une modalité de la famille élargie, un mélange de liens matrimoniaux, d'intérêts économiques et d'alliance politique. Il s'agit d'un aspect important de la réalité politique de la région, une structure qui témoigne d'une certaine permanence dans un contexte marqué par les transformations et les mutations. L'auteur dans un premier temps s'attache à reconstituer minutieusement le réseau familial, s'interrogeant sur la signification du patronyme de Vigo, une famille qui appartient à la notabilité locale et dont A. Balent reconstitue les aléas d'un trajet familial qui rend compte de la complexité des alliances matrimoniales réalisées. On a là un exemple intéressant et concret du fonctionnement de la famille souche. L'auteur s'intéresse ensuite aux signes de l'ostentation dans ces maisons en n'hésitant pas à élargir son propos à d'autres cases en raison des lacunes documentaires concernant les Vigo. Par contre, les concernant il peut conduire une étude plus précise sur les formes et les manifestations de leur puissance économique. Enfin, dans un troisième temps, l'auteur présente les modalités de l'exercice du pouvoir politique qui court sur deux siècles, qui prend en compte le poids de la rupture révolutionnaire et qui analyse finement le destin difficile de ces notables locaux au 19e siècle. Ce destin familial bien replacé dans son contexte économique et social nous renseigne à la fois sur une famille particulière et sur le destin d'un « pays » aux limites du royaume puis de la république.

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Jean DUMA

Paul BAQUIAST (éd.), Deux siècles de débats républicains (1792-2004), Paris, L'Harmattan, 2004, 198 p.

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Les contributions rassemblées ici concernent surtout le XIXe et le XXe siècles. Certaines émanent d'ailleurs de membres du parti radical. Les sujets traités concernent l'école et la laïcité, la colonisation et la décolonisation, la femme, l'Europe, la mondialisation. La première communication, sans doute la plus originale, a pour thème le jacobinisme et son histoire.

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Françoise WEIL

Attilio BARTOLI LANGELI, Vittor IVO COMPARATO, Robert SAUZET (éds.), Il Governo della città. Modelli e pratiche (secoli XIII-XVIII). Le Gouvernement de la cité. Modèles et pratiques (XIIIe-XVIIIe siècles), Pérouse, Edizioni Scientifiche Italiane (Università degli Studi di Perugia. Dipartimento di Scienze storiche. Pubblicazioni 14), 2004, 242 p.

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Des 12 communications du colloque de Pérouse de septembre 1997, organisé par le Département des Sciences historiques de l'Université de Pérouse et le Centre de la Renaissance de Tours, 5 touchent au 18e siècle. C. Petitfrère et B. Beaumier-Legrand retiennent l'exemple de Tours où l'intervention du pouvoir royal dans la nomination des maires qui avait été fréquente sous Louis XIII ? on ne nommait pas un des trois personnages ayant le plus de voix aux élections, comme cela aurait dû être la règle ? ne connaît que l'épisode de 1764 où le gouverneur Choiseul impose celui arrivé en 5e position. Le respect des procédures vient aussi du fait qu'en proposant des officiers au détriment des marchands, l'assemblée électorale allait au-devant des v?ux de la monarchie. La réforme de L'Averdy (1764-71) fut appliquée strictement à Tours : elle élargit l'assise électorale et permit un relatif renouvellement du personnel municipal. Mais, l'absentéisme aux assemblées des députés des corps et communautés ainsi que la passivité des 14 notables qui auraient pu contrôler la gestion des officiers municipaux, vida la réforme de son esprit. C. Pazzagli décrit le système patricien de Volterra où les 51 familles de la noblesse civile, pour user de la définition de Pompeo Neri, détiennent toutes les charges, les canonicats cathédraux (120 sur 129 durant les 17e et 18e siècles), accaparent l'espace urbain par leurs palais et l'espace sacré par leurs tombeaux et stèles funéraires. Les changements interviennent timidement sous Pietro-Leopoldo et plus visiblement à l'ère napoléonienne. A. Grohmann trace l'évolution des villes-républiques italiennes médiévales, dominantes, commerçantes et dynamiques vers la cité des temps modernes dominée par une noblesse foncière à partir de 4 exemples, Arezzo et Sienne en Toscane et Assise et Pérouse dans les États du pape. Toutes connaissent le déclin démographique, la ruralisation de l'économie, le déclin de l'artisanat. E. Irace suit la genèse des dépôts d'archives, cet « arsenal de l'autorité » (R.-H. Bautier) avec les initiatives du duc de Savoie Victor-Emmanuel II et du gouvernement autrichien en Milanais. Muratori, qui fut bibliothécaire du duc Renaud d'Este, consacra le chapitre XXV de sa Della pubblica felicità oggetto de'buoni principi aux archives publiques et notariales.

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Claude MICHAUD

François BERTHOUD, Jonas Berthoud. Un révolutionnaire tranquille. Biographie, Neuchâtel, Éditions du Lac, 2005, 141 p.

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Appuyée sur un fonds considérable de correspondances à la fois professionnelles et familiales, cette biographie tente de reconstituer l'histoire de Jonas Berthoud. Né en 1769 à Fleurier au val de Travers dans une famille d'horlogers dont tous les membres participent à l'entreprise, il part très jeune, sans aucune formation particulière, s'occuper à Paris de la commercialisation des montres Berthoud : il a seize ans, et se montrera très efficace. La Révolution lui ouvrira une nouvelle vocation, complémentaire : il se fait banquier (surtout pour des émigrés), voire convoyeur de fonds. Sa maison de banque, gérée toujours en famille, prend de l'ampleur. Fortune faite, il retourne à Fleurier, où l'attend (mais nous sommes bien avant dans le 19e siècle) une carrière d'homme public et politique. Il meurt chez lui en 1853. Pour étoffer un récit sobre et discret, l'auteur, descendant en ligne directe de Jonas, propose des mises en perspective, sur Neuchâtel et la Réforme, sur l'horlogerie et son commerce... Un livre modeste, utile et plaisant, dont on espère qu'il inspirera des recherches plus systématiques.

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Martine DE ROUGEMONT

Cristina BIRSAN, Dimitrie Cantemir and the Islamic World. With a preface by Prof. Mihal Maxim, translated from Romanian by Scott Tinney. Istanbul, The Isis Press, 2004, 136 p.

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Voici l'itinéraire original du prince de Moldavie Dimitrie Cantemir, appartenant à la génération des Pré-Lumières et l'un des meilleurs connaisseurs de l'empire ottoman. Il sut, dans son Histoire ottomane, mettre à la portée des Européens les précieuses informations qu'il recueillit pendant de longues années d'exil forcé comme otage à Constantinople. Cet ouvrage fut apprécié de Montesquieu et de Voltaire, traduit par l'abbé Prévost et a ainsi pris place parmi les récits de voyages « orientalistes » savants : ceux de d'Herbelot, de Paul Rycaut, d'Antoine Galland et de Pétis de la Croix. Cantemir y dévoilait en effet les interférences politiques au sein des textes fondateurs de la religion islamique et scrutait avec autant d'attention les pratiques populaires telles que prière et pèlerinage que les fondements théologiques et dogmatiques. Il apportait un témoignage très attendu sur la cohabitation quotidienne des Occidentaux chrétiens avec les sujets de la Sublime Porte. Finalement, il préféra Pierre le Grand au sultan et devint conseiller secret à Saint-Pétersbourg : trahison pour les uns mais pour lui, simple poursuite d'une longue réflexion politique. De plus, le savant encyclopédiste reçu à l'Académie de Berlin comme linguiste et philosophe s'illustra aussi comme un éminent théoricien et compositeur de musique turque. Contribution originale à l'histoire culturelle des marges orientales, la biographie de ce drogman intellectuel, médiateur entre l'Europe chrétienne et l'empire ottoman, pourrait être enrichie d'un signalement des sources manuscrites et de la genèse éditoriale de ses écrits, ainsi que de l'actualisation d'une bibliographie qui ignore certaines études récentes. Petites incomplétudes qui n'ôtent rien à l'intérêt de l'angle d'attaque de cet ouvrage : l'interprétation des textes ésotériques islamiques et leur confrontation avec d'autres écritures théologiques, par exemple, l'Apocalypse. Utilement pourvu d'un index, il a le grand mérite d'éclairer l'autre versant d'un champ d'investigation un peu plus familier aux dix-huitiémistes et d'une actualité omniprésente.

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Françoise BLÉCHET

Gilbert BODINIER, Dictionnaire des officiers de l'armée royale qui ont combattu aux États-Unis pendant la guerre d'Indépendance 1776-1783, Service historique de l'armée de terre, Versailles, éditions Mémoires et documents, 2005, 4e éd., 494 p. Gilbert BODINIER, Les Gardes du corps de Louis XVI. Étude institutionnelle, sociale et politique. Dictionnaire biographique, préface de Jean CHAGNIOT, Service historique de l'armée de terre, Versailles, éditions Mémoires et documents, 2005, 640 p.

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Le lieutenant-colonel G. Bodinier est un spécialiste reconnu d'histoire militaire. Pendant plusieurs décennies, il a étudié les personnels militaires français et leurs familles à la fin de l'ancien régime. Ce patient travail proposographique a permis la réalisation de deux dictionnaires, destinés à devenir des outils précieux de recherche. Le S.H.A.T. (Service historique de l'armée de terre), les Archives nationales et départementales ont été mis à contribution, ainsi que le Cabinet des Titres de la BnF et l'ensemble des nobiliaires et des répertoires généalogiques imprimés. Le premier dictionnaire a été conçu en complément d'une thèse intitulée « Les officiers de l'armée royale combattants de la guerre d'Indépendance des États-Unis, de Yorktown à l'an II ». Déjà publié il y a quelques années, il est à nouveau proposé dans une édition augmentée et corrigée. Pour chaque officier, un millier environ, l'auteur fournit des renseignements sur l'histoire familiale, la période passée en Amérique et l'ensemble de la carrière militaire et (éventuellement) politique jusqu'à la Restauration. Le contenu des notices conforte les résultats obtenus par l'auteur dans la thèse citée : en dépit de la mythologie née autour de La Fayette, les officiers qui ont participé aux événements d'Amérique ne se sont pas comportés autrement que les officiers des autres corps : une minorité libérale servira la Révolution, une majorité fidèle à la monarchie servira dans les corps émigrés.

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Le second dictionnaire recense pour la première fois l'ensemble des gardes du corps de Louis XVI (ceux de Louis XIV avaient été étudiés par Corvisier en 1959 et les gardes écossais de Louis XV par Labourdette en 1984). Chacune des 1750 notices renseigne sur les origines familiales de chaque garde et sur sa carrière avant, pendant et après la Révolution. Le dictionnaire est précédé d'une substantielle étude institutionnelle, sociale et politique qui aboutit à un constat de décadence. Jamais engagés dans les combats après Louis XIV, les gardes du corps du roi sont discrédités à la fin de l'ancien régime. Ils cumulent les inconvénients : chers à entretenir, inutiles et, pire, de plus en plus monopolisés par la noblesse (le monopole nobiliaire est établi en 1775). Ainsi, la réaction aristocratique emporte les dernières traces de la gloire d'antan. Au fil du 18e siècle, le corps des gardes du roi devient le refuge des nobles qui n'auraient pu faire carrière ailleurs ; à la fin de l'ancien régime, il n'y a que 20 % des gardes qui font état de services antérieurs à leur entrée dans le corps, services médiocres par ailleurs. La Révolution ne va pas rétablir leur réputation. En juin-juillet 1789, ils ne prennent pas les armes pour défendre le roi et s'opposer au mouvement patriote, bien au contraire (l'un d'eux, Brunet de Calviara, participe même à la prise de la Bastille...). Pendant les journées d'octobre 1789, ils déclenchent le soulèvement des parisiens en piétinant la cocarde tricolore, puis protègent mollement Versailles de la foule qui voulait ramener Louis XVI et sa famille à Paris. Deux années plus tard, après Varennes, le corps est dissous sans réaction particulière. Pourtant, après la dissolution, la plupart d'entre eux quitte aussitôt la France et rejoint les corps d'immigrés, manifestant sa fidélité au roi d'ancien régime (et, peut-être, à son propre statut perdu). Le livre des ambiguïtés nobiliaires à l'époque révolutionnaire n'est pas prêt d'être achevé ; cette belle recherche prosopographique y rajoute un nouveau chapitre.

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Diego VENTURINO

Marquis DE BOMBELLES, Journal, texte établi, présenté et annoté par Jeannine CHARON-BORDAS, t. VI, 1801-1807, Genève, Droz (Coll. « Histoire des idées et critique littéraire »), 2005, 510 p.

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Successivement homme de cour, diplomate, militaire, et même prêtre puis évêque, Marc de Bombelles (1744-1822) n'a cessé de tenir un journal quotidien, qui couvre plus d'une centaine de volumes manuscrits. La publication (non intégrale) de ce journal est en cours depuis plusieurs années et rend disponible une source précieuse que connaissent bien, désormais, les dix-huitiémistes. Voici le sixième tome, qui couvre les années 1801-1807, et qui est toujours aussi précieusement édité et annoté. Bombelles, qui vient de perdre sa femme, décide de rejoindre l'armée de Condé au moment précis où celle-ci est dissoute, ce qui est une déception de plus pour cet émigré radicalement hostile au nouveau régime bonapartiste. Dès lors, il retourne à Brünn, en Moravic, se préoccupe d'assurer sa situation financière et d'acquérir pour ses fils des charges de cavalerie dans l'armée autrichienne. Il se désole de voir de nombreux émigrés, parmi ses amis, décidés de rentrer en France. Il consigne avec plaisir dans son journal les médisances que colportent les émigrés sur la nouvelle société consulaire, et se console en lisant le Génie du Christianisme, ce « livre bien extraordinaire », où il « trouve les plus attachantes beautés ». Désireux d'entrer dans les ordres, il est ordonné prêtre en 1803 et, après avoir dû fuir Brunn, devant l'avancée des troupes françaises, il obtient une cure en Silésie. Il y restera, cette fois, malgré l'occupation française, abandonnant sa vie d'errances, et allant jusqu'à nouer, à sa grande surprise, une relation d'estime mutuelle avec le général commandant les troupes françaises. Durant toutes ces années d'exil et d'incertitudes, Bombelles note au jour le jour ses considérations parfois triviales, parfois curieuses, sur les aléas de sa vie personnelle ou sur les évolutions de l'Europe napoléonienne, offrant ainsi une perspective originale sur l'émigration sous le Consulat et l'Empire.

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Antoine LILTI

Jean-Claude BONNET (dir), L'Empire des Muses. Napoléon, les Arts et les Lettres, Paris, Éditions Belin, (Coll. « Littérature et politique »), 2004, 490 p.

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Paru l'année du bicentenaire du sacre impérial, cet ouvrage est le prolongement de La Carmagnole des Muses, l'homme de lettres et l'artiste dans la Révolution (Armand Colin, 1988), déjà dirigée par Jean-Claude Bonnet et regroupant en grande partie la même équipe internationale de chercheurs. Réunissant 17 auteurs, l'ouvrage se présente en trois parties thématiques : les institutions culturelles et leurs relations complexes avec le pouvoir ; les lettres et les arts dans le contexte nouveau d'un État puissant et efficace dans sa volonté de régenter sans écraser ; le pouvoir napoléonien et sa volonté de fonder la gloire de l'empereur sur une vaste politique culturelle empreinte de références antiques, de retour au mythe de Charlemagne pour étayer la légende impériale et utilisant l'imprimerie comme un puissant vecteur de diffusion d'une littérature de plus en plus au service d'une propagande officielle non dissimulée.Loin de voir dans Napoléon un simple imitateur des Césars, pas plus qu'un précurseur des dictateurs du 20e siècle, les contributions réunies dans cet ouvrage montrent avec beaucoup de nuances et de subtilités, combien la grande politique culturelle de la période napoléonienne (qui commença en réalité avant Brumaire et dont on trouve les premières manifestations au moment des campagnes d'Égypte et d'Italie) fut marquée d'abord par des continuités avec les Lumières du 18e siècle, voire avec la Révolution, au moins pour les premières années du Consulat. Jusqu'aux années 1807-1808, au moins, les auteurs mettent en évidence une relative indépendance des lettres et même des arts face aux empiétements du pouvoir qui chercha plus à « séduire » les gens de lettres et les artistes qu'à les contraindre ; étant entendu cependant que les opposants prononcés ne pouvaient s'exprimer à l'intérieur des frontières, tel le groupe de Coppet, par exemple. Les ruptures, voulues par Napoléon se marquèrent avant tout dans l'ambition faire de Paris une « Nouvelle Rome », c?ur de l'empire européen, dont le rayonnement artistique, culturel et intellectuel devait être à la mesure de la puissance de la Grande armée qui avait imposé la « loi française » sur presque toute l'Europe. Musées, peintures, sculptures, éditions de prestiges étaient à la gloire de l'État et de son auguste chef, qui savait imposer partout ses goûts, ses rêves et surtout les hommes capables de mettre en acte ses projets. « Protecteur des arts et des lettres », Napoléon a su en faire des instruments de gouvernement et, plus encore, de puissants moyens d'inscrire sa gloire et son mythe dans le paysage intellectuel de son temps, tout comme il a su imposer pour la postérité sa propre image, à travers les ?uvres des artistes au point de couvrir l'Europe des ses statues et de ses portraits. L'équipe coordonnée par Jean-Claude Bonnet a su donner un large tableau nuancé de la diversité des facettes de cette « politique culturelle » sous Napoléon, qui fut souvent voulue par l'empereur lui-même.

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Marcel DORIGNY

Michèle BOUIX (dir.), Minorités et construction nationale, XVIIIe-XXe siècles, Pessac, Maison des Sciences d'Aquitaine, 2004, 212 p.

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Comment définir une minorité ? Comment se construit-elle ? Ce recueil fort riche et qui étudie un grand nombre de situations géo-politiques trop souvent méconnues a le grand mérite de poser plus de questions que d'en résoudre. Abordant la question de la différence dans son introduction, Michèle Bouix montre bien que « les membres d'un groupe minoritaire attribuent une signification à leur appartenance en fonction de la situation dans laquelle ils se trouvent » (p. 11). La notion de minorité a fonctionné parfois comme substitution à l'appartenance d'une classe sociale. D'où la nécessité de toujours replacer la question de l'identité nationale, religieuse ou ethnique à l'intérieur d'espaces géographiques et de moments de l'histoire très précis. L'étude d'Eckart Birnstiel sur les réfugiés huguenots en Allemagne à partir de 1670, bien accueillis par les autorités, montre qu'à l'origine, des populations qui n'avaient rien en commun ? les uns sont citadins, les autres, méridionaux, ont eu un mode de vie rural ? construisent en exil une nation huguenote dont les membres vont partager les mêmes valeurs culturelles. La construction de cette nation est très largement favorisée par l'existence d'une foi et d'une langue communes, ils étaient tous calvinistes et parlaient tous français. Ils contribuèrent largement à la formation de la République des Lettres. Mais c'est en conservant leur identité de français huguenots qu'ils purent continuer à jouir longtemps de nombreux avantages. En revanche, l'émigration des protestants de Bordeaux vers l'Amérique du Nord offre un tableau fort différent. Ceux qui s'embarquent vers les colonies anglaises d'Amérique avec le pasteur cévenol Jean-Louis Gibert en 1763 ne sont pas mus que par des considérations religieuses. Ils espèrent faire fortune en s'intégrant rapidement dans leur pays d'accueil. Certains historiens de la nation américaine insistent sur l'importance de ces huguenots dans la construction de la nation américaine, intégration d'autant plus réussie qu'elle trouve un autre ciment dans l'opposition aux « sauvages », aux Noirs et aux Indiens. Les protestants restés en France auront un autre sort. Durant la Révolution française, ils adhéreront en masse au mouvement révolutionnaire. Autre étude originale, celle de Patrick Cabanel sur le protestantisme tchèque et ses liens avec les huguenots français qui constituent pour lui « une énigme et un paradoxe » (p. 83). Énigme par l'importance de la figure du Nîmois Ernest Denis (1849-1921), professeur à la Sorbonne, dans l'histoire tchèque. Paradoxe par la place exorbitante prise par le protestantisme dans le nationalisme tchèque du 19e siècle dans un pays majoritairement catholique. Ernest Denis prend courageusement parti pour les victimes et rend hommage à Jan Hus brûlé sur le bûcher en 1415 et placé par les historiens tchèques comme Palacky « au c?ur du processus d'affirmation nationale » (p. 94). Le martyr de Jan Huss qui a défendu la liberté de conscience contre l'arbitraire barbare de la puissance ecclésiastique a donné naissance au mouvement hussite. Les revendications de ces derniers contiennent « des éléments qui appartiennent à l'expérience humaine dans son universalité » (p. 95). Le nationalisme confère ici à l'universel. Autre question posée dans cet ouvrage, celle d'une définition de la nation, « construction à la fois réelle et symbolique » (p. 15). La nation, dans les discours de ceux qui s'en revendiquent, peut se fabriquer un territoire et une histoire spécifiques. L'un des meilleurs exemples de ce travail idéologique à l'?uvre dans la construction nationale est celui offert par Mustafa Kemal après sa prise de pouvoir en 1923. La longue et minutieuse étude réalisée par Françoise Rollan démontre que l'identité turque est le fruit d'une volonté politique des Kémalistes qui « produisirent les mythes ethniques, les mémoires, les valeurs et les symboles en utilisant la théorie de l'origine centre asiatique des Turcs » (p. 155). Mais cette revendication nationale va de pair avec une exigence de souveraineté populaire. Et c'est l'une des questions posées par ce recueil : « Pourquoi la souveraineté populaire a-t-elle été politiquement et logiquement contrainte de prendre la forme nationale ? » (p. 14). Au sein de l'Empire ottoman multi-ethnique, c'est l'allégeance au sultan qui cimente l'unité des ethnies. Lorsque ce pouvoir s'effondre après la première guerre mondiale, le nationalisme turc, en voulant construire un état moderne, laïc, a imposé la langue turque, la seule autorisée dans la Constitution de 1982. À l'inverse de ces revendications nationalistes, certains peuples, comme les Ruthènes, peuple slave situé sur la frontière roumano-ukrainienne, ne se sentent appartenir à aucune identité. Joâl Pailhé, dans son étude sur les minorités en Europe centrale, nous rappelle qu'une minorité reste une construction et nous met en garde, avec raison, contre deux dangers, celui de « l'inflation minoritaire qui tend à débusquer une minorité dans tout groupe constitué » et ce qu'il appelle la « bévue citoyenne » qui pense la disparition des minorités par l'assimilation. La richesse de ce recueil et l'originalité des approches renouvellent considérablement la question des identités dans leur rapport à la nation.

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Pascale PELLERIN

Yves BOYER-VIDAL, Le Retour des Acadiens. Errances terrestres et maritimes. 1750-1850, Paris, Éditions du Gerfaut, 2005, 212 p.

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Qui rechercherait dans cet ouvrage une étude globale sur le « retour des Acadiens » en France après le Grand dérangement de 1755 et la signature du traité de Paris de 1763, serait déçu. Au fil de la lecture, le travail d'Y. Boyer-Vidal, ancien officier de marine, se révèle plus modeste, pour s'attacher en fait plus exclusivement au destin d'une famille d'Acadiens, les Gotheraut (puis Gotrot), que l'on suit sur 7 générations. Les différents épisodes de l'errance des membres de cette famille dont l'auteur a pu consulter les archives familiales conservées à Bordeaux, donnent lieu à des développements sur l'affaire de Kourou dans laquelle furent impliqués nombre d'Acadiens, sur l'implantation d'Archigny dans le Poitou, puis sur divers aspects de la vie maritime des 18e et 19e siècles (cabotage, course, long cours, et chasse à la baleine). Les détails érudits sur l'aspect strictement maritime de la question (détail des campagnes, états de service, etc.) révèlent de longues recherches dans les archives. Toutefois, s'il témoigne de l'enthousiasme et de la tranquille certitude du passionné nourri au lait du document historique et des vieux livres d'histoire, l'ouvrage d'Y. Boyer-Vidal révèle quelques faiblesses inhérentes au genre : la maigreur et la rareté des notes de bas de page, la fragilité d'une bibliographie visiblement un peu jaunie et l'absence d'un clair référencement des sources étudiées, rendent son utilisation difficile et son utilité réduite pour les chercheurs comme pour les étudiants. Si ce livre sincère n'est pas désagréable à lire et peut satisfaire un public d'amateurs et, pourquoi pas, faire naître des vocations, il n'apportera en revanche pas grand-chose aux spécialistes.

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François REGOURD

Haim BURSTIN, Une Révolution à l'?uvre : le faubourg Saint-Marcel (1789-1794), Seyssel, Champ Vallon, 2005, 928 p.

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Voici le deuxième volet de recherches auxquelles l'auteur a consacré plus de vingt années de sa vie. Après l'étude économique du faubourg Saint-Marcel qui a constitué la matière d'un premier ouvrage, il nous invite maintenant à une analyse politique du quartier ou plutôt à la description de la manière dont celui-ci réagit aux principaux événements du temps et parfois les anticipe ou les provoque. C'est pourquoi le plan du livre est strictement chronologique et suit, année après année, le déroulement de la Révolution jusqu'à Thermidor. Le travail sur les sources est considérable. Rien n'a été négligé, depuis les archives de police des sections révolutionnaires jusqu'aux cahiers de doléances, aux procès-verbaux des assemblées de quartier, aux archives parlementaires et aux journaux. Il en résulte un portrait précis, saisissant et passionnant d'un quartier de Paris caractérisé au 18e siècle par sa pauvreté et son esprit de révolte et regroupant environ 65.000 habitants, soit 10 à 11 % de la population parisienne. Comme le dit Balzac, « Quelques milliers de toits, pressés comme les têtes d'une foule, recèlent les misères du faubourg Saint-Marceau ». Délimité au Nord par la Seine, à l'Ouest par la Bièvre alors bordée de moulins, de tanneries et de teintureries, à l'Est et au Sud par la rue Mouffetard, la sinistre rue de Lourcine et la manufacture des Gobelins, le quartier est au moment de la Révolution à la fois ouvrier et semi-rural comme beaucoup des faubourgs qui entourent le centre de Paris et servent de frontière avec les campagnes de la banlieue. Assez naturellement, les affrontements et les conflits propres au quartier pendant la Révolution sont soit des revendications ouvrières ? les ouvriers des Gobelins obtiennent en 1790 de ne plus être payés à la tâche ?, soit des mouvements de révolte liés à la misère : pendant l'An II et l'An III, le faubourg Saint-Marcel est un des principaux quartiers de Paris où les magasins sont régulièrement pillés par une population qui manque de tout, de pain, de bois de chauffage et de savon. H. Burstin montre qu'au moment des grands événements révolutionnaires comme la prise de la Bastille ou le 10 août 1792, la jonction se fait entre le faubourg Saint-Marcel et le faubourg Saint-Antoine dont la composante sociale est la même. Un des aspects les plus intéressants du livre est de montrer comment se constitue peu à peu à l'échelle du quartier une élite militante et révolutionnaire qui se recrute parmi les artisans, les hommes de loi et les petits notables comme les marguilliers et les syndics. Deux regrets cependant : il est dommage d'une part qu'il n'y ait aucune carte (sauf une carte administrative reléguée dans les notes à la fin du volume) et que d'autre part l'auteur englobe dans le faubourg Saint-Marcel des quartiers du centre de Paris comme le quartier Saint-Victor et Saint-Jacques ou la place Maubert sans vraiment expliciter cette extension géographique qui me semble discutable.

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Lise ANDRIES

François CADILHON, La Hongrie moderne 1450-1850, préface d'Éva RING, postface de Jaanos KALMAR, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux (Coll. « Parcours universitaires »), 2005, 184 p.

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Ce manuel veut combler un vide en résumant quatre siècles d'histoire hongroise à l'usage des étudiants français, peu familier de cette partie de l'Europe centrale. Il ne dispense pas de recourir au récent Mil ans d'histoire hongroise (Budapest 2003), malheureusement très mal traduit. Le dix-huitièmiste trouvera à partir du chapitre III l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur le siècle des Lumières en Hongrie, pour lequel le professeur Éva Balázs, récemment disparue, a fourni une excellente synthèse traduite en anglais (Hungary and the Habsburgs, 1765-1800, Budapest, 1997). L'histoire politique, de la guerre d'Indépendance de Rákoaaczi II Ferenc à l'avènement de François II (et non 1er comme empereur du Saint-Empire, p. 74) est suivie par des synthèses sur la vie religieuse (utiles pourcentages des confessions d'après le recensement de 1784, politique de Joseph II), la noblesse ( portraits bien venus de Fekete János, de Széchényi Ferenc, de Grassalkovich Antal, évocation des châteaux de Fertîd et de Gîdîllî), les villes et les campagnes (statistiques des exportations vers l'Autriche et du faible nombre des usines, politique urbariale de Marie-Thérèse et de Joseph II, chronologie des pestes et épidémies), la vie culturelle enfin (nombre des collèges selon la confession en 1766 et 1785, Ratio educationis de 1777, naissance de l'intelligentsia, loges maçonniques). L'ouvrage souffre d'une rédaction hâtive dont le style se ressent (par ex., p. 59, à propos de Charles III qui sut « créer autant les conditions des réformes à venir que celles des révoltes attenantes »). Les notes ne correspondent pas toujours au texte (n. 32 p. 61, n. 11 p. 74, n. 12 p. 116). Il est surprenant de rencontrer p. 100 un jésuite Teleki Joaazsef, alors que ce noble est le chef des calvinistes hongrois. La citation qui précède, issue du livre de Margit Mari, est erronée (« piété » au lieu de « prière »). La peste de 1795 emporte « près de 21 % du comitat »..., mais de quel comitat (p. 135) ? L'auteur de ces lignes aurait apprécié que la n. 34 de la p. 166 lui rende la paternité des statistiques citées. Les erreurs sont plus nombreuses en début d'ouvrage, sur les dates de Pie II, les mariages Jagellons de 1515, la présence de Charles-Quint à Vienne en 1526. Báthori négocie en 1571 avec Ferdinand, mort en 1564. Les deux traités de 1606, Vienne et Zsitvatorok, sont confondus. On peut aussi douter que les villes saxonnes de Szeben et de Brassoaa soient témoins d'une Transylvanie désespérément rurale. L'essai reste donc à transformer.

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Claude MICHAUD

Pierre CALDI, Le Printemps des lumières, Paris, Guénégaud, 2005, 267 p.

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L'ouvrage offre un éclairage nouveau, une perspective différente ? à partir du Berry profond ? sur les événements importants de la Révolution Française : la convocation des États Généraux, la prise de la Bastille, la Constitutante... Ce texte truffé d'anecdotes, de portraits précis, nous fait prendre conscience des phénomènes historiques qui ont profondément marqué notre vie nationale, notamment de la très grande confusion des esprits à la fin d'un siècle pourtant consacré à la logique et dévoué à la raison. P. Caldi livre maints détails permettant d'appréhender comment le règne de la liberté et de l'égalité s'est substitué à la société féodale au sein d'une nation unie, nous donnant à voir comment la France, sortie des ténèbres, marche dans la lumière, précédant un peuple dont elle écrit l'histoire, qui mêle sang et larmes, alors que la faim poussait à la révolte et le désespoir à l'émeute.

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Sophie GRAPOTTE

Jean CAMES, Marie-Louise roi d'Espagne, Paris-Budapest-Torino, L'Harmattan, 2004, 400 p.

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Si l'on s'en rapporte à la bibliographie, c'est une entreprise originale que cette biographie qui suit Louise (devenue, mais pourquoi ?, Marie-Louise) depuis Parme jusqu'à Rome, après Madrid, Bayonne, Compiègne, Marseille... Davantage attentive aux arts et au luxe qu'à la politique (à l'instar de son père, l'infant Philippe, et plus que lui encore), a-t-elle été le roi ? On la montre régnant capricieusement sur le roi et son petit monde familial et courtisan, mais entre elle, Charles IV et Godoy, y avait-il un roi en Espagne ? On apprécie de voir le décor politique, artistique, architectural, de sa vie toujours évoqué, résumé ou bien aussi plus amplement décrit. Les liens familiaux tissés et retissés, via Parme et Naples, entre Bourbons d'Espagne et de France sont utilement précisés. Comment cerner la personnalité, les goûts, les émotions de Marie-Louise alors que, le plus souvent, manquent les traces personnelles de leur expression ? Les faits et les témoignages contemporains sont donc repris et sollicités. Les personnalités de Charles IV, de Godoy, du futur Ferdinand VII sont, bien entendu, évoquées en détail, ainsi que leurs procédés. Ce monde de la Cour, moins attirant que l'effort des Lumières, influe pourtant sur les décisions et sur les faits de l'histoire. Par certains traits (ainsi, une bibliographie fournie mais inégale), ce livre paraît destiné d'abord au grand public, mais il s'enrichit du recours direct aux archives (parfois insuffisamment précis). On regrette pour cet ouvrage les négligences de l'édition : têtes de chapitres sans respiration, notes sans ponctuation, bibliographie médiocrement présentée.

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Michel DUBUIS

Anne CONCHON, Bruno MAES, Isabelle PARESYS, sous la direction de Robert MUCHEMBLED, Dictionnaire de l'Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 2004, 299 p.

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Cet ouvrage se veut un instrument de travail destiné aux étudiants et plus généralement à toute personne qui s'intéresse à la France d'Ancien régime. Le pari est pleinement réussi. Avec plus de 700 notices, il couvre un vaste champ de questions essayant de n'oublier aucun des aspects de la modernité française. L'économie, la société et la démographie sont abordées, mais aussi les domaines institutionnels et politiques, scientifiques, artistiques et culturels. La religion et l'approche des mentalités ne sont pas oubliées. Le choix est fait de notices courtes et ramassées, les plus synthétiques possibles. Cette option est largement tenue et fait la force et l'intérêt de ce dictionnaire. Elle est associée à une prise en compte des apports les plus récents de la recherche historique. De brèves, mais judicieuses, indications bibliographiques, un système de renvois établissant des liens entre des définitions et constituant des sortes de parcours de lecture en font un instrument de travail bienvenu et efficace. L'illustration est toujours judicieuse. Tout au plus pourrait-on parfois regretter que le caractère très condensé de certaines définitions appelle des connaissances plus larges pour en saisir le sens et l'intérêt.

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Jean DUMA

Pierre M. CONLON, Le Siècle des Lumières. Bibliographie chronologique, tome XXIII, 1788, Genève, Droz, 2005, 458 p.

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Encore un effort et le but est atteint ! L'entreprise commencée en 1983 avec le tome I (1716-1722) touche à sa fin pour la plus grande satisfaction des utilisateurs de cette bibliographie modèle. Plutôt que de détailler une fois de plus ses mérites, on se contentera de souligner la spécificité de la production écrite de cette année 1788 dont la tonalité politique saute aux yeux. Qu'on en juge par une estimation grossière qui permet de conclure que 11,9 % des parutions anonymes et 7 % de celles parues avec nom d'auteur ont pour objet de discuter des futurs États généraux dont la réunion vient d'être annoncée. Encore n'a-t-il pas été tenu compte de titres tels que Les Doléances d'un vrai citoyen ou Les Droits du peuple qui ont toutes chances de commenter également la grande affaire du jour. Une analyse plus fine permettrait donc à coup sûr de réviser ces résultats à la hausse. Et ne sont pas non plus comptabilisés les nombreux écrits suscités par la Cour plénière, essai mort-né d'une réforme du système judiciaire. Bref, on croirait tous les Français saisis par la fureur de raisonner sur le droit public de la nation. Certes, ce n'est pas une surprise pour les connaisseurs, mais rien ne vaut une confirmation chiffrée. D'autant qu'on constate que la fameuse série Lb39 de la BnF est loin de contenir tous ces titres. Les fonds régionaux, désormais bien répertoriés, n'ont pas fini d'apporter du grain à moudre aux spécialistes de la France prérévolutionnaire. Grâces en soit rendue à la minutie de Pierre Conlon.

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Henri DURANTON

Ligia COSTA LEITE, Les Enfants des rues du Brésil, XVIe-XXe siècles, td. du portugais (Brésil) par Bruno TREMBLAY, Paris, L'Harmattan, 2003. 208 p.

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Ligia Costa Leite, chercheuse à l'Institut de Psychiatrie de l'Université Fédérale de Rio de Janeiro, a travaillé pendant vingt ans auprès des enfants des rues du Brésil. Dans ce texte, traduction d'un essai paru en 1998 au Brésil, elle s'interroge sur les difficultés que rencontrent les institutions politiques et éducatives du Brésil, et plus largement la société brésilienne, pour assimiler et socialiser ces enfants : concentrant son travail sur la période 1890-1990, elle construit une étude anthropologique et socio-historique qui étudie les valeurs familiales et nationales qui structurent, selon elle, la société brésilienne, pour mieux remettre en cause la légitimité des normes qu'elles prétendent imposer à ces enfants. Une première partie traite du « mythe » brésilien de l'enfant des rues ? mythe à double face, qui donne vie aux images contradictoires d'une enfance sans défense et d'une délinquance menaçante, et qui s'articule difficilement aux mythes fondateurs et structurants de la nation (harmonie sociale, religion, métissage idéalisé, etc.) ; une deuxième partie s'attaque aux constructions historiques, sociales et imaginaires de la famille brésilienne qui, selon l'auteur, ne peuvent que provoquer une incompréhension profonde de l'identité originale et légitime de ces enfants, par essence marginaux, qui ne peuvent par conséquent désirer s'intégrer à une société qui nie leur existence et ne les définit qu'en termes négatifs. La troisième et dernière partie, nourrie de témoignages d'enfants des rues, décrit la manière dont ceux que l'auteur qualifie d'« invincibles culturels » valorisent la liberté de la rue par opposition aux institutions éducatives dont ils rejettent les règles et les valeurs. Si cette démonstration interroge ponctuellement les racines de la société brésilienne (l'esclavage, la société coloniale, les révoltes), l'approche historique du phénomène en amont des dernières années du 19e siècle ne résulte pas d'un travail de recherche original ? ce qui en limitera peut-être l'intérêt, aux yeux des lecteurs de Dix-Huitième Siècle, même si certains pourront y trouver des prolongements intéressants aux réflexions des historiens du « grand enfermement » et de la gestion des « classes dangereuses » de l'Ancien Régime.

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François REGOURD

Robert DARNTON, Michel SCHLUP (éds.), Le Rayonnement d'une maison d'édition dans l'Europe des Lumières : la Société typographique de Neuchâtel 1769-1789, publiés avec la collaboration de Jacques RYCHNER. Index établi par Marie-Christine HAUSER, avec le concours de Marcel GUERDAT et Michael SCHMIDT, Neuchâtel-Hauterive, Bibliothèque publique et universitaire-Éditions Gilles Attinger, 2005, 620 p. + ill.

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Actes de colloque (organisé par la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel et la Faculté des lettres de l'Université de Neuchâtel, Neuchâtel, 31 octobre-2 novembre 2002) et beau livre vont rarement de pair. Or ce gros volume toilé sous jaquette illustrée, imprimé sur papier couché, qui comprend plus de quatre-vingts illustrations de toutes sortes (pages de titre, gravures, manuscrits, graphiques, etc.), est d'une exceptionnelle qualité matérielle. Il convient il est vrai à une discipline, l'histoire du livre, pour qui le livre est un objet et à laquelle importe sa présentation. Les illustrations ne sont pas là seulement pour l'agrément de l'?il, mais elles donnent à voir ce dont il est question, les productions et les stratégies de la Société typographique de Neuchâtel (STN), l'un des plus grands libraires-imprimeurs hors du royaume à la fin de l'Ancien régime. On sait qu'à cause de sa diffusion européenne et de sa spécialité même (contrefaçons économiques d'ouvrages consacrés par le public), la STN est représentative du monde du livre de son temps dans son ensemble et que les très abondantes archives qui ont été conservées de son activité (correspondance et livres de comptes notamment) sont uniques et constituent le fonds majeur pour l'étude du livre au 18e siècle. Le volume, qui réunit des études de vingt et un auteurs différents, envisage successivement le contexte régional dans lequel naît la STN, sa politique éditoriale, son activité d'imprimeur, puis de libraire en gros ; une incursion est faite aussi du côté des lecteurs. La variété des sujets traités témoigne de l'extraordinaire richesse des fonds conservés à Neuchâtel. Animé et unifié par les essais synthétiques de celui qui fut l'initiateur des recherches sur la STN, R. Darnton, complété par une bibliographie et l'indispensable index, l'ouvrage constitue un bilan nécessaire et utile et ouvre toutes sortes de perspectives.

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François BESSIRE

Michèle DION, Quand La Réunion s'appelait Bourbon (XVIIe-XVIIIe siècle), Paris, L'Harmattan, 2005, 225 p.

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Il s'agit d'une étude strictement démographique à partir des premiers recensements réalisés dans cette île, déserte jusqu'à l'arrivée des premiers Français au temps de Colbert. Elle est basée, pour le 17e siècle et le début du suivant sur la méthode de la reconstitution des familles des libres, car la source mentionne généralement les noms et prénoms des épouses et des enfants, avec, pour ces derniers leur âge. On suit ainsi toute la descendance des premiers arrivants et l'augmentation, d'abord lente, puis soutenue du peuplement, grâce à une forte natalité, un âge au mariage précoce pour les femmes et une mortalité relativement faible. À partir du recensement de 1744, à cause de l'accroissement de la population et aussi des lacunes des sources, il n'est plus possible d'utiliser une méthode aussi précise. L'autre population est celle des esclaves, Malgaches, Cafres de la côte orientale africaine, Indiens, qui augmente plus rapidement que celle des libres. De 1708 à 1733, la population libre a été multipliée par 3, celle des esclaves par 17. Malgré les interdictions, les mariages mixtes sont fréquents dans une île où les blanches sont minoritaires. Les sources distinguent les nègres, les négresses, les négrillons (jusqu'à 15 ans) et les négrillonnes (jusqu'à 12 ans). En 1779, Bourbon compte 5 349 libres pour 23 182 esclaves. Notons, dès 1752, la présence de quelques affranchis. De nombreux tableaux et des annexes fournies illustrent l'étude.

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Claude MICHAUD

Martine DIOT et alii, Architecture rurale en Bresse du XVe au XIXe siècle : Ain, Jura, Saône-et-Loire, Paris, Monum, Éditions Du Patrimoine, 2005, 335 p.

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Comme son titre l'indique, cet album du Centre des monuments nationaux déborde largement le 18e siècle, mais il l'englobe complètement et les lecteurs de notre revue ne manqueront pas d'être intéressés par son contenu. Comme les autres titres, richement illustrés et documentés de la collection, l'ouvrage offre un ensemble de photographies et de plans sur l'habitat rural caractéristique des pays bressans écartelés aujourd'hui entre les régions de Bourgogne, de Franche-Comté et, pour la plus grande partie, de Rhône-Alpes. Après une introduction soulignant l'originalité et la diversité de cet habitat « né de la terre et du bois », différents types de constructions ou de techniques sont passés en revue : les manoirs et maisons dits « hautes et basses », les fermes à cheminées sarrasines, fleurons de l'architecture locale, le petit habitat rural et ses annexes, et, enfin, le patrimoine artisanal. L'ensemble concerne près de cent soixante-dix sites, avec de nombreuses photographies et près de cinq cents croquis. Si ce beau livre d'images et de plans constitue une référence obligée pour tous ceux qui participent à la restauration des anciennes maisons bressanes, il ne peut que satisfaire les historiens de l'art et des techniques, tout en restant accessible à un large public.

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Jean BART

Antoine FOLLAIN, Gilbert LARGUIER (dir.), L'Impôt des campagnes. Fragile fondement de l'État dit moderne (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 2005, 660 p.

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Cet ouvrage est la publication des actes d'un colloque qui s'est tenu à Paris, au Ministère des Finances en 2002 (Bercy, 2 et 3 déc.). Il porte sur la fiscalité locale sous l'Ancien Régime, un terrain de recherche en friche depuis l'ouvrage ancien d'Edmond Esmonin sur la taille en Normandie et qu'il contribue à relancer de façon fort intéressante. Abordant une question dont la réputation de complexité n'est plus à faire, il multiple à son propos les approches concrètes et, finalement, de cette mosaïque se dégage en fin de compte un tableau qui nous permet de mieux appréhender à la fois cette complexité et les lignes de force qui s'en dégagent. Un rapport introductif copieux des deux organisateurs de la rencontre s'attache à replacer la question fiscale dans la réflexion plus générale sur la genèse de l'État moderne, en reprenant la question de la taille, sa nature comme les modalités de sa perception et celle de la mesure de la charge réelle qui pèse sur le monde paysan. Treize contributions ensuite donnent à voir la diversité du royaume à l'époque moderne. Elles sont regroupées en deux ensembles. Le premier s'intéresse à la mise en place de cette fiscalité royale, en s'inscrivant dans un temps moyen, du Moyen AÂgeau 18e siècle. Par-delà la diversité des cas présentés, du Languedoc à la Bretagne en passant par l'Agenais ou le nord du Royaume plus récemment intégré, le caractère inégalitaire de la pression fiscale et la contribution importante du monde paysan sont bien mis en valeur. Le deuxième ensemble porte plus précisément sur les modalités de l'impôt au village que ce soient l'établissement de l'assiette et les formes de la perception avec les pratiques villageoises que cela implique. Là encore c'est la diversité qui domine de même que l'inégalité de la pression. Cela nourrit les contestations et les revendications des communautés villageoises. Cela souligne aussi leur rôle essentiel dans un fonctionnement à moindre frais du système étatique qui se met en place. Une troisième partie comporte une trentaine de pièces justificatives s'échelonnant du 16e au 18e siècles et constitue un ensemble documentaire riche et original.

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Jean DUMA

Jean-Claude Félix FONTAINE, Deux siècles et demi de l'histoire d'une famille réunionnaise (1665-1915), Paris, L'Harmattan, 2001 et 2005, 2 vol., 280 et 320 p.

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Ces deux volumes de J.-Cl. F. Fontaine retracent l'histoire de la Réunion, du 18e au 20e siècle, à travers celle d'une vieille famille de l'île : les Fontaine (voir DHS No 34, p. 614). C'est en 1664 que Jacques Fontaine (ca 1640-1703), jeune parisien, signe son engagement pour Madagascar ; il sera finalement du nombre de la vingtaine de pionniers qui, quelques mois plus tard, seront dirigés vers l'Île Bourbon (aujourd'hui La Réunion) pour y fonder le 1er établissement français durable ? succédant aux expériences éphémères des deux décennies précédentes. Le premier volume s'attache au destin de ce pionnier, classiquement héroïsé, pour ensuite se tourner vers celui de son fils Gilles Fontaine (1679-1729), corsaire qui se consacre finalement à la mise en valeur de terres situées dans le sud de l'île, avant de mourir comme une grande partie de ses proches lors de la violente épidémie de variole de 1729. Dans le second tome, le récit reprend son cours, toujours dans les pas des ancêtres de l'auteur : quelques dizaines de pages seulement sont consacrées à un 18e siècle qui ne semble fait que d'actes notariés, l'épisode révolutionnaire lui-même n'étant qu'effleuré. Cette deuxième partie se concentre surtout, en fait, sur le destin (indéniablement plus passionnant !) de Jacques Henry Montbel Fontaine (1809-1890), puissant entrepreneur ruiné par la crise du sucre des années 1860, avant de s'achever sur l'histoire du père de l'auteur, combattant de la Première Guerre mondiale. Le recours confiant à des sources et à des ouvrages qui ne sont pas toujours d'une fiabilité équivalente, notamment pour l'histoire des 17e et 18e siècles, n'est pas sans poser parfois quelques problèmes méthodologiques ; mais si J.-Cl. Félix Fontaine indique d'entrée son choix de combler les lacunes documentaires par des hypothèses narratives, il cite ses sources avec suffisamment de rigueur pour que l'historien puisse faire assez aisément le tri entre les échos d'un passé sublimé ou romancé et certaines données plus solides. Au bout du compte, cet ouvrage sincère et riche de détails offrira de bons moments aux curieux et aux amateurs d'épopées familiales enracinées dans l'histoire, sans toutefois combler toutes les attentes des dix-huitiémistes.

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François REGOURD

Annick FOUCRIER (éd.), The French and the Pacific World, 17th-19th Centuries : Explorations, Migrations and Cultural Exchanges, Aldershot, Ashgate (Coll. « The Pacific World ») 2005, XLVI-342 p. + ill.

248

Ce collectif sur la France dans le Pacifique du 17e au 19e siècle est une suite assez disparate de chapitres reproduisant diverses contributions savantes publiées par ailleurs. Toute la zone Pacifique est concernée, de l'Amérique à l'Australie et à l'Asie (Chine et Japon compris). Pour ce qui est du 18e siècle, réduite à la portion congrue dans l'ouvrage, on trouve une étude attendue sur les circumnavigations (Jane Elliott), et c'est tout. Le chapitre de Jean-Paul Desroches sur les relations diplomatiques entre la Dynastie Qing, en particulier l'empereur Kangxi, et la France est une brève mise au point. La synthèse d'Annick Foucrier sur la période 1700-1850 situe bien, dans un contexte large ? Californie comprise ? les forces et les faiblesses de la présence française. On regrettera seulement que ce volume ignore à peu près tout des travaux français sur le sujet et ceux de John Dunmore, le grand spécialiste des Français dans le Pacifique au 18e siècle.

249

François MOUREAU

Janine GARRISSON, L'Affaire Calas, miroir des passions françaises, Paris, Fayard, 2004, 262 p.

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Dans l'évocation du Toulouse de l'époque, dans le récit des événements et dans la description de l'action de Voltaire, on retrouve la clarté et la vivacité d'écriture auxquelles l'auteur a habitué ses lecteurs. L'apport le plus neuf de ce nouvel ouvrage sur l'affaire Calas est à chercher dans la troisième partie, intitulée : « Calas, innocent ou coupable ? Le tribunal de l'histoire ou de l'usage de l'affaire ». On y voit comment au 19e siècle l'affaire Calas marque une frontière entre la France catholique et conservatrice, anti-protestante, anti-républicaine, anti-laïque et anti-voltairienne, pour qui Calas est coupable, et la France des droits de l'homme et de la séparation de l'Église et de l'État, qui voit en lui un martyr du fanatisme religieux et une victime de l'Ancien Régime. Cet affrontement se nourrit des conflits nés des profonds changements politiques et sociaux qui marquent cette période, et des secousses que constituent l'affaire Dreyfus, les guerres de 1870 et de 1914-1918. À partir de 1930 l'intérêt pour l'affaire Calas faiblit jusqu'à l'approche de son bicentenaire en 1961. Les esprits étant plus apaisés, on voit alors éclore une nouvelle génération de chercheurs qui tentent toujours d'élucider les ombres qui pèsent sur cet événement, mais qui ne croient plus à la culpabilité de Calas.

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Claude LAURIOL

Cédric GLINEUR, Genèse d'un droit administratif sous le règne de Louis XV. Les pratiques de l'intendant dans les provinces du Nord (1726-1754), Orléans, Presses de l'Université d'Orléans, 2005, 450 p.

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Depuis quelques décennies, l'évolution des institutions administratives et l'émergence corrélative d'un droit particulier à l'administration monarchique française, retiennent l'attention de nombreux historiens modernistes, comme des historiens du droit, qui défrichent un domaine jusqu'alors assez peu exploré. Le livre de Cédric Glineur apparaît comme un fleuron de cette mouvance historiographique. Géographiquement limité aux provinces du Nord, c'est-à-dire aux généralités de Lille et de Valenciennes, pendant une période choisie en fonction de la stabilité gouvernementale et, par conséquent, de la possibilité de définir une véritable politique, favorisée par une relative prospérité économique, l'étude est focalisée sur l'action des intendants. Après un chapitre préliminaire décrivant le milieu socio-politique des intendants de Flandre et de Hainaut, l'ouvrage est divisé en deux parties ? selon un plan prisé des juristes ?, la première, consacrée aux « facteurs de la genèse », entendons aux conditions qui ont permis la formation coutumière d'un droit spécifique, la seconde aux « domaines de la genèse », autrement dit aux attributions et à l'action des intendants, en distinguant « les activités traditionnelles de l'intendant » : en matière de fiscalité et de tutelle des communautés, d'une part, et, de l'autre, ses « activités nouvelles », dans le domaine de l'assistance, de l'économie et des travaux publics. Tout cela est décrit de façon fort claire. L'un des intérêts majeurs de la recherche menée dans des pays disparates, aux destins historiques et aux particularismes institutionnels différents, est de montrer comment, en dépit de cette hétérogénéité, l'action des commissaires départis et de leurs subdélégués, a réussi à moderniser l'administration et à forger un droit administratif voué à l'uniformité.

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Jean BART

Philippe HAUDRERE, Gérard LE BOUËDEC,Les Compagnies des Indes, avec la participation de Louis MÉZIN, Rennes, éditions Ouest-France, 2005, 144 p. + nb.  ill., 22,5 x 23,2 cm.

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Ce petit ouvrage de qualité offre avec une riche iconographie, due à L. Mézin conservateur du Musée de la Compagnie des Indes de Lorient, sur des pages glacées et parfois colorées, une présentation simple de ces associations commerciales diverses et compliquées installées entre l'Europe et les contrées alors lointaines d'Amérique et d'Asie. L'objectif des auteurs est de faire comprendre le fonctionnement de ces compagnies en faisant découvrir en dix chapitres (5 chacun) toutes les étapes de leur création de la construction des navires à la vente des soies, des épices, des thés et des porcelaines. Le fond de cette étude historique précise est le port de Lorient sur lequel G. Le Bouëdec a écrit de nombreux ouvrages dont Le Port et l'arsenal de Lorient (4 vol. et un atlas, 1994). Les thèmes abordés sont, après le premier chapitre qui fournit une définition détaillée et claire de ce qu'est une compagnie des Indes avec le modèle « hollandais », (des explications financières, le rôle des actionnaires et celui de l'État), les suivants : « un chantier de construction navale », « un port d'armement », « les comptoirs », « les voyages », « les ventes », « du chantier à la ville nouvelle », « une société de comptoir portuaire » (Lorient), « vie culturelle et formes de sociabilité » et enfin « une ville à l'avenir incertain » qui décrit la fin des compagnies après la défaite de la marine française en 1692 et la crise sociale qui éclate au début de 18e s. et ouvre la création d'une nouvelle compagnie le 14 avril 1785. Si cette dernière va certes devenir une entreprise commerciale banale jusqu'en 1794, elle va aussi participer de la naissance du mythe sur une culture et des richesses du 18e s. Un index aurait été le bienvenu, toutefois la lecture est rendue tellement facile et agréable qu'il n'y a aucun reproche à faire.

255

Martine GROULT

Jeff HORN, Qui parle pour la nation ? Les élections en Champagne (1765-1830), Paris, Société des études robespierristes, 2004, 271 p.

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Issue d'une thèse de doctorat soutenue en 1993 devant l'Université de Pennsylvanie sous la direction de Lynn Hunt, cette importante monographie analyse en six chapitres, à la fois chronologiques et thématiques, 51 tableaux et deux graphiques, l'avènement en position de couche dirigeante dans la Champagne méridionale (en fait dans l'espace qui sera celui du Département de l'Aube), d'une élite politique pérenne dont la Révolution a assuré la promotion, et les effets sociaux et politiques de la Révolution, la « légitimité » reconnue. Cette légitimité, ce sont les élections, ou plutôt la mise en pratique des « procédures électorales » successives de 1765 (en pratique de 1789) à 1830, qui en ont construit et constitué le fondement. L'auteur a puisé dans les Archives départementales, le plus gros d'une documentation relative à 14 000 individus ayant exercé un mandat électif dont il trace la « biographie collective » et suit quelquefois le parcours politique individuel. Le résultat est impressionnant et vient à point pour confirmer la validité de nombreux travaux antérieurs portant sur les élections dans la période révolutionnaire de 1789 à 1800, encore pendant le Consulat puis après l'Empire sous la Restauration. L'auteur marque nettement la rupture de 1789 dans la constitution de la nouvelle élite représentative qui prétendra dès lors parler « au nom de la nation ». La sélection de cette nouvelle couche dirigeante de notables bourgeois trouve sa légitimité dans l'élection qui ouvre la voie aux fonctions et en pérennisera l'exercice, une fois passé le moment du « pouvoir jacobin » marqué par une « fragmentation de l'élite politique » sous l'effet des urgences polymorphes du présent. Entre autres développements, l'auteur prend fermement position (p. 19) contre les thèses (par ailleurs contredites par la plupart des recherches) de François Furet et Patrice Guennifey et met en rapport le processus de représentation politique avec les réalités sociales de la Champagne méridionale dont il nous donne une bonne description dans le premier chapitre. Le dernier chapitre insiste sur le fait de « continuité » sociale de la direction politique et administrative de l'Aube, que les élections ont rendu possible et opératoire. Sans doute ce résultat est-il aussi intervenu en raison de la disparition de tous les autres modes de représentation politique que la Révolution avait expérimentés mais que la réaction anti-révolutionnaire a fait disparaître dès l'an 3 de la Première république : la question demeure posée. Une bonne bibliographie conclut cet ouvrage roboratif.

257

Claude MAZAURIC

Sebastian KÜSTER, Vier Monarchien ? Vier Otrffentlichkeiten. Kommunikation um die Schlacht bei Dettingen, Münster, LIT Verlag (Coll. « Herrschaft und soziale Systeme in der frühen Neuzeit » 6), 2004, 556 p., + 12 ill.

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La bataille de Dettingen, en juin 1743, opposa une armée française commandée par le maréchal de Noailles à l'armée autrichienne de la Pragmatique soutenue des troupes anglaises et hanovriennes commandées par le roi George. Cela signait la fin de l'aventure de Charles VII, l'empereur bavarois soutenue par la France, et la victoire des Habsbourg de Vienne. L'auteur s'est intéressé à la réception de cet événement dans les quatre monarchies considérées : France, Autriche, Grande-Bretagne et électorat de Hanovre. Le dépouillement de la presse, nouvelles à la main comprises, aboutit à quatre parties bien distinguées, où l'on voit comment l'information est transmise, censurée, manipulée ; comment le système politique des monarchies européennes sait magnifier les victoires (feux d'artifice, musique, médailles) ou dissimuler la défaite (la France annonce d'abord une victoire). Un Almanach parisien de 1744 représente en frontispice « le passage du Rhin » par les troupes françaises et dans un lointain vague « le camp d'Ettingen ». Cette étude fondée sur une enquête vaste et diversifiée est un excellent exemple de ce que les analyses de presse conjuguées à de solides bases historiques peuvent apporter à la connaissance de ce que l'on a appelé la naissance de l'opinion publique.

259

François MOUREAU

Jocelyn LECLERC, La Principauté de Commercy au temps d'Élisabeth-Charlotte d'Orléans, 1737-1744, Nîmes, Lacour Éditeur, 2005, 167 p.

260

Lors des négociations qui aboutirent au rattachement de la Lorraine à la France, Élisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de la princesse Palatine, veuve de Léopold III, prince de Lorraine, et à ce titre régente de son jeune fils François, reçut à titre de compensation la principauté de Commercy, prévue au reste pour ensuite également revenir au royaume de France. Principauté d'opérette qui ne couvrait guère qu'un 1/25e de l'actuel département de la Meuse pour une dizaine de milliers d'habitants. La princesse y passa ses dernières années. Le présent travail propose un tableau d'ensemble de cette entité politico-géographique durant cette courte période. L'occasion de cette étude n'est pas précisée. Il y a tout lieu de croire qu'il s'agit d'un mémoire de maîtrise, dont il a les qualités et les défauts. Très solide documentation, fondée sur des recherches d'archives, mais aussi grande maladresse de présentation et d'écriture. Bref, une bonne mise au point d'histoire régionale qui aurait gagné à être relue par quelqu'un de mieux rompu à ce genre d'exercice.

261

Henri DURANTON

Jacques LE COUSTUMIER, Le Maréchal Victor. Claude Victor Perrin, 1764-1841, Paris, Nouveau Monde Éditions / Fondation Napoléon (Coll. « La Bibliothèque Napoléon »), 2004, 425 p.

262

On se souvient de Murat, de Lannes, de Ney, de Masséna, de bien d'autres encore parmi les vingt-six généraux qui furent entre 1804 et 1815 élevés à la dignité de maréchal. Mais qui a gardé mémoire de Claude Perrin, dit Victor ? Il le fut pourtant, maréchal de l'Empire, tout autant qu'un autre ; lui aussi connut maintes aventures sur tous les champs de bataille de l'Europe et eut sa part de gloire. On ne le suivra pas dans cette biographie très détaillée qui ? mais c'est la loi du genre ? s'identifie souvent en mineur au glorieux destin du « petit caporal » qu'il eut d'ailleurs le privilège de connaître de très bonne heure, puisqu'il était à ses côtés au siège de Toulon en 1793. Encore moins l'accompagnera-t-on dans son ralliement aux Bourbons le moment venu. Comme on sait, il ne fut pas le seul, et c'est en compagnie de bien d'autres compagnons d'armes qu'il vota la mort de Ney, ce qui, nous dit-on, lui occasionna de tenaces remords. Pour en rester aux limites chronologiques qui sont les nôtres, on se contentera ici de vérifier dans son cas la règle des avancements éclair pour les militaires de valeur après 1789. Ce fils de moyenne bourgeoisie, appelé par une indéniable vocation militaire, avait toutes chances de finir au mieux capitaine des années du roi. Au lieu de quoi, sans éclat particulier, il sera général à 29 ans, maréchal en 1807, duc de Bellune enfin, un an plus tard. Une belle réussite.

263

Henri DURANTON

Annick LEMPERIERE, Entre Dieu et le roi, la république : Mexico, XVIe-XIXe siècles, Paris, Les Belles Lettres, 2004, 383 p.

264

L'auteur est une bonne spécialiste de l'histoire politique du Mexique. La question qu'elle pose ici est de savoir pourquoi l'Espagne a pu conserver pendant plus de trois siècles ses colonies du Nouveau Monde sans véritable armée ni police. Question pertinente et légitime qui prend une dimension toute particulière quand on pense au sort des colonies françaises comme la Louisiane ou les autres territoires d'Amérique du Nord. L'hypothèse du livre est que l'Espagne n'a pu dominer aussi longtemps le Mexique que grâce à la mise en place, dès le 16e siècle, de tout un réseau de confréries et corporations régulant à la fois la vie économique et le salut très chrétien des âmes. Ce pays qui s'appela jusqu'à son indépendance la Nouvelle-Espagne était au 18e siècle la plus florissante des colonies espagnoles. La population de Mexico atteignait en 1765 une centaine de milliers d'habitants, ce qui en faisait de loin la ville la plus importante du Nouveau Monde. La monarchie espagnole y était représentée par un vice-roi, des officiers de finances et des magistrats mais beaucoup d'aspects de la vie publique relevaient des différents « corps », universités et collèges, hôpitaux, échevinage, confréries professionnelles et religieuses. Ces structures corporatives se sont développées très tôt au Mexique, avant même que la Conquête ne soit achevée. Elles ont permis une pacification rapide du pays, en particulier par le regroupement des Indiens dans des communautés politiques et religieuses autonomes s'appuyant sur des organisations charitables et des collèges destinés à former les descendants de la noblesse indienne. Ainsi s'est instaurée une « république » au sens latin du terme, c'est-à-dire un gouvernement fondé sur la notion de bien commun et sur la soumission à Dieu et au roi. Quand l'Espagne s'ouvre aux Lumières et tente à la fin du 18e siècle, sous l'impulsion du roi Charles III, de faire adopter un certain nombre de réformes, notamment en aménageant l'espace urbain, en développant le contrôle des populations et en rendant plus efficace le système fiscal, la structure corporatiste de la colonie n'est pas véritablement mise en péril. La grande prospérité de la Nouvelle-Espagne à cette période lui permet même d'être le grand argentier de la Couronne d'Espagne, affaiblie par les guerres de la seconde moitié du siècle. L'invasion de l'Espagne par les troupes de Napoléon Ier précipitera le déclin de la monarchie et causera indirectement la perte de ses colonies. L'ensemble de l'analyse est tout à fait intéressant et bien documenté. Il permet de mieux comprendre le fonctionnement des colonies espagnoles du Nouveau Monde mais aussi, dans une perspective anthropologique à laquelle invite ce livre, de regarder comme en miroir notre propre société.

265

Lise ANDRIES

Anne DE MATHAN, Girondins jusqu'au tombeau. Une révolte bordelaise dans la Révolution, Luçon, Éditions Sud-Ouest (Coll. « Références »), 2004, 317 p.

266

Édité dans la série « Histoire » dirigée par Anne-Marie Cocula, cet ouvrage, issu d'une thèse soutenue en 2000, étudie ce que l'auteur appelle les Girondistes, c'est-à-dire les bordelais qui se mobilisent en 1793 et mettent en place une commission populaire de salut public pour défendre leurs représentants parisiens mis en cause à la suite des journées des 31 mai et 2 juin. C'est une façon novatrice et originale de reprendre le classique débat Girondins ? Montagnards par une sorte de microanalyse des girondins dans leur réalité provinciale et locale. A. de Mathan organise son propos en trois temps. Une première partie constitue une prosopographie des 551 acteurs des événements bordelais. État civil, professions, fortunes, appartenances religieuses, activités dans les sociétés politiques, réseaux relationnels, tout est abordé et permet de dresser le portrait de ces hommes de la Gironde qui sont profondément attachés à la Révolution. Favorables à la mort du roi comme à l'effort de guerre, achetant des biens nationaux, ils n'hésitent cependant pas à manifester avec vigueur leur opposition aux événements parisiens de 1793. Une deuxième partie, fondée sur les quatre-vingt-dix-sept textes qu'ils rédigent alors, s'attache à cerner cette idéologie girondiste et souligne l'adéquation entre positions nationales et textes locaux. Elle met en évidence la cohésion idéologique de l'ensemble. Ces girondistes apparaissent comme des libéraux conservateurs, attachés à la république, à l'individu et à ses libertés et se démarquant des Montagnards sur les questions de la nation et des rapports entre salut de la République et attachement aux droits de l'homme. Enfin une troisième partie revient sur le déroulement des événements et étudie comment ces girondistes tentent une insurrection pour venir en aide à leurs députés décrétés d'arrestation à Paris. Il s'agit de l'étude du rôle de la Commission populaire de salut public alors mise en place. Elle montre comment cette croisade anti-jacobine des Bordelais entraîne une rupture avec la Convention jacobine, mais se heurte à diverses difficultés notamment dans ses rapports avec le reste du département et autour de la question des difficultés d'approvisionnement. L'insurrection se conclut finalement par un échec et, en octobre, la Terreur est à l'ordre du jour à Bordeaux. Cette étude éclaire de façon originale un des affrontements essentiels de l'an II. Elle souligne bien la genèse, la portée mais aussi les limites de ce mouvement. Elle met en valeur le fait que, dans l'affrontement Gironde Montagne, les similitudes sont parfois presque aussi importantes que les oppositions et elle souligne tout l'intérêt d'une analyse du temps court dans un processus révolutionnaire.

267

Jean DUMA

Françoise MAYEUR, Histoire de l'enseignement et de l'éducation, III 1789-1930, De la Révolution à l'École républicaine, Paris, Perrin (Coll. « Tempus »), 2004 (1re éd., 1981), 783 p.

268

Cet ouvrage de synthèse, réédition du volume paru en 1981, dépasse largement le cadre chronologique du 18e siècle, couvert en réalité par la IIIe partie du tome 2 (1480-1789, « Apprendre par l'école, 1660-1789 »). Il consacre toutefois une soixantaine de pages (ch. 1, « Les commencements révolutionnaires ») d'une part aux conditions dans lesquelles la Révolution a entrepris, par l'éducation, de forger l'unité de la nation et a échoué, et, d'autre part au bilan, mitigé, des projets de réforme successifs ? première formulation des principes (gratuité), difficultés concrètes d'établissement d'écoles primaires et maintien des petites écoles, mais surtout, création d'un enseignement supérieur aux contenus affranchis des humanités classiques ?. Il offre une mise au point bien informée et toujours étayée de témoignages sur l'histoire des institutions nouvelles (écoles centrales, pour la période qui nous intéresse, grandes écoles et écoles spécialisées, remplaçant les universités...), sans oublier les autres cadres éducatifs, auxquels les études historiques font une place accrue, et les doctrines. Sa bibliographie réactualisée, et thématique, ainsi que de nombreuses annexes (chronologie, index de noms de personnes, de lieux, textes des grandes lois depuis 1795, et index des textes et décrets cités) en font un instrument de travail pratique, et fort utile sur un sujet qui compte relativement peu d'ouvrages récents. Cet apparat compense en partie une table des matières allégée, qui ne facilite pas une consultation ciblée, à la différence du volume précédent, et quelques défauts matériels (comme la citation supprimée, p. 410).

269

Laurence VANOFLEN

Federica MORELLI, Territoire ou nation ? Réforme et dissolution de l'espace impérial. Équateur, 1765-1830, Paris, L'Harmattan, (Coll. « Recherches Amériques Latines ») 2004, 300 p.

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En se fondant sur des travaux récents et en centrant son étude sur l'Audience de Quito, l'auteur montre comment se réoriente actuellement l'interprétation des événements politiques qui ont conduit à l'indépendance des états hispano-américains. Ce ne serait pas l'émergence d'entités nationales préexistantes mais un effort de défense de l'autonomie des collectivités territoriales dont se composait l'« état mixte » que constituait l'empire espagnol des Indes. La politique de renforcement de l'État menée par les Bourbons avait mis en conflit ces collectivités et l'État. Exclue de l'administration, l'élite créole se retranche dans les municipalités, qui se renforcent aux dépens des instances supérieures lorsque 1808 fait constater la vacance de la royauté légitime. La défense de la monarchie conduit cette élite à adjoindre à son pouvoir municipal le commandement des milices locales instituées par les Bourbons. Les indiens, que la politique éclairée avait cherché à émanciper (y compris de leurs autorités communautaires), deviennent électeurs avec la Constitution de Cadix (1812) et renforcent leurs communautés en constituant des municipes. L'auteur introduit aux débats entre constituants espagnols et américains sur la souveraineté (en Amérique, elle tend à résider dans la ville entourée de son territoire) ; elle montre le rôle de la notion de vecino (chef de famille à résidence stable) dans l'extension initiale du droit de suffrage. La fragmentation de l'empire espagnol serait ainsi dans la continuité des pouvoirs territoriaux autonomes institués par l'Ancien Régime. Rédaction et traduction sont plutôt bonnes (en particulier introduction et conclusion), avec des détails discutables, au moins dans certaines citations et notes.

271

Michel DUBUIS

Roland MOUSNIER, Les Institutions de la France sous la monarchie absolue, 1598-1789. Paris, PUF (Coll. « Quadrige »), 2005, 1561 p.

272

Depuis le vénérable Dictionnaire historique des institutions, m?urs et coutumes de la France de Chéruel (1855), les inventaires qui entendent décrire le dispositif politico-administratif qui donnait forme à l'ancienne France ne manquent pas. Celui-ci se distingue de tous les autres par son ampleur et sa minutie. Les quelques 1250 pages de la présente édition, composées dans une typographie particulièrement fine et serrée, semblent n'avoir laissé de côté aucun détail de la plus infime institution. Cet irremplaçable instrument de travail paru en 1974 était depuis longtemps devenu indisponible. On ne saurait trop remercier la collection Quadrige d'en offrir une réédition en format poche pour un prix raisonnable.

273

Henri DURANTON

Patrick NEGRIER, La Tulip. Histoire du rite du Mot de maçon de 1637 à 1730, Groslay, Éditions Ivoire-Clair (Coll. « Les Architectes de la Connaissance »), 2005, 286 p.

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L'auteur écrit un ouvrage à usage interne et à vocation pédagogique, dans lequel il donne des recommandations aux « apprentis » d'aujourd'hui (p. 241). Bien qu'il prétende faire le point de façon scientifique sur les rituels en vigueur en Angleterre et en Écosse entre 1637 et 1730, il fait surtout preuve d'imagination. La démarche est plus édifiante qu'universitaire et ce pour plusieurs raisons. L'auteur qui a des a-priori, affirme que le « mot des maçons » écossais a un contenu précis « la communication orale des mots Yakin et Boaz au cours d'une poignée de la main droite donnée au récipiendaire » (p. 35). Or David Stevenson (mentionné comme à la dérobée dans une note mais absent de la bibliographie au demeurant très légère) a bien montré dans The First Fremasons (Aberdeen University Press, 1988) et dans The Origins of Freemasonry (Cambridge University Press, 1988) que le « mason word », loin d'être réductible à un seul rituel, correspondait à une pratique professionnelle qui permettait aux maçons de métier de protéger leur savoir faire contre l'intrusion des « cowans », les maçons non qualifiés. Autre a-piori : le « mot des maçons » aurait été un rituel d'inspiration calviniste (T.U.L.I.P.) faisant référence aux cinq points du dogme calviniste) destiné à évincer le rituel anglican des « Old Charges », les « Anciens Devoirs » des maçons anglais de métier dits « opératifs ». Par méconnaissance des archives, l'auteur associe de façon illégitime la loge Kilwinning no 0 à la loge Canongate-Kilwinning no 2, alors que la première se constitua en Grande Loge de 1744 à 1807, contre la Grande Loge d'Écosse à laquelle appartenait la seconde. L'auteur méconnaît totalement les différences de contexte entre l'Angleterre et l'Écosse. Alors qu'il y a une réelle continuité entre les maçons de métier des siècles précédents et les loges écossaises du 18e siècle, ce n'est pas le cas en Angleterre. Plus grave est le contre sens fait sur l'origine de la franc-maçonnerie : loin de s'encombrer de querelles entre calvinistes et anglicans et de se soucier de dogme, les Grandes Loges fondées au 18e siècle se sont imprégnées des principes des Lumières, dans la tradition de Locke et de Newton (jamais cités), de tolérance religieuse et de latitudinarisme (terme que l'auteur assimile d'ailleurs par un raccourci saisissant à un « ?cuménisme », p. 48). En revanche les antitrinitaires n'ont pas été aussi bienvenus que l'affirme l'auteur, mais ici encore les loges ne font que refléter le contexte politique et religieux de l'époque. Outre les erreurs historiques, on déplore un style souvent péremptoire et pédant. Les chercheurs désireux de connaître les anciens rituels feront mieux de se référer à l'utile anthologie, La Franc-maçonnerie : Documents fondateurs, (Paris, L'Herne, 1992).

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Cécile REVAUGER

Jacques PERET, Naufrages et pilleurs d'épaves sur les côtes charentaises aux XVIIe et XVIIIe siècles, La Crèche, Geste éditions (Coll. « Pays d'histoire »), 2004, 264 p.

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L'auteur, dans cet ouvrage, porte son regard sur une question qui marque profondément les sociétés littorales et les représentations qu'on peut en avoir, hier comme aujourd'hui : le naufrage associé au thèmes des naufrageurs et des pilleurs d'épaves qui rendent encore plus dure une situation en elle-même déjà difficile. Prenant les côtes charentaises, de l'embouchure de la Sèvre niortaise à l'estuaire de la Gironde comme objet d'étude ? le ressort des amirautés de La Rochelle et de Marennes qui sont bien documentées ?, J. Peret nous donne une étude rigoureuse et minutieuse du phénomène fondée sur l'étude de plus de 750 « fortunes de mer ». La réalité du naufrage est tout d'abord présentée : son ampleur et ses rythmes mensuels (l'hiver est une mauvaise saison), sa géographie, avec des lieux maudits comme la côte sauvage d'Oléron, ses victimes, reflet de l'activité maritime de la région dans ses dimensions locale et internationale où le petit esquif paraît la proie privilégiée des flots. Il cerne bien la complexité du phénomène aux causalités multiples qui renvoient aux difficultés du métier de marin et aux limites de la technologie maritime. Il s'attache à présenter les réactions des équipages mêlant le courage, la panique et la peur. Sont ensuite analysées les réactions au naufrage aussi bien celles des autorités, gardes-côtes et ces « Messieurs » de l'amirauté que celles des diverses composantes des sociétés littorales. On voit alors se mêler aussi bien les efforts pour sauver hommes et biens ? ce qui est la règle la plus générale et qui montre que le naufrage est toujours un enjeu économique ? que la tentation, parfois mise en ?uvre, de tirer profit de l'occasion pour améliorer un quotidien souvent difficile. Une réaction qui pose alors la question essentielle des rapports entre des communautés aux comportements solidaires et le pouvoir central et ses représentants. À travers cette étude l'auteur met en évidence une ou des sociétés dans leur diversité et leurs comportements face aux difficultés auxquelles elles sont confrontées et le rapport brutal à la mer qu'elles entretiennent.

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Jean DUMA

Jean-Luc et Céline PEROL (dir.), L'Historien en quête d'espaces, publiée par le Centre d'Histoire « Espace et Culture » (C.H.F.C.), Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal (Coll. « Histoires croisées »), 2004, 470 p.

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Cet ouvrage est la publication des actes d'un colloque qui s'est tenu à Clermont-Ferrand en 2002 et qui portait sur la façon dont la recherche historique se saisit du problème de l'espace. Il en résulte un riche ensemble de vingt-deux contributions qui est organisé autour de trois axes : les méthodes de l'analyse historique qui prend en compte l'utilisation de l'outil cartographique et une relecture des sources par un raisonnement spatialisé ; les formes d'appropriation et d'aménagement de l'espace avec des exemples divers chronologiquement et géographiquement ; espace vécu, espace représenté de l'espace ou une réflexion sur le vécu et la représentation de l'espace. L'ouvrage multiplie les questionnements. On a affaire à une réflexion conceptuelle autour de certains thèmes (maillage, réseaux, centralité), à un travail sur la construction des identités spatiales que ce soit aussi bien dans les domaines juridiques ou économiques (Zink, Paillet) qu'artistiques ou ethnologiques (Phalip) avec un jeu sur différentes échelles de la rue (Teyssot, Grélois) à la Chrétienté (Planas) en passant par la ville ou le village (Mousnier, Stauner), à une approche du problème des frontières ou des limites. Le champ chronologique des contributions s'inscrit dans la longue durée de l'Antiquité protohistorique à l'époque contemporaine. Les études portent principalement sur la France centrale ce qui permet de voir les problèmes résultants du contact entre une France du Nord et une France du Midi, mais la perspective comparative européenne n'en est pas absente (Bertrand et Viallet). Plusieurs études soulignent la place importante du 18e siècle, moment où s'effectue un changement dans la préhension et l'appréhension de l'espace, où se développe la cartographie et où s'affirment des conceptions plus modernes aussi bien de la frontière que de la route. Au total l'ouvrage se caractérise par sa richesse et sa diversité et il répond bien à son titre : donner des instruments méthodologiques et des exemples concrets à l'historien en quête d'espace.

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Jean DUMA

Patrick RAMBOURG, De la Cuisine à la gastronomie. Histoire de la table française, Paris, Audibert, 2005, 286 p. + 55 ill.

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Réduire en moins de 300 pages la table française depuis le Moyen AÂgejusqu'aux années 1970 sous forme d'un concentré bien apprêté n'est pas peu de chose. L'auteur qui enseigne l'histoire culinaire à Paris VII et a une formation de restaurateur y réussit parfaitement. Si le sujet n'est pas neuf il est rarement traité de façon aussi savante et serrée. Les chapitres consacrés à la cuisine des Lumières nous apportent de nouvelles optiques dans la mesure où P. Rambourg se méfie des grands tournants et envisage plutôt des paliers, des tracés où faux départs, compromis et même reculs côtoient les nouveautés. Il en a été ainsi, comme il nous le montre pour le passage du service à la française au service à la russe ou celui de la cuisson à l'âtre à celle au potager, tout comme pour la mise à l'écart rapide d'une cuisine aux épices, le tout étayé d'une documentation de pointe. Autre attrait de cet ouvrage : la place généreuse faite aux lieux de l'élaboration culinaire et à ceux qui s'y associent là où d'autres accordent peu de place à l'histoire matérielle et privilégient le discours. Avec ses supports de notes, d'annexes et d'index, avec ses illustrations, ce livre lie à point l'utile et l'agréable.

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Béatrice FINK

Giuseppe RICUPERATI, Apologia di un mestiere difficile. Problemi, insegnamenti e responsabilità della storia, Roma-Bari, Laterza, 2005, 232 p.

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Avec ce recueil d'articles parus de 1999 à 2005 dans la Rivista storica italiana, un des plus importants dix-huitiémistes italiens nous offre une vue d'ensemble sur ses intérêts dans le domaine de la périodisation et des catégories de l'historiographie, des défis de l'histoire médiatique et de la responsabilité éthique et civile qui se posent aujourd'hui pour l'historien, ainsi que pour l'enseignant d'histoire. Nous reconnaissons ainsi dans le discours plein de passion civile de l'ancien élève de Franco Venturi, aujourd'hui particulièrement attentif aux horizons de la lecture transnationale du Radical Enlightenment de M.C. Jacob et Jonathan Israel, un fil conducteur : le cosmopolitisme des Lumières (voir la contribution de l'auteur au no 30 de Dix-Huitième Siècle, « Pour une histoire des Lumières d'un point de vue cosmopolite »). Celui-ci est vu d'une part comme la base d'un projet pour notre avenir ? l'avenir global, ainsi que celui de l'Europe et des différentes nations ? centré sur la « religion civile », le pluralisme et une culture de la paix, de l'autre, plus spécifiquement en ce qui concerne l'historiographie sur le 18e siècle, comme une réponse à une agressive tendance « néo-modérée » qu'on remarque récemment en particulier en Italie, surtout dans le débat sur la période révolutionnaire (voir le dernier chapitre, « Universalismi, appartenenza, identità : un bilancio possibile »). Mais c'est peut-être justement à propos du problème classique du rapport entre la Révolution et les Lumières que l'auteur risque d'avoir une position trop restreinte, en limitant ici son image de la Révolution aux issues nationalistes et napoléoniennes, qui caractérisent donc le bilan de cette période sous le signe de l'interruption du projet cosmopolitique des Lumières. Ricuperati en revanche n'ignore pas la valeur d'approches radicalement critiques à l'histoire du 18e et des Lumières comme l'histoire du Genre et la dénonciation de l'eurocentrisme et du colonialisme, qui, mettant à nu les limites de l'universalisme cosmopolite occidentale, ont adopté nécessairement ? selon l'auteur ? une optique anti-universaliste et même apparemment unilatérale, qui peut pourtant retrouver une sorte de « neutralité » de l'historien/nne dans la construction d'une histoire de toute l'humanité, refusant toutes hiérarchies et idées de supériorité.

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Erica Joy MANNUCCI

Jean-Marc ROGER (dir.), La Vaunage au XVIIIe siècle. Approche économique, sociale, religieuse et politique d'une communauté rurale de la région nîmoise dans son contexte environnemental, Nages-et-Solorgues, Association Maurice Aliger, 2003, 2 vol., 631 p. et 774 p.

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Le titre de ces deux forts volumes (actes du colloque réuni à Nîmes les 8 et 9 février 2003), soigneusement imprimés, manifeste la volonté pluridisciplinaire qui préside à l'étude d'une communauté protestante à la forte identité de la campagne nîmoise entre la Révocation de l'Édit de Nantes et l'Édit de 1787. E. Le Roy Ladurie préface le premier volume consacré à l'homme dans son milieu, aux questions économiques, puis aux questions sociales, et Ph. Joutard le second, qui traite des questions religieuses et des contraintes politiques. Chaque section se conclut par une synthèse. Ces deux volumes, enrichis de cartes, de graphiques et d'illustrations, rassemblent une somme de connaissances et une diversité d'approche telles que leur lecture s'impose à tous ceux qui s'intéressent à cette petite région gardoise. Plus largement ils fournissent aussi un modèle d'une démarche historique qui vise à éclairer une micro-région par les apports de toutes les branches du savoir.

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Claude LAURIOL

Alix DE ROHAN-CHABOT, Le Maréchal de Belle Isle ou la revanche de Foucquet, Paris, Perrin, 2005, 355 p.

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« Le comte de Belle-Isle, sans avoir fait de grandes choses, avait une grande réputation. Il n'avait été ni ministre, ni général et passait pour l'homme le plus capable de conduire un État ou une armée ». Pénétrant jugement de Voltaire alors que l'homme n'est encore qu'à mi-parcours de sa longue carrière. De fait, si on est unanime pour célébrer ses mérites, son ardeur au travail et sa parfaite fidélité à son roi et à son pays pendant plus de cinquante ans, on n'est toujours qu'à demi satisfait par ses réalisations, lui le premier qui ne cesse de réclamer des pleins pouvoirs qui lui seront toujours refusés. Limites de l'individu ou médiocrité ambiante qui grève inexorablement son action ? On ne sait trop. Toujours est-il qu'après avoir fait beaucoup parler de lui, il est vite tombé dans un oubli à peu près total, du moins jusqu'à la présente biographie qui tente honnêtement, malgré quelques tentations hagiographiques, de lui restituer sa place, qui fut grande. De fait, Charles-Louis-Auguste Foucquet (1684-1761), comte puis duc de Belle-Isle, maréchal de France, secrétaire d'État à la guerre mort en fonction, de plus gouverneur de Metz de 1727 à 1761, eut une activité de premier plan dans le domaine militaire aussi bien que diplomatique, principalement dans l'Europe de la Guerre de Succession d'Autriche, puis dans celle de Sept Ans, conflits qui ne comptent certes pas parmi les plus glorieux pour la France. Fastueux jusqu'à la prodigalité (quand il règle sa succession, on s'aperçoit que ses dettes s'élèvent à la somme colossale de 1 700 000 livres...), esprit ingénieux, jamais à court de plans visionnaires, peut-être bien aussi quelque peu « cerveau brûlé » selon le mot cruel du marquis d'Argenson, il a incarné jusque dans ces excès une certaine élite sociale du siècle de Louis XV. La présente étude, appuyée sur une solide documentation, comble un manque et répare une injustice. À signaler cependant une curieuse bévue : dire que les Nouvelles ecclésiastiques ont eu pour rédacteur en chef Louis Foucquet, évêque d'Agde, et ce à partir de 1675 (p. 19) a de quoi faire sursauter, même si l'on n'est pas spécialiste de la presse ou du jansénisme.

287

Henri DURANTON

Hubert SAGET, Voltaire à Cirey, Chaumont, Le Pythagore, 2005, 156 p. + ill.

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Ce volume joliment présenté vaut surtout pour le cahier central d'illustrations (16 pages), qui comporte de belles vues du château et la reproduction de quelques documents, dont un autographe de Mme Du Châtelet. Pour le reste, on y trouvera de l'érudition locale (une histoire des lieux depuis les origines), la généalogie de la famille Du Châtelet et la description du château dans son état actuel. La partie consacrée à la grande époque de Cirey, celle de Voltaire, fondée sur une documentation obsolète et écrite avec négligence, présente peu d'intérêt.

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François BESSIRE

Michel VERGE-FRANCESCHI, Jean-Pierre POUSSOU (dir.), Ruptures de la fin du 18e siècle. Les villes dans un contexte général de révoltes et révolutions, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2005, 230 p.

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La question d'histoire moderne au programme du CAPES et de l'agrégation pour 2004-2006 (« Révoltes et révolutions en Europe ? Russie comprise ? et aux Amériques, de 1773 à 1802 ») a donné lieu à de nombreuses publications et souligné, s'il en était besoin, la permanence de débats toujours vifs sur la période révolutionnaire. Elle fut l'occasion de pointer des chantiers futurs, à ouvrir ou à explorer de nouveau. Les villes en font partie, pour les organisateurs du colloque « Révoltes urbaines, journées révolutionnaires 1770-1800 » (Tours, 5 novembre 2004). L'histoire urbaine de cette période n'a certes pas échappé aux historiens, mais J.-P. Poussou déplore cependant une « difficulté à choisir les villes comme angle d'analyse des événements révolutionnaires » (p. 212). En amorce de l'ouvrage, J. Nicolas revient sur le projet collectif qu'il a conduit et qui a trouvé son aboutissement dans La Rébellion française, mouvements populaires et conscience sociale 1661-1789 paru au Seuil en 2002. Ce retour permet de poser le cadre général et de souligner que les révoltes rurales majoritaires jusqu'au 17e siècle se sont ensuite effacées devant les émotions ou les séditions urbaines. L'intérêt majeur de l'ouvrage est d'avoir choisi des exemples urbains représentatifs des différentes attitudes manifestées par les villes face à la Révolution, au rythme des émeutes ou des retournements politiques. Villes industrieuses aux liens complexes entre le peuple et les élites (Rouen, Lyon), « villes-arsenaux » avec leur profil sociologique original, villes du grand négoce maritime (Nantes face aux Vendéens, Bordeaux dans la Terreur), chacune vit et traverse la période révolutionnaire avec sa culture, ses traditions, ses engagements propres. Les exemples étrangers (Naples ou les villes polonaises) soulignent la variété des relations entre comportements anciens et bouleversements de la fin du 18e siècle. On notera tout de même que les communications sur Thomas Paine et sur les cosaques, pour intéressantes qu'elles soient, nous éloignent quelque peu des villes.

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Stéphane PANNEKOUCKE

Raïa ZA?MOVA,Voyager vers l'« autre » Europe (relations culturelles franco-ottomanes, XVIe-XVIIIe s.), Sofia, Kralitza « Mab », 2004, 276 p. + 16 ill. (en bulgare, rés. Fr., En)

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Cet ouvrage est centré sur les images que les Occidentaux créaient sur l' « autre » Europe et sur les Balkans particulièrement au cours des 16e-18e siècles, prévaluant la présence culturelle de la France à partir du 19e siècle. Pour analyser ce phénomène, l'auteur se penche sur les mémoires (« capitulations ») des ambassadeurs de France et des gens de lettres (16e-18e s.) ainsi que sur la question des rapports chrétiens musulmans. Ces rapports ont évolué dans le temps et dans l'espace en créant diverses images de l' « autre » qui font l'objet de ce livre. La France s'avère être le premier État occidental ayant établi des relations diplomatiques avec Constantinople. Un grand nombre de voyageurs (agents, politiciens, hommes de lettres, peintres) ont parcouru les routes du sud-est européen. En dehors de leurs tâches d'ordre diplomatique, ils achetaient systématiquement des manuscrits orientaux. Certains d'entre eux ont rédigé à ce sujet des ouvrages historiques et philologiques. Dans le premier chapitre « L'idée renouvelée de croisade et son déclin » sont analysées les idées de G. Postel, de Savary de Brèves, ambassadeur à Constantinople, ainsi que quelques projets de croisades (Le Fèvre, d'Ortières) datant de l'époque de Louis XIV et révélant les intentions du roi de France d'établir une monarchie universelle, y compris dans les Balkans. Le deuxième chapitre, « La crainte émoussée et la raison » étudie les images dix-huitiémistes des chrétiens-musulmans dans lesquelles se reflette le rapport civilisation-barbarie. La crainte qu'éprouvait le monde occidental envers l'Empire Ottoman cède la place à une vision inspirée par les nouvelles idées sur la nature humaine et le progrès moderne des Lumières. Dans ce contexte, le rôle de l'état oriental dans la philosophie de l'histoire de Voltaire et de ses disciples, par ex. Jean-Antoine Guer, est mis en évidence. Le sujet du troisième chapitre, « Littérature et érudition », consiste dans les écoles de drogmans ou d'interprètes ainsi que l'enseignement des enfants par les capucins à Constantinople et par les jésuites à Paris. Ces institutions représentent l'origine de la future École des langues orientales vivantes à Paris. Un autre thème consiste dans l'acquisition de manuscrits au Levant et leur exploitation à Paris, ce qui fait partie de la politique officielle depuis l'époque colbérienne. Enfin, le quatrième chapitre, « L'image artistique », révèle l'interprétation des rapports chrétiens-musulmans dans la peinture et le théâtre mondain puis dans le théâtre didactique de la France. L'analyse montre comment les conflits entre chrétiens et musulmans associés à la crainte des invasions ottomanes (16e-17e s.) et traités d'abord de manière humaniste, représentent une confrontation entre Le Bien et le Mal. Le stéréotype négatif est couvert par l'esthétique humaniste et l'imitation du drame classique. Les héros, tels que Roxane, Scanderbeg, Mehmet deviennent les symboles d'une réalité éloignée et tragique pour se transformer en héros aux m?urs douces, capables d'aimer et d'agir en tant qu'êtres humains (18e siècle). Ces images artistiques évoluent selon l'actualité politique et diplomatique conformément aux idées des Lumières : le tragique cède peu à peu la place à une vision plus légère, voire frivole de l'« autre ». Le tableau est complété par l'analyse de la mode orientale dans les costumes de l'époque des Lumières. Ces manières révèlent l'oubli de la crainte et des préjugés pour l'« autre », pour la société lointaine et close tout en proposant un nouveau mode de pensée dépourvu de fausseté. Les rapports du Bien-Mal puis chrétiens-musulmans commencent à se dissoudre pour acquérir des traits universels et humains en déterminant le degré de la modernité européenne.

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Anguélina VATCHEVA

HISTOIRE DES SCIENCES

Jean Louis BORDES, Les Barrages réservoirs en France du milieu du 18e siècle au début du 19e siècle, Paris, Presses de l'École Nationale des Ponts et Chaussées, 2005, 443 p.

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En qualité de spécialiste des grands ouvrages hydrauliques, J-L Bordes, diplômé de l'École centrale des arts et manufactures, retrace dans ce livre, issu de sa thèse de doctorat en histoire, la genèse et le développement des techniques d'exploitation des eaux courantes dans un contexte déjà marqué par l'émergence d'une science de l'ingénieur et d'un pragmatisme de l'entrepreneur qui, combinés, rendent possible la valorisation des potentialités d'un territoire encore entièrement à aménager au 18e siècle. L'épopée du « barrage-réservoir » illustre parfaitement cette évolution parallèle de la science et de la technique. La complexité et la pluri-fonctionnalité de ces types de grands équipements, répondant aux exigences énergétiques accompagnant le développement de l'industrie sidérurgique et métallurgique, ainsi qu'à l'urbanisation croissante des 18e et 19e siècles, explique sa popularité auprès du génie civil en action sous le sceau de l'État. Par une démarche rétrospective et déductive, J-L Bordes pallie au manque de sources pour le 18e siècle et établit un recensement de ces ouvrages qui reste cependant estimatif. Une synthèse récapitulative et typologique, à la fin du livre, distingue les barrages selon leurs hauteurs et de leurs finalités (supérieure ou inférieure à 15 mètres), et facilite leur repérage géographique et temporel autant que leurs caractéristiques techniques. L'auteur souligne bien le « glissement » de fonctions du barrage réservoir qui traverse les siècles en s'adaptant aux exigences de chaque époque. Durant le 19e siècle, ses fonctions premières tendront à se diversifier et à s'adapter à des besoins nouveaux, notamment en soutenant les canaux devenus nécessaires au développement des échanges. Les exigences de l'urbanisation et de l'agriculture firent alors du barrage réservoir un fournisseur d'eau potable, d'eau d'irrigation et une protection contre les crues. Au-delà de la prouesse technique qu'est le barrage, l'auteur met en exergue une idée force : ce type d'ouvrage conserve une place prépondérante dans le patrimoine industriel français car il est par excellence l'incarnation de cet art de l'ingénieur-concepteur capable d'apprivoiser la nature par la technique et l'expérience : il est le symbole de l'interventionnisme humain dans les écosystèmes naturels. Cette question patrimoniale, mise en avant pour tous les ouvrages fluviaux, pose la question à l'homme de savoir s'il souhaite dominer la nature ou, au contraire, composer avec elle ? Un défi supplémentaire pour l'ingénieur qui devra adapter son savoir et son art à cette nouvelle donne. Telles sont les questions à poser à l'auteur, au terme de ce travail à la fois savant et passionnant.

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Saïda TEMAM

Annie CHARON, Thiery CLAERR, François MOUREAU (éds.), Le Livre maritime au siècle des Lumières. Édition et diffusion des connaissances maritimes (1750-1850), Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2004, 267 p. + ill.

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Ces actes de la célébration du 250e anniversaire de la fondation de l'Académie de marine (Brest des 15-16 novembre 2002) organisée en hommage à Jean Polak et Rémy Le Page réunissent 18 contributions dont l'objectif est de présenter la science nautique à travers le marché du livre de mer. Ce sont donc les ouvrages techniques de cartographie, d'instruction et de construction navale, de médecine de la mer destinés aux marchands, aux explorateurs, aux pêcheurs ou aux militaires qui sont analysés. Une présentation par F. Moureau survole l'histoire du livre maritime avant le milieu du 18e siècle puis 2 parties (1. L'édition du livre maritime et 2. La diffusion des connaissances maritimes par le livre) cernent le sujet des points de vue français et anglophone (J. Hattendorf, US Naval War College), enfin J.P. Poussou conclut en insistant sur le rapport fort entre la mer et les métiers dont la diffusion de sa connaissance dépend (libraires ou rayons spécialisés, graveurs) avant d'être l'objet d'une littérature de délassement (voyages et découvertes). Si la mer ou la librairie française ont été l'objet de nombreuses études, en revanche le rassemblement des deux est un sujet rarement abordé. Il est ici brillamment traité avec la simplicité et les détails qui sont le signe de la grande maîtrise du sujet par les auteurs. En conséquence, le lecteur apprend beaucoup et est de surcroît comblé par une édition soignée dans la présentation des articles et des illustrations petites et multiples qui agrémentent la lecture.

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Martine GROULT

Silvia COLLINI, Antonella VANNONI (éds.), Les Instructions scientifiques pour les voyageurs (XVIIe-XIXe siècles), Paris, L'Harmattan, 2005, 344 p.

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Traduction française par Marc Rives d'un ouvrage italien publié dans les Quaderni del Centro romantico (1997), cette anthologie chronologique et thématique est précédée d'une introduction qui propose une histoire des instructions imprimées destinées aux voyages scientifiques à l'époque moderne. Les premières qui viennent d'Angleterre à la fin du 17e siècle (Boyle, Woodward) sont sous la forme de questionnaires. Celles du siècle suivant concernent surtout l'histoire naturelle (Linné, Instructio perigrinatoris, 1759) avant que l'anthropologie prenne le dessus à la fin du siècle en France avec la Société des Observateurs de l'Homme. L'intérêt de l'ouvrage est de situer dans une perspective européenne ces productions particulières qui concernent aussi bien la géographie physique (l'Italien Vallisnieri, 1726), l'histoire naturelle (le Suédois Linné, 1759 ; Commerson, 1786), l'archéologie (l'Allemand Michaelis) l'enquête encyclopédique dans une région déterminée (l'Italien Fortis, 1771 ; l'Allemand Pallas, 1785), la statistique (Volney, 1795) et, enfin, l'anthropologie (instructions à La Pérouse, 1785 ; Gérando, Cuvier, 1800). Après des siècles de voyages de découverte, le 18e siècle est clairement une époque où la science occidentale entend dominer le monde en le décrivant.

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François MOUREAU

Patrick GRAILLE, Les Hermaphrodites aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Les Belles Lettres, 2001, 246 p. + ill.

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Réparons un oubli, puisqu'il n'avait pas été rendu compte dans notre revue de cet ouvrage remarquable, paru en 2001. La question des hermaphrodites y est abordée sous les angles successifs des « Affabulations » (mythe fondateur de Salmacis, polémiques sur le double sexe d'Adam, motif de l'androgynie dans les utopies de l'âge classique), des « Médicalisations » (discours qui s'efforcèrent de se détacher des mythes en réduisant l'ambiguïté, par l'analyse et le scalpel) et des « Inquisitions » (injonctions juridiques faites aux hermaphrodites de s'en tenir à leur « sexe dominant »). Nourrie d'un attachement aux catégories de l'indéterminé et du complexe, l'analyse de P. Graille restitue le foisonnement des discours de l'âge classique, croise fictions et traités savants, sermons et archives judiciaires. Limpide, l'écriture de l'essayiste est aussi constamment réflexive, souligne les parentés entre ambiguïté sexuelle et textuelle, ou à l'inverse la « tranchante clarté » (p. 59) des nomenclatures médicales. L'ensemble est complété par un très riche dossier iconographique commenté, une bibliographie et un index.

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Jean-Christophe ABRAMOVICI

Thierry HOQUET, Buffon : histoire naturelle et philosophie, Paris, Honoré Champion (Coll. « Les dix-huitièmes siècles »), 2005, 810 p.

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Cet imposant volume est un important moment dans ce qui apparaît être en ce début de siècle, après le livre de B. de Baere, un renouveau de la pensée de Buffon. L'auteur reprend son travail de thèse et le présente comme tel. Le lecteur est, il faut le dire, confronté à des pages de thèse et c'est parfois un peu lourd. Les études buffoniennes sont parfaitement maîtrisées et Jacques Roger pourrait être satisfait de ce nouveau successeur qui, toutefois, est loin d'être un sectateur. Pour notre part, concernant l'Encyclopédie nous n'avons guère eu de satisfaction, tout d'abord en raison de l'absence totale de connaissance des études philosophiques sur l'Encyclopédie et de la concordance spéculative entre la philosophie de l'Encyclopédie et Buffon, et ensuite pour les erreurs grossières qui portent à conséquences comme celle qui consiste à attribuer l'Explication détaillée du Système des connaissances humaines à d'Alembert, pour l'étonnement au lieu d'une réflexion scientifique sur l'absence d'un article « classification » (terme qui date de 1780 et qui à l'époque, justement, est en train d'être détachée de celui de nomenclature), et bien d'autres encore venant du mélange entre l'Encyclopédie avec les suppléments de Panckoucke. Aucune citation ne comporte de références (ni tomaison, ni datation, ni pagination, ni nom d'auteurs). Il est clair, une fois encore, que l'usage du cédérom Redon entraîne des catastrophes dans la recherche scientifique. Enfin l'équivalence rapide entre Wolf et Kant sur l'application de la mathématique aurait due être accompagnée d'une explication sur leur profonde différence philosophique, l'auteur étant philosophe. Mais le livre a pour sujet Buffon et non l'Encyclopédie ou Kant. Sur ce sujet, la thèse défendue est intéressante. Il s'agit de prendre l'Histoire naturelle et d'en faire un outil philosophique. L'?uvre de Buffon est un projet philosophique : celui de construire un système général dans le mouvement des découvertes de l'époque concernant le rôle de la méthode. Bref, exit le Buffon littéraire et vulgarisateur pour faire place à un vrai savant et philosophe. Après une longue introduction qui présente le plan détaillé de cette étude, la 1re partie s'intitule « Le nom de la science » et traite de l'histoire naturelle, commençant par le très intéressant chapitre : « L'Histoire naturelle n'est pas une histoire naturelle » où on voit Buffon critiqué par ses contemporains et où il apparaît clairement que Buffon utilise l'histoire pour mettre en évidence la description comme moyen pour la connaissance des propriétés c'est-à-dire des rapports des choses, car l'histoire naturelle n'est pas classificatoire (ch. VII, Partie II) mais métaphysique, ce qui n'avait pas échappé à Pline, le seul historien retenu par Buffon. La 2e partie a pour titre : « Logique : science réelle et sciences arbitraires » et aborde les questions de classification et de méthode en étroit rapport avec les mathématiques et la physique. C'est à elle que s'attache la 3e partie : « La physique en ?uvre ? Trois essais pour une nouvelle méthode ». Enfin une 4e partie traite de la « réduction de la morale et de la métaphysique : Buffon contre les physico-théologiens ». La conclusion insiste sans ménagement envers ceux qui n'auraient vu en Buffon que le style au lieu de voir que sous le style se logeait la philosophie, celle du 18e siècle qui définit le philosophe comme « celui qui saisit les vrais rapports des choses ». Il fallait faire fort pour montrer ce nouvel angle de vue et T. Hoquet l'a remarquablement fait. Une annexe suivie d'un appendice, d'une bibliographie et d'un index termine l'ouvrage.

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Martine GROULT

Thierry HOQUET (dir.), Les Fondements de la botanique. Linné et la classification des plantes, Paris, Vuibert, 2005, 290 p.

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Partant du projet de publier en français deux textes de Linné qui n'avaient jamais été traduits auparavant, T. Hoquet présente ici une excellente introduction à la pensée et aux écrits du botaniste suédois (1707-1778), dont l'influence a été considérable dans l'histoire des sciences de la vie : de fait, si son système de classification des plantes par l'observation des organes sexuels n'est plus retenu aujourd'hui que comme un moment de la pensée classificatoire des Lumières, l'usage maintenu jusqu'à nos jours du terme « mammifère » ou du principe de nomenclature binomale des espèces animales et végétales, souligne à lui seul la portée de son ?uvre. La première partie de cet ouvrage (p. 1-154) est constituée par la réédition de quatre publications importantes signées par de grands spécialistes de l'histoire des sciences et de la botanique (P. Corsi, J.-M. Drouin, G. Barsanti et P. Duris), auxquelles s'ajoute le texte original de S. Müller-Wille, tiré d'une thèse soutenue en 1997. Ces cinq textes permettent de revenir avec précision sur un certain nombre d'éléments de l'histoire de la botanique, dans laquelle la place de Linné est évidemment éminente : l'histoire et les enjeux de la dénomination du vivant au 18e siècle, le rôle de Linné dans l'affirmation d'une nouvelle rigueur dans la description et la classification des plantes, la célèbre querelle qui l'opposa à son brillant rival Buffon, ou la question des influences multiples de son ?uvre (non seulement en botanique, mais aussi en anatomie et en cristallographie), sont autant de thèmes, parmi bien d'autres, que ces études explorent et analysent avec clarté, érudition et intelligence. La seconde partie, qui constitue le c?ur de l'étude (p. 155-242) propose la première traduction française de deux textes de Linné, le Fundamenta botanica (1736), et le Ratio operis tiré du Genera plantarum (1737) qui offrent tous deux une plongée fascinante dans cette pensée méthodique et classificatrice. La troisième partie (p. 243-290), enfin, propose divers « outils de référence » originaux : on y trouve un glossaire technique des termes descriptifs de la botanique, dix « tables » illustrées tirées du Philosophia botanica de Linné, un index biographique de ses contemporains, une présentation synthétique de son système sexuel de classification et une bibliographie complète. Au total, un ouvrage aussi utile qu'agréable à lire, qui présente avec rigueur et compétence une solide initiation à l'?uvre de Linné et à l'histoire de la botanique du 18e siècle.

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François REGOURD

Emma C. SPARY, Le Jardin d'utopie. L'histoire naturelle en France de l'Ancien Régime à la Révolution, td. de l'anglais par Claude DABBAK, Paris, Muséum National d'Histoire Naturelle, 2005, 408 p. + ill.

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Cet ouvrage issu de la thèse de E. Spary, Making the Natural Order : The Paris Jardin du roi 1750-1795 de 1993, est remarquable dans sa clarté, sa richesse historique et sa finesse d'analyse. Le lecteur est tout de suite séduit par l'écriture agréable à lire (que la traduction n'a fait que rendre) et l'impressionnante culture de l'auteur. La question à laquelle le livre propose de répondre est simple : comment le Muséum a pu se hisser à cette place unique d'une des principales institutions scientifiques du monde ? Mais celui qui croirait avoir affaire à l'histoire d'une institution, ou à que cela, serait dans l'erreur. Il s'agit de faire voir dans le cadre d'une recherche méthodologique, l'intérêt d'une étude de l'institution en tant que système de pouvoirs, de ne pas minimiser l'importance de la classification, de faire entendre que l'histoire naturelle est indissociable de ses implications sociales et de ses utilisations pratiques (p. 18). Les naturalistes du MNHN, Buffon en tête, ont détruit le patronage et ce livre décrit la transformation et la destruction de ce système d'opérations sociales (p. 187-225), pour inventer un nouveau modèle de pratique scientifique et, par l'utilisation de leur institution, de naturalistes experts en définition du « naturel ». À partir des individus et des objets, l'auteur met en évidence « les efforts grâce auxquels la matière brute de la vie quotidienne a été façonnée pour devenir reconnaissable comme objet d'étude scientifique. Faire des jardins, des bâtiments, des dissections, des collections, des classifications et des textes, transporter des objets d'endroits lointains jusqu'au Jardin, créer et obtenir des postes, recruter des publics, légitimer les prétentions à la connaissance, tout cela faisait partie intégrante de l'histoire naturelle » (p. 32). Le livre commence donc par les pratiques entre 1749 (publication de l'Histoire naturelle) et 1788 (mort de Buffon) et situe la place de l'Histoire naturelle au Jardin du roi, se poursuit par l'étude des réseaux avec ce que veut dire « agir à distance » à travers l'exemple d'André Thouin et la fonction des réseaux botanistes, la gestion et le contrôle de l'économie, les stratégies d'association pour se présenter comme des « hommes nouveaux » : génération, dégénération, régénération. Enfin il analyse les stratégies d'effacement de soi en analogie avec les problèmes d'invention d'un ordre public (rôle de la rhétorique révolutionnaire) pour arriver au Muséum, ce monument, lieu privilégié de la description d'un avenir républicain. La conclusion est en fait une ouverture à une réflexion contemporaine avec l'architecture où les historiens ont montré comment l'espace des musées suscitait certaines formes de comportement en dirigeant le mouvement du public. Enfin, une annexe fournit la liste des titulaires de postes scientifiques au Muséum de 1750 à 1793 et est suivie par une bibliographie impressionnante ainsi qu'un index. On ne saurait finir sans saluer la perfection de l'édition, la beauté de la présentation et de la qualité des reproductions de cette collection des publications scientifiques du Muséum, placée sous la responsabilité de Jean-Marc Drouin. Un livre qui devrait faire date aussi en France dans sa traduction et sa réalisation totalement réussies.

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Martine GROULT

LITTÉRATURES

Pascale AURAIX-JONCHIERE (éd.), Ô saisons, ô châteaux. Châteaux et littérature, des Lumières à l'aube de la modernité (1764-1914), Clermont-Ferrand, Presses de l'Université Blaise-Pascal (Coll. « Révolutions et romantismes »), 2004, 385 p.

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Le château est une des images fortes de l'imaginaire social et littéraire. Il nourrit, à la fin du 18e siècle, la littérature polémique sur l'Ancien Régime et le genre du roman gothique. A. Le Brun lui a consacré un essai effervescent Les Châteaux de la subversion (1986). Les Châteaux de l'écriture de L. Rasson (PUV, 1993) sont plutôt tournés vers le 19e et le 20e siècles. Le recueil de Clermont-Ferrand choisit Le Château d'Otrante de Walpole comme point de départ. La forteresse gothique n'est plus alors qu'un vestige, une ruine, une ombre ou bien un exil, une sécession, une résistance du passé. Tandis que Versailles s'enfonce dans le silence, avant de devenir un lieu de mémoire, la tour du Temple où est enfermée la famille royale devient une incarnation paradoxale de la Terreur. Combourg est un décor matriciel pour Chateaubriand et pour tous les lecteurs des Mémoires d'outre-tombe. Les châteaux tentent bien de survivre à la Révolution dans les contes bien-pensants pour enfants, ils sont prétexte d'effets terrifiants dans la littérature romanesque ou dramatique d'inspiration gothique qui s'auto-parodie rapidement. La forteresse de Silling défie l'optimisme des Lumières et les espoirs de régénération de la Révolution. Trace du passé ou bien berceau de poésie, prison ou bien refuge, le château fait communiquer la géographie et le paysage intérieur.

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Michel DELON

Pascale AURAIX-JONCHIERE, Gérard LOUBINOUX (éds.), La Bohémienne, figure poétique de l'errance aux XVIIIe et XIXe siècles, Clermont-Ferrand, Presses de l'Université Blaise Pascal (Coll. « Révolutions et Romantismes »), 2005, 443 p.

310

La Bohémienne, qui « est bien autre chose que la composante féminine de la bohémianité » (Loubinoux), reste une figure étrangement rare au 18e siècle, alors que le 17e baroque s'y attache, et que le 19e en fait un mythe. Dans ces actes du colloque des 12-14 mars 2003, on s'intéressera surtout à une recherche dans les dictionnaires français par E. Filhol (du Centre de recherches tsiganes de Paris V), et à l'article de M. Treps sur les Bohémiennes dans la littérature. Il serait intéressant d'explorer les raisons de cette censure des Lumières.

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Martine DE ROUGEMONT

Dominique BERTRAND (éd.), Mémoire du volcan et modernité. Paris, Honoré Champion (Coll. « Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance »), 2004, 491 p.

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Ce recueil constitue la publication des actes du colloque international du programme Pluriformation « Connaissance et représentation des volcans » Université Blaise Pascal 16-18 octobre 2001 et fait suite aux actes de la précédente rencontre de Clermont-Ferrand, Figurations du volcan à la Renaissance (Champion, 2001), ce qui explique la collection où il paraît. Il suit les pistes parallèles ou croisées de la mémoire des textes antiques (au premier rang desquels Pline), du pittoresque des voyages racontés et dessinés, de la rêverie infernale ou vulcanique et de l'observation scientifique qui débouche sur des hypothèses à propos de l'origine des éruptions. Sur la trentaine de contributions, cinq au moins concernent directement le 18e siècle. J. Ehrard s'intéresse au mémoire présenté par J.E. Guettard en 1752 sur quelques montagnes de France qui ont été des volcans : les tranquilles monts d'Auvergne se changent alors en inquiétants volcans. G. Luciani relit Dolomieu et les voyageurs qui, des quatre coins d'Europe convergent vers l'Italie ; parmi eux Goethe se montre observateur même quand il reproduit les souvenirs anciens (J. von der Thüsen). E. Beck et J.-P. Dubost analysent le corpus des peintres spécialistes du Vésuve (de Volaire à Cozens) et des illustrations du Voyage pittoresque de Naples et de Sicile. La catégorie du sublime sert de cadre à toute cette production, entre document et rêverie, entre réalité et métaphore. Quatorze pages de bibliographie complètent le volume.

313

Michel DELON

Carlo M. CIPOLLA, Les Caprices de la Fortune. Banquiers, commerçants et manufacturiers, XIVe-XVIIIe siècles, Paris, Gérard Monfort, 2000, 67 p.

314

Curieux objet que ce très petit livre traduit de l'italien (Tre storie extra vaganti) composé de trois ? disons « études » faute d'un meilleur terme ? dont seule la troisième (Les Savary et l'Europe) touche le 18e siècle. Ce sont en fait d'aimables causeries, d'ailleurs fort drôles, sur les négociants à travers les âges. Il sera donc ici plaisamment disserté sur les deux ouvrages des Savary père (Le Parfait négociant, 1675) et fils (Dictionnaire universel du commerce). Pas question d'érudition pointilleuse, puisque l'auteur réussit l'exploit de dater inexactement ce dernier traité (1747 au lieu de 1723) qui fait pourtant la matière de son exposé. Mais c'est si joliment raconté !

315

Henri DURANTON

Benedetta CRAVERI, L'Âge de la conversation, td. de l'italien par Éliane DESCHAMPS-PRIA, Paris, Gallimard (Coll. « Tel »), 2002, 680 p.

316

Dans ce livre captivant, B. Craveri relate l'histoire d'un idéal : le dernier idéal dans lequel la noblesse française de l'Ancien Régime pu se reconnaître pleinement et qui lui permit de se présenter, une dernière fois, comme l'emblème et le modèle de la nation tout entière. Du règne de Louis XIII à la Révolution, la société française a élaboré un art de vivre dont la conversion fut l'élément essentiel. Née comme un simple passe-temps, un jeu destiné au délassement et au plaisir réciproque, la conversation, nourrie de littérature et curieuse de tout, s'ouvre progressivement à l'histoire, à la réflexion philosophique et scientifique, au débat des idées, devenant ainsi un lieu de débat intellectuel et politique. Son théâtre privilégié était alors les « ruelles » (terme désignant l'espace entre le lit et le mur mis à la mode par les Précieuses qui recevaient dans leurs chambres) et les salons où la noblesse fondait sa supériorité sur un code raffiné de bonnes manières et un idéal de perfection esthétique. Dans cet espace de liberté disjoint de la Cour, ce sont les femmes qui dictaient la loi, fixaient les règles du jeu, contribuant ainsi de manière décisive à la formation du français moderne, au développement de nouvelles formes littéraires, à la définition du goût. Afin de reconstruire les traits d'un idéal de vie collectif qui s'étend sur presque deux siècles, B. Craveri prend pour guide la conscience aiguâ que les protagonistes de cette aventure avaient d'eux-mêmes. Elle nous raconte l'histoire de cette société de l'intérieur, se laissant conduire par ses figures féminines les plus emblématiques. Défilent ainsi : la duchesse de Longueville, incarnant les figures inverses et exemplaires de la séduction mondaine et du renoncement au monde ; la marquise de Sablé, nous initiant à la collaboration entre mondanité et littérature ; Mademoiselle de Montpensier déclinant la gamme complète des loisirs nobles ; la marquise de Sévigné et la marquise de la Sablière, illustrant, l'une, la fougue de l'enjouement, la gaieté euphorique, l'autre, l'absolu du sentiment ; Madame de Maintenon et Ninon de Lenclos, expression de l'importance de la réputation, Madame de Lambert, idéal de l'« honnête femme », et Madame de Tencin, « l'aventurière des Lumières », présidant toutes deux à un nouveau genre de conversation littéraire et préparant les représentants du beau monde au débat des Lumières. Dans ce livre, à la fois savant et élégant, B. Craveri retrace de l'intérieur l'histoire de cette société mondaine qui fut un phénomène unique en Europe, nous permettant de comprendre pourquoi ce monde disparu continue d'exercer sur nous un attrait si irrésistible.

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Sophie GRAPOTTE

Madeleine DESCARGUES, Prédicateurs et journalistes. Petits récits de la persuasion en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, Swift, Addison, Fielding et Sterne, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, (Coll. « Domaines Anglophones »), 2005, 272 p.

318

L'auteur a choisi de ne pas s'attacher aux textes les plus célèbres de Swift, Addison, Fielding et Sterne mais au corpus souvent méconnu que constituent leurs sermons et leurs essais, caractéristiques de deux genres littéraires très répandus au 18e siècle, dans le contexte de tolérance et de laïcisation de la société des Lumières. Ces textes sont à la fois révélateurs dans le champ de l'histoire des idées et dans celui du champ littéraire. D'une part, ils témoignent d'une perception et d'une réflexion nouvelle sur le goût et l'esthétique, sur la place de l'individu dans la société, d'autre part ils reflètent l'évolution du statut de l'auteur, du lien entre fiction et vérité, du « rapport d'appartenance et d'identité ou au contraire d'hétérogénéité » entre l'auteur et le texte. M. Descargues démontre ainsi que les stratégies rhétoriques mises en ?uvre, que l'on qualifierait aujourd'hui de science de la communication, sont très modernes dans la mesure où la vérité n'est plus perçue comme unique, mais où s'instaure « une distance entre soi et la vérité », dans un dialogue implicite entre l'auteur et le récepteur, sur le mode souvent ironique. La persuasion est une stratégie rendue nécessaire par la perte des certitudes, la conviction que les connaissances ne sont jamais acquises une fois pour toutes. L'auteur est toutefois bien consciente de la difficulté d'appliquer toutes ces conclusions à Swift, moins enclin que ses compatriotes, on le sait, à adhérer à l'empirisme des Lumières et à leur vision optimiste du monde. Un index, une bibliographie très étoffée et cinquante pages bilingues reproduisant quatre extraits particulièrement savoureux, dont « Upon sleeping in church » de Swift et « A Modern Glossary » de « Fielding », complètent cet ouvrage très précieux à la fois pour les anglicistes littéraires et civilisationnistes.

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Cécile REVAUGER

Béatrice DIDIER et Jean-Paul SERMAIN (éds.), D'une Gaîté ingénieuse. L'Histoire de Gil Blas, roman de Lesage, Louvain, Peeters, 2004, 328 p.

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L'ouvrage est un recueil de communications présentées lors de deux journées d'études (décembre 2002 et janvier 2003). Toutes portent sur le premier tome du Gil Blas paru en 1715 (mis au programme de l'agrégation) et en éclairent utilement les différentes facettes. Les trois premières études portent sur la structure pédagogique (G. Artigas-Menant), picaresque (C. Cavillac) et initiatique (G. Lahouati) du roman ; les trois suivantes se concentrent sur les personnages, celui « introuvable » de Gil Blas (F. Gevrey), celui parallèle de Diego (C. Volpilhac-Auger) et sur l'écriture du portrait (C. Bahier Porte) ; trois autres sont consacrées à la dimension comique du roman, du rire (J. Wagner) à l'humour noir et au grotesque (E. Leborgne), qui conduit Lesage à mêler de manière complexe théâtralité et écriture romanesque (J.-F. Perrin) ; trois autres encore examinent l'économie des échanges qui dénonce le pouvoir délétère de l'argent (R. Démoris), la violence et les motifs du sang versé dans le roman (J. Berchtold) et la dimension parodique d'un texte où l'on repère plusieurs reprises sérielles (S. Menant) ; les trois dernières études enfin s'appliquent à mettre en évidence le caractère ouvert de la fiction grâce aux outils de la narratologie (M. Escola), la manière dont Lesage joue avec les apparences et dépasse l'opposition entre être et paraître (C. Martin) puis le statut du langage et les différents modèles d'écriture présents dans le roman (J.-P. Sermain).

321

Nicolas VEYSMAN

Jacques DÜRRENMATT, Andréas PFERSMANN (éds.), L'Espace de la note, Presses universitaires de Rennes, 2004, 276 p.

322

Le sujet est à la mode mais ne s'épuise pas. Après le riche volume des SVEC (2003 : 03), qui replaçait les pratiques de Voltaire dans celles de son siècle, ce nouveau recueil de seize contributions développe une approche théorique, historique et interprétative de la note comme à la fois intérieure et extérieure au texte qu'elle module, l'accentuant ou l'affadissant, qu'elle déporte vers un non-dit subversif ou vers le conformisme ambiant. Le dix-huitiémiste sera particulièrement attentif aux articles de G. Benrekassa sur l'annotation dans L'Esprit de lois qui débouche sur le statut de l'érudition chez Montesquieu, d'A. Pfersmann sur ce qu'il nomme « le priapisme infrapaginal », c'est-à-dire l'obscénité reléguée en bas de page, chez Wieland et Heinse, Sade et Nerciat, de J. Dürrenmatt sur les jeux intertextuels chez Louvet et Stendhal, adeptes du libertinage littéraire par plagiat et détournement, de S. Pickford enfin sur les notes d'accompagnement que les éditeurs modernes ajoutent au Voyage sentimental de L. Sterne. On signalera enfin les dix pages particulièrement utiles de bibliographie finale.

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Michel DELON

Delphine DE GARIDEL, Poétique de Saint-Simon. Cours et détours du récit historique dans Les Mémoires, Paris, Honoré Champion, (Coll. « Lumière classique »), 2005, 651 p.

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L'auteur nous fait entrer dans l'atelier de Saint-Simon dont elle entreprend de percer les secrets stylistiques en même temps qu'elle nous invite à revisiter « l'édifice grandiose » que sont les Mémoires et d'en comprendre l'architecture. Cet ambitieux programme a donné naissance à une belle étude, précise et méthodique d'une ?uvre « nombreuse », aussi vaste que riche. À la croisée du récent travail de réflexion sur la poétique des mémoires à l'âge classique (Lesne) et du nouveau regard porté sur l'?uvre de Saint-Simon (Roorryck, Stefanovska, Weerdt-Pilorget), l'auteur nous propose ici une « anatomie narratologique » et « poétique » des Mémoires où sont employées avec intelligence les notions et les procédures d'analyse attendues. Une première partie examine la forme, la place et la fonction des instances narratologiques que sont l'auteur, le narrataire et le narrateur. La deuxième partie est une étude des formes du discours, narratives (récits de guerre, conversation, anecdote) et descriptives (description de lieu, « caractère », généalogie). La troisième s'attache à comprendre les voies (agencement temporel, digression, discours sur soi et présence du commentaire) grâce auxquelles l'auteur est parvenu à établir une cohérence textuelle des Mémoires sans renoncer à une entière liberté d'écriture. L'étude de l'instance auctoriale comme celle de la régie narratoriale, celle du récit comme celle de la description n'oublient pas le contexte historique, l'intertexte classique, la profondeur religieuse et la dimension génétique des Mémoires. La pertinence de la méthode et le souci de comprendre la spécificité comme la diversité de l'?uvre est à l'origine de pages éclairées et éclairantes sur des formes aussi particulières que le récit de guerre, la conversation, l'anecdote, le tableau généalogique ou la digression, dont l'auteur analyse la structure et la signification, au côté de formes plus attendues comme les portraits ou le témoignage historique. Le plaisir de la compréhension s'accorde avec celui de la lecture, de sorte que, au fil d'une écriture claire vive et savante, l'exigence intellectuelle ne trouble jamais la jubilation du lecteur. L'ensemble est enfin rendu remarquablement accessible par une table des matières très détaillée qui fait de cette réflexion une recherche stimulante aussi bien qu'un précieux outil de travail pour un public exigeant.

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Nicolas VEYSMAN

Carl Ignaz GEIGEIR, Le Voyage d'un habitant de la Terre dans la planète Mars, suivi des Voyages d'un Anglais en Allemagne, en Suisse et en Autriche, td. de l'allemand et présenté par Michel TREMOUSSA, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, (Coll. « Littératures de langue allemande »), 2005, 165 p.

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C. I. Geiger (Ellingen, 1756 ? Stuttgart, 1791), docteur en droit sans métier ni résidence stable, est l'auteur bien méconnu d'un roman, de pièces de théâtre, d'un texte de philosophie du droit et de ces trois voyages imaginaires que M. Trémoussa a eu la bonne idée de traduire. Le Voyage d'un habitant de la Terre dans la planète Mars (1790) raconte la découverte de Mars par un explorateur allemand, lequel rencontre d'abord un royaume soumis à la tyrannie de religieux intolérants aux dogmes incompréhensibles par la raison (ils mangent leur Dieu qu'ils ne voient pas et qui est le fils d'une femme vierge et du père céleste avec lequel il s'identifie et qui pourtant le sacrifie, etc.) qui finissent par assassiner le roi du pays. Échappant de justesse aux prêtres meurtriers, l'explorateur arrive, après quelques péripéties, à Momoly, où les habitants vivent selon la nature, nus, heureux et vertueux, s'accouplent publiquement et rendent un culte au soleil. Le Voyage d'un Anglais dans une partie de la Souabe et dans quelques-unes des contrées les moins connues de la Suisse (1789) et Le Voyage d'un Anglais à Manheim, en Bavière et en Autriche jusqu'à Vienne (1790) est l'occasion pour Geiger, sous l'artifice transparent de la traduction fictive, de dire à ses compatriotes tout le mal qu'il pense d'eux, et de dénoncer, avec une méchanceté fort réjouissante, la domination de la « prêtraille » et la corruption des m?urs qui, selon lui, vont toujours ensemble. Seul l'Appenzell, aux paisibles et rustiques chaumières, est le refuge de la nature et de la simplicité. Toujours amusants, les textes de Geiger sont de bons témoignages de l'Aufklärung tardif.

327

Colas DUFLO

Stéphanie GENAND, Le Libertinage et l'histoire : politique de la séduction à la fin de l'Ancien Régime. Oxford, Voltaire Foundation, 2005, 277 p.

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Issu d'une thèse ambitieuse, ce livre s'attaque à nouveaux frais au problème de l'hétérogénéité du corpus libertin, en proposant de l'inscrire dans une perspective chronologique susceptible d'éclairer l'historicité d'un « modèle libertin » (p. 9) à la fois caractérisé par des traits invariants et par des phénomènes de déstructuration : saisi dans le tournant de siècle (1782-1802), il apparaît comme le lieu textuel d'une crise de la représentation libertine, que l'auteur entend articuler au contexte politique et social de la fin de l'Ancien Régime et de la tourmente révolutionnaire. La considérable bibliothèque des « romans du libertinage » répertoriés il y a peu par Valérie Van Crugten-André est ainsi convoquée : l'érudition, mise au service d'un essai synthétique de problématisation des enjeux littéraires et idéologiques inscrits dans ces textes, conduit cependant un peu trop souvent à de très longues citations qui auraient gagné à un allégement. La rigueur et la clarté du plan adopté compensent heureusement cette tendance. L'auteur procède par affinements successifs de la dimension historique et politique de l'imaginaire libertin, d'abord capté à partir de traits typiques étudiés dans leur façon de réagir à l'air du temps (première partie), examiné ensuite dans ses rapports à d'autres styles, genres et tonalités romanesques (deuxième partie) et, enfin, dans sa façon de prendre en charge les stratégies nouvelles de représentation de l'histoire et du politique pendant la Révolution, l'auteur montrant de façon plutôt convaincante comment cette confrontation inédite mine en profondeur le « modèle libertin » (troisième partie). Cette enquête originale et savante, bien que laissant en suspens un certain nombre de questions embarrassantes sur la définition du ou des genres libertins ? questions qu'elle a toutefois le mérite de poser autrement ? se présente comme une contribution importante aux études sur le libertinage et la situation du genre romanesque à la fin du 18e siècle.

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Florence LOTTERIE

Éthel GROFFIER, Le Stratège des Lumières. Le comte de Guibert (1743-1790), Paris, Honoré Champion, (Coll. « Les dix-huitièmes siècles »), 2005, 413 p.

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En dépit du rayonnement de son Essai général de tactique publié en 1772, le comte de Guibert (1743-1790) reste une figure méconnue des Lumières. L'auteur propose ici une étude biographique attentive tant aux aspects militaires que littéraires de sa carrière. Les ouvrages militaires de Guibert cherchent à réformer et à moderniser l'armée française, à améliorer le sort de l'homme de rang, mais non sans se soucier aussi de réformer l'État. À deux reprises, soit en 1775 alors qu'il est appelé au ministère de la Guerre par le comte de Saint Germain, puis en 1787, en tant que rapporteur du Conseil de Guerre, Guibert tente de mettre en application ses idées de réformes. Dans le contexte de fermentation prérévolutionnaire, les décisions du Conseil de Guerre sont cependant interprétées comme une réaction aristocratique, tandis que Guibert est hué par l'assemblée de la noblesse à Bourges où il tente de se faire élire député aux États-Généraux. Pourtant, le comité militaire de l'Assemblée constituante s'inspirera des opinions et projets du Conseil ainsi que des rapports de Guibert, notamment afin de mettre un terme à la querelle de l'ordre mince et de l'ordre profond. L'auteur montre également que ses recommandations concernant la pratique de la guerre globale et la mobilité constitueront une très grande force des armées napoléoniennes. Passant, comme le Maréchal de Saxe, du théâtre des opérations au théâtre tout court, Guibert réalise quelques tragédies patriotiques : sa première est Le Connétable de Bourbon, qu'il fait lire dans les salons de Paris que lui ouvre son Essai général de tactique. Au détour du pèlerinage à Ferney, Guibert développe ses ambitions littéraires. Son Connétable est un succès de salon, mais un échec au Théâtre public ; « d'une platitude unique », entend-t-on après une représentation à Versailles devant le roi qui n'a pas apprécié la mise scène de la trahison d'un Bourbon. Guibert écrivit d'autres pièces, mais ne chercha pas à les faire représenter, telle Les Gracques, pièce républicaine, selon Mme de Staâl, qu'il rencontre à l'occasion de délices champêtres au salon de sa mère, Mme Necker. Il écrit aussi Zulmé, à la louange de Germaine de Staâl : en fut-il amoureux s'interroge l'auteur ? Les lettres de Mme de Staâl à Guibert n'ont jamais été publiées. À l'instar de certains passages concernant Julie de Lespinasse, la « muse insupportable », on pourra regretter la longueur de certaines digressions sentimentales autour des tactiques de salon. L'auteur place au centre de son argumentation le grand tort causé par Les Lettres de mademoiselle de Lespinasse qui réduisirent Guibert à n'être qu'une « note en bas de page à son destin tragique » ; les littéraires en font ainsi un médiocre, tandis que les militaires saluent son génie. L'auteur insiste sur la « mise en littérature » des lettres de Julie de Lespinasse qui ont constitué une représentation défavorable de Guibert émanant comme une vapeur de ces lettres mélancoliques. Ce « chef d'?uvre de littérature » masque le rôle historique de Guibert qu'E. Groffier contribue à nous restituer.

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Martin NADEAU

Alain KERHERVE, Mary Delany (1700-1788). Une épistolière anglaise du 18e siècle, Paris, L'Harmattan, (Coll. « Des idées et des femmes »), 2004, 585 p.

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Ce gros livre, malgré son allure ingrate de thèse, est à la fois original dans sa démarche et du plus grand intérêt : c'est l'étude méthodique et rigoureuse d'un corpus épistolaire dans son entier, étude qui, sans négliger l'aspect documentaire et historique, fait toute sa place aux observations sur l'épistolarité elle-même. De tels travaux ne sont pas si nombreux, et celui-ci est par bien des aspects exemplaire ; du point de vue méthodologique d'abord : toutes les démarches sont raisonnées, qu'il s'agisse de la constitution de la « correspondance » elle-même ou des protocoles d'analyse et de la présentation des résultats ; par la qualité des analyses ensuite et la richesse des aperçus qu'elles donnent : sur l'activité épistolaire et la sociabilité, mais aussi sur la civilisation matérielle et les mentalités. C'est que le matériau, inconnu pour une bonne part jusqu'ici, est abondant (plus de 1 500 lettres) et riche : Mary Delany, membre de la « gentry », salonnière, qui s'est essayée à la littérature (elle a écrit de la poésie notamment, et un conte moral resté inédit), à l'art et à la botanique, correspond pendant près d'un siècle non seulement avec sa famille, mais avec des écrivains (Swift, Richardson, Walpole, etc.) et des artistes, soit avec plus de 150 correspondants différents ; ses liens avec la famille royale ou avec le fondateur du méthodisme agrandissent encore le cercle de ses relations et de ses intérêts ; sa pratique épistolaire est consciente et concertée. La démonstration est faite ici que, à condition de prendre en compte la spécificité de la lettre et de disposer d'outils conceptuels adéquats pour l'interpréter, une correspondance permet mieux que n'importe quelle autre source de pénétrer au c?ur d'une vie et d'une époque et d'atteindre jusqu'à leur irréductible étrangeté.

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François BESSIRE

Huguette KRIEF, Sylvie REQUEMORA (dir.), Fête et imagination dans la littérature du XVIe au XVIIIe siècle, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence (Coll. « Textuelles littérature »), 2004, 282 p.

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Le Centre de Recherches Aixois sur l'Imagination de la Renaissance à l'Âge classique a organisé ce colloque d'Aix-en-Provence les 13-15 février 2003, que l'Avant-Propos des actes inscrit avec pertinence dans un ensemble de recherches des dernières décennies sur la fête. Des dix-neuf communications réunies (une seule, de M. Vovelle, a été publiée à part), huit portent sur le 18e siècle. Le thème de la fête populaire et plus ou moins spontanée structure le tout, à partir de la fête genevoise célébrée par J.-J. Rousseau dans la Lettre à d'Alembert, traitée dans trois communications (H. Coulet, G. Goubier-Robert, M. Brunet), plus une sur la contre-épreuve de Pygmalion (K. Germoni). Le principal (ou seul ?) équivalent français mentionné serait la fête de la rosière de Salency, traitée trois fois aussi, presque toujours dans une comparaison entre les modèles (sauf chez son principal inventeur, Mme de Genlis, étudiée par M.-E. Plagnol-Diéval). Deux communications montrent comment le théâtre public peut intégrer la festivité, avec au début du siècle Regnard (S. Requemora), et l'amusant Les deux Macbeth de Dubois en 1817 (C. Flicker). Un hapax : le roman satirique et bouffon de Gorjy, Ann'Quin Bredouille, 1791 (H. Krief) ? auteur sur lequel on regrette de n'avoir ici aucune information... Ni bibliographie ni index, mais des notes en bas de page abondantes et utiles.

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Martine DE ROUGEMONT

Angelo MAINARDI, Le Monde secret de Casanova [1998], td. Jean-Marc MANDOSIO, Paris, Zulma, 2005, 312 p. Cécile DE ROGGENDORFF, Lettres d'amour à Casanova, présentation Alain BUISINE, Paris, Zulma, (Coll. « dilecta »), 2005, 88 p.

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S'il récuse de prime abord les images réductrices ou mythifiées du séducteur vénitien, Le Monde secret de Casanova se révèle vite un essai biographique généraliste et peu passionnant, qui n'apprendra sans doute rien aux familiers de l'Histoire de ma vie. Paraphrasant avec délectation plusieurs épisodes clés des mémoires de l'écrivain, Mainardi insiste plus particulièrement sur la « complexité de son érotisme » (ses tendances perverses) et son goût profond pour l'ésotérisme. Le meilleur chapitre de l'ouvrage développe le parallèle entre Casanova et Dom Juan, envisage l'acte de séduction comme « promotion «métaphysique» de la femme » et rappelle au passage que Casanova retoucha très probablement le manuscrit de Don Giovanni. L'ouvrage comporte une bibliographie sélective et un index.

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Autre court opus casanovien proposé par les éditions Zulma, les Lettres d'amour de Cécile de Roggendorff, probablement la dernière conquête (entièrement platonique et à distance) d'un séducteur « sur le retour », alors hôte malheureux et acariâtre du château de Dux. De la minauderie, le ton des lettres glisse vers le dialogue tendre avec le « cher et vieux Longin », qu'assombrissent sur la fin le veto familial privant la jeune fille de la place de gouvernante que lui avait dégotée son protecteur, et la prise de conscience qu'ils ne se rencontreront jamais.

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Jean-Christophe ABRAMOVICI

Christophe MARTIN, Espaces du féminin dans le roman français du dix-huitième siècle, Oxford, Voltaire foundation (Coll. « SVEC »), 2004, 527 p.

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Bien au-delà de l'approche thématique ou formelle à laquelle paraît le réduire son titre, l'ouvrage de C. Martin est une des études les plus magistrales qui ait été écrite sur le genre romanesque du 18e siècle. Reposant sur un véritable crescendo analytique, il s'ouvre sur une description et une typologie de la « géographie » du corps féminin, ses « décor[s] d'attribution » traversés par les motifs de la réclusion et de l'enfermement et une érotisation obsessionnelle (espaces « gynémorphes »). De ces regards masculins croisés, il se dégage le « fantasme d'un corps féminin essentiellement étranger aux trésors qu'il recèle et qui doit s'en remettre à l'homme pour accéder à la moindre connaissance de ses propres mystères » (p. 202). La seconde partie du livre se concentre sur la dimension « politique » de ces espaces, en d'autres termes sur la question des rapports de pouvoir : la récurrence des motifs d'effraction et de claustration reflète un désir de violer le secret sinon le corps féminin lui-même, dont C. Martin dégage la dimension historique, en particulier dans le ch. 6 (« Les jardins d'Armide, ou l'empire du féminin ») où sont mis à jour deux temps majeurs (successifs et simultanés) de la représentation romanesque du féminin : la période rococo qui dédramatise les peurs provoquées par la montée en puissance de la femme ; la seconde moitié du siècle, où la fiction libertine accentue à l'inverse les traits inquiétants de la femme-séductrice, « idole aux allures d'étranges insectes » (p. 395) attrapant dans sa toile les libertins. Du catalogue des dispositifs misogynes du roman, on est ainsi insensiblement passé à l'analyse des angoisses archaïques qui les commande ? « hantise du confinement et de l'étouffement » (p. 401). Dans une troisième partie enfin, C. Martin étudie les implications « économique[s] » des modèles précédemment exposés : le « fantasme mercantiliste » (p. 427) sous-jacent à l'exposition et la démultiplication des corps féminin, les logiques communes au sérail et à l'enfermement domestique, les espaces autonomes alimentant le spectre d'une autosuffisance féminine, indifférente au désir masculin. Cette présentation sommaire des grandes articulations du livre de C. Martin ne rend que peu compte de sa richesse, de sa capacité à embrasser l'ensemble du 18e siècle, au-delà de son « c?ur » rococo, du souci qui l'anime de déployer constamment l'éventail des fantasmes que suscite la femme à l'âge classique, sans jamais céder à la simplification ni à la caricature. Conjurant savamment le risque de la répétition, le livre nous invite à la revisite de lieux romanesques familiers (le bosquet de Clarens et l'Élysée de La Nouvelle Héloïse, la charrette emmenant Manon vers l'Amérique, etc.), à la manière du guide illusionniste de la petite maison des Sonnettes de Guillard de Servigné. À la relecture aussi des ouvrages des devanciers de Christophe Martin : La Destinée féminine de Pierre Fauchery, Les Décors et les choses d'Henri Lafon. Espaces du féminin est enfin un livre passionnant au regard de ses secrets ou de ses non-dits. Témoin la manière dont y est traité le thème récurrent de la mollesse. Peut-être sous l'effet du moralisme latent des analyses freudiennes (« déresponsabilisation de la relation sexuelle », « inconsistance fondamentale du sujet », etc.), celui-ci est en effet toujours envisagé de manière négative, au travers du filtre d'un certain discours des Lumières qui interpréta le « devenir-femme des hommes » comme un procès irrémédiable et catastrophique de dévirilisation. Mais alors qu'une place est réservée aux fantasmes saphiques, aucun mot n'est dit de l'homosexualité masculine à laquelle pourtant le mot de mollesse est très souvent lié. La constitution à l'âge classique d'un imaginaire homosexuel ? dont témoignerait par exemple les Aventures de Télémaque par-delà ses mises en garde contre le pouvoir féminin ou son propos hédoniste ?, comme le réaménagement de la fonction masculine qu'il accompagna, sont comme le point aveugle de ce livre, aussi fascinant dans ses pleins que dans ses creux.

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Jean-Christophe ABRAMOVICI

William MARX, L'Adieu à la littérature. Histoire d'une dévalorisation, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Éditions de Minuit, 2005, 232 p.

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L'essai que nous propose présentement W. Marx, qui a également dirigé un ouvrage collectif sur Les Arrières-gardes au XXe siècle. L'autre face de la modernité esthétique (PUF, 2004) s'efforce de parcourir l'intégralité d'un processus qui, du 18e au 20e siècle, marque l'expansion, l'autonomisation puis la dévalorisation de la littérature de manière à rendre compte au mieux de ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui la fin de l'écrivain, de l'écriture et de la critique au regard d'un adieu à la littérature sans cesse autoproclamé par les écrivains eux-mêmes. Le 18e apparaît ici comme le temps où l'on pouvait faire de la littérature, et surtout de la poésie sur toutes choses dans la mesure où l'écrivain au statut social récent avait vocation à prendre en charge le réel, y compris en situation extrême où se manifeste ce qui échappe à la raison, à l'exemple des désastres du tremblement de terre de Lisbonne en 1755, véritable séisme idéologique, et aussi de la grande tempête de 1703. Ainsi l'auteur peut affirmer que « Tempête, tremblement de terre : les misères de l'humanité constituèrent un matériau privilégié de la poésie au XVIIIe siècle » (p. 119), ce qui pouvait alors permettre à la littérature de « faire sens avec du non-sens » (p. 121). Cependant l'esthétique du sublime, déjà présente dans la relation poétique de telles manifestations brutales de la réalité, contenait en germe la future dissociation du monde et du langage dans l'espace littéraire. En effet, la littérature connaît, selon l'auteur, son irrésistible ascension avec l'exaltation sublime de la sensibilité qui s'accompagne de l'idéal d'un langage transparent et détaché des circonstances, comme en témoigne « le sacre de l'écrivain » avec l'apothéose de Voltaire en 1778. L'écriture romantique porte alors la littérature à son zénith au 19e siècle en la proclamant expression d'un moment unique à travers sa capacité à atteindre le réel sans se préoccuper du style, du langage même. Une telle survalorisation de la littérature comme miroir de la vie contenait aussi en germe sa dévalorisation à venir : d'un tel mouvement ascendant sortit son autonomisation, au nom de l'art pour l'art, puis l'enfermement dans la forme, et en fin de compte la scission de l'art et de la vie, tout particulièrement perceptible dans la dissociation du langage poétique et du langage quotidien. À s'être dotée d'un pouvoir grandissant sur le réel, la littérature a fini par se distancier de la société, et à ce titre par se dévaloriser socialement. Une telle approche historique du thème de l'adieu à la littérature, sans cesse répété d'une avant-garde à l'autre, permet de prendre un peu de recul par rapport à l'hyperconscience des littéraires de leur rôle désormais secondaire au regard d'autres modes culturels de communication, en particulier le cinéma. Elle nous replonge au c?ur des préoccupations littéraires du 18e siècle et de la première moitié du 19e siècle. Mais faut-il vraiment en arriver, au terme de ce parcours, à un Barthes renvoyant le texte de critique littéraire au pur plaisir par l'annonce, « je sais que le roman est mort ». Ce fin connaisseur de la tradition littéraire classique est-il vraiment un fossoyeur de la littérature, l'homme par qui est advenu la terreur théorique exercée sur la littérature ? Ici la démarche de l'auteur pourrait prendre un tour vraiment discutable si elle ne préconisait pas en fin de compte, sous l'égide de Beckett, l'invention d'une écriture qui réussit à parler du monde par un souci à forte teneur humaine et existentielle.

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Jacques GUILHAUMOU

Sylvain MENANT et Dominique QUERO (éds.), Séries parodiques au siècle des Lumières, Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, (Coll. « Lettres françaises »), 2005, 436 p.

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Sylvain Menant a réuni une équipe de chercheurs pour étudier les textes parodiques selon une « approche sérielle » qu'il définit dans son introduction comme une étude de corpus d'?uvres qui présentent peu d'intérêt prises isolément et dont la signification et la valeur se révèlent lorsqu'elles sont replacées dans la production littéraire du moment. Vingt-six contributions appliquent ces principes à la littérature du 18e siècle en examinant d'abord le théâtre, ensuite les écrits en vers, enfin des textes en prose. Les travaux, d'ampleur variable, investissent tous les champs artistiques : dans la section « Théâtre », les considérations générales (typologie théorique, recensement chronologique) y côtoient des travaux consacrés à une seule reprise parodique (La Reine des Péris), à une série précise (parodies d'Inès de Castro, d'Iphigénie en Tauride, les Noces de Proserpine) ou à des genres particuliers (le théâtre de société, l'opéra) ou bien encore à la figure allégorique ; il en va de même dans les sections « Vers » et « Prose » où se succèdent l'étude d'un texte (La Marseillaise, Les Veillées du Couvent), celle d'une série (les parodies de Sethos) ou de deux séries croisées (les parodies de La Vie de Marianne et de Pamela) ou encore celle d'un genre (l'ode pindarique), tandis qu'ailleurs on a associé deux grandes figures (Marivaux et Fénelon, Crébillon fils et Marivaux). L'ensemble est riche et appelle une poursuite de cette intéressante exploration collective d'?uvres méconnues qui reçoivent ainsi un éclairage inédit et revêtent une signification nouvelle.

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Nicolas VEYSMAN

Jean-Noâl PASCAL (éd.), Lectures d'André Chénier. Imitations et préludes poétiques, Art d'aimer, Élégies. Rennes, Presses Universitaires de Rennes (Coll. « Didac Français »), 2005, 199 p.

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La mise au programme d'agrégation d'une partie de l'?uvre de Chénier, et pas la plus commode, a fait pousser bien des soupirs, voire grincer bien des dents. Plus que jamais des soutiens extérieurs s'avéraient nécessaires pour des postulants démunis face à ce monstre littéraire. Jean-Noâl Pascal, maître d'ouvrage, le promettait : « Les études réunies dans ce volume ont pour but d'aider le lecteur sur cette route escarpée et raboteuse, mais elles veulent aussi le préparer aux exercices académiques dont le concours exige la maîtrise. » On ne saurait mieux délimiter les ambitions de ce recueil d'articles qui a dû apaiser les craintes de plus d'un candidat. Les treize auteurs ici réunis ont soit proposé des perspectives d'ensemble sur l'?uvre (Y. Citton, É. Francalanza, G. Lahouati, S. Le Ménahèze, C. Seth), soit s'en sont tenus aux Élégies (L. Verdier, F. Jacob, S. Loubère, J.-N. Pascal), soit encore ont traité de problèmes de génétique (G. Buisson) ou de versification (D. Billy, Fr.-Ch. Gaudard). La qualité des interventions peut faire légitiment croire que l'ouvrage survivra à sa finalité immédiate.

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Henri DURANTON

Jean-Marie ROULIN, L'Épopée de Voltaire à Chateaubriand : poésie, histoire et politique, Oxford, Voltaire Foundation, (Coll. « SVEC »), 2005, XX ? 277 p.

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La 1re chose que remarqueront ceux qui feuilletteront ce livre, c'est le nombre relativement peu élevé des citations en vers : c'est qu'en effet il ne s'agit pas d'un ouvrage d'ensemble sur l'épopée, contrairement à ce qu'indique le titre, mais d'un travail qui s'efforce plutôt de définir la pensée de l'épopée à l'époque en examinant beaucoup de discours sur le genre, laissant très souvent de côté la voix des poètes, sauf quand ? cela arrive heureusement ? elle se confond avec celle des théoriciens ou se montre apte à étayer un discours poéticien moderne. Il faut bien reconnaître que cette attitude, qui n'est pas clairement postulée, a parfois de quoi décevoir, car elle pourrait laisser croire que l'on va, une fois de plus, condamner au néant poétique une abondante production versifiée, qui doit bien contenir quelques joyaux, que l'on risque de laisser enfouis à trop vouloir faire de la théorie littéraire aux dépens de gens qui, prioritairement, se voulaient des poètes. Cela dit, le travail de Jean-Marie Roulin est à la fois imposant et important. Imposant, d'abord, par la quantité des matériaux mobilisés, qui reflète une véritable érudition, pas seulement l'habileté à construire une bibliographie (mais cette dernière, qui énumère les pièces, à chaque fois, du dossier de la réception du poème référencé, signale la perspective de l'approche...). On s'étonnera qu'aient été écartées les nombreuses traductions en vers des épopées antiques et étrangères, non seulement parce qu'il est à peu près certain que ce sont elles qui témoignent des qualités poétiques les plus évidentes ou que la fascination exercée par la Jérusalem du Tasse est essentielle dans le tropisme médiéval des versificateurs à partir de 1770, mais aussi parce qu'il y a toujours à glaner dans le péritexte de ces monuments. On appréciera, en revanche, les nuances du classement retenu, qui distingue, aux côtés des poètes épiques stricto sensu, les « genres contigus » (poèmes héroïques, poèmes didactiques et descriptifs, etc.). Important, ensuite, par la cohérence ? on serait tenté de dire, sans aucune intention maligne, le systématisme ? de la construction critique, qui parvient parfaitement à nous convaincre que l'échec de l'épopée didactique et politique des Lumières (à la manière de La Henriade), trop naïvement chronologique et narrative ? c'est de la littérature édifiante, en somme ?, débouche, après maintes tentatives et des centaines de milliers de vers, sur la réussite de l'épopée romantique, disons hugolienne, qui réconcilie l'Histoire et le mythe en puisant aux sources médiévales. Car ce sont bien, aux yeux de l'auteur, les tâtonnements de la réflexion sur l'histoire qui s'illustrent à travers les ratages réitérés des tentatives épiques des Lumières. L'ouvrage comprend quatre parties très inégales. Dans la première sont présentés le « patrimoine épique » de Voltaire (en fait les épopées antérieures à La Henriade) et les problèmes posés par la définition des frontières du genre épique entre 1723 et 1815. Dans la deuxième, dont le c?ur est constitué par une théorisation, séduisante mais qui gagnerait à être mise systématiquement en perspective avec l'ensemble de l'?uvre du philosophe, du rapport de la poésie de Voltaire à l'histoire, c'est de l'épopée comme texte politique qu'il s'agit, même si de longs développements sont consacrés au traité fondateur (très antérieur à la période considérée) de Le Bossu ou aux opinions de Batteux et de Louis Racine. Dans la troisième sont retracés les débats 1760-1790, en partant des vues de Marmontel : l'épopée doit concourir à la formation du citoyen, mais parallèlement on voit les auteurs se tourner de plus en plus vers une quête des origines, s'inspirant de la Bible, voyageant volontiers au Nouveau Monde ou découvrant les Poésies d'Ossian (que la poésie française, croyons-nous, s'acharna pourtant, en les morcelant, à débarrasser de leur caractère épique) ; les pages consacrées à Bitaubé, qui n'écrit pas en vers, sont particulièrement bien venues. Dans la quatrième, enfin, Jean-Marie Roulin parvient à donner une vue synthétique du renouveau épique (problématique : la question est à relier, au moins, avec celle du renouveau lyrique provoqué par l'intrusion de l'Histoire dans la vie quotidienne, avec la Révolution et ses suites) en gésine sous le Consulat et l'Empire, avant de traiter, avec l'aisance du spécialiste incontestable qu'il est, de Chateaubriand et du groupe de Coppet. Il ne faudrait pas conclure des remarques qui précèdent que l'ouvrage n'est qu'à demi convaincant, et surtout pas en extrapoler que la nature même des corpus examinés le condamnait à l'être. L'auteur nous donne constamment, pour un peu que nous ayons les mêmes lectures que lui, à penser, et c'est un immense mérite. Mais c'est là aussi, peut-être, que le bât blesse : n'aurait-il pas fallu, un peu plus, mettre le lecteur moins érudit en état de peser les textes, et pas seulement baliser pour lui, dans une perspective critique totalisante, l'histoire d'un genre qui réfléchit sur lui-même et sur son rapport à l'Histoire ? Ce très bon livre en fût devenu excellent.

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Jean-Noâl PASCAL

Jacques RUSTIN, Le Vice revisité. Vérité et mensonge dans le roman des Lumières, textes réunis et présentés par Claude KLEIN, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2003, 331 p.

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Clin d'?il au Vice à la mode qui constitua en 1979 une étude pionnière de la fiction libertine, Le Vice revisité réunit la plupart des articles que J. Rustin consacra durant sa carrière au roman du 18e siècle, dont il fut sans conteste l'un des meilleurs connaisseurs. Si, à la relecture, ses études thématiques (sur l'arrivée à Paris ou l'éducation) retiennent moins l'attention que celles consacrées aux Égarements, à La Religieuse ou aux expressions de la sensibilité féminine, toutes sont traversées par le même amour de la littérature, la même démarche analytique, prudente et modeste. J. Rustin ne cherchait pas à imposer de thèse ; il était animé par un désir de comprendre, de saisir au plus près l'identité de chaque texte, réservant à chaque fois une grande place aux critiques et chercheurs qui l'avaient précédé. Avec humour (voir son autoportrait fugace en lecteur « moderne, et, disons, strasbourgeois ou tunisien ») et honnêteté, J. Rustin s'attacha aussi à réhabiliter beaucoup d'ouvrages dédaignés et oubliés comme Les Veillées de Thessalie de Mademoiselle de Lussan, les Mémoires de deux amis de de la Solle, les Lettres de Milord Rodex, tout en concédant que la « valeur » de telle autre « histoire véritable » ? Alexandrine de Ba**, 1786 ? est « au-dessous du médiocre ». Mais parce que toutes ces fictions racontent le 18e siècle, elles méritent d'être elles-mêmes racontées, rapportées en des récits seconds qui témoignent d'un authentique désir de fiction qui est au c?ur de la démarche de Rustin. Des Caprices de la Fortune de Mlle de Beaumer, roman disparu, le critique concluait en 1968 qu'« il ne resterait peut-être qu'à l'écrire » ; le pas est franchi vingt ans plus tard avec cette Histoire d'Helena L***, Manuscrit trouvé au couvent de L***, dans l'Isle de Malte, recueilli et publié par J. Rustin, envisagée comme un hommage critique à la Jeunesse du commandeur de l'abbé Prévost.

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Jean-Christophe ABRAMOVICI

Guillemette SAMSON, La Présence masculine dans le théâtre d'Isabelle de Charrière, Paris, Honoré Champion (Coll. « Les dix-huitièmes Siècles »), 2005, 314 p.

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S'attaquer à un théâtre à peine joué, et guère valorisé dans l'?uvre de l'épistolière et romancière, est une entreprise courageuse. Ce livre constitue en effet la première étude systématique du théâtre d'Isabelle de Charrière, écrit entre 1784 et 1800, saisie à travers un prisme particulier, celui des figures masculines (originellement appliqué, dans la thèse dont il est issu, à toute l'?uvre). Il nous fait parcourir « l'univers charriériste », au gré d'une galerie des types de la tradition moliéresque revisités par le siècle : jeunes hommes (ch. 2), pères (ch. 3), valets (ch. 4) ; s'y ajoutent des figures directement inspirées par la nouvelle réalité sociale (commerçants, auteurs, au ch. 4) ou politique (émigrés et républicains, ch. 5). Le découpage suit en somme une évolution d'ensemble exposée d'entrée, qui va des comédies de m?urs de la fin de l'Ancien Régime, aux comédies plus complexes et aux comédies « engagées » de la Révolution. Le livre offre des analyses souvent intéressantes des choix et mécanismes dramaturgiques, des variantes (comme les deux dénouements d'Élise), éclairant les pièces par des références précises à la correspondance et à la biographie d'I. de Charrière. Saisies, comme le souligne l'auteur, dans leurs relations familiales, et leurs représentations sociales, ces figures masculines suggèrent pourtant des liens avec le drame bourgeois, laissés dans l'ombre par l'étude, soucieuse d'inscrire I. de Charrière dans une descendance classique, donc prestigieuse ? et accréditée par la correspondance. Outre le refus de certaines formes de comique, le tour moralisant, dans lequel l'auteur situe l'une des faiblesses de ce théâtre, en conclusion, iraient dans cette perspective : la remise en question de la figure du père (avec la représentation des pères faibles, opposants ou adjuvants sans le vouloir, notamment dans Élise, L'Enfant gâté, L'Extravagant), ou la revalorisation du commerçant et, enfin, parmi les « héros moyens », qui ont « su garder une noblesse au sein de [leur] rôle social » (p. 206), la création de domestiques peu crédibles, comme le Bertrand de La Parfaite liberté. Plutôt que la réhabilitation en bonne et due forme d'une ?uvre méconnue, annoncée par l'introduction, on ne s'étonne pas de lire l'analyse d'un théâtre nuancé, dont les échecs sont à la mesure de la recherche de modération et du scepticisme de l'auteur. Au total, on pourrait toutefois regretter le manque de contextualisation (reflété par la bibliographie, ou les références réduites à Marivaux, par exemple), dans un champ d'études, le théâtre de la fin du 18e siècle, en plein renouvellement. Restituer la négociation de l'héritage moliéresque d'I. de Charrière permettrait de relativiser la vision de la classique attardée, qui reste encore présente. Plus anecdotiquement, des coquilles sont à signaler comme le héros de Godwin, rebaptisé Fakland (p. 97,...) ou, dans l'Index, la servante de l'auteur, Monanchon (p. 307). Des résumés des pièces auraient été utiles.

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Laurence VANOFLEN

English SHOWALTER, Françoise de Graffigny. Her Life and Works. Oxford, Voltaire Foundation (Coll. « SVEC »), 2004, xix ? 3374 p. + 6ill.

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Il est des chercheurs qui finissent par devenir consubstantiels à leur sujet. Tels sont les cas Besterman/Voltaire ou Leigh/Rousseau. On peut en dire de même de l'auteur qui, dans son introduction, s'identifie à Mme de Graffigny suite à 30 ans de cohabitation et déclare mieux pouvoir déchiffrer l'écriture brouillonne de celle-ci que la sienne. Showalter est non seulement le conseiller littéraire et l'un des principaux animateurs de l'édition en cours de la correspondance Graffigny, il est également l'auteur d'un Voltaire et ses amis d'après la correspondance de Mme de Graffigny (SVEC, 1975) et l'éditeur d'un Choix de lettres amplement annotées de la même (SVEC, 2001). Une biographie en règle ? la précédente et la seule à part entière avant la présente date de 1913 ? s'imposait, et la personne la mieux qualifiée pour ce faire s'en est fort heureusement chargée. Ses talents de chercheur méticuleux et les connaissances exhaustives de son corpus mis à part. Showalter a bénéficié d'un grand atout. En 1965, la vente d'une bibliothèque privée comportant plus de cent volumes de papiers dont des manuscrits d'ouvrages et environ 2500 lettres a pu mettre ceux-ci à la disposition du public pour la première fois, ce qui permettra au biographe (et à l'équipe de la Correspondance) de rectifier le tir des prédécesseurs et de faire connaître toute l'ampleur et la valeur des écrits de Mme de Graffigny, dont les talents épistolaires valent selon Showalter ceux de Mme de Sévigné et dont les lettres éclairent plus particulièrement la vie domestique des femmes d'alors. Le lecteur dispose donc d'une biographie épurée, rectifiée, minutieusement indexée et aussi complète que possible, qui repose sur un vaste réseau épistolaire et plus particulièrement sur les lettres à Devaux qui constituent une sorte de journal intime. Des maints épisodes et rencontres qui défilent le long des 19 chapitres, ceux qui relatent les mois passés à Cirey et les démêlés de Mme de Graffigny avec sa bête noire Mme du Châtelet sont les plus dramatiques et les mieux connus. L'affrontement de ces deux femmes issues de milieux différents et à caractères si différents mais toutes deux femmes d'exception attire l'attention : un espace lui a été consacré lors de la récente exposition sur la Marquise du Châtelet à la BnF et il en fut question au colloque post-exposition à Paris/Sceaux. Il reste une lacune à combler le plus vite possible : la traduction française du présent ouvrage !

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Béatrice FINK

François VALLEJO, Le Voyage des grands hommes, Paris, Viviane Hamy, 2005, 254 p.

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Plaisant roman que celui de François Vallejo qui nous entraîne dans un voyage en Italie avec Rousseau, Grimm, Diderot accompagnés du valet Lambert aux ordres de Mme d'Epinay. Tout commence le 20 vendémiaire an III, jour de la translation des cendres de Rousseau au Panthéon, par le quasi lynchage d'un ancien valet qui assure avoir côtoyé de près le citoyen de Genève et que personne ne croit. On lui reproche d'affirmer que l'« auteur du Contrat social n'a pas toujours été l'ennemi des nobles », qu'il a fréquenté de près Grimm, un émigré allemand, ennemi de la Révolution. Ce valet a laissé un récit de ses pérégrinations retrouvé par un de ses descendants qui s'est décidé à corriger et à livrer au grand jour le récit de son ancêtre parvenu, au fil de sept générations, entre ses mains. Procédé littéraire bien connu des auteurs du 18e s., auquel le descendant de Lambert rend hommage mais qu'il n'a, nous assure-t-il, que partiellement utilisé pour son récit. Comment en effet remettre en cause son existence attestée par l'état civil ? Le lecteur bien averti se plonge alors dans les aventures de trois philosophes bringuebalés jour et nuit sur les routes de France et d'Italie, avec chacun leurs maux de ventre, leur migraine ou leur vessie irritée. La promiscuité des trois amis nourrit bientôt suspicion, jalousie et haine meurtrière. Les histoires personnelles se poursuivent par des querelles philosophiques ou religieuses qui prennent parfois un tour féroce. Rousseau accuse Diderot de dissimuler sa pensée véritable dans ses écrits alors que lui-même s'expose au grand jour, à ses risques et périls. Diderot lui rappelle son séjour au donjon de Vincennes. Au-delà des anecdotes et des discussions souvent houleuses entre nos philosophes, le corps meurtri du valet Lambert le jour du 20 vendémiaire an III pose une question intéressante : celle du rapport complexe des philosophes à la Révolution à travers la position politique de ceux qui, comme Grimm ont traversé les événements révolutionnaires.

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Pascale PELLERIN

ART ET MUSICOLOGIE

Janine BARRIER, Les Architectes européens à Rome 1740-1765. La naissance du goût à la grecque, Paris, Monum, Éditions du Patrimoine, 2005, 176 p. + nb. ill., 22x28 cm.

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Ce livre présente un double avantage pour le lecteur, d'une part il est le résultat d'une thèse, mais comme cette collection se donne pour but l'accès à un large public, elle a été remaniée de telle sorte que l'auteur en a extrait le sens et le matériau à partir des acquis de sa recherche épargnant un trop lourd appareil de notes tout en conservant sous la clarté du style la fondation solide de la thèse, et, d'autre part, la conception graphique (due à R. Branger) entre le texte et les illustrations qui est parfaitement réussie. Réussi donc est ce livre de J. Barbier, historienne au Centre Ledoux de l'Université Paris I, qui traite de la manière dont est apparu et s'est développé le « goût à la grecque ». La question de cette influence est pluridisciplinaire et européenne. L'auteur commence avec les voyages en Grèce lorsque le Grand Tour s'élargit et que les artistes en résidence à l'Académie de France à Rome élaborent peu à peu une syntaxe et un vocabulaire nouveaux. L'influence de Piranèse puis l'étude des ruines et des formes sont analysées chez William Chambers, R. Adam, Clérisseau, Peyre, de Wally, Moreau, Chalgrin etc., pour arriver jusqu'au néoclassicisme de Boullée ou à N. Ledoux. L'influence des enseignements est prise en compte (Blondel) pour montrer comment l'Antiquité devient l'esprit moderne. On voit ? le dernier chapitre sur le voyage en Grèce de Stuart et Revett et l'expédition de Julien David Le Roy est remarquable ? comment en apportant des indications aux antiquaires (ici Caylus), en visitant en savant et en remaniant en artiste, les architectes qui ont rapporté la connaissance de l'art grec, ont offert une vision évolutive de l'art de l'architecture à l'archéologie : le c?ur du problème de ce livre. Dans son ?uvre, Les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce, Le Roy annonçait l'ambition esthétique de Winckelmann. J. Barbier conclut sur cette période particulièrement riche pour toutes les disciplines des années 1740-1765 par « l'esprit créateur » dont elle a décrit la naissance et qui va ouvrir l'architecture à de profondes transformations. Annexe, bibliographie et index terminent ce livre indispensable à tout architecte et historien.

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Martine GROULT

Philippe BECHU, Christian TAILLARD, Les Hôtels de Soubise et de Rohan-Strasbourg. Marchés de construction et de décor, Paris, Somogy, CHAN, 2004, 487 p., + nb. ill. en noir et en couleur, 26 x 29 cm.

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Les chercheurs qui fréquentent les Archives nationales connaissent, sans toujours les situer historiquement, les deux hôtels qui les abritent dans le Marais. Et il n'est que justice que les archives de leur construction s'ouvrent pour ce beau volume illustré. Au couchant du règne de Louis XIV, l'ancien hôtel de Clisson, puis de Guise fut reconstruit par Pierre-Alexis Delamair dans le grand style : ce fut l'Hôtel de Soubise, auquel on adjoignit presque aussitôt l'Hôtel de Rohan-Strasbourg, chef-d'?uvre rocaille terminé par Germain Boffrand et décoré par les plus brillants des artistes « modernes » (les sculpteurs Guillaume Coustou, les deux frères Adam, Robert Le Lorrain, Jean-Baptiste II Lemoyne, les peintres Charles-Joseph Natoire, Jean-Baptiste Pierre, Jean II Restout, Pierre-Charles Trémolières, Carle Van Loo, etc.). L'orgueil des Rohan, qui tranchaient du « prince étranger » à la cour de France, s'y exprimait sans mesure. Les deux historiens, qui publient les marchés de construction et de décor des deux hôtels, donnent le détail de cette entreprise politico-artistique dans un quartier de Paris passé de mode. Une bonne partie du décor a été conservée et restaurée lors de campagnes récentes, et les archives permettent de reconstituer en détail, par les marchés, avec les peintres et sculpteurs en particulier, cette entreprise presque royale destinée à magnifier les descendants du mythique roi Conan Mériadec de Bretagne. Malheureusement, la branche de Soubise s'éteignit au début du 19e siècle, après avoir brillé, de façon équivoque, avec le maréchal de Soubise, plus avisé bibliophile et courtisan que militaire. Il reste quelques chefs-d'?uvre du style rocaille et un parfum de féodalité fin de siècle qui savait créer du beau sur des illusions.

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François MOUREAU

Emmanuelle BRUGEROLLES, Boucher, Watteau and the Origin of the Rococo, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, 2005, 3383 p. + nb. ill.

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Ce catalogue de l'exposition organisée de mars à mai 2005 à l'Art Gallery of New South-Wales de Sydney est la traduction du catalogue François Boucher et l'art rocaille dans les collections de l'École des Beaux-Arts (2003). L'adaptation du titre n'est pas sans intérêt : Boucher n'étant pas aussi célèbre que Watteau et la notion de « rococo » étant sans doute plus parlante que celle de « rocaille », l'ouvrage collectif semble s'orienter vers une interprétation régressive dont la recherche des dernières décennies s'était libérée. Ni Boucher ni son aîné Watteau ne sont à l'origine du « rococo », si tant est que le « rococo » ait jamais existé, ailleurs que dans les catégories d'une certaine critique du 19e siècle. Les commissaires de l'exposition ont d'ailleurs le même sentiment (p. 25-27). Il reste un bel ensemble de dessins prêtés par l'ENSBA et minutieusement décrits par les meilleurs spécialistes, dont la regrettée Marianne Roland Michel, Christian Michel et Pierre Rosenberg qui nuancent ce que le titre avait de faussement programmatique. Un florilège d'artistes de la « génération de 1700 » montre la diversité des approches artistiques d'un siècle qui se cherche encore entre l'académisme classique et des formes mieux adaptées au goût moderne des nouveaux amateurs, dont témoigne la section « Rocaille ornement » du catalogue : c'est le mouvement que réclame cette génération, une libération des formes.

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François MOUREAU

Stéphane CASTELLUCCIO, Le Garde-Meuble de la Couronne et ses intendants du XVIe au XVIIe siècle, Paris, Éditions du CTHS, 2004, 335 p. + ill.

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Apparue sous François Ier, l'administration du Garde-Meuble recensait et gérait les meubles et objets d'art inaliénables relevant du service au souverain, dépositaire provisoire des biens de la Couronne. Elle a été dissoute en 1798. L'auteur analyse ce qui reste des archives conservées depuis Louis XIV, les minutes notariales et tous les documents, dont les Inventaires généraux, qui permettent d'évoquer, outre le personnel qui la servit, l'ombre de trésors pour la plupart disparus. L'intendant et contrôleur général des meubles de la Couronne comme le garde général dépendaient de l'administration des Menus-Plaisirs, des Bâtiments du roi et de l'Argenterie. Installé à partir de 1660 au Petit-Bourbon ? d'où l'on venait d'expulser la troupe de Molière ?, le Garde-Meuble fut réorganisé sous la direction de Gédéon Berbier du Metz (1663-1703), un administrateur issu de la Robe. Les archives témoignent que Louis XIV ne constitua aucune collection pour son usage personnel, ce qui relativise le goût très politique du monarque pour les objets d'art. En revanche, le Garde-Meuble contribua aux nombreuses fontes de métal précieux rendues nécessaires par les guerres et le malheur des temps. Puis, issus eux aussi de la Robe, Moïse-Augustin Fontanieu et ses descendants occupèrent la fonction d'intendant de 1711 à 1784, dont Gaspard-Moïse de 1719 à 1767 qui fit profiter le Garde-Meuble et ses ateliers de son goût raffiné et de sa connaissance des métiers du luxe (les « fournisseurs ordinaires »), auxquels le roi lui-même s'intéressait directement. D'autre part, l'institution fut gérée avec efficacité par des ventes, des fontes et des dons (naturalia et objets de curiosité confiés à Buffon et au Jardin du roi en 1742 et 1748). En 1758, le Garde-Meuble fut transféré à l'Hôtel de Conti ; en 1768 à l'actuel Palais de l'Élysée ; en 1774 enfin, sur la place Louis XV (aujourd'hui l'État-Major de la Marine, place de la Concorde), où l'on présenta au public une sélection d'objets de prestige anciens et modernes. À Pierre-Élisabeth de Fontanieu, savant chimiste et inventeur, avait succédé en 1784 Marc-Antoine Thierry de Ville-d'Avray, le dernier intendant, dont la réputation ne fut pas à la hauteur d'une fonction due à la seule protection de Louis XVI, mais dont l'attachement au monarque fit une victime expiatoire des massacres de septembre 1792. Le goût d'une vie privée en marge de la Cour amena Louis XVI à se constituer un garde-meuble personnel plus important que celui de ses prédécesseurs ; la reine fit de même à Trianon en bannissant, sans que cela coûtât moins, le traditionnel bois doré du mobilier pour le bois naturel. En mai 1791, le Garde-Meuble fut divisé en deux : une partie revint à la Nation (pierreries et « monuments des arts et des sciences »), le reste fut mis à la charge de la liste civile attribuée au monarque citoyen. Avec l'avènement de la République, les trésors du Garde-Meuble furent confiés au nouveau Muséum central des arts ; le reste fut vendu aux enchères, de novembre 1793 à juin 1794.

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François MOUREAU

Chantal CRESTE, Paul-Armand GETTE, Guillaume MANSART, Émilie OVAERE, Andrea WEISBROD, Quand le 21e regarde le 18e, Catalogue de l'exposition, Musée des Beaux-Arts de Nancy, Ville de Nancy, 2005 (pas de numérotation de pages) + nb. ill.

365

Quand le 21e regarde le 18e, exposition organisée en 2005 par le Musée des Beaux-Arts de Nancy dans le cadre des manifestations qui accompagnèrent la rénovation de la place Stanislas, avait pour but de permettre à la ville contemporaine de partir à la rencontre de celle de Stanislas, ce roi en exil qui avait obtenu le duché de Lorraine à défaut de la Couronne polonaise. Les cinq auteurs du catalogue présentent cinq artistes, Cécile Bart, Jacques Vieille, Laurent Joubert, Philippe Cazal, et Paul-Armand Gette, ce dernier étant donc à la fois juge et partie. Chaque artiste avait toute liberté pour saisir un instant du 18e siècle, en évoquer la sensualité, le raffinement, l'exotisme à travers la production artistique, et convoquer ainsi, le plus subtilement du monde, un système de valeurs fondé sur la raison et le progrès. Comme l'écrit Blandine Chavanne, directrice du Musée des Beaux-Arts, « les propositions des cinq artistes ne sont ni parodiques, ni imitatives. Elles témoignent de la liberté du regard de chacun. Elles sont une invitation à la lecture de notre passé permettant son appropriation ». Quelques exemples : l'une des « fenêtres sur place (sept peintures-écrans, 2004) » de Cécile Bart emprunte au tableau de François Boucher, « Aurore et Céphale », (1733) le rose orangé de l'étoffe couvrant le Céphale ; les sculptures de Jacques Vieille sont des meubles-objets disposés de telle façon que leurs systèmes combinatoires laissent toujours entrevoir la place Stanislas à travers les grandes baies vitrées du musée, le mobilier 21e s. au-dedans dialoguant ainsi avec l'architecture 18e siècle au-dehors. Jacques Vieille agrandit à l'ordinateur des gravures de Piranèse pour déployer des tapisseries en trompe-l'?il, dans la salle des paysages du 19e s. Laurent Joubert expose des objets contemporains dans des salles reproduisant des intérieurs 18e, rassemblant ainsi 18 artistes du 18e s. et 20 artistes du 21e s. Une photographie « Le repos de Diane » (2005) emprunte son intitulé à la toile de Jean-François de Troy (1726), qu'elle côtoie, grâce à la relecture facétieuse qu'en fait Paul-Armand Gette. Les artistes de l'exposition et les auteurs de ce catalogue ont excellemment relevé le défi : le 21e siècle a su aller à la rencontre du 18e, et redire une fois encore la modernité des Lumières.

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Cécile REVAUGER

Anik DEVRIES-LESURE, L'Édition musicale dans la presse parisienne au XVIIIe siècle. Catalogue des annonces, Paris, CNRS Éditions (Coll. « Sciences de la musique »), 2005, XXX-608 p., 21 x 29,7 cm.

367

Le dépouillement de presse est un exercice ingrat que chaque spécialiste pratique pour son objet particulier. Les annonces d'éditions musicales publiées par la presse parisienne durant le 18e siècle ne sont pas les informations les plus recherchées par les historiens de la presse. Il a fallu beaucoup de détermination à l'auteur pour inventorier de 1700 à 1800 ces menus documents publicitaires : ces deux dates ne correspondent d'ailleurs à rien de précis dans l'histoire de la presse. Mais le résultat est là ; il confirme que dans la première moitié du siècle, où les divers avatars du Mercure sont l'unique feuille qui publie ces annonces, seuls deux cents éditions sur trois mille paraissent dans ses livraisons mensuelles ; ensuite, la multiplication des journaux spécialisés d'annonces fait monter ce chiffre de 65 à 70 % des dix mille titres publiés. Paris est alors la capitale européenne de l'édition musicale. En revanche, l'auteur note le petit nombre d'annonces provenant d'éditeurs étrangers : elle suggère la crainte d'une contrefaçon parisienne. Il faut y voir plutôt un marché européen très embryonnaire pour ce type d'ouvrages qui échappe aux circuits européens de la librairie imprimée fondés sur les échanges. Car l'édition gravée a remplacé pour l'essentiel l'ancienne production imprimée où s'était illustrée la dynastie des Ballard, imprimeurs du roi pour la musique. La production gravée qui échappe à la communauté des libraires de Paris et à leurs règlements est extrêmement diversifiée, comme le montrent les notices de l'auteur. Gravées sur un papier de qualité, à quelques centaines d'exemplaires au maximum avant que la planche ne devienne inutilisable, les ?uvres étaient payées très cher au compositeur lui-même, d'où la pratique courante de la souscription pour diminuer le risque. Les notices sont classées alphabétiquement par compositeur et reproduisent le contenu des annonces ; un index des noms clôt le volume.

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François MOUREAU

Alessandro DI PROFILO, Mariagrazia MELUCCI (éds.), Niccolô Piccinni, musicista europeo (musicien européen), Publ. de l'Istituto di Bibliografia Musicale di Puglia, Bari, Mario Adda, 2004, 364 p.

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Sur Piccinni (1728-1800), compositeur très représentatif de la musique de la seconde moitité du 18e s., on lira avec intérêt et profit ces 21 communications (Actes du Congrès International de Bari des 28-30 sept. 2000) ? la plupart en italien ? qui, précédées d'un hommage à François Lesure (P. Petrobelli) et agrémentées d'Appendices divers et d'un Index, constituent une sorte de monographie. La Ire partie (Piccinni et l'Italie) met l'accent sur les liens de Piccinni avec ses librettistes, parmi lesquels Goldoni (G. Carli Ballola, P. aujourd'hui) ; ainsi est évoqué le vif succès de sa Buona figliuola (F. P. Russo ; G. Veneziano). Suit (W. Ensslin) l'analyse comparative des livrets donnés successivement par A. Zeno, Goldoni et G. Sertor pour la Griselda de Piccinni puis celle (A. R. Del Donna) des deux versions (1758, 1774) de l'Alessandro nelle Indie sur livret de Métastase. Enfin, à propos de Ercole al Termedonte (Naples, 1793), on a une intéressante réflexion (L. Mattei), sur l'apport de Piccinni à l'évolution de l'opéra de la fin du siècle. L'approche de Piccinni se fait plus historique encore avec la IIe partie (Piccinni. et la France), qui s'ouvre sur un tableau (A. di Profio) de la situation parisienne de l'opéra-bouffe en 1778-1780, suivi (P. Moliterni) de l'analyse du lien entre l'unité de pensée et de son et le caractère « éclairé » de la musique de Piccinni, et de celle (J. Rushton) du rapport entre tonalité et signification dramatique dans l'Atys de Picccinni, avant une étude bien documentée (M. Sajous d'Oria) des costumes pour les tragédies lyriques de Gluck et de Piccinni. La IIIe partie (Questions de dramaturgie) réunit un article (M. Delon) montrant l'intérêt d'un poème, Polymnie, où Marmontel, dans la guerre piccinnistes/gluckistes, chante la gloire de Piccinni ; un autre (P. Polzonetti) sur l'Amérique dans les ?uvres de Piccinni, un autre encore (M. Mayrhofer) sur le rapport entre Métastase et Piccinni (« les exceptions du hasard »), avant de se clore sur une analyse (M. Calella) de la présence chez Piccinni d'un problème récurrent dans l'opéra de la fin du 18e s., celui du lieto fine (en français happy end...). La IVe partie (Sources européennes de Piccinni) comporte une communication (M. C. De Brito et L. Cymbron) sur ses liens avec le Portugal ; une autre (M. Jonasova) sur les représentations de ses opéras à Prague et sur ses sources en Bohême, à Dresde et en Italie ; une troisième (M. Kokole) nous ramène à Goldoni puisqu'elle évoque les représentations de La buona figliuola à Ljubliana et l'écho de Piccinni à la fin du 18e s. en Dalmatie (alors territoire vénitien). Suivent des contributions sur des aspects plus particuliers, comme (C. Cessac), sur les aspects français de sa musique religieuse et (H. Audéon) sur sa musique pour clavier imprimée, avant un Catalogue de ses portraits (D. Fabris) et une Bibliographie résumée de son ?uvre (A. Giustini, E. Martino, D. Napoleoni, G. Tulli). On a enfin, comme pour compléter l'aspect monographique de l'ouvrage un Appendice consacré à divers documents attestant de la présence de la famille Piccinni en France (J. Crublet, N. Dufetel, S. Samson, S. Debaugé), et à une dense et utile bibliographie (A. Morgese) des études sur Piccinni et son temps.

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Gérard LUCIANI

Vincent DROGUET, Marc-Henri JORDAN (dir.), Théâtre de Cour. Les spectacles à Fontainebleau au XVIIIe siècle, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 2005, 200 p. + 150 ill.

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À exposition exceptionnelle, catalogue exceptionnel (exposition du Musée national du château de Fontainebleau 18 octobre 2005 ? 23 janvier 2006). Les fonds de ce Musée, enfin explorés et restaurés, ont fourni des éléments de décors théâtraux, des accessoires, des costumes, des éléments aussi du décor de la salle. Les bibliothèques et musées français ont été mis à contribution, mais aussi ceux du reste de l'Europe, et des États-Unis. De 1725 à 1786, la Cour passait l'automne à Fontainebleau, et s'y faisait présenter les spectacles qui feraient la saison parisienne. Des articles très documentés et qui renouvellent nos connaissances examinent les aspects politiques, esthétiques, pratiques de la vie théâtrale de la Cour, avant une revue année par année (sauf les années de guerre ou de deuil royal évidemment) des spectacles donnés à Fontainebleau entre 1752 et 1786 accompagnée de tout ce qui peut les « illustrer ». On peut suivre ici toutes les étapes de la production d'un spectacle, de la rédaction et de la révision du texte aux choix des acteurs et aux maquettes de mise en scène. Un maximum d'éléments nouveaux se trouvent dans les articles très techniques de M.-H. Jordan, « Décors et mises en scène d'un théâtre de la Cour », et de V. Trémoulet, qui a restauré dévotement les quelques quarante-six éléments de décors retrouvés à Fontainebleau. Costumes et accessoires des musées français sont confrontés à ceux de Drottningholm ou de Cesky Krumlov : enfin la France peut se comparer à ses voisins et contemporains. Les notices des objets exposés sont toujours très précises, voire exemplaires, et constituent parfois de vrais petits articles de recherche. Remis dans leur contexte, les objets et les images recréent l'illusion (illusion = erreur ? plaisir ?) du théâtre. Une belle bibliographie complète ce beau volume.

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Martine DE ROUGEMONT

Joann ÉLART, Catalogue des fonds musicaux conservés en Haute-Normandie. Tome I : Bibliothèque municipale de Rouen. Volume I : Fonds du théâtre des Arts (XVIIIe et XIXe siècles), Publications de l'université de Rouen, 2004, LXII-468 p. + nb. ill.

373

Ce beau livre abondamment illustré de pages de titre et autres particularités exemplaires ravira les amateurs de théâtre ; il prouvera que les bibliothèques provinciales souvent négligées par les chercheurs conservent des trésors et que leurs gardiens provisoires se font un salutaire devoir de le faire savoir grâce à l'investissement de l'université. Le premier théâtre des Arts de Rouen créé en 1776 brûla un siècle plus tard, mais ses collections de matériel lyrique avaient été cédées en 1861 à la bibliothèque de Rouen par Alfred Baudry ; elles furent complétées par le don Bachelet et le legs Sanson-Boieldieu : cela justifie la période choisie pour l'inventaire. Le catalogue comporte 874 notices classées selon l'ordre alphabétique des titres. Il y a peu de raretés, car il s'agit d'une collection d'usage, dont témoigne une originale catégorisation des reliures, très modestes, donnant lieu à une « table des reliures » et à une « table des étiquettes ». De nombreux dessins ornent les partitions, dessins d'amateurs représentants sans doute des acteurs. Des affiches de spectacle servent parfois à brocher les volumes ; des indications de mise en scène ou des variantes musicales rendent précieuses certaines brochures. Ces diverses particularités d'exemplaire peuvent être retrouvées grâce à des index très diversifiés, tables des noms et tables thématiques, allant jusqu'au filigrane du papier ou aux mentions manuscrites des comédiens. Pour le reste, on aura un répertoire lyrique presque complet de ce que pouvait proposer le théâtre d'une capitale provinciale entre Ancien Régime et Troisième République.

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François MOUREAU

Catherine GAS-GHIDINA, Jean-Louis JAM (éds.), Aux Origines de l'école française de pianoforte, de 1768 à 1825, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2004, 262 p. + ill.

375

Comme ne manque pas de le rappeler Danièle Pistone dans sa contribution à cet ouvrage, « la présence du piano-forte demeure assez discrète dans notre civilisation contemporaine » (p. 224). Souvent comparé au clavecin et au piano moderne, il apparaît comme un instrument « rarement parfait », plutôt desservi par l'enregistrement qui met « souvent davantage en relief ses défauts » (p. 229). Triste constat, qui peut à lui seul justifier la décision du Centre de Recherches Révolutionnaires et Romantiques de l'Université Blaise Pascal (Clermont-Ferrand II) d'organiser en décembre 1999 le colloque dont les actes sont aujourd'hui publiés. Historiens, musicologues, interprètes, collectionneurs et facteurs-restaurateurs d'instruments se sont interrogés sur les origines d'une authentique école française de piano-forte et ont cherché à cerner les « phénomènes de basculements culturels » (p. 9) afférents à son émergence dans le champ musical autour de la Révolution française. L'ouvrage est divisé en trois grandes parties (15 articles en tout) : « Factures et traités », « Pianistes de la première génération : ?uvres, genres, influences » et « Avènement du piano-forte », complétées par de belles illustrations en couleur d'instruments représentatifs. La matière est riche et variée mais l'ensemble parvient-il à répondre à la problématique posée ? On lira certes plusieurs contributions avec intérêt : le spécialiste Christopher Clarke propose une claire analyse technique la mécanique sans « échappement » du piano-forte, qui permet de comprendre la spécificité de cet instrument par rapport au piano moderne ; Claude Jamain montre avec finesse que « le piano-forte est l'instrument qui signifie l'avènement du règne de l'intuition » et qu'il permet « l'entrée de l'imagination et de la sensibilité dans la catégorie du savoir » (p. 207) ? généralisation peut-être quelque peu exagérée mais qui ouvre néanmoins une intéressante perspective épistémologique ; Hervé Audéon propose une étude rigoureuse des enjeux du concert public de 1795 à 1815 et de la place que le piano-forte y tenait ; Yves Jaffrès compare diverses Batailles de Jemmapes pour piano-forte et montre comment ces batailles ont servi de « champ d'expérimentation » au plan instrumental comme esthétique (p. 97). D'autres contributions en revanche ne dépassent guère le niveau du recensement, de la description ou de la bonne intention et ignorent la problématique fixée. S'il est louable de vouloir révéler des compositeurs français peu connus tels Jean-François Tapray (Catherine Gas-Ghidina) ou Jean-Frédéric Edelmann (Sylvie Pécot-Douatte), on ne peut s'empêcher de déplorer le peu de lien entre la réhabilitation historique de ce dernier (« guillotiné injustement le 17 juillet 1794 »...) et l'émergence d'une école française de piano-forte ? d'autant plus qu'Edelmann destinait ses sonates ... au clavecin (168) ! On regrettera aussi certaines faiblesses éditoriales (bizarrerie typographique) ou une traduction de l'allemand bien médiocre de l'une des contributions. Tiraillé entre des tentatives de synthèse générale et des analyses très ciblées, comme c'est hélas souvent le cas dans les publications de travaux collectifs, l'ouvrage, dont on retirera toutefois d'intéressantes informations, passe quelque peu à côté de son objectif et il ne semble pas que se dégage vraiment en fin de compte la singularité de l'école française de piano-forte censée constituer son objet. On saluera néanmoins l'attention portée à un instrument encore trop souvent négligé, dont l'émergence dans la seconde moitié du 18e siècle est assurément symptomatique d'un changement de sensibilité.

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Pierre DUBOIS

Sophie-Anne LETERRIER, Le Mélomane et l'Historien, Paris, Armand Colin (Coll. « L'histoire à l'?uvre »), 2005, 230 p.

377

Ce livre passionnant, très vivant et solidement documenté, centré sur l'« invention » de l'histoire de la musique au 19e siècle, révèle l'évolution d'une conscience historiographique qui commence au 18e siècle, avec, notamment, le rôle des Mauristes (dont l'Histoire littéraire de la France contient la première entreprise de musicologie médiévale) ou de P.-J. Burette qui fonde l'historiographie de la musique antique. Mais c'est surtout sous la Révolution (voir chap. 2) que l'histoire de la musique, grâce à la création du Conservatoire, devient un enjeu de l'identité nationale. Une impulsion est alors donnée à un mouvement dont l'auteur suit les étapes jusqu'au début du 20e siècle. Cet ouvrage sera une excellente initiation pour toute recherche visant à comprendre comment la musique est devenue l'objet d'un savoir historique. Bien que le lecteur dispose, grâce à des notes précises et nombreuses, du meilleur éventail de référence, on regrette l'absence d'une bibliographie d'ensemble.

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Malvina DESNÉ

Daniel RABREAU, Claude Nicolas Ledoux, Paris, Monum, Éditions du Patrimoine, 2005, 192 p. + nb. ill., 23 x 28 cm.

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On connaît les ouvrages remarquables de D. Rabreau sur Ledoux (1736-1806) et notamment L'Architecture et les fastes du temps paru en 2000 (DHS, No 34, p. 699). En voici un de plus et l'auteur fait bien de nous rappeler sans cesse la valeur de cet architecte de génie, « visionnaire, grand constructeur, urbaniste et dessinateur, philosophe et poète de la théorie architecturale ». Dans un ouvrage fortement illustré avec des photos inédites, l'auteur résume pour un public plus large la biographie et l'?uvre de l'architecte. Six chapitres composent cet essai divisé en deux parties. Trois chapitres sont consacrés à des études critiques à la fois thématique et chronologique de sa vie et de son ?uvre, trois autres abordent le style à travers l'habitat, l'architecture industrielle et publique, puis enfin l'utopie morale et encyclopédique de L'Architecture. Des annexes comprenant chronologie, glossaire, bibliographie et index, terminent ce livre complet et passionnant.

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Martine GROULT

Siegbert RAMPE, Dominik SACKMANN (éds.), Bachs Orchestermusik, Entstehung, Klangwelt, Interpretation, Kassel, Bärenreiter, 2000, 507 p.

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Voici un livre riche en informations, véritable mine de renseignements pour tous ceux qui veulent travailler sur les ?uvres pour orchestre de Johann Sebastian Bach. L'ouvrage est organisé autour de trois axes clairement énoncés dès le titre : l'origine des ?uvres orchestrales de Bach ; les instruments et la pratique musicale ; les questions d'interprétation. La musique pour orchestre de Bach comprend quelques suites dans le style français et un nombre plus important de concertos d'inspiration italienne (les très célèbres concertos « Brandbourgeois », les concertos pour clavecin et les concertos pour violon). Sur quelques deux cent pages les auteurs expliquent l'origine du concerto, la connaissance que Bach aurait pu avoir de ce style italien, l'origine des manuscrits de Bach et les développements du genre en Allemagne et en Italie. Contrairement à l'idée reçue, selon laquelle Bach aurait hérité de Vivaldi une forme concertante achevée, Bach et Vivaldi auraient simultanément développé le concerto à partir de modèles proposés par Corelli et Albinoni. L'argumentation repose surtout sur une étude des cadences de l'avant-dernière ritournelle dans les concertos de Bach. Celles-ci montreraient les mêmes caractéristiques harmoniques que celles d'Albinoni dans la même position. Les auteurs proposent ensuite une nouvelle datation des ?uvres orchestrales de Bach à partir d'une comparaison admirablement détaillée et soignée des traits formels italiens dans ses concertos et dans ses cantates. Ces dernières sont facilement datables grâce au calendrier ecclésiastique. Il s'agit là d'une étude rigoureuse et exhaustive, mais elle repose entièrement sur l'idée d'une évolution dans l'écriture de Bach, qui, toute sa vie durant, n'a cessé de reprendre et de retravailler ses propres compositions, problème sur lequel les auteurs ne s'attardent guère. Les chapitres sur les instruments et la pratique musicale (ornementation, tempo, articulation, tempérament etc.) ont été confiés à des spécialistes reconnus, tels qu'Ardall Powell pour la flûte traversière et Bruce Haynes pour le hautbois. L'ouvrage souffre cependant d'une double intention, à la fois livre de synthèse et travail de recherche. D'autre part, quelques travaux importants sur Bach ont vu le jour depuis la parution du présent volume, notamment l'immense biographie de Christoph Wolff et The Essential Bach Choir d'Andrew Parrot. Mais reconnaissons-lui le mérite d'être un travail extrêmement bien documenté dont l'organisation claire, les flèches de renvoi dans le texte, les index, et la bibliographie font un outil pratique pour tout fervent amateur de Bach.

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Martin WAHLBERG

Michel SCHLUP (éd.), Menus propos gastronomiques et littéraires des Lumières à la Belle Époque, Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel (Coll. « Patrimoine de la Bibliothèque publique et universitaire »), 2004, 350 p. + 120 ill. ,25,5 x 20,5 cm.

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Michel Schlup continue sur sa lancée. Le présent volume complémente et amplifie son Mangeur neuchâtelois... (voir DHS no 37, p. 756). Comme son prédécesseur, il sert de support à l'exposition « À bouche que veux-tu ? » qui s'est tenue à la BPUN en 2004 et met en valeur les fonds très riches de celle-ci dans le domaine de l'histoire de la table et des m?urs alimentaires. De même, il est copieusement illustré et a le mérite de privilégier des aspects souvent ignorés du monde de la table. La perspective passe toutefois du régional à l'international et se prolonge en aval des Lumières. Cet aval sera contourné ici, quitte à faire état de la très belle collection de menus ornementés Belle Époque de la BPUN dont le lecteur se régale. Les « menus propos » du livre rappellent que la mondialisation, du moins dans les hauts lieux du tourisme européen, ne date pas d'hier, la référence française se faisant partout sentir. Ceci dit, les lettres de voyageurs ou leur journal intime, à savoir ce qui constitue la belle part de ce volume, sont pleins d'une couleur locale ayant la saveur du témoignage direct. Ainsi les « notes gourmandes » du Président de Brosses font savourer les glaces italiennes ; on observe le neuchâtelois Sandoz à la table d'un Grand d'Espagne et allant au marché à Madrid ; on remarque, dans un long chapitre sur des voyageurs en Angleterre et en Écosse, la présence de crachoirs à table et de pots de chambre à proximité ; on s'étonne d'un libraire allemand, « souabe aux idées républicaines », qui déclare qu'à Paris sous le Directoire on cultive dans les jardins « les figues, les oranges, les pêches et les abricots ». Témoignage aussi amusant qu'original : les 10 lettres d'un Genevois aussi gourmand qu'atrabilaire à son traiteur (provenance BPUG). Notons l'ample bibliographie analytique ? en fait un catalogue des principaux livres culinaires et gastronomiques de la BPUN ? établie par Michel Schmidt.

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Béatrice FINK

Tapisseries d'Anjou (XVe-XVIIIe siècle) au Trésor de la Cathédrale de Liège, Alleur-Liège, Éditions du Perron, 2004, 104 p. + ill. en couleur, 30 x 24,5 cm.

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Le catalogue de l'exposition organisée à Liège avec des tapisseries prêtées par diverses institutions de l'Anjou prouve d'abord que le 18e siècle a beaucoup détruit de pièces anciennes, même si les premiers collectionneurs firent leur apparition à cette époque. Avant la Révolution et le vandalisme anti-féodal, la récupération des métaux précieux utilisés par les lissiers était, en effet, la raison de ces autodafés artistiques pour des objets passés de mode. Parmi les pièces évoquées, on notera pour le 18e siècle, outre une vie de saint Jean-Baptiste assez lourde (de la manufacture d'Aubusson), une très singulière tenture représentant un concert champêtre chinois, dont le fond évoque les effets de perspective de la peinture de la Chine et qui fut (peut-être ?) tissée à Berlin (château de Serrant).

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François MOUREAU

Laurent WOLF, Vie et mort du tableau, t. 1 : Genèse d'une disparition, t. 2 : La peinture contre le tableau, Paris, Klincksieck, 2004, 170 p et 197 p.

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Organisés sous forme de cinquante questions, principe de la collection, les deux volumes qui composent ce livre visent à étudier l'histoire du tableau entre la fin du 12e siècle et le deuxième tiers du 20e siècle, pour en tirer quelques lumières susceptibles « d'éclairer les ombres de l'art d'aujourd'hui ». Alors que galeries et expositions foisonnent, le public a souvent le sentiment que l'abandon du support est le signe d'une période de confusion, voire de chaos, dans laquelle la notion même d'?uvre d'art finit par s'estomper. Le premier volume traite de la genèse de l'espace pictural, tandis que le second observe la bataille de la peinture menée contre elle-même, de la fin du 18e siècle au deuxième tiers du 20e siècle. Plusieurs pages sont consacrées aux années 1780-1820, période essentielle, marquée par la remise en question de l'ut pictura poesis dans Le Laocoon de Lessing, et la découverte d'une autonomie de l'art pictural. L'auteur étudie ensuite la nouvelle représentation du paysage, en notant les relations qui s'instaurent entre les visées des peintres-paysagistes et celles des architectes des jardins. Il va de soi qu'un ouvrage de dimension modeste, à vocation pédagogique, et portant sur un temps aussi long, ne peut étudier de manière exhaustive l'immense mutation qui affecte la représentation figurative à la fin du 18e siècle : triomphe du subjectivisme, modifications de l'espace pictural et en particulier du cadrage, à la suite de la représentation du nouveau sublime, et de nouvelles formes de pittoresque, mais l'on saura gré à L. Wolf, critique d'art et correspondant à Paris du quotidien suisse Le Temps, d'exposer avec clarté plusieurs problèmes complexes que pose la peinture à la fin du 18e siècle.

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Didier MASSEAU

Richard WRIGLEY, Matthew CRASKE (éds.), Pantheons : transformations of a Monumental Idea, Burlington (E.-U.), Ashgate (Coll. « Subject/Object : New Studies on Sculpture »), 2004, 2251 p. + nb. ill.

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Ce recueil de dix études est issu d'un colloque tenu à l'Institut Henry Moore de Leeds. Il s'intéresse aux mutations successives qui ont transformé un type de temple païen en un monument particulier de Rome, puis en sanctuaire de la mémoire nationale. Une attention est bien sûr portée au Panthéon romain qui est parvenu à s'adapter, de la célébration de dieux différents à celle des martyrs chrétiens, puis des martyrs chrétiens aux grands artistes et finalement aux grands hommes de la patrie. L'enterrement de Raphaâl a été un moment décisif de cette évolution. Le cadre religieux devient national avec la réorganisation du lieu sous la responsabilité de Canova au début du 19e siècle. Le double mouvement de sécularisation et d'émergence du patriotisme est commun à toute l'Europe. En Angleterre, c'est l'abbaye de Westminster et la cathédrale Saint-Paul de Londres qui deviennent de lieux de mémoire nationale. Les chefs militaires y ont une place privilégiée : les généraux Monck (1742), Hargrave (1757), Wolfe (1761-1762) à l'abbaye de Westminster, le général Abercromby (1802-1805) ou lord Nelson 1808-1818) à Saint-Paul. Trente-six monuments militaires et politiques sont édifiés dans les deux lieux entre 1794 et 1823. La France du 18e siècle a développé une réflexion sur les grands hommes et multiplié les projets de jardins ou de monuments dédiés à leur mémoire. Le modèle égyptien de la pyramide y concurrence les modèles du temple gréco-romain. La transformation de l'église Sainte-Geneviève par la révolution couronne le mouvement. On trouve une version populaire de ces monuments nationaux soit dans des publications qui se veulent elles aussi panthéons, soit dans les musées de cire qui élargissent la collection des noms et des visages, du grand homme à l'homme célèbre en bien ou en mal. Les fameux criminels y obtiennent un grand succès. Les listes surréalistes de noms à révérer ou exécrer, le mémorial à Cecil Rhodes en Rhodésie et les grandeur et décadence du panthéon soviétique complètent ce recueil qui aurait pu comprendre l'étude de la Walhalla que Louis Ier de Bavière a fait construire près de Ratisbonne, ainsi que celle des Panthéons espagnols et portugais. Mais tel qu'il est, richement illustré, ce livre fournit un panorama européen qui prolonge les belles études françaises de J-Cl Bonnet et de D. Poulot.

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Michel DELON

Plan de l'article

  1. Olaf ASBACH, Staat und Politik zwischen Absolutismus und Aufklärung, Hildesheim-Zürich-New York, Georg Olms Verlag (Coll. « Europaea Memoria »), 2005, 332 p.
  2. Bernard BAERTSCHI, Conscience et réalité. Études sur la philosophie française au XVIIIe siècle, Paris, Droz, 2005, 293 p.
  3. Georges BENREKASSA, Les Manuscrits de Montesquieu. Secrétaires, Écritures, Datations, Napoli / Oxford, Liguori Editore / Voltaire Foundation (Coll. « Cahiers Montesquieu »), 2004, IX + 237 p. , 19 x 24,5 cm.
  4. Manuela BÖHM, Jens HÄSELER, Robert VIOLET (éds.), Huguenotten zwischen Migration und Integration. Neue Forschungen zum Refuge in Berlin und Brandenburg, Berlin, Metropol, 2005, 280 p.
  5. Theodore E.D. BRAUN, John B. RADNER (éds.), The Lisbon Earthquake of 1755 Representations and reactions, Oxford, Voltaire Foundation, 2005, xiv ? 342 p.
  6. Néophytos CHARILAOU, Néophytos Doukas et sa contribution aux Lumières grecques (en grec), Athènes, éditions Kyvéli, 2002. 615 p.
  7. Sébastien CHARLES (dir.), Science et épistémologie selon Berkeley, Quebec, Canada, Presses de l'Université de Laval, 2004, 178 p.
  8. Philippe DESPOIX, Le Monde mesuré. Dispositifs de l'exploration de l'âge des Lumières, Genève, Droz (Coll. « Bibliothèque des Lumières »), 2005, 271 p. + ill.
  9. Christian DESTAIN, Jean-Jacques Rousseau, l'au-delà du politique. De la solitude des origines humaines à la solitude autobiographique, Paris, Éditions Ousia, 2005, 439 p.
  10. Michèle DUCHET, Essais d'anthropologie. Espace, langues, histoire, Paris, Presses Universitaires de France, 2005, 348 p.
  11. Heinz DUCHHARDT, Claus SCHARF (dir.), Interdisziplinarität und Internationalität. Wege und Formen der Rezeption der franzîsischen und der britischen Aufklärung in Deutschland und Ru?land im 18. Jahrhundert, Mainz, Verlag Philipp von Zabern, 2004, XI + 312 p.
  12. Nathalie FERRAND (éd.), Locus in fabula. La topique de l'espace dans les fictions d'Ancien Régime, Louvain-Paris, Éditions Peeters, 2004, 716 p.
  13. Édith FLAMARION, Théâtre Jésuite néo-latin et antiquité : sur le Brutus de Charles Porée (1708), Rome, École Française de Rome (Coll. « L'École Française de Rome »), 2002, 530 p.
  14. Luc FOISNEAU, Denis THOUARD (éds.), Kant et Hobbes. De la violence à la politique, Paris, Vrin (Coll. « Bibliothèque d'Histoire de la philosophie »), 2005, 254 p.
  15. James A. HARRIS, Of Liberty and Necessity. The Free Will Debate in Eighteenth-Century Philosophy, Clarendon Press, Oxford, 2005, 264 p.
  16. Jonathan ISRAËL, Les Lumières radicales. La philosophie de Spinoza et la naissance de la modernité, 1650-1670, td. Pauline HUGUES, Charlotte NORDMANN, Jérôme ROSANVALLON, Paris, Éditions Amsterdam, 2005, 937 p. + 2 cartes et 22 ill.
  17. Claire JAQUIER (dir.), La Sensibilité dans la Suisse des Lumières. Entre physiologie et morale, une qualité opportuniste, Genève, Éditions Slatkine (Coll. « Travaux sur la Suisse des Lumières »), 2005, 371 p.
  18. Jean-Baptiste JEANGENE VILMER, Sade moraliste. Le dévoilement de la pensée sadienne à la lumière de la réforme pénale au XVIIIe siècle, Genève, Droz (Coll. « Bibliothèque des Lumières »), 2005, 575 p. François OST, Sade et la loi, Paris, Odile Jacob, 2005, 345 p.
  19. Philippe JOUSSET, La Passion selon Saint-Simon, Ellug. Université Stendhal Grenoble, 2002, 425 p.
  20. P.M. KITROMILIDES, Iossipos Moissiodax. Les Coordonnées de la pensée balkanique au 18e siècle (en grec), 2e éd. avec une nouvelle introduction et des additions, Athènes, Fondation culturelle de la Banque Nationale, 2004, XXXVII + 402 p.
  21. P.M. KITROMILIDES, Anna TABAKI (éds.), Relations gréco-roumaines. Interculturalité et identité nationale, Athènes, Institut de Recherches Néohelléniques ? Fondation Nationale de la Recherche Scientifique, 2004, 314 p.
  22. Iain MCCALMAN, Cagliostro ou le dernier alchimiste, td. André ZAVRIEW. Paris, J.C. Lattès, 2005, 306 p.
  23. Syliane MALINOWSKI-CHARLES (dir.), Figures du sentiment : morale, politique et esthétique à l'époque moderne, Québec, Presses de l'Université Lava (Coll. « Les collections de la République des Lettres »), 2003, 175 p.
  24. France MARCHAL-NINOSQUE, Images du sacrifice, 1670-1840, Paris, Honoré Champion (Coll. « Les dix-huitièmes siècles »), 2005, 426 p.
  25. Cécile MARY TROJANI, L'Écriture de l'amitié dans l'Espagne des Lumières. La Real Sociedad Bascongadad de los Amigos del Pais d'après la source épistolaire (1748-1775), Toulouse, Presse Universitaire du Mirail, 2004, 350 p.
  26. Jean-Marie MERCIER, Thierry ZARCONE, Les Francs-maçons du Pays de Daudet. Beaucaire et Tarascon. Destins croisés du XVIIIe au XXe siècle, préface de André COMBES, Aix-en-Provence, Édisud, 2004, 192 p. + ill. Eric GERAUD, Maurice HYGOUNET, Histoire des Francs-maçons Ariégeois. Des origines à nos jours, Nîmes, Lacour (Coll. « Rediviva »), 2004, 454 p. Céline SALA, Franc-maçonnerie et sociabilité en pays catalan au Siècle des Lumières : un particularisme de frontière, préface de Pierre-Yves BEAUREPAIRE, postface de José-Antonio FERRER BENIMELI, Canet, Éditions Trabucaire (Coll. « Histogrria »), 2005, 198 p. + 16 ill.
  27. Alain MONTANDON (éd.), Les Baisers des Lumières, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2004, 214 p.
  28. Jesus Canas MURILLO, Sabine SCHMITZ (éds.), Aufklärung : Littérature et culture du XVIIIe siècle en Europe occidentale et méridionale. Hommage à Hans-Joachim Lope, Peter Lang, Frankfurt am Main, 2004, 275 p.
  29. Gianni PAGANINI, Edoardo TORTAROLO (éds.), Pluralismo e religione civile. Una prospettiva storica e filosofica, Milano, Paravia Bruno Mondadori, 2004, 276 p.
  30. Gianni PAGANINI, Les Philosophies clandestines à l'âge classique, Paris, Presses Universitaires de France (Coll. « Philosophies »), 2005, 153 p.
  31. Eugenio SCALFARI (dir.), Les Lumières au XXIe siècle. Un débat européen, traduit de l'italien par Adrien CANDIARD, Paris, L'Arche, 2005, 144 p. 11,5 x 18,5 cm.
  32. Marie-Christine SKUNCKE (éd.), Media and Political Culture in the Eighteenth Century. Kungl. Vitterhets Historie och Antikvitets Akademien, Stockholm, 2005, 132 p.
  33. Anna TABAKI (éd.), Les Lumières néohelléniques. Mouvements d'idées et réseaux de communication avec la pensée occidentale (en grec), Athènes, éditions Ergo, 2004, 282 p.
  34. Tanja THERN, Descartes im Licht der franzîsischen Aufklärung. Studien zum Descartes-Bild Frankreichs im 18. Jahrhundert, Heidelberg, Palatina Verlag, 2003, 4484 p. + 8ill.
  35. Isabelle THOMAS-FOGIEL, Fichte, Réflexion et argumentation, Paris, Vrin (Coll. « Bibliothèque des philosophes »), 2004, 256 p.
  36. Catherine VOLPILHAC-AUGER (éd.), Montesquieu en 2005, Oxford, The Voltaire Foundation, 2005, 316 p.
  37. Michael WOLFF, Die Vollständigkeit der kantischen Urteilstafel. Mit einem Essay über Freges Begriffsschrift, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann (Coll. « Philosophische Abhandlungen »), 1995, 340 p.
  38. R. ZA?MOVA, N. ARETOV (éds.), Modernostta vtchera i dnes (La Modernité hier et aujourd'hui), Sofia, éd. Kralitza Mab, 2003. Rés. en fr. et angl., 293 p.
  39. REVUES ET FASCICULES
  40. Elseneur, No 20, « Avatars littéraires de l'héroïsme de la renaissance au Siècle des lumières », sous la direction de Philippe DE LAJARTE, octobre 2005, 346 p.
  41. Études sur le XVIIIe siècle, vol. 33, « Les théâtres de société au XVIIIe siècle » Marie-Emmanuelle PLAGNOL-DIEVAL et Dominique QUERO (éds.), Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 2005, 291 p.
  42. FEERIES, No 1 (2003), « Le recueil », 222 p., No 2 (2004-2005), « Le conte oriental », 335 p., Revue annuelle, UMR LIRE, no 5611, Grenoble, Université Stendhal Grenoble 3.
  43. Lez Valenciennes no 34, « La Philosophie en images : le projet des Lumières à travers les planches de l'Encyclopédie », dossier établi par S. ALBERTAN-COPPOLA, avec une mise au point de Jacques PROUST, Presses Universitaires de Valenciennes, 2004, 192 p.
  44. Lez Valenciennes, No 36, « Les sources anglaises de l'Encyclopédie », dossier établi par Sylviane ALBERTAN-COPPOLA et Madeleine DESCARGUES-GRANT, Presses Universitaires de Valenciennes, 2005, 192 p.
  45. Lumières, No 4, « Regards sur l'Optique de Newton, 1704-2004 », édité par Jean-François BAILLON, Publication du Centre interdisciplinaire bordelais d'étude des Lumières, Presses Universitaires de Bordeaux, 2004, 153 p.
  46. Revue Fontenelle, No 2 (2004), Publications de l'Université de Rouen, 180 p.
  47. Revue Voltaire no 4, 2004, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2005, 369 p. + ill.
  48. Travaux de littérature, Revue publiée par l'ADIREL, avec le concours du Centre national du Livre, XVIII, sous la direction de Jean-Pierre DUFIEF, 2005, 422 p.
  49. Versailles. La ville, le château, le jardin, Trianon et le parc. Paris, Gallimard (Coll. « Encyclopédies du voyage »), 2005, 267 p. avec nombreuses ill. couleur, 11,5 x 23 cm.
  50. ÉDITIONS DE TEXTES
  51. Madame D'AULNOY, Relation du voyage d'Espagne, Édition établie, présentée et annotée par Maria SUSANA SEGUIN, Paris, Desjonquères, 2005, 413 p.
  52. Hubert BOST, Claude LAURIOL, Hubert ANGLIVIEL DE LA BEAUMELLE (éds.), Correspondance générale de La Beaumelle (1726-1773), I. (1729-1747), éditée par avec la collaboration de Patrick ANDRIVET, Claude ANTORE et Gilles SUSONG, Oxford, The Voltaire Foundation, 2005, 604 p.
  53. Louis-Antoine, marquis DE CARACCIOLI, Le Livre à la mode suivi du Livre des quatre couleurs, textes présentés et annotés par Anne RICHARDOT, Saint-Étienne, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 2005, 108 p.
  54. Sabine CHAOUCHE (éd.), Écrits sur l'art théâtral (1753-1801), Paris, Honoré Champion, (Coll. « L' Âge des Lumières »), 2 volumes : I ? Spectateurs, 778 p. ; II ? Acteurs, 2005, 1019 p.
  55. Sabine CHAOUCHE (éd.), La Scène en contrechamp. Anecdotes françaises et traditions de jeu au siècle des Lumières, Paris, Honoré Champion (Coll. « L' Âge des Lumières »), 2005, 157 p.
  56. Benjamin CONSTANT, ?uvres complètes. Tome IV : Discours au Tribunat. De la possibilité d'une constitution républicaine dans un grand pays (1799-1803), Tübingen, Niemeyer, 2005, xx + 924 p. + 7 ill.  ; Tome VII : Journal intime (1811-1816). Carnet. Livres de dépenses. Tübingen, Niemeyer, 2005, x + 731 p. + 16 ill.
  57. COURTILZ DE SANDRAS, Mémoires de M. le marquis de Montbrun, texte établi et annoté par Érik LEBORGNE, préface de René DEMORIS, Paris, Éditions Desjonquères, (Coll. « XVIIIe siècle »), 2004, 250 p.
  58. Denis DIDEROT, Pensées sur l'interprétation de la nature, Présentation, notes, bibliographie et chronologie par Colas DUFLO, Paris, G.F. Flammarion, 2005, 245 p.
  59. Anne-Marie DU BOCCAGE, Lettres sur l'Angleterre et la Hollande, Saint-Pierre-de-Salerne, Gérard Monfort, 2005, 79 p.
  60. Charles DUCLOS, Considérations sur les m?urs de ce siècle, édition critique avec introduction et notes par Carole DORNIER, Paris, Honoré Champion, 2005, 267 p.
  61. Stanislas DUPONT DE LA MOTTE, Le Journal de Stanislas Dupont de La Motte, inspecteur au collège de la Flèche (1771-1776), texte préparé et présenté par Didier BOISSON, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, (Coll. « Mémoire commune »), 2005, 427 p.
  62. Jean-Pierre Claris DE FLORIAN, Fables, éd. de Jean-Noâl PASCAL, Ferney-Voltaire, Centre international d'étude du XVIIIe siècle, 2005, 324 p.
  63. Georg FORSTER, Un Révolutionnaire allemand Georg Forster (1754-1794), édité et traduit par Marita GILLI, Paris, Éditions du CTHS (Format 55), 2005, 736 p.
  64. Ferdinando GALIANI, De la Monnaie. Della Moneta, édité et traduit sous la direction d'André TIRAN, traduction coordonnée par Anne MACHET, Paris, Economica, 2005, LXX + 700 p.
  65. Immanuel KANT, Sueños de un visionario explicados mediante los ensueños de la metafasica. Edicioaan criaatica del texto alemán, introduccioaan, traduccioaan y notas de Cinta CANTERLA. Universidad de Cádiz, Servicio de Publicaciones, s.d., 176 p.
  66. Heinrich Cristoph KOCH, Musicalisches Lexikon, édition fac-similée de l'édition de Francfort-sur-le-Main de 1802, Kassel, Bärenreiter, 2001, 1802 p. (pagination ancienne)
  67. Jean-Baptiste LABAT, Voyages en Italie. Extraits, Saint Pierre de Salerne, Gérard Monfort, 2005, 110 p.
  68. Caroline LE MAO, Chronique du Bordelais au crépuscule du Grand Siècle : le Mémorial de Savignac, Société des Bibliophiles de Guyenne, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux (Coll. « Mémoires Vives »), 2004, 655 p.
  69. Prince Charles-Joseph DE LIGNE, ?uvres romanesques, Tome II. Édition critique dirigée par Manuel COUVREUR, avec la collaboration de Roland MORTIER, Raymond TROUSSON, Valérie VAN CRUGTEN-ANDRÉ, Jeroom VERCRUYSSE, Paris, Honoré Champion (Coll. « L' Âge des Lumières »), 2005, 468 p.
  70. MARIVAUX, Arlequin poli par l'amour et La Surprise de l'amour, lecture accompagnée par Sylvie DERVAUX-BOURDON, Paris, Gallimard (Coll. « La Bibliothèque »), 2005, 294 p.
  71. Jean-François MARMONTEL, Éléments de littérature, éd. présentée, établie et annotée par Sophie LE MENAHEZE, Paris, Éditions Desjonquères, 2005, 1292 p.
  72. Mathieu MOLE, Souvenirs de jeunesse (1793-1803), Paris, Mercure de France (Coll. « Le Temps retrouvé »), 2005, 573 p.
  73. MONTESQUIEU, ?uvres complètes, t. 11 et 12 : Collectio juris, textes établis et annotés par Iris COX et Andrew LEWIS, coordination éditoriale Caroline VERDIER, Oxford ? Napoli, Voltaire Foundation ? Istituto Italiano per gli Studi Filosofici, 2005, 2 vol., LXIV, 1069 p.
  74. Gianluca MORI, Alain MOTHU (éds), Philosophes sans Dieu. Textes athées clandestins du XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2005, 402 p.
  75. Deborah PAYNE FISK (éd.), Four Restoration Libertine Plays, Oxford, Oxford University Press (Coll. « Oxford World's Classics ? Oxford English Drama »), 2005, LIV-414 p.
  76. Charles PORÉE, le Père, De Theatro (1733), avec la traduction en regard du P. BRUMOY, Discours sur les spectacles, présenté et annoté par Édith FLAMARION, Toulouse, Société de littératures classiques (Coll. « Rééditions de textes du XVIIIe siècle »), 2000, LVI ? 89 p.
  77. Alexandre POUCHKINE, La Fille du capitaine, Édition de Michel AUCOUTURIER, Paris, Gallimard (Coll. « Folio classique »), 2005, 258 p.
  78. Abbé PRÉVOST, Mémoires pour servir à l'histoire de Malte ou Histoire de la jeunesse du commandeur de ***., présentation, notes, annexes, chronologie et bibliographie par René DEMORIS et Erik LEBORGNE. Paris, GF-Flammarion, 2005, 317 p.
  79. PRÉVOST, Manon Lescaut, lecture accompagnée par Alexandre DUQUAIRE, Paris, Gallimard (Coll. « La Bibliothèque »), 2005, 298 p.
  80. Jean-Jacques ROUSSEAU, Le Contrat social ou Principes du droit politique, traduction en grec de Vassiliki GRIGOROPOULOU et Albert STEINHAUER. Introduction, notes et postface de V. GRIGOROPOULOU, Athènes, éditions Polis, 2004, 332 p.
  81. Françoise RUBELLIN (dir.), Théâtre de la Foire, anthologie de pièces inédites (1712-1736), Montpellier, Éditions Espaces 34, 2005, 415 p.
  82. Louis-Claude DE SAINT-MARTIN, Lettre à un ami ou Considérations politiques, philosophiques, et religieuses sur la Révolution française, texte présenté et annoté par Nicole JACQUES-LEFEVRE, Grenoble, Jérôme Millon, 2005, 206 p.
  83. M. SAUGNIER, Relations de plusieurs voyages à la côte d'Afrique, à Maroc, au Sénégal, à Corée, à Galam, tirées des journaux de M. Saugnier, présentation et notes de François BESSIRE, Publications de l'université de Saint-Étienne, (Coll. « Lire le dix-huitième siècle »), 2005, 200 p.
  84. Ling-Ling SHEU, Voltaire et Rousseau dans le théâtre de la Révolution française (1789-1799), préface de Roland MORTIER, éditions de l'Université de Bruxelles, (Coll. « Études sur le 18e siècle »), 2005, 232 p.
  85. John TOLAND, Lettres à Séréna et autres textes, édition, introduction et notes par Tristan DAGRON, Paris, Honoré Champion (Coll. « Libre pensée et littérature clandestine »), 2004, 410 p. John TOLAND, Le Christianisme sans mystères, édition, introduction et notes par Tristan DAGRON, Paris, Honoré Champion (Coll. « Libre pensée et littérature clandestine »), 2005, 272 p.
  86. John TOLAND, Dissertations diverses, édition, introduction et notes par Lia MANNARINO, Paris, Honoré Champion, 2005, 192 p.
  87. Michel TOURNIER, Vendredi ou la vie sauvage, dossier de Nicolas VEYSMAN, lecture d'image par Isabelle VARLOTEAUX, Paris, Gallimard (Coll. « Folioplus classiques »), 2005, 192 p.
  88. Simon TYSSOT DE PATOT, Voyages et aventures de Jacques Massé, Paris, Éditions Amsterdam (Coll. « Bibliothèque des Lumières radicales »), 2005, 316 p.
  89. Dominique VIVANT DENON, Les Monuments de la Haute Égypte et Général Comte Augustin-Daniel BELLIARD, Journal, textes réunis et présentés par Bernard BAILLY, Chalon sur Saône, Université pour tous de Bourgogne, 2003, 202 p., + 60 ill.
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  91. Doris et Peter WALSER-WILHELM (éds.), À la Charnière du temps. Charles-Victor de Bonstetten ? Mme de Staâl, Mme de Staâl ? Friederike Brun. Deux dialogues épistolaires 1811-1813, td. Antje KOLDE, Genève, Slatkine Erudition, 2005, 175 p.
  92. Gérard WALTER (éd.), Actes du Tribunal révolutionnaire, Paris, Mercure de France, (Coll. « Le Temps retrouvé »), 2005, 637 p.
  93. Johann Gottfried WALTHER, Musicalisches Lexicon oder Musicalische Bibliothec, Neusatz des Textes und der Noten, Kassel, Bärenreiter, 2001, 601 p.
  94. Thomas WHATELY, L'Art de former les jardins modernes ou l'art des jardins anglais, trad. François DE PAULE DE LATAPIE, Gérard Montford, 2005, 270 p.
  95. Mary WOLLSTONECRAFT GODWIN, Maria ou le Malheur d'être femme, ouvrage posthum et imité de l'anglais par B. DUCOS, présentation et notes d'Isabelle BOUR, Publications de l'Université de Saint-Étienne, (Coll. « Lire le Dix-huitième siècle »), 2005, 132 p.
  96. HISTOIRE
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  101. André BALENT, La Cerdagne du XVIIe au XIXe siècle ? la famille VIGO ? Casa ? frontières ? pouvoir, Canet, Éditions Trabucaire, 2003, 335 p.
  102. Paul BAQUIAST (éd.), Deux siècles de débats républicains (1792-2004), Paris, L'Harmattan, 2004, 198 p.
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  104. François BERTHOUD, Jonas Berthoud. Un révolutionnaire tranquille. Biographie, Neuchâtel, Éditions du Lac, 2005, 141 p.
  105. Cristina BIRSAN, Dimitrie Cantemir and the Islamic World. With a preface by Prof. Mihal Maxim, translated from Romanian by Scott Tinney. Istanbul, The Isis Press, 2004, 136 p.
  106. Gilbert BODINIER, Dictionnaire des officiers de l'armée royale qui ont combattu aux États-Unis pendant la guerre d'Indépendance 1776-1783, Service historique de l'armée de terre, Versailles, éditions Mémoires et documents, 2005, 4e éd., 494 p. Gilbert BODINIER, Les Gardes du corps de Louis XVI. Étude institutionnelle, sociale et politique. Dictionnaire biographique, préface de Jean CHAGNIOT, Service historique de l'armée de terre, Versailles, éditions Mémoires et documents, 2005, 640 p.
  107. Marquis DE BOMBELLES, Journal, texte établi, présenté et annoté par Jeannine CHARON-BORDAS, t. VI, 1801-1807, Genève, Droz (Coll. « Histoire des idées et critique littéraire »), 2005, 510 p.
  108. Jean-Claude BONNET (dir), L'Empire des Muses. Napoléon, les Arts et les Lettres, Paris, Éditions Belin, (Coll. « Littérature et politique »), 2004, 490 p.
  109. Michèle BOUIX (dir.), Minorités et construction nationale, XVIIIe-XXe siècles, Pessac, Maison des Sciences d'Aquitaine, 2004, 212 p.
  110. Yves BOYER-VIDAL, Le Retour des Acadiens. Errances terrestres et maritimes. 1750-1850, Paris, Éditions du Gerfaut, 2005, 212 p.
  111. Haim BURSTIN, Une Révolution à l'?uvre : le faubourg Saint-Marcel (1789-1794), Seyssel, Champ Vallon, 2005, 928 p.
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  124. Janine GARRISSON, L'Affaire Calas, miroir des passions françaises, Paris, Fayard, 2004, 262 p.
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  129. Jocelyn LECLERC, La Principauté de Commercy au temps d'Élisabeth-Charlotte d'Orléans, 1737-1744, Nîmes, Lacour Éditeur, 2005, 167 p.
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  132. Anne DE MATHAN, Girondins jusqu'au tombeau. Une révolte bordelaise dans la Révolution, Luçon, Éditions Sud-Ouest (Coll. « Références »), 2004, 317 p.
  133. Françoise MAYEUR, Histoire de l'enseignement et de l'éducation, III 1789-1930, De la Révolution à l'École républicaine, Paris, Perrin (Coll. « Tempus »), 2004 (1re éd., 1981), 783 p.
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  135. Roland MOUSNIER, Les Institutions de la France sous la monarchie absolue, 1598-1789. Paris, PUF (Coll. « Quadrige »), 2005, 1561 p.
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  147. Jean Louis BORDES, Les Barrages réservoirs en France du milieu du 18e siècle au début du 19e siècle, Paris, Presses de l'École Nationale des Ponts et Chaussées, 2005, 443 p.
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  154. LITTÉRATURES
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  157. Dominique BERTRAND (éd.), Mémoire du volcan et modernité. Paris, Honoré Champion (Coll. « Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance »), 2004, 491 p.
  158. Carlo M. CIPOLLA, Les Caprices de la Fortune. Banquiers, commerçants et manufacturiers, XIVe-XVIIIe siècles, Paris, Gérard Monfort, 2000, 67 p.
  159. Benedetta CRAVERI, L'Âge de la conversation, td. de l'italien par Éliane DESCHAMPS-PRIA, Paris, Gallimard (Coll. « Tel »), 2002, 680 p.
  160. Madeleine DESCARGUES, Prédicateurs et journalistes. Petits récits de la persuasion en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, Swift, Addison, Fielding et Sterne, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, (Coll. « Domaines Anglophones »), 2005, 272 p.
  161. Béatrice DIDIER et Jean-Paul SERMAIN (éds.), D'une Gaîté ingénieuse. L'Histoire de Gil Blas, roman de Lesage, Louvain, Peeters, 2004, 328 p.
  162. Jacques DÜRRENMATT, Andréas PFERSMANN (éds.), L'Espace de la note, Presses universitaires de Rennes, 2004, 276 p.
  163. Delphine DE GARIDEL, Poétique de Saint-Simon. Cours et détours du récit historique dans Les Mémoires, Paris, Honoré Champion, (Coll. « Lumière classique »), 2005, 651 p.
  164. Carl Ignaz GEIGEIR, Le Voyage d'un habitant de la Terre dans la planète Mars, suivi des Voyages d'un Anglais en Allemagne, en Suisse et en Autriche, td. de l'allemand et présenté par Michel TREMOUSSA, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, (Coll. « Littératures de langue allemande »), 2005, 165 p.
  165. Stéphanie GENAND, Le Libertinage et l'histoire : politique de la séduction à la fin de l'Ancien Régime. Oxford, Voltaire Foundation, 2005, 277 p.
  166. Éthel GROFFIER, Le Stratège des Lumières. Le comte de Guibert (1743-1790), Paris, Honoré Champion, (Coll. « Les dix-huitièmes siècles »), 2005, 413 p.
  167. Alain KERHERVE, Mary Delany (1700-1788). Une épistolière anglaise du 18e siècle, Paris, L'Harmattan, (Coll. « Des idées et des femmes »), 2004, 585 p.
  168. Huguette KRIEF, Sylvie REQUEMORA (dir.), Fête et imagination dans la littérature du XVIe au XVIIIe siècle, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence (Coll. « Textuelles littérature »), 2004, 282 p.
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  171. William MARX, L'Adieu à la littérature. Histoire d'une dévalorisation, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Éditions de Minuit, 2005, 232 p.
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  175. Jacques RUSTIN, Le Vice revisité. Vérité et mensonge dans le roman des Lumières, textes réunis et présentés par Claude KLEIN, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2003, 331 p.
  176. Guillemette SAMSON, La Présence masculine dans le théâtre d'Isabelle de Charrière, Paris, Honoré Champion (Coll. « Les dix-huitièmes Siècles »), 2005, 314 p.
  177. English SHOWALTER, Françoise de Graffigny. Her Life and Works. Oxford, Voltaire Foundation (Coll. « SVEC »), 2004, xix ? 3374 p. + 6ill.
  178. François VALLEJO, Le Voyage des grands hommes, Paris, Viviane Hamy, 2005, 254 p.
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  180. Janine BARRIER, Les Architectes européens à Rome 1740-1765. La naissance du goût à la grecque, Paris, Monum, Éditions du Patrimoine, 2005, 176 p. + nb. ill., 22x28 cm.
  181. Philippe BECHU, Christian TAILLARD, Les Hôtels de Soubise et de Rohan-Strasbourg. Marchés de construction et de décor, Paris, Somogy, CHAN, 2004, 487 p., + nb. ill. en noir et en couleur, 26 x 29 cm.
  182. Emmanuelle BRUGEROLLES, Boucher, Watteau and the Origin of the Rococo, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, 2005, 3383 p. + nb. ill.
  183. Stéphane CASTELLUCCIO, Le Garde-Meuble de la Couronne et ses intendants du XVIe au XVIIe siècle, Paris, Éditions du CTHS, 2004, 335 p. + ill.
  184. Chantal CRESTE, Paul-Armand GETTE, Guillaume MANSART, Émilie OVAERE, Andrea WEISBROD, Quand le 21e regarde le 18e, Catalogue de l'exposition, Musée des Beaux-Arts de Nancy, Ville de Nancy, 2005 (pas de numérotation de pages) + nb. ill.
  185. Anik DEVRIES-LESURE, L'Édition musicale dans la presse parisienne au XVIIIe siècle. Catalogue des annonces, Paris, CNRS Éditions (Coll. « Sciences de la musique »), 2005, XXX-608 p., 21 x 29,7 cm.
  186. Alessandro DI PROFILO, Mariagrazia MELUCCI (éds.), Niccolô Piccinni, musicista europeo (musicien européen), Publ. de l'Istituto di Bibliografia Musicale di Puglia, Bari, Mario Adda, 2004, 364 p.
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  193. Michel SCHLUP (éd.), Menus propos gastronomiques et littéraires des Lumières à la Belle Époque, Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel (Coll. « Patrimoine de la Bibliothèque publique et universitaire »), 2004, 350 p. + 120 ill. ,25,5 x 20,5 cm.
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Pour citer cet article

« Études critiques », Dix-huitième siècle, 1/2006 (n° 38), p. 643-760.

URL : http://www.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2006-1-page-643.htm
DOI : 10.3917/dhs.038.0643


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