Accueil Revues Revue Numéro Article

Dix-huitième siècle

2008/1 (n° 40)

  • Pages : 820
  • ISBN : 9782707154989
  • DOI : 10.3917/dhs.040.0281
  • Éditeur : La Découverte

ALERTES EMAIL - REVUE Dix-huitième siècle

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 281 - 300 Article suivant
1

Cette contribution vise à mettre en lumière les pratiques de production et d’échange des savoirs, induites par les journaux savants établis dès 1665 en Europe. Ces journaux qui n’étaient pas encore spécialisés accueillaient sous un même titre des auteurs et des thèmes différents en publiant des observations, des récits d’expérience scientifique, des réflexions théoriques ainsi que des débats et nouvelles du monde savant, comme de ses institutions. Ils constituent une forme de communication qui prospéra au point de devenir, dès le 19e siècle, dominante pour les sciences. Ce développement présente une augmentation accélérée des créations de journaux savants à partir du milieu du 18e siècle, une différenciation de ces journaux avec la naissance de publications spécialisées et un accroissement du nombre de ceux qui durent. Par ailleurs l’espace de la production des journaux savants s’étend au cours du 18e siècle : créés dans l’ouest et le sud de l’Europe, ils gagnent ses parties est et nord, et de plus certaines régions connaissent une densification du maillage de leurs lieux d’édition [1][1] Voir David A. Kronick, A History of Scientific and....

2

L’important développement de cette forme éditoriale et le fait que les savants s’en saisissent amène à s’interroger sur sa place dans la construction des savoirs et son effet sur les modalités de leur travail et de leurs échanges. Ainsi, les journaux savants peuvent entraîner une intensification des échanges, aussi bien en créant des publics nouveaux, qu’en établissant des circuits spécialisés de savants et en les exhibant aux yeux des lecteurs. Mais on peut aussi s’interroger sur le rôle de cette nouvelle forme de communication et sur le travail savant lui-même — appropriations, stratégies d’écriture : parcellisation de l’interrogation, réponses fragmentaires, choix d’un aspect parmi d’autres, récurrence d’une recherche, ou d’une question, au cours du temps. Enfin, il convient de se demander si ces pratiques induites par la forme périodique sont spécifiques aux sciences qui seraient constituées en « république » particulière, ou si elles se fondent dans une République des lettres dont elles renouvellent les usages.

3

La forme même des journaux savants — au même titre que leurs préfaces, avis ou autres para-textes — permet d’envisager les visées de leurs promoteurs. Avant même leur contenu, l’apparence de ces publications suggérait leur objet aux clients des libraires et marquait une visée de lectorat. Ainsi, le format in-quarto adopté par les premiers d’entre eux correspondait à celui des livres d’études ce qui entraînait d’ailleurs un coût assez élevé. D’autre part, les titres adoptés différenciaient ces journaux des publications politiques, mondaines ou de vulgarisation, puisque Journal, Transactions, Acta, Giornale, Bibliothek (Biblioteca, Bibliothèque, Boekzaal), Abhandlungen, Miscellanea, suggèrent l’enregistrement ou la conservation, alors que les feuilles d’informations politiques jouaient plutôt sur la rapidité de communication (par exemple les divers « courriers », « correo », ou les divers « Merkur », « mercurio » etc.). De plus, l’introduction de qualificatifs permettait de préciser la cible, que ce soit les déclinaisons de savant — Journal des savants, Giornale de’letterati, Acta eruditorum, ou encore Boekzaal der geleerde Wereld —, ou plus avant dans le siècle des variations sur l’amour des sciences et des arts, ainsi des Wöchentliche Anzeigen zum Vortheil der Liebhaber der Wissenschaften und Künste[2][2] Voir David A. Kronick, Scientific and Technical Periodicals.... Les titres qu’affichent les périodiques savants constituaient donc des signaux d’orientation pour les clients des librairies qui pouvaient ensuite trouver dans les préfaces et avis des indications sur les visées de leurs auteurs.

4

Tout au long des 17e et 18e siècles, et dans toute l’Europe, les rédacteurs présentent le plus souvent dans leurs préfaces une image englobante de ce lecteur : un curieux, mais aussi un « savant » désireux d’avoir connaissance des livres nouveaux et de nouveautés en matière savante (expériences, découvertes ou inventions). Ainsi, en 1781, la préface du Magazin für das Neueste aus der Physik und Naturgeschichte s’adresse aux amis de la nature (« Freunde der Natur »), alors qu’un siècle auparavant le Journal des savants envisage ses lecteurs de façon traditionnelle comme les « gens de lettres » en 1666, et les « curieux » en 1683. Cette évolution de la visée des journaux savants généraux apparaît dès 1750 dans la préface du Journal britannique selon laquelle le journaliste doit satisfaire deux types de lecteurs assez contrastés : « Le savant [qui] cherche dans un journal à s’épargner des lectures […] L’homme du monde qui ne lit que pour s’amuser ». Et l’on trouve ce même contraste dans un Avertissement publié par le Journal des savants à la fin de 1779, à ses débuts « le Journal étoit la Gazette des Sçavans, c’est-à-dire des Gens de Lettres, qui étoient à-peu-près les seuls qui prissent la peine de lire ; aujourd’hui tout le monde lit et même écrit tout ; delà nait une obligation particulière d’écrire pour tout le monde ». Ces textes suggéreraient donc un élargissement du lectorat des journaux savants induit par celui de la lecture et de l’intérêt pour le savoir ; élargissement dont les études sur les bibliothèques, la lecture, les académies confirment l’existence, mais aussi les limites.

5

D’autre part, dès l’origine de cette presse certaines revues insistèrent plus sur l’aspect « savant » que sur le « curieux », et ceci dans la lignée des Philosophical Transactions dont les préfaces évoquent, à côté de celle des érudits (« learned »), l’attente des hommes ingénieux (« ingenious ») férus d’observations. Derrière ces différentes formulations on reconnaît à la fois des orientations intellectuelles particulières et diverses formes de publication des journaux savants : soit en relation forte avec le marché du livre auquel ils servent aussi de promoteurs (comme les journaux français de Hollande à partir des Nouvelles de la République des Lettres, ou les journaux savants de Leipzig depuis les Acta eruditorum), soit adossés à un groupe de savants, informel ou institué (comme les Mémoires de mathématique et de physique tirez des Registres de l’Académie royale des sciences, mensuels publiés en 1692 et 1693 par l’abbé Jean Gallois, les Göttingische Zeitungen von gelehrten Sachen de 1739, les Tidningar om The Lärdas Arbeten lancés par la Société des sciences d’Uppsala en 1742, ou Die fränkischen Zuschauer premier d’une suite de journaux savants créés par l’abbaye bénédictine de Banz en Bavière à partir de 1772 [3][3] Voir W. Forster, « Die kirchliche Aufklärung bei den...).

6

Enfin, dans la deuxième moitié du 18e siècle de nouvelles revues se multiplient, spécialement dans l’Empire, qui s’adressent à des lecteurs plus étroitement définis en présentant un domaine particulier, la médecine, la chimie, les mathématiques, sur lequel ils offrent plus spécialement des mémoires, comme le Chemisches Journal en 1778. Certains titres désignent même une activité ou une profession (The Mathematician 1745, Magazin fur Apotheker 1785, Der Arzt 1795), et ils suggèrent souvent un contenu tourné vers la pratique et l’utilitaire (Der Kranke 1764, Der Landwirth 1779).

7

Les diverses formes d’appel au lecteur que constituent les titres, les préfaces et les avis, suggèrent donc différents types de public : le lettré ou le curieux de la fin du 17e siècle qui relève encore d’une vision encyclopédique du savoir ; l’homme de science spécialisé ; enfin, le praticien avec des médecins, des pharmaciens, voire des agronomes. La forme même du contenu de la plupart de ces publications correspondait à cette large visée : des textes assez brefs (pour offrir de la variété au lecteur disait, vers 1680, le rédacteur du Journal des savants), qui présentaient des résumés de livres, des nouvelles ou des mémoires savants. Si les premiers journaux savants prétendaient viser ces divers types de lecteurs, la question serait de savoir dans quelle mesure le lectorat des hommes de science s’en serait détourné lorsque se développèrent les publications académiques sous forme de suites (pour lesquels l’attente de publication est pourtant longue), puis les journaux spécialisés. C’est ainsi que parmi les notes de lecture présentées, de 1784 à 1790, par les membres de la jeune Académie des sciences de Turin, trois sont consacrées aux Philosophical Transactions, cinq au Journal des savants, cinq au Journal de physique et sept au Bulletin des sciences, mais quinze concernent le Journal de Paris, un nouveau journal généraliste qui attire plus l’attention de ces académiciens que des journaux spécialisés ou que les journaux savants anciennement établis [4][4] D’après Erika Luciano, « Transmission of scientific....

8

Pour atteindre leurs divers lecteurs les journaux savants des 17e et 18e siècles, qu’ils se présentent en brochures de quelques pages ou sous forme de véritables volumes, empruntent matériellement avant tout les circuits commerciaux de la librairie qui sont très différents selon les pays et se transforment au cours du temps ; mais ils suivent aussi d’autres circuits, du négoce, de la poste, de la diplomatie, qui évoluent aussi au long de cette période et qu’utilisent les savants pour leurs échanges.

9

Ainsi, une première étape de la circulation des journaux suit immédiatement leur publication et elle dépend d’abord de leurs libraires-éditeurs qui alimentent un marché local par leur boutique, mais qui peuvent aussi pratiquer des échanges avec des confrères de leur pays ou à l’étranger. Selon les pays, cet échange entre libraires dépend d’accords personnels, comme en France avec le commerce d’assortiment, ou bien il réunit un grand nombre de libraires, ainsi aux Provinces Unies, voire couvre l’ensemble de la librairie comme dans l’Empire dans la deuxième moitié du 18e siècle avec le système de la commission (« Kommission »). Les pays allemands sont d’ailleurs très tôt à la pointe des techniques d’échange des produits imprimés grâce aux foires du livre, du printemps et de l’automne, qui se tiennent à Leipzig pour la période qui nous intéresse : les catalogues imprimés de ces foires renferment la mention de journaux savants depuis 1666 avec la mise en vente du Journal des savants dans la reproduction réalisée à Amsterdam [5][5] Voir Jean-Pierre Vittu, « Les contrefaçons du Journal....

10

Certaines villes sont ainsi plus facilement approvisionnées en périodiques savants que d’autres, spécialement les ports de la mer du Nord et les grandes villes de foire. Ainsi, le catalogue de l’historien et philologue Michael Richey, mort à Hambourg en 1761, présente-t-il des séries très développées de cent onze journaux savants, dont cinquante-huit de l’Empire, trente-huit des Provinces-Unies, mais aussi six d’Italie, avec tous les grands titres de l’époque (Acta eruditorum, Boekzaal van Europe, Giornale de’letterati, Göttingische gelehrte Anzeigen, Journal des savants, Mémoires dits de Trévoux). La facilité qu’apporte une métropole commerciale explique aussi en partie qu’Otto Mencke, puis son fils Johann Burckhard, rédacteurs des Acta eruditorum de 1682 à 1732, aient pu réunir à Leipzig des collections très complètes de quatre-vingt-treize journaux savants, provenant principalement des Provinces-Unies (quarante titres), puis de l’Empire (trente-quatre) [6][6] Catalogus librorum […] Michael Richey. Hamburgi, [1762],.... L’analyse de ces deux listes suggère que les Mencke utilisaient les périodiques pour collecter à l’échelle européenne des informations sur les ouvrages et travaux savants, alors que la réunion par Michael Richey d’un grand nombre de publications locales allemandes (Gelehrte Nachrichten aus Rostock ou Der Schlesische Buchersaal de Schweidniz) semble répondre aux besoins de ses travaux sur la philologie allemande et l’histoire de l’Empire.

11

Ces journaux étaient aussi transmis directement par des savants qui se chargeaient de les envoyer à des amis ou connaissances. Pour ce faire ils utilisaient fréquemment d’autres circuits que ceux de la librairie. Ainsi, ceux des diplomates assurèrent, en 1665, la transmission des premières livraisons du Journal des savants à Huygens à La Haye, à Magalotti à Florence, ou à des cardinaux à Rome, et Lagrange adressa aussi, en juillet 1774, par la voie administrative le « Journal littéraire de Berlin » à Condorcet resté à Paris [7][7] Joseph Louis Lagrange, Œuvres de Lagrange, pub. par.... Mais, comme Haller le conseillait à Saussure en mars 1767, s’assurer les bons offices d’un négociant en relation avec un centre d’édition pouvait permettre d’en obtenir les revues [8][8] Albrecht von Haller, The Correspondence between Albrecht.... Enfin, dans la deuxième moitié du 18e siècle, le développement des réseaux postaux et la baisse du coût du port, tout d’abord dans l’Empire [9][9] Voir par exemple Wolfgang Behringer, Thurn und Taxis...., élargirent le public des journaux hors des grands centres urbains : ainsi, en 1765, la préface de l’Allgemeine deutsche Bibliothek destinait aussi la revue à des lecteurs habitant de petites villes dépourvues de librairies (mais desservies par la poste).

12

Pour compléter cet inventaire des divers canaux par lesquels pouvaient circuler les journaux il faut préciser que l’on ne possède pas encore beaucoup d’éléments sur la pratique de l’abonnement à ce genre de publication, probablement assez tardive en France et en rapport avec la baisse des coûts postaux, peut-être plus précoce ailleurs. Il faut aussi noter que de nombreux titres furent l’objet de réimpressions plus ou moins longtemps après l’édition originale : la reproduction par les libraires néerlandais de certains titres français plusieurs mois après leur sortie en France est bien connue, mais on sait moins que plusieurs journaux savants furent réédités en séries complètes plusieurs années après leur parution : c’est le cas par exemple les Philosophical Transactions, les Acta eruditorum, le Journal des savants, The Mathematician, ou les Vermischte chirurgische Schriften[10][10] D’après Jean-Pierre Vittu, « Réédition, reproductions....

13

Ces diverses voies de circulation et ces pratiques éditoriales permirent sans nul doute un élargissement géographique du public comme en témoignent les listes de souscripteurs publiées d’une part dans la réimpression [11][11] Philosophical Transactions […] Reprinted according... des Philosophical Transactions réalisée à Wittenberg en 1768 et d’autre part celle éditée en 1790 par les Annalen der Geographie und Statistik. Sur les cent trois souscripteurs des Philosophical Transactions, plus de quatre-vingt habitaient dans l’Empire, principalement en Saxe et dans la vallée de l’Elbe, et il s’agissait souvent de médecins ; mais on compte aussi douze souscripteurs en Angleterre et six à Prague. En revanche, si la carte des souscripteurs des Annalen der Geographie und Statistik publiées à Brunswick présente elle aussi un centrage sur la Saxe et Hambourg, elle s’étend plus largement jusqu’à Copenhague, Riga, Debrecen, Pest, Berne et dans la vallée du Rhin ; il est probable que cette large diffusion découle des réseaux établis par le libraire Crusius de Leipzig grâce au système de la commission.

14

Il semble donc, qu’au moins au 18e siècle, les journaux savants circulaient plus facilement entre grands centres éditoriaux (par exemple Leipzig, Amsterdam, Paris ou Venise) ou les grandes métropoles commerciales (comme Londres, Hambourg, Lyon) et que ces centres pouvaient rayonner sur d’assez vastes zones. Cette relative facilité de distribution de ces journaux comme la récurrence et la régularité de leur parution qui leur attachaient un lectorat inspirèrent plusieurs créations pour constituer des réseaux capables de promouvoir une institution ou un nouveau domaine scientifique. La création du Parnassus Boïcus par les Augustins de Munich en 1722 visait ainsi à constituer en Bavière un réseau de savants et de lettrés capables de faire vivre une académie, et la fondation de l’Akademie der Wissenschaften de Bavière (en 1759) émane de cette entreprise éditoriale [12][12] Voir L. Lenk, « Der Parnassus Boicus », dans : E. Dünninger.... D’autre part, le chimiste Lorenz Crell fonda plusieurs journaux savants — le Chemisches Journal, 1778-1781 ; les Chemische Annalen, 1784-1804) — dans le but de gagner leurs lecteurs à ses théories et il constitua ainsi un réseau européen de chimistes comme en témoignent les listes des souscripteurs de ces revues. En Italie, Luigi Valentino Brugnatelli suivit d’ailleurs ouvertement ce modèle lorsqu’il publia des journaux spécialisés dans la chimie [13][13] Voir Karl Hufbauer, The Formation of the German Chemical... qui diffusèrent les idées de Lavoisier, à commencer par la Biblioteca fisica d’Europa qui parut à Pavie de 1788 à 1791.

15

Les journaux savants permirent aussi des transferts de connaissances à diverses échelles, d’abord selon l’étendue de leur circulation, mais aussi par reprises de textes d’un journal par un autre. Quelques revues semblent même n’avoir proposé que des emprunts, comme le journal d’Erlangen que Haller qualifie de « journal parasite, qui se nourrit des autres journaux » dans une lettre à Charles Bonnet de mai 1770 [14][14] Il s’agit des Erlangische gelehrte Anmerkungen und.... Si nombre de journaux savants signalent des emprunts à d’autres revues (comme le Journal des savants, les Philosophical Transactions, le Giornale de’letterati ou les Acta eruditorum à la fin du 17e siècle) quelques sondages dans des titres du siècle suivant suggèrent qu’il y a là un large champ de recherches. Nous pensons aux nombreuses traductions sous formes de périodiques comme celle du Journal encyclopédique de Liège en italien, l’Espiritu de los mejores diarios que se publican en Europa publié à Madrid de 1787 à 1795, l’ Estrato della litteratura europea édité à Berne, puis Yverdon et enfin Milan de 1758 à 1769, ou encore six traductions en allemand de journaux français, néerlandais ou italiens, consacrés à la médecine et à la chirurgie [15][15] Voir aussi Kai Torsten Kanz, « Deutsch-französischer.... Mais il faudrait aussi s’attacher à une tâche aussi difficile, le repérage de recueils non périodiques de traductions de journaux savants étrangers comme les Opuscula omnia Actis Eruditorum Lipsiensibus publiés à Venise de 1740 à 1746, ou les Mindenes Gyüjtemény, un choix d’articles puisés dans divers journaux d’Europe occidentale qui parut, entre 1789 et 1792, en Hongrie [16][16] Voir Olga Penke, « L’importance des “extraits” dans....

16

Du côté des savants, ils sont nombreux à se saisir de la nouvelle forme de communication qui s’est mise en place à la fin du 17e siècle. Ils ont recours aux journaux savants pour y puiser des informations, pour faire connaître les résultats de leurs recherches, ou pour commenter, étendre et critiquer ceux de leurs collègues. Pour exemples, Jean-Dominique Cassini publia régulièrement ses observations de la Lune dans le Journal des savants, les frères Jacob et Johann Bernoulli rendirent publics leurs résultats mathématiques sous forme de brefs mémoires dans des journaux savants, et notamment les Acta eruditorum. Ainsi,

17

Johann est l’auteur de près de deux cents mémoires — ses Opera omnia comptent 189 pièces — mais n’a signé qu’un seul ouvrage [17][17] Il s’agit de Essay d’une nouvelle théorie de la manœuvre... issu d’ailleurs d’un mémoire jugé irrecevable par l’Académie royale des sciences, puisque critiquant les résultats d’un autre académicien. Qu’ils les utilisent pour publier leur recherche, pour s’informer ou pour des raisons stratégiques, dès la fin du 17e siècle, les savants, même si certains prétendent honnir les journaux, s’approprient pleinement ce nouvel outil de communication scientifique — bien qu’il en fassent des usages différents. Ainsi, la richesse des multiples manières dont les savants se sont appropriés les possibilités offertes par la forme périodique est considérable. Nous nous contenterons ici d’illustrer cette diversité par quelques exemples.

18

Les correspondances entre savants fourmillent de témoignages documentant la fébrilité avec laquelle on attendait les livraisons des journaux savants. Dans le domaine des mathématiques, le calcul différentiel de Leibniz, publié sous forme de bref spécimen dans les Acta eruditorum d’octobre 1684, s’est presque exclusivement développé dans ces mêmes actes. Ainsi, l’académicien Pierre Varignon s’impatiente à Paris de ne pas voir assez vite les contributions des frères Bernoulli au domaine de l’analyse leibnizienne : « Que les Actes de Leipsic coutent ce qu’ils pourront, je vous supplie de vouloir bien les faire venir incessamment, et de me les envoyer dans quelqu’un des paquets de votre libraire à M. Anisson : Quelques pistoles plus ou moins, c’est une bagatelle, pour joüir de vos belles découvertes » [18][18] Der Briefwechsel von Johann Bernoulli 2 : Der Briefwechsel..., écrit-il le 19 juillet 1693 à son correspondant Johann Bernoulli. Ce n’est qu’un an plus tard que Varignon est avisé par son libraire de la livraison d’un paquet contenant soixante-trois exemplaires de cahiers mensuels des Acta eruditorum, c’est-à-dire les journaux des années 1689-1693 plus les trois premiers de 1694. L’accès aux journaux semble donc avoir été un véritable enjeu scientifique pour certains savants, du moins dans certains domaines. Disposer des Acta était une nécessité pour les mathématiciens de la fin du siècle, désireux de s’initier aux nouvelles méthodes analytiques. En témoigne aussi le baron Rudolf Christian von Bodenhausen, précepteur à la cour des Médicis à Florence, qui pour se les procurer doit ruser avec les savants locaux et notamment Antonio Maglia-becchi, le bibliothécaire du duc, qui essaie jalousement de l’en priver. Dans la correspondance du baron allemand avec Leibniz [19][19] Gottfried Wilhelm Leibniz, Sämtliche Schriften und... on apprend qu’il se fait envoyer par un ami de Rome des excerpta des Acta eruditorum, qu’il emprunte quelques volumes à un ecclésiastique de passage à Florence ou qu’il consulte à la dérobée quelques numéros à la bibliothèque ducale. La consultation de journaux savants semble ici partie intégrante du travail savant.

19

Les bibliothèques conservent d’ailleurs maintes collections d’extraits manuscrits consacrés à un seul domaine de recherche et tirés d’un ou de plusieurs journaux savants. Il s’agissait là d’une pratique assez courante de collecte plus ou moins systématique d’une information spécialisée dans des journaux savants comme en témoignent les recueils réalisés à la fin du 17e siècle en puisant dans le Journal des savants, les Philosophical Transactions, les Acta eruditorum et les Mémoires dits de Trévoux, qui sont aujourd’hui conservés à l’Observatoire de Paris, ou bien des cahiers de notes historiques extraites des Acta eruditorum, du Journal des savants et des Mémoires dits de Trévoux que le bibliothécaire de l’abbaye bénédictine d’Orléans, dom Fabre, compila dans la deuxième moitié du 18e siècle [20][20] Respectivement Bibliothèque de l’Observatoire de Paris,....

20

Obtenues souvent à prix d’or ou parfois par des ruses, ces informations impatiemment puisées dans les journaux savants étaient destinées à des usages variés. Comme le suggère le témoignage de Bodenhausen qui apprenait l’analyse leibnizienne pour son propre plaisir, elles nourrissaient l’étude privée des savants. Ou leur enseignement, comme c’est le cas pour Antonio Vallisnieri qui utilisait systématiquement des extraits tirés de plusieurs journaux savants (qui pourtant ne se trouvaient pas à la bibliothèque universitaire), pour enrichir ses cours de médecine à l’université de Padoue. On trouve en effet dans le manuscrit de ses leçons des citations de journaux, mais aussi des paperolles collées par Vallisnieri au fil des années pour mettre à jour son enseignement [21][21] D’après Brendan Dooley, « The University of Padua and.... Commentées, reformulées, retravaillées ou critiquées, les informations tirées des journaux savants peuvent constituer, entre les mains des savants, un matériau pour leur recherche. Elles donnent lieu à la rédaction de nouveaux écrits éventuellement publiés dans ces mêmes journaux. Nous disposons d’un bel exemple d’une telle utilisation, provenant des manuscrits de Johann Bernoulli, conservés à la bibliothèque universitaire de Bâle où Bernoulli était professeur de mathématiques. Bernoulli annote de sa main une copie manuscrite [22][22] Conservé sous la cote UB Basel L I a 14, fol. 1-12,... d’un mémoire intitulé « Défense du Chevalier Newton » publié par son rival, John Keill, professeur d’astronomie à Oxford, dans le très newtonien Journal littéraire d’Amsterdam (tome 8, 1716, p. 418-433). Il s’agit d’un épisode [23][23] Pour une analyse de cet épisode, voir Niccolò Guicciardini,... de la célèbre querelle de priorité pour la découverte du calcul différentiel. Sous le contrôle d’Isaac Newton qui a participé à la rédaction du mémoire, Keill y attaque Johann Bernoulli qui a osé formuler des critiques ponctuelles concernant quelques propositions des Philosophiae naturalis principia mathematica (1687) et qui a été impliqué par son ami Leibniz dans la querelle. Bernoulli note dans les marges de sa copie manuscrite de la « Défense » ses remarques, commentaires et répliques. Il y juge Keill « trop partial », son texte de « calomnie », mais donne aussi des arguments mathématiques relativement développés. Ses annotations vont servir de base à la rédaction d’une réplique, publiée par l’étudiant de Bernoulli, Johann Heinrich Kruse, dans les Acta eruditorum d’octobre 1718.

21

Le physicien Antoine Parent, élève de Gilles Filleau des Billettes à l’Académie royale des sciences, élèvera en spécialité l’art du commentaire critique en rédigeant de nombreux extraits et mémoires pour les Mémoires dits de Trévoux ou le Journal des savants, puis en créant, en 1703 à Paris, son propre périodique intitulé Recherches de physique et de mathématique (1703-1713). Le Journal des savants du 23 avril 1703 en rend compte dans un extrait long (six pages), critique et qui peut être attribué à Joseph Saurin, auquel Parent répond dans le tome 2 de ses Recherches.

Annotations par Johann Bernoulli d’une copie manuscrite de l’article de John Keill, « Défense du Chevalier Newton » paru dans le Journal littéraire 8 (1716), p. 418-433.

[Bibliothèque universitaire de Bâle, LI a 14, fol. 5 V°].
22

On trouve, dans la préface [24][24] Nous avons utilisé l’édition chez Florentin Delaulne... de Parent au premier tome des Recherches, une excellente description de ce que pouvaient viser les journaux savants : leurs extraits suppléent à l’impossibilité de lire des livres de plus en plus abondants et ils finiront par constituer un véritable répertoire des meilleurs ouvrages de science, à l’image « des riches Cabinets de curieux, où l’on voit, pour ainsi dire, toute la nature en abrégé ». Mais regrettant aussitôt l’absence de spécialisation de ces journaux, il propose à ses lecteurs une compilation des extraits concernant le domaine de la physique et de la mathématique, complétée par une « réflexion en forme d’analyses sur les ouvrages des auteurs les plus celebres » et par ses propres découvertes dans les deux sciences. Ce programme, que le Journal des savants (1703, p. 246) dit d’une « utilité considérable » s’il était bien exécuté, a été abandonné dès le tome 2. Les Recherches comportent des extraits de mathématique et de physique tirés des journaux parus dès 1682, première année de parution des Acta eruditorum. Ce journal est donc jugé assez fondamental en mathématiques et en physique pour que Parent prenne comme point de départ l’année de sa création. Il tire des extraits des Acta, et notamment des mémoires de Leibniz et de Tschirnhaus, mais aussi du Journal des savants, des Philosophical Transactions et de la Connaissance des temps.

23

Dans l’extrait du Journal des savants, Joseph Saurin choisit de commenter les commentaires de Parent sur Leibniz et Tschirnhaus (Acta 1682). Parent s’est permis de compléter une démonstration leibnizienne de 1682 à l’aide du propre calcul différentiel publié seulement en 1684 par Leibniz. Saurin souligne que Parent ne fait que ce que Leibniz a effectué lui-même dès 1684 et que Parent lui-même aurait été incapable de faire avant cette date, puis il lui reproche de ne pas avoir vu l’erreur commise par Tschirnhaus dans son mémoire sur les caustiques. On entre ici dans le cœur du travail que la forme périodique permet.

24

Ainsi, une méthode est élaborée et publiée dans un journal, le mémoire est repris et critiqué, cette critique elle-même étant soumise à une nouvelle critique à laquelle d’ailleurs il y aura réplique. Pourtant, dans le tome 2 de ses Recherches, Parent ne répond pas sur le fond, mais reproche à Saurin de n’avoir rien négligé « pour [l]e broüiller avec les premiers de nôtre Academie, avec la Sorbone, … ». Il est vrai que Parent était mal inséré dans les institutions scientifiques, l’Académie refusant par exemple d’inclure dans ses Mémoires les nombreux mémoires qu’il y présentait. Il interprète le compte rendu critique de Saurin comme une tentative de censurer son périodique qui devait accueillir ses mémoires refusés par l’Académie : « dans peu l’auteur de la Censure [Saurin] pourroit bien depeupler l’empire des Sciences, et y presider tout seul ». Pourtant, Parent trouve des mots très justes pour parler de la critique, qu’il juge nécessaire, c’est un « excellent antidote contre la negligence, et contre l’ignorance, et on peut même assurer que ny les mœurs, ny les sciences ne pourroient arriver à leur perfection sans son secours ». Le projet de périodique de Parent représente une tentative intéressante de création, dès le début du 18e siècle, de périodique spécialisé et critique destiné au « plus grand nombre des Sçavans », et pas seulement au « petit nombre de Sçavans du premier ordre », qui ont de toute façon accès aux volumes de science. Son échec, qui est encore à analyser, est sans doute dû autant au caractère rude et vif de son auteur qu’aux réticences des académiciens redoutant l’ouverture sur un public plus large instauré en juge des travaux savants.

25

L’importance des journaux savants aux yeux des hommes de sciences se lit aussi dans la tentative de Volta et plusieurs de ses confrères de convaincre, vers la fin du 18e siècle, les autorités de la Lombardie de financer la publication d’un journal consacré aux sciences qui réunirait les savants de la péninsule en présentant leurs travaux et en les informant des publications et des recherches étrangères ; mais le projet achoppa sur le coût que représentaient tant l’édition que l’acquisition des ouvrages dont il fallait rendre compte [25][25] Alessandro Volta, Epistolario, a cura di F. Massardi,.... La tentative de publication d’un premier journal spécialisé de mathématiques par Johann III Bernoulli et Karl Friedrich Hindenburg, le Leipziger Magazin für reine und angewandte Mathematik (quatre numéros entre 1786 et 1788), témoigne de ce même intérêt des journaux savants aux yeux des hommes de science, même si ce premier titre ne put s’imposer, faute d’un lectorat suffisant, pas plus que l’Archiv der reinen und angewandten Mathematik (onze numéros entre 1795 et 1800) dont Hindenburg assura seul la direction. En revanche, les professeurs de l’université de Göttingen profitèrent du renom de cette institution pour fonder des journaux qui leur assurèrent une position d’influence dans leur champ disciplinaire respectif : Johann Christoph Gatterer acquit une place importante pour l’histoire grâce à l’Historisches Journal qu’il fonda en 1772 avec plusieurs confrères et qui parut jusqu’en 1781, et Albrecht von Haller s’efforça de monopoliser la rédaction des extraits de livres de sciences naturelles publiés par les Göttingische gelehrte Anzeigen pour renforcer son renom [26][26] Respectivement Giuseppe D’Alessandro, « Recensire e....

26

Même si certains savants étaient prêts à s’investir dans la création de journaux savants, notamment spécialisés, d’autres privilégiaient encore, vers la fin du 18e siècle, la forme du livre pour publier leurs écrits. C’est par exemple le cas des savants genevois (communication personnelle de René Sigrist), peut-être faute de journal local susceptible d’accueillir leurs résultats. D’Alembert, dans une lettre (conservée à la BnF, NAF 25261, fol.27-28) dit même ne « point lire les torche-culs périodiques », alors que Leonhard Euler, auteur de grands traités mathématiques, traite les journaux de « chicaneurs publics » et son collègue à l’académie de Berlin, Jean-Bertrand Merian, parle de « chicaneurs hebdomadaires » [27][27] Cité par Mary Terrall, The Man who Flattened the Earth..... Euler savait pourtant dans certaines occasions se servir de la publicité qu’offrent les journaux pour dénoncer quelques mauvaises pratiques de ses collègues qu’il fit ainsi mettre au pilori. Lorsque l’astronome et géographe français Jean-Nicolas Delisle quitta, en 1747, l’académie de Pétersbourg en emportant avec lui des résultats inédits concernant l’exploration du Kamtchatka qu’il publia à Paris sous le titre Explication de la carte des nouvelles découvertes au Nord de la mer du Sud (1752), l’émotion fut vive en Russie. Delisle fut exclu de l’académie, dont il avait été nommé membre honoraire après son départ pour la France, l’académicien Gerhard Friedrich Millier dénonça le scandale en rédigeant Lettre d’un officier de la marine russienne à un seigneur de la Cour concernant la carte des nouvelles découvertes au Nord de la mer du Sud, et le Mémoire qui y sert d’explication publié par M. de l’Isle, publié en 1753 à Berlin à titre anonyme. Euler s’employa à faire réimprimer ce pamphlet par Jean Henri Samuel Formey dans la Nouvelle bibliothèque germanique (XII, 1753, p. 46-87) afin de lui assurer une meilleure diffusion [28][28] Die Berliner und die Petersburger Akademie der Wissenschaften.... De même, Pierre-Yves Beaurepaire [29][29] Pierre-Yves Beaurepaire, « Correspondance, médiations... rapporte, en se fondant sur la correspondance entre Johann Albrecht Euler, fils de Leonhard, et Formey, que les Euler, père et fils, ont su utiliser les gazettes européennes pour imposer leurs réformes à l’académie de Saint-Pétersbourg. Pour rompre l’opposition du directeur de cette académie, Vladimir Orlov, à leur projet les Euler menacent de faire paraître (toujours via Formey) des articles peu flatteurs pour le directeur, qui jette finalement l’éponge et démissionne.

27

Tous ces exemples illustrent la diversité des formes d’appropriation par les savants de ces journaux, que ceux-ci soient considérés comme des moyens d’information, des sites de production des savoirs ou des instruments stratégiques. L’ampleur du phénomène incite à formuler la question des effets que cette forme de communication périodique a pu avoir sur les modes mêmes de construction des savoirs. La brièveté des pièces publiées dans les journaux savants engage à traiter un seul aspect d’une question, à communiquer une seule observation, le récit d’une seule expérience, la solution d’un problème. La périodicité de la publication permet de réagir rapidement, de faire insérer des réponses, corrections, modifications et extensions, qui peuvent être à l’origine de débats et de controverses. Les savoirs publiés dans les périodiques savants sont ainsi comme des précipités prêts à se recomposer sous la plume d’auteurs variés. Les travaux sont régulièrement réactualisés ou remis en question. Nous en avons vu un exemple ci-dessus lorsque nous avons discuté de la méthode de rédaction d’Antoine Parent dans ses Recherches de mathématique et de physique. On peut alors se poser la question si cette contrainte a modifié les pratiques des savants, les incitant à modifier les modalités de la preuve ? Il semblerait qu’en mathématiques, après une période de flottement où continuaient à prévaloir les pratiques épistolières, on ait consenti à énoncer explicitement la solution d’un problème, sans le cacher sous un anagramme comme on le faisait parfois dans les lettres échangées, et à donner tous les éléments d’une démonstration (analyse comprise).

28

Les interactions entre savants par journal interposé bénéficient ainsi d’une certaine publicité. Modifie-t-elle la nature des échanges ? La présence, même virtuelle, de lecteurs non spécialisés, de « curieux », qui n’ont pas forcément les moyens d’entrer dans le vif du sujet a-t-elle des effets sur la présentation de résultats scientifiques de la part de savants ? Dans l’état actuel de nos recherches, il est difficile d’apporter une réponse même partielle, mais ce que l’on peut dire d’ores et déjà c’est que la publicité des débats, lorsqu’il y a désaccord, voire controverse, change les termes de ces débats. En effet, elle attire l’attention sur une question discutée entre savants et met en avant les capacités d’une approche, d’une méthode, d’une école ou plutôt d’un cercle à apporter des réponses, même si la pertinence de ces dernières est difficile à juger par un public élargi. Les défis que Leibniz et ses épigones avaient l’habitude de lancer à la fin du 17e siècle illustrent parfaitement ce que la publicité des débats peut apporter. Ce que le public du tout venant apprend à travers les problèmes de la chaînette et de la brachystochrone, et Leibniz se charge d’insister sur cet aspect, c’est qu’un petit groupe de mathématiciens dont les noms sont publiés à satiété, possède une méthode puissante et capable de résoudre des problèmes difficiles qui résistent aux méthodes géométriques plus classiques [30][30] Pour une étude détaillée de cet exemple, voir Jeanne.... Au moment même où la controverse des infiniment petits qui s’est développée en 1700-1701 à l’Académie des sciences déborde dans les journaux, le Journal des savants notamment, Fontenelle constate que le calcul de l’infini connaît une certaine vogue auprès du public. Ainsi, les défis et les controverses publiés, sinon animés par les journaux savants créent de nouveaux publics pour des méthodes abstruses et incompréhensibles à première vue. Parmi ces nouveaux lecteurs, se trouvent parfois de futurs savants, comme Michel Rolle, simple comptable qui s’est distingué en sachant résoudre un problème mathématique mis au défi dans le Journal des savants et qui a fini par être élu à l’Académie des sciences [31][31] Jeanne Peiffer, « “Désabuser le public” ou convaincre.... Mais en soulignant la démarche d’un groupe de savants, en créant des liens entre divers problèmes résolus par les mêmes méthodes et en nommant ses membres, les journaux font aussi émerger de nouvelles disciplines — l’analyse dans les Acta eruditorum de la fin du 17e siècle — dont la reconfiguration, telle qu’on peut la suivre dans les index annuels, change sans cesse.

29

L’étude des journaux contribuera ainsi à une meilleure compréhension de la dynamique des savoirs, à travers l’examen des catégories inscrites dans les instruments de topicalité et de leur évolution. En ce qui concerne par exemple les mathématiques, l’analyse des catégories annuelles qui organisent à partir de 1675 le classement des « extraits » du Journal des savants montre l’évolution suivante : une catégorie autonome « Mathematici » n’existe que pour la période 1675-1737, à quelques années exceptionnelles près. Ainsi, en 1675 et de 1681 à 1685 les « mathematici » sont associés aux « astronomi » et en 1696 aux « geographi ». À partir de 1746, les mathématiques sont régulièrement associées à la philosophie. Ainsi, de 1746 à 1757, elles appartiennent à la catégorie « Philosophia, mathematica, historia naturalis, artes, etc » qui devient de 1759 à 1761 « Philosophia, mathematica, astronomia ». En 1758 et de 1762 à 1791 il existe une catégorie nommée « Philosophica, mathematica ». Il est remarquable que les mathématiques n’apparaissent comme catégorie autonome qu’entre 1675 et 1737. La perte d’autonomie correspond au passage d’une dénomination reposant sur les praticiens, les « mathematici » à une autre s’appuyant sur les disciplines, « mathematica » pour les mathématiques. Les « mathematici » constitueraient un groupe indépendant, aisément circonscrit, mais la discipline qu’ils pratiquent serait indissociable de la philosophie.

30

Pour conclure cet article très programmatique qui vise l’étude de la forme périodique à la fin du 17e siècle ainsi que son évolution au 18e siècle et ses relations avec la communication et la production scientifiques, nous voudrions souligner que les exemples rassemblés ici suggèrent la richesse du chantier que nous venons d’ouvrir. Les pistes et axes de réflexion esquissés ici feront l’objet d’un développement plus important dans la monographie qui doit clore le programme international « Les périodiques savants dans l’Europe des 17e et 18e siècles. Instruments et vecteurs du travail savant » que nous animons au sein de l’ACI-Histoire des savoirs [32][32] Voir le site de ce programme : http://www.histnet..... Dans le cadre du thème développé dans le présent numéro de Dix-huitième siècle, nous pouvons nous demander si les pratiques décrites ici sont propres aux hommes de science. Elles sont induites par la même forme périodique : les journaux savants qui servent de support à un vaste éventail de savoirs. Elles peuvent différer selon les disciplines ; elles ne s’inscrivent pas toujours dans les mêmes cadres temporels ; elles varient selon les aires régionales ou nationales. Pourtant, il nous semble que nous manquons actuellement d’indices pour pouvoir affirmer l’existence d’une République des sciences dont les règles et les pratiques différeraient de celles de la République des lettres.

Notes

[1]

Voir David A. Kronick, A History of Scientific and Technical Periodicals. The Origins and Development of the Scientific and Technical Press 1665-1790, Metuchen (NJ), 1962 ; Jean-Pierre Vittu, « Périodiques », dans : Michel Blay et Robert Halleux, La Science classique, XVIe-XVIIIe siècle. Dictionnaire critique, Paris, 1998, p. 140-148 ; James E. McClellan III, « Scientific journals », dans : Encyclopedia of the Enlightenment, ed. by Alan Charles Kors, vol. 4, Oxford, 2003, p. 43-47.

[2]

Voir David A. Kronick, Scientific and Technical Periodicals of the Seventeenth and Eighteenth Centuries : A Guide, Metuchen : London, 1991. Cet ouvrage fondamental est malheureusement incomplet et souvent fautif. On doit le compléter avec Richmond P. Bond, Studies on the Early British Periodicals, Capel Hill, 1957 ; Dictionnaire de la presse, 1600-1789. I, Dictionnaire des journaux, pub. sous la dir. de Jean Sgard, Paris : Oxford, 1991 ; Paul Guinard, La Presse espagnole de 1737 à 1791. Formation et signification d’un genre, Paris, 1973 ; Joachim Kirchner, Bibliographie der Zeitschriften des deutschen Sprachgebietes bis 1900, Stuttgart, 1969 ; B. Lundstedt, Sveriges periodiska litteratur 1645-1899, t. I, 1645-1812, Stockholm, 1895 ; Giuseppe Ricuperati, « Giornali nell’Italia dell’ancien régime », dans : La stampa italiana dal Cinquecento all’Ottocento, ed. Carlo Capra, Bari, 1986.

[3]

Voir W. Forster, « Die kirchliche Aufklärung bei den Benediktinern der Abtei Banz im Spiegel ihrer von 1772 bis 1798 herausgegebenen Zeitschrift », Studien und Mitteilungen zur Geschichte des Benediktinerordens, LXIII (1951), pp. 172-233, et LXIV, 1952, pp. 110-233.

[4]

D’après Erika Luciano, « Transmission of scientific knowledge and editorial policy at the Turin Academy of sciences through its eighteenth-century periodicals », communication au colloque Circulating journals and knowledge tranfer, Maison française d’Oxford, 25-27 mai 2007.

[5]

Voir Jean-Pierre Vittu, « Les contrefaçons du Journal des savants de 1665 à 1714 », dans : Les Presses grises, la contrefaçon du livre (XVIe-XVIIIe siècles), éd. François Moureau, Paris, 1988, pp. 303-331.

[6]

Catalogus librorum […] Michael Richey. Hamburgi, [1762], Herzog August Bibliothek [HAB], Wolfenbüttel, cote Bc 1810 (I-IV) ; Catalogus bibliothecae Menkenianae, Lipsiae 1755, cote HAB : Bc 1400 (I-II).

[7]

Joseph Louis Lagrange, Œuvres de Lagrange, pub. par J. A. Serret et G. Darboux, t. XIV, Paris, 1892, p. 26, « À Berlin, ce 18 juillet 1774 ».

[8]

Albrecht von Haller, The Correspondence between Albrecht von Haller and Horace-Benedict de Saussure, ed. by Otto Sonntag, Bern ; Stuttgart ; Toronto, 1990, p. 334, Genève, le 6 mars 1767.

[9]

Voir par exemple Wolfgang Behringer, Thurn und Taxis. Die Geschichte ihrer Post und ihrer Unternehmen, München, 1990.

[10]

D’après Jean-Pierre Vittu, « Réédition, reproductions et choix : les remises en circulation des journaux savants en Europe (fin XVIIe-XVIIIe siècle) », communication au colloque Les journaux savants, agents de la communication et de la construction des savoirs, Université d’Orléans, 24-26 mai 2007.

[11]

Philosophical Transactions […] Reprinted according to the London’s Édition, Wittenberg, by C. C. Dürr, 1768, cote HAB : Aa 37, t. 1-7, 1751-1759.

[12]

Voir L. Lenk, « Der Parnassus Boicus », dans : E. Dünninger ; D. Kiesselbach (éds.), Bayerische Literaturgeschichte in ausgewählten Beispielen II, München, 1967, pp. 124-136 ; H. Buntz, « Alchemie und Aufklärung : die Diskussion in der Zeitschrift Parnassus Boicus (1722-1740) », dans : Ch. Meinel (éd.), Die Alchemie in der europaïschen Kultur-und Wissenschaftsgeschichte, Wiesbaden, 1986, pp. 327-344 ; Peter Krauss, « Enzyklopädische Bildungsidee, frühe Aufklärung und Wissenschaftspopularisierung : “Historie” im Parnassus Boicus (1722-1740) », dans : W. Müller, et al. (éds.), Universität und Bildung : Festschrift Laetitia Boehm zum 60. Geburtstag, München, 1991, p. 223 sq.

[13]

Voir Karl Hufbauer, The Formation of the German Chemical Community (1720-1795), Berkeley ; Los Angeles ; London, 1982 ; Rafaella Seligardi, Lavoisier in Italia. La communità scientifica italiana e la rivoluzione chimica, Firenze, 2002, pp. 248-259. On trouvera des entreprises du même ordre dans Andrea Seidler, « Gelehrte Gesellschaften in Ungarn und deren Verbindung zum Zeitschriftenwesen im 18. Jahrhundert », Das achtzehnte Jahrhundert und Österreich 5 (1988/1989), pp. 41-52.

[14]

Il s’agit des Erlangische gelehrte Anmerkungen und Nachrichten. Albrecht von Haller, The Correspondence between Albrecht von Haller and Charles Bonnet, ed. by Otto Sonntag, Bern ; Stuttgart ; Vienna, 1983, p. 132, « Gentod prèsde Genève, 7 février 1758 ».

[15]

Voir aussi Kai Torsten Kanz, « Deutsch-französischer Wissenstransfer in der zweiten Hälfte des 18. Jahrhunderts : Das Beispiel der medizinisch-naturwissenschaftlichen Periodika », dans : Philosophia Scientiae. Travaux d’histoire et de philosophie des sciences / Studien zur Wissenschaftsgeschichte und-philosophie, Cahier spécial 2, 1998/99 (1999), pp. 55-81. Ainsi que Wilhelm Graeber et Geneviève Roche, Englische Literatur des 17. und 18. Jahrhunderts in französischer Übersetzung und deutscher Weiterübersetzungen : Eine kommentierte Bibliographie, Tübingen, 1988.

[16]

Voir Olga Penke, « L’importance des “extraits” dans la diffusion des lumières françaises en Hongrie », Dix-huitième siècle 26, 1994, pp. 379-389.

[17]

Il s’agit de Essay d’une nouvelle théorie de la manœuvre des vaisseaux, Bâle, J. G. Koenig, 1714, qui prend le contre-pied des théories de l’académicien Bernard Renaud d’Éliçagaray publiées dans De la théorie de la manœuvre des vaisseaux, Paris, Étienne Michallet, 1689.

[18]

Der Briefwechsel von Johann Bernoulli 2 : Der Briefwechsel mit Pierre Varignon 1692-1702, éd. par Pierre Costabel et Jeanne Peiffer, Bâle : Birkhäuser, 1988, p. 41 et p. 67.

[19]

Gottfried Wilhelm Leibniz, Sämtliche Schriften und Briefe, III, 6, hrsg. von Heinz-Jürgen Hess und James G. O’Hara, Berlin, Akademie-Verlag, 2004, p. 280 et p. 548.

[20]

Respectivement Bibliothèque de l’Observatoire de Paris, B 2, 8-12, et Médiathèque d’Orléans, ms. 1049 (nous remercions Christian de Valence de nous avoir indiqué les cahiers de dom Fabre).

[21]

D’après Brendan Dooley, « The University of Padua and the Learned Journal in the early 18th Century », communication au colloque Les journaux savants, agents de la communication et de la construction des savoirs, Université d’Orléans, 24-26 mai 2007.

[22]

Conservé sous la cote UB Basel L I a 14, fol. 1-12, l’extrait du Journal littéraire n’est pas de la main de Johann Bernoulli qui a rajouté le titre et, bien sûr, ses commentaires.

[23]

Pour une analyse de cet épisode, voir Niccolò Guicciardini, Johann Bernoulli, « John Keill and the Inverse Problem of Central Forces », Annals of Science 52 (1995), pp. 537-575.

[24]

Nous avons utilisé l’édition chez Florentin Delaulne et Jean Jombert, Paris, 1705. Avec privilège du roy, préface, p. 4/5. Nous ne disposons pas actuellement d’une étude approfondie des Recherches de mathématique et de physique, ni du point de vue du contenu scientifique ni de celui de l’histoire du livre.

[25]

Alessandro Volta, Epistolario, a cura di F. Massardi, Bologna, 1949-1955, 5 vol.

[26]

Respectivement Giuseppe D’Alessandro, « Recensire e fare storia a Gottinga : il caso di Gatterer e Heeren », Storiografia, 1997, pp. 129-147, et communication d’Anne Saada, « Les Göttingische gelehrte Anzeigen, entre visées et prati que des rédacteurs : le cas d’Albrecht von Haller » dans la Journée d’étudeInformation scientifique et validation de l’ACI Les périodiques savants dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 2 février 2006.

[27]

Cité par Mary Terrall, The Man who Flattened the Earth. Maupertuis and the Sciences in the Enlightenment, Chicago and London : The University of Chicago Press, 2002, p. 300 et p. 306.

[28]

Die Berliner und die Petersburger Akademie der Wissenschaften im Briefwechsel Leonhard Eulers, Teil I. : "Der Briefwechsel Leonhard Eulers mit Gerhard Friedrich Müller 1735-1767", herausgegeben und eingeleitet von Adolf P. Juskevic und Eduard Winter Berlin, Akademie-Verlag, 1959, p. 5 ; Emil A. Fellmann, Leonhard Euler, Reinbek bei Hamburg : Rowohlt, 1995, p. 36.

[29]

Pierre-Yves Beaurepaire, « Correspondance, médiations culturelles et Alltagsgeschichte entre Saint-Pétersbourg et Berlin à la fin du 18e siècle : les lettres de Johann Albrecht Euler à son oncle Jean Henri Samuel Formey », Réseaux de correspondance à l’Âge classique, XVI e-XVIIIe siècle : matérialité et représentation, textes recueillis et présentés par Pierre-Yves Beaurepaire, Jens Häseler et Antony McKenna, Saint-Étienne, 2006, pp. 276-277.

[30]

Pour une étude détaillée de cet exemple, voir Jeanne Peiffer, « Circulating knowledge by letters or via journals. How do these two institutions without walls shape the community of mathematicians and its shared knowledge », à paraître dans : Sven Dupré ; Sachiko Kusukawa (éds.), Institutions of knowledge, circles of knowledge in early modern Europe, Oxford University Press ; History of Universities Series.

[31]

Jeanne Peiffer, « “Désabuser le public” ou convaincre les académiciens ? Le rôle des journaux dans la controverse des infiniment petits (Paris, 1700-1707) », communication au colloque Les journaux savants, agents de la communication et de la construction des savoirs, Université d’Orléans, 24-26 mai 2007.

Pour citer cet article

Peiffer Jeanne, Vittu Jean-Pierre, « Les journaux savants, formes de la communication et agents de la construction des savoirs (17e-18e siècles) », Dix-huitième siècle, 1/2008 (n° 40), p. 281-300.

URL : http://www.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2008-1-page-281.htm
DOI : 10.3917/dhs.040.0281


Article précédent Pages 281 - 300 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback