Accueil Revues Revue Numéro Article

Dix-huitième siècle

2009/1 (n° 41)

  • Pages : 836
  • ISBN : 9782707157904
  • DOI : 10.3917/dhs.041.0060
  • Éditeur : La Découverte

ALERTES EMAIL - REVUE Dix-huitième siècle

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 60 - 77 Article suivant

David, Groupe de Martin Dauch, détail du dessin préparatoire, esquisse du Serment du jeu de paume, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon.

1

Il est fréquent d’ancrer l’individualisme contemporain dans un siècle des Lumières qui aurait fondé et inauguré une pensée de l’individu, et qui aurait ainsi conduit à détacher progressivement les personnes des réseaux communautaires auxquels elles appartenaient de longue date. Le 18e siècle aurait donc profondément contribué à ce lent glissement depuis des formes de sociabilité fondées sur le lien et l’appartenance de l’individu à des communautés ancestrales vers d’autres formes de sociabilité plus instables et davantage définies par le contrat et la négociation inter- individuels. Cette mutation fondamentale dans laquelle s’origineraient les modes de pensée actuels serait attestée par un certain nombre d’indices comportementaux, juridiques ou culturels. Pour autant qu’une telle lecture soit assez largement justifiée, elle réclame néanmoins de se pencher plus attentivement sur les tensions qui traversent le 18e siècle et qui traduisent parfois une redéfinition du rapport entre les individus et les collectivités qui les incluent plutôt qu’un simple effacement des communautés et de leur rôle, qui demeure profondément structurant dans la manière dont les individus se perçoivent face aux autres, et par là pensent eux-mêmes leur identité, leur liberté et les valeurs qui les sous- tendent. Faire l’économie d’un tel questionnement risque fort d’écraser les perspectives et de nourrir une perception sinon mythique, du moins lacunaire et simplificatrice de ce qui se joue alors.

2

Nombreux sont les domaines dans lesquels les transformations de la relation de l’un aux autres peuvent être interrogées ; de l’économie à la philosophie, de l’organisation administrative à la pensée scientifique, de la politique à la justice, il est peu d’aspects de la vie sociale et intellectuelle qui ne soient concernés par ce questionnement sur ce qu’est un individu (un corps, un sujet, un justiciable, etc.), et sur les modes de son intégration à de plus vastes ensembles, eux-mêmes tout à fait divers (nations, corporations, religions, etc.). Pour ma part, je m’intéresserai spécifiquement à un type de communauté particulier, la famille, et à la manière dont l’institution du mariage la constitue. Plus précisément, mes réflexions se concentreront sur la dissolubilité juridique du mariage instaurée par l’Assemblée législative le 20 septembre 1792 et sur la fragilisation, voire la destruction, de la communauté familiale d’Ancien Régime qui semble en découler. Une étude du théâtre révolutionnaire consacré à cet enjeu social et juridique nous conduira à relativiser cette conséquence, tant cette littérature dramatique témoigne d’une refondation morale plutôt que d’une simple disparition de cette conception communautariste de la famille fondée en partie sur le mariage indissoluble – ce qui nous invite à repenser les ambitions régénératrices des législateurs révolutionnaires de 1792.

3

Avant d’évoquer les questions soulevées par l’introduction du divorce légal dans le droit français, et pour bien saisir en quoi ce changement radical semble résolument marquer le passage d’un régime de l’appartenance fondé sur l’aliénation de l’individu à sa famille à un régime de la contractualisation fondé sur une libération de l’individu – libération potentiellement subversive pour la communauté familiale à laquelle il participe – il convient de rappeler brièvement les modes de fonctionnement de la famille sous l’Ancien Régime. Avant la Révolution, la famille constitue assurément en France une communauté au sens plein du terme. On peut comprendre par ce terme toute collectivité d’individus dont la stabilité est assurée par un ensemble de règles soumettant chacun des membres qui la constitue – et est ainsi constitué par elle – à un intérêt qui le dépasse, et dont la permanence dans le temps dépend de modalités de reproduction également réglées. De ce point de vue, force est de constater que, sauf les cas particuliers des enfants naturels ou illégitimes, tout individu est au 18e siècle intégré par sa naissance dans une descendance au destin de laquelle il est d’emblée associé. Il ne se définit alors bien souvent que par son appartenance à un nom, à une famille qui reproduit à une moindre échelle la structure socio-politique de la France, le père étant dans son foyer le représentant du roi, qui lui-même incarne l’autorité de Dieu sur terre. À ce titre, le pater familias, dont le pouvoir s’appuie sur un ensemble de règles juridiques auxquelles les siens ne sauraient déroger sous peine de sanctions lourdes (patrimoniales mais aussi pénales), assure l’existence et la survie de sa famille, aux destinées de laquelle il préside. C’est assurément au niveau du mariage, moyen institutionnel de constitution et de continuation de la communauté familiale, que cette aliénation des individus se révèle la plus prégnante. Parce que le destin conjugal des filles et des fils de famille renvoie au moment où deux lignées familiales se renouvellent en s’associant, il ne saurait leur appartenir en propre ; il relève, bien au contraire, d’une politique familiale conduite par l’autorité paternelle. Les enfants à marier n’existent pas comme sujets autonomes, maîtres de leurs désirs et de leur mise en œuvre ; leur volonté individuelle est contrainte de s’abolir au nom de stratégies matrimoniales complexes respectant les rapports de rang et de fortune, susceptibles de maintenir voire d’augmenter la puissance symbolique ou économique de leur famille ; ils ne se marient donc pas pour eux-mêmes, par inclination, mais pour leur communauté familiale, dont ils servent, parfois bien malgré eux, les intérêts.

4

Cette conception de la famille ne saurait bien entendu résumer la réalité et la diversité de relations familiales et de pratiques conjugales parfois très différentes, rien n’empêchant un père de laisser à ses enfants la liberté du choix ; elle ne définit que le modèle juridique qui, en plus d’attester une norme sociale dominante, permettait concrètement à la puissance paternelle, incarnation de la voix de sa lignée, de garantir son autorité contre des enfants éventuellement rebelles, plus à l’écoute de leurs désirs singuliers qu’à celle des intérêts de leur famille. Ainsi, pour se marier, tous les hommes de moins de 30 ans et les femmes de moins de 25 ans ont besoin du consentement de leurs parents – consentement du père ou, à défaut, des parents investis de son autorité – sous peine de nullité. En plus de cette annulation, les mariages de mineurs conclus sans le consentement parental, considérés comme des rapts de séduction, peuvent également entraîner l’exhérédation des enfants indisciplinés, la révocation des différentes donations dont ils ont bénéficié, voire la peine de mort pour le séducteur, dont le crime est assimilé à un enlèvement. Même passé cet âge, pour pouvoir convoler dans les règles, les enfants sont redevables à leurs parents d’une triple sommation. Ils ne s’avèrent jamais totalement dégagés de l’autorité familiale dans la mesure où, selon les circonstances du mariage laissées à l’interprétation des parlements, l’arsenal législatif permet aux parents d’exhéréder des enfants majeurs qui auraient commis à leur égard une injure grave et déshonnête en se mal-mariant. À ces moyens puissants de coercition, il faut ajouter la possibilité pour les parents de famille noble de condamner une partie de leur descendance à des ordres religieux ou militaires, et ainsi de leur imposer le célibat afin de privilégier l’aîné, chargé de continuer seul la lignée familiale. Les familles roturières, bien que ne disposant pas de ce privilège de primogéniture – exception faite de certains droits coutumiers –, parviennent néanmoins, par divers procédés, à des résultats souvent identiques. Notons enfin que les lettres de cachet demeurent un moyen radical pour ramener à la raison familiale les filles ou les fils récalcitrants (non nécessairement aristocrates).

5

Une fois mariés, les conjoints n’en restent pas moins soumis aux impératifs de stabilité de la communauté familiale, alors garantis par une indissolubilité du lien conjugal [2][2] Seule existe la séparation de corps qui ne permet pas... dont le fondement religieux – l’homme ne pouvant dénouer sur terre ce qui a été uni au ciel – sert ici parfaitement les intérêts des familles en empêchant les époux de rompre une union plus ou moins imposée, leur interdisant ainsi de s’approprier rétroactivement un pouvoir qu’ils ne possédaient pas au moment de leur mariage. Et si la loi permet tacitement aux fils devenus époux de trouver une compensation à cette conjugalité forcée dans les bras d’amours adultérines [3][3] La loi ne condamne l’époux adultère qu’à la condition..., tout est fait pour protéger la famille des femmes, que leur caractère naturellement passionnel, et donc instable, pourrait fragiliser, voire détruire. La situation des femmes ne change donc guère avec le mariage. Alors que les fils sont conduits à leur tour à exercer la charge de père de famille, elles demeurent totalement soumises à la puissance masculine, devenue maritale. En droit – sauf le cas particulier des veuves –, elles sont des éternelles mineures, passant des mains de leur père à celles de leur mari sans jamais acquérir une forme d’autonomie susceptible de leur conférer un pouvoir de décision dans la conduite de leur ménage ou dans celle de leur vie. Et si, d’aventure, elles tentent d’échapper à cette autorité en écoutant la voix impérieuse de leurs désirs ou de leurs sentiments, leurs époux disposent de tous les moyens juridiques nécessaires pour les ramener dans le giron de leurs devoirs, fût-ce au prix d’une mort civile qui n’entame pas en profondeur la cohérence de la communauté familiale : là où l’adultère de l’épouse risque de faire entrer un héritier illégitime dans la communauté familiale et ainsi d’en brouiller l’identité, l’enfermement provisoire voire définitif [4][4] Si le mari ne rappelle pas l’épouse infidèle au bout... de l’infidèle ne fait qu’amputer la famille d’un de ses membres devenu nuisible…

6

Sous l’Ancien Régime, le droit conjugal qui organise les familles en fait donc bien des communautés en ce sens où les individus qui les composent ne peuvent se choisir leur propre destin matrimonial mais le subissent du groupe auquel ils appartiennent et avec lequel ils ne peuvent rompre ; l’individualité des désirs s’efface alors totalement derrière les intérêts de la lignée et l’indissolubilité du mariage garantit la famille d’un déchirement qui l’abolirait comme communauté.

7

La Révolution française et le droit privé qu’elle invente vont profondément modifier ces cadres juridiques et, par conséquent, cette structure familiale et conjugale propre à l’Ancien Régime ; parmi l’ensemble des lois votées lors des assemblées législatives révolutionnaires, celles de septembre 1792 [5][5] Cette loi qui détermine le mode de constater l’état... occupent une place privilégiée en raison de leur importance tant symbolique que strictement juridique. Elles redéfinissent tout d’abord les conditions du mariage qu’elles libéralisent au profit des filles et des fils de famille. Par elles, l’autorité paternelle, garante de la pérennité de la communauté familiale d’Ancien Régime, se trouve profondément amoindrie – la puissance paternelle étant légalement supprimée le 28 août 1792. Les pères de famille perdent en particulier leur capacité à décider presque à eux seuls du devenir conjugal de leur descendance ; dorénavant, passés 21 ans, les enfants peuvent se marier sans autre condition que leur propre volonté. Cette réforme s’adosse par ailleurs à un ensemble de mesures qui en assurent l’effectivité ; ainsi sont décrétées la suppression de tous les vœux perpétuels qui permettaient de concentrer sur un enfant l’héritage patrimonial et symbolique constitutif de la lignée (13 février 1790), l’abolition du droit de primogéniture (15-18 mars 1790), l’égalité successorale entre les enfants légitimes (puis entre les enfants légitimes et les enfants naturels) qui empêche les pères de famille de sanctionner patrimonialement les enfants rétifs à leur autorité (en particulier les lois du 8 avril 1791 et du 6 janvier 1794). Désormais, sous le régime juridique familial révolutionnaire, les enfants majeurs des deux sexes (au-delà de 21 ans) se trouvent donc totalement libérés de la tutelle de leur famille, qui n’a plus la capacité juridique de s’opposer à leurs désirs conjugaux ou, éventuellement, de punir leur réalisation ; la loi ne considère manifestement plus le mariage comme devant relever d’abord de stratégies matrimoniales servant la lignée plutôt que les époux concernés ; l’union conjugale semble devenue l’affaire des deux époux qui s’engagent à travers elle en tant qu’individus autonomes.

8

Plus novatrice encore, la loi sur le divorce atteste du changement radical dans la manière d’envisager le mariage : autrefois sacrement indissoluble, il est proclamé union révocable par le divorce, décision qui ne fait que formaliser un principe déjà présent en germe dans la Constitution de 1791 qui définit le mariage comme un « contrat civil », ce qui le rend de fait dissoluble dès lors que seul le dogme catholique faisait loi contre le divorce. Cette altération substantielle de la nature même de l’union conjugale confirme le glissement de l’autorité familiale en matière matrimoniale au profit des enfants qui se sont mariés. Dorénavant, les époux peuvent divorcer [6][6] La loi prévoit trois modes de divorce : le divorce... sans l’aval de leurs parents, dont le rôle se limite à celui de conseillers bienveillants dans le cadre de tribunaux et d’assemblées de famille, et sans distinction de sexe, dès lors que les femmes peuvent y prétendre au même titre que les hommes. Ainsi, eu égard à l’inspiration individualiste, égalitariste et libérale de la loi du divorce, il est clair que non seulement le contrôle familial des mariages n’est plus organisé par la loi, mais qu’en plus il reste toujours la possibilité aux enfants de dissoudre une union qui leur aurait été imposée par la force ou la ruse.

9

1789 n’a donc pas seulement apporté une liberté politique, mais aussi une liberté matrimoniale aux Français : dorénavant, les individus des deux sexes s’avèrent également libres de conclure et de rompre leurs mariages, indépendamment des vœux de leurs aïeux, pourvu qu’ils respectent les cadres du droit qui les organisent. Cette refonte du droit de la famille modifie très perceptiblement, voire supprime, les conditions juridiques d’existence de la famille considérée comme une communauté. Dès lors que la communauté familiale perd toute forme de maîtrise sur la conjugalité de ses enfants, c’est-à-dire sur ce qui la constitue et la perpétue, la question de sa survie se pose inévitablement ; peut-on en effet encore parler de communauté familiale quand les conjoints sont juridiquement affranchis des règles matrimoniales imposées par le groupe et peuvent définir et inventer leurs propres destins matrimoniaux ?

10

À lire les textes des lois révolutionnaires, cette nouvelle situation juridique – inédite en France en ce qu’elle crée les conditions du mariage d’amour réclamé avec une vigueur croissante pendant tout le siècle, en particulier dans la littérature romanesque et dramatique – marque la fin (au moins provisoire) de la communauté familiale d’Ancien Régime. Les règles qui en assuraient la stabilité contre les désirs anarchiques des enfants et des femmes ne reposant plus sur des cadres juridiques coercitifs capables de garantir sa permanence, cette communauté n’existe plus en tant que telle. L’union conjugale, de l’association définitive de deux familles par laquelle chaque lignée se continuait, est devenue une association contractualisée à durée indéterminée entre deux individus ; la nature et la durée du lien conjugal ne dépendent désormais plus de la famille incarnée dans la voix de son chef mais du bon vouloir de chacun des époux. À un régime matrimonial de l’appartenance dans lequel la famille primait sur l’individu s’est substitué un régime de la contractualisation et de la négociation entre des époux qui ne s’effacent plus derrière une communauté familiale, mais au contraire peuvent affirmer la prééminence de leurs volontés et de leurs désirs sur les intérêts de cette dernière.

11

Forts de ce constat de la destruction juridique d’une communauté familiale séculaire, les adversaires de la loi sur le divorce, et plus largement la Contre-Révolution et l’historiographie qui la continue jusqu’à aujourd’hui, accusent d’ailleurs les membres de la Législative et de la Convention [7][7] Si les législateurs révolutionnaires sont pour la plupart... d’avoir voulu détruire la famille. Ces lois sur le mariage et le divorce seraient les indices en même temps que les symboles d’un individualisme conquérant, sans égard pour les anciens modes de régulation qui permettaient de ne pas abandonner l’institution familiale, dont l’ordre conditionne celui de la société toute entière, aux désirs égoïstes et par là transgressifs des individus. Elles seraient le signe des errements d’une volonté révolutionnaire qu’heureusement le Code civil de 1804 serait venu corriger, en réintégrant les (futurs) conjoints dans une communauté familiale rétablie, à laquelle leur devenir se trouve de nouveau assujetti. Pour autant, ce reproche et donc cette interprétation – trop attachés à l’histoire du droit et à la lettre de la loi – s’avèrent discutables. Pour en prendre conscience, un détour par le théâtre révolutionnaire peut s’avérer sinon nécessaire, du moins fort éclairant.

12

Que le théâtre révolutionnaire se soit saisi de cet enjeu juridique et social ne présente en soi rien de surprenant tant le mariage constitue un sujet récurrent dans la littérature dramatique, et tant le théâtre de la période se montre particulièrement réactif à l’actualité socio-politique. Au cours de mes recherches, j’ai ainsi pu rassembler quelques 60 pièces écrites pendant la période révolutionnaire qui, abordant plus ou moins longuement le problème du divorce, mettent en question la manière dont le mariage dissoluble modifie la nature du groupe familial auquel appartiennent les conjoints. Ce théâtre du divorce met en scène dans un cadre fictif des époux confrontés à une rupture de leurs vœux conjugaux ; par ses intrigues, il interroge le sens et les fondements de la loi révolutionnaire de 1792 ; il en met à jour les tensions mais en dévoile également les non-dits ; il en questionne l’esprit sans se cantonner à sa lettre, qu’il imagine d’ailleurs parfois plus qu’il ne paraît la connaître. À ce titre, ces œuvres me paraissent tout à fait intéressantes pour évaluer la pertinence de la lecture du droit révolutionnaire du mariage précédemment esquissée. Ma démarche relève donc ici d’une stratégie du détour, qui considère que la fiction dramatique permet de mettre en lumière et en valeur ce que les textes de loi, par leur souci d’efficacité pragmatique mais aussi peut-être par leurs propres présupposés philosophiques, ne permettent pas de percevoir immédiatement. Dès lors que le théâtre constitue un lieu dans lequel une société (avec les valeurs qui la fondent) se donne en spectacle à elle-même, dès lors qu’il représente pendant la période révolutionnaire une tentative formidable et massive de transformation des mentalités et d’éducation du peuple par la fiction, il peut nous informer sur la morale de la famille qui s’élabore alors. Compris ainsi comme une sorte de laboratoire expérimental, de dispositif spectaculaire dans lequel se transmettent mais aussi s’inventent et se construisent de nouvelles manières d’être à soi et aux autres, de nouvelles façons de vivre ensemble dans l’espace conjugal et familial, ce théâtre du divorce peut servir à une meilleure intelligence des fondements et des fins des lois de septembre 1792.

13

Face à cette libéralisation juridique du mariage qui, par l’effet de la loi sur le divorce, est devenu un lien toujours potentiellement en crise, toujours sur le point d’être rompu, le théâtre du divorce se positionne de manière originale. Eu égard à la remise en cause apparente, par le droit privé révolutionnaire, de la famille comme communauté, on pourrait s’attendre a priori à deux réactions possibles de ce théâtre face à ces lois qui desserrent l’emprise des groupes familiaux sur les désirs des individus : soit il cautionne le passage d’une approche institutionnaliste de la famille à une approche plus individualiste, et il paraît donc approuver les lois qui le permettent, soit au contraire il prend position contre ces mêmes lois, au nom d’une défense de la communauté familiale d’Ancien Régime qu’elles mettraient en péril. Pourtant, à étudier les différentes œuvres, il faut bien remarquer que le plus souvent les choses ne se présentent pas aussi simplement et qu’aucune des deux propositions précédentes ne peut en rendre compte de manière satisfaisante. C’est déjà là l’indice qu’il existe d’autres façons d’appréhender ces lois révolutionnaires sur le mariage et le divorce, que nous avons trop vite enfermées dans une alternative exclusive entre institutionnalisme et individualisme. De fait, si le théâtre du divorce ne s’oppose pas, dans sa très grande majorité, au principe de la loi sur le divorce, qu’il cautionne souvent explicitement, il ne fait pas pour autant l’apologie d’une libération individuelle que rien ne saurait remettre en cause. En réalité, malgré leur défense réitérée du principe d’une dissolubilité légale et libérale de l’union conjugale, ces œuvres dramatiques se placent assez distinctement dans la perspective d’une défense de l’institution familiale, d’une communauté familiale dont les règles ne seraient plus tant juridiques que morales. Ce discours moral – voire moralisateur – porté sur les scènes révolutionnaires s’avère tout particulièrement perceptible à trois niveaux, qui touchent à autant de domaines profondément transformés par les lois de 1792.

14

Le premier concerne le rapport des époux à leurs parents. J’ai souligné combien les lois matrimoniales de 1792 altèrent substantiellement l’autorité paternelle et, plus largement, l’autorité familiale sur les choix conjugaux des enfants. Devenus majeurs, ces derniers n’ont plus à obtenir pour se marier l’autorisation de leurs parents, qui en retour ne peuvent plus réprimer leur volonté de s’émanciper ou leur manquement aux vues de la famille. Pourtant, loin de montrer des enfants qui se dressent, armés de leurs nouveaux droits, contre les volontés tyranniques de leurs parents, le théâtre du divorce met plus volontiers en scène des fils de famille qui finissent par divorcer, comme dans Le Libertin fixé[8][8] Rétif de la Bretonne, Le Libertin fixé, Neufchâtel,... de Rétif de la Bretonne, pour satisfaire les projets conjugaux familiaux, ou des filles de famille qui, traversant des difficultés conjugales, s’abandonnent à leurs pères ou à des figures paternelles qui prennent en main leur destin matrimonial pour le plus souvent parvenir, par la menace d’un divorce, à ramener l’époux fautif dans le droit chemin de la vertu maritale. Ainsi, dans la comédie de Prévost, L’Utilité du divorce[9][9] Abbé Prévost, L’Utilité du divorce, Paris, Fages, an..., Clarice, malheureuse en mariage, s’en remet-elle totalement aux volontés de son père plutôt que de se saisir elle-même de la possibilité de divorcer d’un époux qu’elle n’a pas choisi. Ce faisant, ces pièces plaident sans détour pour une soumission acceptée et intériorisée des époux aux volontés d’une famille qui, loin de se trouver totalement mise à l’écart au nom de leur émancipation légale, conserve un pouvoir capable de sauver le mariage de ses enfants d’une crise pouvant provoquer son éclatement. Le simple fait que ces œuvres conduisent fort rarement à séparer plutôt qu’à réconcilier les conjoints dont le mariage a été décidé par leurs parents suffit d’ailleurs implicitement à légitimer le choix de leur famille, tout à fait susceptible finalement de les conduire au bonheur. C’est là retrouver un des principaux leviers garantissant la pérennité de la communauté familiale d’Ancien Régime, à la nuance près (essentielle) qu’il ne relève plus du droit mais d’une morale librement consentie, ou du moins parfaitement intériorisée, par les enfants.

15

Le second point qui doit ici retenir l’attention regarde les rapports des sexes dans le mariage. Alors qu’auparavant la stabilité de la communauté familiale reposait en partie sur la soumission quasi absolue des femmes, l’institution hiérarchique de la famille disparaîtrait sous des lois révolutionnaires ne permettant plus ce contrôle d’un sexe prétendument dangereux, et conférant même aux épouses le droit de rompre leur mariage, ce qui leur donne le pouvoir juridique de faire front aux prétentions absolutistes de leurs époux. Pourtant, telle n’est pas l’image qu’en donne le théâtre du divorce, qui adopte de ce point de vue une logique assez proche de celle évoquée au sujet du rapport des enfants à leurs parents. En effet, sans jamais remettre explicitement en cause les acquis des lois de septembre 1792, qu’elles ne contestent pas, les œuvres dramatiques sur le divorce défendent dans leur grande majorité une conception des rapports des sexes dans la conjugalité qui, pour se fonder sur une égalité de principe, ne valorise pas moins une soumission acceptée des épouses à leurs maris, pourvu que ces derniers ne fassent pas montre d’une autorité despotique. Tant que les époux n’adoptent pas un comportement tyrannique inacceptable au regard des principes révolutionnaires de liberté et d’égalité, les épouses sont invitées à se mettre d’elles-mêmes au service du bonheur de leur mari. Le modèle de l’épouse vertueuse perceptible dans ce théâtre est celui de l’épouse aimante, toujours au service de son mari et indulgente face à ses écarts de conduite ; la bonne épouse, comme en témoignent Les Mœurs ou le divorce[10][10] Pigault-Lebrun, Les mœurs ou le divorce, Paris, Barba,... de Pigault-Lebrun ou Le Mari coupable[11][11] Pigault-Lebrun, Le Mari coupable, Paris, Barba, an... de Villeneuve, est celle qui, plutôt que de reprocher à son mari ses déportements, redouble au contraire d’affection pour rendre le foyer familial plus agréable afin de le conduire à renoncer de lui-même à ses erreurs. De plus, à cette minoration des adultères masculins, qui ne sauraient porter à conséquence, correspond la gravité extrême de l’adultère féminin, dont la condamnation sévère est présentée comme légitime. Et si les œuvres conduisent parfois un mari à pardonner les écarts de son épouse, comme dans L’Autre Tartuffe ou la Mère coupable[12][12] Pigault-Lebrun, L’Autre Tartuffe ou la Mère coupable,... de Beaumarchais, il faut bien remarquer que les difficultés d’un tel geste constituent le signe évident de l’immensité de la faute. Ainsi, derrière l’appel à la réconciliation et à l’entente conjugale, un discours moral profondément inégalitaire se fait entendre, qui affirme que les femmes sont garantes du bonheur de leurs époux et qu’à ce titre elles doivent se soumettre à leurs désirs, leur pardonner leur infidélité pour les regagner par la douceur et leur demeurer attachées par une fidélité exemplaire. De nouveau, les principes qui fondaient la communauté familiale au 18e siècle, bien qu’abolis sur un plan strictement juridique, se retrouvent presque à l’identique dans cette morale de la famille prodiguée par ce théâtre du divorce.

16

Enfin un dernier élément de ce théâtre du divorce souligne combien il œuvre, malgré sa défense plus ou moins explicite des lois matrimoniales de 1792, à protéger l’institution familiale en édictant des règles morales supérieures aux désirs individuels et capables de garantir la stabilité du devenir de la famille. Il concerne la nature du lien qui fait l’union conjugale. Le droit révolutionnaire, en libéralisant le mariage et le divorce, paraît fonder la matrimonialité sur l’amour partagé des conjoints, et ainsi soumettre le fondement et la fin de l’union conjugale à la durée du sentiment qui les attache l’un à l’autre. Ainsi appréhendé comme union des cœurs, le mariage – et les destins familiaux qui s’y jouent – se trouverait soumis aux vicissitudes des désirs individuels et perdrait toute assise susceptible de lui garantir une quelconque permanence. Ce serait là le prix de cette liberté individuelle dont un engagement conjugal irrévocable signifierait l’abolition. Mais de nouveau, le théâtre du divorce ne se retrouve pas dans cette alternative. En effet, bien que presque toujours favorables au principe de la dissolubilité légale du mariage, ces œuvres dramatiques plaident sans conteste pour la stabilité familiale et mettent en garde leurs spectateurs contre les dangers d’une matrimonialité abandonnée aux aléas d’une passion amoureuse par trop versatile et imprévisible. Pour ce faire, ce théâtre défend dans ses intrigues le modèle moral d’une amitié conjugale qui, loin de dépendre des impulsions du désir, se construit à partir de ce dernier pour le consolider, le renforcer et le protéger contre sa propre instabilité. Parfois même, cette amitié conjugale sert, plutôt qu’à inscrire le désir amoureux dans le temps durable d’une union stabilisée, à se garantir contre les assauts de la passion, assauts subversifs dès lors qu’ils incitent un conjoint à divorcer pour satisfaire une jalousie excessive et infondée, comme dans les différentes versions dramatiques révolutionnaires de la Paméla maritata[13][13] Castaing, Paméla mariée, 202 p., dans Théâtre de J.... de Goldoni, ou qu’ils le poussent à rechercher le bonheur et l’amour dans d’autres bras, comme dans La Double réconciliation[14][14] Dupont de Lille, La Double réconciliation, Paris, Michel,... de Dupont de Lille. Ces pièces invitent donc à substituer à la passion amoureuse une relation plus apaisée, basée sur une amitié faite d’attention et de bienveillance mutuelles, pouvant résister au temps et aux vivacités du désir.

17

Il faut noter que, dans ce théâtre, l’affection parentale participe également très fortement à cette consolidation d’un lien conjugal potentiellement fragilisé par sa rénovation juridique. Les personnages enfants, plus ou moins jeunes, y occupent une place essentielle, au point d’être souvent les véritables moteurs de la réconciliation des couples en crise et ainsi d’une stabilisation matrimoniale fondée sur l’amour que les conjoints doivent à leur descendance. Parents avant que d’être amants, les personnages de ces œuvres valorisent par leur propre trajectoire – qui aboutit presque systématiquement à un refus du divorce – l’importance d’une affection parentale capable de les faire renoncer à l’impétuosité de leurs désirs. Comme le dit l’un des personnages de la pièce de Demoustier, Le Divorce[15][15] Demoustier, Le Divorce, Paris, Maradan, an III, p. 24,... : « L’époux n’a plus raison dès que le Père a tort. » Si la loi du divorce de 1792 autorise un mariage dépendant non plus tant d’impératifs familiaux qu’individuels et affectifs, le théâtre du divorce, qui y est plutôt favorable, prend néanmoins clairement soin d’en équilibrer les effets libérateurs en proposant à ses spectateurs une morale conjugale dans laquelle le désir passionnel doit s’effacer derrière une affection matrimoniale et un amour parental plus mesurés mais plus durables. Ce faisant, cette littérature dramatique fait assez explicitement le choix de la stabilité et de la pérennité d’une institution familiale qu’elle ne souhaite pas abandonner aux seuls individus.

18

En professant une telle morale conjugale dans laquelle les enfants sont invités à demeurer soumis aux volontés de leurs parents, dans laquelle les épouses sont priées d’accepter la domination de leurs maris, et dans laquelle la passion amoureuse doit faire place à l’amitié conjugale et à l’amour parental, ce théâtre du divorce se place assez distinctement dans la perspective d’une défense de la communauté familiale d’Ancien Régime et de son maintien – contre les individus, contre leurs aspirations et surtout contre les conséquences potentiellement atomisantes des nouvelles lois qui les libèrent. Tout en défendant le principe d’une libération légale du mariage, il œuvre à construire une norme morale capable de prendre le relais des règles juridiques qui garantissaient préalablement la permanence des familles en soumettant les désirs de ses membres aux volontés des chefs de famille. En ce sens, il atteste l’existence pendant la période révolutionnaire d’une pensée morale de la communauté familiale, compatible avec un droit du mariage particulièrement libéral. Ce constat doit inciter à réévaluer l’idée selon laquelle le droit révolutionnaire serait profondément individualiste et par là assez hostile à la communauté familiale. Il ne s’agit bien entendu pas d’appréhender ici le théâtre comme un reflet immédiat des mentalités des législateurs révolutionnaires, mais simplement de comprendre grâce à lui que la défense d’une libéralisation du mariage peut tout à fait masquer une morale favorable à la famille et qu’ainsi une simple approche de la lettre des lois de 1792 ne saurait suffire pour comprendre les positions des législateurs vis-à-vis de la famille comprise comme communauté.

19

En réalité, si, forts de cette conviction, nous réexaminons de manière plus approfondie les enjeux idéologiques des lois de 1792, sans borner la perspective à leurs seuls effets juridiques immédiats, et en s’attachant aux débats législatifs qui les ont précédées ainsi qu’au détail des lois elles-mêmes, il apparaît que, loin d’être contraire aux vues des législateurs, le théâtre du divorce en exprime plutôt les ambitions profondes. De fait, jamais les députés n’ont eu réellement l’intention de faire disparaître l’institution familiale en abandonnant le mariage aux seules motivations individuelles des conjoints ; bien au contraire, leur projet juridique trouve naissance dans leur volonté de régénérer la communauté familiale d’Ancien Régime, sans la détruire mais en l’épurant de tout ce qu’elle pouvait posséder de despotique et donc de contraire aux nouveaux principes politiques de liberté et d’égalité. Ils attendaient de sa libéralisation son renforcement. En autorisant légalement le divorce, ils espéraient le rendre rare, de même qu’en libérant juridiquement les enfants de la tutelle de leurs parents, les femmes du pouvoir de leur mari et l’amour de la contrainte des mariages imposés, ils attendaient une soumission légitime – car non plus imposée par la loi mais choisie, fondée sur la liberté – des enfants à la bienveillance de leurs parents, des épouses à l’autorité de leurs conjoints et des amants à des sentiments conjugaux et parentaux moins instables que leurs propres désirs. Les propos du député Aubert-Dubayet, prononcés à l’Assemblée le 20 août 1792, en témoignent parfaitement, en particulier pour ce qui concerne les femmes :

20

Non, Messieurs, nous voulons que toutes les unions reposent sur le bonheur, et nous parviendrons à ce but, en déclarant que le divorce est permis. (Vifs applaudissements.) […] Loin de rompre ainsi les nœuds de l’hyménée, vous les resserrez davantage : dès que le divorce sera permis, il sera rare. […] On supporte plus facilement ses peines quand on est maître de les faire finir. Nous conserverons dans le mariage cette inquiétude heureuse qui rend les sentiments plus vifs. Une jeune épouse maltraitée par celui qu’elle avait choisi, sûre que ses liens seront rompus aussitôt qu’elle aura déposé sa plainte devant un juge, redoublera de patience, et fournira à son époux l’occasion d’un retour : mais si à l’injustice il joint la fréquence des procédés odieux, par malheur trop communs, tout exige que de pareils liens soient rompus [16][16] Archives parlementaires […], Paris, Dupont, 1913, t. 17,....

21

La place importante réservée dans les procédures de divorce aux assemblées et tribunaux de famille paraît aller dans le même sens, dans la mesure où ces derniers constituent autant de lieux dans lesquels la famille des conjoints, qui y siège, peut leur opposer une morale familiale garante de leur communauté, morale à laquelle il n’est pas toujours aisé pour les enfants de résister, même si la loi le leur permet. Ainsi, ces assemblées de famille illustreraient parfaitement cette aspiration des législateurs de 1792 à trouver une voie médiane entre une assise juridiquement coercitive de la communauté familiale et un total désengagement de la loi au profit des seuls individus ; elles témoigneraient de leur volonté, sans doute idéaliste, d’une institution familiale dont l’existence serait garantie non par une contrainte légale despotique mais par une morale familiale librement intériorisée. Dans cette perspective, le droit de la famille des premières années de la Révolution française n’abolit pas tant la communauté familiale d’Ancien Régime qu’il ne cherche à la régénérer en modifiant la nature de ses règles qui, pour devenir morales, n’en demeurent pas moins contraignantes pour les individus.

22

Abordé du point de vue de ses effets juridiques immédiats, le droit révolutionnaire engage directement le principe même de la survie de la communauté familiale d’Ancien Régime : il pose en effet la question de ce qu’est une famille et celle de son rôle structurant pour l’individu comme pour le corps social tout entier ; il soulève le problème d’une liberté qui, faisant apparemment le jeu du désir individuel aspirant à s’incarner dans un mariage libre et dissoluble à l’envi, mettrait en péril un ordre social auparavant fondé sur un ordre familial dans lequel les contraintes matrimoniales, pensées comme lois régulatrices du groupe, en conditionnaient la stabilité et la permanence. De ce point de vue, il ferait idéalement le lien entre un présent, dans lequel le nombre croissant des divorces est parfois présenté comme l’indice d’un individualisme triomphant, et un 18e siècle qui, introduisant pour la première fois la dissolubilité légale du mariage, en poserait les premiers jalons.

23

Pourtant, ce rapprochement s’avère trop simple pour ne pas être piégé. Il faut en effet se méfier ici d’une lecture qui ne prendrait pas suffisamment en compte la singularité d’un projet révolutionnaire plus complexe qu’une simple approche juridique peut le laisser supposer : la lettre d’une loi ne saurait prendre son sens qu’à la lumière de l’esprit qui la fonde. Dans ce cadre, s’intéresser aux représentations théâtrales du divorce permet, par une approche oblique, de mieux comprendre ce qui se joue derrière cette rénovation révolutionnaire du droit de la famille, de mieux saisir les enjeux d’une loi libérale qu’il ne faut pas trop vite envisager comme le signe patent d’une dérégulation des normes garantissant l’existence d’une communauté familiale, ou comme l’indice d’une réaction individualiste contre une famille qui se construit au détriment des désirs de ses membres, qu’elle organise et que parfois elle étouffe. Le théâtre du divorce permet de mettre en valeur une autre pensée de la famille, qui n’est pas simplement abandonnée à une dérégulation qui l’abolirait comme communauté ; par là, il invite à reconsidérer les ambitions et les motivations des législateurs révolutionnaires qui, en dépit d’une logique juridique individualiste, ne sont pas moins soucieux, comme les dramaturges eux-mêmes, d’une préservation de la communauté familiale. Ce théâtre permet de comprendre comment ils ont tenté de rendre possible ce projet proprement révolutionnaire d’une communauté familiale reposant sur une adhésion sincère et acceptée de règles non plus imposées mais induites par une régénération des relations familiales et conjugales, le projet d’une communauté familiale qui ne se construirait plus contre les individus qu’elle absorberait mais par les individus eux-mêmes qui en seraient dès lors les premiers gardiens.

24

Voyez Mœurs (État de), Réseaux, Sensibilité, Solitaires, Utopie (des femmes).

Notes

[1]

Cette réflexion est directement inspirée de mon travail de thèse, qui porte sur le divorce dans le théâtre de la Révolution française : Le Théâtre et la loi du divorce pendant la Révolution française – Moralisation et politisation d’un mariage désacralisé, sous la direction d’Isabelle Brouard-Arends et de Laurent Loty, université Rennes 2, 2007, 2 vol.

[2]

Seule existe la séparation de corps qui ne permet pas aux époux de seremarier.

[3]

La loi ne condamne l’époux adultère qu’à la condition qu’il reçoive sa maîtresse dans le foyer familial. Le Code civil saura s’en souvenir.

[4]

Si le mari ne rappelle pas l’épouse infidèle au bout de deux ans, son enfermement couventuel devient définitif.

[5]

Cette loi qui détermine le mode de constater l’état civil des citoyens et la loi sur les causes, le mode et les effets du divorce.

[6]

La loi prévoit trois modes de divorce : le divorce par consentement mutuel, le divorce pour incompatibilité d’humeur ou de caractère, et le divorce pour cause déterminée (sept causes possibles sont envisagées). Les deux premiers sont les plus aisés à obtenir : de droit, ils peuvent rendre deux époux au célibat en un peu plus de deux mois pour le premier et de six mois pour le second.

[7]

Si les législateurs révolutionnaires sont pour la plupart favorables au divorce, qu’ils facilitent par plusieurs décrets, jusqu’en 1795, un reflux idéologique commence à se faire sentir dès l’été 1795 ; la méfiance au sujet de cette loi ne cessera plus de s’amplifier jusqu’au Code civil qui renouera de ce point de vue avec l’esprit patriarcal et phallocratique de l’Ancien Régime.

[8]

Rétif de la Bretonne, Le Libertin fixé, Neufchâtel, s. n., 1790, Genève, Paris, Slatkine Reprints, 1998, tome 3-5, p. 4-104.

[9]

Abbé Prévost, L’Utilité du divorce, Paris, Fages, an X, 34 p., première représentation : 1798.

[10]

Pigault-Lebrun, Les mœurs ou le divorce, Paris, Barba, an III, 46 p., première représentation : 1794.

[11]

Pigault-Lebrun, Le Mari coupable, Paris, Barba, an III, 51 p., première représentation : 1794.

[12]

Pigault-Lebrun, L’Autre Tartuffe ou la Mère coupable, Paris, Maradan, an II, IV-100 p., réédition Paris Rondonneau, 1797, XIII-128 p., première représentation : 1792.

[13]

Castaing, Paméla mariée, 202 p., dans Théâtre de J. Castaing, s. l., s. n., tome troisième, 1792 ; Amar du Rivier, Paméla mariée, dans Les Chefs-d’œuvres de Goldoni, traduits pour la première fois en français […], Lyon, Reymann, an XI, t. II, p. 1-207 ; Pelletier de Volméranges et Cubières-Palmézeaux, Paméla mariée ou le triomphe des épouses, Paris, Barba, an XII, 76 p., première représentation : 1804.

[14]

Dupont de Lille, La Double réconciliation, Paris, Michel, an VII, 56 p., première représentation : 1796.

[15]

Demoustier, Le Divorce, Paris, Maradan, an III, p. 24, première représentation : 1791.

[16]

Archives parlementaires […], Paris, Dupont, 1913, t. 17, p. 61.

Pour citer cet article

Corno Philippe, « La loi révolutionnaire du divorce et ses représentations théâtrales : du droit à la morale, une pensée de l'appartenance familiale », Dix-huitième siècle, 1/2009 (n° 41), p. 60-77.

URL : http://www.cairn.info/revue-dix-huitieme-siecle-2009-1-page-60.htm
DOI : 10.3917/dhs.041.0060


Article précédent Pages 60 - 77 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback