2001
XVIIe siècle
Note et document
Architecture et liturgie au XVIIe siècle Promenades dans Paris
Bernard Chédozeau
Un livre récent,
Chœur clos, chœur ouvert
[1], a présenté la longue, lente et difficile évolution qui, au fil des XVII
e et XVIII
e siècles, a permis de passer de l’église à ch
œur clos héritée du Moyen Âge à l’église à ch
œur ouvert née des définitions et des exigences doctrinales, pastorales, liturgiques et ecclésiologiques du concile de Trente. Pour illustrer cet ouvrage et se faire une idée claire de l’évolution présentée, on voudrait ici suggérer une promenade à travers quelques églises de Paris. Le terme de
promenade, cher au XVII
e siècle, semble convenir à cette visite de quelques églises parisiennes
[2].
L’HéRITAGE MéDIéVAL à NOTRE-DAME
Point de départ obligé, l’église cathédrale Notre-Dame. En réalité, ce n’est pas dans l’édifice même qu’on trouvera des illustrations de notre propos : il n’y reste pas grand-chose de l’héritage médiéval. Mais il subsiste de nombreuses représentations anciennes de la cathédrale de Paris, et c’est au discret musée Notre-Dame
[3] qu’on trouvera les nombreux plans, tableaux, reproductions et souvenirs permettant de reconstituer l’antique distribution intérieure et l’atmosphère médiévale conservée jusqu’à la fin du XVII
e siècle
[4].
Le visiteur pourra s’intéresser aux diverses œuvres qui montrent le chœur et la nef tels qu’ils étaient organisés et comparer la disposition de la nef et du chœur médiévaux avec les états successifs qui, à partir des modifications intervenues à la fin du XVIIe siècle, ont profondément transformé la cathédrale : ainsi des jubés successifs, des modifications apportées à la disposition des stalles, des divers projets d’autel tridentin au tournant du XVIIIe siècle (avec une statue de la Vierge portant le Fils sur ses genoux, ou un baldaquin). Il ne subsiste aujourd’hui de cet ensemble que la partie du chancel (avec ses sculptures) sur lequel s’appuient les stalles, qui elles-mêmes ne sont plus exactement à leur place antérieure. Plusieurs tableaux représentent la nef et ses ornements, qui furent célèbres (les Grands Mays, l’énorme « tabernacle » suspendu au début de la nef, la statue d’Hercule, par exemple) ; le jubé médiéval devant lequel Anne d’Autriche plaqua en 1628 un grand jubé de bois doré ; l’intérieur du chœur et des stalles. Grâce aux gravures historiques comme celle qui représente Louis XIV devant le sanctuaire même hérité du Moyen Âge, avec l’autel à courtines, à suspension et à châsse de reliques, le visiteur découvrira quelques éléments de l’ancienne liturgie.
Si fragmentaires que soient ces indications par rapport à ce qu’offre aujourd’hui encore la cathédrale de Saint-Bertrand-de-Comminges, presque entièrement préservée des évolutions tridentines, elles permettent de reconstituer mentalement ce que pouvait être Notre-Dame au Moyen Âge, puis aux siècles classiques, lorsqu’elle accueillait certes la cathedra de l’évêque mais aussi l’office du chapitre.
À l’instar de très nombreuses autres cathédrales françaises, Notre-Dame est un bon exemple des difficultés que les chanoines ont rencontrées au début du XVIIIe siècle, lorsqu’ils ont dû, comme la plupart de leurs confrères, adapter leur église aux exigences du concile de Trente telles qu’elles se réalisaient parfaitement dans les nouvelles églises tridentines. Par rapport à d’autres cathédrales, Notre-Dame est longtemps restée en retrait de l’évolution qu’on constate dès les années 1680 environ dans d’autres régions : la clôture du chœur par le jubé s’est maintenue jusqu’à la veille de la Révolution.
Gravissant la montagne Sainte-Geneviève, on pourra à présent se rendre à Saint-Étienne-du-Mont pour y voir ou revoir une église à ch
œur clos, la dernière qui subsiste à Paris (qui en posséda des dizaines) ; elle a encore le
jubé et les deux portes qui le flanquent. Mais si on le réfère aux jubés proprement dits qui établissent une stricte clôture monastique entre ch
œur et nef (comme à Brou ou à La Chaise-Dieu), ce monument (qui est tardif, 1545) est plutôt une chaire à prêcher. Il reste que Saint-Étienne-du-Mont est la seule église parisienne où se conserve une clôture de ce genre
[5]. Comment la négliger ? Le visiteur admirera aussi la chaire (1651), « la plus opulente de Paris » (Y. Christ), puissante et peut-être aussi exubérante.
LES BOULEVERSEMENTS TRIDENTINS : SAINT-LOUIS DES JéSUITES
Les choses ont profondément changé après le concile de Trente (clos en 1564). Par les réponses qu’il a apportées aux interrogations des protestants, le concile a en effet induit une profonde transformation de l’architecture intérieure, et par conséquent extérieure, des églises et chapelles. Les pères réaffirment la Présence réelle, ce qui en quelques décennies impose le tabernacle de bois doré in media [ou in pulchriori] altaris parte, et bien sûr ils rappellent l’urgence de la prédication à destination des laïcs, ce qui entraîne le développement de la chaire dans la nef. D’une façon générale, le concile répond aux revendications des laïcs en face de clercs et de religieux jusque-là omniprésents. Ainsi naît l’église tridentine.
Le visiteur pourra se rendre alors à l’actuelle église Saint-Paul - Saint-Louis, rue Saint-Antoine, qui jusqu’à leur expulsion fut l’église Saint-Louis de la maison professe des jésuites. À l’aide de ses lectures
[6] et, sur place, de son imagination, il saura y reconnaître une réponse
[7] aux demandes du concile de Trente, mais une réponse donnée dans un esprit plutôt baroque que refuseront par la suite les églises construites dans l’esprit du classicisme français. Saint-Louis apporta en effet une réponse et des solutions renvoyant en fait à une première conception du tridentinisme, bien exprimée dans le baroque romain. Si l’on a longtemps donné le nom d’églises
jésuites aux églises construites aux XVII
e et XVIII
e siècles, alors qu’il s’agit en fait d’églises tridentines, c’est peut-être parce que les jésuites, ordre sans office de ch
œur et par conséquent sans ch
œur de stalles, en ont d’autant plus facilement accepté les principes et répandu le style que la nouvelle église correspondait pleinement à leurs perspectives propres. On pourra ainsi voir dans l’ancienne chapelle de la maison professe un excellent exemple de l’église tridentine, à l’instar du
Gesù dont elle s’inspire et en dépit de la disparition des trésors qui en faisaient une des plus riches églises de Paris.
Avec en mémoire l’image des églises médiévales comme Notre-Dame, longues, sombres et profondes (surtout lorsqu’elles ont leurs vitraux), le souvenir de leur partage en deux parties distinctes d’importance égale, le ch
œur et la nef, le visiteur saura se rendre sensible aux changements spectaculaires que révèle Saint-Louis : courte nef, parfaite visibilité du sanctuaire et place de la chaire (qui ici n’est pas la chaire primitive). Alors que dans l’église médiévale à ch
œur clos une série d’enfermements successifs, et en particulier la clôture monastique du jubé, définissait progressivement l’espace sacré et mystériel du sanctuaire et de l’autel, ici c’est toute l’église qui participe du sacré, sanctuaire et nef, et ce pour le laïc lui-même dès le porche franchi. De ce point de vue, la façade extérieure prend son sens : elle est
ad extra le point d’accès immédiat à un sacré auquel le laïc accède directement, alors que précédemment la longueur de la nef, puis le jubé, le tenaient à l’écart du mystère. Il y a ainsi une logique forte des façades tridentines, en particulier dans la correspondance qu’on peut reconnaître entre leur façade, leur structure et l’intérieur de l’église. Aussi bien n’y a-t-il que peu d’églises tridentines dont la façade ne soit pas achevée. À l’intérieur, en dépit du plan cruciforme, le transept de Saint-Louis est assez court pour ne pas empêcher la visibilité de l’autel. Enfin le promeneur saura reconnaître dans la coupole et dans le dôme le témoignage net d’un discret proromanisme
[8].
Les jésuites n’ont pas d’office de chœur, donc pas de stalles, mais pour servir d’oratoire aux religieux ils ont retenu la solution de la tribune dont ils ont pourvu nombre de leurs chapelles – ce qui les signale parmi les églises tridentines. Saint-Louis n’échappe pas à cette règle, et le visiteur lèvera les yeux vers ces tribunes où, selon le moraliste P. Nicole, les jeunes jésuites se raillaient des saillies burlesques du P. Maimbourg... Mais l’édifice a aussi entendu la prédication de Bourdaloue.
Ainsi Saint-Louis des jésuites est à Paris une des premières églises proprement et pleinement tridentines. Mais elle l’était dans un sens baroque aujourd’hui difficile à saisir en raison des ravages qui l’ont défigurée à partir de l’expulsion des jésuites, puis dans les décennies suivantes. Ici encore, ce n’est que par les gravures et les autres représentations qui en subsistent (en particulier les dessins qui représentent le célèbre retable) qu’on peut deviner à quel point sa somptuosité et son faste la distinguaient de ces autres églises tout aussi tridentines mais beaucoup plus sobres qui quelques décennies plus tard caractériseront ce qu’on appelle « le classicisme français ».
LES CHAPELLES CONVENTUELLES TRIDENTINES
Le visiteur pourra ensuite s’intéresser aux dispositions retenues pour adapter aux nouvelles exigences les chapelles des congrégations et ordres religieux, anciens ou nés du concile de Trente. Dans ce cas de figure, le problème est de faire assister aux mêmes offices des groupes qui ne doivent pas se voir, c’est-à-dire d’une part des groupes de religieux (ou de religieuses) soumis à une clôture plus ou moins stricte et enfermés dans leur chœur, et de l’autre des laïcs dans la (ou les) nef(s). On ne trouve plus à Paris, sauf erreur ou omission, d’exemple d’une chapelle de monastère ou de chartreuse médiévale adaptée aux nouvelles exigences ; mais il subsiste plusieurs chapelles de couvent construites ou réorganisées au XVIIe siècle selon l’une ou l’autre des deux solutions les plus courantes : la solution qu’on peut dire en L et la solution en enfilade.
La solution en L consiste dans une disposition qui met à angle droit le chœur des religieux (ou des religieuses) et la nef des laïcs, l’autel du célébrant se trouvant à l’angle formé par le chœur et la nef. Cette organisation extrêmement répandue se retrouve à Paris dans la très belle chapelle du Val-de-Grâce, ou de façon plus complexe dans la chapelle de la Salpêtrière. Au Val-de-Grâce, le visiteur admirera la nef, le chœur et l’avant-chœur, la tribune de la reine et, sur le plan d’une ornementation certainement marquée par des tentations ultramontaines, à la fois le dôme et le baldaquin inspirés de ceux de Saint-Pierre de Rome.
Mais le plan en enfilade, où les éléments de la chapelle se trouvent non à angle droit mais les uns à la suite des autres, paraît plus riche de possibilités parce qu’il permet d’exprimer des choix ecclésiologiques différents. À côté de l’ordre sanctuaire et autel, chœur et stalles des religieux (ou des religieuses), nef des laïcs, on trouve ainsi l’ordre chœur et stalles des religieux, sanctuaire et autel, nef des laïcs ; quant à la chapelle de Port-Royal de Paris, elle présente une organisation extrêmement originale, peut-être unique, la nef des laïcs se trouvant placée entre les sanctuaire et autel d’une part et les chœur et stalles des religieuses de l’autre.
La première organisation (sanctuaire, stalles, nef, ou célébrants, clercs, laïcs) se retrouvait encore à une époque récente dans les chapelles des maisons mères de congrégations : ainsi chez les Pères de la Mission, aux Missions étrangères, ou chez les spiritains. Pour ces ordres qui ne sont pas cloîtrés, la disposition sanctuaire/chœur des stalles/nef rappelait sans ambiguïté la distinction clerc-laïc, celui-ci restant subordonné au clerc. Le chœur des stalles a récemment disparu.
Mais une originalité de Paris consiste dans la présence de plusieurs chapelles organisées selon l’ordre chœur et stalles des religieux, sanctuaire et autel, nef des laïcs. Dans ces chapelles d’ordres ou de congrégations qui ont un office de chœur mais dont la clôture n’est pas aussi stricte que celle des ordres contemplatifs, la nef et le chœur se font face, l’autel se trouvant entre les deux groupes qu’il empêche de se voir. On trouve deux bons exemples de cette disposition chez les carmes de la rue de Vaugirard (Saint-Joseph, actuelle chapelle de l’Institut catholique) et à Saint-Thomas-d’Aquin (ancien noviciat des dominicains) : les deux chapelles sont la première du début et la seconde de la fin du XVIIe siècle.
Première église « élevée à Paris dans le goût romain » (J. Vanuxem), c’est-à-dire dans l’esprit des préceptes tridentins (et avec une modeste coupole avec lanternon), la chapelle Saint-Joseph-des-Carmes (1613-1629) est intéressante à double titre. Elle est organisée d’une façon qui reconnaît sa place au laïc au point que l’église semble lui être destinée : c’est seulement derrière le mur sur lequel s’appuie le maître-autel que se trouve, dans une pièce en hémicycle, ce qui était le chœur des religieux, bien conservé. Et l’ornementation « à la romaine », plus exactement peut-être tridentine, explique l’autel primitif dont il reste les colonnes de marbre noir entourant un tableau de la Présentation au Temple, don d’Anne d’Autriche, une Vierge à l’Enfant sculptée sur un modèle du Bernin, ou encore les peintures en trompe l’œil ornant la coupole. On ne saurait trop souligner l’intérêt de cette église, dont la disposition intérieure satisfait à la fois aux exigences tridentines entendues en un sens romain, et aux contraintes d’un ordre contemplatif.
Dans le même esprit, la nef de Saint-Thomas-d’Aquin (qui aurait dû avoir deux travées supplémentaires) s’achève, derrière l’autel et le sanctuaire, par une vaste baie surmontée de draperies dorées et d’une gloire d’ailleurs discrète. Cette baie tardive (1722) servait de clôture entre la nef des laïcs et, de l’autre côté de l’autel, le chœur des religieux (chapelle Saint-Louis). La décoration du chœur des religieux était somptueuse ; il n’en reste que le plafond peint (La Transfiguration, par Lemoyne).
Comme dans la plupart des cas, ces églises tridentines sont sans les tribunes dont on ne trouve d’exemples que chez les jésuites (avec d’inévitables exceptions).
S’il compare ces dispositions intérieures très nouvelles avec les dispositions médiévales qui, le plus souvent, ne reconnaissaient au laïc qu’une place très secondaire (comme dans toutes les églises cathédrales ou collégiales à chœur clos) ou même l’excluaient de fait (on n’oubliera pas qu’il a pu y avoir des cathédrales sans nef, comme à Narbonne ou à Beauvais), le visiteur reconnaîtra volontiers que les ordres et congrégations ont su, à leur façon, mettre en application les directives tridentines qui reconnaissent sa place au laïc.
ORIGINALITéS DE LA CHAPELLE DE PORT-ROYAL
Autre étape de cette promenade, la chapelle de Port-Royal de Paris qui, sur plusieurs points, semble bien être un unicum.
On a généralement tendance à opposer en tous domaines les jésuites et leurs éternels ennemis les port-royalistes : l’extravagant retable de Saint-Louis était si baroque, et par comparaison dans la chapelle de Port-Royal l’autel orné de la Cène de Champaigne était si sobre ! Peut-être ne faut-il pourtant pas trop opposer les deux groupes : chacun à sa manière (car à la différence des jésuites les religieuses cisterciennes étaient cloîtrées), ils ont eu le souci de reconnaître sa place à un laïc dont les valeurs et les exigences se faisaient de plus en plus fortes.
La chapelle de Port-Royal de Paris se signale en effet à l’attention du visiteur par l’originalité extrême de sa disposition intérieure : sanctuaire et autel, très courte nef des fidèles sous la demi-coupole du transept, chœur et stalles des religieuses, la grille de clôture se trouvant entre la nef et le chœur des stalles. Le promeneur pourra s’interroger sur la pertinence ecclésiologique de cette disposition et sur les raisons qui ont pu amener des religieuses cisterciennes à clôture stricte (et leurs directeurs) à accepter cet éloignement réel de l’autel et du sanctuaire, pour reconnaître et accorder au laïc, situé immédiatement devant le sanctuaire et l’autel, une place qui vaut bien celle que lui reconnaissaient les jésuites à Saint-Louis. De fait, la disposition retenue pour la chapelle de Port-Royal de Paris ne semble pas, sauf erreur, avoir été reprise ailleurs.
Autres points qui ont signalé cet intéressant monument : la suspension eucharistique au-dessus d’un autel qui jusqu’à la Révolution ne porta pas de tabernacle, le retable de la
Cène de Champaigne renvoyant à la vénération de l’autel comme table de sacrifice (et non, comme le font les tableaux et les statues de saints qui ornent les retables baroques, au tabernacle-maison du Dieu Présent) ; et l’urne des noces de Cana qui y fut conservée avant de gagner les réserves du musée du Louvre
[9].
LE TRIDENTINISME « à LA FRANçAISE » DES éGLISES DITES CLASSIQUES : UNE AUTRE RéPONSE AUX PRESCRIPTIONS TRIDENTINES
L’évolution signalée et sommairement résumée dans cette promenade liturgico-architecturale peut s’achever par la visite d’églises qui sont comme un aboutissement de la profonde mutation par laquelle on est passé de l’église médiévale à chœur clos à l’église tridentine à chœur ouvert au laïc. À partir du milieu du siècle environ, de nombreuses églises se construisent le plus souvent (et dans de nombreux cas sont redistribuées) selon la disposition chœur de stalles, sanctuaire et autel, nef d’un laïc qui désormais assiste à des offices que rien ne l’empêche de voir. Il en est ainsi dans le cas des églises qu’on se plaît à rattacher au classicisme français, églises dans lesquelles on peut reconnaître comme une interprétation identitaire française des volontés tridentines, très différente de l’interprétation qui en avait été donnée plus tôt dans le monde romain et baroque.
On peut prendre comme exemple de l’église classique française ainsi distribuée Saint-Sulpice
[10] ou, mieux encore, Saint-Louis-en-l’Ile (1664-1726, mais le ch
œur fut consacré dès 1679). Cet édifice, d’une grande richesse artistique sur le plan du mobilier, mérite, du point de vue ici retenu, une visite soignée, et on ne peut que regretter de ne pouvoir comparer Saint-Louis-en-l’Ile, église classique qui n’a pas beaucoup changé depuis l’époque de sa construction, avec Saint-Louis des jésuites telle qu’elle était à la même époque. On retrouverait certainement dans l’ancien autel et le retable des jésuites, ou dans les monuments funéraires qui ornaient les chapelles, l’écho fastueux et exubérant de la religion et de l’ecclésiologie méditerranéennes du premier XVII
e siècle : une religion dans laquelle la France ne s’est pas reconnue et à laquelle elle a opposé cette église d’une religion plus sobre et intellectuelle, moins affective et démonstrative, moins populaire certainement (mais le quartier fut « l’île des seigneurs » puis des parlementaires), dont Saint-Louis-en-l’Ile est l’écho parfait
[11].
Pour être limitée à Paris et par là même incomplète
[12], l’évolution qui conduit de Notre-Dame à Saint-Sulpice exprime fort bien le souci tridentin de répondre aux demandes des protestants et en général des laïcs. Elle est plus complexe dans le reste du pays, comme on peut le constater dans le grand Sud-Ouest – dans la mesure tout au moins où les destructions permettent de formuler des hypothèses ou de tirer des conclusions recevables. Telle qu’on peut la retrouver, elle permet de mieux comprendre l’apport du célèbre concile, les liens étroits entre doctrine, architecture, liturgie et art, et de deviner la diversité des interprétations qui en ont été données ; et elle procure l’occasion de fort agréables promenades...
[1]
Éd. du Cerf, 1998.
[2]
Ces quelques notes s’en tiennent au sujet strict du passage de l’église médiévale à l’église tridentine à Paris ;
qui plus volet, adeat nostrum Ch
œur clos, ch
œur ouvert,
ubi plura leget. Pour chaque église ou chapelle, il existe une bibliographe qu’on trouvera par exemple dans le
Dictionnaire des églises de France, Éd. Robert Laffont, 1968. Ne sont indiqués ici que quelques plaquettes, catalogues d’exposition ou articles qu’on peut aisément se procurer.
[3]
Musée tout proche de la cathédrale et confié à la sollicitude de Mlle Joly, conservateur, à qui j’exprime ma vive reconnaissance.
[4]
Pour plus de détails, consulter
Reflets des grands siècles à Notre-Dame, musée Notre-Dame, 1963. Ce catalogue de l’exposition organisée pour le huitième centenaire de la cathédrale signale et localise 345 tableaux et documents aujourd’hui dispersés (ainsi, pour ne citer qu’eux, le dessin du « Ch
œur de Notre-Dame avant 1699 », crayon par Israël Silvestre, ou le tableau de J. Jouvenet « Messe du chanoine de La Porte », qui représente le nouvel autel du début du XVIII
e siècle ; dessin et tableau sont aujourd’hui au musée du Louvre). Toujours au Louvre, on pourra voir quelques restes du jubé de Saint-Germain-l’Auxerrois. On consultera le
Dictionnaire des églises de France, t. IV
c, « Paris et ses environs » (ainsi de la gravure représentant l’ancien jubé de la chapelle haute de la Sainte-Chapelle, p. IV
c 59).
[5]
Ne sont pas des jubés les iconostases d’églises comme Saint-Julien-le-Pauvre ou la chapelle du collège des Irlandais (Saint-Éphrem).
[6]
Parmi les divers ouvrages consacrés à l’ancienne chapelle de la maison professe, on pourra consulter
Saint-Paul - Saint-Louis. Les jésuites à Paris, catalogue de l’exposition au musée Carnavalet, 12 mars - 2 juin 1985, Les Musées de la Ville de Paris, 1985 ; 140 documents relatifs à cette chapelle (et aux autres bâtiments des jésuites à Paris) sont ainsi présentés et commentés, avec une belle iconographie. Selon des informations de tradition orale recueillies au début du siècle par l’abbé Thioux, le retable du maître-autel de l’église de Chailly-en-Bière (non loin de Fontainebleau) proviendrait de l’ancienne chapelle des jésuites du collège Louis-le-Grand (aujourd’hui tronquée) ; « Voltaire y fit, dit-on, sa première communion ». L’ensemble, sorte de modèle réduit du retable de Saint-Louis, aurait été transféré dans cette église en 1768, et la première grand-messe célébrée le 1
er novembre de la même année. Si ces indications sont exactes, le visiteur pourra trouver à Chailly comme un écho lointain et modeste du célèbre retable de Saint-Louis
(renseignements dus à l’obligeance du P. Panel Perrin, curé de Chailly, 1993).
[7]
En fait, la première réponse semble être la chapelle des Carmes (voir ci-après) ; mais cette chapelle n’a pas joué le rôle matriciel qui a été celui de Saint-Louis.
[8]
Presque toutes les coupoles parisiennes du XVII
e siècle sont dues à des groupes proromains (carmes, Sorbonne, Val-de-Grâce, Institut).
[9]
Sur les originalités et le sens de cette élégante chapelle dont pour toutes ces raisons le porche mériterait bien d’être reconstruit à l’identique, on pourra consulter B. Chédozeau, « La chapelle de Port-Royal de Paris », dans
Un lieu de mémoire : Port-Royal de Paris, Chroniques de Port-Royal, 1991, n
o 40, p. 73-89.
[10]
« La plus vaste, la plus magnifique des églises classiques de Paris », par sa rigueur ornementale et son unité plastique, « un des hauts lieux du classicisme français » (Y. Christ,
Dictionnaire des églises de France). Mais on y entend l’écho d’autres conceptions très différentes, tant dans la reprise du plan d’une cathédrale médiévale que, plus curieusement, dans l’étrange chapelle de la Vierge (1667 et XVIII
e siècle), de plan ovale, ornée d’un baldaquin et d’une petite coupole à caissons, et, faut-il le dire, de ce que des esprits chagrins pourraient prendre pour un
camarîn à l’espagnole (une niche située derrière l’autel, contenant la statue de la Vierge de Pigalle et recevant d’en haut un « jour céleste » différent de la lumière de l’église même). Certes, tout cela reste discret si on le compare à ce qu’on appelle les
excès du baroque, mais comment ne pas y voir un écho net de cette vision du monde ? Grâce à cette chapelle, en dépit de l’unité du ch
œur et de la nef, Saint-Sulpice est un composite un peu énigmatique (voir par exemple Louis Cheronnet,
L’église Saint-Sulpice de Paris, Saint-Mandé, Éd. de la Tourelle, 1971).
[11]
Voir la plaquette
Saint-Louis-en-l’Ile, Lyon, Presses de M. Lescuyer & fils, s.d., sans nom d’auteur.
[12]
L’évolution s’est poursuivie en province au XVIII
e et même au XIX
e siècles, de façon d’ailleurs complexe et contradictoire ; voir
Chœur clos, chœur ouvert.