2001
XVIIe siècle
Comptes rendus
• La correspondance d’Albert Bailly, publiée sous la direction de Gianni Mombello, vol. I : Années 1643-1648, introduction, transcription, commentaire philologique et historique par Luca Giachino, Aoste, Académie Saint-Anselme, 1999. Un vol. 15 cm × 21 cm de 428 p. Vol. II : Années 1649-1650, introduction, transcription, commentaire philologique et historique par Paola Cifarelli, Aoste, Académie Saint-Anselme, 1999. Un vol. 15 cm × 21 cm de 502 p. Vol. III : Année 1651, introduction, transcription, commentaire philologique et historique par Antonella Amatuzzi, Aoste, Académie Saint-Anselme, 1999. Un vol. 15 cm × 24 cm de 466 p.
• La Rochefoucauld, « Mithridate », Frères et sœurs, les Muses sœurs, Actes du XXIXe Congrès annuel de la North American Society for Seventeeth-Century French Literature (University of Victoria, 3-5 avril 1997), édités par Claire Carlin, « Biblio 17 », no 111, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1998. Un vol. 14,5 cm × 20,5 cm de 390 p.
Olivier Chaline, La bataille de la Montagne blanche (8 novembre 1620). Un mystique chez les guerriers, Paris, Noesis, 1999. Un vol. 22 cm × 14 cm de 623 p.
L’ouvrage que publie Olivier Chaline est une version à peine remaniée de sa thèse d’habilitation, soutenue naguère devant l’Université de Paris-Sorbonne.
Disons dès maintenant que ce beau livre représente une approche neuve de l’histoire de la Bohême, mais aussi de l’histoire militaire puisqu’il donne une interprétation traditionnellement occultée de la bataille de la Montagne blanche, l’intervention d’un carme espagnol Dominique de Jésus Marie, qui bouscula les réticences de généraux peu enclins à livrer bataille. Encore plus que Lépante, la Montagne blanche fut une victoire du catholicisme de combat sur les forces du mal.
Bon connaisseur des réalités du monde germanique, Olivier Chaline montre toutefois combien il est inexact de parler de « protestants ». Il analyse avec pertinence les divisions du camp hérétique et montre que les luthériens saxons ont été profondément choqués de la politique iconoclaste menée à Prague et singulièrement dans la cathédrale Saint-Guy par l’entourage calviniste de Frédéric V. Celui-ci s’est aliéné la majorité de ses sujets bohèmes et en particulier la population de la capitale, qu’il s’agisse des utraquistes, des luthériens, de la minorité catholique ou de l’influente communauté juive. Il a raison de souligner que cette politique paroxystique de la seconde réforme, comparable à la vague iconoclaste qu’ont connue la France en 1562 ou les Pays-Bas en 1566, a certainement contribué à transformer une grave défaite en un irréparable désastre, dans la mesure où les habitants de Prague ont renoncé à toute résistance face à l’armée de Ferdinand II. L’auteur montre de même que, si la bataille a un caractère religieux indéniable, elle ne revêt aucun caractère national, qu’il ne s’agit nullement d’une défaite de la nation tchèque face aux Allemands, que la défaite des États rebelles ne provoqua ni la fin de l’État bohème ni l’abaissement des Diètes dans la monarchie des Habsbourg.
Le centre du livre n’en demeure pas moins la journée du 8 novembre 1620, qui mit brutalement fin à la crise ouverte par une partie de la noblesse de Bohême en mai 1618. L’ouvrage représente une magnifique démonstration d’histoire militaire, abondamment illustrée grâce à la compréhension de l’éditeur, qu’il faut saluer ici. C’est un travail très neuf dans son souci d’expliquer le combat lui-même qui, escamoté traditionnellement, passait pour une simple escarmouche ayant entraîné la débandade de l’armée des États.
Olivier Chaline nous rappelle d’abord qu’il ne s’agit en aucun cas d’une armée tchèque, mais d’un ensemble cosmopolite, où les Tchèques représentaient au maximum 30 % de l’effectif engagé, car la noblesse de Bohême, qui n’était pas une noblesse militaire, s’est contentée d’accorder de maigres subsides à des mercenaires, au lieu de prendre en charge sa destinée. Les soldats des États, en désaccord avec leurs employeurs, Frédéric V et la diète de Bohême, n’avaient aucune envie de se faire tuer pour une cause qui n’était pas la leur.
Il nous rappelle également que les Impériaux, commandés par Bucquoy, un Wallon sujet du roi d’Espagne, ont joué un rôle aussi important que l’armée du duc Maximilien de Bavière, engagée tardivement. En réalité, les deux armées coalisées, fatiguées par une longue campagne, le manque de ravitaillement et le défaut de paiement des soldes, s’apprêtaient à prendre leurs quartiers d’hiver, quitte à remettre la décision à la campagne de 1621. C’est l’intervention d’un carme, Dominique de Jésus Maria, qui a transformé le combat en galvanisant les soldats de l’armée catholique.
Après avoir, dans une première partie, analysé la violence de guerre, Olivier Chaline traite dans une seconde partie de l’expérience mystique qui a bouleversé toutes les données de la guerre classique et fait de la Montagne blanche un événement religieux, qui a toujours été refusé par les historiens positivistes qui ont marginalisé le rôle de Dominique de Jésus Marie. Ce dernier, dont la réputation de visionnaire n’était plus à faire, a accompagné Maximilien de Bavière pour donner à l’armée de la Sainte Ligue l’élan dont avaient besoin les champions d’une cause sacrée. Il a prophétisé la victoire à mainte reprise et a galvanisé les troupes en pleine bataille après avoir annoncé la victoire à leurs chefs réticents, transformant une affaire politique mal engagée en une croisade contre l’hérésie.
Dans une troisième partie, l’auteur étudie l’onde de choc déclenchée par la bataille, qui a suscité une abondante littérature. Mais la violence de la crise mystique et le caractère extraordinaire de cette sanglante victoire expliquent dans une large mesure l’intensité du triomphe et la violence de la répression, organisée par Ferdinand II, impitoyable à l’égard de ses sujets rebelles. Alors que les révoltes nobiliaires s’achevaient par la punition de quelques coupables et l’amnistie générale, la victoire des Habsbourg entraîna de lourdes confiscations des biens des rebelles, aboutissant à des transferts de propriété considérables et à des mutations sociales que l’on ne peut comparer qu’à la vente des biens nationaux en France.
Il est clair qu’Olivier Chaline avait compris, dès sa visite à Santa Maria della Vittoria, à Rome, en 1992, que la Montagne blanche représentait pour l’Europe catholique une victoire comparable à celle de Lépante sur le Turc : après la victoire sur l’Infidèle en 1571, la victoire sur l’Hérétique en 1620. Victor Lucien Tapié, à la suite de son maître de l’Université de Prague, Joseph Pekar, avait jadis développé ce thème. Tous deux avaient rappelé que deux courants avaient divisé la société bohème dès la fin du Moyen Âge, le courant hussite, qui a triomphé avec le nationalisme tchèque, et le courant catholique, qu’il ne faut pas méconnaître. Olivier Chaline a renoué avec cette tradition tout en la renouvelant brillamment, par sa connaissance des langues, qui lui a permis de recourir aux textes originaux, qu’ils fussent latins, italiens, allemands ou tchèques. Familier de la littérature et de la spiritualité baroque, bon connaisseur des techniques militaires de cette époque, il a gagné son pari : renouveler l’histoire des débuts de la guerre de Trente ans. C’est pourquoi nous ne saurions trop recommander la lecture de cet ouvrage à tous ceux qui s’intéressent aux conflits religieux et politiques du premier XVIIe siècle.
Jean BéRENGER.
Joël Cornette, La mélancolie du pouvoir. Omer Talon et le procès de la raison d’État, Paris, Fayard, 1998. Un vol. 23,5 cm × 15 cm de 442 p.
Inspiré par l’intimité émouvante du grand portrait d’Omer Talon en robe rouge par Philippe de Champaigne (National Gallery, Washington), guidé par les Mémoires en forme de conseils moraux et politiques écrits par le parlementaire à l’intention de son fils, et aidé des deux précieux inventaires après décès du magistrat et de son épouse, née Doujat, Joël Cornette transporte le lecteur en un siècle où vivait une authentique culture politique de la robe longue. Cette culture politique était portée par un petit nombre de familles – les Talon, Molé, Mesmes, de Thou, Nicolay, Séguier et quelques autres – qui donnaient aux cours souveraines leurs présidents et leurs gens du roi. Célébrés comme de glorieux ancêtres par les magistrats du XIXe siècle, mais trop souvent ignorés par les historiens du XXe siècle, ces grands robins constituaient des dynasties pieuses, savantes, et fières de la domination qu’elles exerçaient à travers les institutions royales, qu’elles avaient contribué à créer. Cette élite à l’intérieur de l’élite, qui n’était pas tout à fait telle que l’a définie Lucien Goldmann – Talon était hostile aux thèses jansénistes –, qui n’était pas non plus sans prétentions nobiliaires – même mythiques, comme chez Talon –, demeurait fragile, parce qu’elle était fondée sur une « idéologie » bien plus que sur l’argent ou sur la terre, même si elle était par ailleurs loin d’être pauvre. Présidents du parlement et gens du roi partageaient en effet un système de pensée qui donnait une grande cohérence à leur vie, tant publique que privée, système de pensée fondé, en matière de jurisprudence, sur l’humanisme historique de Cujas, en matière de philosophie politique, sur la conception de l’État de Bodin, et en matière religieuse, sur les prescriptions du concile de Trente. Au demeurant, le chef-d’œuvre intellectuel et juridique de ces hommes reste d’avoir érigé une Église gallicane au sein même de l’Église romaine. Face aux révoltes nobiliaires et religieuses, leur arme ultime, c’était le droit romain, arme que le Conseil du roi sut d’ailleurs retourner contre eux. Et face aux prétentions dominatrices des Grands, leur meilleur rempart, c’était leurs livres, qu’ils accumulaient et étudiaient avec patience. Mais, en définitive, le fondement de l’ordre royal résidait dans l’alliance entre ces hauts magistrats et leur monarque, alliance parfois fissurée par le jeu des clientèles, par ces « amitiés » entre nobles et parlementaires que Talon redouta tant durant la Fronde.
Sur les tablettes de sa bibliothèque, Talon disposait des textes saints – il possédait plusieurs exemplaires de la Bible –, des Pères de l’Église, du droit canonique, du droit romain, du droit coutumier, des principaux livres d’histoire, tant ancienne que française, et des récents traités de philosophie naturelle dus à Fludd, Brahé ou Galilée. C’était à la fois une bibliothèque conforme à celles des magistrats de son rang et une bibliothèque tout à fait singulière, fruit d’une érudition propre et de curiosités personnelles. On peut d’ailleurs y voir une illustration de ce que nous avait appris Henri-Jean Martin, à savoir que la place du droit dans l’édition française diminue sensiblement au XVIIe siècle, signe évident que la recherche du pouvoir par le seul savoir juridique est remise en cause. Partant de la composition de cette bibliothèque, Joël Cornette fait dialoguer Talon avec la plupart des grands écrivains moraux, religieux et politiques, non de sa génération – cela aurait été une erreur –, mais des deux générations antérieures : Loisel, Bodin, Lipse, du Vair, Loyseau, Pasquier, Montaigne, La Boétie, Charron. Cette démarche historiographique très neuve donne parfaitement à comprendre ce que pouvait être la culture intellectuelle et religieuse d’une élite sous Louis XIII. À la reconstitution de l’univers mental, l’auteur ajoute une évocation de l’univers matériel de Talon : la description de son hôtel de la rue Hautefeuille – avec sa chapelle privée, ses meubles en chêne ou en noyer, ses murs tapissés et ornés de tableaux – laisse une impression de sobriété, qui tranche nettement avec l’atmosphère de la cour et rappelle plutôt les intérieurs bourgeois gravés par Abraham Bosse.
Le lecteur est invité à accompagner Talon à Poitiers en 1634, à l’occasion des Grands Jours, un peu comme l’aurait fait un clerc appartenant à sa suite. Cet épisode judiciaire, peu ou pas connu de ceux qui n’ont jamais lu les Mémoires du magistrat, est l’occasion d’examiner le rôle des juges lors de leur déplacement en province, ainsi que les rapports entre le cérémonial et le pouvoir. Comme Talon lui-même, Joël Cornette semble perplexe devant la théâtralisation du pouvoir : la forme paraît bien près d’étouffer le fond, lorsque si peu de criminels sont effectivement condamnés. Quoique réputé savoir mieux que quiconque reconnaître les véritables sources du pouvoir, en particulier les armes et l’argent, Richelieu semble s’être satisfait dans cette affaire d’une manifestation symbolique du pouvoir royal. Ceci doit sans doute être rapproché des analyses de Joseph Bergin sur la prise de contrôle du Poitou par le Cardinal, ou de celles de Kevin Robbins sur la réorganisation judiciaire des tribunaux locaux, consécutive à la chute de La Rochelle. Dans cette perspective, les Grands Jours de Poitiers seraient à interpréter comme un coup d’État à la Richelieu, dont Talon aurait été l’un des acteurs plus ou moins conscients. De toute façon, Joël Cornette, dont l’objet d’étude est la culture politique et intellectuelle, ne prétend nullement offrir une histoire politique du règne de Louis XIII. Après avoir ouvert le dossier, il laisse le lecteur se faire son propre jugement sur les rapports entre le cérémonial et le pouvoir.
En tant qu’avocat général au parlement de Paris, Talon avait pour mission de présenter les actes émanant du Conseil du roi à la cour souveraine et, en retour, de porter au Conseil les réponses, favorables ou non, de la cour. Cette position d’intermédiaire, qui était la vocation même des gens du roi, devenait inconfortable lorsque les deux institutions entraient en conflit, d’autant que l’avocat général avait alors le devoir d’aider le chancelier à maintenir les magistrats dans l’obéissance. Or, malheureusement pour Talon, qui n’avait manifestement pas la force de subir ce tiraillement continuel entre deux légitimités rivales, les années 1630 furent marquées par un climat de confrontation politique entre la monarchie et ses juges. C’est à cette période en effet que le Conseil du roi mène ce que Joël Cornette appelle la « révolution d’en haut » contre les autres juridictions royales, principalement les parlements et les trésoriers de France. Poussé par les besoins de la guerre, qui exigent une forte augmentation de la fiscalité, le Conseil en vient à des mesures arbitraires, qu’il justifie par la raison d’État. Les travaux récents de Françoise Hildesheimer sur Richelieu ont précisé la nature et la place de cette notion dans l’idéologie de l’État. Ce qui se dégage des actes du Conseil et des remontrances du parlement, c’est surtout la necessitas, vieil argument du droit romain destiné à justifier la mise au pas des juridictions et le reniement de la parole donnée par l’État. Face à cette situation, Talon, de même que ses confrères, se trouve désarmé : que faire quand l’État n’obéit plus à sa propre législation ? Comment contester l’emploi qu’il fait du droit romain alors que, par le passé, la cour souveraine a accepté à de nombreuses reprises l’argument de la necessitas ? Dès les années 1570, certains juristes, tels Hotman et Pasquier, avaient prévu les dangers d’un autoritarisme fondé sur le droit romain, mais, dans le contexte des guerres civiles, cette menace n’avait effrayé personne. Or, en forgeant solidement le concept de souveraineté à partir des vieux éléments aristotéliciens, Bodin a encore renforcé l’unicité du monarque aux dépens des pouvoirs délégués. Ainsi, la monarchie moderne a rompu avec la monarchie féodale, qui ne se devine plus qu’à quelques « failles-survivances » dans le système des pouvoirs, telles la suspension du parlement à la mort du roi ou la cérémonie ambiguë du lit de justice. Talon ne pouvait souffrir que l’arbitraire s’exerçât au détriment de ce que les historiens anglo-saxons et notamment Sarah Hanley appellent la constitution, terme qui désigne l’ensemble des pouvoirs institutionnalisés, figurés par un cérémonial dans lequel chacun trouvait sa place, c’est-à-dire à la fois son rang et son identité. Par ailleurs, notre magistrat était parfaitement conscient des dangers de la « révolution d’en haut » : entre le roi et ses sujets, l’amour et l’obéissance seraient bientôt remplacés par la haine et la révolte, ce qui était immoral et inacceptable.
La mélancolie qu’exhalent si intensément les Mémoires de Talon traduit la difficulté d’un magistrat fidèle au roi, stoïcien, dévot et charitable, à exercer sa charge dans une période de contestation et de révolte, et surtout son refus de soutenir aveuglément l’État de fer mis en place par Richelieu et Mazarin. La maladie l’a conduit à chercher une profonde retraite, avant que la mort ne l’emporte en 1652, alors qu’il n’était âgé que de 57 ans. Dans ses portraits de Charles Ier, Van Dyck peint des paupières lourdes, signe physique de la mélancolie. Champaigne ne l’a pas fait pour Talon, dont le visage paraît avoir la ferme assurance que donne le stoïcisme. Mais, chose curieuse, la copie gravée par Morin laisse entrevoir quelque chose d’angoissé dans le regard. Comme les portraits du XVIIe siècle, ce livre instruit et fait réfléchir, en faisant pénétrer pour la première fois dans le petit monde des hauts magistrats de l’État moderne. À travers la constance devant la mort dont Talon fit preuve, Joël Cornette met en scène la défaite d’une certaine culture juridique devant les « coups d’État » arbitraires à la Naudé et la jurisprudence conquérante de Le Bret.
Orest RANUM.
Dirk Van der Cruysse, Chardin le Persan, Paris, Fayard, 1998. Un vol. 24 cm × 15 cm de 570 p.
La biographie de Jean Chardin (1643-1713) par Dirk Van der Cruysse est un modèle du genre et l’on se persuade aisément en la lisant qu’elle fera date, sauf s’il se découvrait un jour quelque fonds vaste et inédit, comme les papiers de Chardin lui-même qui semblent perdus ou dispersés, ce qui demeure toutefois peu vraisemblable tant les investigations de l’auteur ont été approfondies. Le sujet semblait une gageure : parce qu’il a publié les fameux Voyages en Perse et autres lieux de l’Orient, largement utilisés par Montesquieu et admirés par Rousseau, Chardin est universellement connu, mais il reste néanmoins un personnage secondaire, n’ayant finalement laissé que peu de traces, hormis les trois gros volumes de l’édition in-4o de 1711. Aussi le résultat du travail systématique et fructueux mené par Dirk Van der Cruysse dans les archives de Paris, Londres et La Haye, ainsi qu’à la Beinecke Library de l’Université de Yale, force-t-il l’admiration. Grâce à une minutieuse relecture des sources déjà identifiées, complétées par de nombreuses découvertes, l’auteur donne une épaisseur nouvelle au voyageur en une vingtaine de chapitres, divisés en trois parties d’une ampleur inégale : les années de formation (1643-1664, chap. 1), la période des voyages (1664-1680, chap. 2 à 12) et le temps de l’exil en Angleterre (1680-1713, chap. 13 à 20).
Des premières années de la vie de Chardin, on sait peu de choses, mais cela doit-il vraiment nous étonner, si l’on songe que la révélation de l’Orient s’apparente chez lui à une seconde naissance ? La documentation rassemblée par Dirk Van der Cruysse permet cependant d’éclairer ses origines : le père, Daniel Chardin, d’une famille protestante de Lorraine, venu s’installer à Paris comme joaillier ; la mère, Jeanne, fille de Jean Guiselin, un marchand huguenot de Rouen. Jean appartient donc à un milieu de négociants tout à la fois pieux et opulents, bien insérés dans la communauté réformée de la capitale. Mais les précisions s’arrêtent là et pour aborder sa formation, il faut se contenter de suppositions : sa connaissance du grec et du latin, la curiosité de son esprit, les dons de plume qui sont les siens laissent croire à une éducation complète reçue dans un collège parisien. Il est aussi probable qu’il a été soumis assez tôt aux nécessités d’un apprentissage plus spécialisé tourné vers les techniques de la joaillerie et de l’orfèvrerie, acquérant alors des compétences qu’il utilise ensuite dans ses pérégrinations.
Entre 1664 et 1680, Chardin fait en effet deux longs séjours en Orient, entrecoupés d’un bref retour en France. Il y passe ainsi une quinzaine d’années, dont la moitié en Perse. Pour en retracer le cours, le biographe dispose des Voyages. L’information y est certes de première main, mais elle forme une matière abondante et un peu encombrante, dans laquelle Chardin évoque surtout son second périple. Il faut inscrire au mérite de Dirk Van der Cruysse de l’avoir passée au crible d’une rigoureuse critique interne, afin d’en extraire les réminiscences qui concernent le premier voyage. L’auteur a aussi cherché à confronter les indications que donnent ces récits avec d’autres sources, quelques rares lettres du voyageur par exemple, ou encore des témoignages indirects plus nombreux. Quoique relativement lointain, l’Orient de Chardin est sillonné par d’autres Européens qu’il a rencontrés et qui ont laissé sur lui de précieux renseignements dans leurs correspondances, leurs relations ou dans les ouvrages qu’eux-mêmes ont parfois publiés. Les missionnaires doivent être cités en premier : capucins, carmes, théatins, ils sont omniprésents. Le réseau de leurs couvents, qui s’étend dans l’Empire ottoman et dans la Perse, y sert de relais à la pénétration étrangère. Chardin a voyagé en leur compagnie ; il a séjourné dans leurs maisons ; il a même, à l’occasion, endossé leur habit, car les routes sont plus sûres pour un pauvre moine que pour un riche marchand. D’autres voyageurs ont aussi croisé ses pas, comme Jean Thévenot, qu’il rencontre en 1667 près de Persépolis, ou le dessinateur Guillaume-Joseph Grelot qui passe un temps à son service avant de lui préférer celui du Vénitien Ambrogio Bembo. Chardin est enfin mêlé aux entreprises diplomatiques et commerciales des représentants des grandes compagnies occidentales à la cour du shah : il leur sert parfois d’interprète ou de conseiller et peut mesurer à ce titre toute la maladresse des envoyés français dont il augure l’échec final sans se tromper. Mais ce ne sont là que les péripéties de voyages placés avant tout sous le signe conjoint des affaires et de la curiosité. Sous leur aspect économique, ils reposent sur l’association de Chardin avec Antoine Raisin, un marchand lyonnais plus âgé et plus expérimenté qui part avec lui. Dirk Van der Cruysse, qui a retrouvé un contrat de société passé entre les deux hommes en 1670, peut évoquer avec précision le contenu de leurs affaires. Elles s’apparentent à un commerce triangulaire : des fonds récoltés à Paris, dans la famille Chardin et parmi ses relations proches, permettent l’achat d’ouvrages d’orfèvrerie et de joaillerie que les deux hommes emportent en Perse et qu’ils cherchent à vendre là-bas au shah et à son entourage ; le produit de cette vente est ensuite réinvesti en diamants et en pierres précieuses achetés aux Indes par les associés ; cette marchandise est enfin rapatriée en Europe avec de grandes précautions. Dans ces transactions, qui se révèlent très fructueuses, Chardin fait la preuve de son sens des affaires, mais la bonne connaissance qu’il a acquise des réalités orientales, et particulièrement de la Perse, la pratique des langues locales, les amitiés ou les relations qu’il a nouées sur place comptent aussi pour beaucoup dans ses succès. La curiosité de Chardin pour la Perse est sans limite et Dirk Van der Cruysse l’a particulièrement bien montré. Elle se caractérise par une grande ouverture d’esprit et la volonté de comprendre de l’intérieur cette civilisation, d’où la progressive acculturation du voyageur qui finit par parler, se vêtir, se loger persan. Elle est aussi marquée par le besoin de raconter qui le saisit une fois rentré en France et qui se traduit par la publication du Couronnement de Soleïmaan, lors de son premier retour en 1671, puis en 1686 d’un Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse, avant l’édition des Voyages de 1711.
La dernière partie de cette biographie, qui évoque le voyageur après ses voyages, c’est-à-dire les quelques mois parisiens de Chardin après 1680, puis son exil en Angleterre, est sans doute la plus neuve ; elle est aussi tout à fait passionnante. L’auteur a eu le bonheur de pouvoir utiliser les Chardin Papers de l’Université de Yale, un ensemble de 2 000 pages manuscrites ayant appartenu à Daniel Chardin, le frère, et renfermant de nombreuses lettres de Jean à celui-ci pour les années 1687-1708. Complétés par d’amples recherches dans les archives et les bibliothèques de Londres, ces documents inédits lèvent le voile sur les dernières années de la vie du « Persan ». Le cas de Chardin peut être cité comme un exemple de la grande hémorragie de capacités et de talents que provoque, avant même la révocation de l’édit de Nantes, la répression déclenchée par Louis XIV contre les huguenots. Malgré les services qu’il avait pu rendre aux envoyés de la Compagnie royale des Indes, malgré les liens qu’il maintenait avec les bureaux de celle-ci à Paris, malgré d’étroits rapports avec l’entourage de Colbert, Chardin n’a jamais pu obtenir en France la reconnaissance et l’emploi que justifiaient ses mérites, à cause de son adhésion à la Réforme. À l’inverse, il a toujours rencontré le soutien et la sympathie de ses coreligionnaires anglais et hollandais, avec lesquels il commence à nouer des relations lorsqu’il parcourt l’Orient. Aussi, revenu dans le royaume dans un contexte de persécutions croissantes, choisit-il très vite l’exil : il se marie à Londres dès l’automne 1680 et s’y installe au printemps suivant. Il y est accueilli à bras ouverts : Charles II le fait chevalier en avril ; en mars 1682, il est naturalisé anglais ; en août de la même année, il devient actionnaire de l’East India Company et, en novembre, il est admis comme fellow de la Royal Society. Consacrée aux affaires, mais aussi à la lecture et à l’écriture, sa vie anglaise s’écoulera dès lors au rythme des joies et des peines. Onze années de mariage heureux avec Esther Peigné, fille d’un ancien conseiller au Parlement de Normandie, lui donnent sept enfants, trois garçons et quatre filles, mais la mort de son épouse en 1693 est un déchirement et l’inconduite de Charles, son aîné, un tourment permanent. Il subit aussi quelques revers de fortune et perd 25 000 livres dans la crise qui frappe l’EIC en 1697 ; des contestations d’argent de plus en plus amères viennent de même ternir l’ « amitié » qu’il éprouve pour son frère Daniel, installé aux Indes, avec lequel il s’est associé pour le commerce des diamants. Chardin se sent aussi vieillir : « Je grossis beaucoup, écrit-il en 1697, et je crois être plus gros que n’était mon père. J’en suis fort chagrin, mais je n’y puis remédier » (p. 366). Dix ans plus tard : « Je suis dans la soixante-quatrième année, je suis gros et j’appesantis, et grâces à Dieu, je suis rassasié de jours, c’est-à-dire que je n’en désire pas davantage » (p. 405). Il s’occupe pourtant encore de trouver un éditeur pour ses Voyages et c’est chose faite en 1711, malgré quelques difficultés. Cette œuvre magistrale qui « n’a rien laissé à dire sur la Perse », selon le mot de Rousseau, ne lui assure toutefois qu’une gloire posthume, puisqu’il disparaît peu après, le 5 janvier 1713.
C’est donc la vie bien remplie de celui qui se considérait un peu à la fin de ses jours comme un patriarche, au milieu d’une famille nombreuse et bien établie, que Dirk Van der Cruysse s’est attaché à retracer avec talent. Cette biographie réussie, complète et bien faite, donne finalement l’envie de se replonger dans les Voyages du chevalier Chardin en Perse et autres lieux, ce qui est sans doute le meilleur hommage que l’on pouvait rendre aujourd’hui à leur auteur.
Géraud POUMARèDE.
Thierry Wanegffelen, Une difficile fidélité. Catholiques malgré le concile en France, XVIe-XVIIe siècles, Paris, PUF, 1999. Un vol. 21,5 cm × 15 cm de XVI-226 p.
Dans la ligne de sa thèse remarquée sur Ni Rome, ni Genève. Des fidèles entre deux chaires en France au XVIe siècle, parue chez Honoré Champion en 1997, Thierry Wanegffelen nous propose ici une étude des « catholiques critiques » aux XVIe et XVIIe siècles, s’appuyant sur des sources imprimées et des travaux d’historiens, dont on peut regretter qu’ils ne soient pas toujours cités avec rigueur et exactitude. Le titre, un rien provocateur, ne doit pas tromper : plus que la « difficile fidélité », ce sont tous les reproches que des catholiques français adressent à leur Église et à son évolution qui sont ici analysés. À juste titre, l’auteur insiste dans son introduction sur la diversité du catholicisme moderne, diversité irréductible aux efforts de centralisation et d’uniformisation de la Réforme tridentine.
Catholiques critiques, mais critiques de quoi ? Thierry Wanegffelen expose les motifs de cette difficile fidélité en montrant bien toute leur diversité : un anticléricalisme tout à fait traditionnel, un dégoût érasmien pour des définitions dogmatiques tranchées, l’attachement à la justification par la foi seule, la revendication de l’indépendance gallicane face à Rome, etc. L’individualisme foncier de ces « catholiques critiques » est sans doute leur seul point en commun, ce que l’auteur met en relief avec bonheur. Mais on peut se demander si ces synthèses personnelles se résument uniquement à une opposition aux nouveaux modèles proposés par l’Église postconciliaire et surtout si cette opposition est aussi systématique que l’ouvrage le laisse croire. L’inclassable Montaigne est de l’aveu même de l’auteur tantôt « tridentin », tantôt « critique » et, sur ce point, il n’est en rien atypique.
Thierry Wanegffelen consacre l’essentiel de son livre au XVIe siècle, mais poursuit sa recherche par un chapitre sur le jansénisme. De façon originale, il lie ce mouvement au courant critique issu de l’érasmisme. Certes il reconnaît que les jansénistes sont des « tridentins » et voit bien que leur augustinisme les oppose à l’humanisme chrétien du siècle précédent. Mais leur ecclésiologie critique lui permet de les rattacher à tous ceux qui vivent une difficile fidélité à l’Église tridentine.
Cependant, cette extension du propos de l’auteur jusqu’au XVIIe siècle souligne à mon avis que ce « tridentinisme », qu’il présente volontiers en des termes militaires, voire totalitaires (« embrigadement confessionnel », « citadelle », etc.), est bien plus complexe que ce livre ne nous le laisse croire. Que les jansénistes se considèrent comme fidèles au concile de Trente, tout autant que leurs adversaires, prouve bien que le cadre des décrets conciliaires n’est pas aussi rigide que Thierry Wanegffelen ne le suppose. Le concile, tout comme sa mise en application romaine, bien prudente, présente l’aspect d’un compromis, qui explique largement son succès. Autant l’auteur peut emporter la conviction en montrant la vitalité de l’héritage érasmien bien au-delà de la fixation confessionnelle, autant il semble se contredire lui-même quand il affirme que cet héritage a été étouffé par un incertain « embrigadement » : non seulement le catholicisme critique ne disparaît pas avec le concile de Trente, mais il semble avoir trouvé une place durable dans l’Église postconciliaire. Ce débat mériterait en tout cas d’être approfondi.
Alain TALLON.
Jean-Louis Quantin, Le catholicisme classique et les Pères de l’Église. Un retour aux sources (1669-1713), Paris, Institut d’Études augustiniennes (coll. des « Études augustiniennes », série « Moyen Âge et Temps modernes », 33), 1999. Un volume 24 cm × 16 cm de 672 p.
« Tout ce que nous croyons, enseignés par la parole de Dieu, nous le comprenons instruits par les ouvrages des Saints Pères : et que les eaux de notre foi doivent être tirées plus abondantes et plus pures de ces sources publiques de l’Église, aucun de ceux qui sentent de façon catholique n’en doute », écrivait Dom Gerberon. Si ces mots synthétisent bien les raisons du retour aux sources patristiques qui tint une place si importante dans la culture religieuse du XVIIe siècle français, dans l’ordre philologique aussi bien que spirituel et théologique, on pourrait presque dire que l’étude passionnée, rigoureuse et très riche de Jean-Louis Quantin peut être comprise comme leur développement et leur explicitation. Les présupposés, les motivations, les parcours, les ambiguïtés et les résultats de la passion vouée aux Pères de l’Église sont éclairés avec beaucoup de compétence, et l’aptitude de l’auteur à maîtriser des matériaux difficiles lui permet d’en tirer des considérations dont l’intérêt et la valeur sont remarquables, non seulement pour les spécialistes du sujet, mais pour les historiens de la culture en général.
Si, d’un côté, les motivations propres comme les premières attestations du retour aux sources patristiques sont à chercher dans la chaleur des controverses entre catholiques et protestants, qui appelaient les uns et les autres les Pères à justifier leurs propres vérités théologiques, de l’autre, le recours aux Pères s’inscrit plus généralement dans l’emploi et le réemploi des Anciens qui sont caractéristiques de la culture classicisante de l’Ancien Régime. Un exemple clair de ce dernier aspect est l’usage des Pères dans la prédication, lui aussi exploré dans l’ouvrage. Cependant, si l’enthousiasme pour les Pères de l’Église (une catégorie du reste mal définie jusqu’au XVIe siècle et qui pouvait alors englober aussi, comme le souligne J.-L. Quantin, les écrivains médiévaux) a connu un premier développement significatif chez Baronius et dans la Rome pontificale de la fin du XVIe siècle, il devient au XVIIe siècle l’apanage et la gloire quasi exclusive de la culture française, dont les représentants se plaisent volontiers à souligner comment la culture religieuse italienne, davantage tournée vers le droit canonique, ignore, en même temps que les Pères, non seulement le soin philologique mais encore une discussion théologique sérieuse. Cette discussion trouve en Augustin son véritable centre et, si elle réunit toute l’Église gallicane, elle s’élargit ensuite dans l’affrontement entre jansénistes et orthodoxes. L’auteur illustre cette évolution dans des pages d’une très grande efficacité, montrant comment l’histoire et la recherche érudite sont devenues alors de simples instruments dans la recherche d’une vérité religieuse éternelle, et comment l’appel à Augustin et aux autres Pères a pu aussi devenir, de la part des jansénistes, le moyen de déstabiliser indirectement la foi catholique en faisant prévaloir la compétence historique sur l’autorité de la hiérarchie. La critique historique peut de fait désacraliser des rites auparavant tenus pour immémoriaux, opposer la parole des Pères à l’élaboration théologique de la tradition, et la pureté, philologiquement garantie, des origines aux corruptions de l’Église présente. Née comme instrument pour corroborer la foi affirmée par l’autorité ecclésiastique, l’érudition peut ainsi devenir comme le critère suprême pour évaluer cette foi même et juger les comportements du présent. On peut par conséquent en appeler à elle pour suspecter les mystiques comme pour condamner le théâtre – défendu au contraire par les jésuites – puisque condamné par les Pères en leur temps. Bien sûr, entre Bossuet ou Mabillon (qu’on voit baiser la relique de la sainte Croix) et les jansénistes, la différence reste grande, mais, dans la perspective proposée, on peut reconnaître entre eux des traits communs.
Il n’est pas possible, dans les limites d’une recension, de suivre tous les débats analysés au fur et à mesure, et encore moins de rendre compte de leurs développements ou d’en citer les principaux protagonistes. Il suffira de dire que l’ouvrage est appelé à devenir une référence obligatoire pour la compréhension de la culture religieuse et théologique française, et par conséquent européenne, du XVIIe siècle. Il contribue aussi à documenter comment la culture classicisante, fondée sur la primauté des Anciens, entre en crise du fait de sa propre logique interne, et quel rôle crucial dans ce processus ont paradoxalement joué l’histoire et son évolution dans un sens critique et philologique. Ce n’est pas sans raison que les jésuites, qui avaient été les défenseurs les plus conscients du classicisme christianisé, apparaissent, dans le livre de J.-L. Quantin, faibles sur le terrain de l’érudition, de la philologie et de la critique. Si l’histoire, de répertoire d’exemples et de modèles à interpréter en référence aux vertus morales, comme c’était encore le cas dans les traités sur l’ars historica, devient enquête scientifique et champ de bataille sur lequel se creuse inévitablement la distance entre anciens et modernes, on en vient à mettre en question l’axiome fondamental sur lequel reposait le système culturel tout entier, à savoir celui de la supériorité des Anciens, relus à travers le christianisme, ainsi que la possibilité d’intégrer et d’homogénéiser toute la tradition. Le résultat, sur lequel l’auteur s’arrête dans ses dernières pages, fut de créer une différenciation profonde à l’intérieur même du catholicisme, entre le catholicisme rêvé d’une sorte de République des intellectuels, dans laquelle le pouvoir serait dans les livres et où les morts, en un mot, donneraient leurs ordres aux vivants avec les historiens pour interprètes (p. 588), et le catholicisme dévot des masses, fait de rites, d’œuvres extérieures et de recours aux intercesseurs. Ce divorce a eu des conséquences durables, si durables qu’elles affectent encore, pourrait-on dire, l’auteur lui-même, lequel, après en avoir étudié amoureusement les vicissitudes, ne cache pas ses perplexités à l’égard d’un christianisme dans lequel, sous le signe du retour aux Pères, « le Vendredi saint est souvent plus apparent que le dimanche de Pâques » (p. 591).
Cesare MOZZARELLI.
P. Chaunu, M. Foisil, F. de Noirfontaine, Le basculement religieux de Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1998.
Un tel ouvrage à trois voix est en fait un travail d’équipe conduit par P. Chaunu et appuyé sur de patients dépouillements effectués notamment par plusieurs étudiants de maîtrise et des chercheurs confirmés. Son objet est de comprendre un phénomène majeur pour l’histoire de France à l’époque moderne : le « basculement », le passage du Paris fervent de la Réforme catholique triomphante à celui détaché, parfois hostile, de Sébastien Mercier. L’enjeu est de taille car la capitale française est au cœur de ce qui est devenu dans la seconde moitié du XVIIe siècle le centre de gravité de la catholicité. Observer ce qui se passe à Paris, c’est non seulement examiner ce qui va se produire ensuite dans plusieurs provinces françaises, c’est plus encore mettre en évidence une rupture qui va affecter toute l’Église. Ce changement de climat survient dans un pays au statut déjà exceptionnel dans l’Europe tridentine, dans ce que P. Chaunu appelle la « gallicanie » qui, à la différence de l’Espagne ou de bien des États italiens, refuse de reconnaître officiellement les décrets du concile de Trente. Cette même France est celle qui met ensuite en place dans la longue durée, à la place de la religion du roi, seule reconnue de 1685 à 1787, une nouvelle religion d’État : la laïcité athée et militante. Le propos du livre est donc de rendre compte de la mise en place de la laïcité à la française en faisant l’histoire d’une défaite aux conséquences incalculables, celle du catholicisme gallican.
Seul le début de ce gros livre foisonnant concerne l’avant de 1715 qui est traité par P. Chaunu dans une puissante introduction aux larges perspectives. Il fera date. Après avoir mis en évidence les aspects scripturaires et théologiques d’une crise qui se noue dès le XVIe siècle, l’auteur insiste sur l’angoisse du jugement et le besoin concomitant de savoir qui, dans l’Église, peut, en définitive, dire la vérité et donner à tous des points de repères rassurants. Puis l’accent est mis sur la « spécificité gallicane ».
C’est un texte dense, à dire vrai peu accessible au lecteur novice, car il suppose, pour être apprécié, la connaissance préalable des travaux du P. Blet sur les assemblées du clergé et de M. juif Neveu sur l’érudition aussi bien que sur les censures ecclésiastiques. Sur des matières aussi ardues, P. Chaunu donne des vues à la fois panoramiques et précises. La force de son analyse tient à ce qu’il prend les choses par le haut, en partant justement des aspects intellectuels, théologiques.
Qui donc peut dire la vérité ? Le temps qui s’avance est-il autre chose qu’un dommageable éloignement des premiers temps de l’Église, de cette antiquité parée de toutes les vertus et gage de vérité ? De telles interrogations ne sont pas seulement propres aux érudits si bien représentés dans la « gallicanie » du XVIIe siècle. Elles ont une implication considérable pour le vécu religieux. Aller à la vérité, à la certitude, c’est pour beaucoup et non des moindres, aller à l’Antiquité, à saint Augustin. En un temps qui ignore encore la notion de développement du dogme, il faut toute l’audace des jésuites pour prétendre que la nouveauté puisse avoir quelque valeur théologique et ecclésiologique. Cette question du rapport aux origines de l’Église, donc à la vérité, se pose avec une acuité particulière en France où se combinent avec une rare acuité préoccupation du salut et frénésie juridique, comme le montrent les querelles autour des « formulaires » à Port-Royal et autour.
On trouvera de très bonnes pages sur le jansénisme du XVIIe siècle et ses rapports avec le calvinisme qui est la face cachée des Arnauld. Les jésuites ne s’y étaient pas trompés. Mais on voit apparaître aussi ce qu’il y a de plus terrible : l’orgueilleuse prétention à être la vérité, à être les seuls catholiques au prix d’une transformation masochiste de la souffrance en plaisir. On est désormais en présence d’une négation ultraélitiste de la catholicité par le « petit reste » qui se réjouit de la perdition du plus grand nombre : « Le jansénisme réalise [...] ce sommet particulier de la réussite qui est de faire cohabiter les sécurités et les avantages de l’Église et de la secte, la secte dans l’Église et l’Église par la secte. » P. Chaunu a le courage de dire tout fort ce qui a trop souvent été tu : le côté haineux et exclusiviste du jansénisme.
Tout au long du livre revit une Église gallicane très organisée, soucieuse de ses privilèges et qui a demandé, en vain et sans vraiment le souhaiter, aux États généraux de 1614 la reconnaissance des décrets tridentins comme loi du royaume. Cet épiscopat puissant – sur lequel il serait possible de tirer profit du monumental travail de Joseph Bergin –, uni malgré tout par un puissant esprit de corps, n’est pas au roi. On peut désormais infirmer sa traditionnelle présentation en collection de mitres serviles. Le cardinal de Noailles au début du XVIIIe siècle, grand seigneur fait prince de l’Église, apparaît dans toute son autorité comme dans sa manière bien à lui de suivre ses troupes puisqu’il est leur chef. Il est presque le pape en France et le successeur de Pierre à Rome n’est que primus inter pares.
Sans doute serait-il possible d’aller plus loin sur le Parlement de Paris, en dépit des pages sur d’Aguesseau et de celles sur les rapports de forces internes. Mais il nous manque une synthèse sur cette cour souveraine sous Louis XIV, surtout après 1673. Gardien vigilant des bornes des deux royaumes, surtout après la déclaration de 1695, le Parlement est aussi le conservatoire de la tradition gallicane, d’une ecclésiologie épiscopale et conciliaire qui revient en force avec l’appel au concile général contre la bulle Unigenitus. Avec d’Aguesseau, on mesure les limites de l’autorité royale sur les « gens du roi ». Les juristes en imposent de plus en plus au vieux monarque : dès avant 1715, on est loin d’Henri IV, retour de la chasse, sermonnant les parlementaires.
Un dernier acteur est la curie romaine, milieu lettré, lent à se décider, rarement monolithique comme le montre son évolution sous l’intraitable Innocent XI. M. Bruno Neveu avait déjà montré qu’il n’était pas inaccessible aux réseaux jansénistes français. La marge de manœuvre du pape y est variable et l’élaboration de l’Unigenitus fait voir la complexité de cet organisme.
Ce qui ressort de l’interprétation proposée par P. Chaunu de ces années au climat pesant souvent bien éloigné de toute pensée de charité, c’est d’abord la force de l’imprévisible. Elle est nette dans l’invraisemblable querelle de la régale, affaire mineure qui prend des proportions considérables sans que personne ne soit ensuite en mesure de dire pourquoi et comment on en est arrivé là. Ressort aussi l’importance des malentendus, des informations partielles ou inexactes, des manipulations dans la manière dont Rome voit Paris et réciproquement. On mesure mieux également la violence des règlements de comptes intra-ecclésiastiques dont la querelle Bossuet-Fénelon n’est qu’un aspect. Enfin est bien mise en évidence la portée de la déclaration des Quatre Articles de 1682. On ne met pas impunément par écrit des propositions jusqu’alors restées dans le clair-obscur du sous-entendu. Il en résulte un danger aussi pour le prince. Face aux évêques et aux magistrats, le roi et le pape ne sont pas les maîtres. La genèse de l’Unigenitus le montre assez. Et il serait ensuite possible de suivre toute l’histoire de l’opposition parlementaire sous Louis XV, à la fois contre le roi et contre les évêques, pour apprécier les conséquences de la théorie conciliaire, désormais appliquée à la monarchie, et de cette quasi-affirmation de souveraineté dans l’Église qui était celle des évêques gallicans.
Olivier CHALINE.
Les juifs présentés aux chrétiens. Cérémonies et coutumes qui s’observent aujourd’hui parmi les juifs par Léon de Modène, traduit par Richard Simon, suivi de Comparaison des cérémonies des juifs et de la discipline de l’Église par Richard Simon, édition, présentation et notes par Jacques Le Brun et Guy G. Stroumsa, Paris, Les Belles Lettres, coll. « La Roue à livres », 1998. Un vol. 21 cm × 13,5 cm de 289 p. Index des noms.
Les dix-septiémistes ne peuvent que se féliciter de l’excellente initiative, prise par Jacques Le Brun (EPHE, Ve section) et Guy G. Stroumsa (Hebrew University, Jérusalem), d’éditer les deux textes de Léon de Modène et de Richard Simon. Le premier, qui vécut de 1571 à 1648, passa la plus grande partie de sa vie à Venise. Par peur de l’Inquisition, c’est à Paris qu’il fit éditer en 1637 son Historia de gli riti hebraici. Une seconde édition, expurgée, parut à Venise l’année suivante. C’est celle que Richard Simon a utilisée pour la traduction française parue en 1674, mais il l’a confrontée avec la précédente. Également traduit en anglais, néerlandais et latin, le livre de Modena connut un grand succès en Europe. La traduction de Simon fut rééditée, avec des améliorations, en 1681, 1684 et 1710. Dès 1681, Simon ajoute au texte de Modène le sien propre, intitulé Comparaison des cérémonies des juifs et de la discipline de l’Église. Toutes ces informations sont extraites de la substantielle introduction de Jacques Le Brun et Guy G. Stroumsa.
Le texte de Léon de Modène comprend cinq parties : généralités, lois civiles et alimentaires, règles liturgiques, lois concernant les femmes et les enfants, croyances des juifs aux fins dernières et les treize articles de foi de Maïmonide (censurés par Modène pour l’édition de Venise mais rétablis par Simon). Cette présentation du judaïsme au public occidental s’explique sans doute par la volonté des juifs, à l’époque moderne, de sortir de leurs ghettos ou d’obtenir l’autorisation de vivre paisiblement dans les pays d’Europe occidentale, à l’imitation de ce qui se passe aux Pays-Bas... En publiant le livre de Léon de Modène, Simon s’inscrivait donc dans un mouvement qui commençait à prendre forme. N’avait-il pas d’ailleurs, dans un Factum de 1670, défendu les juifs de Metz, dont l’un venait d’être condamné au bûcher sur accusation de meurtre ?
L’intérêt politique offert par une meilleure connaissance du judaïsme se doublait dans l’Occident chrétien d’un intérêt érudit. Ici aussi, l’effort de Simon s’inscrit dans un contexte plus vaste. Depuis deux siècles, les hébraïsants protestants ou catholiques s’efforcent d’acquérir, par des lectures ou des contacts directs, une meilleure connaissance de la langue hébraïque en vue de préparer des traductions améliorées de l’Ancien Testament. Il s’avisent aussi de l’intérêt offert par le Talmud et par les recueils de prière juive pour la connaissance du Nouveau Testament. Dans la Comparaison, Simon prend parti de façon très nette en faveur des originaux de la Bible et explique de manière large le texte de Trente relatif à l’ « authenticité » de la Vulgate. Il souligne les nombreux parallèles entre les coutumes juives et les institutions du christianisme primitif.
À côté de ces deux objectifs, Simon utilise Modène, en y joignant son commentaire, pour développer une comparaison suivie du judaïsme et du christianisme. Les éditeurs insistent spécialement sur ce point. Certes, Simon garde le point de vue d’un théologien chrétien en voyant en Christ la fin de la Loi et dans le Nouveau Testament un accomplissement de l’Ancien qui rend celui-ci périmé. Mais les développements de Simon ne se bornent pas à cette constatation séculaire. Sur de nombreux points, comme le rapport Écriture/tradition orale, les coutumes liturgiques, l’organisation des communautés, la formation des légendes, il s’oriente à pas mesurés vers une histoire comparée des religions, que lui permet son relativisme historique. Pour Simon, et en cela il anticipe évidemment le XIXe siècle, tout est objet d’histoire dans les religions, y compris les croyances elles-mêmes.
La lecture des textes édités par Jacques Le Brun et Guy G. Stroumsa constitue ainsi une double initiation : à la méthode historique de Richard Simon, aux formes de la « question juive » dans l’Europe moderne.
Élégamment édité, le livre offre la reproduction de quelques planches, illustrant des scènes de la vie juive, tirées de volumes de l’époque. On ne peut que s’étonner du système choisi pour les appels de notes, sans doute imposé par la maison d’édition à ses collaborateurs : les notes, renvoyées à la fin du volume, ne sont pas appelées par des chiffres, mais par des astérisques, ce qui oblige, dans les pages où le lecteur devra les chercher, à compléter l’astérisque par un membre de phrase, un nom propre, etc., permettant de repérer l’endroit du texte auquel elles se rapportent. Ce curieux système complique un peu la tâche du lecteur.
François LAPLANCHE.
Les textes judéophobes et judéophiles dans l’Europe chrétienne à l’époque moderne, textes réunis par Daniel Tollet, préface de Pierre Chaunu, membre de l’Institut, Paris, PUF, coll. « Histoires », 2000. Un vol. 21,5 cm × 15 cm.
Le titre de ce nouveau volume de la collection « Histoires » en définit précisément l’objet : il publie les actes d’un colloque organisé le 23 mai 1995 par le Centre d’études juives de l’Université de Paris-Sorbonne sous forme d’un bref panorama de textes. Ainsi les deux attitudes chrétiennes envisagées échappent à toute considération générale et leur description offre toute l’acuité des regards dirigés sur le juif par les individus ou les groupes chrétiens. La présentation des textes est divisée en trois parties : « Points de vue catholiques », « Points de vue réformés », « Littérature et société ». L’ensemble de ces 11 études est excellent, largement ouvert sur l’histoire de l’Occident moderne par la préface de Pierre Chaunu. Les communications envisageant des cas singuliers, il est difficile d’en effectuer la synthèse et leur lecture donnera lieu simplement à quelques impressions de lecture.
La première est celle du décalage entre les principes théologiques affirmés par les autorités religieuses et la conduite des populations ou la rage des pamphlétaires. On comparera par exemple quelques textes du concile de Trente ou la théologie de Calvin (communications de Ch. Molette et de P. F. Moreau) avec l’exaspération antijuive d’un traité espagnol (étudié par Michèle Escamilla-Colin) et avec les rumeurs infâmes de Pologne sur les crimes rituels des juifs (rapportées par Daniel Tollet).
La seconde impression enregistre l’incidence des Lumières sur l’image et, par suite, la connaissance du judaïsme. En prônant le retour au texte original de la Bible, les humanistes de la Renaissance, bientôt dépassés par les érudits du XVIIe siècle, perçoivent tout l’intérêt de l’étude des traditions juives pour comprendre la religion d’Israël. D’où l’engouement de la science néerlandaise, suisse et allemande pour les res judaicae. Mais le privilège accordé au XVIIIe siècle à la théologie et au droit naturel va éloigner les érudits du domaine hébraïque : l’Ancien Testament devient étrange pour la sensibilité occidentale. Il n’apparaît comme religieusement récupérable qu’à insister sur la condescendance de l’Éternel vis-à-vis d’un peuple grossier (communication de Carsten Wlilke sur l’étude du Talmud en Allemagne).
Finalement, et au-delà des pulsations de l’histoire, la prise en compte du problème juif s’effectue sérieusement pour les chrétiens sur la base de leurs propres Écritures, et principalement de l’épître aux Romains, chap. 9-11, comme l’a vu La Peyrère (communication de Fausto Parente). Ont-ils une place, et laquelle, dans l’histoire du salut ? L’interrogation est toujours corrélative de l’attente eschatologique et ne se sépare guère de l’envie de convertir le peuple rebelle à la vérité, aveugle aux leçons de l’Écriture ancienne.
Mission près des juifs, curiosité pour l’érudition hébraïque, qui offre l’indispensable clef de l’intelligence de la Bible : c’est sous ces formes, relatives au christianisme, que s’introduit au cours des Temps modernes un regard plus respectueux des res judaicae, encore que ne manquent pas les protestations des attardés. Cette constatation confirmera qu’à l’époque moderne les changements les plus profonds s’effectuent sous le couvert d’anciennes habitudes culturelles. Ce respect, ce progrès vers l’œcuménisme interreligieux ne masquent pas le problème de la différence juive, comme en témoigne a contrario l’attitude du juif éclairé du XVIIIe siècle, désireux de s’en défaire (communication de Renata Fuks-Mansfeld).
François LAPLANCHE.
Leone Allacci, Apes Urbanae, réimpression photomécanique de l’Édition Roma, 1633, présentée par Michel-Pierre Lerner, Lecce, Conte editore, coll. « Aurifodina philosophica », 1998. Un vol. 17 cm × 12 cm de 276 p.
Leone Allacci, scriptor grec à la Bibliothèque vaticane, érudit et figure éminente de la République des lettres de la première moitié du XVIIe siècle, avait, en rédigeant cet ouvrage, une double ambition avouée qui transparaît dans le titre même, Apes Urbanae, c’est-à-dire les abeilles urbaines, les abeilles romaines. En effet, les abeilles étaient les armes d’Urbain VIII Barberini : Leone Allacci espère, en présentant les lettrés venus à Rome comme autant d’abeilles désireuses d’enrichir le blason pontifical, conquérir les grâces du pape. Les abeilles de l’Urbs désignent également, selon le projet de l’auteur, les hommes de lettres venus à Rome entre 1630 et 1632, faire leur miel d’une cité au rayonnement culturel incontestable. L’ouvrage dresse ainsi la liste, en latin, des auteurs venus à Rome comme de leurs publications passées et prévues.
Le large réseau de relations de l’auteur lui permet alors de transmettre des éloges sur certains lettrés (il se montre particulièrement disert sur Gabriel Naudé, qu’il cite par ailleurs souvent) ou des critiques sur d’autres (voir la rubrique Galilée et la très bonne introduction de Michel-Pierre Lerner). En outre, il annonce de multiples projets : lui-même, d’ailleurs, se montre très ambitieux dans ses prévisions de publication, de même qu’il prête à Jacques Gaffarel, par exemple, nombre d’ouvrages en préparation. Cette réimpression permet ainsi d’accéder à un livre devenu presque introuvable, à une bibliographie qui, à la simple et déjà précieuse recension d’ouvrages et d’auteurs, ajoute des informations de première main sur le monde des lettrés en contact avec la Rome des Barberini.
Renaud VILLARD.
La correspondance d’Albert Bailly, publiée sous la direction de Gianni Mombello, vol. I : Années 1643-1648, introduction, transcription, commentaire philologique et historique par Luca Giachino, Aoste, Académie Saint-Anselme, 1999. Un vol. 15 cm × 21 cm de 428 p. Vol. II : Années 1649-1650, introduction, transcription, commentaire philologique et historique par Paola Cifarelli, Aoste, Académie Saint-Anselme, 1999. Un vol. 15 cm × 21 cm de 502 p. Vol. III : Année 1651, introduction, transcription, commentaire philologique et historique par Antonella Amatuzzi, Aoste, Académie Saint-Anselme, 1999. Un vol. 15 cm × 24 cm de 466 p.
Le barnabite Albert Bailly (1605-1691) est encore mal connu des dix-septiémistes. Il occupe une place de choix dans l’historiographie de son ordre et dans les ouvrages des spécialistes de la culture valdotaine car, de 1659 à sa mort, il fut évêque d’Aoste. Mais il faut bien reconnaître qu’il est resté à peu près ignoré des spécialistes de la littérature française du XVIIe siècle jusqu’à l’intervention décisive de Gianni Mombello, bien secondé par Maria Costa. C’est ainsi qu’un grand colloque international a célébré en 1991, à Aoste, le tricentenaire de la mort de Mgr Bailly. Et depuis cette date G. Mombello a entrepris un énorme travail éditorial dont nous recevons aujourd’hui les premiers fruits : la transcription et l’édition de l’importante correspondance qu’Albert Bailly a entretenue, de 1643 à 1683, avec divers destinataires.
L’œuvre de l’évêque d’Aoste est considérable, et comprend des sermons, des oraisons funèbres, des traités spirituels, des lettres pastorales, un recueil de poèmes, et surtout plus de 800 lettres.
Albert Bailly était savoyard ; il fit ses études chez les jésuites de Chambéry et apprit le droit à Turin. Il devint alors secrétaire ordinaire de la Chancellerie savoisienne puis de la duchesse de Savoie, Marie-Christine de France. Il fut ordonné prêtre pour les barnabites, en Béarn, en 1635, et se signala aussitôt comme un controversiste et un prédicateur de qualité.
En 1641, il fut appelé à Paris par sa congrégation et, en 1647, il devint supérieur du couvent Saint-Éloi. Il se plaisait dans la capitale où il s’acquit une réputation de bon orateur et de fin lettré, et il souhaitait « pouvoir vivre et mourir à Paris ». Mais, après un détour par Rome, il fut nommé évêque d’Aoste et remplit cette mission épiscopale avec tout le zèle souhaité par les Pères du concile de Trente.
Pendant son séjour parisien, le Père Bailly fut le véritable informateur de la duchesse de Savoie à laquelle, selon L. Giachino, « il était lié d’une dévotion sans bornes » (vol. 1, p. 16). Sa correspondance est donc, pour l’essentiel, remplie des nouvelles qu’il lui transmet et qui proviennent des sources les plus diverses : domestiques des maisons illustres, parlementaires, précieuses des salons, hommes de lettres comme Voiture ou Vaugelas. Outre Mme Royale, son principal destinataire, dans ces deux volumes, est le marquis Guillaume-François Carron de Saint-Thomas, secrétaire de la duchesse. Les deux volumes contiennent aussi respectivement 13 et 10 lettres écrites à Albert Bailly par divers correspondants, dont M. Cureau de La Chambre ou Vaugelas.
Sous la direction de G. Mombello, L. Giachino et P. Cifarelli ont adopté des principes d’édition rigoureux et nous présentent un travail impeccable, ou peu s’en faut. Chaque lettre est précédée d’une fiche d’identification comportant une cote, le nom de l’auteur et du destinataire, le lieu et la date de l’envoi, ainsi que des renseignements sur le support (nature et format). Les annotations abondantes et précises permettent d’expliciter la plupart des allusions historiques ou biographiques, et de lever les difficultés lexicales.
L’intérêt de cette correspondance est évident : c’est à la fois un tableau des milieux mondains et intellectuels de la capitale, et une chronique des premiers soubresauts de la Fronde. Un ensemble particulier, qui va de novembre 1649 à novembre 1650, concerne son voyage en Savoie et Piémont (il fut appelé à prêcher l’Avent et le Carême à Chambéry). Ce sont, bien évidemment, les relations des événements politiques qui sont les plus passionnantes : Albert Bailly est un témoin parfait, curieux et informé, de la Fronde. Il prend position contre les contestations du pouvoir royal avec une fermeté croissante. Nous avons ici un excellent exemple de correspondance diplomatique et de littérature mondaine, à la fois claire, harmonieuse et d’une agréable diversité.
Il convient donc de saluer cette belle entreprise éditoriale qui révèle au public un auteur injustement oublié. A. Bailly mérite, dans l’histoire du genre épistolaire, de combler le vide relatif que les critiques ont parfois constaté, entre Voiture et Mme de Sévigné
[1].
Jean-Pierre LANDRY.
Les enfants de la Truche. La vie et le langage des argotiers. Quatre textes argotiques (1596-1630), établissement du texte, introduction et notes par Claudine Nédélec, Toulouse, Société de littératures classiques, 1998. Un vol. 24 cm × 16 cm de 181 p.
Âmes sensibles et précieuses s’abstenir ! Voici les enfants de la Truche, mendiants, gueux et vagabonds, peu rompus aux raffinements du salon de l’ « incomparable Arthénice » ! Parallèlement à la littérature officielle et au triomphe progressif du purisme, sous la houlette de Malherbe et de Balzac, il est possible, dans les premières décennies du XVIIe siècle, de lire des textes qui se plaisent à mettre en scène, sous forme de récits, l’argot dru et déroutant des marginaux de tout poil. Claudine Nédélec nous propose ainsi La Vie genereuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens (1596), la Quinziesme des Serées de Guillaume Bouchet (éd. de 1597), Le Jargon ou langage de l’argot reformé (1632), due sans doute à la plume d’Olivier Chéreau, maître-sergetier à Tours, ainsi qu’une Responce et complaincte au Grand Coesre sur le Jargon de l’argot reformé (1630). L’accès à ces textes cryptés est largement facilité par les glossaires, celui que l’auteur de La Vie genereuse insère dans son opuscule ou celui, très complet, dû à C. Nédélec, en fin de volume.
Ces quatre textes sont précédés d’une longue mise en perspective historique, sociologique et littéraire. C. Nédélec nous initie aux us et coutumes de la « gueuserie », qui constitue, au XVIe et au début du XVIIe siècle un phénomène de grande ampleur, accentué par les guerres de religion, qui jettent sur les routes toutes sortes de malheureux réduits à la mendicité et à la criminalité. Ces vagabonds suscitent à tort ou à raison « inquiétudes et angoisses » (p. XI), mais aussi une fascination. Ceux qui prennent la plume pour les décrire, humanistes ou bourgeois bien installés, s’emparent de ce monde dangereux et attirant pour le convertir en « récréation », car, à l’époque, il n’est pas question « d’aborder autrement le sujet que par le biais du rire, le réel “bas” étant forcément un réel “comique” » (p. VII). Ils représentent la gueuserie comme « une contre-société, organisée sur le modèle de la société légitime » (p. XVII). Mais, comme dans le carnaval, la provocation sociale est assortie d’un conformisme idéologique (p. XIV).
Les textes prennent la forme de contes facétieux, qui relèvent d’une écriture burlesque, marqués par le récit picaresque espagnol et par l’esthétique carnavalesque. Il s’agit sur le plan éthique de rendre plus efficace l’ordre social, notamment en incitant les riches à plus de charité (p. XXII). Mais l’intérêt majeur de ce corpus reste l’argot lui-même, langue technique, transgressive et secrète, « à la fois instrument de dissimulation et signe de reconnaissance » (p. XXIV). Cet argot, depuis Villon et Rabelais, débride les imaginations et ouvre d’infinies possibilités de divertissement. Il est aussi porteur d’une puissance critique dont témoigne la violence des réactions du courant puriste, parti en guerre contre le burlesque. L’esthétique classique bannira l’argot, avant que Victor Hugo et Honoré de Balzac ne le réintronisent.
Claudine Nédélec nous offre d’abord un moment de plaisir, en nous invitant à une fête du langage ; elle nous procure aussi des instruments pour mieux appréhender le courant comique et « satyrique » des premières décennies du XVIIe siècle, ainsi que des pans entiers de la population, ignorés avec mépris par la littérature officielle.
Pascal DEBAILLY.
Molière, Les Précieuses ridicules, éd. de Jacques Chupeau, Paris, Gallimard, « Folio-Théâtre », 1998, 166 p.
Quoi de neuf sur Les Précieuses ? On pourrait répondre : l’édition qu’en donne aujourd’hui Jacques Chupeau, non tant parce qu’elle en apporterait quelque vision nouvelle que parce qu’elle remet les choses à leur juste place et redonne à ce qui est une « petite comédie » sa juste perspective. Ainsi est-il pertinent de commencer par rappeler qu’il y a de la farce là-dedans, et que si la satire passe si bien, c’est qu’elle s’articule sur un jeu théâtral qui, une fois la mode de la préciosité passée, a préservé à la pièce sa force comique. Après quoi, il est bien venu de faire le point sur cette préciosité elle-même et de tirer les leçons de la satire. Jacques Chupeau montre, à ce propos, que Molière, en expert, sait faire son miel de deux excès, celui du raffinement ridicule de ses pecques provinciales, mais celui aussi de la rusticité d’un Gorgibus qui s’inscrit dans la tradition du tyran égoïste. Et quant au problème du rapport de la préciosité ridicule avec la « vraie » préciosité, le préfacier le traite avec la finesse nécessaire (et aussi avec la précision érudite souhaitable, que traduisent des notes abondantes en matière de langue et de style, ainsi qu’une très utile rubrique consacrée à l’idiome précieux), montrant qu’en la matière, Molière ne déroge pas aux convenances du goût mondain et qu’il mise sur l’esprit même de son public en lui tendant un miroir gentiment moqueur, dont il est lui-même suffisamment sûr pour le donner à l’impression. Jacques Chupeau montre opportunément que c’est en cela aussi – le fait de livrer son texte aux lecteurs – que la pièce est un événement littéraire et qu’elle fait date dans la carrière de son auteur. D’autant qu’on y peut voir, par le bal improvisé qui est porté sur scène, comme l’esquisse burlesque des comédies-ballets à venir.
Jacques Chupeau fait donc utilement le point sur une comédie qui, dans les limites du petit divertissement qu’elle est, touche aux grandes questions du comique telles que Molière ne va plus, dès lors, manquer de les poser. Et les informations qu’il apporte, dans le dossier qui suit, sur la troupe et sur les conditions de la création, sur le succès et sur la querelle qui en découle, ainsi que sur les mises en scène, depuis celle de Molière lui-même jusqu’à la plus récente, celle de Jérôme Deschamps et Macha Makeieff en 1997, permettent de redonner à la comédie toute sa dimension théâtrale. Ce qui est bien la bonne perspective, et fait tout l’intérêt de cette édition rendant au théâtre ce qui lui est dû.
Jean SERROY.
Philippe Quinault, Livrets d’opéra, présentés et annotés par Buford Norman, Toulouse, Société de littératures classiques, 1999, Collection de rééditions de textes du XVIIe siècle (2 vol., LVII-280 et 316 p.).
Depuis la publication, en 1972, de l’ouvrage de Cuthbert Girdlestone La tragédie en musique (1673-1750) considérée comme genre littéraire, le développement des recherches sur l’opéra baroque français a été considérable et pourtant lacunaire : peu d’études sur les livrets et les auteurs de livrets, sur la substance littéraire de l’opéra. Cependant, quelques éditions de textes (Atys, 1992 ; Alceste, 1994) et des travaux importants (le catalogue des livrets des opéras de Lully par Carl B. Schmidt, 1995, la Poétique de l’opéra français de Corneille à Rousseau de Catherine Kintzler, 1991) constituent des apports majeurs à la connaissance et à la compréhension de la tragédie lyrique. L’édition critique des livrets d’opéra de Philippe Quinault réalisée par Buford Norman s’inscrit dans ce mouvement très bénéfique en mettant l’accent sur la production de cet auteur dramatique spécifiquement destinée au théâtre lyrique. Il apparaît que la tragédie lyrique bénéficie désormais de l’apport des compétences conjuguées des spécialistes de la musique et des spécialistes de la littérature.
Les deux volumes de la présente édition restituent le texte des 11 livrets écrits par Quinault pour Jean-Baptiste Lully entre 1673 et 1686 et l’accompagnent d’un appareil critique à la fois substantiel et léger. Le but de B. Norman est de redonner aux livrets de Quinault leur place dans le domaine de la littérature dramatique en considérant les livrets du seul point de vue de l’écriture littéraire, et de mettre ainsi en lumière leur valeur littéraire intrinsèque en invitant le lecteur à retrouver ce « plaisir intense que peuvent offrir des paroles bien composées », plaisir dont savait jouir le public contemporain. L’auteur insiste avec raison sur l’échec de Racine, Boileau et La Fontaine dans ce domaine d’écriture, tandis que les livrets de Quinault bénéficiaient de records de ventes qui assurèrent sa fortune ; le XVIIIe siècle leur consacra de multiples remaniements en vue de nouvelles mises en musique.
L’édition des textes de livrets s’appuie sur les éditions parisiennes parues du vivant de Quinault (46 éditions et tirages des 11 livrets). Le choix de la source de référence s’est porté le plus souvent sur une édition de l’année de la création, choisie parmi celles qui ne donnent pas les noms des interprètes, et qui étaient vraisemblablement celles que l’on vendait à l’entrée de l’Académie royale. Le renvoi au catalogue de C. Schmidt autorise l’auteur à délaisser la multitude des variantes d’un texte à l’autre.
La réflexion personnelle engagée par Buford Norman dans l’Introduction s’ancre sur une référence aux travaux les plus importants des dernières années auxquels il rend un hommage constant. Pour être plus convaincante elle aurait mérité d’être plus argumentée (les thèmes importants du héros, de la maîtrise de soi, de l’ordre du monde, à peine effleurés, ne permettent pas à B. Norman de développer sa vision originale). Il en va de même du paragraphe sur les caractéristiques formelles et stylistiques du livret de tragédie lyrique : l’ « impressionnante variété de formes et de styles » et la suggestion de quatre styles galants chez Quinault auraient pu bénéficier d’une argumentation plus approfondie.
Chaque œuvre est accompagnée d’une notice qui regroupe, après un bref historique des représentations et de la publication du livret, une liste des éditions consultées qui permet une comparaison des livrets de l’année de la création avec ceux qui ont paru plus tard. Tout ce qui concerne les interprètes est réduit au minimum, l’ouvrage se référant au catalogue de Schmidt qui fournit toutes les informations recensées. Ces notices éclairent d’autant mieux les particularités de chacun des livrets qu’elles sont relayées, dans l’édition des textes, par un double jeu de notes infrapaginales : les notes numériques apportent des éléments de compréhension générale (commentaires mythologiques ou historiques) ; les notes alphabétiques détaillent les variantes entre les livrets consultés.
L’édition proprement dite conserve scrupuleusement la disposition des vers et des didascalies de la source de référence ; l’orthographe n’est modernisée que pour les lettres qui ont changé de fonction et la ponctuation est « nettoyée ». Il en résulte un texte très agréable à la lecture, dépourvu du poids de notes trop abondantes, mais muni de celles que l’on appréciera de trouver d’un seul coup d’œil.
À la fin du second volume, se trouvent un lexique des mots en usage chez Quinault, une liste des dictionnaires contemporains et une bibliographie et discographie choisies. Le lexique, excellente idée, restitue à 112 mots que le temps a détournés leur acception contemporaine tandis qu’un dictionnaire des noms de personnes et de lieux éclaire le lecteur sur l’origine et l’histoire de personnages aussi peu familiers que Apollidon, Arcalaüs ou Lisuart.
On pourra s’étonner (et regretter) que la bibliographie mélange les sources et les travaux modernes : il n’est pas très cohérent de voir voisiner les Œuvres meslées de Saint-Évremond avec le catalogue raisonné de C. Schmidt, ou encore les Remarques [...] de Vaugelas avec une étude de sociologie de l’opéra par A. Viala, Ariosto avec les travaux de Louis Auld sur Pierre Perrin. La présence de l’Histoire de la musique de Paul Landonny (1951) ne se justifie que par une citation de cet ouvrage dans l’introduction de l’appareil critique ; celle d’un DEA soutenu à Paris IV, en revanche – et bien que l’auteur y ait eu recours pour Thésée – ne se justifie pas, celui-ci n’étant pas accessible ; quant à la présence d’une entrevue de Brassens accordée à l’hebdomadaire L’Express en 1977, elle signale l’humour de B. Norman et son amour de tout ce qui se dit et s’écrit en France.
L’objectif fixé par B. Norman est atteint : Quinault, auteur de livrets, ne déroge pas à son statut d’auteur dramatique car le livret d’opéra est un genre littéraire à part entière. Les textes réunis dans leur intégralité sont là pour prouver la valeur de leur auteur, valeur dont les historiens de la littérature se sont trop souvent plu à douter.
Georgie DUROSOIR.
Antoine Varillas, Vie secrète de Laurent de Médicis, Paris, Éd. La Bibliothèque, 1998. Un vol. 12 cm × 21 cm de 186 p.
Dans les sept livres de ses Anecdotes de Florence ou Histoire secrète de la Maison des Médicis (Arnout Leers, La Haye, 1685), Antoine Varillas retraçait l’histoire de la république de Florence et des Médicis, de Côme l’Ancien jusqu’à Léon X. Frank La Brasca en reproduit ici les livres II, III et le début du livre IV, qui relatent la vie de Laurent de Médicis depuis son arrivée au pouvoir en 1469 à sa mort en 1492. Le texte est suivi d’une postface, où l’éditeur évoque la carrière de Varillas et la réception de son œuvre, ainsi que de notes donnant d’utiles éclaircissements historiques ou linguistiques.
Dans cette partie de son ouvrage, Varillas relate les principaux événements de la vie de Laurent de Médicis : la situation critique de Florence en 1469 et la guerre contre le condottiere Colleoni ; les interventions de Laurent contre les entreprises du pape Sixte IV en Ombrie et en Romagne ; la conjuration des Pazzi et la répression qui suivit ; la haine que le pape voue à Laurent et ses tentatives pour conquérir Florence, de concert avec le roi de Naples, tentatives que Laurent déjoue en se rendant en personne auprès du roi Ferdinand ; la « contre-ligue » qu’il organise pour arrêter l’entreprise de Venise et de Rome contre Ferrare ; la réconciliation de Laurent avec le nouveau pape, Innocent VIII, et son action pacificatrice en Italie, ainsi que son rôle culturel à Florence ; enfin sa maladie et sa mort.
Dans ce récit, le personnage de Laurent de Médicis est très idéalisé : Varillas met en relief ses qualités militaires et surtout les talents diplomatiques de son héros, sorte de « préfiguration du Roi-Soleil » selon un de ses historiens, Ivan Cloulas. Plus qu’historien, Varillas se veut – il le déclare à plusieurs reprises – « écrivain d’anecdotes » : à l’exemple de Procope de Césarée, auteur d’Anecdota sur Justinien et Théodora, Varillas entend moins narrer les événements qu’entrer dans le caractère et les motivations des hommes qui font l’histoire... Il tente ainsi d’analyser les visées ambitieuses du pape Sixte IV pour sa famille et les raisons de sa haine contre Laurent, ou bien les calculs politiques de ce dernier pour affermir son pouvoir et contrecarrer les entreprises de Rome ou de Venise à Florence ou en Italie. Cet essai d’explication psychologique des actions des personnages, ces discours fortement argumentés qu’il prête à son héros et qu’il rapporte, à la Tacite, en style indirect, rendent cette relation intéressante pour le lecteur, mais relèvent plus du roman que de l’histoire. Ajoutons qu’un certain nombre d’erreurs chronologiques ainsi que quelque incertitude dans l’orthographe des noms propres, toutes inexactitudes que l’éditeur rectifie dans ses notes, interdisent de faire une confiance totale à ce récit.
Néanmoins, à considérer l’ouvrage de Varillas comme une histoire romancée, cette Vie secrète de Laurent de Médicis ne manque pas d’agrément et tient une place honorable dans ce genre littéraire qu’ont illustré, avec les chefs-d’œuvre de Mme de Lafayette, le Dom Carlos de Saint-Réal ou le Prince de Condé de Boursault.
Roger GUICHEMERRE.
Richard Parish, Scarron : Le Roman comique, Londres, Grant & Cutler Ltd, coll. « Critical guides to French texts », no 119, 1998. Un vol. 13 cm × 19 cm de 115 p.
Voici – sorti des presses en 1998 – un nouveau fascicule des « Critical guides to French texts », cette collection des éditeurs Grant & Cutler qui a pour tâche de traiter, l’un après l’autre, les incontournables de la littérature française. Ce no 119 doit être d’autant mieux accueilli que la série ne comptait jusqu’alors, pour la fiction narrative en prose du XVIIe siècle, qu’une étude sur La Princesse de Clèves et une seconde sur L’Autre Monde.
Fidèle aux principes de la collection, Richard Parish propose, en anglais, un tour d’horizon à la fois descriptif et critique du Roman comique. Par « tranches » successives (le contexte littéraire, les personnages, les procédés comiques, les problèmes narratologiques), l’auteur convoque çà et là les exégètes de Scarron, et offre du coup un état des lieux assez juste des études consacrées au texte. Nous y retrouvons la consanguinité internarrative de Jean-Pierre Chauveau, la structure bicéphale de Jean Serroy, le rire compréhension et jugement d’Henri Coulet... Certes, il y manquerait la mention ou l’utilisation d’articles par ailleurs éclairants (comme, par exemple, ceux sur les visages de la femme d’Yves Giraud et de Jean Rousset, celui sur le motif chevalin métanarratif de Win De Vos, ou quelques autres encore), mais le parti pris synthétique de l’ouvrage (comptant 115 pages, bibliographie comprise) interdit toute velléité d’exhaustivité. De là l’impression, quelquefois, d’un approfondissement relatif sur certaines questions (l’intertextualité, l’inachèvement du roman, les relations avec le biographique...).
On ne peut, toutefois, en faire reproche à l’auteur ; son optique est pédagogique et son but est double : initier au texte et vulgariser sa critique. Aussi n’est-ce pas là une étude pour spécialistes. Le répertoire, joint en appendice II, mentionnant les quelques grands noms de la période ou de la littérature occidentale en général, est révélateur du lectorat visé. Richard Parish tente ainsi de concilier l’exposé d’initiation « de base » (le chapitre « The Literary Context » en tient la fonction primordiale) et l’analyse plus « pointue » du texte. Sur ce plan-là l’ouvrage est sans nul doute réussi, et l’on peut sans être trop surpris voir coudoyer une présentation simple du Roman bourgeois et l’exégèse subtile de Joan DeJean sur Scarron.
Par moments, d’ailleurs, on se laisse séduire par des points plus « techniques », brièvement traités par l’auteur mais de façon convaincante. Le rapport entre le roman comique et Gide, celui des Faux-monnayeurs – auquel, certes, Jean Serroy avait déjà songé – en est un exemple. L’étude comparatiste va au-delà du simple rapprochement.
Bref, un ouvrage destiné aux non-initiés – anglophones –, concis, clair, dont le spécialiste pourra en confiance conseiller la lecture aux étudiants de premier cycle.
Emmanuel DESILES.
Les lettres ou la règle du Je, études réunies par Anne Chamayou, préface de Pierre Malandain, Artois Presses Université, « Cahiers scientifiques de l’Université d’Artois », no 10, 1999. Un vol. 27 cm × 18 cm de 89 p.
La recherche sur l’épistolaire témoigne décidément d’une vigueur qui ne faiblit pas depuis que dans les années 60 les travaux pionniers de B. Bray et R. Duchêne ont invité au défrichement de ce nouveau territoire littéraire. Le Bulletin de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire) en administre régulièrement la preuve tandis que se multiplient colloques et recueils : Christine Plantié vient de réunir des études sur L’épistolarité, genre féminin ? (Paris, Champion, 1998), Jürgen Siess sur La lettre entre réel et fiction (Paris, Sedes, 1999), Anne Chamayou publie en même temps que ces actes une heureuse synthèse sur le XVIIIe siècle (L’esprit de la lettre, Paris, PUF, 1999). L’inventaire des corpus, l’histoire et la description du genre, la vieille stylistique le cèdent aujourd’hui à la linguistique, la pragmatique, l’analyse conversationnelle pour lesquelles la lettre, geste et texte de communication par excellence, se fait laboratoire exemplaire.
Des six études qui s’attachent à la construction du je épistolaire, à « la façon dont le sujet investit l’écriture de la passion, de la polémique, de la politique, de la philosophie ou de l’autobiographie », trois concernent le XVIIe siècle. Sur les Lettres portugaises de Guilleragues, si riches déjà de greffes critiques, Frédéric Calas ( « Une figure de la désunion : le rapport je/vous » ) parvient, non sans parfois pousser jusqu’au néologisme ( « délocuté » ) l’usage du lexique moderne, à jeter un regard attachant. Le jeu des pronoms, des temps, des modes tels que l’impératif, des déictiques, met en scène une rhétorique de la passion : nous précaire qui signe « l’obscession d’une union à jamais détruite », voix du destin qui double celles de Marianne et de son amant évanoui, lieu claustral qui appelle la lettre comme évasion, tout conduit au vacillement de la personne.
Autour de Guez de Balzac qui retrouve enfin sa place depuis les travaux fondateurs de F. E. Sutcliffe, R. Zuber, J. Jehasse, Z. Youssef jusqu’aux rencontres tenues dans le château en 1989 et 1997 (XVIIe siècle, 168, 1990 ; Littératures classiques, 33, printemps 1998), Hélène Merlin et Christian Jouhaud s’intéressent en historiens-sociologues aux polémiques suscitées par les premières lettres et au procès de Théophile de Viau.
La première lecture ( « Guez de Balzac, “Narcisse” épistolier : problèmes d’analyse » ), en un parcours sinueux qui va des réflexions contemporaines sur l’autobiographie au modèle montaignien, demande à l’élégie érotique latine, analysée par Paul Veyne, le paradigme d’un texte où le jeu et le souci du public l’emportent sur le je. L’apport demeure mince : le rapport à Montaigne est plus complexe comme vient de le montrer Olivier Millet (« G. de Balzac et Montaigne », Bulletin de la Société des Amis de Montaigne, no 13-14, janvier-juin 1999, p. 53-68), les questions du moi et de la naissance de la littérature appelaient une mise en contexte plus élaborée – le livre de Charles Taylor (Sources of the Self : the Making of the modern Identity, 1989) vient d’être traduit par Charlotte Melançon – avant de conclure un peu schématiquement à un Balzac Matamore.
La lecture de C. Jouhaud ( « Correspondance et succès littéraire : la politique des lettres de Guez de Balzac » ) est d’abord soucieuse d’inscrire le texte dans les espaces sociaux, démarche qu’illustre exemplairement la longue note sur le Parnasse satyrique de 1622. Se trouvent ainsi longuement confirmés le substrat politique des lettres déjà mis en lumière par J. Jehasse, la contamination de la lettre par le discours ; occasion de retracer après Z. Youssef l’histoire de la querelle et après A. Adam celle du procès de Théophile, de rappeler l’ironie balzacienne dont R. Zuber fut le découvreur. Finalement le moi masqué et dissimulé de Balzac s’oppose à la pratique épistolaire, « vraies lettres rendues publiques », du P. Garasse qui dénonce chez lui « une pathologie du moi »...
Si la question de l’inscription textuelle du je est toujours présente à l’horizon de la littérature, elle est cruciale pour la lettre et spécialement au XVIIe siècle, époque où interviennent tant de médiations qui sont autant de masques et de ruses. En prolongeant les travaux existants et en ouvrant plusieurs voies, ce fascicule fait espérer de nouvelles explorations.
Bernard BEUGNOT.
Writers and Heroines, Essays on Women in French Literature, Shirley Jones Day éd., Berne, Peter Lang, 1999. Un vol. 15 cm × 22,5 cm de 177 p.
Cet ouvrage est un recueil de neuf communications, sept en anglais et deux en français, issu d’un colloque tenu à Londres en mars 1996. Trois d’entre elles sont déjà parues dans le Journal of the Institute of Romance Studies (5, juin 1998). Le projet de ce travail est d’étudier l’image de la femme comme écrivain et comme héroïne, en tentant de montrer ses spécificités. On y trouve un texte sur le Moyen Âge (Christine de Pizan), trois sur le XVIIe siècle (Guilleragues, Mme de Lafayette, Mme d’Aulnoy) et cinq sur le XVIIIe siècle (Challe, Crébillon fils, Mme de Tencin, Mme de Tencin et Mme de Beaumont, Belle de Zuylen). Beaucoup d’articles de ce recueil intéressent pourtant le XVIIe siècle puisque la figure de la Princesse de Clèves y est souvent présente, comme figure de référence pour les héroïnes, comme source d’inspiration supposée pour les textes étudiés ou comme point de comparaison.
Une introduction d’Annette Lavers présente les diverses contributions en mettant l’accent sur les particularités des personnages féminins, pour qui les contraintes sociales sont plus fortes que pour les hommes. Dans ce contexte, la spécificité principale de l’écriture des auteurs féminins serait d’être une écriture du désir, et toute lecture moderne de ces textes se doit de la prendre en compte. Ce thème des spécificités féminines est en effet à la fois très stimulant et très peu souvent abordé de façon littéraire. C’est pourquoi le projet d’ensemble de cet ouvrage – parvenir à une définition de ce que pourrait être un héroïsme féminin, étudier les particularités des personnages féminins par rapport aux personnages masculins, définir des caractéristiques des textes écrits par les femmes – est une ambition utile et passionnante. Et même si les axes d’étude et les modalités d’écriture liées aux siècles varient nécessairement d’un article à l’autre, le thème de l’héroïsme féminin sert de lien entre toutes les contributions et parvient à unifier l’ensemble du recueil.
Nous nous bornerons à recenser les articles qui intéressent directement le XVIIe siècle. C’est pourquoi certains articles comme celui de René Démoris, sur Crébillon fils, n’apparaîtront pas ici malgré leur qualité et leur pertinence.
Rosalind Brown-Grant ( « “Hee ! Quel Honneur au Feminin Sexe !” : Female heroism in Christine de Pizan’s Ditié de Jehanne d’Arc » ) réfléchit sur ce qui constitue l’héroïsme féminin de Jeanne d’Arc dans ce texte médiéval. Cependant, les conclusions et les méthodes employées peuvent intéresser également le statut de l’héroïne littéraire de façon générale. En effet, partant des écrits féministes sur la littérature médiévale, elle met en évidence quatre critères principaux de l’héroïsme féminin : l’indépendance dans les buts et les actions liée à une rhétorique insistant sur la position étonnante et paradoxale de l’héroïne, le dynamisme ou la force qui permet d’entraîner d’autres personnages, des qualités guerrières supérieures et un rôle de modèle. Ces quatre aspects contrastent fortement avec l’image de la femme au Moyen Âge et font de l’héroïne à la fois une femme et plus qu’une femme, presque son contraire. C’est pourquoi la notion d’héroïsme féminin est avant tout historique et spécifique à un contexte.
Jonathan Mallinson ( « Writing wrongs : Lettres portugaises and the search for an identity » ) s’interroge sur les raisons pour lesquelles l’héroïne de Guilleragues a passé auprès de ses contemporains pour un personnage réel. Il tente pour cela de déterminer quel type d’héroïne est Mariane, en analysant les changements d’expression et d’humeur repérables dans son écriture, un style qui mime les mouvements de la passion et qui ne se contente pas de la représenter. Mariane paraîtrait ainsi réelle parce qu’elle n’aurait pas les caractéristiques traditionnelles des personnages romanesques : elle est à la recherche de sa propre cohérence, faisant ainsi croire qu’elle se construit une identité, perceptible dans ses évolutions au fil des différentes lettres, jusqu’au renoncement final.
Michael Moriarty ( « Decision, desire, and asymmetry in La Princesse de Clèves » ) étudie les raisons et les modalités de la prise de décision de la Princesse de Clèves. Il réfléchit, en combinant des analyses littéraires et des références à la sociologie ou à la psychanalyse, sur la possibilité de raisonner la passion, sur les rôles respectifs de la Princesse et de Nemours au sein de l’univers du roman et sur leur statut vis-à-vis du sexe opposé.
Shirley Jones Day ( « Madame d’Aulnoy’s Julie : A heroine of the 1690s » ) étudie l’Histoire d’Hypolite, comte de Duglas, dont elle a déjà fait une édition critique (Londres, Institute of Romance Studies, 1994). Cette œuvre nous présente le traditionnel conflit entre l’amour et le poids de la société, mais du point de vue féminin, en insistant sur la particularité des destinées féminines. L’auteur compare Julie et Mlle de Chartres dans La Princesse de Clèves. Julie, qui posait problème à la société au début du roman, se retrouve soumise à elle après son mariage. Ce roman présenterait donc une image nouvelle de la femme, de nature à influencer les auteurs futurs : l’image de la femme victime de la société, une héroïne qui devient telle parce qu’elle incarne des valeurs différentes de celles de la société. Son héroïsme viendrait donc de son isolement. Suit une analyse qui compare Hypolite, héros étonnamment éponyme, et Nemours, qui aboutit à une répartition nouvelle des rôles : Hypolite lâche et sans ressources, Julie forte et courageuse. On assiste ainsi à une féminisation de l’espace réservé au héros. L’auteur termine par une analyse des rapports entre Julie et deux « Julie » postérieures, celles de Prévost et de Rousseau.
Martin Hall ( « Re-writing La Princesse de Clèves : the Anecdotes de la Cour et du règne d’Édouard II » ) étudie deux romancières, Mme de Tencin et Mme de Beaumont, la seconde complétant le texte laissé inachevé par la première. Les deux épisodes ainsi créés contiennent des éléments présents dans La Princesse de Clèves et cet article est centré sur la figure de la veuve. Mme de Tencin décrit le personnage central, Mlle de Glocester, avant son mariage, la suite décrivant son mariage et son veuvage. Fidèle au modèle de Mme de Clèves, celle-ci se définit comme héroïne par un acte de refus. Cependant, Mme de Beaumont utilise le schéma de La Princesse de Clèves pour le renverser : en réfléchissant sur les dangers de la passion pour les femmes, en rejetant sur les femmes les responsabilités masculines, elle fait du refus un acte simple et irréversible. Dès lors, le refus du second mariage « heureux » ne coupe pas la veuve du monde, sa vieillesse est heureuse et elle est récompensée de sa souffrance, de ses fautes assumées et de sa vertu sans failles. L’auteur propose deux interprétations à cette fin, l’une misogyne, l’autre, au contraire, célébrant l’autonomie de la femme...
Ce recueil, malgré quelques analyses centrées autour de grilles de lecture parfois trop exclusivement féministes, psychologiques, voire psychanalytiques, qui délaissent quelque peu, par moments, l’analyse littéraire, contient des articles de bonne qualité, soulève des questions fort pertinentes et attire notre attention, de façon originale, sur des œuvres parfois méconnues.
Philippe BOUSQUET.
La Rochefoucauld, « Mithridate », Frères et sœurs, les Muses sœurs, Actes du XXIXe Congrès annuel de la North American Society for Seventeeth-Century French Literature (University of Victoria, 3-5 avril 1997), édités par Claire Carlin, « Biblio 17 », no 111, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1998. Un vol. 14,5 cm × 20,5 cm de 390 p.
Contrairement aux réunions des trois années précédentes, ce XXIXe Congrès de la NASSCFL ne s’est pas tenu autour d’un thème d’étude unique, mais de quatre, ce qui donne lieu à une publication d’une richesse exceptionnelle, non seulement par sa grande variété, mais aussi par l’originalité de certains des sujets abordés.
Les quelque 37 articles de ce recueil, dont près de la moitié sont en anglais, se regroupent de fait en quatre séries, pour la plupart précédées d’un avant-propos qui précise l’enjeu de chacune des interventions, et permet ainsi au lecteur de se repérer. La première, consacrée à La Rochefoucauld, propose des éclairages nouveaux sur les Maximes, par l’étude des relations entre jansénisme et préciosité comme dans les réflexions de P. Sellier et de A. Aciman, mais aussi par leur mise en rapport avec d’autres textes ou de grandes notions philosophiques et morales. B. Rubidge fait dériver le discours sur l’amour-propre (privilégié lors de cette session puisque un ensemble de cinq interventions portent sur la maxime supprimée 1) de l’atomisme psychologique et du langage de la générosité, alors que pour L. Van Delft, le texte de cette maxime supprimée serait une réécriture d’un motif de Guillaume Budé, motif qu’il rattache à ceux du theatrum mundi et du « caractère », et que R. G. Hodgson analyse son contenu thématique en relation avec l’esthétique baroque et la pensée de Montaigne. L. F. Norman, R. Lockwood et H. Cazes enfin se sont intéressés au problème de la lecture des Maximes et de leur rapport avec le public.
Les six communications suivantes, qui concernent Mithridate, aboutissent souvent, tout en se complétant, à des conclusions similaires quant à l’ambiguïté fondamentale de cette pièce. La conférence magistrale de C. Biet la met en évidence à partir d’une analyse des paradoxes du personnage éponyme et du « ridicule pathétique », qui le conduit à définir l’art des larmes comme un nouveau mode de connaissance chez Racine. S. Guénoun et A. Niderst reviennent sur cette ambiguïté, l’une en soulignant le statut unique de cette tragédie dans l’œuvre racinienne, l’autre − anticipant en cela sur la dernière série d’articles − en s’interrogeant sur une éventuelle influence de la pièce sur les livrets d’opéras de l’époque. N. Ekstein centre sa réflexion sur l’espace dans Mithridate et M. Longino met la pièce en rapport avec le contexte historico-politique immédiat. L’examen, fondé sur une étude lexicale, du lien entre amour et politique amène enfin V. Schröder à une conclusion semblable à celle de C. Biet sur la précarité du triomphe.
La récurrence des scénarios familiaux dans la littérature classique explique le choix du thème de la troisième session : la fraternité. Après que F. Lagarde a souligné l’échec de la fraternité naturelle au XVIIe siècle, remplacée selon lui par les fraternités spirituelle et politique indissociables du pouvoir paternel, divin ou monarchique, T. M. Carr et J. D. Lyons analysent cette notion telle qu’elle est conçue à Port-Royal, en s’appuyant, le premier sur Les Miséricordes d’Angélique de Saint-Jean, le second sur la Vie de M. Pascal de Gilberte Périer, tandis qu’A. E. Zuerner propose à partir de ce thème une interprétation d’une des nouvelles des Annales galantes de Mme de Villedieu. La démarche de C. McCall Probes est, elle, plus historique, et donne de précieux renseignements sur la répression religieuse au moment de la révocation de l’édit de Nantes. Rivalités fraternelles, naissances illégitimes et droits d’héritage, tels sont les problèmes traités par les articles de S. C. Toczyski, A. G. Wood et R. Goodkin tous trois centrés sur des tragédies de Racine (Phèdre) et des frères Corneille (Horace, Rodogune et Persée et Démétrius). C. Cartmill quant à elle analyse l’exclusion du frère dans la correspondance de Mme de Sévigné, exclusion qui serait la seule condition de possibilité de l’épanouissement du discours épistolaire.
Le dernier ensemble, passionnant, révèle des relations insoupçonnées entre la littérature et les « muses sœurs ». S’il s’agit de prose dans la communication de B. Bolduc qui étudie une des gravures de L’Astrée par Daniel Rabel (édition de 1633) dans son rapport avec le sens du texte, à l’élaboration duquel elle collabore, M. Debaisieux et R. E. Hill dégagent des analogies entre la poésie et la peinture en fondant leur réflexion, l’une sur l’œuvre de Sorel, l’autre sur le cauchemar d’Athalie à l’acte II de la tragédie de Racine. Plus technique, l’article de E. Koch compare des passages de la Logique de Port-Royal avec la Seconde Conversation sur la connaissance de la peinture de Roger de Pile, dévoilant l’interaction entre les notions de rhétorique dans le langage et dans la peinture. Les quatre derniers articles de la série concernent la musique, donnant l’occasion à M. Martin de comparer portraits littéraires et portraits musicaux, et à M.-C. Canova-Green de montrer comment la parole chantée et écrite a joué un rôle de plus en plus important dans le ballet louis-quatorzien. Les deux dernières communications, commentées par H. Visentin, portent l’une sur l’opéra, l’autre sur la comédie. W. Brooks montre comment Perrin et Corneille ont posé les premiers jalons de l’opéra français, alors que G. Spielmann, lui, dans une réflexion très pénétrante, met au jour l’intégration de plus en plus fréquente des autres arts dans le théâtre comique, alors en crise, à la fin du règne de Louis XIV. Reste à évoquer la conférence finale de K. Waterson sur cette étonnante notion de classical circuses qui donne lieu à une relecture tout à fait originale de La Fontaine, Molière et La Bruyère.
Stéphan FERRARI.
Galileo Galilei, Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo tolemaico e copernicano, edizione critica e commentario a cura di Ottavio Besomi e Mario Helbing, Padoue, Editrice Antenore, 1998. Deux vol. 24 cm × 17 cm de 661 et 1 096 p.
Peu de textes scientifiques ont suscité autant de passion et d’intérêt que le Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo tolemaico e copernicano. Peu d’hommes ont fait couler autant d’encre que leur auteur, Galilée, figure tutélaire et fondatrice de la « science moderne ». Il est inutile de rappeler ici l’importance de l’ouvrage, autour duquel s’est joué le dernier épisode d’un conflit ouvert en 1616 entre son auteur et l’Église et clos avec le procès de 1633. Si l’ « affaire Galilée » ne cesse d’être discutée depuis cette date, le texte qui, sous la forme d’un dialogue de quatre journées entre trois interlocuteurs, Simplicius, Salviati et Sagredo, mettait si radicalement en cause le géocentrisme et l’aristotélisme, fondements jusqu’alors de la culture européenne, n’a pas non plus cessé d’intéresser philosophes et historiens des sciences de tous lieux et de toutes époques. Depuis le début du siècle, c’est le texte d’A. Favaro, responsable de l’édition nationale de l’œuvre du savant toscan, qui a servi de référence à la communauté intellectuelle. Aussi, proposer une nouvelle édition du célèbre dialogue constituait une tâche aussi difficile que nécessaire. Difficulté liée à la stratification historique et historiographique dont presque chaque mot s’est enrichi ; nécessité du fait des exigences nouvelles de l’édition critique contemporaine.
C’est dire d’emblée qu’on pourra toujours trouver des motifs d’insatisfaction devant une telle entreprise ; c’est souligner aussi la masse de travail investi par ceux qui ont pris ce risque : deux volumes respectivement de 661 et 1 096 pages, le premier consacré à l’édition du texte, le second au commentaire et à l’appareil critique. La nouvelle édition du Dialogo est le fait de deux spécialistes du XVIIe siècle et de Galilée, Ottavio Besomi et Mario Helbing, qui assument ensemble, à partir d’une complémentarité de compétences voulue et continue (ils parlent dans la préface du second volume, p. IX, « d’une recherche constamment conduite en commun »), les choix éditoriaux et le commentaire.
De toute cette masse de travail, de documentation, de réflexion, il est impossible de rendre un compte exhaustif, voire global. On en retiendra cependant les principales caractéristiques : souci constant de la double dimension historico-scientifique et philologico-littéraire de l’ouvrage, adossé aux spécialisations propres de chacun des deux savants ; attention aux différents niveaux d’un texte extraordinairement riche tant au plan formel que thématique ; centrage sur l’ « encyclopédie galiléenne » qu’ils cherchent à faire affleurer à travers la mise en résonance des textes, ceux du Dialogo avec les autres textes de l’auteur, ceux de Galilée avec les productions du monde intellectuel dont il vient et qu’il cherche à transformer. On sera dès lors sensible à tout l’appareil critique qui est proposé, dans l’édition du texte comme dans le volume de commentaire : l’édition publiée est déjà celle qu’avait choisie A. Favaro, la princeps de Florence de 1632, à laquelle Besomi et Helbing, qui ont identifié 95 nouveaux exemplaires de cette version, ajoutent les compléments autographes du volume personnel de Galilée, conservé à Padoue ; quelques tableaux permettent de suivre synthétiquement les références aux autres textes de Galilée et de procéder ainsi à une lecture diachronique de toute son œuvre ; la bibliographie et les index permettent un maniement aisé des deux volumes.
Reste l’essentiel : le commentaire du dialogue représente 800 pages au long desquelles se côtoient les principaux acteurs de l’ « affaire », que des recherches toujours plus nombreuses permettent de mieux identifier. Dans cette entreprise érudite, on pourra toujours traquer les carences, problèmes ou limites et on en trouvera assurément. Faut-il alors, comme L. Bianchi, constater que seule une équipe abondante de spécialistes de diverses disciplines, mobilisant « une pluralité de compétences (philologiques, linguistiques, physiques, astronomiques, philosophiques, théologiques, etc.) » était peut-être susceptible de réaliser ce que Besomi et Helbing ont voulu tenter, et que devant l’impossible projet, il eût mieux valu s’en tenir à « ce qui relève d’habitude d’une édition critique, à savoir la structure, la genèse, les lieux parallèles, la forme littéraire, les sources implicites et explicites du texte, pour laisser ensuite à la communauté des chercheurs le soin d’en approfondir la signification historique, philosophique, méthodologique et scientifique »
[2] ? C’est dénier quelque peu hâtivement aux deux éditeurs une quelconque place dans ladite communauté savante, et prendre le risque que, à ce compte, beaucoup de ceux qui croyaient en être s’en voient exclus. C’est aussi passer sous silence la qualité d’un travail qui servira à nombre de chercheurs, historiens, philosophes ou littéraires, fascinés par la galaxie Galilée.
Antonella ROMANO.
Autour de Descartes, textes réunis par Dolores Toma, Anca Christodorescu, Vlad Alexandrescu, Bucarest, Éd. Crater, 1998, 344 p.
Ce recueil réunit les actes d’un des nombreux colloques consacrés à Descartes en 1996. Il s’agit de celui qui s’était tenu à Bucarest et Tescani du 3 au 6 octobre. Sont présentées une vingtaine d’études, toutes rédigées en français par des chercheurs roumains, italiens et français, rassemblées sous quatre chefs : I. Épistémologie cartésienne et rationalité ; II. Parcours sceptique et métaphysique cartésienne ; III. Esprit cartésien et langage, et IV. Morale et passions. S’excepte de ces titres l’étude préliminaire de S. Reinheimer-Rîpeanu, « “La famille” de Descartes » (p. 7-10), qui s’intéresse aux sens des mots « cartésiens » et « cartésianisme » dans plusieurs langues européennes.
I / Après les travaux limités de M. Sora (« Des idées claires et distinctes », p. 13-18, qui travaille sur la Règle VII), de D. Toma (« Imaginaire de l’espace », p. 19-28, qui rapproche le manque d’attachement de Descartes à son habitat de sa conception de l’étendue), de H. Capusan (« Descartes et les régimes de l’imaginaire », p. 29-34), et de R. Toma (qui considère du point de vue cartésien puis nietzschéen « La volonté de certitude », p. 37-46), se détache la longue étude (p. 47-96) de G. Belgioioso, « Le “parcours exemplaire” de Paolo Mattia Doria : de Descartes à Platon » (ce titre est repris, en italien, pour le chapitre III de son dernier ouvrage La variata immagine di Descartes. Gli itinerari della metafisica tra Parigi e Napoli (1690-1733), Lecce, Edizioni Milella, chap. III, p. 103-141). L’auteur pose d’abord le cadre du cartésianisme napolitain avant d’étudier la polémique entre Doria et Spinelli. Ce dernier accusa Doria de spinozisme. Doria défendit son projet d’une métaphysique de l’unité matérielle en s’abritant derrière un Platon lu par Ficin et fut justifié par le vice-roi Althann.
II / Avec « Mundus est fabula : les enjeux philosophiques du motif de la fable du monde chez Descartes » (p. 99-116), J.-P. Cavaillé revient au chantier de son ouvrage de 1990, La fable du monde. Il pense avoir identifié l’origine du mundus est fabula du tableau de Weenix de 1647 dans l’ouvrage de Salluste, Peri theon kai kosmou, De Diis et Mundo, Des dieux et du monde (1636, 1638 puis Leiden, Jean Maire, 1639, chap. III). L’auteur montre ensuite en quoi Descartes joue la fable contre la fable : la fable métaphysique du doute (la fable comme fausseté) contre la fable donatrice de sens : le faux permet d’exposer le vrai. — R. Texier étudie « L’histoire du malin génie dans la Méditation I » (p. 117-141) en soulignant la dimension de nécessité du supponam igitur (AT VII, 22, 23). Il montre alors en quoi le point de départ de cette supposition (se souvenir qu’il faut douter et se tromper soi-même) répond à certaines insuffisances (le sensible est trompeur, j’ai une opinion d’un Dieu trompeur) en contenant trois négations (celles des choses extérieures, des qualités sensibles et du corps propre). — « Le cogito cartésien et sa postérité » (p. 143-152) de V.-D. Vladulescu s’installe à la remorque de la lecture heideggérienne de Descartes. Le doute est donc conçu comme volonté de certitude, la vérité mutant en certitude chez Descartes. L’auteur prend finalement quelque distance avec Heidegger en suivant Vattimo qui inscrit Heidegger à la suite de Nietzsche, lui-même héritier de décisions cartésiennes : le Ge-Stell est une postérité du cogito. — Cette partie se conclut avec l’article stimulant de I. Pânzaru sur « Descartes et Geulincx : le problème de l’autonomie du sujet » (p. 153-172). L’auteur revient sur le concept de libre arbitre en commençant par souligner que, chez Descartes, la liberté est antérieure à la pensée. Il se tourne ensuite vers Geulincx pour remarquer que si « Descartes consolide pour la première fois philosophiquement le libre arbitre, qui jusqu’alors n’était qu’un effet de la volonté, au contraire, Geulincx cherche à consolider une théorie de la conscience sans le libre arbitre » (p. 165). I. Pânzaru montre alors, à partir de travaux contemporains (en linguistique notamment), que la postérité a davantage suivi Geulincx que Descartes.
III / La partie linguistique porte presque exclusivement sur Port-Royal. Quatre études y sont consacrées : D. Stoianovici, « Questions de sémantique dans la Logique de Port-Royal » (p. 175- 191), M. Carel, « Justification et exception : le principe d’équité de Port-Royal » (p. 193-216), T. Cristea, « Des idées qui ont refait surface » (p. 219-224), et A. Cunita, « Traduction et grammaire générale » (p. 227-238). V. Alexandrescu expose, dans « Descartes et la théorie de l’énonciation » (p. 239-248), la théorie de la sui-référence de Benveniste en la rapportant à Descartes via la distinction entre temps chronique et temps linguistique.
IV / La dernière partie est (la) plus biographique. Ainsi S. Jama ouvre-t-elle le dossier des rêves de 1619 (« La philosophie de Descartes s’initie-t-elle dans les songes de 1619 ? », p. 251-277), et M. Constantinescu traite explicitement de « L’articulation de l’autobiographique et du philosophique dans le Discours de la méthode » (p. 279-289). — La morale de Descartes est ensuite abordée par A.-M. Christodorescu (« Descartes et la princesse Élisabeth : d’une passion filtrée par l’intelligence à l’intelligence des passions », p. 291-313), et A. Chimu, « Générosité cornélienne et cartésienne – limites du rapprochement » (p. 301-314). — Enfin, C. Preda s’intéresse à la « La cité de Descartes » (p. 315-342), titre qui cache une étude de la (non-)politique de Descartes.
Michaël DEVAUX.
[1]
En 1651, Albert Bailly n’est encore que le supérieur du couvent Saint-Éloi de Paris. Néanmoins, il dispose d’un poste d’observation privilégié pour suivre et essayer de comprendre les événements de la Fronde. Ces lettres sont donc un témoignage précieux sur ces événements, mais aussi sur les rapports culturels entre Paris et Turin : échanges d’informations, de livres et d’idées.
[2]
Luca Bianchi, « Galileo, Aristotele, Clavio e Scheiner. La nuova edizione del
Dialogo e il problema delle fonti galileiane »,
Rivista di storia della filosofia, 1999/2, p. 191.