2001
XVIIe siècle
Richelieu et le système européen de sécurité collective.
La bibliothèque du Cardinal comme centre intellectuel d’une nouvelle politique
[1]
Jörg Wollenberg
Université de Brème (Allemagne).
Peu avant de recevoir du roi une réponse à son dernier grand « Avis » concernant la paix en Europe, Richelieu avait assisté, le 18 novembre 1642, dans la salle de théâtre du Palais-Cardinal, à la répétition générale d’une comédie héroïque en cinq actes, qui portait le titre, étonnamment moderne pour l’époque, d’
Europe
[2]. L’allégorie politique développée dans cette pièce doit servir à la défense de la politique étrangère française. La littérature est mise au service de la lutte contre l’hégémonie des Habsbourg. L’art dramatique doit aider à montrer que le roi de France est le « défenseur des libertés européennes et le précurseur d’une première forme d’unité européenne »
[3]. En conséquence, le ton de cette pièce de propagande est agressif : la princesse « Europe » souhaite à tout prix l’établissement de la paix et reproche violemment à Ibère (l’Espagne) son orgueil et ses prétentions à la conquérir. Europe exprime au contraire son admiration pour Francion (la France). Ce dernier prend en tout point le contre-pied d’Ibère, et s’il désire lui aussi obtenir les faveurs d’Europe, c’est parce que, dit-il, il lui ramène la paix.
À Ibère, il déclare :
« Pour lui donner la paix, je vous ferai la guerre. »
À Germanique (l’Allemagne), il explique :
« Tout vainqueur que je suis, je vous offre la paix. »
« C’est pour la seule paix que je soustiens la guerre. »
Et il définit ainsi sa propre politique :
« Et moi sans affecter d’être cru pacifique
Établis en effet la liberté publique. »
L’expression liberté publique renvoie aux projets qu’avait Richelieu d’établir un système de sécurité européen global. Il s’agit d’établir une « paix universelle », c’est-à-dire incluant tous les États européens qui avaient pris part à la guerre de Trente ans.
L’Europe, jusqu’ici champ de bataille des peuples, devait se transformer en une communauté pacifique. Le Cardinal est l’un des premiers hommes d’État européens à tenter d’établir une sécurité européenne collective, idée qui, pourtant, n’est pas aujourd’hui encore entrée dans les faits. Dickmann, qui a découvert les projets de paix concertée de Richelieu, prononce même un jugement sans appel quand il écrit :
Le droit des gens et les moyens qu’il impliquait pour bannir la guerre d’un continent européen pacifié sont restés fondamentalement à l’état embryonnaire dans les décennies qui ont suivi la Paix de Westphalie. [4]
L’idée d’une paix universelle est déjà présente chez les hommes de la génération d’Henri IV, qui, tel Sully, ont vu, en France, ce à quoi menaient les guerres de religion. Le « grand dessein » pour l’Europe que Sully attribue à Henri IV, dans la République chrétienne, mêle affirmation de la puissance française et expression d’une vocation supérieure dévolue à ce pays en Occident : aider à bâtir une confédération « européenne ». Sully esquisse un avenir pacifique possible de la Chrétienté avec une grande force de persuasion, et il faut noter que, dans ce but, il fait moins appel à la religion qu’à la raison, à la « lumière naturelle ».
C’est aussi aux lumières de la raison que Richelieu a recours lorsqu’il formule, très tôt dans sa carrière politique, l’espoir d’une paix fondée sur la solidarité des États européens, laquelle serait obtenue par la signature d’engagements réciproques entre les États. Le Cardinal disposait dans sa bibliothèque de l’édition de 1623 de l’ouvrage d’Émeric Crucé intitulé Le Nouveau Cynée ou discours d’Estat représentant les occasions et moyens d’établir une paix générale et la liberté du commerce par tout le monde. Il l’a utilisé, pour guider sa réflexion politique, aussi bien que les travaux d’Érasme, Campanella, Grotius, Vitoria, Rohan sur le même sujet. Soucieux d’éviter qu’un conflit aussi long et atroce que la guerre de Trente ans n’ensanglante à nouveau l’Europe, le Cardinal prévoit aussi bien des conférences de paix que l’établissement d’une « police universelle ». Pour notre siècle, qui a connu la Société des Nations dans l’entre-deux-guerres, et, depuis 1945, l’Organisation des Nations Unies, pour notre continent engagé depuis 1975 dans le processus des Accords d’Helsinki, les projets de Richelieu ont une résonance toute moderne. Alors, le Cardinal est-il le précurseur de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE) ?
C’est bien sous cet angle d’étude que la recherche universitaire internationale de ces dernières années a analysé la politique étrangère de Richelieu : comment celui-ci a-t-il cherché à résoudre une situation qui mettait en cause les fondements de l’ordre européen et à établir de façon durable la « paix de la Chrétienté » ? Pour Johannes Burkhardt par exemple, le règlement pacifique global qui a mis fin à la guerre de Trente ans, qu’il qualifie de première guerre civile européenne généralisée, doit beaucoup au nouveau genre de diplomatie inauguré par le Cardinal, dont les principes sont énoncés dans les notes et les avis, juridiques ou politiques, qu’il envoyait aux représentants français qu’il avait chargés d’une négociation
[5].
Précisément, puisque le fondamentalisme religieux se révélait favoriser les guerres et puisque l’utilisation de la religion comme arme idéologique capable d’influencer puissamment les masses engendrait des effets pervers, depuis les conversions forcées jusqu’à certaines formes d’extermination, il fallait démasquer les objectifs matériels qui se cachaient derrière un discours spirituel et se donner les moyens de justifier une nouvelle politique, qui mît fin aux guerres de religion. Pour Richelieu, la participation à la guerre de Trente ans ne signifiait, par conséquent, aucunement engager une guerre préventive ou une guerre de conquête. L’entrée de la France dans le conflit était vue par lui comme
ultima ratio, comme dernier recours, s’il n’y avait plus d’autre moyen envisageable pour établir une paix européenne générale. Le passage de la « guerre couverte » à la « guerre ouverte » contre l’Espagne, en 1635, était, à ses yeux, justifié par la certitude que, dans la situation européenne de l’époque, « la guerre est non seulement le plus court mais le seul moyen qui peut faire résoudre les Espagnols à signer une paix générale, parce que c’est le seul qui les y peut contraindre »
[6].
LE « PARTI DES POLITIQUES » RENOUVELé ET LA TENTATIVE DE MODELER L’OPINION POLITIQUE
Pour justifier cette politique, Richelieu gagna les protagonistes de la « raison d’État » en France. Ils soutinrent son programme, qui prévoyait de demander au pays pacifié en termes confessionnels après 1629 une construction d’État renforcée aussi bien que d’obtenir un engagement en matière de politique étrangère dans toute l’Europe. Lors de la « journée des Dupes », les dévots groupés autour de Marillac et du cardinal de Bérulle s’opposèrent une dernière fois à ces projets. Après leur élimination, le système de Richelieu se stabilisa, surtout parce qu’il encourageait partout la réforme catholique à l’intérieur du pays. La pénétration des formes et des contenus de la religion catholique, renouvelée par le concile de Trente dans toutes les couches de la population, forma l’une des bases destinées à réaliser finalement la domination de la monarchie française. À cette occasion Richelieu réussit à pacifier et à dépolitiser le protestantisme français de manière à ce que la majorité des protestants restent loyaux envers la Monarchie, par la paix de grâce d’Alès en 1629. La « Sainte Union » de la « Ligue catholique » perdit aussi son influence sur les élites françaises au XVIIe siècle, surtout auprès des magistrats supérieurs des cours de justice. Comme dit Ernst Hinrichs,
c’était le consensus des « politiques », du « Tiers Parti » – un programme, dont les prémices et structures politico-théoriques étaient formulées depuis longtemps, mais qui en politique réaliste s’impose seulement maintenant.
[7]
En politique religieuse il s’agissait d’un programme tout à fait « catholique » qui, comme avant, était soutenu par les « politiques ». Denis Richet, déjà, renvoyait au catholicisme du « parti des politiques » :
Loin d’avoir affiché le moindre scepticisme religieux, loin d’avoir nourri à l’égard de la Réforme des sympathies secrètes, la plupart des Politiques souhaitent le triomphe de la contre-Réforme. [8]
Il s’agissait d’un catholicisme gallican et non d’un catholicisme ultramontain, d’un consensus dirigé à l’encontre de l’Espagne et des Jésuites.
C’est Richelieu qui posa les fondements d’une nouvelle politique catholique dans ses traités théologiques en s’appuyant sur l’argumentation des théologiens, aussi bien que de juristes tels que Pierre Pithou et Guy Cocquille, et en les faisant compléter par les travaux de Dupuy, Godefroy, Hersent, Le Bret, Silhon, Marca, Sirmond et autres. En quelque sorte Richelieu formait un nouveau parti en 1630, favorable à la limitation de la politique de force, qui à l’extérieur semblait être un « arbitre de la Chrétienté » et viser à un ordre de paix européen dans la tradition du « grand dessein » d’Henri IV. À l’intérieur il s’agissait d’affirmer la réputation du roi qu’on présentait comme le meilleur et le plus chrétien des maîtres, qui à l’extérieur avait à sauvegarder la « position extraordinaire » de la France. Dans la monarchie absolue française, la « Monarchie royale » de Jean Bodin prenait une forme concrète. Le catholicisme national de type français et gallican se développait comme religion d’État de la France. Ceci était surtout dû à Richelieu.
Dans sa politique compliquée combinant ingénieusement le développement de l’absolutisme, la politique extérieure anti-espagnole et anti-habsbourgeoise et la catholisation renforcée du pays, les tendances « politiques » et « dévotes » de la France se réunissaient. Plusieurs choses s’y réunissaient, qui semblaient incompatibles et qui ont été analysées par les historiens trop d’un point de vue du conflit politique et culturel entre les partis individuels, et trop peu d’un point de vue de l’unité sociale et culturelle des élites. [9]
Jamais auparavant on n’avait, comme Richelieu, organisé une telle équipe d’hommes de lettres, de poètes, de juristes, de penseurs politiques et de théologiens pour défendre des projets d’action à l’intérieur comme à l’extérieur. Cette première tentative pour modeler politiquement l’opinion à l’aide d’une équipe, très moderne dans sa conception, nous semble d’autant plus importante que le Cardinal saisissait chaque occasion de faire formuler et mettre en œuvre ses objectifs politiques : Richelieu donna aussi son soutien à La Gazette, hebdomadaire fondé par Théophraste Renaudot en 1631, Journal des rois et des puissances de la terre, dont Grotius fut le premier à souligner l’utilité pour la légitimation de la politique française. En fondant l’Académie française, le Cardinal constitua un nouveau centre intellectuel parisien : ce regroupement des élites cultivées rentrait dans le plan des mesures qu’il avait imaginées pour élargir les bases d’une monarchie absolue en voie d’établissement.
Un travail sur les fondements intellectuels et spirituels de l’action politique de Richelieu ne peut pas négliger ces données. Il nous faudra constamment avoir présent à l’esprit que les mémoires et les ouvrages importants rédigés, entre autres, par Fancan, le P. Joseph et Guez de Balzac, l’ont été sur commande du Cardinal. Celui-ci les a utilisés lorsqu’il rédigeait des travaux de réflexion politique ou des traités théologiques. Pour ces ouvrages aussi vaut, dans un sens large, ce que R. Mousnier a écrit du
Testament politique : « Les idées fondamentales viennent de Richelieu, pas la réalisation concrète »
[10]. De la sorte, la littérature d’opinion rédigée sous l’égide du Cardinal prend une signification accrue, dans l’état actuel de la recherche sur l’authenticité et les conditions d’élaboration des écrits qui lui sont attribués.
Dans ses efforts pour rationaliser les idées et l’action politique, Richelieu comptait sur une plus grande efficacité des méthodes utilisées pour influencer l’opinion publique. Il contribua par là même à la systématisation de la pensée politique. La Bibliographie politique de Gabriel Naudé, parue en 1633, livre un témoignage impressionnant du processus enclenché par le Cardinal. La matière et les sources auxquelles ont recours les contemporains de Richelieu font ici l’objet d’un exposé systématique, qui se présente comme une « méthode de la science politique ». L’exposé de Naudé se trouvait dans la bibliothèque du Cardinal. Sans la collecte toujours poursuivie de manuscrits et de livres, sans ce « centre de documentation » qu’est sa bibliothèque, le Premier ministre de Louis XIII n’aurait pas pu doter la France de fondements aussi stables pour l’action politique. Les travaux de Dupuy, Godefroy, Hersent le Lebret, dont l’importance dans la préparation de l’Instruction de Paix de 1643 a été soulignée par Dickmann, ne voient en aucun cas leur valeur amoindrie du fait que, de même que beaucoup d’autres ouvrages remarquables, ils ont été commandés par le Cardinal et réalisés dans sa bibliothèque.
LA « GUERRE DES PLUMES » ET LA BIBLIOTHèQUE COMME CENTRE INTELLECTUEL D’UNE NOUVELLE POLITIQUE VISANT à « CONVERTIR PAR RAISON »
Si l’on veut bien accorder la place qui leur revient aux collaborateurs de Richelieu et l’influence qui est la leur aux adversaires de sa politique pour en infléchir le cours, on pourra trouver dans les inventaires de la bibliothèque du Cardinal des auxiliaires trop longtemps négligés : ils jettent une lumière importante sur la genèse des travaux théoriques de Richelieu et sur les recherches qui lui ont servi à préparer ses décisions politiques. On pourra, par la même occasion, mieux comprendre les différents modes de raisonnement qui sous-tendent sa pensée et son action. En faisant appel à des hommes de lettres et à des prédicateurs, en faisant entrer de façon systématique des intellectuels au service de la politique et de la propagande françaises, Richelieu se dotait de l’arme la plus efficace et la plus riche pour les affrontements politiques à venir. La
guerra spirituale ou
guerra literale que décrit Campanella, telle que le Cardinal la développa, représente une étape essentielle dans le passage à une formulation scientifique des idées politiques. Elle est, au XVII
e siècle déjà, liée à une idéologisation des prises de position politiques. Le cardinal Khlesl, qui fut conseiller de l’empereur Mathias, eut cette formule frappante pour caractériser les conflits de son époque : « Une guerre des plumes accompagna le fracas des armes et, pour finir, les plumes étouffèrent la guerre »
[11].
Les plumes étouffèrent aussi la guerre de religion en France. En matière de politique religieuse Richelieu renonce à convaincre les protestants par force. « Convertir par raison », c’est sa maxime. Chercher « la voie de la douceur », c’est son programme pour la réunion des Églises. La France de Richelieu est celle d’une période de transition entre les « politiques » et les représentants du « libertinage érudit », précurseurs des Lumières. Le Cardinal, toujours préoccupé de l’intérêt de l’État, évita le plus possible de recourir à la « rigueur » pour traiter les questions religieuses. En matière de politique religieuse, le Cardinal était sans aucun doute l’héritier du chancelier Michel de L’Hôpital et des théoriciens humanistes membres de la haute aristocratie parlementaire qui, depuis Budé, en passant par Bodin, Juste Lipse et Montaigne, jusqu’à Du Vair, de Thou, Séguier ou Charron, avaient, dans l’intérêt de la conservation de l’État et de l’ordre social ( « la conservation des estates et polices » ), conclu alliance avec le catholicisme comme religion d’État. Richelieu et les juristes, les historiens, les théologiens qui travaillaient avec lui, rédigèrent, en s’appuyant sur les théories dont les auteurs figuraient en bonne place dans la bibliothèque du Cardinal, des apologies systématiques du catholicisme comme religion d’État : leur idée était de montrer que la foi romaine était la seule à même de garantir l’unité et l’identité de la nation française. La démonstration, faite en particulier par Charron, de l’utilité politique de la religion, fut reprise par le courant du « libertinage érudit », qui fit la théorie de l’imbrication de l’État et de la religion, de l’ordre social et de sa justification religieuse. Au bout de cette évolution, Bossuet devait faire de la religion catholique la « gardienne de l’ordre établi ».
Pour Richelieu et les défenseurs de sa politique, il s’agissait par conséquent de donner un contenu chrétien, c’est-à-dire catholique, à la doctrine de la raison d’État et en même temps de faire ressortir plus fortement la ligne de séparation entre les deux domaines autonomes de la politique et de la morale, afin de renforcer la souveraineté du roi de France. La consolidation de cette souveraineté n’était possible que par la limitation des privilèges. Il fallait donc, après La Rochelle, où l’on avait écrasé l’État dans l’État des huguenots, intensifier la politique de pacification intérieure et amener les protestants à un comportement loyal, malgré l’absence de garanties politiques et militaires. Le but suprême était donc la conservation de l’unité de l’État et de la paix intérieure. La religion catholique constituant le fondement de l’État, la rupture entre unité nationale et unité religieuse devait être surmontée. L’unité religieuse retrouvée procurerait une stabilité politique durable à la monarchie.
Richelieu espérait que sa politique de réunion des Églises aiderait à la réalisation d’un tel objectif. Il se fiait, dans ce but, à une méthode de conversion sans violence, qui supposait que l’on avait commencé par étudier à fond les arguments des adversaires pour y répondre. Pour fonder et justifier cette politique, le Cardinal fit écrire toute une bibliothèque. Le Cardinal et ceux de ses collaborateurs chargés des questions confessionnelles puisèrent à cet effet dans tous les ouvrages rassemblés par les bibliothécaires du Palais-Cardinal.
Le constat général que dresse Henri-Jean Martin à propos des bibliothèques parisiennes de la première moitié du XVIIe siècle vaut en particulier pour la plus complète de toutes, celle du Cardinal :
Ainsi l’Église catholique, qui avait tant souffert, au siècle précédant, d’une infériorité érudite et scientifique par rapport aux protestants et aux novateurs, a compris l’arme que pouvait représenter une bibliothèque bien montée : elle offre à Paris aux défenseurs de la religion, un arsenal incomparable. [12]
La bibliothèque du Palais-Cardinal reflète donc l’intention du Cardinal de l’emporter sur ses adversaires par la supériorité de ses arguments démonstratifs, l’objectif final étant de supprimer la discordance entre unité politique et division religieuse. Tandis que les dévots, ses contemporains, qui sont rassemblés autour de Saint-Cyran et Bérulle et qui critiquent sa politique, n’admettent dans leur bibliothèque que des livres « convenables » ou bien n’ont que difficilement accès à la littérature interdite, Richelieu possédait une des collections les plus complètes de littérature protestante que nous connaissions pour cette époque. Dans le catalogue de Blaise, les nos 5496 à 5714 (feuilles 877-1920) sont des ouvrages d’auteurs protestants ; il y a là une grande variété d’éditions ; la collection commence par les œuvres complètes de Luther en 7 volumes, parues à Wittenberg en 1582, puis viennent celles de Calvin, en 10 volumes (Genève, 1565), une édition en quatre tomes des écrits de Melanchthon (Wittenberg, 1580), etc.
Richelieu, il est vrai, contribua à accroître la surveillance du processus de diffusion des idées, par l’alourdissement de la censure et du contrôle des publications par le gouvernement royal : après 1637, plus aucun livre ne put paraître sans privilège royal et, pour toute publication nouvelle, des exemplaires devaient être fournis gratuitement à la censure. Mais la fonction d’une telle institution avait changé : pour le Cardinal, les livres « hérétiques » ne sont pas livrés pour être brûlés, ils seront au contraire conservés et rangés en bonne place dans sa bibliothèque parce qu’on doit en prendre connaissance avant de débattre avec ceux qui sont « dans l’erreur ». Le fonds de littérature protestante de Richelieu fut sans cesse augmenté, parce qu’il y voyait un intérêt politique, qu’il se préoccupait au plus haut point des questions religieuses et que, depuis sa période d’épiscopat, il avait gardé l’idée de « convertir par raison, non par force » les protestants.
Richelieu mettait à la disposition de ses collaborateurs et de tous les érudits intéressés une bibliothèque qui ne devait plus seulement répondre aux attentes des humanistes, mais se présentait aussi comme un laboratoire des idées politiques et religieuses nouvelles. La constitution de la bibliothèque suivant une méthode systématique, conjuguée à un inventaire de l’emplacement des livres, en facilitait l’utilisation. Il s’agissait d’une source d’informations, d’un lieu où se documenter pour préparer, fonder, et justifier des objectifs à long terme. En particulier, théologiens, historiens, pamphlétaires pouvaient y trouver les ouvrages essentiels, manuscrits et papiers d’État nécessaires à la préparation de leurs travaux. La bibliothèque devint le centre intellectuel d’une nouvelle propagande d’État, augmentant en efficacité avec les années et contribuant de façon essentielle à la victoire de l’autorité royale sur tous les intérêts particuliers.
LE PROBLÈME DE L’UTILISATION DES LIVRES PAR RICHELIEU
Les inventaires de sa bibliothèque sont d’une grande utilité, pour qui s’interroge sur les fondements de la pensée politique et théologique du Cardinal : ils sont un complément à l’étude de ses ouvrages, tant ils jettent un jour éclairant sur la genèse de sa pensée et de son action, permettant d’évaluer la constitution et l’étendue de sa culture. Cependant, si les catalogues permettent de discerner relativement facilement le champ des intérêts intellectuels de Richelieu, il est une tâche plus ardue : montrer de quelle manière le Cardinal se servait des informations accumulées dans sa bibliothèque et de quelle manière se reflète, dans son utilisation des livres, son attitude vis-à-vis de la tradition. Les livres aident d’abord le Cardinal à juger de l’importance d’une question ; il aime citer les auteurs qu’il a lus, qu’il s’agisse de l’Écriture sainte, dans différentes éditions, d’autorités théologiques, d’historiens ou de juristes célèbres, mais aussi des plus grands auteurs anciens ou des plus réputés parmi les modernes (Juste Lipse, Montaigne, Campanella). Tous figurent dans la grande bibliothèque du Palais-Cardinal ou dans sa collection de Rueil, sa résidence préférée. D’ailleurs, il emporte constamment des livres en voyage, en campagne, ou lors qu’il dirige un siège : c’est pour lui, à l’instar de Montaigne, une consolation et un conseil, une réserve constamment disponible pour l’esprit, un viatique intellectuel, en quelque sorte. Mais il va encore plus loin : s’il respecte les auteurs qu’il lit, il s’efforce, en permanence, de prendre du recul par rapport à eux, pour les utiliser correctement. Lorsqu’il a écrasé les huguenots à La Rochelle, il saisit l’occasion pour généraliser en formulant, à l’usage de la postérité, la conception qu’il se fait d’une politique de conversion : il s’agit du Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus asseurée pour convertir ceux qui sont séparez de l’Église, ouvrage où le Cardinal fait preuve d’une attitude pleine de modération et d’une volonté de réconciliation, fondée sur l’idée de « retirer de l’hérésie par la raison ceux que le Roy retiroit de la rebellion par la force ». Il en va de même dans toute son œuvre écrite : il s’efforce de ne pas obéir seulement aux exigences du moment, mais aussi de préparer l’avenir.
Un tel état d’esprit empêchait Richelieu, malgré toute son admiration pour certains auteurs, de reproduire le comportement d’un Pétrarque, vouant un véritable culte à Homère, qu’il n’était pourtant pas capable de lire en grec, ou d’un Érasme un peu plus tard vis-à-vis des volumes imprimés de Cicéron. Il n’est pas pensable, non plus, de le voir, comme Machiavel, « changer, au soir d’une journée harassante, ses vêtements salis par la poussière du jour, pour d’autres plus dignes de son cabinet de travail et des ouvrages des Anciens ». Ce Prince de l’Église est aussi un des hommes d’État les plus pragmatiques de son siècle, et, dans sa façon d’utiliser les livres, c’est de Montaigne ou de Descartes qu’il est le plus proche. Chez eux comme chez lui, la dévotion et le culte des livres ont disparu. Ceux-ci ne remplacent plus le codex vivus (Campanella), l’expérience qu’on fait par soi-même, et que, selon les propres mots de Montaigne, seul le « livre du monde », c’est-à-dire l’histoire en train d’avoir lieu, et la vie de chacun peuvent communiquer. Descartes, ennemi des autorités constituées dans le domaine intellectuel, le dit de façon encore plus frappante :
Mais, après que j’eus employé quelques années ainsi dans le livre du monde et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’estudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre, ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.
Aux yeux de Richelieu,
il n’y a rien de plus dangereux pour l’État que ceux qui veulent gouverner les Royaumes par les maximes, qu’ils tirent de leurs livres. Ils les ruinent souvent toutefois par ce moyen, parce que le passé ne se rapporte pas au présent et que la Constitution des temps, des lieux et des personnes est différente.
Autrement dit, les livres lui donnent l’impulsion pour agir, encore plus qu’ils ne l’instruisent. Quel que soit son intérêt, la lecture ne lui apparaît comme une activité menée à son terme qu’à condition que l’on confronte les livres au réel et que l’on vérifie si la culture acquise est utilisable. Sinon, il s’agit d’une simple jouissance, qui ne porte aucun fruit.
Les principes qui gouvernent sa pensée politique et son action publique trouvent une première illustration dans les polémiques théologiques auxquelles participe l’évêque de Luçon. On trouve déjà, dans les ouvrages qu’il rédige à cette époque, une grande confiance dans la puissance des arguments : il y parle de « discuter avec la plus grande modération » et de « guérir les réformés, non de les blesser » et il ajoute : « Les voies les plus douces sont les plus convenables. » Et dans une de ses maximes politiques, il déclare : « Ayant appris par expérience que les âmes ne se domptent pas par les armes. » Dans ses écrits théologiques ou politiques, Richelieu emploie une terminologie et un tour de pensée traditionnels par bien des aspects. Qu’il s’agisse du souci de l’équilibre, du rappel de la puissance de la raison (ration), du refus des nouveautés trop brusques, de la peur des extrêmes, ces textes montrent combien Richelieu reste imprégné de l’idéal d’harmonie des humanistes. L’appel répété au « calme » et à l’ « ordre », le conservatisme politique et l’idéal d’un État absolutiste modéré, qui caractérisent l’humanisme tardif, sont des thèmes que l’on retrouve formulés chez le Cardinal, après 1624.
Richelieu reprend très souvent des points de vue d’humanistes ou d’auteurs contemporains reconnus. Ainsi en est-il des jugements qu’il porte sur l’histoire du XVIe siècle, empruntés, quelquefois mot pour mot, à Guiccardini, sans qu’il le nomme jamais : le Cardinal en avait plusieurs éditions dans sa bibliothèque. Il cite fréquemment également des érudits et des hommes politiques espagnols : Charles Quint, Philippe II, Perez, Ximenes de Cisneros et surtout Las Casas et Vitorias, qui lui font comprendre les événements qui se déroulent en Espagne, au Portugal ou aux Pays-Bas, ainsi que l’évolution du Nouveau Monde. Nous le voyons aussi chercher chez les auteurs anciens, Tacite en particulier, des maximes pour l’action politique et une collection d’exemples historiques. Là aussi, il suit le goût du temps.
Quoi qu’il en soit, la capacité à simplifier et à se limiter à l’essentiel fait la différence entre les écrits de Richelieu et beaucoup des livres de son époque, y compris s’agissant de ceux qu’il a fait écrire par d’autres. « L’unité est la dernière mesure de la perfection des choses », écrit très à propos Jean Silhon, collaborateur du Cardinal, à propos du souci du détail qui animait ce dernier. S’il continue à trouver, dans les années 1630, alors qu’il est surchargé de travail, le temps de lire, d’écrire, de corriger les ouvrages qu’il a commandés et de bâtir des projets de pièces en rapport avec l’actualité, il exige de ses collaborateurs qu’ils fabriquent et tiennent à sa disposition des bonnes feuilles d’ouvrages qui figurent dans sa bibliothèque, et qu’ils se tiennent au courant des publications politiques et littéraires les plus récentes.
L’authenticité du Testament est controversée, mais notons bien que nous sommes en mesure de dire, en de nombreux passages, de quelles sources l’auteur, quel qu’il soit, s’est servi. Parmi ces sources, il y a des papiers d’État, et surtout de nombreux ouvrages à caractère historique ou politique, rédigés vers 1631-1632, à la demande de Richelieu, soucieux de toujours mieux défendre et d’approfondir ses idées politiques : Guez de Balzac, Le Prince ; Cardin Lebret, De la souveraineté du Roi ; Jean de Silhon, Le ministre d’État avec le véritable usage de la politique moderne ; Philippe de Bethune, Le conseiller d’État ou recueil général de la politique moderne ; Hersent, De la souveraineté du Roi à Metz. L’auteur du Testament s’inspire aussi d’œuvres de la littérature du temps conçues dans un esprit moins systématique que celles que nous venons de citer, mais qui n’en sont que plus originales. La lecture du Nouveau Cynée d’Émeric Crucé, ouvrage dont Gabriel Naudé fait un grand éloge dans sa Bibliographie politique, et celle de l’Argenis, roman à clé de John Barclay, permettent à Richelieu, dont nous pensons qu’il est le maître d’œuvre, sinon le rédacteur, du Testament politique, de faire des propositions concrètes en vue d’une organisation européenne concertée, et de formuler les fondements d’une telle politique : à savoir la pacification interne de la France par l’émergence d’un pouvoir souverain reconnu par tous, et l’exclusion des questions religieuses du domaine politique.
Une étude plus poussée de l’œuvre écrite de Richelieu pourrait fournir un supplément d’informations sur la façon dont il se documentait et sur le rôle de ses collaborateurs en la matière. On peut affirmer que le Cardinal a tenté, tout au long de sa carrière politique, de modeler littéralement l’opinion publique. Il s’est entouré, à cet effet, d’une équipe de collaborateurs aux allures toutes modernes, qui avait pour tâche de réfuter les arguments de ses adversaires politiques et de perfectionner sans cesse la formulation de ses propres intentions. Dickmann a exposé l’importance des travaux de Dupuy, Godefroy, Hersent et Lebret pour la genèse des instructions de paix de Richelieu : ils l’ont considérablement aidé à justifier les revendications de la Couronne de France et à justifier la théorie de l’inaliénabilité du domaine royal. Sans l’accroissement permanent de la collection de manuscrits et de livres du Cardinal, sans la constitution de sa bibliothèque comme centre d’information, les fondements de la politique française n’auraient pu être correctement posés. Les Preuves des libertés de l’Église gallicane, de Dupuy, ne sont qu’un des nombreux volumes imprimés rédigés à la demande de Richelieu, et que nous puissions encore consulter.
DU CAUCHEMAR DES RÉBELLIONS AU CAUCHEMAR DE LA GUERRE CIVILE MOLÉCULAIRE
Nous trouvons confirmée par nos études et des publications récentes l’idée que le cardinal Richelieu est de ces hommes d’État qui « font la révolution par en haut ». Pour utiliser une expression de Henry Kissinger sur Bismarck, Richelieu était un « révolutionnaire blanc », qui respecta toujours la tradition sans jamais s’assujettir à elle et la vision novatrice d’une paix européenne générale était liée chez lui à une stabilisation du pouvoir royal en France. En politique intérieure, Richelieu est un conservateur éclairé, qui jette les bases d’un État moderne en même temps qu’il assure la survie de la monarchie. En politique étrangère, il est soucieux de rétablir la paix et de bâtir une sécurité européenne durable. Ainsi le Cardinal apparaît-il comme un précurseur et un fondateur, même si, devant faire face à de grands bouleversements historiques, il n’eut, le plus souvent, que le temps d’esquisser ou de suggérer les changements à mettre en œuvre.
Comme tous les grands politiques, le Cardinal n’exposa pas toujours ouvertement les objectifs ni les motivations profondes de son action. Le secret et l’incertitude devaient assurer la réussite d’une politique qui visait à rétablir la « réputation » de l’État qu’il servait. Ce n’est certainement pas un hasard si des comparaisons viennent naturellement à l’esprit. Dans la conclusion de sa biographie sur Richelieu, Roland Mousnier établit des rapprochements entre Richelieu et de Gaulle. Il m’arrive, pour ma part, au cours de mes études, d’évoquer la figure de Bismarck. Les conflits entre le parti dévot, les huguenots et la monarchie culminent, à l’époque de Richelieu, qui est la « première grande phase d’expérimentation de l’absolutisme en France » (E. Hinrichts), où la Couronne pose les premiers fondements d’un pouvoir stable, qui doit se faire respecter des autres puissances européennes. De même, Bismarck est ce « joueur d’échecs froid et calculateur qui maîtrise parfaitement le jeu diplomatique européen » (E. Engelberg, I, 451), ce « révolutionnaire blanc » (Lothar Gall) qui, au milieu des grands bouleversements de son temps, établit un équilibre entre les forces, les tendances et les aspirations dominantes de l’époque. Il vise à renforcer le royaume de Prusse, sans jamais oublier de relier les grands objectifs de la politique intérieure aux réflexions stratégiques de la politique extérieure
[13].
Bismarck ou Richelieu ont maîtrisé les constellations de forces compliquées d’une époque troublée en mêlant éléments modernes et éléments traditionnels dans une politique qui restait liée au principe monarchique. Ils ont assuré la survie d’un État et d’un ordre social conservateur qu’ils avaient contribué à moderniser.
Longtemps menacé par les puissants adversaires de sa politique, huguenots, « Grands », espions et tueurs à gage suscités contre lui par des amis ou des membres de la famille royale, le Cardinal ne survit que grâce à la supériorité décisive de ses services d’information. Doté d’une santé précaire, passant fréquemment par des phases de découragement devant l’ampleur de la tâche à accomplir, Richelieu s’en sortit finalement, non seulement parce qu’il se soumit à une discipline personnelle draconienne, mais parce qu’il prescrivit à l’État français de se soumettre à une nouvelle « discipline sociale », une « régulation sociale », suivant les termes de G.
Œstreich, qui fait passer ce dernier de l’anarchie à la structure étatique la plus moderne de l’Europe, suivant le modèle de ce « Léviathan » dont parle Hobbes. Le penseur anglais, déjà, interprétait la politique de Richelieu comme une réponse de la raison à l’éclatement confessionnel en France et en Europe. Norbert Elias, dans ses « études sociologiques sur la monarchie et l’aristocratie de cour », parle d’étape décisive dans l’élaboration de la culture européenne et Michel Carmona caractérise « la France de Richelieu » comme « la première image de la France moderne »
[14].
La France modernisée par Richelieu n’aidait pas seulement l’idée de la raison d’État à vaincre. Elle achevait aussi bien la tradition de politique de paix de l’Europe prémoderne esquissée par Sully, Crucé et Grotius – à l’aide des mémoires pour la paix de Westphalie encore dessinées par Richelieu. Le « Laboratoire des problèmes modernes concernant la paix » mettait fin à la guerre de Trente ans comme à une guerre de réorganisation des États (J. Burkhardt) qui avait déchaîné un potentiel de conflit jusque-là incalculable. En même temps, il ouvrait de nouvelles perspectives de longue durée où de nouveaux problèmes surgiraient à la suite de la création d’un nouveau système d’État. Les effets de l’étatisation amorcée au XVIIe siècle sur la guerre et la paix ont produit leurs effets jusqu’à nos jours.
Un concept historique destiné à résoudre les perturbations d’aujourd’hui ? Après l’effondrement de l’ « Ordre de Yalta » et les adieux de longue durée du gaullisme en France, il nous semble qu’en cette période où les relations franco-allemandes sont moins simples que dans les décennies qui ont précédé, il est important de disposer de repères historiques qui aideront à bâtir la maison commune européenne. Cela implique, entre autres choses, de mieux connaître des hommes politiques tels que Richelieu, Bismarck ou de Gaulle, qui sont encore les victimes de préjugés dans nos deux nations, alors qu’ils ont beaucoup fait, à leur époque respective, pour l’édification d’un ordre de paix européen.
Nous travaillions déjà à cet ouvrage en 1963, lorsque le plan Rapacki avait suscité, en pleine guerre froide, un premier espoir d’établissement d’une paix européenne générale. La traduction française de nos recherches sur Richelieu paraît trente ans après : le socialisme d’État s’est effondré, nous venons d’assister à la fin de l’ordre européen établi aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et si la société capitaliste et libérale semble triompher partout, nous voyons bien qu’elle est une société du risque
(Risikogesellschaft) et qu’elle ne répond pas à toutes les questions du monde actuel. L’équilibre de la terreur n’existe plus et il a été remplacé par des dizaines de guerres civiles à travers le monde. On peut même dire, avec Hans Magnus Enzensberger, que ce n’est pas seulement dans le Tiers Monde, en Europe de l’Est ou dans les Balkans, mais aussi dans les métropoles que la « guerre civile moléculaire » a commencé
[15]. Pour mettre fin aux incendies qui s’allument dans le monde, il ne suffit pas d’invoquer les droits de l’homme. Partout, c’est de « nouveaux Richelieu » que nous avons besoin, c’est-à-dire de responsables politiques capables de faire entrer dans la réalité le respect des principes universels du droit. L’Europe d’aujourd’hui, en particulier, n’a-t-elle pas besoin d’un véritable système de sécurité collective ? Ne nous manque-t-il pas un grand chef d’État qui convaincrait ses partenaires européens de s’asseoir à la même table pour faire sortir le continent des menaces qui pèsent sur lui ? Les institutions et les circonstances ont changé, mais nous pouvons nous rappeler avec profit ce que disait le P. Joseph, le 8 mai 1635, quelques jours avant l’entrée de la France en « guerre ouverte » avec l’Espagne : « La vraye intention du Roy est de faire le plustot qui se pourra une paix générale avec garantie mutuelle pour l’advenir »
[16].
Mais ce n’est pas seulement la certitude que les passions sanglantes des guerres de religion, avec les pillages et les massacres qu’elles engendrent, menacent la paix européenne, qui engendre la vision d’une paix globale chez le Cardinal. Il songe également à favoriser l’établissement d’une nouvelle structure sociopolitique en Europe : la fin des luttes féodales internes aux États doit déboucher sur ce que von Dülmen appelle une « réorganisation du pouvoir aristocratique »
[17]. Bien entendu, lorsque Richelieu imaginait un système européen de sécurité collective, et lorsqu’il s’efforçait de poser les premières pierres d’un pacte destiné à « bannir la guerre » du continent européen, il continuait à penser qu’il fallait s’opposer résolument à un agresseur. Chez le Cardinal, les instruments d’établissement de la paix (tentatives de médiation, négociations, congrès, mémoires et avis sur le droit des gens) restent, dans le contexte de l’établissement de l’État absolu, étroitement liés au droit d’intervention à l’extérieur et au droit de résistance à l’intérieur. Mais, précisément, le droit des gens pose des limites claires à de telles possibilités : il faut que le pouvoir en place ait appelé à l’aide. Richelieu se méfiait de ces États en proie eux-mêmes à des difficultés internes et qui utilisaient l’opposition nobiliaire chez les autres pour les affaiblir. Par conséquent, la politique étrangère du Cardinal est une politique défensive : d’une part, la menace des révoltes intérieures (Richelieu parle de « cauchemar des rébellions ») empêche qu’on déclare la guerre inconsidérément à une ou plusieurs puissances étrangères. Ce sont d’autre part uniquement les menaces d’encerclement du Royaume de France par les Habsbourg, le « cauchemar des coalitions » (expression forgée plus tard par Bismarck) qui fondent une participation légitime à la guerre, appuyée sur le droit des gens.
Il est significatif que face au risque croissant d’une « guerre civile moléculaire » on envisage aujourd’hui de nouveau un droit d’intervention et des guerres préventives. Chez nous en Allemagne on résume cette question par une formule frappante : Casque bleu ou casque d’acier.
C’est le bellicisme, et non le pacifisme, qui trotte dans les têtes. Cinquante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale l’ordre de paix de Yalta et de Potsdam s’effondre. Comment trouver son chemin à travers les ruines de l’ « Ordre de Yalta » ? Comment trouver son chemin à travers le renouvellement d’une vision européenne, à travers une « révolution intellectuelle » (Mitterrand) ? D’abord nous devrions passer au crible l’histoire commune.
[1]
Texte d’une conférence tenue le 9 février 1995, dans la salle d’histoire de l’École Normale Supérieure, 45, rue d’Ulm, 75005, Paris, pour présenter mon livre :
Les trois Richelieu. Servir Dieu, le Roi et la Raison, Paris, 1995.
[2]
Nous suivons pleinement Roland Mousnier lorsque, dans sa grande biographie du Cardinal, achevée peu avant sa mort, il attribue à Desmarets de Saint-Sorlin l’élaboration de cette « grande pièce à thèse politique du Cardinal » (
L’homme rouge ou la vie du cardinal de Richelieu, Paris, R. Laffont, 1992, p. 652) ; voir aussi : Gaston Hall, « Europe, allégorie théâtrale et propagande politique », dans
L’âge d’or du mécénat, Colloque du CNRS, Paris, 1985, p. 319-327 ; Edward W. Najam, « Europe. Richelieu’s blueprint for unity and peace », dans
Studies in Philology, 1956, t. 53, p. 25-34 ; George Couton, « Richelieu et le théâtre », dans
Richelieu et la culture, Paris, éditions du CNRS, 1987, p. 79-101 ; Jean Mesnard, « Richelieu et le théâtre », dans
Richelieu et le monde de l’esprit, 1985, p. 193-206. Concernant le Mémoire de Richelieu du 27 octobre 1642, voir Avenel, t. VII, p. 163
s. ; pour l’Aide-Mémoire du 13 novembre 1642, Avenel, t. VII, p. 173
s. Concernant l’instruction principale du 30 septembre 1643 et sa préparation, voir l’édition critique de Fritz Dickman et Kriemhild Goronzy dans
Acta Pacis Westphalicae (APW), Serie I (Instructions), t. 1 (
France, Suède et l’Empire, Münster, 1962, p. 21-189). Voir aussi Armin Reese
Pax sit Christiane, 1988, p. 115
s.
[3]
Roland Mousnier, dans
Richelieu et la culture, op. cit., p. 209. Voir aussi Eberhard Straub,
Pax et Imperium, Paderborn, 1980, surtout les p. 11-78.
[4]
Fritz Dickmann,
Friedensrecht und Friedenssicherung. Studien zum Friedensproblem in der neueren Geschichte, Göttingen, 1971, p. 138.
[5]
Johannes Burkhardt,
Der Dreiigjährige Krieg, Frankfurt/Main, 1992, p. 128.
[6]
Avis au Roi (1634, Avenel, t. VII, p. 597-604) et les raisons pour faire la guerre dans
APW, I, t. 1, p. l7.20.
[7]
Ernst Hinrichts,
Ancien Regime und Revolution, Frankfurt/Main, 1989, p. 53.
[8]
Denis Richet, « Aspects socioculturels de conflits religieux à Paris », dans
Annales ESC, 32, 1977, p. 778.
[9]
Ernst Hinrichts,
op. cit., p. 60.
[10]
Roland Mousnier, « Le testament politique de Richelieu », dans
Revue historique, 1949, p. 57.
[11]
Voir Maxime Deloche,
Autour de la plume de Richelieu, Paris, 1920, p. 19.
[12]
Voir H.-J. Martin,
Livres, pouvoirs et société à Paris, Genève, 1969.
[13]
Concernant Bismarck, voir Lothar Gall,
Bismarck. Le révolutionnaire blanc, Paris, 1984 ; Ernst Engelberg,
Bismarck. Urpreue und Reichsgründer, Berlin, 1985 ; Hans Ulrich Wehler,
Bismarck und der Imperialismus, Köln, 1969.
[14]
Norbert Elias,
Die höfische Gesellschaft, Neuwied, 1969 [
La société de Cour, trad. De Pierre Kamnitzer et Jeanne Etoré, préf. De Roger Chartier, Paris, Flammarion, 1985] ; Reinhard Koselleck,
Kritik und Krise. Ein Beitrag zur Pathogenese der bürgerlichen Welt, Freiburg, 1959 [
Le règne de la critique, trad. par Hans Hildenbrand, Paris, éd. De Minuit, 1979] ; Michel Carmona,
La France de Richelieu, Paris, 1984 ; M. Carmona,
Richelieu, l’ambition et le pouvoir, Paris, 1983.
[15]
H. M. Enzensberger,
Aussichten auf den Bürgerkrieg, Frankfurt/Main, 1993.
[16]
Voir Hermann Weber, « Vom verdeckten zum offenen Krieg. Richelieus Kriegsgründe und Kriegsziele 1634/1635 », dans
Krieg und Politik 1618-1648, München, 1988, p. 203-217.
[17]
Richard van Dülmen,
Entstehung des frühneuzeitlichen Europa 1550-1648, Frankfurt/Main, 1982, p. 411.