2001
XVIIe siècle
Pierre Affre, sculpteur toulousain du XVIIe siècle : aspects méconnus de sa vie
Catherine Bourdieu-Weiss
Université de Metz.
Dans l’histoire de l’art languedocien, Pierre Affre apparaît comme un des sculpteurs toulousains majeurs du XVII
e siècle. Sa carrière et son
œuvre, mieux connues depuis quelques années
[1], ont certainement bénéficié de l’essor des commandes de sculpture au début d’une période marquée par les effets de la Réforme catholique. Son talent lui offrit une clientèle avertie et exigeante, communautés religieuses et édiles, notamment le parlement et les capitouls de Toulouse.
Si la redécouverte de sa carrière a entraîné la restitution d’un environnement artistique, l’analyse des actes privés permet de considérer son évolution sous un angle nouveau. Chaque renseignement supplémentaire au sujet de cet artiste favorise une compréhension approfondie de ses motivations, tant sociales que professionnelles. Les choix et les orientations qui rythment l’existence de Pierre Affre sont bien souvent en accord avec ses aspirations.
Les circonstances qui ont poussé le jeune sculpteur vers Toulouse restent inconnues. La toute première mention de son nom apparaît le 21 janvier 1617, lorsqu’il signe comme témoin un achat de plâtre effectué par son maître Artus Legoust
[2], le plus grand statuaire de sa génération dans cette ville, le plus doué, capable de faire épanouir les qualités de ses élèves ; seul son atelier peut alors offrir à un jeune sculpteur ambitieux les conditions idéales pour parfaire sa formation. Puis, jusqu’en 1627, date de son premier chantier personnel, nulle trace de sa présence n’a été retrouvée. Pourtant, même si Pierre Affre n’est pas resté chez Artus Legoust, comment ne pas admettre qu’il ait réussi à se faire embaucher dans l’équipe des sculpteurs qui exécutèrent les décors pour l’entrée solennelle de Louis XIII à Toulouse en 1621
[3], précisément sous la direction de ce maître qui partageait la responsabilité de l’
œuvre avec Pierre Monge, architecte et auteur du projet des stalles de la cathédrale Saint-Étienne en 1610
[4], et avec Jean Chalette, le peintre des capitouls
[5] ?
À partir de 1627, la vie de Pierre Affre est beaucoup mieux documentée. Les commandes se multiplient et il apparaît comme un des artistes les plus sollicités du milieu du siècle ; son succès se confirme et se prolonge pendant près de quatre décennies, jusqu’à sa mort en 1669.
LE CADRE DE VIE DE LA FAMILLE AFFRE
En 1617, le document qui confirme la présence de Pierre Affre à Toulouse ne permet pas réellement de savoir où se situait son domicile. Pourtant, il semble logique de penser que, selon l’usage, il habitait chez Artus Legoust, son maître. Il faut attendre le contrat de son premier mariage avec Jeanne Alby, signé le 6 janvier 1632
[6], pour connaître, pour la première fois avec certitude, le lieu où il vit. Le texte stipule que les jeunes époux peuvent habiter une chambre de la maison paternelle de Jeanne « pendant la premiere année de leur dit mariaige ». Or, le sculpteur a déjà entamé sa carrière personnelle depuis au moins cinq ans, mais ni son atelier, ni sa maison ne sont encore localisés pour cette époque. Passé le délai d’un an, le jeune couple semble bien avoir déménagé, puisque entre 1634 et 1638, Pierre Affre paye différentes sommes correspondant au montant de la location d’une habitation appartenant aux héritiers d’un nommé Antoine Cahuset et située « rue de Payrollieres vis a vis les pères Jésuites »
[7]. Puis, le 21 mai 1638, il achète une maison rue Peyrolières
[8], constituée de « deux corps de logis [...] la basse cour entre deux », à Pierre de Béral Mervilla pour mille neuf cents livres
[9].
Dans cette grande maison ont vécu les six enfants que le sculpteur a eus de son mariage avec Jeanne Alby et les neuf autres qui sont nés d’Isabeau Laureaux, sa seconde femme qu’il épouse le 20 juin 1645
[10] ; celle-ci avait de son premier mari, l’orfèvre Étienne Gaston, au moins un fils appelé Jean
[11]. Dans son testament, dicté le 30 juin 1668, Pierre Affre déclare que sept de ses enfants ont survécu : deux garçons, François et Simon (dont la date de naissance reste inconnue) qui ont choisi d’exercer le métier de sculpteur, ainsi que cinq filles. Quatre d’entre elles fondent une famille, épousant des hommes qui appartiennent au cercle des connaissances ou des relations professionnelles de leur père. Bernarde I se marie le 10 janvier 1655, avec Guillaume Siméon, orfèvre, dont elle a au moins huit enfants ; elle dicte son testament le 6 février 1682 et s’éteint le 14 du même mois
[12]. Louise I épouse aussi un orfèvre, Arnaud Laureaux, le 7 septembre 1655, dont elle a cinq enfants
[13]. Catherine signe, le 19 novembre 1662, le contrat de son mariage avec Arnaud Castagnet, marchand de bois au faubourg Saint-Cyprien, dont elle a un fils
[14] ; en 1655, son père l’aide à faire estimer la valeur du fonds de commerce de son défunt mari et deux ans plus tard, elle vend le tout à Lizette Dalliguier, femme de Philip Merle, marchand du Port Garaud de Toulouse
[15] ; enfin, elle se remarie avec un chirurgien nommé Jacques Parisot
[16]. Bernarde II épouse Antoine Guépin, sculpteur originaire de Tours, le 20 janvier 1664
[17], dont elle a au moins huit enfants.
L’entourage immédiat de Pierre Affre comprend aussi une domestique, Bernarde Dauban, qui se marie le 10 janvier 1668 avec un cuisinier de Toulouse
[18].
La maison familiale devient celle d’Antoine Guépin après son mariage ; il y habite avec son épouse, puisque le 28 juin 1681, Jean Laurens « architecte en marbre, natif du lieu de Lodun [Loudun] en Poytou » et Suzanne Robin, de la paroisse de la Daurade, signent leur contrat de mariage « dans la maison du sieur Simon Affre et apartement du sieur Antoine Guépin, sculpteurs et architectes ».
Un hôte plus prestigieux a vécu chez le sculpteur : le peintre Nicolas Tournier qui dicte son testament le 30 décembre 1638, « estant détenu de certaine maladie corporelle, couché dans un lict », dans une partie de la maison qu’il lui loue
[19]. Depuis dix ans environ, cet artiste franc-comtois est revenu d’un séjour en Italie et s’est fixé dans le Languedoc, d’abord à Carcassonne puis à Toulouse. Les raisons pour lesquelles il vient habiter chez Pierre Affre ne sont pas clairement définies : nécessité de trouver un logement, qu’il n’habite probablement pas depuis son arrivée à Toulouse, vers 1632 ; ou volonté du peintre d’habiter chez des amis dans cette ville où il ne connaît personne, alors qu’il tombe gravement malade. Le testament du peintre indique, en effet, qu’il occupe cette chambre « depuis quelques temps ». Cet épisode mérite d’être souligné car la proximité de cet artiste a pu être favorable pour Pierre Affre. Comment ne pas croire que le sculpteur n’ait pu engager avec lui des conversations à propos de ses expériences en Italie ? Ce peintre, qui avait beaucoup voyagé, représentait une occasion peut-être rare de confronter ses idées sur la création avec un artiste mêlé tardivement au milieu toulousain.
LES BIENS DE PIERRE AFFRE
Pierre Affre acquiert sa grande maison le 21 mai 1638 et la conserve jusqu’à sa mort. Quelques années après cette acquisition, le sculpteur décide de la rénover et commence les réparations. Le 15 avril 1657, il traite avec François Jumiéris, maître charpentier de Toulouse, pour une série de travaux qui revient à une transformation complète de la maison
[20] : la façade est démolie puis remontée entièrement avec une galerie séparée par une cloison de bois ; le toit est rehaussé ; le couloir est rétréci, tandis que la cloison qui sépare l’atelier de l’arrière-boutique est aussi entièrement rebâtie ; les plafonds sont démolis puis reconstruits, celui du second étage à la française ; la chambre où logent les compagnons est remaniée, tout comme l’escalier. Le charpentier doit refaire la couverture ainsi que toutes les portes et les fenêtres.
À côté de l’habitation principale, le sculpteur a acheté une petite maison, dans la même rue, à Cécile de Corneilhan le 1
er mai 1645
[21] ; cette masure « vieille et ruyneuse » donne d’un côté sur la rue Peyrolières et par derrière sur la grande maison familiale. C’est probablement celle qu’il loue à la veuve d’un maître-vitrier, nommé Jacques Damen, et dont il lui demande de rendre les clés, donc de la quitter, le 11 janvier 1651, la location étant parvenue à son terme
[22]. Il conserve ce bien jusqu’en 1668 et la vend le 31 décembre au maître-orfèvre Barthélémy Laureaux
[23]. Non loin de là, rue de la Vache, il possédait une troisième maison que ses héritiers cèdent à Pierre Argaignon le 28 mai 1681
[24].
LES AFFAIRES FINANCIÈRES DE PIERRE AFFRE
Le 21 juin 1657, Pierre Affre apparaît dans un acte notarié relatif à « l’afferme de la coupe du bois de Boucone », en laquelle il est associé avec Jean Fanjaux, marchand de Toulouse, Guillaume Rouel, huissier à la chambre des requêtes au parlement, et un nommé Sauvage
[25]. Il s’agit d’un compte rendu demandé au garde forestier sur cette afferme. Il paraît évident qu’indépendamment du bénéfice réalisé lors de cette affaire commerciale, Pierre Affre était directement intéressé par la nature de l’opération. En effet, comment aurait-il pu mieux disposer du bois dont il avait besoin, sinon en le choisissant directement sur pied, s’assurant ainsi de la bonne qualité du matériau ?
Parallèlement à son activité de sculpteur, il se livre à quelques transactions financières d’où il semble retirer quelques bénéfices supplémentaires. Il prête souvent, emprunte parfois et aide ses amis les maîtres-orfèvres.
L’énumération trop fastidieuse de toutes ces transactions
[26] peut être remplacée par l’évocation de quelques exemples représentatifs. Le 9 novembre 1642, il prête trois cents livres à sa s
œur Madeleine Pujol pour la dot de sa nièce qui doit épouser le maître-chaudronnier Étienne Augé
[27]. Le 15 décembre suivant, il prête deux cents livres à Barthélémy Lombard, maître-cordonnier, parrain de sa fille Louise
[28].
Entré dans une famille d’orfèvres, les Laureaux, par son second mariage, le sculpteur entretient avec eux des relations cordiales, assistant aux mariages ou étant choisi comme parrain. Quand la corporation des orfèvres se trouve en difficulté, il n’hésite pas à lui prêter de l’argent : le 6 septembre 1651, les représentants de la confrérie désignent Étienne Laureaux pour les représenter dans un procès qu’ils mènent contre Jean Lacombe, contrôleur provincial des monnaies en Languedoc, « pour le maintien de leurs privilèges et libertés » ; et le 19 novembre suivant, ils empruntent quatre cent vingt-cinq livres à Pierre Affre, probablement parce que ce procès est très coûteux
[29]. Le 13 juin 1668, le sculpteur procède au dernier emprunt de sa vie, associé au maître-orfèvre Jean Guerguy, et obtient mille soixante livres dix sous du capitoul Jean de Couderc ; le même jour, Guerguy certifie devant le notaire qu’il est seul responsable de cette dette, Pierre Affre n’ayant été présent que pour le cautionner
[30]. Cet engagement devait pourtant menacer puis compromettre définitivement l’aisance de la famille.
LES RELATIONS DE PIERRE AFFRE
Certains noms rencontrés dans les actes notariés relatifs à la vie privée du sculpteur appartiennent au cercle de ses relations professionnelles. Ainsi, Jean Chalette, peintre des capitouls, et Claude Pacot, architecte, signent-ils, le 6 janvier 1632, le contrat de son premier mariage ; nous verrons plus loin que ces deux artistes ont assisté aux débuts de la carrière du jeune Pierre Affre. La célébration de ce mariage a lieu le 11 janvier suivant, en présence du maître-menuisier Gailhard Blanc et des architectes Pierre Vidal et Claude Pacot. Parmi les témoins du contrat de son second mariage, se trouve le sculpteur Jacques Pujol, probablement le fils de sa sœur Madeleine, veuve de Jean Pujol, habitant Saint-Papoul.
Dans les actes de baptême de ses nombreux enfants apparaissent souvent les membres de sa belle-famille comme parrains et marraines ; pourtant, à deux reprises, il sollicite des artistes : le 28 avril 1633, Pierre Vidal, qualifié ici de maître-tailleur de pierre, tient Bernarde I sur les fonts baptismaux
[31] ; le 13 septembre 1643, c’est Jacques Portes, architecte, avec qui il travailla sur un tombeau trois ans plus tard à Bordeaux, qui est le parrain de Catherine
[32].
Pierre Affre est lui-même le parrain d’au moins trois enfants d’artistes toulousains : le 20 juillet 1647, il porte sur les fonts baptismaux Gérarde, fille du sculpteur François Périgaud ; le 5 octobre suivant, Pierre, fils du maître orfèvre Simon Laureaux, apparenté avec sa seconde épouse ; et le 20 juin 1662, il devient le parrain de Pierre Legoust, petit-fils de son ancien maître Artus Legoust
[33].
Les peintres toulousains appartiennent aussi à son cercle d’amis. Hilaire Pader
[34] assiste aux contrats de mariage de Catherine et Bernarde Affre, en 1662 et 1664 ; cet artiste est célèbre à Toulouse pour avoir traduit en 1649 un ouvrage de l’Italien Lomazzo sur la perspective et pour la publication de ses réflexions dans
La Peinture parlante en 1653
et le
Songe énigmatique de la peinture universelle en 1658
[35]. De même, le 24 janvier 1643, Pierre Affre signe comme témoin, en compagnie de Jean Chalette, le contrat de mariage entre le maître-peintre Gaspard Fournier et Jeanne, fille d’un autre maître-peintre, Jacques Denuye
[36].
Les habitants de la rue Peyrolières
À partir de 1638, le sculpteur et sa famille ne vont plus quitter la rue Peyrolières (ou Gambetta) dans laquelle habitent quelques personnages dont l’histoire toulousaine a retenu les noms
[37]. En premier lieu, on y rencontre des hommes occupant des fonctions officielles : Georges Olive, avocat et seigneur de Bruguières, capitoul en 1647-1648 et chef de consistoire en 1660-1661 ; Jean Campunaut, procureur au parlement, capitoul en 1667-1668 ; ou bien Jacques de Buisson d’Aussonne, président à la Cour des Aides de Montauban. Avec eux, des artistes composent aussi le voisinage de Pierre Affre : le maître-peintre Antoine de Troy, père de Jean III et de François de Troy, célèbres peintres de la fin du XVII
e siècle
[38] ; Jean Boude, imprimeur du roi ; Bernard Assézat, maître-orfèvre ; et le peintre Hilaire Pader.
PIERRE AFFRE ET SES ASSOCIÉS
La première observation relative aux choix opérés par le sculpteur concerne les commandes honorées en collaboration avec des artistes dirigeant leurs propres ateliers. Bien que cette pratique soit alors connue, elle ne reflète pas une habitude courante ; la sous-traitance existe, comme l’intervention successive de deux maîtres sur une œuvre ou encore un travail effectué à partir de plans donnés par un autre artiste. Dans ce cas, les contrats se concluent séparément avec les clients. Mais la particularité des associations, réunissant deux ateliers pour livrer ensemble un ouvrage terminé, ne semble pas constituer une généralité. Pour cela, il faut un contrat unique entre le client et les maîtres d’œuvre. Cette nuance paraît très menue et pourtant elle introduit une notion non négligeable liée aux relations entre les artistes eux-mêmes. En effet, ils engagent d’abord leur responsabilité devant le commanditaire mais ils doivent également respecter leurs promesses mutuelles. Il semble donc nécessaire sinon indispensable qu’ils se connaissent et qu’ils aient confiance l’un envers l’autre.
Pierre Affre partage au moins sept fois une commande avec un autre artiste : trois architectes, appelés aussi tailleurs de pierre, nommés Claude Pacot, Jacques Portes et Jacques Mercier ; un plâtrier, Jacques Mouret ; un menuisier, Jacques Blanc, bien qu’avec lui il s’agisse plutôt d’une sous-traitance ; enfin deux orfèvres, Antoine Guillermy et Bertrand Lacère.
Claude Pacot, architecte
[39]
L’architecte Claude Pacot est le premier avec qui Pierre Affre partage une commande, ce qui permet au jeune sculpteur d’être remarqué par les capitouls. Ainsi, le 7
[40] et le 28 août 1627
[41], les deux associés se chargent de « restaurer et racomoder » la statue de Clémence Isaure, fondatrice mythique des jeux floraux de Toulouse, puis de construire une niche dans le Grand Consistoire du Capitole pour abriter la figure. C’est Jean Chalette, peintre de la ville, qui a donné le dessin de ce compartiment
[42]. Vers la fin de cette même année, Affre et Pacot entreprennent une réparation à la voûte d’un égout situé rue de Ville Neuve
[43], aujourd’hui rue Lafayette ; il s’agit ici simplement de fournir un ouvrage en pierre de taille. Quelques années plus tard, le 15 novembre 1628
[44], les capitouls commandent à ces deux artistes un décor en plâtre constitué d’emblèmes militaires encadrant une plaque de marbre noir, gravée d’une inscription louant les mérites de Louis XIII, vainqueur au siège de La Rochelle contre les protestants ; ce succès prend une valeur de symbole pour la capitale languedocienne qui s’était ruinée par fidélité au roi lors du siège de Montauban en 1621. Cette ornementation fut installée sur une des portes du Grand Consistoire ; aujourd’hui disparue, elle est connue par deux photographies prises lors du démantèlement du Capitole.
Claude Pacot appartient à une génération d’architectes toulousains encore assez mal connus, bien que son intervention dans les reconstructions de la place Nationale de Montauban en 1649
[45] justifie une meilleure attention à son égard. Sa carrière évolue entre la clientèle privée, l’architecture religieuse, les travaux pour les capitouls et les démolitions de plusieurs forteresses dans la région toulousaine. On peut citer rapidement quelques-uns de ses chantiers : en 1626, il réalise le décor des fenêtres de l’hôtel de Pierre Comère, riche marchand toulousain du début du XVII
e siècle, situé rue Saint-Rome à Toulouse
[46] ; en 1648, il travaille dans le couvent des religieuses de Malte, installées au faubourg Saint-Cyprien, pour construire un dôme, un escalier et trois cheminées
[47] ; enfin, en dehors des ouvrages effectués en collaboration avec Pierre Affre, il sculpte les armoiries des capitouls de l’année 1628
[48].
Jacques Portes, architecte
Beaucoup moins connu, l’architecte toulousain Jacques Portes assiste Pierre Affre en 1640 pour l’installation du tombeau de Marc-Antoine de Gourgues, président au Parlement de Bordeaux, dans l’église des Carmélites de cette ville
[49]. Aucun autre chantier ne lui est encore attribué, mais quelques renseignements de sa vie privée ont été mis au jour. Pierre Pacour, maître-fustier, et Jacques Mercier, tailleur de pierre, le choisissent en 1637 et 1640 comme parrain de leurs fils
[50]. Le 18 novembre 1652, il loue à Antoine Hugonnet, tonnelier du faubourg Saint-Cyprien, une maison et un jardin pour une durée de quarante jours : il veut y installer des amis pendant la quarantaine qu’ils doivent respecter, avant d’entrer dans la ville alors frappée d’une épidémie de peste
[51]. Il est enterré dans la paroisse de la Dalbade à Toulouse, le 20 octobre 1653
[52].
Jacques Mercier, tailleur de pierre
Avec le tailleur de pierre Jacques Mercier, Pierre Affre installe, à la fin de l’année 1646, quatre fenêtres et des armoiries sur la façade de l’immeuble du Poids de l’huile, attenant au Capitole et aujourd’hui disparu
[53]. Jacques Mercier est issu d’une dynastie d’artistes de la région toulousaine
[54]. Il est essentiellement connu pour ses travaux d’aménagement au Pont-Neuf en 1662
[55], mais il apparaît dans plusieurs autres chantiers : réalisation, en 1638, de la porte d’entrée d’une maison en construction près de l’église Saint-Barthélemy
[56] ; en 1650, achèvement d’une autre maison située rue Saint-Remésy et construction du portail en pierre quatre ans plus tard
[57]. Il travaille également pour les capitouls, avec en 1642 la démolition d’un grand portail en fer à l’entrée du pont reliant l’hôpital Saint-Jacques au faubourg Saint-Cyprien, puis l’installation de grilles à quatre fenêtres de l’hôpital Saint-Sébastien dit de La Grave et en 1650, des aménagements en pierre sur le portail d’entrée de ce même édifice
[58] ; en 1654, il sculpte les armoiries du roi, de la ville et des capitouls au collège de l’Esquile
[59]. Enfin, Jacques Mercier travaille également pour deux grands édifices de Toulouse : les religieux minimes du couvent Saint-Roch lui commandent en 1635 neuf fenêtres en pierre pour les dortoirs nouvellement construits
[60], tandis qu’en 1655, il effectue de grosses réparations à la cuisine de l’hôpital Saint-Jacques ou Hôtel-Dieu
[61].
Jacques Mouret, maître-plâtrier
Le quatrième associé de Pierre Affre révèle un aspect moins documenté du travail des sculpteurs au XVII
e siècle. En 1635, Jacques Mouret, maître « gypier » c’est-à-dire plâtrier, collabore à la réalisation du retable de la confrérie des chirurgiens, installée dans une chapelle du cloître des jacobins de Toulouse
[62]. Originaire de Béziers
[63] comme Pierre Affre, il s’installe dans la paroisse Saint-Étienne dans une maison à l’enseigne des Trois Pigeons
[64]. Sa carrière n’est connue que par de rares mentions. Le 27 mai 1623, il achète diverses pièces de marbre
[65] ; il travaille lui aussi pour les capitouls, d’abord en 1624 à l’autel de la Vierge au Capitole avec des armoiries et une grande coquille de plâtre au-dessus de la statue de la Vierge
[66], puis en 1626 dans le Grand Consistoire où il installe au-dessus de l’entrée les allégories de la Justice et de la Force et où il sculpte deux anges en plâtre sur un fronton qui couronne les armoiries du roi en ajoutant celles des capitouls de part et d’autre
[67]. Jacques Mouret participe ensuite à l’un des grands chantiers toulousains du moment, la construction du couvent des religieuses de Saint-Jean-de-Jérusalem : le 18 novembre 1627, il s’engage à enduire de plâtre les murs de toutes les chambres du couvent
[68]. Il meurt en 1635 et il est enterré le 17 novembre dans la grande nef de la cathédrale Saint-Étienne
[69]. Quelques années plus tard, le 15 février 1645, son fils Pierre entre en apprentissage chez son ancien associé
[70].
Jacques Blanc, menuisier
L’
œuvre du menuisier Jacques Blanc reste peu connue, si ce n’est son travail à Montesquieu-Volvestre et la porte de la chapelle Saint-Jérôme des Pénitents bleus de Toulouse
[71]. Installé dans la paroisse de Saint-Étienne
[72], il construit en 1634 toute la menuiserie d’un tabernacle pour Pierre Affre qui doit ensuite l’orner de sculptures
[73]. Ce contrat présente un détail à souligner au sujet de l’organisation des ateliers : on retrouve ici une division du travail entre le menuisier qui monte l’armature d’une
œuvre et le sculpteur qui se charge de toute l’ornementation. Le menuisier peut appartenir au personnel du sculpteur ou bien, comme ici, diriger son propre atelier. Cette considération, pas réellement nouvelle, permet pourtant de confirmer une idée généralement admise en l’étoffant d’un exemple supplémentaire.
Antoine Guillermy et Bertrand Lacère, maîtres-orfèvres
Pour terminer, il faut évoquer la collaboration de Pierre Affre avec deux maîtres-orfèvres toulousains : en 1653, il réalise avec Antoine Guillermy un buste-reliquaire de saint Julien pour l’église du Fauga, et en 1655, un buste-reliquaire de saint Aubin avec Bertrand Lacère pour les consuls de Rabastens, au diocèse de Gaillac
[74]. Les liens du sculpteur avec les orfèvres toulousains sont réguliers : il épouse la fille de l’un d’eux et prête à la corporation de fortes sommes lors d’un procès.
La présentation des divers associés de Pierre Affre permet d’allonger la liste des artistes actifs à Toulouse et contribue à la reconstitution des événements artistiques du XVIIe siècle dans cette ville, tâches ordinaires ou commandes exceptionnelles.
L’ATELIER DE PIERRE AFFRE
Comme beaucoup d’artistes, Pierre Affre a formé des apprentis, qui ont commencé chez lui la pratique de la sculpture, et des compagnons, dont il a perfectionné les connaissances.
Jean Boulp
Le premier contrat retrouvé date du 21 décembre 1638, avec Jean Boulp de Cazères qui s’engage à rester apprenti pendant quatre ans chez le sculpteur qui promet de le loger, nourrir et blanchir sans paiement ; son élève s’oblige en retour « de fere fidellement tout ce que par son dit maître luy sera commandé » ; le 1
er janvier 1643, le contrat est clôturé, maître et apprenti sont satisfaits ; toutefois le jeune sculpteur doit vingt-quatre livres dix-huit sous et cinq deniers qu’il rembourse le 2 mai 1646
[75].
Jean Legoust
Ensuite, Pierre Affre intègre dans son atelier le jeune Jean Legoust, fils d’Artus Legoust et de Marie Barrué, âgé de presque quinze ans, et accepte « de luy monster et enseigner son art et mestier de sculpteur » pendant quatre ans ; Jean Legoust ne doit rien payer, en revanche son maître promet de lui donner quarante livres lors de sa dernière année d’apprentissage
[76]. Il semble donc que les relations entre les familles Legoust et Affre n’aient pas cessé après la mort d’Artus vers 1630 ; après avoir travaillé chez lui, Pierre Affre est devenu le parrain d’un de ses petits-fils. D’une part, cela démontre que la collaboration entre ces deux artistes a engendré une amitié fondée probablement sur une admiration professionnelle réciproque. Après la disparition d’Artus, sa famille conserve des liens avec Pierre Affre, à peine plus âgé que ses fils aînés, avec qui il a pu prolonger cette amitié. D’autre part, Marie Barrué, seconde épouse d’Artus, et ses beaux-fils, souhaitant confier la formation du jeune Jean, reconnaissent en lui le successeur d’Artus : ils pensent que Pierre Affre, devenu un grand artiste parce qu’il a su assimiler les leçons de son maître, est capable de ranimer chez Jean le talent de son père. Mais il existe peut-être une autre explication suggérée par les clauses du contrat. Non seulement l’apprenti ne paie pas sa formation, mais il reçoit quarante livres ; n’est-ce pas plus que de l’amitié ou de la reconnaissance ? Pierre Affre serait-il débiteur des Legoust ? Malheureusement, cet apprentissage a été annulé : le 3 juillet 1642, le sculpteur proteste auprès de Marie Barrué car son fils a quitté l’atelier quelques jours auparavant
[77]. La conclusion de cette affaire reste cependant dans l’ombre.
Pierre Mouret
Le cercle des relations professionnelles du sculpteur lui permet de sélectionner des jeunes gens qu’il souhaite former. Ainsi, le 15 janvier 1643, Jacques Mouret, maître-plâtrier, son ancien associé sur le chantier du retable de la confrérie des chirurgiens en 1635, place-t-il chez lui son fils Pierre âgé de dix-neuf ans comme apprenti pour quatre ans
[78].
Jean Margouet
Le 30 novembre 1644, Jean Margouet, architecte de Tournecoupe, place son fils Jean pour trois ans chez Pierre Affre
[79] ; ce dernier « promet de lui monstrer son art et fonction de sculpture, le nourrir de bouche en santé, tenir lict et blanc de ses linges lors qu’on faira lessive en la maison et non autrement ». Le père s’engage à payer quatre-vingt-dix livres et ce que son fils « pourroict perdre par sa coulpe ». Cet acte est signé par un témoin, le maître-menuisier Gaillard Blanc, ami de Pierre Affre, qui était présent lors de son premier mariage. L’apprentissage se poursuit jusqu’à son terme, mais, le 4 décembre 1647, Jean Margouet, à présent compagnon sculpteur, adresse de vives protestations à son maître
[80] ; il le somme d’accepter la clôture du contrat, affirmant en avoir respecté les conditions, et le prie de « luy restituer les hardes qu’il luy rettient ». Pierre Affre répond que Margouet a perdu plusieurs journées pour s’occuper des procès que son père mène à Toulouse et que par conséquent il lui doit encore du travail. Le jeune compagnon explique alors qu’il est resté chez Affre un mois et demi après l’expiration du contrat ; et probablement en colère, il finit par dire que pendant deux mois il a aidé le sculpteur à poser un retable dans l’église Saint-Sernin, mais que c’est un travail de maçonnerie qui « n’estoit pas du fait de la dite sculpture ». Ce différend entre les deux hommes présente l’avantage de fournir des indications sur l’un des grands chantiers du sculpteur, notamment d’ordre fonctionnel avec la nécessité d’employer toute la main-d’
œuvre possible lors de l’installation d’un tel ouvrage. Le litige entre Pierre Affre et Jean Margouet se termina probablement par un compromis dont aucun acte n’a encore révélé la teneur.
Pierre Lambrigot
Le 11 juin 1647, Pierre Affre accepte un apprenti dont la formation doit durer cinq ans
[81]. Il s’agit de Pierre Lambrigot, fils du maître-peintre Antoine Lambrigot connu pour de nombreux travaux à Toulouse
[82], et témoin en compagnie de Pierre Affre au contrat de mariage entre Gaspard Fournier et Jeanne Denuy, en 1643. Lambrigot promet de payer cent livres pour l’enseignement prodigué à son fils qui s’engage à obéir pour tous les « services licittes et honnestes que luy seront comandés par son dit maître » ; si le jeune homme abîme un travail dans l’atelier, « la chose pruvée et vériffiée », son père s’engage à rembourser le sculpteur. Un détail de ce contrat rappelle précisément la situation des sculpteurs à Toulouse au XVII
e siècle : dans les clauses exprimées au moment où le texte évoque les conditions de l’apprentissage, le mot « mestier » est barré, puis remplacé par le terme « art »
[83]. En effet, les sculpteurs toulousains ne sont pas organisés en corporation ; leur activité est mentionnée comme art, libéral, à côté des menuisiers, qui possèdent des statuts et la maîtrise, et dont le travail est appelé métier. Il semble que l’apprenti sculpteur ait quitté son maître puisqu’un jugement présidial du 13 mars 1651 oblige Lambrigot à lui payer trente livres. Pierre Lambrigot a dirigé par la suite son propre atelier en tant que maître-sculpteur et peintre
[84]. À la clôture du contrat d’apprentissage, un compagnon du nom de Jacob Liet signe comme témoin ; il s’agit probablement d’un des jeunes artistes qui travaillent chez Pierre Affre.
Pierre Lamaignol
Le dernier apprenti connu de Pierre Affre est Pierre Lamaignol, fils de Jean Lamaignol, maître-menuisier toulousain
[85] ; le contrat est signé le 20 avril 1653 pour trois ans
[86]. Le jeune garçon a commencé son apprentissage chez le sculpteur François Périgaud qui meurt prématurément cette année-là
[87]. Durant la période passée auprès de la famille Affre, Pierre Lamaignol a signé en qualité de témoin les pactes de mariage de deux des filles de son maître : celui de Bernarde et Guillaume Siméon le 6 janvier 1655 et celui de Louise et Arnaud Laureaux le 5 septembre suivant. La fin de l’apprentissage est consignée en marge du contrat, le 11 mars 1656. Plus tard, le jeune sculpteur dirige son propre atelier
[88].
LES COMPAGNONS SCULPTEURS
À côté de ces jeunes gens qui ont travaillé sous la direction de Pierre Affre, deux compagnons sculpteurs, demeurés inconnus à part ces mentions, signent comme témoins des actes contractés par Affre : le 30 décembre 1638, Jean Pescaire est présent lors de la lecture du testament dicté par le peintre Nicolas Tournier dans la maison du sculpteur ; et Guillaume Germain se trouve parmi les témoins qui signent la quittance du retable réalisé en 1655 par Pierre Affre, pour le Tiers-Ordre de Saint-François à Toulouse
[89].
De plus, le 7 juin 1643, Pierre Affre engage pour deux ans et soixante-quinze livres un nommé Jean Rouspide, originaire de Pau
[90]. Nulle autre précision n’est connue à propos de ce jeune homme qui n’est probablement plus apprenti.
Les huit apprentis identifiés de Pierre Affre sont issus de milieux artistiques très proches qui se croisent et s’associent fréquemment. Ces métiers, dont l’exercice est rattaché au décor, relient entre eux les artistes, soit pour des collaborations, soit à travers un intérêt réciproque, comme justement la formation de jeunes praticiens. Il ressort de ces quelques exemples que les apprentis échappent rarement à leur entourage originel pour continuer d’évoluer dans un univers familier. La plupart des meilleurs artistes, maîtrisant plusieurs techniques, sont appelés tour à tour sculpteurs, tailleurs de pierre ou architectes. L’atelier de Pierre Affre, un des plus réputés du milieu du siècle, offrait la possibilité à des maîtres qualifiés dans une discipline de former leurs fils dans des spécialités qui complétaient leurs propres capacités, en leur assurant un éventail plus large de ressources artistiques.
Dans cet atelier apparaît un homme dont la formation est plus originale et beaucoup moins souvent relevée dans l’ensemble des registres de notaires. Le 27 janvier 1639, Pierre Affre embauche pour un an Jean Rivet, compagnon menuisier, natif de Dourgnes, près de Castres ; moyennant trente-huit livres et son hébergement, celui-ci promet de « servir et travailher [...] en l’architecture et placcage » ; l’engagement prend fin et la quittance du contrat est signée le 2 avril 1640
[91]. La spécialité pour laquelle Jean Rivet entre chez Pierre Affre permet d’aborder un aspect rarement évoqué pour l’activité des sculpteurs : le mobilier.
Le mot « placcage » ne peut se rattacher à autre chose qu’à l’art du meuble qui connaît dans ces premières décennies du XVII
e siècle un élan et une vitalité continus. Une grande nouveauté s’est répandue au tout début du siècle permettant de fabriquer des meubles luxueux à moindres frais en plaquant des lames d’essences précieuses sur des bâtis de bois plus communs. Traditionnellement, la fabrication des meubles est attribuée aux menuisiers ; or la technique du placage a été mise au point par des menuisiers qui en sont devenus les spécialistes, désignés d’abord comme menuisiers en ébène puis ébénistes
[92].
À Toulouse, le mot ébéniste semble apparaître vers le milieu du XVII
e siècle avec Guillaume Marie et Jean Renalier qui ont obtenu des capitouls le droit d’ouvrir une boutique dans la ville
[93]. Il faut donc admettre qu’avant 1650 la pratique courante consistait pour les compagnons ébénistes à se placer dans des ateliers de menuisiers et de sculpteurs. Ceci correspond parfaitement avec le passage de Jean Rivet chez Pierre Affre. Celui-ci attire probablement une clientèle, dont la demande, dès qu’il s’agit de mobilier, exige une qualité technique et esthétique.
La sous-traitance avec des menuisiers offre deux avantages. Ceux qui se sont spécialisés dans l’ébénisterie produisent des objets élaborés dans un style différent grâce au placage. De même, ils s’occupent de construire les meubles que le sculpteur doit ensuite orner ; le même principe est appliqué pour le mobilier religieux. Ainsi, le 15 février 1634, Pierre Affre commande-t-il à Jacques Blanc, maître-menuisier de Toulouse, un tabernacle en bois de tilleul pour tout ce qui concerne « l’architecture et assemblage requis et nécessaire » ; à aucun moment il n’est question de sculpture, parce qu’elle revient probablement au ciseau de Pierre Affre. Enfin, en la personne de Jean Rivet, celui-ci dispose d’un ouvrier capable de réaliser un travail de menuiserie traditionnel comme un ouvrage d’ébénisterie.
À Toulouse, il existe un ébéniste pour lequel on connaît bien les étapes de l’installation dans cette ville : il s’agit de Noël Hache qui arrive en 1656
[94]. Dans une supplique adressée aux capitouls le 11 mars 1659, il présente la nature des
œuvres qu’il a coutume de réaliser et précise que nul autre que lui n’est spécialisé dans cette activité. La liste des objets qu’il fournit évoque des pièces de petites dimensions plus précieuses et décoratives qu’utilitaires : « cabinets à la façon d’Alemaigne, cadres de tableaux, miroirs, cassettes, tablettes, damiers, guéridons [...] » et pièces rapportées où il emploie « le bois de sandale [santal ?], desbeine, divoire, de rose, de violette, de brésil et autres bois de senteur [...] ». Cela signifierait donc que les menuisiers et les sculpteurs concevaient l’ensemble de ce que l’on appelle le mobilier : tables, chaises, fauteuils, lits, coffres, armoires, commodes et bureaux. Cette hypothèse peut s’appuyer sur un contrat passé à Toulouse le 23 mai 1664 dans lequel le sculpteur Jean Saint-Laurens s’oblige envers le maître-menuisier Bernard Balsac « de luy faire le travail de sculpture pour un alcobe [alcove] de bois [...] le tout suivant et conformément aux dessins que le dit Balsac luy a deslivrés [...] »
[95].
Les actes notariés rédigés pour commander les chefs-d’
œuvre aux compagnons menuisiers aspirant à la maîtrise permettent de retrouver des allusions aux meubles utilisés au XVII
e siècle, car ces objets s’inspirent des productions habituelles des ateliers, par exemple quand, le 3 octobre 1633, Jean Salles doit confectionner un coffre en noyer, assemblé par des coupes à onglet et des queues d’aronde, orné de pilastres, de chapiteaux et de frises sculptés d’ordre dorique
[96].
La limite séparant le travail du menuisier et celui du sculpteur n’apparaît pas nettement. Mais, si les contrats concernant les commandes de meubles ne sont pas très fréquents et si ces œuvres elles-mêmes ont rarement survécu, il est permis de penser que les sculpteurs toulousains ont créé du mobilier dans leurs ateliers. La promesse signée par Jean Rivet conduit à admettre qu’il en fut ainsi chez Pierre Affre.
PIERRE AFFRE, SCULPTEUR TOULOUSAIN DU XVIIe SIèCLE
L’étude d’une carrière privilégie en général l’analyse de plusieurs œuvres et de leur apport dans l’évolution artistique d’une région et d’une époque. Dans la plupart des cas, on observe la relative aisance matérielle amenée par le succès. En revanche, l’entourage familial ou relationnel, les conditions de vie et les biens d’un artiste sont rarement l’objet d’une étude ou d’une réflexion en raison du manque de documents d’archives. Il n’en est rien pour Pierre Affre, car beaucoup de renseignements ont réapparu dans les registres des notaires toulousains. La réalité d’un artiste passe le plus souvent par ses travaux conservés, ou alors connus par des commandes ou des paiements, par des dessins ; elle revient aussi, avec de la chance, à travers un portrait, ou encore avec un aperçu plus ou moins complet des orientations de sa vie.
[1]
C. Bourdieu,
Pierre Affre et la sculpture toulousaine de 1630 à 1670, Mémoire de doctorat nouveau régime dactylographié, Université de Toulouse - Le Mirail, 1994 ;
L’Âge d’or de la sculpture. Artistes toulousains du XVIIe siècle, Catalogue d’exposition, Musée des Augustins, Toulouse, Éditions Somogy, Paris, 1996.
[2]
F. Sartre,
Artus Legoust, sculpteur original du XVIIe siècle toulousain. Son activité de 1607 à 1629, Mémoire de maîtrise dactylographié, Université de Toulouse - Le Mirail, 1990, p. 56.
[3]
Alard,
Entrée du Roy a Tolose, Toulouse, Raimond Colomiès, 1622.
[4]
P. Julien, « Harpies, griffons et chimères dans les stalles de ch
œur au XVII
e siècle »,
Gazette des Beaux-Arts, 1994.
[5]
E. Roschach, « Jean Chalette de Troyes, peintre de l’hôtel de ville de Toulouse (1581-1643) »,
Revue de Toulouse, 1868, t. 29, p. 154-163, 231-239, 241-263.
[6]
ADHG [Archives municipales de la Haute-Garonne], 3E 2063, f. 10-12 v. : « Mariaige de Affre et d’Alby ».
[7]
ADHG, 3E 3548, 1
er reg., f. 35-35 v. : 10 février 1634, 38 sous ; 3E 3549, 2
e reg., f. 34-34 v. : 11 février 1635, 25 livres ; 3E 3552, f. 300 v. - 301 : 2 décembre 1638, 69 livres. Cette partie de la rue porte aujourd’hui le nom de rue Gambetta.
[8]
Aujourd’hui, rue Gambetta.
[9]
ADHG, 3E 6073, f. 305-306 v. : « Achapt Affre, Mr Mervila », AMT [Archives municipales de Toulouse], CC 116, Cadastre 1680, Daurade, 2
e moulon, n
o 10.
[10]
ADHG, 3E 1000, 1
er reg., f. 133-134 v. : « Affre mariage Laureaus ». Les enfants de Jeanne Alby : Bernarde I, 28 avril 1633 (GG 95, f. 1) ; Nicolas, 2 janvier 1636 (GG 96, f. 1) ; Louise, 8 août 1638 (GG 96, f. 52) ; François, 6 décembre 1640 (GG 96, f. 108 v.) ; Raymond, 10 juillet 1642 (GG 96,f. 140) ; Catherine, 13 septembre 1643 (GG 96, f. 160). Les enfants d’Isabeau Laureaux : Bernarde II, 14 mai 1647 (GG 96, f. 239) ; Jean, 11 avril 1649 (GG 97, f. 16 v.) ; Joseph, 16 juin 1652 (GG 97, f. 90 v.) ; Guillaume, 30 mars 1656 (GG 97, f. 162) ; Marie, 9 juin 1657 (GG 97, f. 188) ; Barthélémy, 24 février 1660 (GG 97, f. 244) ; Arnaud, 17 août 1664 (GG 98, f. 46 v.) ; Louise II, 8 septembre 1667 (GG 98, f. 102 v.).
[11]
AMT, GG 96, f. 182.
[12]
AMT, GG 111, reg. non folioté ; ADHG, 3E 3584, f. 44 v. ; AMT, GG 137, f. 53 v.
[13]
AMT, GG 111, reg. non folioté.
[14]
ADHG, 3E 665, f. 184 v. - 185 v. : « Castaignet et d’Affres, mariage et recognoissance » ; 3E 7592, 2
e reg., f. 148 v. : « Compromis », « ... mère tutrisse et légittime administraresse de Pierre Castagnet son fils... ».
[15]
ADHG, 3E 7593, 2
e reg., f. 23-23 v. ; 3E 6296, f. 477-479.
[16]
AMT, GG 127, f. 46 v., 18 juillet 1669 : Catherine, marraine de Simon, fils de Bernarde II, sa s
œur, est dite « femme au sieur Parisot, cirurgien ».
[17]
ADHG, 3E 1020, 2
e reg., f. 11-11 v. : « Guespin mariage Affre » ; AMT, GG 112, f. 55 v.
[18]
AMT, GG 126, f. 2 v.
[19]
P. Salies, « Nicolas Tournier peintre en Languedoc (1590-1639 ?). Nouveaux documents sur sa vie et ses
œuvres »,
Archistra, n
o 11-12, 1973-1974, p. 99-106.
[20]
ADHG, 3E 3567, f. 138 v. - 140 : « Bailh Affre, Jumiéris ».
[21]
ADHG, 3E 1000, 2
e reg., f. 91 v. : « Affre achapt Corneilhan ».
[22]
ADHG, 3E 3561, f. 15 v. - 16 : « Protestation Affre, Damen ».
[23]
ADHG, 3E 1695, f. 279-281 : « Achapt Laureaux, Affre ».
[24]
AMT, CC 116, Cadastre 1680, Daurade, 13
e moulon, n
o 12, « Maison des héritiers de Daffé ». ADHG, 3E 7191, f. 164-168 : « Argaignon, Laureaux, Affre achapt ». La rue de la Vache porte aujourd’hui le nom de rue Boyer-Fonfrède ; située près de la Place de la Daurade, elle relie la rue Peyrolières à la rue Jean Suau.
[25]
ADHG, 3E 318, 1
er reg., f. 172-172 v. : « Affre, Fanjaux procure Rouel ». La forêt de Bouconne est située à quelques kilomètres à l’ouest de Toulouse.
[26]
C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. I, p. 40-44.
[27]
ADHG, 3E 997, 2
e reg., f. 263 : « Affre debte Affre » ; f. 263 v. - 264 : « Augé mariage Pujolle ».
[28]
ADHG, 3E 3554, 1
er reg., f. 208 v. : « Affre, Lombard debte » ; AMT, GG 96, f. 52, 8 août 1638.
[29]
ADHG, 3E 1678, 1
er reg., f. 374 v. : « Procuration les bailes orphèvres » ; et f. 457 : « Debte Affre, les maistres orfèvres ».
[30]
ADHG, 3E 3576, f. 137 v. : « Debte Couderc, Affre, Guerguy » ; et f. 137 v. - 138 : « Relief Guerguy, Affre ».
[31]
AMT, GG 95, f. 1.
[32]
AMT, GG 96, f. 160.
[33]
AMT, GG 13, f. 220 et f. 222 v. ; GG 211, reg. non folioté.
[34]
J. Lestrade, « Hilaire Pader, peintre toulousain au XVII
e siècle »,
Revue des Pyrénées et de la France méridionale, 1901, p. 253-269.
[35]
J.-P. Lomazzo,
Traité de la proportion naturelle et artificielle des choses, traduit de l’italien en français par Hilaire Pader, Toulouse, 1649, in-fol. ; H. Pader,
La Peinture [...], Toulouse, A. Colomiès, 1653, in-4
o ;
Songe [...], Toulouse, A. Colomiès, 1658, in-4
o.
[36]
ADHG, 3E 5284
bis, f. 25-26 : « Fournier, Denuye mariage ».
[37]
J. Chalande,
Histoire de rues de Toulouse, Toulouse, 1919, 2
e partie, n
o 301, p. 208-213 : rue Gambetta.
[38]
R. Mesuret,
Les peintres doreurs et les peintres décorateurs de Toulouse au XVIIe siècle, Toulouse, Éditions de l’Auta, 1954, p. 20-21 ; B. Tollon, « Jean I
er de Troy et Jean III de Troy »,
Les Toulousains dans l’histoire, Toulouse, Privat, 1984, p. 433 ; D. Brême,
François de Troy, catalogue d’exposition, Toulouse, Musée Paul-Dupuy, Paris, Éditions Somogy, 1997.
[39]
C. Bourdieu-Weiss, « Claude Pacot : un architecte toulousain du XVII
e siècle »,
Annales du Midi (à paraître).
[40]
ADHG, 3E 2820, f. 461 v. - 462 ; cité par J. Chalande,
Histoire monumentale de l’Hôtel de ville, extrait de la
Revue historique de Toulouse, 1922-1925.
[41]
ADHG, 3E 2820, f. 484 v. - 485.
[42]
AMT, CC 1786, Contrôle 1625-1626, f. 801. À notre connaissance, ce dessin est perdu.
[43]
AMT, CC 1786, f. 791-792.
[44]
AMT, DD 56, Contrats de la ville, f. 13 v. Cité par R. Mesuret,
Évocation du vieux Toulouse, Paris, Éditions de Minuit, 1960, p. 280.
[45]
G. Costa, « Les reconstructions de l’église Saint-Jacques à Montauban après les guerres de religion », Extrait des
Actes du XXVIIe Congrès d’Études de la Fédération des Sociétés académiques et savantes de Languedoc-Pyrénées-Gascogne, 1972, p. 145-155.
[46]
ADHG, 3E 5621, 1
er reg., f. 74-75 v. : « Obligation Commere Pacot ».
[47]
ADHG, 3E 5289, 2
e reg., f. 82-84 v. : « Religieuses de Malthe, Pacot, bail de besoigne ».
[48]
AMT, DD 299, 1611-1784, Hôtel de Ville, t. 4, Liasse A-C, 47 pièces ; Grand Consistoire, 1628-1784, 19 août 1628.
[49]
C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. 1, p. 60.
[50]
AMT, GG 13, f. 124 v., 18 septembre 1637 ; f. 150 v., 6 août 1640.
[51]
ADHG, 3E 4155, 2
e reg., f. 174 v. - 175 : « Louaige ».
[52]
AMT, GG 35, Décès, Dalbade, reg. non folioté.
[53]
AMT, CC 2088, Comptes du trésorier 1645-1646 ; recettes et dépenses extraordinaires de Jean Courtade, f. 173, 3 décembre 1646 ; CC 2412, Pièces à l’appui des comptes, 1645-1646, n
os 71 et 72, 3 décembre 1646.
[54]
C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. I, p. 344-347.
[55]
J. Chalande,
Histoire des rues de Toulouse, Toulouse, 1919, 1
re partie, n
o 186, La Place du Pont.
[56]
ADHG, 3E 4773, 1
er reg., f. 244 v. : « Quittance Ducasse, Mercier ».
[57]
ADHG, 3E 4785, 2
e reg., f. 372-372 v. : « Bernard bail de bezoigne Mercier » ; 3E 4789, 2
e reg., f. 380-381 : « Bernard bail de bezoigne Mercier ».
[58]
AMT, CC 1792, Contrôle 1641-1643, f. 287 et f. 323 ; CC 1794, Contrôle 1645-1647, f. 795 et f. 797.
[59]
AMT, CC 1797, Contrôle 1651-1654, f. 570. La rue de l’Esquile, située entre la rue des Lois et la rue du Taur, conserve par son nom le souvenir du collège.
[60]
ADHG, 3E 7700, 1
er reg., f. 43 v. - 44 v. : « Bailh les religieux Saint Roch, Mercier ».
[61]
ADHG, 3E 6290, f. 462-463 : « L’hospital pris fait Mercier ».
[62]
C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. I, p. 62.
[63]
ADHG, 3E 282, f. 511 v. - 512, 31 août 1625 : « ... Jacques Moret natif de Beziers à present habitan au dit Tholose... »
[64]
AMT, CC 721, Tailles Saint-Étienne Ville, 1631, 4
e moulon, f. 9.
[65]
ADHG, 3E 280, f. 315 v. - 316 v. : « Achept de pierre ».
[66]
AMT, CC 1784, Contrôle 1623-1624, f. 182.
[67]
AMT, DD 55, Contrats 1625-1628, f. 121-121 v. : « Instrument de bail à reparer de plastre et poser deux figures sur le portal de l’entrée du Grand Consistoire par le dedans d’icelluy et autre besoigne exprimée audit instrument ».
[68]
ADHG, 3E 4130, f. 902 v. - 903. Cité par G. Costa, « Pierre Levesville, l’
œuvre d’un architecte orléanais dans le Midi de la France pendant le premier tiers du XVII
e siècle »,
Actes du XCVIe Congrès national des Sociétés savantes, Toulouse, 1971 ;
Archéologie et histoire de l’Art, t. II, Paris, 1976, p. 313-377.
[69]
AMT, GG 237, f. 92 v.
[70]
ADHG, 3E 2877
bis, f. 76 v. - 77 : « Aprentissage par Mouret à Affre ».
[71]
J.-P. Suzzoni, « Un retable du XVII
e siècle à Montesquieu-Volvestre »,
Auta, 1979, p. 150-159.
[72]
AMT, GG 228, f. 72 v.
[73]
ADHG, 3E 3548, 1
er reg., f. 46-47 : « Promesse Affre, Blanc ».
[74]
C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. I, p. 387 et 64. Sur ces orfèvres toulousains, voir J. Thuile,
L’orfèvrerie du Languedoc. Généralités de Montpellier et de Toulouse. Répertoire des orfèvres, Paris, Théo et Florence Schmied, 1966, t. II, p. 259-260 et p. 306-311.
[75]
ADHG, 3E 562, f. 512-512 v. : « Apprentissaige Bolp, Affre » ; la fin du contrat et le remboursement de la dette figurent en marge du premier marché.
[76]
ADHG, 3E 2876, f. 450-450 v. : « Apprentissage Legoust et Affre ».
[77]
ADHG, 3E 2877, f. 297-297 v. : « Requisition par Affre a Barrué ». Ni le premier contrat, ni cette réclamation ne sont accompagnés de mentions se rapportant à la clôture ou à la poursuite de l’apprentissage.
[78]
ADHG, 3E 2877
bis, f. 76 v. - 77 : « Apprentissage par Mouret à Affre ».
[79]
ADHG, 3E 2878, f. 573-573 v. : « Apprantissage Margouet, Affre ». Tournecoupe est une petite ville située dans le diocèse d’Auch, à environ 5 km au nord-est de Saint-Clar.
[80]
ADHG, 3E 11031, f. 753-754 : « Réquisition Margoet, Affre ».
[81]
ADHG, 3E 4427, f. 217 v. - 218 v. : « Lombregot aprantisage ».
[82]
C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. I, n. 625, p. 299-302.
[83]
« ... pandant lequel temps le dit Affre sera teneu de monstrer et enseigner au dit apprentis ledit mestier [barré] art qu’il faict... »
[84]
C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. II, p. 339.
[85]
Jean Lamaignol est installé au port Garaud, près du faubourg Saint-Michel à Toulouse. Voir C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. I, p. 92-93.
[86]
ADHG, 3E 3563, f. 129 v. - 130 : « Apprantissage Affre, Lamaignol ».
[87]
Voir C. Bourdieu,
op. cit., 1994, t. II, p. 350-351.
[88]
Ibid., t. I, p. 94.
[89]
Ibid., t. II, p. 37-38.
[90]
ADHG, 3E 4423, f. 291 v. : « Rouspide, Affre obligation ».
[91]
ADHG, 3E 3552, f. 18-19 : « Promesse Affre, Rivet ».
[92]
G. Janneau,
Le meuble d’ébénisterie, Paris, Librairie Duponchelle, 1975, p. 7 : « À la maison royale, sont rattachés au titre de Menuisiers en ébène, Jean Lemaire de 1647 à 1652, Nicolas Lancive en 1647 et Jean Nicolas de 1647 à 1652 ».
[93]
C. Tournier, « Un artiste ébéniste de Toulouse au XVII
e siècle »,
Revue historique de Toulouse, 1923, p. 226-231.
[95]
ADHG, 3E 777, 2
e reg., f. 136 v. - 137 v. : « Bail de besoigne Balsac, Saint Laurens ». Le détail des sculptures à réaliser est précisé dans le contrat : « quatre festons et deux demys pandans, un de chasque costé, avec deux petits enfents sur le milieu de l’alcobe, tenant tous deux une coronne à la main, l’un a l’oposite de l’autre ; de plus le dit St Laurens promet de faire de sculpture une petit enfent assis sur un feston et une guirlande de laurier sur la teste, deux festons pendents un de chasque coste du dit enfent, une frise en l’endroit de la teste du dit enfent faicte à feulhage, une teste dousse portant un panier de fruict sur la cornisse du jembage [...] ».
[96]
ADHG, 3E 2868, f. 404 v. - 405 v. : « Bailh à Salles par les maîtres menuziers ».