2001
XVIIe siècle
La sagesse humaine face à une « souveraine puissance » : la prudence et la fortune chez La Rochefoucauld
Richard Hodgson
The University of British Columbia.
L’heur et le mal’heur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune.
Montaigne, « De l’art de conférer »
[1].
Il n’y a point d’éloges qu’on ne donne à la prudence, cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement.
La Rochefoucauld, Maxime 65
[2].
Bien des lecteurs des
Maximes et des
Réflexions diverses de La Rochefoucauld continuent à y trouver les traces des nombreux courants de pensée qui ont joué un rôle primordial dans la genèse de sa pensée morale. Comme la plupart des moralistes classiques, La Rochefoucauld avait lu les
œuvres des grands philosophes moraux de l’Antiquité. Comme eux, il s’est assidûment efforcé de « mettre sa réflexion en perspective avec celle de Sénèque »
[3], ce que suggère, par exemple, le frontispice de la première édition des
Maximes. Comme tous les gens cultivés de son époque, il connaissait à fond
L’Homme de cour (Oráculo manual y arte de prudencia) de Gracián et les
Essais de Montaigne. Sa carrière de courtisan et de soldat lui avait appris à goûter les plaisirs de la culture mondaine mais aussi à se méfier du caractère éminemment illusoire de ce que Pierre Charron appelle « le traffic de ce monde ». À divers moments de sa vie, à travers ses lectures et ses rapports avec ses amis mondains, il a subi l’influence intermittente mais néanmoins puissante du jansénisme. Sur tous les plans, les
œuvres morales de La Rochefoucauld constituent donc un tissu d’influences directes et indirectes. Question aussi complexe que passionnante, qu’on ne cessera sans doute jamais d’étudier et sur laquelle les spécialistes de La Rochefoucauld ont peu d’espoir de jamais se mettre d’accord
[4].
Mais ce n’est pas parce qu’il a subi toutes ces influences que La Rochefoucauld occupe une place si importante dans la littérature morale classique. Si son système moral naît de la convergence de plusieurs grandes traditions philosophiques (augustinisme, épicurisme, libertinage érudit, etc.), il comporte aussi de nombreux éléments d’une originalité incontestable. Sur les grandes questions morales auxquelles les philosophes essaient de répondre depuis Platon et Aristote, et sur bien d’autres, La Rochefoucauld prend des positions souvent fort ambiguës, parfois fort étonnantes et, à l’occasion, fort originales. Aux yeux de l’auteur des
Maximes, par exemple, la paresse n’est pas un vice, mais « la plus ardente et la plus maligne de toutes » les passions (MS53), une passion qui « usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie » (M266), tout en étant, paradoxalement, parmi les plus violentes des passions qui nous animent
[5]. Dans un contexte plus large, La Rochefoucauld reprend dans les
Maximes la vieille notion de « l’humaine prudence », pour tenter de décrire sa propre façon de concevoir les innombrables difficultés que la sagesse humaine rencontre face aux caprices et aux pouvoirs illimités de la fortune, cette « souveraine, secrette et inconnue puissance et authorité »
[6]. Les idées de La Rochefoucauld sur ce problème fondamental sont au c
œur même de sa pensée morale.
C’est d’abord dans le manuscrit de Liancourt que La Rochefoucauld discute de façon explicite l’importance qu’on accorde traditionnellement (et cela, depuis Aristote) à la prudence. Un passage remarquable du manuscrit met en question l’idée que la prudence humaine est « la maîtresse de la fortune », déclarant qu’en fait elle « ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde » :
On élève la prudence jusqu’au ciel, et il n’est sorte d’éloge qu’on ne lui donne ; elle est la règle de nos actions et de nos conduites ; elle est la maîtresse de la fortune ; elle fait le destin des empires ; sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les biens ; et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tous les secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante et inconnue qu’est l’homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets ;
Dieu seul, qui tient tous les cœurs des hommes entre ses mains, et qui, quand il lui plaît, en accorde tous les mouvements, fait aussi réussir les choses qui en dépendent ; d’où il faut conclure que toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanité flatte [sic]
notre prudence sont autant d’injures que nous faisons à sa providence
[7] (L55).
L’idée que « quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité » remonte à Juvénal. Une longue tradition à la fois philosophique et littéraire veut que la prudence soit « la maîtresse de la fortune », qu’elle soit capable de fournir des remèdes à tous nos maux. Dans De la fausseté des vertus humaines, Jacques Esprit évoque lui aussi les « grands éloges » qu’on fait depuis longtemps à la prudence et nous rappelle à son tour le lien étroit qui existe depuis l’Antiquité entre la notion de prudence et celle de sagesse :
Ces effets merveilleux et innombrables de la prudence lui ont attiré ces grands éloges que les historiens, les poètes et les philosophes lui donnent, et l’ont fait regarder par les sages de tous les siècles comme une divinité. [Ils l’ont considérée comme] un entendement étranger qui fortifie et perfectionne l’entendement naturel de l’homme ; c’est la raison de la raison ; c’est la maîtresse de la vie, c’est à elle à qui tous les particuliers doivent la sagesse de leur conduite, toutes les familles leurs règles, et toutes les villes leur police [...]. [8]
Selon La Rochefoucauld, tous ont tort : historiens, poètes et philosophes. Vu cette « matière aussi changeante et inconnue qu’est l’homme », il est convaincu que la plupart du temps la prudence s’avère totalement impuissante devant ce que Montaigne appelle « le vent des accidens »
[9]. Tous nos « projets » sont mis en cause par l’inconstance, principe qui sous-tend l’univers imaginaire de La Rochefoucauld et qui subvertit systématiquement notre volonté. Chose encore plus grave, « toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanité flatte notre prudence sont autant d’injures que nous faisons » à la providence de Dieu. Ce n’est pas la prudence humaine qui nous procure « tous les biens » du monde, prétend ici La Rochefoucauld, c’est Dieu.
Chose curieuse, l’idée fondamentalement janséniste que c’est Dieu qui « accorde tous les mouvements » des cœurs des hommes ainsi que l’allusion à la providence divine (notion également chère aux jansénistes) disparaissent complètement de ce passage dès la première édition :
On élève la prudence jusqu’au ciel, et il n’est sorte d’éloge qu’on ne lui donne : elle est la règle de nos actions et de notre conduite, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le destin des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les biens, et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu’est l’homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets ; d’où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s’applaudit en toutes choses, et en toutes rencontres [10] (1re éd., LXXV).
Dans cette version-ci, La Rochefoucauld met l’accent sur le rôle joué par l’amour-propre dans la genèse de « toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ». C’est notre amour-propre qui nous fait croire que notre prudence peut vaincre tous les obstacles. Dans ce domaine-là, comme dans beaucoup d’autres, notre amour-propre nous induit inexorablement en erreur. Même la prudence « la plus consommée » ne saurait jamais nous aider à affronter notre destin.
Qu’est-ce que la prudence au XVIIe siècle ? Elle est tout d’abord une des quatre vertus cardinales. Selon Pierre Charron, par exemple,
[nous] ne pouvons mieux faire que de suivre les quatre Vertus maistresses et morales, Prudence, Justice, Force et Temperance : car en ces quatre presque tous les devoirs de la vie sont compris. La Prudence est comme une generale guide et conduite des autres vertus, et de toute la vie [...]. [11]
Pour Charron, comme pour Gracián, la prudence est tout simplement l’art de la vie :
Prudence est une raison mise au premier rang, comme la Roine, generale, Surintendante, et guide de toutes les autres Vertus, auriga virtutum : sans laquelle il n’y a rien de beau, de bon, de bienseant et advenant ; c’est le sel de la vie, le lustre, l’agencement, l’assaisonnement de toutes actions, l’esquierre, la regle de tous affaires, et en un mot, l’art de la vie, comme la médecine est l’art de la santé. [12]
À l’âge classique, les moralistes analysent la notion de prudence en trois éléments :
memoria, intelligentia, providentia
[13]. être prudent, c’est avoir la capacité de se rappeler le passé et de tenir compte à tout moment de ce qu’on a appris à travers une multiplicité d’expériences, tout en se tournant avec fermeté vers un avenir toujours incertain. Dans son
Leviathan (1651), Thomas Hobbes définit la notion de prudence de cette façon :
« [...] Prudence is a Præsumtion
of the Future,
contracted from the Experience
of time Past
[...] »
[14].
Chez bien des moralistes du XVII
e siècle, à la fois libertins et chrétiens, les notions de prudence et de sagesse sont étroitement liées, et dans le discours moraliste de l’époque, on a tendance à ne pas faire beaucoup de distinctions entre ces deux termes polysémiques
[15]. Dans son
Traité de la philosophie d’Épicure, par exemple, Pierre Gassendi affirme que
la sagesse (ou, si l’on préfère, la prudence), d’une part prévient ce qui peut faire souffrir le corps, d’autre part, surtout, chasse de l’esprit la tristesse, enfin ne laisse pas la peur nous faire frissonner [...]. [16]
Et dans le même texte, Gassendi décrit la sagesse dans les mêmes termes que la plupart des moralistes de l’époque classique, y compris La Rochefoucauld, conçoivent la prudence :
Quand on parle de chacune des vertus en particulier, il faut commencer par la sagesse. En effet, comme sa tâche est de gouverner la vie et d’en prévoir tous les événements pour les diriger vers la vie heureuse, elle peut paraître accomplir à elle seule la tâche de toutes les vertus. [17]
Comme la prudence telle que Charron la définit, la sagesse serait donc, selon Gassendi, la « Reine des vertus ». À l’instar d’Épicure, Gassendi pose que la tâche principale de la sagesse est de « gouverner la vie et d’en prévoir tous les événements ». Aux yeux de La Rochefoucauld, la sagesse (ou la prudence donc) ne pourra jamais accomplir pleinement cette tâche. La « matière changeante et inconnue qu’est l’homme » est trop sujette aux « mouvements » imperceptibles de « notre humeur » et aux désirs violents et impétueux de notre amour-propre. Chose plus inquiétante encore, la fortune est beaucoup trop capricieuse pour nous permettre de « prévoir tous les événements de la vie », même à court terme. Les limites de la prudence humaine sont particulièrement évidentes, selon La Rochefoucauld, dans la vie mondaine, où ce que Pierre Nicole appelle « la prudence du monde »
[18] n’est en fin de compte qu’un beau rêve.
Dans son
Art de connoistre les hommes (1659), Cureau de la Chambre soutient que la physiognomie doit « apprendre à chacun à se connaître soi-même,
en quoi consiste le haut point de la Sagesse, et à connaître les autres,
qui est le chef-d’œuvre de la Prudence »
[19]. Bien que La Rochefoucauld ne fasse pas, explicitement, la même distinction, on trouve néanmoins dans les
Maximes de nombreuses allusions aux difficultés innombrables que nous avons tous à connaître notre vraie nature et nos vrais mobiles, qui nous sont tout aussi cachés que la vraie nature et les vrais mobiles des autres. De nombreux moralistes de l’époque, comme Nicole, ont vu dans la « connoissance de soi-même » l’un des éléments constitutifs de la sagesse : « [e]n ce qui concerne la sagesse privée, écrit Gassendi, la seule chose essentielle, ou presque, est de se connaître soi-même [...] »
[20]. Aux yeux de La Rochefoucauld, les êtres humains ont toujours beaucoup de mal à se connaître :
Nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu’ils font de nous que nous n’en approchons nous-mêmes (M458).
Parce que le travail clandestin de notre amour-propre met constamment en cause nos tentatives de nous connaître, nous nous déguisons nos vraies pensées, nos vrais mobiles, nos vrais désirs. Dans notre désir de tromper les autres, nous nous trompons nous-mêmes :
Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes (M119).
Pour La Rochefoucauld, comme pour Montaigne, la connaissance de soi est une « épineuse entreprise ».
En quoi consiste donc la prudence, telle que La Rochefoucauld la conçoit ? Comme Louis Van Delft l’a suggéré récemment, l’article cardinal de la prudence chez l’auteur des Maximes est la lucidité,
la très exacte connaissance du « c
œur de l’homme », l’analyse parfaitement correcte des comportements (qu’il s’agisse de soi-même ou d’autrui) et – conséquence décisive – la non moins parfaite adéquation de notre conduite aux situations les plus diverses, inattendues, complexes, dans lesquelles l’existence peut nous entraîner.
[21]
Selon La Rochefoucauld, cette « très exacte » connaissance de la nature humaine comporte la connaissance de soi (que Cureau de la Chambre appelle « sagesse ») et la connaissance des autres (que Cureau de la Chambre appelle « prudence »). Ces deux formes de connaissance sont étroitement liées dans le système moral de La Rochefoucauld, comme chez Montaigne. Elles constituent toutes les deux des objectifs extrêmement difficiles à atteindre. Tout ce que celui qui cherche à être prudent peut faire, c’est d’étudier les comportements, le sien et celui des autres. Ainsi, on peut s’acheminer peu à peu vers cet état de lucidité que La Rochefoucauld préconise, tout en admettant l’existence de tous les obstacles qu’il faut surmonter pour l’atteindre. En même temps, il faut que chacun adapte son comportement à chaque nouvelle situation dans laquelle il se trouve. La tâche n’est jamais aisée.
Chez La Rochefoucauld, toute relation avec autrui est hautement problématique
[22]. Dans certains contextes, la prudence peut nous aider à nous accommoder des vicissitudes de la vie en société. De temps en temps, elle peut nous aider à supporter les divers « accidens » de la vie :
Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s’en sert utilement contre les maux de la vie (M182).
La prudence peut également jouer un rôle dans les confidences que nous échangeons avec autrui, en particulier lorsque les enjeux sont d’une très haute importance :
Il y a d’autres règles à suivre pour les choses qui nous ont été confiées. Plus elles sont importantes, et plus la prudence et la fidélité y sont nécessaires ( « De la confiance » ).
Lorsque les amis avec lesquels nous avons des « liaisons » particulièrement étroites nous demandent avec insistance des confidences que nous ne voulons pas faire, nous devons faire preuve de beaucoup de fermeté. La confiance est certes « le lien de la société et de l’amitié », mais dans certaines circonstances, il faut savoir y mettre des bornes :
On a souvent besoin de force et de prudence pour opposer à la tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre confiance, et qui veulent tout savoir de nous ( « De la confiance » ).
Cette « règle » est d’autant plus importante que « la confiance que l’on a en soi fait naître la plus grande partie de celle que l’on a aux autres » (MS47).
Dans les Maximes de La Rochefoucauld, on trouve à maintes reprises l’idée que les êtres humains sont constamment forcés de surmonter des obstacles qui proviennent du monde extérieur, des circonstances toujours changeantes dans lesquelles ils se trouvent, quelles que soient leurs intentions, leurs qualités intrinsèques, ou les passions auxquelles ils succombent. Le hasard joue un rôle primordial dans la vie humaine, cette « matière changeante et inconnue ». Même nos qualités les plus admirables sont sujettes à l’inconstance qui caractérise tout ce qui est humain :
Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions [23] (M470).
À la différence de Charron, qui croyait que cette « mer sans fonds et sans rive » qu’est la fortune peut être « bornée et prescrite »
[24] par la prudence, La Rochefoucauld rejette complètement l’idée que la prudence puisse jamais être « la maîtresse du destin » (L55). « La fortune et l’humeur gouvernent le monde » (M435), et notre prudence « la plus consommée » s’avère en dernière analyse impuissante devant elles. Dans presque tous les domaines de la vie, « [n]otre sagesse n’est pas moins à la merci de la fortune que nos biens » (M323). Lors des rares occasions où la fortune nous apporte le pouvoir, nous nous trouvons toujours dans un état bien précaire. Quelques qualités morales que nous possédions, nous ne sommes jamais prêts à assumer notre nouvelle identité :
Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant une grande place sans nous y avoir conduits par degrés, ou sans que nous nous y soyons élevés par nos espérances, il est presque impossible de s’y bien soutenir, et de paraître digne de l’occuper (M449).
Dans sa longue vie, La Rochefoucauld avait vu de nombreux exemples de gens que la fortune avait élevés très rapidement à « une grande place » mais qui n’ont pas pu s’y « soutenir » longtemps.
Dans les Maximes, La Rochefoucauld insiste à diverses reprises sur le fait que les êtres humains sont simultanément sujets aux caprices de leur humeur et de la fortune :
Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune (M45).
Leur destin dépend de « contingences »
[25] à la fois internes et externes auxquelles il est impossible d’échapper. Ces « contingences » travaillent de concert pour déstabiliser la vie humaine :
Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la fortune (M61).
Devant de telles « souveraines puissances », la prudence humaine ne peut rien. « [L]a prudence ne peut s’assurer de rien », écrit Jacques Esprit dans
De la fausseté des vertus humaines, « parce que l’homme, qui est le sujet qu’elle considère, n’est jamais dans une même assiette, et qu’il en prend de différentes en peu de temps, par un nombre infini de causes intérieures et extérieures [...] »
[26]. Chez La Rochefoucauld, comme chez Esprit, la prudence et la fortune s’opposent l’une à l’autre à plusieurs niveaux, tout comme la charité et l’amour-propre chez Nicole
[27], par exemple. Selon l’auteur des
Maximes, il faut se méfier des caprices de la Fortune, sans manquer de comprendre les fonctions variées qu’elle remplit dans la vie des êtres humains. Dans certaines circonstances, ces fonctions peuvent avoir un côté positif. C’est la fortune, par exemple, qui « fait paraître nos vertus et nos vices, comme la lumière fait paraître les objets » (M380). Cette « contingence » externe « gouverne » notre vie, mais elle peut aussi nous aider à atteindre un plus haut degré de lucidité : « [l]es occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à nous-mêmes » (M345).
Lorsque la fortune travaille de concert avec la nature, elle peut nous faire beaucoup de bien, car « la nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre » (M153). Dans « Des modèles de la nature et de la fortune », La Rochefoucauld affirme que lorsque la fortune « agit » de concert avec la nature, elle peut parfois « faire » des êtres exceptionnels :
Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu’elle est, renonce à ses changements et à ses caprices pour agir de concert avec la nature, et que l’une et l’autre concourent de temps en temps à faire des hommes extraordinaires et singuliers, pour servir de modèles à la postérité. Le soin de la nature est de fournir les qualités ; celui de la fortune est de les mettre en œuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions qui conviennent à leur dessein [...].
C’est dans de telles circonstances que naissent les grands héros, comme Turenne et le grand Condé : « Quelques grands avantages que la nature donne, ce n’est pas elle seule, mais la fortune avec elle qui fait les héros » (M53). Selon La Rochefoucauld, la fortune « tourne tout à l’avantage de ceux qu’elle favorise » (M60), mais elle est aussi bien capable de favoriser des êtres médiocres, qui ne méritent pas la gloire qu’elle leur apporte :
Le soin que la fortune a pris d’élever et d’abattre le mérite des hommes est connu dans tous les temps, et il y a mille exemples du droit qu’elle s’est donné de mettre le prix à leurs qualités, comme les souverains mettent le prix à la monnaie, pour faire voir que sa marque leur donne le cours qu’il lui plaît. Si elle s’est servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de M. de Turenne pour les faire admirer – il paraît qu’elle a respecté leur vertu et que, tout injuste qu’elle est, elle n’a pu se dispenser de leur faire justice. Mais on peut dire qu’elle veut montrer toute l’étendue de son pouvoir lorsqu’elle choisit des sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui ont connu le comte d’Harcourt conviendront de ce que je dis [...]. (Portrait du « comte d’Harcourt »).
Trop souvent, la fortune élève ceux qui ont peu de mérite et abat ceux qui en ont beaucoup.
Que doit faire l’homme sage, face à l’inconstance et à l’imprévisibilité de la fortune ? Aux yeux de La Rochefoucauld, il doit d’abord apprendre à vivre dans un état d’instabilité profonde et d’incertitude constante :
Il faut gouverner la fortune comme la santé : en jouir quand elle est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans un extrême besoin (M392).
Au lieu de nous soucier de l’avenir, nous devrions chercher à résoudre nos problèmes actuels :
Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les infortunes qui nous arrivent qu’à prévoir celles qui nous peuvent arriver (M174).
Comme Sénèque le suggère à son ami Lucilius, « [i]l y a [...] plus de choses qui nous font peur que de choses qui nous font mal [...] »
[28]. La prudence « la plus consommée » peut nous aider à être un peu moins malheureux, et peut-être même à devenir de meilleurs citoyens de la République, mais elle ne sera jamais « la maîtresse » de la fortune. À l’instar de libertins comme Gassendi, La Rochefoucauld est convaincu que l’homme sage « ne se tourmente pas parce qu’il sait que l’habileté, la subtilité et les capacités humaines ne sont pas en mesure de prévoir ni d’empêcher l’adversité et les ennuis »
[29]. « Plus l’on explore l’homme intérieur, et plus il devient évident qu’il est mû de l’extérieur »
[30]. Plus on étudie les hommes, et plus on découvre ce qu’un correspondant anonyme de Mme de Schomberg appelle « [le] faible de la sagesse humaine »
[31] dans de nombreux domaines de la vie. Cette faiblesse est particulièrement évidente lorsqu’on se trouve devant la « faveur aveugle » (L53), ou, en termes plus modernes, devant « l’inconsistance irrationnelle »
[32] de la fortune.
[1]
Michel de Montaigne,
Essais, III, VIII dans
Œuvres complètes, éd. A. Thibaudet et M. Rat (Paris, Gallimard, 1962), p. 912.
[2]
Toutes nos références aux
Maximes et aux
Réflexions diverses de La Rochefoucauld renvoient à l’édition de Jean Lafond (Paris, Éditions de l’Imprimerie nationale, 1998).
[3]
Emmanuel Bury, « Le moraliste classique et ses modèles antiques »,
XVIIe siècle, n
o 202 (1999), p. 30.
[4]
Selon Louis Van Delft, on ne pourra pas rattacher la plupart des idées morales de La Rochefoucauld à des courants de pensée précis : « [r]attacher La Rochefoucauld à tel ou tel courant de pensée précis ? Il y faut renoncer. Il possède au suprême degré l’art de fondre en un tout des éléments extraordinairement disparates, qu’on aurait même crus incompatibles » (Louis Van Delft,
Littérature et anthropologie : nature humaine et caractère à l’âge classique, Paris, PUF, 1993, p. 122).
[5]
Sur la notion de paresse chez La Rochefoucauld, voir l’analyse très fine de Gérard Ferreyrolles dans son récent article, « La Rochefoucauld devant la paresse »,
Littératures classiques, 35 (1999), p. 175-194.
[6]
Pierre Charron,
De la sagesse (Genève, Slatkine, 1970), III, 2.
[7]
Nous soulignons.
[8]
Jacques Esprit,
De la fausseté des vertus humaines, I, 6-7. Comme Jean Lafond le rappelle dans un article récent, les
Maximes de La Rochefoucauld ont pris « leur départ dans un fonds commun qui devait donner lieu à trois ouvrages distincts », le troisième texte étant les
Maximes de Mme de Sablé (Jean Lafond, « Madame de Sablé, La Rochefoucauld, Jacques Esprit : un fonds commun, trois
œuvres », dans
La Rochefoucauld : l’homme et son image, Paris, Champion, 1998, p. 43).
[9]
« De l’inconstance de nos actions »,
Essais, II, I,
op. cit., p. 318.
[10]
Nous soulignons.
[11]
De la sagesse, op. cit., III, 1.
[12]
Ibid., III, 1-2.
[13]
Sur ce point voir Louis Van Delft, «
Memoria/Prudentia : les recueils des moralistes comme arts de mémoire », dans
Les lieux de mémoire et la fabrique de l’œuvre, éd. Volker Kapp, Tübingen, PFSCL, 1993, p. 141.
[14]
Thomas Hobbes,
Leviathan, I, 3
(« Of Man »), éd. C. B. Macpherson, Londres, Penguin, 1968, p. 98.
[15]
En latin, l’adjectif
prudens était souvent utilisé pour décrire l’homme sage. Dans l’
Oráculo manual, Gracián se sert constamment du terme
prudence au sens de
sagesse. Dans
Leviathan, Hobbes précise que
« [a]s, much Experience, is Prudence
; so, is much Science, Sapience
[...] though wee usually have one name of Wisdome for them both [...] », I, 5
( « Of Man » ), p. 117.
[16]
Pierre Gassendi,
Traité de la philosophie d’Épicure, III, VIII, dans
Les Libertins du XVIIe siècle, éd. Jacques Prévot, Paris, Gallimard, 1998, p. 645. Nous soulignons.
[17]
Gassendi,
op. cit., p. 644-645.
[18]
Pierre Nicole, « Sur l’Épître du X. Dimanche d’après la Pentecôte »,
Essais de morale, Genève, Slatkine, 1971, III, p. 104.
[19]
Cureau de la Chambre,
L’Art de connoistre les hommes, Paris, P. Ricolet, 1659, « Préface », p. 3. Nous soulignons.
[20]
Gassendi,
op. cit., p. 647.
[21]
Louis Van Delft, « La Rochefoucauld et “l’anatomie de tous les replis du c
œur” »,
Littératures classiques 35 (1999), p. 52. Dans un bel essai sur La Rochefoucauld, Henri Coulet souligne lui aussi le fait que « la sagesse de l’honnête homme est une sagesse pratique, fondée sur la lucidité [...] » (« La Rochefoucauld, ou la peur d’être dupe »,
Hommage au doyen E. Gros, Aix/Gap, 1959, p. 109).
[22]
Sur les rapports entre le Moi et l’Autre chez La Rochefoucauld, voir mon étude « “Le commerce des honnêtes gens” : le Moi, l’Autre et les autres chez La Rochefoucauld »,
L’Autre au XVIIe siècle, éd. R. Heyndels et B. Woshinsky, Tübingen, Gunter Narr, 1999, p. 185-192.
[23]
Nous soulignons.
[24]
De la sagesse, op. cit., III, 3.
[25]
L’expression est de Roland Barthes. Voir son essai, « La Rochefoucauld : “Réflexions ou Sentences et Maximes” »,
Le degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Le Seuil, 1972, p. 81.
[26]
De la fausseté des vertus humaines, op. cit., I, 11.
[27]
« Quoiqu’il n’y ait rien de si opposé à la charité qui rapporte tout à Dieu, que l’amour-propre qui rapporte tout à soi, il n’y a rien de si semblable aux effets de la charité, que ceux de l’amour-propre. » (Nicole, « De la charité, et de l’amour-propre »,
Essais de morale, op. cit., I, p. 240).
[28]
Sénèque,
Lettres à Lucilius, Lettre 13, texte établi par François Préchac et traduit par Henri Noblot, Paris, Les Belles Lettres, 1964.
[29]
Gassendi,
op. cit., p. 646.
[30]
Jean Starobinski, « Complexité de La Rochefoucauld »,
Preuves, 135, 1962, p. 39.
[31]
Lettre anonyme adressée à Mme de Schomberg, dans La Rochefoucauld,
Œuvres complètes, éd. L. Martin-Chauffier, Paris, Gallimard, 1964, p. 717.
[32]
André-Alain Morello, « Actualité de La Rochefoucauld », dans Jean Lafond (éd.),
Moralistes du XVIIe Siècle, Paris, Laffont, 1992, p. 122.