Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518839
192 pages

p. 285 à 305
doi: 10.3917/dss.012.0285

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n° 211 2001/2

2001 XVIIe siècle

La poudre de Madame : la trajectoire de la guérison magnétique des blessures en France

Carlos Ziller-Camenietzki Museu de Astronomia e Ciências Afins.
Dans une lettre du 28 janvier 1685 adressée à Mme de Grignan, sa correspondante, Mme de Sévigné faisait état d’un médicament extraordinaire capable de guérir des plaies. Elle suggéra son usage en ces termes :
J’avais encore heureusement de la divine sympathie ; mon fils vous dira le bon état où je suis. Il est vrai qu’une petite plaie que nous croyions fermée a fait mine de se révolter, mais ce n’était que pour avoir l’honneur d’être guérie par la poudre de sympathie. Vous pouvez donc compter sur une véritable guérison. [1]
Madame mentionne cette poudre merveilleuse en d’autres endroits de sa volumineuse correspondance. Selon ses dires, elle et son fils l’auraient utilisée à plusieurs reprises pour calmer leurs maux. On rencontre d’ailleurs dans la culture du XVIIe siècle d’autres traces remarquables de l’emploi de ce médicament et de l’intérêt qu’il suscita. Pierre Corneille, par exemple, n’hésita pas à faire entrer ce prodige dans son théâtre. Dans Le Menteur, pièce écrite en 1642-1644, parmi les plus intéressantes de son œuvre, Corneille place dans la bouche de Dorante – le fameux menteur – les vers suivants :
Alcippe te surprend, sa guérison t’étonne,
L’état où je le mis était fort périlleux,
Mais il est à présent des secrets merveilleux.
Ne t’a-t-on parlé d’une source de vie
Que nomment nos guerriers poudre de sympathie ?
On en voit tous les jours des effets étonnants. [2]
Cette poudre extraordinaire tient sa place dans les préoccupations et le débat d’idées du XVIIe siècle en Europe et particulièrement en France [3]. Le médicament qui soulageait Mme de Sévigné et, bien sûr, les polémiques auxquelles il donna lieu révèlent certaines tensions intellectuelles de l’époque et les efforts des savants pour comprendre et expliquer le monde. En fait, la poudre forme un chapitre important au sein des théories de la guérison par sympathie qui passionnaient médecins et philosophes depuis la fin du XVIe siècle.
Le médicament dont se servait Mme de Sévigné était un descendant direct des théories des alchimistes de la Renaissance. Les querelles sur la poudre sympathique ont effectivement repris presque tous les thèmes soulevés par un médicament de Paracelse : l’onguent d’armes. Les principales caractéristiques, les théories explicatives des deux préparés sont en tout point semblables.
Le grand alchimiste avait fait connaître un médicament, un onguent capable de guérir des blessures par son application sur l’arme qui en était la cause. L’onguent d’armes, comme il fut connu et débattu dans le milieu des savants, était composé d’un mélange de substances dont les principales étaient la mummia – la chair ou le sang humain triturés – et la usnea – les champignons et autres matières qui apparaissent sur le crâne des cadavres après quelques jours d’exposition. La composition exacte de cet onguent n’était pas arrêtée ; plusieurs auteurs indiquent d’autres éléments (graisse humaine, graisse d’ours, foie de sanglier, etc.) et d’autres façons de procéder.
La thérapie était également originale : cet onguent devait être passé sur l’arme ensanglantée qui avait causé la blessure. Si on ne pouvait l’obtenir, il était possible de recourir à un autre objet – un bâton de bois – qui devait être, auparavant, passé sur la plaie. Après l’application, le médecin devait envelopper l’arme dans des bandes de tissus propres et garder l’ensemble dans un endroit tempéré, à l’abri de la chaleur et de l’humidité. La blessure devait être nettoyée avec du vin ou avec l’urine du malheureux blessé. Paracelse assurait que ce dernier serait entièrement guéri, sans connaître de souffrances, après quelques jours. Finalement, l’onguent maintenait son efficacité jusqu’à 200 lieues de distance entre l’arme et le blessé [4].
Cette proposition de l’alchimiste engendra une polémique retentissante dans plusieurs pays d’Europe. Plusieurs médecins, philosophes et savants entrèrent en lice ; parmi les plus importants, on peut citer J.-B. Van Helmont, Ambroise Paré, Charles Sorel, G.-B. della Porta et Oswald Croll. Ils se querellaient sur les possibilités de la guérison, ses causes et sur le modus operandi du médicament. Les premiers éclats ont suivi les éditions latines des travaux de Paracelse et ils datent de la fin du XVIe siècle ; vers 1670, les médecins entretenaient encore des polémiques sur le sujet. L’importance de la question au XVIIe siècle est aussi décelable dans la condamnation de Van Helmont par l’Inquisition des Pays-Bas espagnols en 1625, fait lié à sa participation aux débats sur l’onguent d’armes entre le médecin calviniste Rodolphus Goclenius et le jésuite Johannes Roberti.
Il est étonnant qu’une controverse aussi longue et aussi importante n’ait pas fait l’objet de travaux approfondis et nouveaux. Très peu de textes ont en effet été produits sur la question. En dehors des références de Lynn Thorndike [5] et d’un texte d’Allen Debus, il existe un seul livre publié il y a plus d’une quarantaine d’années par Robert Amadou [6]. Debus traite de la scène anglaise et il s’est surtout intéressé aux influences des idées magnétiques toutes nouvelles de William Gilbert sur les propositions concernant l’onguent faites par Robert Fludd, médecin hermétique et apologiste Rose-Croix [7].
La controverse autour de la cure sympathique des blessures fut assez étendue [8]. On peut classer les polémistes, grosso modo, en quatre groupes : d’un côté se dressaient ceux qui soutenaient la guérison par la force de la sympathie entre la blessure et l’onguent activé par ses composants primaires excités au contact du sang ; la guérison était pour eux naturelle et opérée par les forces occultes de la nature. De l’autre côté, les médecins et philosophes qui proposaient la guérison par l’action de l’esprit du monde stimulé par les forces vitales mises en mouvement par l’application de l’onguent. Finalement, ceux qui n’acceptaient pas la guérison par les vertus naturelles expliquaient l’action du médicament par l’intervention du démon qui opérait la guérison pour mieux approcher les âmes innocentes. Il est également important de souligner la présence d’un autre groupe engagé dans la dispute qui niait toute action du médicament dans la guérison.
Le débat gagna corps à la fin du XVIe siècle quand Andreas Libavius publia un livre condamnant l’usage du préparé [9]. La critique, d’ailleurs fort solide, dressée par cet auteur allait être suivie de près par plusieurs autres polémistes pendant des années. Le point culminant des discussions fut atteint durant les deuxième et troisième décennies du XVIIe siècle ; après 1680 on n’en parlait presque plus.
Cependant en France, vers les années 1640, plusieurs médecins et savants engagèrent un nouveau débat sur la poudre de sympathie. Il ne s’agissait plus d’un mélange de substances bizarres d’origine plus que douteuse. Le nouveau médicament ne s’appuyait plus sur une supposée ressemblance entre les éléments de la composition et la fonction de guérison, plus de mummia, plus de usnea. La poudre de sympathie est le vitriol qui est connu à l’époque sous deux formes : le vitriol blanc (sulfate de fer) et le vitriol vert (sulfate de cuivre). On attribuait à cette substance des propriétés nettoyantes et purifiantes.
Les médecins pouvaient se servir du vitriol pur ou préparé par un processus de dilution et exposition après 360 heures au soleil de la canicule – cette opération devait entraîner la calcination et la concentration des vertus astrales dans la poudre. La thérapie était en tout point semblable à celle de l’onguent, hormis l’usage de l’arme, qui était remplacée par un drap blanc et propre imprégné du sang de la blessure. Il fallait diluer le vitriol dans l’eau, y plonger le drap et conserver l’ensemble dans un endroit tempéré – la blessure serait guérie en peu de temps. On décèle également des petites variations de peu d’importance dans la thérapie – répandre la poudre directement sur le linge, par exemple.
En 1639, Erycius Mohy publia un petit ouvrage, Eburinis Pulvis Sympatetici, dans lequel il offrit une description et une explication de la poudre ; il s’agit du plus ancien texte imprimé que j’aie pu retrouver sur la question et je ne sais s’il s’agit du premier [10]. L’exposition de Mohy suit de près le débat touchant l’onguent de Paracelse. En fait, l’organisation du livre suit les principales objections soulevées par les adversaires de la guérison sympathique. La liste des discussions est très longue, mais il faut néanmoins retenir les principaux arguments qui marquèrent l’ensemble de la controverse.
Le principe d’action de la poudre devait lui être communiqué par les astres ; elle en garderait la vertu d’agir à distance. Mohy justifie ce genre d’action en avançant un argument important : il lie l’idée de l’action à distance à celle de l’action par ressemblance. Les rapports de ressemblance ne sont pas atténués par une plus grande distance entre les choses : quoique très éloignées, elles conserveraient leur identité et leur place dans le monde. L’attouchement, le contact seraient moins efficaces que cette ressemblance entre les choses. Nul ne saurait soutenir que le contact physique – un simple rapport dans l’espace – serait plus puissant que le rapport de ressemblance – ce qui touche à l’identité même des choses.
Pour ce qui est de l’action de la poudre, la faculté de guérir devait passer par l’air, par l’environnement avant d’atteindre sa cible, la blessure. Finalement, Mohy établit les différences entre sa poudre et l’onguent de Paracelse :
Notre poudre est substance simple et elle n’est pas faite par l’art ; si elle était composée, il aurait fallu montrer comment elle peut émettre les qualités, ce qui est exigé pour l’onguent d’armes. [11]
Ainsi, la poudre n’est qu’une substance simple dotée de qualités occultes agissant par ressemblance. Mohy soutient que la guérison n’est pas superstition, car il n’y a ni cérémonies ni pacte explicite avec le démon. Selon lui, la guérison se produit dans le strict domaine des vertus naturelles, sans l’intervention d’un agent spirituel quel qu’il soit.
En fait, les débats nés à la fin du XVe siècle de la lecture des maîtres grecs et hellénistiques avaient pris une tournure particulière au siècle suivant. Les savants avaient utilisé ces auteurs pour expliquer les forces occultes, l’action des talismans, les sympathies, etc. [12]. Les propos de Ficin, par exemple, sur l’influence des astres et des rapports entre les choses du monde furent interprétés par plusieurs philosophes et magiciens dans un sens très concret. Discuter les théories qui expliquaient les rapports entre les choses, la place de chaque être dans l’ensemble, l’harmonie du monde, ne suffisait plus. Il fallait les appliquer au service des hommes.
On vit ainsi apparaître entre 1550 et 1650 une floraison d’écrits sur les talismans, sur les manipulations des vertus cachées, sur la magie naturelle. Bien sûr, les livres dénonçant le caractère démoniaque de cette pratique étaient également au rendez-vous. Les forces occultes et leur contrôle faisaient partie des principales préoccupations des hommes de l’époque. Le démon aussi.
Les propos échangés sur la poudre de sympathie et sur l’onguent d’armes sont en fait une expression des conflits engendrés par l’appropriation de la pensée néoplatonicienne et de la pensée hermétique. Les principales thèses de ces écoles furent adaptées à la pratique médicale d’une époque souvent frappée par de longues guerres. Certes, la pensée médicale traditionnelle et d’autres domaines de la culture érudite du temps s’y opposèrent. Il n’est guère surprenant de voir se croiser les discussions sur la guérison sympathique des blessures et celles sur les talismans, sur la confrérie Rose-Croix, etc. Le débat sur le médicament fut de fait lié aux conflits d’idées sur la superstition.
Très peu de temps après la parution du livre de Mohy, la poudre de sympathie était en usage dans l’armée – l’Europe en guerre était touchée par un conflit des plus meurtriers, et la France s’engageait alors très fortement dans la guerre de Trente ans. Guillaume Sauvageon, médecin du collège de Lyon, publia en 1644 un texte contre la poudre qui fut joint au manuel de chirurgie écrit par son collègue Honoré Lamy. Le Discours de la poudre de sympathie indique qu’en 1642 l’armée du Roussillon fit un large usage de ce préparé [13].
Le médecin de Lyon note que si la poudre avait quelque efficacité, le linge traité devait conserver de l’influence sur la blessure et gouverner à distance tout ce qui l’entoure [14]. Sauvageon ne connaissait pas le texte de Mohy pas plus que les autres ouvrages sur la poudre publiés cette même année. Il ouvre le combat en dénonçant les arguments en faveur de l’onguent d’armes [15] et en définissant clairement les problèmes à traiter : il s’agit de prime abord de savoir si la poudre a quelque lien avec la guérison ; de chercher ensuite l’origine de la vertu guérissante dans les composants ; puis de comprendre comment cette vertu présumée passe du linge à la blessure, le modus operandi ; de décider enfin du caractère naturel ou diabolique de la guérison. Son combat reprend de très près les arguments avancés par Andreas Libavius contre l’onguent de Paracelse, à la fin du XVIe siècle.
De fait, à chaque étape de son programme, le médecin de Lyon ne découvre guère de raisons solides jouant en faveur de la poudre. D’abord, la plupart des blessures sont guéries par la nature, sans traitement aucun :
Il ne se peut que nous n’ayons ici à combattre quelque spectre, ou celui de l’imagination et crédulité humaine, s’il ne se passe rien d’extraordinaire en cette cure, qui ne se puisse référer à la bonté de la nature, favorisée d’une bonne constitution, en quelques plaies simples : ou un autre plus subtil et transcendant, que les raffinez nomment l’esprit du Monde. [16]
Cependant, si le médicament guérit, cela doit se faire par l’action d’une vertu suffisante qui ne peut provenir que du vitriol ; si elle était dans le sang, inutile d’appliquer le médicament, ou tout autre remède. En outre, la sympathie ne pouvait se justifier par une ressemblance ou une analogie entre les substances présentes dans la blessure et celles du médicament :
Car soit que ladite poudre ne soit pas composée que de vitriol seul, ou qu’on ajoute celle de la gomme adragan : ni l’une, ni l’autre ne se tirent d’aucune partie du corps humain, et n’ont plus aucune analogie ou rapport avec celui, ou quelqu’une de ses parties. [17]
Quant à la façon d’agir, la poudre aurait communiqué la vertu « sur un sujet distant, qu’on a voulu appuyer et colorer du spécieux nom de Sympathie » [18].
Sauvageon reconnaît l’existence de sympathies et d’antipathies dont l’explication demeure impossible : l’influence des corps célestes, l’attraction de l’aimant, etc. Cependant, elles ont toutes une limite d’action, une sphaera activitatis : le magnétisme n’agit pas à une très longue distance, même le Soleil, qui agit alors qu’il est très éloigné de la Terre, cesse ses vertus quand un corps opaque s’interpose. De plus, les sympathies sont toujours œuvre de la nature, l’artifice n’y peut rien. Or, l’efficacité de la poudre ne saurait être imputée à l’homme – il ne peut pas produire de la sympathie – si elle existe, seul le démon assure l’action du médicament. Le médecin en revient ainsi à l’argumentaire classique contre les défenseurs de la poudre :
J’estime qu’ils auront recours avec les auteurs de l’onguent de sympathie, à l’Esprit du Monde, lequel nous reste à combattre, en cas que les effets qui suivent l’application exorbitante de ladite poudre, surpassent ou l’artifice humain, ou la puissance de la nature, et qu’il faille les imputer à ce spectre ou Esprit du Monde (j’entends le Diable) lequel comme un passe-volant et messager aérien, sous ombre de porter la vertu imaginaire de ce médicament, réduira la partie blessée à un tel degré de température, que la santé s’en enfuira. Ce sera (dis-je) plutôt une singerie et souplesse de cet Esprit du Monde raffiné, qu’une cure véritablement sympathique. [19]
Identifier l’esprit du monde et le diable est un lieu commun dans le débat sur la guérison sympathique des blessures. Depuis la fin du XVIe siècle, les avis se sont opposés sur la question. Vers 1620, la polémique touchant l’onguent d’armes entre le médecin Rodolphus Goclenius et le théologien jésuite Johannes Roberti mit en lumière l’énorme importance, au sein de la controverse, de l’identification entre le démon et l’esprit du monde [20]. Le médecin de Lyon ne pouvait négliger un élément aussi important :
Comment est-ce donc que cela se peut faire sans quelque Esprit et Messager aérien ? Qui ne peut être autre, que celui, lequel sous l’ombre et apparence de guérir le corps, ne prétend que la mort de l’âme ? [21]
L’année même de la parution du discours de Sauvageon, le médecin Josephus Broglia publia un opuscule de défense de la poudre – Exercitatio Medica [22]. Dans ce texte, tout comme dans le précédent, la poudre est présentée comme un médicament dont l’usage est lié à la guerre. Broglia appelle en sa faveur quelques médecins importants de l’époque, en particulier le Dr Loysel, médecin d’Henri III. Ses idées sur la matière reprennent les propos moins hermétiques des défenseurs de l’onguent d’armes.
L’Exercitatio de Broglia cherche à démontrer l’innocence de la poudre en se fondant sur trois principes : d’abord, la sympathie ne serait qu’une tendance de certaines choses à la réunion pour atteindre leur perfection ; ensuite, la ressemblance entre les choses qui les réunit ou les éloigne ; enfin l’idée que les corps émettent des substances dotées de leurs caractéristiques fondamentales de sympathie et ressemblance. Ces émissions seraient responsables de l’arrivée de la vertu à la blessure.
Dans le texte de Broglia, l’esprit sort, curieusement, des corps, contrairement à la position de la plupart des auteurs sur cette matière. On proposait en général qu’un esprit préexistant du monde portait la vertu de guérir depuis le préparé jusqu’à la blessure. La différence est énorme entre ces deux façons d’interpréter le problème du passage de la vertu sympathique d’un point à l’autre. Dans la proposition de Broglia, il s’agit d’une émission de quelque chose – erumpens substantia. Cette différence est encore plus remarquable étant donné que, dans le commun des débats, on présentait le mot « esprit » comme un agent effectif. De cette façon, Broglia n’a pas besoin de faire appel aux substances séparées ou à l’esprit du monde. La cure reste dans le domaine de la nature.
On a pu repérer d’autres témoignages moins saillants sur la question dans la littérature médicale des années 1640. Ils s’accordent en général sur la date de 1642 pour l’entrée en usage de la poudre en France, du moins pour sa très large diffusion au sein de l’armée du Roussillon [23]. De toute façon, les polémiques sur la poudre merveilleuse ont déjà gagné la France et le terrain des débats est défini. Le chirurgien Jacques de Marque, par exemple, accuse « cette spécieuse poudre » dès les premiers mots de son traité :
La vertu astrale et magnétique prétendue qu’on attribue à ceste poudre, surpasserait même les plus grands et divins effets, que la grâce la plus haute produise es plus augustes vénérables et salutaires mystères de la religion. [24]
Les thèmes religieux sont définitivement liés aux débats. Ce chirurgien finit ainsi par déconseiller cette thérapie :
Les raisons de la plus saine théologie et médecine, qui ont condamné et prostitué l’onguent de même nom, sont d’un pareil poids pour exterminer l’usage de ceste poudre de la République et Médecine Chrétienne. [25]
En 1647, un médecin de Blois, Nicolas Papin, publia un petit livre à Paris : De Pulvere Sympathetico Dissertatio [26]. Il s’agit d’un manifeste en faveur de la poudre et de ses merveilleuses vertus. Outre les descriptions, qui s’écartent très sensiblement de ce que l’on vient d’évoquer, Papin brandit un argument fort important dans le débat savant de l’époque – l’expérience :
Mais pour venir à notre point, il n’y a que ceux qui n’ont point fait d’expérience de la Poudre de Sympathie, qui soient seuls dans leur erreur, & qui tâchent de détruire opiniâtrement sa vertu merveilleuse à remédier aux plaies & à les conduire à une parfaite guérison. [27]
Il s’agit ainsi d’expliquer une matière de fait, une vertu réelle, un phénomène naturel. Il est important de constater que l’expérience, l’usage de la poudre, demeure un argument en faveur des vertus cachées de la poudre. Quelques années auparavant, au cours de la polémique sur l’onguent de Paracelse, le même argument était intervenu avec force. L’utilisation de cet argument par les défenseurs de l’action sympathique à distance est un élément curieux. En outre, au début du siècle, le chancelier Francis Bacon avait pris sérieusement en considération l’onguent d’armes et il avait suggéré de vérifier son efficacité par l’expérience [28]. On connaît le poids que l’argument de l’expérience avait alors.
Papin propose une théorie qui maintient la vertu entièrement dans le domaine de la nature : pour lui il n’existe pas d’agent volontaire, une substance spirituelle, incorporelle et séparée, auquel on puisse imputer l’action de la poudre. Il soutient que les astres émettent une substance dotée de plusieurs qualités que notre ignorance appelle occultes, « laquelle quelques-uns appellent des Rayons, & d’autres un Esprit Astral » [29]. Il insiste sur ce point :
Cette substance donc, qui n’est ni animée, ni animante, est un sujet équivoquement apposé à toutes les influences des corps célestes pour les transférer aux corps inférieurs. [30]
Il ne pouvait bien entendu échapper aux termes et aux conceptions de son époque : Papin finit par la nommer âme du monde ou esprit du monde, comme si ces termes étaient équivalents. Il fait néanmoins usage de ces expressions dans un sens restreint : cette substance est, peut-on dire, « naturalisée » ; elle n’anime rien, elle n’est pas préexistante. Il s’agit d’une émission des corps célestes qui transfèrent leurs vertus aux corps élémentaires : la vertu guérissante à la poudre. Par analogie, la poudre diluée et appliquée sur le linge diffuse, par les mêmes moyens, la vertu jusqu’à la blessure. Les théories de Papin le mènent à des conclusions un peu éloignées du propos ordinaire des paracelsiens : les effets de la poudre ne pouvaient pas se vérifier à une très longue distance – surtout pas aux deux cents lieues de Paracelse ; en outre, plus le linge était proche, plus son action était efficace.
L’ouvrage du médecin de Blois donna lieu à des échanges fort intéressants avec Isaac Cattier, docteur de Montpellier, médecin de Louis XIV. Ils ont chacun écrit deux petits textes sur le sujet. Avant 1651, Cattier avait publié un discours fort critique sur la poudre de sympathie ; Papin se sentit attaqué et répliqua en janvier 1651 ; le médecin du roi revint sur la scène en mars de cette même année [31].
Le premier texte de Cattier reste très simple, il mène bataille à la fois contre l’onguent de Paracelse et contre la poudre. Ses critiques n’avancent rien de nouveau par rapport à ce que l’on a pu voir dans l’ouvrage de Sauvageon. Il refuse toutefois d’admettre une efficacité quelconque dans ce genre de cure, l’usage de ces deux médicaments demeurant vain. Il ne présente pas en conséquence l’argument de l’intervention du démon, pas même au conditionnel : la guérison n’a rien à voir avec la poudre ou avec l’onguent, donc le diable ne peut pas avoir sa place dans cette affaire.
La réaction du médecin de Blois est énergique. Papin publia, en 1651, son deuxième texte sur la poudre, le traité La Poudre de Sympathie Deffendue contre les Objections de M. Cattier. On peut y remarquer la présence d’un argument en faveur de l’efficacité du médicament jusqu’alors négligé : l’atomisme. Les atomes furent absents du débat sur la cure magnétique dès le début de la polémique : les libellistes parlaient bien plus du démon, de l’âme du monde que des particules. En cherchant maintenant une réponse solide aux objections de Cattier, Papin expose sa théorie d’une façon un peu ambiguë :
Premièrement ayant supposé selon le sentiment ordinaire, qu’il ne se fait point d’action entre deux corps éloignes, sinon au moyen de la communication de l’un à l’autre ou par un flux & coulement d’atomes, ou par l’impression virtuelle des qualités de l’un ou de l’autre sur un troisième corps qui se trouve entre deux, & qui tient lieu de moyen & de véhicule : Je soutiens que notre poudre produit son effet en ces deux façons, c’est-à-dire qu’il se porte certains atomes du lieu du remède jusque à la plaie ; & que de plus il se fait une impression des vertus du remède sur une substance moyenne, qui se communique pareillement à la partie blessée. [32]
En fait, le médecin de Blois propose le concours de deux théories incompatibles pour expliquer la guérison : d’une part, les atomes, de l’autre l’impression des vertus sur une substance qui opère la médiation. Or, si cette substance est active, si elle peut transmettre des qualités, celles-ci peuvent se détacher des corps qui les gardent. D’autre part, les atomes impliquent une notion de « qualité », « vertu », fermement attachée à la matière [33]. De plus, s’il y a quelque chose d’intermédiaire qui transmet la vertu, le passage des atomes de la poudre jusqu’à la blessure est une redondance : à quoi bon faire circuler les atomes si la médiation est déjà faite par une autre substance ?
Malgré cette contradiction, les corpuscules firent néanmoins leur entrée dans le débat sur la poudre pour s’y ancrer durablement. Quant à la proposition de la substance intermédiaire, Papin était allé la puiser chez les alchimistes qui avaient pris la défense de l’onguent d’armes ; il l’appelle « l’humide radical » ou « l’esprit vivifiant ».
Cattier ne recule pas devant son adversaire ; sa Response a Monsieur Papin est rédigée en mars 1651, deux mois seulement après le texte du médecin de Blois. Dans son livre, le médecin de la cour ne prend pas tellement au sérieux les propos atomistes de Papin ; selon lui, l’explication des effets de la poudre par des atomes introduisait dans le débat des idées plus obscures encore. Cattier sut en revanche reconnaître la source première des théories sur la transmission de la vertu par une substance interposée : Platon [34]. Il présente dans son exposé une critique assez solide des principaux points de cette philosophie en rapport direct avec les thèses sur la poudre. L’esprit vivifiant, ou l’âme, assure les sympathies entre les parties du monde, lui donne en fait la forme. L’individuation est ainsi établie par l’ensemble, par la place occupée par chaque chose dans l’univers. Tout existerait par participation et l’univers n’est qu’un corps continu, animé d’une seule forme à l’instar du corps humain. Cattier en vient ensuite à la synthèse :
Mais il faut remarquer que tous ces raisonnements [de Papin] sont fondez sur une fausse supposition, qui est que le monde est un tout, ayant une même continuité par le moyen de laquelle toutes ses parties soient jointes & unies ensemble très étroitement, & non pas un tout par assemblage, duquel les parties s’entretouchent seulement, & c’est peut-être ce qui a servi de pierre d’achoppement à notre auteur. [35]
Dans cette ligne d’intervention, Cattier prend pour cible une thèse théologique sur le gouvernement du monde fortement attachée à cette philosophie [36]. Il propose que si l’esprit opère le transport de la vertu, la guérison ne peut pas être naturelle – un effet naturel produit par une âme hors de son corps n’est pas acceptable. Par ailleurs, si Dieu, lui-même, produit l’effet, il ne peut pas être naturel, il est miraculeux [37]. Il rejoint ainsi l’un des thèmes de prédilection des controverses intellectuelles depuis des siècles : l’ordre du monde et la providence divine. On est là bien sûr devant une controverse beaucoup plus ample que l’efficacité d’un médicament. Il s’agit de l’opposition entre deux conceptions différentes du monde fondées sur les plus importants systèmes philosophiques débattus à l’âge moderne : l’aristotélisme d’école et le néoplatonisme des nouvelles académies. Les thérapies, la poudre et les onguents ne sont que des sujets qui ont envahi un débat philosophique d’actualité au début du XVIIe siècle.
Quoique les principaux points de discussion soient, chez ces deux médecins, liés à la question de l’esprit du monde, l’entrée des atomes dans le débat reste un fait majeur. Outre Papin, un autre savant proposa une théorie atomiste, plus sérieuse, pour expliquer le traitement des blessures avec la poudre de sympathie. Le Chevalier Kenelm Digby, important savant et homme de cour anglais, publia en 1658 un Discours Fait en une Assemblée qui soutenait la poudre contre ses détracteurs [38]. Ce petit texte est intéressant pour son contenu polémique, son style et les considérations de l’auteur sur le langage philosophique.
Kenelm Digby fait partie d’un groupe de savants et d’hommes politiques anglais ayant fui l’Angleterre à l’époque de la révolution de Cromwell. Royaliste et atomiste comme John Evelyn, il trouva en France l’atmosphère favorable au développement de ses idées [39].
Le Chevalier tente de démontrer l’efficacité de la poudre à partir de quelques principes proposés « selon la méthode des démonstrations géométriques ». En fait, toute la géométrie du Discours se réduit à cette seule phrase, le texte est un récit continu et les principes ne forment que des divisions logiques de la narration et des chapitres. Digby dégage une notion fort intéressante des opérations de la nature : la lumière, substance corporelle, frappe les corps du monde en emportant de minuscules morceaux, des atomes, qui se répandent dans l’air. Remarquons que les atomes de Digby ne sont pas des indivisibles, comme le voulaient certaines théories atomistes courantes à l’époque ; ce ne sont que d’infimes corpuscules qui se mêlent aux particules de l’air. Or, ces atomes peuvent être déplacés ou attirés dans une direction « tout à fait différente de celle que leurs premières causes universelles leur devaient faire tenir ». Ainsi, un corps chaud attire l’air et tout ce qui vient avec, les atomes qui s’y sont mêlés, par exemple [40]. Les particules s’attachent alors à un corps par ressemblance et, de la sorte, elles peuvent exercer leurs vertus. Tous les exemples jusque-là avancés par les polémistes comme autant de cas de l’efficacité des vertus occultes sont expliqués à la lumière de cette théorie de la circulation des atomes : la fermentation du vin, la guérison de l’empoisonnement provoqué par une morsure de serpent en utilisant le corps écrasé du reptile, etc.
Les propos de Digby n’offraient pas de grandes nouveautés. Daniel Sennert, par exemple, avait présenté une théorie analogue plusieurs années auparavant. Sennert n’avait pas toutefois recouru à l’atomisme pour expliquer la cure sympathique des blessures. Il faisait partie des savants qui avaient nié l’efficacité de l’onguent de Paracelse [41].
Avec sa théorie des atomes, Digby trouve une explication toute simple à l’action de la poudre. La chaleur et la lumière modérées de la chambre, où se trouvent le blessé et le linge au vitriol dilué, ôtent les atomes de sang mêlés à ceux de la poudre ; cet ensemble est répandu dans l’air. Ils sont finalement attirés par ressemblance jusqu’à la blessure. Les atomes de sang s’y déposent, dans leur lieu naturel, et portent les atomes du vitriol au contact des veines et du tissu endommagé. Ainsi, les atomes du vitriol peuvent opérer la guérison. Expliqué de la sorte, il n’y a pas d’action à distance, il n’y a pas d’intervention d’agent spirituel :
Il me semble que mon discours vous a assez évidemment montré, qu’en cette cure il n’est pas besoin d’admettre une action par un agent distant du patient. Je vous ai tracé une réelle communication de l’un à l’autre, à savoir d’une substance balsamique qui se mêle corporellement avec la plaie. C’est une chétive lâcheté & petitesse de cœur, & une crasse ignorance d’entendement, de prétendre quelque effet de magie ou de charme, & de limiter toutes les actions de la nature à la grossièreté de nos sens, quand nous n’avons pas suffisamment considéré ni examiné les causes principales sur lesquelles il convient de fonder notre jugement. Il n’est pas besoin d’avoir recours à un Démon ou à un ange pour cette difficulté. [42]
Le Chevalier balaie ainsi d’un seul trait l’action à distance et le débat sur l’intervention des agents spirituels – Dibgy emploie d’ailleurs le mot « esprit » dans le sens de « substrat ». Avec la poudre de Digby, tout se résout par le déplacement de la matière, des minuscules parties de la matière qui conserveraient leurs qualités et vertus fondamentales. Cette explication atomiste est fort claire, ce qui n’était pas le cas de celle de Papin, et Digby n’hésite pas à utiliser ses théories pour servir la cause de la poudre. En fait, les sympathies, ressemblances et convenances qu’il fait jouer dans son exposé sont différentes de celles présentées par la plupart des partisans de la poudre. Le rôle de tout cela n’est que de rapprocher les parties détachées, ce qui devient pleinement acceptable dans la mentalité érudite de l’époque : similia similibus congregantur.
Digby n’était pas cependant qu’un curieux séduit par ces questions. Pendant les années 1640, le chevalier correspondait avec Descartes et il était assez proche du philosophe. Vers 1644-1645, la rumeur courut même chez les savants qu’il voulait le faire venir en Angleterre. Il sollicita l’avis de Descartes sur ses deux traités de la nature des corps et de l’immortalité de l’âme [43] – il n’en eut pas, le philosophe ne lisait pas l’anglais. Digby connaissait néanmoins très bien le français et le latin, il étudia sérieusement les Principia Philosophiae de Descartes et il n’est pas exagéré de lire dans les explications du chevalier sur la poudre de sympathie quelques-unes des idées les plus chères du philosophe.
Descartes s’était brièvement penché sur les qualités occultes dans son livre sur les principes de la philosophie, et ce dans des termes très semblables à ceux qu’emploie Digby dans son traité. L’exemple utilisé dans son exposé ne mentionne que la vertu attractive constatée dans un bâton de verre frotté ; mais son explication se révèle d’un plus grand intérêt. À la lecture, on constate que ce sont des particules retirées des pores du verre et diffusées dans l’air environnant qui cherchent à trouver leur place et qui emportent avec elles les petits morceaux de papier ou d’autres petites choses. Or, le même Descartes présente cette explication comme un modèle pour d’autres phénomènes traditionnellement expliqués par la sympathie [44].
Les idées émises par Digby sont, comme on a pu le voir, en tout point semblables, bien que Descartes eût difficilement accordé quelque intérêt à la poudre. Dans une lettre à Mersenne de 1639, il rejette définitivement l’onguent d’armes : « Je n’ajoute aucune foi aux onguents sympathiques, ni de Crollius, ni des autres » [45]. On peut prétendre sans exagérer que Descartes aurait tenu le même propos sur la poudre.
D’ailleurs Marin Mersenne, le grand correspondant français des savants de l’époque, était également loin d’apprécier l’onguent qu’il rejette ainsi que toute l’alchimie « [...] plus armé de folie et de fantaisie que de raison » [46]. Un texte a récemment traité des idées de Mersenne : il prouve que l’avis du minime sur l’alchimie a sensiblement évolué au cours des années. Il est cependant permis de penser que, pour ce qui est de l’onguent sympathique, son opinion demeura inchangée [47].
L’examen du débat entretenu jusqu’au chevalier Digby peut suggérer une marche vers une interprétation rationaliste – pour ainsi dire – de la poudre. Cependant, il est bien connu que les transformations de fond dans la pensée suivent des chemins tortueux. Les explications du chevalier déplurent aux esprits impétueux de l’époque. Le problème central pour nombre de ceux qui s’intéressaient à l’affaire n’était pas de trouver une explication rationaliste à la poudre ; au contraire, il était plus important de trouver un exemple pratique de l’action de l’esprit du monde, un fait qui aurait mis en évidence les opérations astrales et l’excellence de la place de l’homme dans l’ensemble de la création.
L’année même de la parution du Discours du chevalier anglais, il fut publié un autre ouvrage de défense de la poudre fondé sur des arguments allant dans une tout autre direction. Dom Jean-Albert Belin, personnage d’importance au sein de l’Église française, dédia son livre sur la poudre à Nicolas Fouquet en personne, le tout-puissant surintendant des finances du royaume, qui en était probablement le mécène [48]. Avant tout autre considération, il faut remarquer que le texte est une belle pièce littéraire, fort bien écrite et agencée [49]. Belin ne se présente pas clairement comme l’auteur de l’écrit et laisse planer le mystère en signant des initiales « DB » la fin de la dédicace.
Dans ses explications sur l’action de la poudre, il reprend les thèses déjà examinées à propos de l’esprit du monde. Il emploie toutefois un langage symbolique, nourri de belles images et d’élégantes métaphores. Ainsi, pour exprimer ses théories sur les rapports entre les parties et le tout, Belin imagine un géant si grand qu’il touche le ciel de sa tête. Pour ce prodige, le rapport entre les membres du corps resterait le même que celui d’un être normal. Ce qui se produit au niveau des pieds demeure soumis à tout ce qui se produit au niveau de la tête, bien que très éloigné [50]. Plus qu’une sympathie entre la poudre et la blessure, il s’agit pour Belin d’une seule action dans le même corps. Il voit sans doute le monde comme une unité et cette idée organise toute sa pensée.
Il s’est cependant efforcé de laver la poudre des accusations de sorcellerie, ou de pacte avec le démon. Comme on le sait, il s’agissait là d’une inculpation très grave :
La matière [de la poudre] est un des plus riches composez d’ici bas, sa composition se fait au soleil, qui influe la vie & les vertus a toutes choses : L’opérateur est l’homme, qui n’a fait aucun pacte, qui n’en voudrait point faire [...]. Pourquoi donc ? tout y étant très naturel, la croyons nous criminelle & superstitieuse ? [51]
Dans une puissante exaltation des vertus naturelles et de leur usage par les hommes, le religieux se sert d’un raisonnement précieux : « Que peut-on craindre en publiant les leçons qu’on a appris dans l’école du Ciel » ? Un médicament qui produit tant de bonheur ne peut être superstition et, en fin de compte, le démon ne peut offrir à l’humanité un soulagement si grand. Les blessures du temps ne peuvent être guéries par le démon. L’idée d’un diable opérant par les vertus occultes afin de corrompre l’âme innocente de l’homme n’a pas sa place dans cette pensée. D’ailleurs, que faire du démon dans un monde unifié soumis à une seule et même forme, gouverné par un esprit unique ?
Les protestations de Dom Belin n’ont pas non plus trouvé de consensus. De plus, l’année même de la parution de son livre, ce même auteur publie à Paris et chez le même éditeur un autre petit traité sur les talismans, curieusement dédicacé au chevalier Digby [52]. Le religieux fait preuve d’une très forte allégeance aux thèses véhiculées depuis beaucoup plus d’un siècle par la renaissance néoplatonicienne des académies d’Italie. En fait, le Traité des Talismans ou Figures Astrales ne fait que reprendre les propos de Henri Corneille Agrippa et d’autres auteurs de magie naturelle du XVIe siècle.
Partout en Europe, particulièrement en France, la vie culturelle du début du XVIIe siècle a été marquée par un très dur débat d’idées touchant des innovations dans la pensée philosophique, tout particulièrement la magie naturelle et la superstition. Les efforts des hommes d’Église pour combattre les déviations de l’orthodoxie restent encore remarquables à l’époque. Suite au grand manuel contre la magie (qui donnait les différents moyens de la reconnaître) écrit par le jésuite Martin del Rio et publié au tournant du siècle, plusieurs autres auteurs se sont engagés dans la bataille contre les superstitions du temps. Charles Sorel, l’historien de Louis XIII, n’a pas pardonné à Jacques Gaffarel ses talismans [53]. Le jésuite François Garasse et le minime Marin Mersenne ont combattu les magiciens, les superstitieux et les libertins, apparemment très nombreux en France. Il faut remarquer la présence toujours assez forte d’arguments et d’auteurs liés à cette grande filière de la culture de l’âge moderne parmi les accusés de superstition : Giordano Bruno, Giulio Cesare Vanini, Nicolas de Cues, par exemple.
La dispute sur les talismans et celle sur l’onguent d’armes étaient liées depuis longtemps quand Dom Belin publia ses ouvrages. La critique adressée par Charles Sorel aux travaux de Gaffarel quelques vingt ans auparavant gardait encore toute son actualité à l’époque de Belin. L’onguent ou la poudre pouvaient bien être considérés comme des talismans, selon Sorel. La publication en un seul volume de deux traités – l’un sur les talismans, l’autre sur l’onguent – lui donna l’occasion de faire le rapprochement :
Or ce traité de l’onguent sympathique a été joint à celui des talismans, parce qu’en effet cet onguent doit être un véritable talisman, puis qu’il est fait sous une certaine constellation, & que l’on veut qu’il opere par sympathie sur des choses dont il est éloigné, ainsi que l’on prétend que les talismans aient du pouvoir sur beaucoup de choses qu’ils ne touchent point. [54]
Les avancées de Belin ne sont pas restées sans réponse, comme d’ailleurs toute intervention dans le même domaine faite auparavant. Le P. François Placet écrivit un ouvrage condamnant le livre en raison des conceptions de base qui y étaient soutenues [55]. En fait, Placet fait preuve d’une certaine ambiguïté pour ce qui touche l’efficacité de la poudre. Ce n’était pas là le problème le plus important pour lui : le médicament pouvait même guérir les blessures, ce ne serait pas grave. Il tenta de dresser un bilan des débats sur l’efficacité de la poudre et des moyens par lesquels elle pourrait guérir. Placet attend une solution de l’autorité ecclésiastique [56] et il se garde de prendre position. Son problème demeure, au fond, l’usage de la philosophie néoplatonicienne pour justifier la poudre et les talismans.
Placet dénonce dans les propos de son opposant la présence du diable dissimulé derrière les concepts de l’esprit du monde et des rapports proposés entre les choses. Car l’esprit, ou la substance universelle – selon lui – qui pénètre tout, qui vivifie tout, qui compose tout, qui informe tout ne peut être que le démon ou Dieu lui-même. Il ne peut exister de substance spirituelle capable de ces tâches qui puisse échapper à ces deux extrêmes opposés ; un esprit quelconque ne saurait opérer ces grandes vertus. Dans l’hypothèse généreuse qu’il soit Dieu, Placet conclut :
Et d’autant que cette grâce extraordinaire suppose un pacte nouveau entre Dieu & les hommes, il suit que le souverain de l’univers s’est engagé comme par un sacrement, de guérir les plaies des blessez lors qu’on ferait application de la poudre de sympathie sur quelque linge trempé du sang & du pus sorti des blessures : c’est-à-dire, que Dieu doit s’être obligé de communiquer les qualités du vitriol à la plaie du blessé, au même moment qu’elle serait appliqué sur le linge ensanglanté, quelque éloignement qu’il y eut de l’un à l’autre. L’auteur ne trouve point cette conséquence absurde, au contraire, il semble la confirmer. [57]
Placet attaque les notions de l’âme du monde et les principes de la pensée néoplatonicienne brandis par Belin. L’analogie du géant n’est pas moins expressive que celle de Platon comparant le monde à un animal. Le cœur du débat reste ainsi le principe d’individuation et le gouvernement du monde, comme on l’a vu plus haut. Les conséquences de la position de Belin sont claires pour Placet : « Il [Belin] donne lieu aux libertins d’avoir recours au démon pour leurs nécessités temporelles » [58].
Il faut souligner l’importance de l’entrée du mot « libertin » dans la discussion. Déjà au début des controverses, Sauvageon traita de « raffinés » ceux qui défendaient la poudre en usant de l’argument de l’esprit du monde, par exemple. Ces adjectifs désignaient à l’époque des attitudes hétérodoxes face à la culture érudite. Ce n’est pas, bien sûr, notre propos que de faire ici une analyse du libertinage en France dans la première moitié du XVIIe siècle – des études très fouillées sur ce sujet sont connues [59]. Cependant, on peut dire que « libertin » évoque ici une conduite marquée par l’insoumission aux normes philosophiques, morales et religieuses, trait propre de ceux qui ne se souciaient pas du salut de leur âme. Ce mot évoque encore une idée de sophistication dans la pensée : « libertin » ne s’appliquait pas aux sorcières par exemple.
Lié à « raffiné », « libertin » peut aussi rappeler l’espace hétérodoxe où circulaient des thèses d’origine néoplatonicienne ou hermétiques et fort probablement les milieux où elles étaient émises et discutées : des académies, des rencontres de savants dans les salons du XVIIe siècle. Il s’agit bien sûr de quelque chose d’érudit. On ne parle certes pas des talismans et des amulettes proposés par les gitans ou les vendeurs ambulants dans les foires et les marchés de l’époque. Les accusés sont des gens raffinés, des hommes qui ont un rang, des lettrés qui ont au moins eu entre les mains quelques-uns des principaux livres de philosophie néoplatonicienne de la Renaissance.
Trouver ces expressions sous la plume des adversaires de la poudre révèle l’actualité du débat et, surtout, un certain écart entre les controverses sur l’onguent de Paracelse et celles sur la poudre de sympathie – du moins en France. Si les deux médicaments sont si proches par leur modus operandi et les théories en leur faveur, il n’en va pas de même pour les parties prenantes du débat, du moins à partir d’un certain moment.
Parmi les nombreux termes en usage pour combattre l’alchimiste, le mot « libertin » n’était pas fréquent. On trouve souvent « charlatan », « sorcier », « hérétique », jamais « raffiné ». On ne parle ici, bien entendu, que des opposants.
L’image de Paracelse forgée à l’époque ne s’accorde certainement pas avec celle de quelqu’un qui fréquente les salons. Cela reste vrai même chez ceux qui se sont occupés de l’alchimie de Paracelse : ils le voyaient plutôt comme un savant uniquement préoccupé de ses études. En outre, un produit qui mélange chair humaine, sang humain, graisse et autres substances typiques de la pharmacie de l’alchimiste ne cadrait pas avec les mœurs et le train de vie de l’aristocratie sophistiquée d’alors. On a certainement du mal à imaginer une personne de l’entourage du Roi Soleil se servir ou faire l’apologie d’un médicament aussi obscur que l’onguent de Paracelse.
En revanche, la poudre, du simple vitriol, avait l’avantage de présenter une composition tout à fait claire ; il s’agissait d’une substance connue pour ses propriétés purifiantes et corrosives. Plus d’ingrédients immondes à usage suspect. Purifié, le médicament sympathique pouvait entraîner l’agrément des gens cultivés des salons. Il pouvait apparaître dans les entretiens élégants et dans les discours séduisants des nouveaux philosophes. Propre, la poudre pouvait également faire intervenir des idées libertines et atomistes, sans risquer de mélange gênant avec les propos de Paracelse. Un salon philosophique de la France catholique qui avait l’honneur de recevoir un chevalier Digby, un Dom Belin ne saurait être confondu avec l’antrum de l’alchimiste.
En fait, les discussions qu’on a vues plus haut révèlent beaucoup plus que le recensement d’arguments pour et contre une thérapie. Des personnages très différents, issus de milieux également différents, prirent part à ces échanges. Il s’est certainement produit le même phénomène dans la dispute entretenue autour de l’onguent. Cependant, ces premiers débats ont croisé des thèmes totalement absents de la scène française. Le gouvernement du monde, la providence divine, par exemple, furent des problèmes fortement défendus par les thèses issues des milieux calvinistes et d’une éclectique « théologie paracelsienne ». Les échanges entre le médecin Rodolphus Goclenius et le jésuite Johannes Roberti sur l’onguent furent clairement marqués par la présence d’idées liées à l’Église réformée de Genève [60]. Ils polémiquaient, certes, dans un cadre très différent de celui des Français.
Au commencement, dans les débats entretenus en France, des techniciens se querellaient sur la poudre de sympathie. Lamy, Papin, Cattier étaient des gens soucieux de la guérison des blessures, des médecins, des chirurgiens qui traitèrent des principales questions philosophiques de l’époque. Ils n’étaient pas, bien entendu, étrangers aux problèmes religieux mais leur profession exigeait un avis sur la poudre. L’utiliser ou ne pas l’utiliser était avant tout un problème qui se posait dans la pratique de leur métier.
On a vu ensuite entrer en scène des philosophes et des hommes de salons. Digby n’était pas un médecin. Ses efforts pour défendre la poudre sont bien davantage fondés sur le désir de trouver un exemple éclairant ses théories atomistes que sur la recherche d’une solution à la guérison des blessures. La première description qu’il donne de l’usage du médicament est, sur ce point, très révélatrice : Digby aurait guéri une plaie que le secrétaire du duc de Buckingham aurait reçue à la main lors d’un duel ! Voilà quelque chose qui est bien loin des souffrances des soldats engagés dans les guerres du XVIIe siècle. En outre, Digby avoue avoir eu connaissance de la poudre à Florence – la cour savante d’Europe par excellence – un missionnaire des Indes aurait dévoilé ses mystères au grand duc en personne [61] !
On constate enfin l’entrée en lice des religieux, des hommes préoccupés du salut spirituel. Remarquons que les problèmes religieux, le salut spirituel et les dangers pour les âmes n’étaient pas l’exclusive des hommes d’Église – presque tous ceux qui se sont engagés dans la polémique en ont parlé. Il reste cependant que des religieux, et des religieux importants, se sont querellés à propos d’un médicament. Des professionnels du salut des âmes ont statué sur l’innocence de la poudre. Son usage soulevait une question attachée aux débats sur l’hérésie, sur ce qui peut être licite en matière de religion.
Comme on l’a vu, les discussions sur les nouvelles thérapies proposées au XVIe siècle se sont vite transformées en débats touchant les plus importants systèmes philosophiques du temps : la médecine galénique, l’alchimie hermétique, la philosophie néoplatonicienne et le nouvel atomisme du XVIIe siècle. L’examen d’une riche controverse médicale qui a traversé le siècle permet ainsi de saisir les principales tendances de la culture érudite dans une confrontation assez étendue qui dévoile ses caractéristiques les plus profondes. De plus, l’examen de la dispute sur la poudre de sympathie montre de nouveau avec éclat que le grand changement d’idées du XVIIe siècle n’a pas été linéaire, clair et net, comme on le pensait encore il y a quelques décennies, surtout en ce qui concerne l’évolution de la pensée scientifique.
 
NOTES
 
[1] Mme de Sévigné, Correspondance, vol. 3, Paris, Gallimard, 1978, lettre 901, p. 172.
[2] Le Menteur (IV, 3, vers 1182-1187). Les références de Mme de Sévigné sont en effet bien plus tardives que celui-ci. Si l’on accepte l’année 1644 comme date de composition de ce morceau, on est obligé de considérer cette référence comme très précoce. D’ailleurs, on peut supposer qu’il y eut d’autres marques de l’impact de ce médicament dans le théâtre ou dans d’autres expressions de la culture du siècle. Je laisse leur examen aux chercheurs intéressés et mieux placés que moi pour le faire.
[3] Il y a quelques années, Umberto Eco a écrit un très intéressant roman centré sur l’usage de cette poudre. L’ouvrage, L’Isola del Giorno Primo, a vite connu le succès dans plusieurs pays du monde.
[4] On trouve la formule de l’onguent à plusieurs reprises dans les éditions des ouvrages de Paracelse. J’ai utilisé l’édition : Paracelse, De summis Naturae Mysteriis Libri Tres, Bâle, 1570. On peut lire la formule aux pages 127-129.
[5] Lynn Thorndike, A History of Magic and Experimental Science, New York, 1958. Les passages les plus importants se trouvent dans le VIIe volume.
[6] Robert Amadou, Un chapitre de la médecine magnétique. La poudre de sympathie, Paris, Nizet, 1953. Il s’agit d’un ouvrage à manier avec précaution. Ce travail reste utile, mais l’auteur finit par participer aux débats et, à la limite, il soutient l’efficacité du médicament.
[7] Allen Debus, « Robert Fludd and the use of Gilbert’s De Magnete in the weapon-salve controversy », Journal of the history of medicine and allied sciences, 21, 1966, p. 8-23.
[8] On connaît une anthologie de cette discussion : Sylvestre Rattray, Theatrum sympatheticum auctum, Nuremberg, 1662.
[9] Andreas Libavius, Tractatus duo Physici, prior de impostoria vulnerum per unguentum armarium sanatione Paracelsiscis usitata commendataque. Posterior de cruentatione cadaverum in iusta caede facturum praesente, qui occidisse creditur, Franckfurt, 1594.
[10] Erycius Mohy, Eburinis pulvis sympatheticus, Bruxelles, 1639.
[11] Pulvis enim noster simplex est non arte compositus, si compositus foret, ostenderem etiam ab eo emitti posse species, quas in unguento armario requiritur (ibid., p. 26. Toutes les citations faites à partir de l’original latin ont été traduites par moi).
[12] La bibliographie sur l’hermétisme de la Renaissance reste vaste. Ce processus d’appropriation du néoplatonisme éclectique et de l’hermétisme au XVIe et au XVIIe siècles a été plusieurs fois étudié. De ces travaux, on doit retenir ceux d’Eugenio Garin et de Cesare Vasoli.
[13] Sauvageon raconte au début de son texte : Et afin d’establir le droit sur le faict, il faut sçavoir, qu’il y a quelques deux ou trois ans que ceste Poudre commence d’avoir cours en ce Royaume. Mais elle se donna ouvertement à cognoistre en l’annee 1642, en l’armee de Roussillon. Où ayant par sa nouveauté et maniere inusitee d’application, non sur la playe et partie blessee mais sur un linge imbibé du sang de la playe et ayant esté suivie d’apparemment favorables succez, elle gagna une si nonpareille et avantageuse admiration, que la communication de la recepte en fut achetee par un des generaux de ladite armee, dont je n’ay peu encore apprendre le nom, par une cinquantaine de pistoles d’Espagne. (Honoré Lamy, Abbregé Chirurgical Tiré des Meilleurs Autheurs de la Medicine. Édition Nouvelle, corrigee par tout le corps du Livre & à la fin augmentee d’un discours de la Poudre de Sympathie par M. G. Sauvageon, Paris, Cardin Besogne, 1644, p. 1-2).
[14] Et s’il arrivoit qu’il y survînt inflammation, il faudroit prendre le linge où est appliquee cette poudre, et la mettre avec la boëtte où il est renfermé, en lieu fort frais. Au contraire, si la playe ou partie blessee requiert de la chaleur, il faut tenir ledit linge, sinapisé de ladite poudre, sur soy, ou en tel lieu et degré de chaleur que la playe le requierra. (Ibid., p. 5).
[15] Ibid., p. 18-19.
[16] Ibid., p. 5. On doit remarquer à propos de ce passage, l’usage que l’auteur fait du mot « raffinés » pour indiquer les savants qui se servaient de l’idée de l’esprit du monde. Il s’agit, avant tout, d’un concept très en vogue chez les adeptes de la philosophie d’inspiration néoplatonicienne et hermétique de la Renaissance.
[17] Ibid., p. 20.
[18] Ibid., p. 24.
[19] Ibid., p. 27-28.
[20] Goclenius et Roberti ont entretenu un débat sur l’onguent de 1616 au début des années 1620.
[21] Lamy, op. cit., p. 31.
[22] Josephus Broglia, Exercitatio Medica, in Lyncaeo Iatrico, Lucali praefatione habita. Qua vulgo infames Pulveris Sympathetici vires propugnantur, Naturae genio vitae hominum patrocinanti conceduntur, quamvis magicarum ritu in dissita per immensas locorum inter capedines agunt corpora, ac prope lethalibus cicatricem procul moliantur & inducant vulneribus. Aucthore I. Iosephus Broglia D. Medico Aquensi et professore Regio, Aquis-Sextiis, Ioannis Roize, 1644.
[23] Voir à ce propos l’ouvrage de Jacques de Marque, Methodique Introduction a la Chirurgie. Tirée des bons autheurs, & divisée en deux parties. Par Jaques de Marque, chirurgien à Paris. Reveuë en ceste derniere edition, corrigée, & enrichie d’annotations sur chaque chapitre : d’un discours de la preseance contestée entre la Diete, Pharmacie et chirurgie, et d’un sommaire des bandes & bandages, Paris, Bessin & Lafosse, 1644, p. 34. Il existe encore un autre texte de l’époque : A. D. de Nible, Promethei Furtum seu de nova curatione vulnerum, Paris, Beupler, 1645.
[24] Marque, op. cit., non paginé.
[25] Ibid.
[26] L’ouvrage a connu quelques éditions, surtout des traductions françaises. On a utilisé l’édition, en français, de Rouen, 1673. Elle contient une préface préparée par M. Rault, le traducteur, lequel commente l’extension des débats publics sur ce sujet.
[27] Nicolas Papin, Dissertation touchant la poudre de Sympathie, traduit du latin du sieur Papin, docteur en médecine de la ville de Blois par le sieur Rault, Rouen, Berthelin, 1673, p. 171. À la suite de ce passage, on peut voir plusieurs autres références au besoin de prouver la vertu par l’expérience.
[28] Francis Bacon, Sylva sylvarum, Londres, 1635, p. 258-259.
[29] Papin, op. cit., p. 130.
[30] Ibid., p. 133.
[31] Je n’ai pas pu retrouver la première édition du discours de Cattier. En fait, j’ai examiné une édition de certains textes de cet auteur publiés ensemble : Isaac Cattier, Divers Traictes, Paris, Pierre David, 1651. Les autres textes sont : Nicolas Papin, La Poudre de Sympathie deffendue contre les objections de M. Cattier, Medecin du Roy, Paris, Simon Piget, 1651 ; Isaac Cattier, Response a Monsieur Papin Docteur en Medecine Touchant la Poudre de Sympathie, Paris, Edme Martin, 1651.
[32] Nicolas Papin, La Poudre de Sympathie Deffendue, op. cit., p. 48.
[33] Les analyses de l’atomisme de l’Âge moderne sont nombreuses. J’aimerais rappeler principalement les travaux de Tullio Gregori sur plusieurs auteurs atomistes publiés dans Giornale Critico della Filosofia Italiana dans les années 1660. Un important bilan des théories atomistes confrontées aux principaux problèmes de la nouvelle science est donné par Christoph Meinel, dans son « Early seventeenth-century atomism, theory, epistemology, and the insufficiency of experiment », Isis, 79, 296, 1988, p. 68-103.
[34] tout ce qu’il allegue dans ce chapitre sur ce sujet ne sont que des pures suppositions, tirées de la philosophie de Platon toute mysterieuse, allegorique, & remplie de plusieurs creances supersticieuses & erronées, ejettées dans les escoles [...]. (Isaac Cattier, Response a Monsieur Papin, op. cit., p. 39. Il en est de même pour Hermès Trismegiste, qu’il cite à la page 48.)
[35] Ibid. p. 42-43.
[36] Mais il n’y a pas de doute que la plus grande partie de ceux qui ont parlé de la sorte, ont caché sous ces termes un sens allégorique & mysterieux, voulans signifier par cette ame & intelligence du monde, Dieu mesme qui remplit toutes choses par son esprit (ibid., p. 48-49).
[37] Il ne se trouvera point en quelque maniere que l’on considere cét esprit universel, qu’il puisse rien contribuer à l’effet de cette poudre. Car ou cét esprit sera l’ame contenuë en chaque partie du monde, ou il sera Dieu mesme. Le premier ne se peut pas dire, dautant que l’ame hors de son corps ne peut produire aucun effect naturel. Le dernier aussi n’est pas recevable, autrement la guérison des playes faite par la poudre de sympathie ne seroit pas naturelle, mais miraculeuse, puisque Dieu en seroit l’autheur (ibid., p. 49-50).
[38] Kenelm Digby est un personnage typique du XVIIe siècle. Catholique et savant, il fréquentait plusieurs cours et milieux savants dans plusieurs pays d’Europe. Ami et correspondant de Descartes, Digby a été chargé de quelques missions diplomatiques. Le récit de sa vie et de ses aventures un tant soit peu rocambolesques est donné dans ses Mémoires publiés sous le titre Private Memoirs of Sir Kenelm Digby, London, Souders and Otley, 1827. Il reste de lui un livre de philosophie atomiste fort intéressant, Two Treatises in one which, the nature of bodies ; in the other, the nature of mans sovle ; is looked into : in way of discovery, of the immortality of reasonable souvles, Paris, Gilles Blaizot, 1644.
[39] À propos des atomistes anglais et de l’atomisme de Digby en particulier, voir R. H. Kargon, Atomism in England from Hariot to Newton, Oxford, Clarendon Press, 1966. Sur Evelyn, Amalia Perfetti, « John Evelyn e “the rational Bruno” », Bruniana e Campanelliana, 1, 1-2, 1995, p. 233-248.
[40] Mon sixiéme principe sera, que quand le feu ou quelque corps chaud attire l’air, & ce qui est dans l’air, s’il arrive qu’il se trouve dans cet air des atomes dispersez qui soient de semblable nature au corps qui les attire, l’attraction de tels atomes se fait bien plus puissamment que s’il n’y avoit que des corps de differente nature : & ces atomes s’arrestent, s’attachent & se mélent volontiers avec ce corps : la raison de cecy est la ressemblance & convenance qu’ils ont l’un avec l’autre. Kenelm Digby, Discours Fait en une Assemblée, par le Chevalier Digby, chancelier de la Reine de la Grand Bretagne, &c. Touchant la Guerison des playes par la poudre de sympathie. De plus, une dissertation sur le mesme sujet par le Sr Papin Docteur en medecine ; nouvellement traduite par le Sr Rault. Ou sa composition est enseignée, & plusieurs autres merveilles de la nature sont dévelopées, Rouen, David Berthelin, 1673, p. 71. La première édition est de 1658.
[41] Il s’est prononcé sur l’onguent d’armes dans son Practicae Medicinae Liber Quintus, Paris, 1635, p. 411-422.
[42] Ibid., p. 151.
[43] S’adressant à Mersenne, Digby l’avoue : « Et l’approbation d’un Mersenne, d’un Galilee, et d’un Monsr des Cartes, me sera plus que tout le reste du monde » (René Descartes, Œuvres, vol. IV, éd. Charles Adam & Paul Tannery, Paris, Vrin, 1988, p. 212).
[44] Cf. R. Descartes, op. cit., vol. VIII-1, p. 314-315.
[45] Lettre de Descartes à Mersenne du 9 février 1639, dans R. Descartes, op. cit., vol. II, p. 499.
[46] Marin Mersenne, L’Impiété des Déistes, Athées et Libertins de ce Temps, t. II, Paris, Pierre Bilaine, 1624, p. 385.
[47] Armand Beaulieu, « L’attitude nuancée de Mersenne envers la chimie » dans Jean-Claude Margolin et Sylvan Matton, Alchimie et Philosophie à la Renaissance, Paris, Vrin, 1993, p. 395-403.
[48] Jean-Albert Belin, La Poudre de Sympathie Justifiee. Dedié à Monseigneur Foucquet Procureur General, Paris, Pierre de Bresche, 1658.
[49] Le texte est truffé de considérations de ce genre : « Mais s’il falloit condamner ce qui nous surprend d’abord, les plus belles choses n’auroient jamais nos approbations [...]. » (Belin, op. cit., p. 49).
[50] Il est intéressant d’examiner ses propres propos : Je desire passer plus avant & tirer tout à fait le rideau, pour voir la verité à decouverte, à cette fin je vous prieray de vous representer un homme d’une grandeur si prodigieuse qu’il pourroit toucher le ciel de sa teste, & de considerer que nonobstant cette hauteur, il y auroit tres grande Sympathie entre les esprits qui sont aux pieds, & ceux qui resident au cerveau, combien que les esprits vivifians & agissans, exercent diverses fonctions dans les parties du corps, ils sont toutefois symboliques, & de mesme nature, & qu’ainsi personne ne peut nier avec raison que le bien ou le mal qui arrivera à ces parties inferieures de ce prodigieux geant ne puisse se communiquer au cerveau, par cette loy de sympathie bien que le cerveau en soit tres esloigné, l’experience nous enseigne que souvent la douleur affligeant une partie du corps provenant d’une mauvaise affection, cause l’intemperie en tout le corps, broüille les humeurs, excite la fievre, & quelquefois ameine la mort : Au contraire il arrive souvent que la fievre se guarit, & la santé se restablit dans tout un corps, par l’application exterieure de certains simples, sur une seule partie de ce corps, d’autant que par cette loy de sympathie, il se fait une communication de leur bonne ou mauvaise impression és esprits, & és parties differentes du corps, sans que la grande distance qu’il y pourroit avoir entre ces parties, puisse empescher ce commerce de la nature, puis qu’il se fait dans les grands & dans les petits corps, avec une pareille facilité (ibid., p. 69-71).
[51] Ibid., p. 25.
[52] Dom Jean Albert Belin, Traité des Talismans ou Figures Astrales : dans lequel est monstré que leurs effets, & vertus admirables sont naturelles, & enseigné la maniere de les faire, & de s’en servir avec un profit & advantage merveilleux, Paris, P. de Bresche, 1658.
[53] Charles Sorel et Jacques Gaffarel se sont engagés dans une controverse assez importante pour ce genre de problème dans la première moitié du XVIIe siècle.
[54] Charles Sorel, Les Secrets Astrologiques des Figures ou des Anneaux Gravez sous Certain Signe du Ciel, pour Accomplir Divers effects merveilleux. Et de l’Unguent des Armes, Sympathique ou Constellé..., Paris, 1640, p. 416. Il s’agit de la deuxième édition, la première a été publiée en 1636.
[55] Je n’ai pas réussi à savoir au juste l’année de la première édition du texte de Placet. J’ai fait usage du volume suivant : François Placet, La Superstition du Temps, Reconnuë aux Talismans, figures astrales, & statuës fatales. Contre un livre Anonyme intitulé Les Talismans Justifies. Avec la Poudre de Sympathie soupçonnée de Magie. Par le R.P.F. François Placet, Religieux de l’Ordre de Premonstré, et Prieur de Bellozanne, Paris, Alliot, 1668.
[56] Il est donc facile à concevoir beaucoup de raisons dans l’usage de la poudre de sympathie, & de son application sur le sang separé du corps, où il reside encore des esprits animaux, par lesquels se peut communiquer l’effet de l’application, ces esprits voulans retourner à leurs sources, par ce mouvement naturel de rejoindre leur principe. Et par consequent il y a quelque leger fondement de douter de la vertu de la poudre de sympathie, & de suspendre sa condamnation, en attendant que l’Église ait prononcé (ibid., p. 205-206).
[57] Ibid., p. 171-172.
[58] Ibid., p. 158.
[59] Depuis quelques années, le libertinage a fait l’objet de nombreuses études. Le texte de base reste l’excellent René Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, rééd. Paris-Genève, Slatkine, 1983. Après la première édition de ce livre en 1943, plusieurs actes de colloques et d’ouvrages collectifs ont été publiés sur le thème ; d’importants périodiques ont consacré au libertinage des volumes entiers – le no 149 de la revue XVIIe siècle, paru en 1985, présente une bibliographie assez détaillée.
[60] En fait, Goclenius et Roberti débattaient à la veille de la guerre de Trente ans. L’un était médecin à l’Université de Marburg, place forte des calvinistes ; l’autre un théologien jésuite. Le problème religieux n’a évidemment pas tardé à surgir au centre des débats.
[61] Cf. Kenelm Digby, op. cit., p. 7-17.
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Josephus Broglia, Exercitatio Medica, in Lyncaeo Iatrico, ...
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Voir à ce propos l’ouvrage de Jacques de Marque, Methodiqu...
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Marque, op. cit., non paginé. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
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