2001
XVIIe siècle
Comptes rendus
• Dom Bernard de Montfaucon, Actes du Colloque de Carcassonne, octobre 1996, textes réunis par Denis-Odon Hurel et Raymond Rogé, préface de dom Yves Chaussy, CDDP de l’Aude, Éditions de Fontenelle, coll. « Bibliothèque bénédictine », no 4, 1998. Deux vol. 20 cm × 13,5 cm de VII-244 p. et 241 p.
• Sources et fontaines du Moyen Âge à l’âge baroque, Actes du colloque tenu à l’Université Paul-Valéry (Montpellier III) les 28, 29 et 30 novembre 1996, Équipe d’accueil Moyen Âge-Renaissance-Baroque (Ma-Ren-Bar), textes réunis par François Roudaut, Paris, Champion, coll. « Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance », no 12, 1998. Un vol. 15 cm × 22 cm de 496 p.
Lucien Bély, La société des princes, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1999. Un vol. 23,5 cm × 15,5 cm de 651 p.
L’auteur de ce livre s’est déjà fait reconnaître, depuis une dizaine d’années, comme un de nos meilleurs spécialistes de l’histoire politique des Temps modernes. Cet ouvrage, qui prolonge de façon singulière sa thèse de 1990, constitue sans doute son œuvre la plus accomplie. Consacré à un portrait de groupe du petit monde des princes des Temps modernes, il déploie une remarquable maîtrise dans la définition de leurs liens, de leur identité, de leurs solidarités, de la façon dont ils étaient alors responsables des nations et des États de l’Europe. Leur psychologie, leurs relations familiales, leurs constructions politiques, rien n’échappe à un historien dont les notes (p. 549-611) attestent une information très sûre et très étendue, très actualisée et internationalisée à l’image de son étude. Généalogiste averti, comme le montrent les nombreux tableaux qui parsèment son ouvrage, il a le bon goût de remercier, à son terme, ceux, les étudiants en particulier, qui l’ont aidé à le construire (p. 639-643). Mais, à défaut de tous les matériaux, l’architecture de l’ensemble, en son originalité séduisante, est bien de lui.
Après un avant-propos (p. 7-11) et une introduction (p. 13-40) dont je viens d’indiquer l’esprit général et qui annoncent clairement ses intentions, l’auteur, qui écrit toujours une langue parfaitement et admirablement claire et classique, a organisé en effet la structure de son livre de façon tripartite. Au centre, tel un énorme massif, la part des souverains dans les relations internationales de ce temps scandé du rythme de leurs unions et de leurs désunions (p. 161-382).
Ces douze chapitres confirment le brio et la science de notre meilleur historien actuel des relations internationales. Après une présentation générale du destin et des prétentions des différentes maisons souveraines, si attachées à leur mode de représentation, comme de la capitale question de leurs négociations matrimoniales, on suit ici, au fil des siècles, une série d’études de cas : illusions perdues des Valois et fortune nouvelle des Bourbons, curieuse aventure de Louise-Marie de Pologne, mariages de la famille royale française et crises de succession dans l’Europe du XVIIe siècle.
Après s’être initié aux particularités de la succession d’Angleterre, on s’attache encore aux aléas qui marquèrent, autour de 1700, celle d’Espagne. Successions entrecroisées du XVIIIe siècle et parentés complexes de Louis XV complètent ce tableau.
Malgré son vif intérêt, on peut lui préférer les deux parties qui l’encadrent. Lucien Bély y déploie, en effet, un rare talent d’anthropologue dans une analyse neuve du prince des Temps modernes. Il est d’abord saisi en sa simple humanité, en son intimité (p. 41-160). On suit, à l’aide des documents les plus sûrs sur leur enfance, l’apprentissage de leur future existence par les souverains. On les voit s’initier à leur métier de roi au milieu des minorités dangereuses et grâce aux conseils de leurs mères. On observe les conditions de leur éducation, leur maniement de l’art de parler et de celui d’écrire.
Les princes de ce temps se préoccupaient de leur horoscope et nous sont connus par leurs portraits. Ils savaient s’amuser et jouir de tous les plaisirs en leurs somptueuses et spectaculaires demeures. Leur mort était un événement capital dont les causes étaient souvent suspectées et leur deuil l’occasion d’une grandiose mise en scène. Ils aimaient parler la langue universelle de la musique, dont ils favorisèrent virtuoses ou créateurs.
Une troisième partie (p. 383-535) prolonge cette anthropologie princière sur le plan des interrelations des souverains. On y assiste à leurs rencontres, conformes à la tradition chevaleresque ou à la recherche d’un terrain neutre. Leur respect du cérémonial est minutieusement retracé en ses signes de distinction. Leurs entrées solennelles sont suivies, naturellement, à l’aide du P. Menestrier, grand créateur de spectacles.
Leur goût pour l’incognito fait l’objet de développements encore plus originaux, qu’il s’agisse de celui, éclatant, de Christine de Suède, héroïne dont on parla beaucoup, reine fort encombrante, parfois, pour ses hôtes, ou du masque, plus général, cher aux princes des XVIIe et XVIIIe siècles. Lucien Bély en relève plusieurs exemples sans mentionner, ce qui est curieux, la fameuse et incroyable équipée du futur Charles Ier d’Angleterre et de Buckingham dans l’Espagne des années 1610. Mais son livre, à ce sujet, est d’une incroyable richesse sur les péripéties d’un temps qu’il connaît bien, autour de 1700.
Il remarque la continuité du thème au temps des despotes éclairés, à la fin du XVIIIe siècle, et se demande si ce goût du masque, en dissimulant le prince, ne finissait pas par le faire oublier. C’est là le point de départ d’une solide conclusion (p. 537-547) qui, en rappelant toute l’importance des réalités et des mythologies princières dans l’Europe du temps, assimile justement les progrès de la formalisation de la société de Cour à un affaiblissement des monarchies. Elles vivaient d’un dialogue entre la personne et la fonction. Réduit à la première, le prince, peu à peu, ne put qu’abandonner sa souveraineté au profit de ceux qui, désormais, dans des conditions radicalement nouvelles, « nous gouvernent ».
Ce n’est pas par hasard qu’en ce tournant des siècles Lucien Bély se soit affirmé, au sein de notre historiographie, comme un représentant éminent du retour à l’histoire politique dite traditionnelle. Il s’agit moins, en l’espèce, d’une restauration que d’un renouveau. S’il nous appelle à revenir à l’étude, toujours nécessaire et parfois trop oubliée, des détenteurs, plus ou moins sacrés, du pouvoir dans le monde d’Ancien Régime, cet effort s’accompagne de questions neuves. En ce jeu subtil et précieux, où l’on ne se paie pas de mots mais où il faut savoir interpréter les faits avec objectivité et lucidité, l’historien de Sorbonne est évidemment, désormais, passé maître.
Jacques SOLé.
Joël Cornette, Versailles. Le palais du roi Louis XIV, Paris, Sélection du Reader’s Digest, 1999. Un vol. 31 cm × 23,5 cm de 224 p.
Ceux qui seraient étonnés de voir figurer un ouvrage de la Sélection du Reader’s Digest dans la rubrique des recensions de notre revue se rassureront en constatant qu’il est signé par Joël Cornette qui, depuis une dizaine d’années, consacre ses travaux à la monarchie française du Grand Siècle. En l’ouvrant, ils ne manqueront pas de remarquer la qualité de la présentation et la richesse de l’iconographie (de très beaux clichés du Versailles actuel côtoient des reproductions de tableaux du XVIIe siècle) ; sa lecture achèvera de les tranquilliser. À la fois agréable et précis, le texte apporte de nombreuses informations sur l’époque de Louis XIV et propose une visite originale de la demeure du Roi-Soleil. Bâti selon un plan chronologique, l’itinéraire combine les étapes décisives du règne avec les principales modifications apportées au château. L’ouvrage se veut donc autant la découverte d’un bâtiment que l’évocation d’un règne, et c’est peut-être là que se situe la principale difficulté de ce livre, qui refuse de choisir entre analyse politique et histoire de l’art, et tente parfois un peu artificiellement de relier les deux. À des chapitres sur « la galerie des Glaces, la lumière apprivoisée » ou sur « le potager de Louis XIV : la “main verte du roi” », par exemple, succèdent des chapitres sur « l’affaire des poisons », « le portrait officiel de Louis XIV » ou encore « les crises dramatiques de la fin du règne », qui sont moins en rapport avec le château. Cette impression, forte pour la première partie consacrée au « Versailles avant Versailles » s’estompe néanmoins au fil des pages. Pourtant, le choix des coupures chronologiques, s’il s’imposait de lui-même (1682 : date de l’installation au château et 1701 : aménagement de la chambre du roi), ne reflète qu’imparfaitement le contenu des chapitres, dont les thèmes débordent souvent sur les périodes annoncées. Mais il fallait bien bâtir un cadre d’ensemble et le lecteur pourra ainsi trouver, à côté des résumés des principaux événements, des descriptions des fêtes, de la ménagerie, des grottes, des Trianons, des travaux d’adduction d’eau, de Marly, etc., le tout mis en valeur par de belles illustrations. Si cette attrayante synthèse s’adresse en priorité aux amateurs d’Histoire, elle rendra aussi des services aux enseignants et à leurs élèves, voire aux étudiants des Universités qui seront surtout sensibles au destin d’un lieu étroitement lié à l’absolutisme.
Las de coucher dans des relais lorsqu’il vient chasser dans la forêt de la butte de Versailles, Louis XIII a fait construire entre 1623 et 1634 un « petit château de cartes », selon les mots de Saint-Simon, sur les terres d’une seigneurie qu’il a acheté à l’archevêque de Paris. C’est là que se tient, le soir du 11 novembre 1630, un conseil royal où Louis XIII renouvelle sa confiance à Richelieu. Si, en cette journée des Dupes, « Versailles fut le lieu d’affirmation du pouvoir absolu », selon Joël Cornette, on peut tout de même penser que le hasard y est pour beaucoup. Louis XIV, à son tour, séduit par le site, fait aménager les jardins, les grottes, les fontaines, le labyrinthe, le canal et y organise de somptueuses fêtes. Le parc est conçu d’abord pour les divertissements royaux. À la fin de la guerre de Dévolution, le roi décide d’aménager le château pour en faire une demeure habitable. C’est chose faite en 1673 où les appartements du premier étage sont prêts. Louis XIV ayant décidé de conserver le bâtiment paternel, l’architecte Le Vau réussit à l’agrandir en lui ajoutant une « enveloppe de pierre ». De résidence favorite, il devient le centre du pouvoir absolu, lorsque le souverain prend la décision de s’y fixer, au grand dam du contrôleur général des finances, Jean-Baptiste Colbert, qui ne comprend pas ce désintérêt pour le Louvre et n’y voit que dépenses exagérées. « C’est un abîme que les bâtiments, plus j’y travaille et plus j’y trouve de difficultés », se lamente-t-il. En 1682, la cour s’installe dans les gravats ; la galerie des Glaces ne sera terminée qu’en 1684 et la chambre du roi aménagée au centre du premier étage qu’en 1701. À la mort de Colbert, le secrétaire d’État de la guerre, Louvois, pourtant peu féru d’art, devient maître du chantier. Il le dirige comme une entreprise militaire, fait appel aux troupes royales pour creuser les tranchées afin d’amener l’eau aux fontaines et fait construire l’aile Nord. Se tournant vers le style des « Modernes », il abandonne les programmes mythologiques et allégoriques, au profit de simples motifs décoratifs. La grotte de Thétis est sacrifiée. La chapelle royale, érigée sur l’emplacement, vient couronner le programme de construction dans un style dépouillé qui marque la majesté de la royauté de droit divin. S’il convient de relativiser le coût total (82 millions de livres), ce qui est finalement modéré en regard des dépenses militaires, Versailles reste l’image éclatante de la gloire personnelle du Roi-Soleil, son très attentif architecte.
Agnès WALCH.
Gérard Sabatier, Versailles ou la figure du roi, Paris, Albin Michel, 1999. Un vol. 15,5 cm × 24 cm de 701 p.
C’est en historien politique de l’État que Gérard Sabatier aborde un sujet que les historiens de l’art ont pris l’habitude de considérer comme leur. Aussi le livre débute-t-il par une précieuse analyse historiographique d’un « lieu de mémoire » qui était porteur de multiples conflits jusqu’à l’effacement récent du modèle républicain français. Le commentaire esthétique a envahi le discours sur Versailles et un peu négligé l’interrogation sur la portée politique d’un décor qui est par excellence une commande d’État. Gérard Sabatier détruit à la fois les lectures de circonstance produites par les historiens de notre siècle (par exemple l’interprétation du bassin de Latone comme allégorie de la Fronde) et les exégèses symboliques (par exemple le topos des jardins du Soleil), auxquelles il oppose la construction des interprétations allégoriques générales que proposait à l’époque le Mercure galant, journal officieux, conformément à la « logique initiatique » de Le Brun.
La méthode, austère en raison de l’ascétisme des illustrations, consiste dans une description minutieuse des divers décors peints ou sculptés à l’intérieur du palais, dans les jardins, mais aussi dans d’autres lieux où était vantée la gloire de Louis XIV. L’Iconologie de Ripa (1611) se révèle d’un secours indispensable, mais insuffisant : le message politique allégorique de Versailles était compliqué, même si l’époque de Le Brun avait rompu avec l’hermétisme propre aux figures de la Renaissance, à Fontainebleau par exemple. L’on rencontre ici la question essentielle du livre : pourquoi le sens s’est-il perdu dès la fin du règne de Louis XIV, pourquoi le « fantasme de l’absolutisme » était-il impossible ? Gérard Sabatier n’apporte pas une réponse unique. En premier lieu, les images réalisées par Le Brun ne parlaient pas suffisamment par elles-mêmes ; elles étaient tributaires des inscriptions, conçues par la petite Académie, et des commentaires et guides plus ou moins autorisés. Le fonctionnement des images passait par le « redoublement » de la peinture par les écrits des « intellectuels d’État » et « l’étrange métamorphose d’une image en récit » créait un écart entre le visible et le décrit (c’est en cela que Gérard Sabatier se sépare de Peter Burke (1992) qui rend compte de « la fabrication de Louis XIV » à l’aide de la théorie de la communication). En second lieu, et cette remarque s’applique en général au cérémonial comme discours politique, Versailles se prêtait à des usages multiples qui interprétaient les intentions du pouvoir ainsi que les significations de son décor. La diversité des parcours proposés par les commentaires produisait des conflits de sens sur les représentations. La spécificité du credo versaillais s’était diluée après 1689, non pas tant à cause des démentis apportés par l’histoire ni même de la préférence donnée au roi de paix sur le roi de guerre, mais parce que « tout se passe comme si le sens importait peu » (p. 506). En troisième lieu, la majoration des mobiles d’ordre esthétique s’affirma dès 1684 et les descriptions les moins historiques triomphèrent au XVIIIe siècle. C’est qu’un discrédit général toucha les modes d’expression allégorique et que le fameux désenchantement du monde rendait caduque l’usage des figures métaphoriques comme expressions des mysteria imperii. Les leçons de Michel Foucault sur la rupture de l’épistémè de la Renaissance sont donc une nouvelle fois convoquées. En quatrième lieu, la conception même du château ne visait peut-être pas essentiellement à la compréhension large du message politique dont il était porteur. Gérard Sabatier entre ici implicitement en dialogue avec le Portrait du roi de Louis Marin (1981). Le « parcours du roi » confère seul la signification à la galerie comme à l’ensemble. Le renfort de la représentation en allégorie et de la représentation en réalité (voir p. 190 et s.) situait l’allégorie dans les actes mêmes du roi : « Il est impossible d’allégoriser le roi autrement que par lui-même » ; « On n’allégorise pas le roi. C’est Louis XIV qui est devenu une allégorie ». Extrait de sa temporalité, de toute temporalité, immobile dans ses postures ritualisées, il paraît et le monde s’ordonne. Le discours pictural de Le Brun ayant visée d’éternité et assurant son efficacité par la redondance n’avait pas d’autre finalité que de contraindre les protagonistes comme les visiteurs à s’intégrer au monde royal. Louis XIV est finalement le seul visiteur et usager compétent du château et du jardin (p. 528 : « L’usage que le roi fait de son jardin lui confère cette dynamique qui fait du jardin à la française la quintessence de l’organisation baroque de l’espace »). On se rappellera qu’au phare de Cordouan, les décors exaltant symboliquement la royauté d’Henri IV n’étaient visibles d’aucun public.
Ce qui avait été conçu comme « programme » fut donc lu comme « décor ». S’il est important qu’un historien explique le comment et le pourquoi du « sens perdu » de Versailles, les historiens de l’art, qui ont eu tort d’ignorer cette herméneutique politique, n’en ont pas moins aujourd’hui raison de porter l’accent sur la dimension esthétique du château, comme le XVIIIe siècle y incitait déjà. C’est la leçon paradoxale du très beau livre de Gérard Sabatier.
Robert DESCIMON.
William R. Newton, L’espace du roi. La Cour de France au château de Versailles, 1682-1789, préface de Jean-Pierre Babelon, Paris, Fayard, 2000. Un vol. 22,5 cm × 16,5 cm de 588 p.
Après avoir publié les ouvrages de référence que sont La Cour de France de Jean-François Solnon, Le château de Versailles de Jean-Pierre Verlet et Saint-Simon ou le système de la Cour d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Fayard édite un ouvrage de plus sur le sujet, mais non un ouvrage de trop. En effet, derrière un titre un peu vague, se cache une enquête très originale sur les logements du château et leurs occupants.
Chacun sait que, dès l’installation de la Cour à Versailles en 1682, le palais fut conçu pour loger, outre la famille royale élargie aux princes du sang, une foule de courtisans, qui exerçaient, pour la plupart, des charges dans les Maisons royales et princières, ainsi qu’un solide contingent de commis de l’État, qui peuplaient les sessions du Conseil et les bureaux des ministres. Pour abriter cette multitude, qu’accompagnait une nuée de domestiques, Louis XIV, puis ses successeurs après lui, disposaient de quelques centaines d’appartements, allant du logement le plus spacieux et le plus somptueux, au galetas le plus étroit et le plus infect. Le roi distribuait lui-même ces appartements, dont le nombre, presque constamment insuffisant, faisait toute la valeur.
Désireux d’aller au-delà de ces faits bien connus, William R. Newton s’est donné pour objectif de recenser et de décrire la totalité des appartements de Versailles, puis de déterminer, pour chacun d’eux, quels furent leurs occupants entre 1682 et 1789. Cet immense projet présentait des difficultés redoutables, pour au moins quatre raisons. Premièrement, le château fut un chantier presque continuel, avec pour conséquence de modifier sans cesse le nombre des appartements disponibles : non seulement les grands travaux, telles l’extension d’une aile ou la construction de la chapelle, ajoutaient ou supprimaient des appartements, mais en outre, à l’occasion d’un changement d’occupant, certains logements étaient divisés en plusieurs lots ou au contraire réunis avec des logements voisins. Deuxièmement, à l’intérieur d’un espace donné, la disposition des lieux était fréquemment modifiée : la construction d’entresols, le déplacement des cloisons ou le changement de fonction des pièces étaient monnaie courante. Troisièmement, même si le roi restait le seul maître des logements du château, leurs détenteurs, une fois établis, ne s’interdisaient pas de les prêter, voire de les échanger. Quatrièmement, les résidents du château déménageaient continuellement, car de nombreux facteurs poussaient à la mobilité. D’abord, la plupart des occupants voulaient changer de logement, pour s’établir dans un appartement plus grand et donc plus prestigieux, pour échapper à des pièces mal situées par rapport au soleil et aux jardins, pour vivre dans la proximité immédiate de celui qu’ils servaient quotidiennement, ou encore pour se rapprocher de membres de leur famille habitant à l’autre bout du palais. Ensuite, dès que le roi décidait de favoriser une maîtresse ou de constituer la Maison d’un enfant de France, il fallait obligatoirement trouver de l’espace, ce qui obligeait à déplacer des courtisans et entraînait des déménagements en cascade. Enfin, le décès ou l’exil d’un occupant libérait un logement et provoquait une redistribution des cartes à la mesure des surfaces libérées. Il a fallu une dizaine d’années à William R. Newton pour maîtriser cet espace étonnamment mobile, années occupées principalement à dépouiller les papiers de la Surintendance des Bâtiments du roi, conservés dans la série O1 des Archives nationales, et à compulser les mémorialistes, en particulier les plus prolixes d’entre eux : Dangeau, Sourches, Saint-Simon, Luynes et Croÿ.
Le résultat force le respect par son ampleur et sa précision. Pour chaque partie du château, à savoir l’Aile du gouvernement, la Vieille Aile, le Corps central, l’Aile des Princes, l’Aile du Nord, les Ailes des ministres, l’Ancien Hôtel de la Surintendance, William R. Newton livre un bref exposé général relatant l’histoire du bâtiment considéré, puis il en énumère tous les appartements, du rez-de-chaussée jusqu’aux combles. Pour chaque logement, il s’efforce de produire la liste des occupants, leur période d’occupation, ainsi que les projets ou les travaux de transformation. Ces faits sont appuyés par de copieuses citations, puisées dans les sources et soigneusement référencées. La localisation de chaque appartement est rendue possible, grâce à un cahier photographique reproduisant les plans levés par la Surintendance des Bâtiments au cours du XVIIIe siècle. À l’issue de cette très longue énumération, William R. Newton renverse la perspective et livre, fort opportunément, un index de tous les personnages ayant vécu au château, avec la liste des appartements qu’ils y ont occupés.
Chacun aura compris que cette somme constituera désormais une référence pour les amoureux du château, les spécialistes de l’histoire matérielle et les chercheurs travaillant sur la noblesse. Toutefois, les mérites de l’ouvrage ne s’arrêtent pas là. En effet, l’étude approfondie des informations livrées par cette enquête devrait permettre de formuler des enseignements de portée générale. L’auteur s’y essaie d’ailleurs lui-même, dans une introduction malheureusement trop courte. Il pense notamment que la distribution des appartements fut un instrument de puissance entre les mains de Louis XIV, mais qu’elle se transforma en piège politique sous le règne de Louis XV et Louis XVI, pour des raisons purement démographiques. Parce qu’au fil du temps, les fils et petits-fils de France devinrent de plus en plus nombreux, leurs Maisons occupèrent les plus beaux appartements, au détriment des princes du sang et autres grands nobles, qui furent relégués dans des logements moins prestigieux, ce qui eut pour effet de les éloigner du château et de les repousser vers Paris. En refusant ou en se montrant incapables de consacrer les sommes nécessaires à l’agrandissement du palais et à la construction de nouveaux appartements, Louis XV et surtout Louis XVI oublièrent que la raison d’être de Versailles était de maintenir les courtisans sous les yeux et dans la dépendance du roi. D’après William R. Newton, ils contribuèrent par là à faire de la capitale un pôle d’opposition. Une telle hypothèse mérite examen et montre tout le profit qu’il peut y avoir à se pencher de près sur les logements de Versailles.
Reynald ABAD.
Robert Benoit, Vivre et mourir à Reims au Grand Siècle (1580-1720), Arras, Artois Presses Université, 1999. Un vol. 24 cm × 16 cm de 256 p.
Avec Vivre et mourir à Reims au Grand Siècle, Robert Benoit nous propose un travail érudit sur les maladies qui ont sévi à Reims de la fin du XVIe au début du XVIIIe siècle. Le choix de la chronologie a été déterminé par les cinq graves poussées épidémiques qu’a connu la ville en 1580-1581, 1635, 1650, 1668-1669 et 1693-1694, auxquelles s’ajoute la crise de l’hiver 1709-1710. À partir de sources diverses – livres de raison, archives médicales et hospitalières, registres paroissiaux et délibérations du Conseil de ville – l’auteur tente de repérer les différentes maladies qui ont touché la ville, d’en déterminer la nature, d’en mesurer les effets et enfin de voir quelles dispositions ont été prises pour les juguler. Le plan s’articule autour de quatre parties au cours desquelles, après avoir présenté le cadre urbain, l’auteur envisage de manière chronologique les trois principales crises du Grand Siècle : la peste de 1635, la peste de 1668 et pour terminer, la mortalité de 1693-1694 et le « grand hyver » de 1709-1710.
La présentation de la ville a pour but de montrer pourquoi et comment le milieu urbain a contribué à la naissance, au développement et à la diffusion des maladies. Le XVIIe siècle est une période de stagnation, voire de régression pour la population. Celle-ci, après une phase de croissance jusqu’à la guerre de Hollande – Reims compte plus de 30 000 habitants en 1667 – connaît une régression (sans doute 26 000 ou 27 000 habitants en 1694), et il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que la ville retrouve à nouveau 30 000 âmes. La population, qui se concentre au sein d’une enceinte fortifiée, laquelle comprend quelque quarante tours ou bastions et cinq portes, est confrontée, en dépit des mesures prises par le Conseil de ville, à toutes les difficultés inhérentes à l’entassement et au manque d’hygiène : l’approvisionnement en eaux potables, l’écoulement des eaux usées, l’évacuation des déchets, les inhumations au cœur de la ville. La vie économique, reposant essentiellement sur le vin et la laine, est largement ouverte sur l’extérieur. Les échanges sont donc nombreux, ce qui n’a pas été sans inconvénients en période d’épidémies ou de guerres, d’autant plus que celles-ci ont fortement marqué la vie de la cité pendant tout le XVIIe siècle.
Pestes, typhus, dysenteries et fièvres typhoïdes se sont succédé presque sans intermittence durant toute la période, exposant régulièrement la ville à la mort et l’obligeant à mettre en place une série de mesures pour essayer de l’endiguer. Pour chacune des grandes crises, l’auteur étudie de façon minutieuse les délibérations du Conseil de ville, ce qui lui permet de suivre, pratiquement au jour le jour, le développement des maladies et les réactions du corps de ville. Il nous présente une véritable chronique de la peste, avec l’arrivée du fléau, son expansion et les réactions des autorités. Les mesures prises par la municipalité rémoise, qui ne se différencient d’ailleurs guère de celles mises en place par les autres villes touchées par le fléau à la même époque, sont analysées dans le détail. On voit très bien comment les règlements sont mal appliqués, les infractions étant le fait de tous. Les secours offerts par les médecins sont analysés, leur dévouement et leur bon sens ayant sans nul doute été beaucoup plus efficaces que leur action. De même, l’œuvre des religieux, et notamment des Capucins, est bien retracée.
Après 1668, la peste disparaît. Cependant, d’autres épidémies liées aux dérèglements climatiques et aux mauvaises récoltes viennent assombrir la fin du siècle. De même que pour la peste, l’auteur dresse un bilan de chaque crise, chiffrant les pertes et mesurant leurs conséquences démographiques immédiates. Le tableau d’ensemble est assez sombre, peut-être à nuancer par le dynamisme et les capacités de réaction des autorités et des populations elles-mêmes. Il serait à ce propos intéressant d’étudier de près la nuptialité et la fécondité et la plus ou moins grande rapidité du rattrapage postcrise.
Scarlett BEAUVALET.
Juan Luis Castellano et Jean-Pierre Dedieu (sous la direction de), Réseaux, familles et pouvoirs dans le monde ibérique à la fin de l’Ancien Régime, Paris, CNRS Éditions, 1998. Un vol. 15,5 cm × 24 cm de 267 p.
Le présent ouvrage est le fruit des travaux menés au sein du groupe de recherche franco-espagnol PAPE : Personal Administrativo y Politico Espanol / Personnel administratif et politique de l’Espagne. En plus d’une forte introduction et d’une conclusion rédigées toutes les deux en collaboration par J.-P. Dedieu et Z. Moutoukias, il regroupe huit contributions de chercheurs français et espagnols. Elles portent aussi bien sur l’Espagne proprement dite que sur l’Amérique espagnole, et elles concernent, malgré un titre un peu restrictif, l’ensemble de l’époque moderne, et pour une bonne part le XVIIe siècle. L’intérêt de ce livre est double. Il constitue d’abord pour les chercheurs français une ouverture directe sur les recherches en cours sur l’État espagnol à l’époque moderne. Elles ont été, en effet, considérablement renouvelées par la redécouverte de la permanence et de la puissance des pouvoirs locaux dans un royaume que l’on a trop longtemps présenté comme l’archétype de la monarchie centralisée. L’histoire de cet État est, à présent, vue comme un dialogue constant entre ses agents et les différents groupes de la société, entraînant une redéfinition incessante de l’un comme des autres.
Il offre, ensuite, l’exemple d’une application réussie de la théorie des réseaux – la network analysis des sociologues américains – à l’histoire. Au cours de leur introduction, J.-P. Dedieu et Z. Moutoukias dénoncent, en effet, l’usage métaphorique que font souvent les historiens de la notion de réseau, en la réduisant à la mise en évidence d’un lien entre les personnes, et en oubliant que la reconstruction d’un réseau, en particulier de parenté, et la mise en place d’un « graphe » si spectaculaire soit-il, ne sont que les préalables à l’examen des échanges de toute nature, dont ce réseau est le vecteur. Ramenée à son sens premier, la théorie des réseaux fournit un remarquable instrument d’analyse des liens entre l’État d’Ancien Régime et les familles des noblesses ou des oligarchies urbaines espagnoles, dont l’objectif premier était de se reproduire. Les contributions de J. M. Imizcoz Beunza, M. Bertrand et Z. Moutoukias jettent les bases théoriques de telles études, en les enrichissant néanmoins d’exemples, pris en Navarre pour le premier, en Nouvelle-Espagne pour le deuxième et au Rio de la Plata pour le troisième. Cinq autres papiers appliquent la théorie des réseaux à des cas particuliers : ils portent sur les infanzones – une noblesse militaire – de Cantabrie (T. A. Mantecon), sur les réseaux familiaux de la Sierra d’Alcaraz (F. Garcia Gonzalez), sur les majorats, c’est-à-dire la constitution de biens en fidéicommis afin qu’ils soient transmis intacts à un héritier unique à chaque génération, d’Estrémadure (J.-P. Dedieu), sur les gestores – intermédiaires entre l’individu et l’administration – de Priego (Ch. Windler), et enfin sur la société coloniale à Quito entre 1620 et 1680 (J.-P. Simard).
La rigueur avec laquelle procèdent ces historiens de l’Espagne et leur maîtrise de l’historiographie française et anglo-saxonne ainsi que d’une riche bibliographie issue des autres sciences humaines, et en particulier de la sociologie, ne peut que susciter l’admiration. On notera également les précautions prises dans l’emploi de termes difficiles, tels que « clientèles », « stratégies » ou « réseaux », qui sont sans cesse redéfinis et précisés. Au-delà de ses apports immédiats dans le champ de l’histoire espagnole, la lecture de cet ouvrage, qui s’ajoute pour le public français au numéro des Annales de démographie historique de 1995 consacré aux réseaux de parenté, est recommandée à tous les chercheurs désirant regarder d’un œil neuf l’histoire administrative et sociale de l’Europe moderne.
François-Joseph RUGGIU.
Viviane Mellinghoff-Bourgerie, François de Sales. Un homme de lettres spirituelles, Genève, Droz, 1999. Un vol. 25 cm × 18 cm de 535 p.
L’écriture de François de Sales est-elle de son temps ? L’intéressé lui-même opine négativement : son langage est du « cœur », non du « temps ». En effet, cet écrivain du premier XVIIe siècle demeure un homme du XVIe, et un chrétien ne doit-il pas s’inscrire dans une perspective d’éternité ? Pourtant on l’imagine mal qui puisse accéder à ses lecteurs en dehors des voies qui leur sont familières. Le projet de Viviane Mellinghoff-Bourgerie est celui d’une évaluation, visant à dégager sur une base d’interrogation strictement scientifique des textes, le fonctionnement de la pensée salésienne, de son expression, de son substrat culturel. Dix années de recherches salésiennes n’ont pas été de trop pour aboutir à cette synthèse de grande facture, élaborée à partir de réflexions antérieures mûries et enrichies. Et d’abord, une ambition, d’envergure : celle de dégager des catégories dix-septiémistes imposées par la tradition critique, l’authenticité d’une pensée par le biais de la multiplication des approches. Celle, aussi, de relativiser des classifications reçues pour découvrir la polyvalence intrinsèque de cette écriture désireuse de saisir l’univers « unidivers », diversité orientée vers l’unité.
L’éclairage des attaches culturelles, à partir du plurilinguisme et de la culture ultramontaine, constitue la première étape de cet itinéraire salésien. Si François communique en savoyard avec les simples, sa plume est italienne, française, latine. Cette polyglossie, aux avantages pratiques, ajoute l’indépendance intellectuelle : le commerce des langues va rarement sans l’ouverture des idées. Cause-t-elle préjudice au style ? Il arrive aux latinismes de déparer celui de François déjà fleuri de tant d’images. On se rappelle la mise en garde : cet auteur n’est pas encore classique.
Une deuxième approche se propose l’examen des traditions de civilité, étudiées, toujours, sur l’arrière-fond des attaches culturelles, vaste itinéraire de saint Ambroise à Guazzo. Dans la tradition médiévale, renaissante, jésuitique, enfin, du sacerdos honestus, François de Sales pratique cette discipline du comportement « honnête » qu’il alimente aussi des préceptes de la Civil Conversatione, voire de ceux des Essais. L’auteur cependant note avec pertinence l’intériorisation croissante des valeurs mondaines. Si François « converse » sur le mode des laïcs, il le fait dans une perspective évangélique, celle de l’amour du prochain, fût-il peu aimable. Défi rendu possible par l’ascèse du détachement intérieur prôné en particulier dans l’Introduction, mais peu saisi par un lectorat mondain qui ne dépassait pas les conseils d’entregent. François, au demeurant, a toujours soin de faire le partage entre la raison et le cœur, et il s’en ouvre surtout aux âmes consacrées, assez fortes pour recevoir le message : c’est la première, la raison, qui permet de donner des signes d’amour à ceux qu’on n’aime pas, gage d’une précieuse mortification de soi, voire de l’autre – conscient – et non d’une fâcheuse hypocrisie que certains subodorent. Une réflexion sur la « modestie » salésienne et son modèle ambrosien clôt la première partie de l’étude. La seconde, placée sous le signe de la tradition, éclaire les priorités de François de Sales au niveau de la dévotion monastique et de la sanctification des laïcs. Le partage est difficile à opérer entre deux traditions salésiennes, celle de l’humanisme introduit jusque dans le cloître, celle du cloître, lieu unique de la vraie mortification, de la dévotion « généreuse ». Les indices, pourtant, ne manquent pas : François ne compose-t-il pas pour Philotée une bibliothèque mystique et ascétique, révélatrice de ses intentions ? Autant dire que la réconciliation entre l’humanisme et la dévotion est le fait des Jésuites bien plus que le sien. Par ailleurs, l’auteur met finement à jour ces étroites correspondances qui font de la Déclaration mystique sur le Cantique une réplique au Théophile de Du Moulin : à l’inspiration paulinienne du pasteur sous-tendant l’idée du sacerdoce universel, s’oppose celle de François, cistercienne, qui montre dans l’oraison mentale des consacrés la vraie voie de l’Amour de Dieu.
La troisième partie éclaire les différentes facettes de l’épistolarité de François de Sales. Des noms qui balisent la voie : Cicéron, en retrait par rapport aux Pères, Jérôme, Érasme, Jean d’Avila, surtout, dont l’approche circonspecte du mysticisme a dû plaire à l’évêque de Genève, encore que, par ailleurs, le néantisme espagnol manifeste plus d’affinités avec l’austérité janséniste qu’avec la douceur salésienne.
Le premier volet de l’ouvrage s’achève sur des réflexions – prolongées dans la Conclusion – autour des différents genres épistolaires, autour des principes, aussi, qui ont présidé à la mise en œuvre, par Jeanne de Chantal, de l’édition princeps, le livre des Épistres spirituelles étant destiné à devenir un véritable modèle épistolographique.
Si le second volet ne se prête pas au même genre de commentaire, son érudition n’en force pas moins l’admiration du lecteur. Le Registre des lettres autographes de François de Sales, classées par ordre alphabétique des destinataires, présente, sur quelque cent soixante pages un dossier complet fait de substantielles notices biographiques des correspondants – avec renvois bibliographiques – et de renseignements techniques sur les lettres. Dictionnaire salésien, suivi d’une vaste bibliographie établie selon les règles de l’art et d’un index des noms et des œuvres qui fournit d’utiles orientations.
Ce livre de Viviane Mellinghoff-Bourgerie, élégant et solide, répond à tous les impératifs de la critique universitaire. Il est appelé à faire date dans les études salésiennes.
Raymond BAUSTERT.
Robert Rapley, Witchcraft. The Trial of Urbain Grandier, Manchester, Manchester University Press, 1998. Un vol. 14 cm × 16 cm de VIII + 277 p.
Une étude de plus sur l’affaire Urbain Grandier s’imposait-elle ? Ce volume, écrit par un érudit canadien indépendant, essaie de reprendre le dossier, en mélangeant le professionnalisme de l’historien et le style du roman policier. S’il emprunte beaucoup aux ouvrages de Gabriel Legué (1880), Michel de Certeau (1970) et Michel Carmona (1985), il revisite la documentation originale. Il a, surtout, le mérite de mettre l’accent sur les origines locales des rancunes et disputes entre Grandier et son principal adversaire loudunais, Louis Trincant. En s’appuyant sur les recherches récentes de Suzanne Rohault (1995), Rapley démontre les liaisons familiales entre Trincant et les différents individus qui ont joué un rôle dans les procès engagés contre Grandier. Interprétant l’affaire de Loudun comme un procès judiciaire plutôt que comme une possession diabolique, Rapley nous conduit à mieux apprécier à quel point ce procès pouvait accumuler les éléments disparates – rivalités ecclésiastiques, juridictions controversées, et factions politiques au niveau national – éléments mélangés au détriment éventuel de Grandier. Et tout cela sert de toile de fond à l’affaire de la possession où l’auteur évalue sobrement les pièces à conviction des parties prenantes. Écrivant apparemment pour le grand public, où l’auteur abandonne par moment le style historique pour celui du romancier. Les individus sont décrits comme des personnages types simplifiés : Grandier lui-même est a social star, mais aussi a jumped-up bourgeois (p. 13-31) ; Trancant, le procureur du roi à Loudun, devient a Catholic of extreme opinions (p. 18). Les acteurs se retrouvent autour des cendres du défunt dans l’Épilogue, pour une dernière scène où l’historien-détective accuse les premiers responsables du « crime » commis contre Grandier, coupable sans doute, mais pas du crime dont il était accusé. Et si le contexte historique et juridique n’est pas mal représenté, on ne peut pas toujours en dire autant des convictions religieuses de l’époque qui sont évoquées quelquefois avec le scepticisme du XXe siècle plutôt qu’avec les connaissances récentes d’historiens de la sorcellerie et de la possession dans son contexte urbain. En évoquant l’ « odorat » (p. 90-208) du maleficium, Rapley ne le comprend pas. En résumé, ce livre a le mérite d’éclairer le déroulement de l’affaire Grandier, mais il aura surtout pour vocation de rendre service aux étudiants anglais et nord-américains.
Mark GREENGRASS.
Marguerite du Saint-Sacrement, Correspondance (Lettres reçues à son sujet), présentée par Sœur Marie-Françoise Grivot, ocd, Carmel de Beaune, liv. I (1631-1648), Forelle, 1997. Un vol. 14 cm × 22 cm de 418 p.
Ce premier livre présente des lettres ou fragments de lettres (360 en tout) envoyés au carmel de Beaune au sujet de Marguerite Parigot durant sa vie terrestre. Les uns sont inédits, puisés dans les archives du couvent ou celles de la Côte-d’Or ; d’autres sont prélevés (notamment les lettres de Gaston de Renty) dans des éditions déjà existantes. Tous sont annotés de façon précise et discrète par la sœur Grivot, dont on louera la science, la liberté d’esprit et, plus d’une fois, l’humour. Dans son introduction générale, la présentatrice fait valoir l’extraordinaire richesse de ce dossier où se reflètent guerres, voyages et tribulations de toute espèce, dont les realia les plus humbles (le beurre français préféré à l’huile espagnole, voire les pruneaux camouflant des louis d’or) ne sont pas absents. La présence au carmel de Beaune d’une religieuse favorisée de dons extraordinaires suscite les missives les plus variées, mêlant la haute élévation mystique (Jacques de Jésus) aux interventions pratiques de supérieurs (Gibieuf, entre autres, dont on connaît le caractère difficile) ou d’amis laïques tels que l’omniprésent et bienfaisant Renty. Une très dense préface de Bernard Hours ( « Une source importante pour l’histoire de la sensibilité religieuse » ) souligne la double dimension de la culture qui s’exprime ici : les correspondants sont en majorité des privilégiés, mais leur piété, concrète sans être pour cela magique ou fétichiste, peut être dite à bon droit populaire. Le lecteur, quant à lui, souhaitera que ce précieux volume soit suivi au plus vite du livre II où se reflétera la vie posthume d’une religieuse au destin exceptionnel.
Jean DEPRUN.
Yves Poutet, Originalité et influence de saint Jean-Baptiste de La Salle, Paris-Rome, Frères des Écoles chrétiennes, « Cahiers lasalliens », nos 43 et 44, 1999. Deux vol. 17 cm × 23 cm de 310 p. et 463 p.
En 1970, le frère Yves Poutet (FSC) soutenait une thèse intitulée Le XVIIe siècle et les origines lasalliennes ; son intérêt pour ces questions n’a jamais faibli. Originalité et influence de saint Jean-Baptiste de La Salle est le fruit de ce labeur puisque ces deux volumes nous proposent 33 travaux réalisés entre 1960 et 1998. Conférences, articles scientifiques et interventions à des colloques voisinent pour nous offrir un large panorama de l’entreprise de saint Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719), de ses racines et de ses prolongements.
Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les œuvres en faveur de l’éducation sont nombreuses et plusieurs articles dressent des portraits de fondateurs, tel celui de Mme de Maintenon « directrice spirituelle de Saint-Cyr » (t. 1, 249), ou analysent les choix de groupes qui agissent comme les congrégations enseignantes de Bordeaux ou la Compagnie du Saint-Sacrement à Marseille. Le travail de Jean-Baptiste de La Salle est cependant très original. Il est d’abord l’héritier de nombreux spirituels du début du siècle. La comparaison d’extraits de ses écrits avec ceux d’Anne de Xainctonge (1567-1621) ou de François de Sales (1567-1622) permet de cerner avec précision les éventuelles « parentés spirituelles » (t. 1, p. 11). Il est également influencé par des pionniers dans le domaine de l’enseignement qu’il s’agisse de Nicolas Barré (1621-1686) ou de Nicolas Roland (1642-1678). Il n’ignore rien des débats de son époque, et nous pouvons suivre ses réactions face à la pauvreté ou son attitude lors d’affaires de possession comme celle du chevalier Darmestate (1715). Si ces problèmes retiennent son attention, et si de nombreux contemporains tentent de l’attirer vers diverses œuvres, rien ne le distrait de son but ; comme l’affirme l’auteur sa vocation « ne s’étendait pas à toutes les misères de l’époque [...] Mais elle se spécialisait dans la formation » (t. 1, p. 229).
Cette action d’éducateur, Jean-Baptiste l’envisage de manière toute chrétienne. On peut ainsi observer ses efforts pour encourager le culte de saint Joseph, le « patron et modèle des éducateurs » (t. 2, p. 63), ou pour former les écoliers à bien suivre la messe. Pour lui, toute instruction est à la fois profane et religieuse car ce sont deux facettes de la création divine. Il s’intéresse donc à la manière de façonner les mœurs et développe une pédagogie individualisée qui doit amener les enfants des catégories sociales les moins favorisées à s’insérer dans la société. Loin de faire du maître un auxiliaire du clergé, il tient à lui donner la haute main sur une éducation qui est autant pratique que théorique. Et Yves Poutet résume en quelques mots l’action de Jean-Baptiste de La Salle qui « a passé sa vie, non à ouvrir des écoles mais à former des maîtres spécialisés dans l’éducation profane et religieuse des enfants du peuple » (t. 2, p. 147). Les cas de Chartres (1699), de Dijon (1705) ou d’Alès (1707) montrent bien que ce saint fondateur a pu bénéficier de puissants appuis qu’il s’agisse du duc de Mazarin ou de Claude Rigoley à Dijon ; mais il s’est aussi heurté à maintes oppositions, comme à Paris ou à Lyon (1706-1711). Le succès a cependant été au rendez-vous et nombreux sont ceux qui, comme François Charon à Montréal, ont tenté de s’inspirer de son exemple. À sa mort, son entreprise ne disparaît pas. Malgré une histoire marquée par des périodes plus ou moins difficiles qui sont rapidement évoquées, les Frères des Écoles chrétiennes ont formé des générations et des hommes comme Léon Bloy (1846-1917) sont passés dans leurs écoles. Yves Poutet termine en présentant les frères actuels soucieux de se placer dans « le prolongement et l’adaptation de la pensée lasallienne » (t. 2, p. 463).
On l’a compris, cette publication éclaire le travail de Jean-Baptiste de La Salle, mais elle le dépasse pour nous plonger dans l’histoire de l’éducation, de la spiritualité ou des circuits de diffusion de la culture.
Philippe MARTIN.
Pedro Maria Gil, Trois siècles d’identité lasallienne. La relation mission-spiritualité au cours de l’histoire des Frères des Écoles chrétiennes, traduction française par Jean Beaudoin, Rome, Frères des Écoles chrétiennes, « Études lasalliennes », no 4, 1999. Un vol. 18,5 cm × 22,5 cm de 396 p.
Le texte, en espagnol, du frère Pedro Gil (FSC) a été publié à Rome en 1994 puis traduit en anglais en 1997, c’est aujourd’hui une version française qui nous est donnée. L’auteur veut y « étudier l’Identité du religieux éducateur » et « essayer de se pencher sur son avenir » (p. 6). Il s’agit donc autant d’un livre d’histoire que d’une publication destinée à tous ceux qui interviennent dans l’œuvre lasallienne, le frère Alain Houry (directeur des Études lasalliennes) les invite d’ailleurs à méditer ces pages.
L’auteur commence par chercher ce qu’il appelle la définition, notion qu’il aborde à travers trois « facteurs élémentaires » : la mission, autrement dit les actions concrètes qui découlent de la vocation ; la spiritualité qui correspond à la « relation profonde avec les autres et avec Dieu » (p. 15) ; l’identité qui est le résultat de la relation entre ces deux principes ; les règles de vie devenant le pivot autour duquel s’articulent les liens entre ces trois pôles. Un modèle, Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719), sert de guide au sein de cette architecture délicate. En une trentaine de pages, on nous retrace l’itinéraire qui, lentement, lui a permis de construire son identité et de structurer sa spiritualité. Contemporain de la crise de la conscience européenne chère à Paul Hazard, il a su ancrer son message « au sein d’un univers de nouveautés » (p. 61). Le frère Gil envisage ensuite 8 tranches de l’histoire des Frères des Écoles chrétiennes. Il y montre comment ils ont fait coexister la fidélité à l’héritage transmis et la nécessaire adaptation face aux changements sociaux, culturels et économiques. Il envisage par exemple les années 1750 ; on assiste alors à une relative prospérité économique et à une transformation des esprits, ce qui entraîne deux bouleversements profonds : l’éducation devient une exigence sociale et les contemporains observent un « déficit spécifique au domaine religieux » (p. 76). Pour faire face à ces défis, les frères multiplient les maisons, ce qui correspond à leur mission, sans pour autant négliger leur spiritualité et leur identité qu’ils fortifient par la rédaction de biographies du fondateur, mais également grâce à l’étude et à la publication de textes essentiels que sont les Règles, la Conduite des Écoles ou l’Explication de la méthode d’oraison. Les autres arrêts chronologiques sont aussi évocateurs qu’il s’agisse des années 1780 à la veille de la Révolution, des années 1830 au temps de la Restauration, des années 1870 marquées par l’impérialisme et le socialisme, les années 1904 avec la lente Séparation de l’Église et de l’État, des années 1956 avec le développement de l’universalisme de l’Institut. Le frère Pedro Gil termine par une présentation de la situation actuelle marquée par une chute du nombre des frères mais aussi par une reformulation de l’Identité de l’Institut qui passe par de nombreuses voies dont l’intérêt pour le « tiers » et le « quart » monde.
Philippe MARTIN.
Dom Bernard de Montfaucon, Actes du Colloque de Carcassonne, octobre 1996, textes réunis par Denis-Odon Hurel et Raymond Rogé, préface de dom Yves Chaussy, CDDP de l’Aude, Éditions de Fontenelle, coll. « Bibliothèque bénédictine », no 4, 1998. Deux vol. 20 cm × 13,5 cm de VII-244 p. et 241 p.
Si la figure de Jean Mabillon est depuis longtemps bien connue – notons, entre autres, dans les deux dernières décennies, les travaux au confluent de la philosophie et de l’histoire que lui a consacrés Blandine Kriegel, si discutables soient-ils –, son disciple Bernard de Montfaucon (1655-1741), historien de la congrégation de Saint-Maur, restait pour l’essentiel à découvrir. Les actes du colloque d’octobre 1996 organisé à Carcassonne, dans la région d’origine du mauriste, viennent donc combler un manque. Dans la collection « Bibliothèque Bénédictine », qui s’est fait une spécialité de la redécouverte des XVIIe et XVIIIe siècles bénédictins, trop souvent négligés au profit du Moyen Âge, nous est proposé, par le biais de l’approche biographique, un approfondissement des structures intellectuelles et spirituelles d’une époque charnière, qui ne fut pas seulement marquée par « la crise de la conscience européenne » mais aussi par le renouveau de l’érudition monastique. « Première synthèse consacrée à l’auteur de l’Antiquité expliquée et des Monuments de la Monarchie française », l’ensemble des articles est complété par un important appareil documentaire (répertoire des œuvres imprimées de Bernard de Montfaucon, bibliographie le concernant, inventaire de la correspondance active et passive publiée), pour ne rien dire de l’abondant index onomastique. La diversité des participants (littéraires et historiens ; universitaires, bibliothécaires, archivistes...) témoigne d’une volonté de saisir l’homme dans sa globalité. On peut certes regretter que reste dans l’ombre la question capitale de l’attitude de Montfaucon dans la querelle des études monastiques, qui opposa Mabillon et Rancé et déborda sur le siècle suivant. La plupart des autres dimensions du personnage, véritable pivot de l’Europe savante, sont néanmoins abordées : l’homme et sa formation ; l’homme et son milieu (son côté gentilhomme, hérité d’une riche généalogie familiale, tient une place essentielle dans son évolution) ; l’homme et sa vie relationnelle (le réseau de ses correspondants est impressionnant – douze volumes à la Bibliothèque nationale en attestent –, même si ce réseau coïncide en grande partie avec celui de sa propre congrégation) ; l’homme et sa spiritualité, son adhésion au tiers parti augustinien, sa place dans le cadre plus général de la réforme de Saint-Maur ; l’homme et sa culture, ce que Bruno Neveu appelle son « côté français », qui se traduit par « une faculté étonnante à voyager et à être toujours très satisfait d’être français ». Le colloque cependant accorde une importance prépondérante à l’érudit, féru de patristique et d’histoire, mais aussi des différentes sciences auxiliaires de ces disciplines (bibliographie, paléographie, codicologie...).
L’ouvrage, de construction très classique, débute par une présentation de Montfaucon dans son milieu d’origine et son cadre de vie monastique : la famille Montfaucon dans l’actuel département de l’Aude ; les étapes de la vie de Bernard ; l’esprit de la congrégation de Saint-Maur ; l’abbaye de la Daurade à Toulouse, où il revêtit l’habit bénédictin ; la diffusion de la réforme de Saint-Maur dans les pays de l’Aude ; la place de l’abbaye parisienne de Saint-Germain-des-Prés dans le monde mauriste ; enfin, le voyage en Italie de 1698-1701, voyage immédiatement suivi d’une publication, le Diarium italicum (1702), écho du Museum italicum de Mabillon (1687). Cette première partie, biographique et contextuelle, est suivie d’un tour d’horizon des divers domaines d’étude dans lesquels Montfaucon s’est illustré, cet inventaire faisant la part belle à ses principales œuvres, envisagées selon l’ordre chronologique. Le savant mauriste nous est présenté d’abord en antiquaire : il fut de fait conservateur du cabinet des Antiquités de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Puis, c’est le paléographe qui est mis à l’honneur : sa Palaeographia graeca (1708), traité inaugural d’une nouvelle discipline en train de se constituer scientifiquement, resta pendant deux siècles un ouvrage de référence, même si la paléographie grecque à sa suite ne connut pas le développement remarquable qui fut celui de la paléographie latine dans le sillage de Mabillon. L’archéologue, lui, dans son Antiquité expliquée (1re éd. de 1719), met en forme l’ensemble des connaissances rassemblées lors du voyage en Italie, et s’affirme dans un « double rôle d’agent de diffusion et de pourvoyeur de documents » (Jean-Marie Pailler). C’est encore pendant le séjour italien qu’il entreprit de réaliser un recueil des catalogues de manuscrits consultables dans les bibliothèques européennes, la Bibliotheca bibliothecarum manuscriptorum nova, parue en 1738, au terme d’une gestation laborieuse. Bien qu’elle n’apparaisse pas en tant que telle, une troisième partie, plus hétérogène, conclut cet ensemble d’articles ; elle s’efforce de cerner la personnalité religieuse et intellectuelle de Montfaucon, à travers sa relation aux autorités ecclésiastiques et son apport à la réflexion historiographique. Une longue contribution de dom Hugues Leroy, moine de Saint-Wandrille, éclaire la difficile question de l’impact des débats qui secouent alors l’Église sur la vie et l’œuvre du mauriste. Ses rapports avec les instances de gouvernement de sa congrégation, son soutien, risqué en ces temps de querelle janséniste, à l’édition bénédictine des œuvres de saint Augustin (voyez les Vindiciae qu’il fait paraître en 1699), son acceptation forcée de la charge de procureur général de la congrégation de Saint-Maur à Rome (mai 1700-mars 1701), puis les combats à propos de la réception de la bulle Unigenitus et ses interventions auprès des autorités romaines en faveur du nouveau supérieur général, Denis de Sainte-Marthe, manifestent un esprit « traditionnel du point de vue religieux, mais en même temps prudent et modéré et qui ne va pas jusqu’à l’appel » (Bruno Neveu). Quant à la méthodologie historique, Chantel Grell insiste avec raison sur la complexité de l’œuvre réalisée. Car deux sommes comme l’Antiquité expliquée et les Monuments de la Monarchie française ne pouvaient de facto obéir aux mêmes règles d’élaboration : « En passant de l’Antiquité à l’histoire nationale, Montfaucon [dut] renoncer, à son corps défendant, aux méthodes de l’antiquariat traditionnel et se trouva confronté à une tâche dont la nouveauté lui échappa d’abord. Cette nouveauté ne résidait pas dans l’objet d’étude, ni dans la nature des vestiges mais dans la confrontation du témoignage écrit et du monument, de l’histoire et du vestige, à laquelle les spécialistes de l’Antiquité avaient pu, jusqu’alors, échapper. » Au total, ce riche recueil, aux articles parfois plus descriptifs que proprement analytiques, a pour mérite essentiel de ressusciter une figure majeure de l’érudition européenne qui, dans le premier XVIIIe siècle, ne saurait sans doute être comparée qu’à Muratori.
Philippe CASTAGNETTI.
Monique Brulin, Le verbe et la voix. La manifestation vocale dans le culte en France au XVIIe siècle, Paris, Beauchesne, coll. « Théologie historique » 106, 1998. Un vol. 13,5 cm × 21,5 cm de VII-506 p.
Fruit d’une thèse soutenue à l’Institut catholique de Paris, ce livre étudie le rôle de la voix qui parle, lit ou chante dans l’expression religieuse du XVIIe et du début du XVIIIe siècle. Il est bien connu que cette période a été marquée par un renouveau de la liturgie dans le contexte de la restauration catholique à la suite du Concile de Trente. Il en est résulté une effervescence éditoriale en constante référence à la Tradition et aux écrits des Pères de l’Église, alors que s’esquisse une recherche scientifique qui commence à analyser les lois du langage. De nombreux théoriciens, éducateurs, pasteurs ou compositeurs offraient donc un immense champ d’investigation.
Monique Brulin s’est d’abord intéressée à la prière vocale à travers les catéchismes (en s’appuyant particulièrement sur celui du Concile de Trente, traduit en français en 1673, et sur ceux de Clermont, La Rochelle, Reims, Bourges) et les écrits d’auteurs comme Louis Thomassin, Pierre Nicole ou Jacques-Joseph Duguet (dont l’influence est considérable jusque vers 1760) qui ont tous souligné le lien étroit entre la manifestation extérieure de la foi et la vie intérieure du chrétien. Après avoir noté que le courant quiétiste remet en question la prière vocale, l’auteur examine les expressions du lyrisme chrétien, les exigences du chant liturgique qui doit édifier les fidèles même s’il est susceptible d’effets qui ne sont pas sans danger. Puis sont exposés les « beautés de la musique » selon Le Cerf de la Vieville (1704-1706), les nouveautés du chant des Oratoriens, la réestimation du plain-chant avec Dom Jumilhac (1673) et son adaptation à l’usage des communautés religieuses grâce aux efforts de Guillaume-Gabriel Nivers à la fin du XVIIe siècle. L’ouvrage s’achève sur une réflexion sur la « théologalité » de la voix. En d’autres termes, il apparaît que l’usage religieux de la voix relève d’une spiritualité qui doit conduire jusqu’au Verbe fait chair la personne qui prie ou qui chante.
La nouveauté de l’étude, l’ampleur de l’enquête méritent d’être soulignées. On regrettera d’autant plus un style parfois peu élégant qui frise ici et là le jargon, un latin qui n’est pas toujours parfaitement maîtrisé, des références inexactes (ainsi la note 76 de la p. 418 : ce n’est pas en 1754 que Mgr de Vintimille, archevêque de Paris, mort en 1746, fait appel à l’abbé Lebeuf, mais en 1734). Plus généralement, cette recherche qui s’attache en priorité aux théories sur l’art vocal et à l’écriture musicale gagnerait à envisager davantage les pratiques, même si quelques exemples sont mentionnés, ainsi dans le diocèse de Paris grâce à l’excellente thèse de Jeanne Ferté. Or, avec la multiplication ces quarante dernières années des enquêtes diocésaines ou des travaux sur les chapitres (les chanoines ayant pour fonction première de chanter l’office) ou sur des ordres religieux, des pistes assez nombreuses, quoique inégales sur ce thème, étaient ouvertes. Il serait judicieux de les explorer pour ne pas donner l’impression au non-spécialiste que seul l’Oratoire se passionne pour la question, tandis que les Jésuites et les Dames de Saint-Cyr seraient « réservés ». Mais alors que dire des Prémontrés, des Génovéfains, des Bénédictins (autres que ceux de Cluny), des Cisterciens, des Ursulines ou d’autres qui comptent autant dans la France du XVIIe siècle ? On le voit, les travaux novateurs comme celui-ci invitent toujours à prolonger l’investigation.
Dominique DINET.
Laurent Thirouin, L’aveuglement salutaire. Le réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Paris, Honoré Champion, coll. « Lumière classique », 1997. Un vol. 16 cm × 23,5 cm de 292 p.
La décennie 1660-1670 fut marquée en France par une virulente offensive contre le théâtre, qu’attestent la querelle du Tartuffe et la publication de deux textes importants, le Traité de la Comédie de Pierre Nicole et celui du prince de Conti, ancien protecteur de Molière devenu farouchement hostile au théâtre. Cette querelle implique de surcroît les trois grands noms de la scène française : Corneille, cible privilégiée de Nicole, Molière qui avec Tartuffe et Dom Juan cristallise les griefs des adversaires du théâtre, mais aussi Racine, qui dans une lettre cinglante adressée à son ancien maître Nicole dénonce les incohérences des port-royalistes, contempteurs du théâtre mais néanmoins traducteurs de Térence.
Le grand mérite de l’étude de Laurent Thirouin, et son originalité, tient à ce qu’il prend au sérieux l’argumentation des adversaires du théâtre, ce qui lui permet de montrer sa force. Il révèle dans leurs écrits un « discours théorique articulé », qui loin d’être anachronique rencontre des préoccupations contemporaines, qu’il s’agisse de la nature de la mimesis ou du pouvoir de l’image. De la force de ce discours on a d’ailleurs une preuve dans l’attention que lui ont portée ceux qu’il mettait en cause : la préface de Tartuffe notamment montre que Molière possédait une solide connaissance des arguments et des textes opposés au théâtre.
Il n’en reste pas moins que l’argumentation anti-théâtrale mêle des plans hétéroclites : il est fait tour à tour appel à une approche historique, à des considérations d’ordre poétique, à une réflexion anthropologique, à des valeurs religieuses, cela dans des proportions variables selon les auteurs (il n’y a en effet pas d’uniformité dans le camp des contempteurs du théâtre). Laurent Thirouin examine successivement ces divers ordres d’arguments. Le premier chapitre replace la querelle dans une perspective historique, rappelant l’argumentation des Pères de l’Église sur laquelle s’appuient la plupart des auteurs (à la notable exception de Nicole, qui se refuse à fonder son traité sur l’argument d’autorité). Il permet de faire apparaître un premier clivage entre les défenseurs du théâtre, qui insistent sur son historicité afin de montrer que la scène contemporaine ne tombe plus sous le coup de la condamnation des Pères, et ses adversaires qui soutiennent en revanche sa permanence, elle-même garante de la validité des anathèmes d’Augustin ou de Tertullien. Ce qu’il est convenu d’appeler le paradoxe de Senault ( « plus [la comédie] semble honnête, plus je la tiens criminelle » ) repose sur un degré supérieur d’élaboration critique : c’est admettre qu’il y a bien eu purification de la scène, mais que celle-ci, loin de justifier le théâtre, renforce son danger en apaisant à bon compte les scrupules moraux des spectateurs.
Le second chapitre rappelle que la condamnation du théâtre repose sur celle de la personne du comédien. Si cette hostilité s’ancre dans la condamnation platonicienne de l’imitation, elle ressortit aussi, plus simplement, à des raisons morales (les « dérèglements » imputés aux comédiens). L’auteur met ici en lumière le décalage entre la position des rigoristes et celle des autorités aussi bien civiles (songeons à l’édit de 1641) que religieuses : seuls des rituels rigoristes incluent les comédiens dans la liste des pécheurs publics. Les adversaires du théâtre se trouvent ici plus proches de la position des Églises réformées que de celle des autorités romaines.
Mais les adversaires du théâtre les plus lucides ont conscience qu’en face des progrès réalisés par les mondains ils ne peuvent pas s’en tenir à la réaffirmation d’une position de principe, et qu’ils doivent répondre aussi aux arguments d’ordre poétique (chap. III). Varet et Nicole s’attardent ainsi longuement sur la Théodore de Corneille : s’il est possible d’établir qu’une pièce que le plus grand dramaturge contemporain a sincèrement voulu chrétienne ne l’est pas, c’est l’incompatibilité réciproque du théâtre et du christianisme qui sera établie. Nicole recourt encore à la notion technique de bienséance pour montrer que la question morale est structurellement absente du théâtre, dont le contenu est défini par les personnages qu’appellent les intrigues et par les attentes du public. Le spectacle théâtral obtient l’effet d’identification qu’il cherche en faisant siens les préjugés de son public : dès lors qu’il n’en est que l’émanation, il ne saurait être en mesure de l’éduquer.
Les adversaires du théâtre dénoncent encore son immoralité (chap. V). Ils lui reprochent de ne représenter que des passions coupables, tels que l’amour, la vengeance, l’ambition ou la « vertu romaine » qui n’est pour Nicole qu’un autre nom de l’amour-propre. Ils participent ainsi au mouvement de démystification des vertus héroïques qui caractérise la littérature morale dans la seconde partie du siècle.
Toutefois le point nodal de la querelle est d’ordre moins moral qu’anthropologique (chap. IV) et métaphysique (chap. VI). Les traités de la Comédie établissent son danger en analysant la nature et les modalités de l’action qu’elle exerce sur le spectateur : par là ils appartiennent de plein droit à la littérature moraliste, qui ne cesse de s’interroger sur la nature humaine. De fait les analyses que développe Nicole sur la contagion insensible de la représentation ne constituent que l’application au théâtre de lois morales qui ont une portée plus générale (ainsi de la faiblesse de la raison, du danger des passions, de la théorie des pensées imperceptibles). De surcroît considérer que la représentation des passions implique, chez l’acteur comme dans le public, une excitation de ces mêmes passions, c’est aussi prendre le théâtre au sérieux : c’est bien parce que ses adversaires croient à son efficacité sur le spectateur qu’ils le jugent dangereux.
La motivation profonde du combat que livrent les port-royalistes contre la comédie est en dernier ressort d’ordre métaphysique. La perspective platonicienne et augustinienne qui est la leur les conduit à dénoncer l’inconsistance de la mimesis qu’ils opposent à la vérité (et à refuser la doctrine thomiste de l’eutrapélie). La dénonciation du théâtre ne constitue ainsi qu’un cas particulier de la lutte contre l’esprit du monde, opposé au christianisme. L’ « aveuglement salutaire » évoqué par le titre est l’un des aspects de la morale de la privation caractéristique de la pensée augustinienne.
L’ouvrage, on le voit, est riche de perspectives stimulantes qui vont à contre-courant de nombre d’idées reçues sur la querelle du théâtre. Quand on la croit anachronique et fastidieuse, Laurent Thirouin s’emploie à ruiner ces deux préventions en montrant la complexité de l’argumentation mise en jeu (ce qui n’exclut pas de révéler aussi, à l’occasion, ses apories), ainsi que l’actualité de plusieurs de ses enjeux pour notre « société du spectacle ».
Béatrice GUION.
Simone de Reyff, L’Église et le théâtre. L’exemple de la France au XVIIe siècle, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Histoire du christianisme », 1998. Un vol. 12,5 cm × 19,5 cm de 154 p.
Riche en analyses de la meilleure venue, généralement bien informé, cet ouvrage souffre de ne jamais opter franchement ni pour un sujet, ni pour une forme de discours. Le titre semble promettre une réflexion générale et synthétique sur les rapports de l’Église et du théâtre, mais le sous-titre relativise immédiatement ce projet, en le restreignant à une nouvelle monographie sur la querelle de la moralité du théâtre dans la France du XVIIe siècle – conçue certes comme emblématique de la question (mais l’auteur n’en est pas parfaitement convaincu). Quant à la forme, elle est celle d’un ouvrage de bonne vulgarisation, sans notes ni références, mais avec une substantielle bibliographie. De cette hésitation permanente entre l’érudition et la synthèse pour honnêtes gens, provient sans doute le caractère un peu hybride du résultat, et une certaine gêne du lecteur par moments. Il y trouvera cependant des richesses : une présentation condensée et juste des principales pièces du dossier, et surtout des interprétations personnelles et suggestives.
Après un premier chapitre d’une vingtaine de pages – « De l’intransigeance aux accommodements » – qui fait rapidement le point sur l’état de la question avant le XVIIe siècle (Tertullien, saint Augustin, saint Thomas, le drame médiéval, le théâtre humaniste), le cœur de l’ouvrage est consacré à la purification du théâtre sous Richelieu, puis aux grandes controverses classiques. Les étapes essentielles de cette riche et confuse série d’affrontements sont bien marquées, et les textes les plus notables résumés et analysés avec une grande acuité. Certains aspects importants du débat, habituellement laissés dans l’ombre par les histoires de la littérature, sont ici bien signalés. C’est le cas notamment de l’influence du modèle italien dans le développement de la polémique en France : quelques pages denses sont ainsi consacrées aux arguments ironiques d’un Nicolò Barbieri, ou à l’idéal de moderazione cristiana du théâtre d’un Giovanni Ottonelli.
Dans ce panorama utile et assez complet, on regrettera seulement quelques erreurs de détail, dues à une information de seconde main. Ainsi, contrairement à ce qui est indiqué (p. 71), les Lettres sur l’hérésie imaginaire de Nicole ne s’attaquent pas à Desmarets de Saint-Sorlin : c’est seulement après l’intervention inopinée du poète dans le débat théologique, que Nicole le prend pour cible, en entamant une deuxième série de lettres, ironiquement baptisées Visionnaires, et qui susciteront la réaction de Racine. Un autre problème d’érudition, mais dont les enjeux ne sont pas négligeables, touche la position de Godeau : le discours où l’évêque de Grasse fait l’apologie du théâtre chrétien apparaît dès 1641, en préface à un volume de ses œuvres chrétiennes, et le célèbre sonnet « sur la Comédie », qui prend en quelque sorte le contre-pied de cet engagement, est publié, non pas en 1646, comme on le lit trop souvent, mais seulement huit ans plus tard, en 1654. La date est importante, en ce qu’elle marque un véritable renversement idéologique dans la question du théâtre.
Sur un tel sujet enfin, et dans le cadre d’une collection consacrée à l’histoire du christianisme, on aurait souhaité une mise au point plus explicite sur la prétendue excommunication des comédiens et sur la nature exacte des mesures religieuses prises à leur encontre. Le rôle insidieux des rituels, si bien mis en relief par les travaux de J. Dubu, ne donne lieu qu’à des allusions insuffisantes. Les censures ecclésiastiques sont ambiguës ; leur application dépend plus des autorités locales que d’une doctrine cohérente et assumée. Bien des idées reçues demandaient en l’occurrence à être rectifiées.
En fait, comme la plupart des critiques qui se sont penchés sur ces polémiques, Simone de Reyff ne parvient pas à cacher l’irritation que suscite en elle l’objet de son étude : « différends étriqués », « dialogues de sourds », « somme de faux problèmes dont allaient s’alimenter des querelles inutiles » (p. 59). Cette disposition n’est peut-être pas la plus propice pour apprécier la portée et l’originalité des textes évoqués. Si nous convenons bien volontiers de l’intérêt et de la supériorité du Traité de la Comédie de Nicole, avec lequel en effet « apparaissent enfin les véritables enjeux de la querelle » (p. 95), il nous paraît très réducteur et inexact de ramener les réflexions de Conti à un simple ressassement, ou celles de Bossuet à une crispation rituelle. Chacun de ses auteurs interprète à sa manière et hiérarchise d’une façon qui lui est propre des arguments plus ou moins convenus. Encore faut-il, pour s’en convaincre, accorder à leurs écrits un minimum de sympathie méthodologique.
Mais plus que par un souci strict d’historien des idées, l’auteur est guidé dans son travail par un certain nombre de convictions religieuses et de préoccupations spirituelles. Telle est la limite de cet ouvrage, mais telle est aussi en même temps la source de sa vigueur et sa richesse. Les éléments de la querelle qui paraissent à Simone de Reyff dignes d’intérêt sont traités avec une grande pénétration. Ainsi les pages consacrées à la Théodore de Corneille comme alternative à une tragédie chrétienne héroïque, et surtout les analyses du Saint Genest de Rotrou, dont sont fort bien soulignées les implications théoriques dans le cadre d’un débat sur la valeur religieuse de la mimesis théâtrale. Enfin la position de Nicole est analysée avec une grande justesse, ramenée aux valeurs évangéliques qui la sous-tendent et qui pourraient théoriquement, aujourd’hui encore, lui conférer quelque autorité spirituelle chez les chrétiens.
Le livre s’achève sur l’évocation de quelques grandes figures modernes – Henri Gouhier, Gabriel Marcel, le P. A.-M. Carré – qui ont contribué à poser sur de nouvelles bases une question irritante, dont S. de Reyff a le mérite de toujours chercher à percevoir la substance véritable.
Laurent THIROUIN.
Pierre Corneille, Trois discours sur le poème dramatique, présentation par Bénédicte Louvat et Marc Escola, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1999. Un vol. 10,8 cm × 17,8 cm de 328 p.
Il était temps que soit publiée une édition en harmonie avec la profondeur de la pensée cornélienne, telle qu’elle apparaît dans ces trois textes essentiels que sont les Discours sur le poème dramatique. Certes édités par Georges Couton dans la Bibliothèque de la Pléiade, tome III des Œuvres complètes de Corneille, ces trois textes n’avaient pourtant connu qu’une seule édition séparée, celle de Louis Forestier en 1982.
L’édition de Bénédicte Louvat et de Marc Escola comble cette lacune et rend accessible en livre de poche cette somme majeure de la dramaturgie classique. Mais leur travail va bien au-delà et propose au lecteur une contextualisation richement documentée, et une réflexion absolument essentielle sur les notions clés de la création cornélienne. Une comparaison chiffrée sera parlante : sur les 328 pages de l’ouvrage, les Discours en occupent moins d’une centaine (p. 61-152). Mais le commentaire des éditeurs, loin d’étouffer le texte, le préserve au contraire, l’éclaire et l’enrichit.
La documentation offre d’emblée une chronologie de dix pages, faisant voisiner la vie et les œuvres de Corneille et les autres événements dramatiques (tels la Lettre sur les vingt-quatre heures de Chapelain ou encore la représentation de Timocrate par Thomas Corneille). Elle se voit complétée en fin d’ouvrage par un « dossier » de près de cent pages, anthologie de textes essentiels à la théorie théâtrale où sont confrontés les jugements de Chapelain, Scudéry, La Mesnardière, d’Aubignac, La Bruyère, Racine, Rapin, Laudun d’Aigaliers, Saint-Évremond, Mairet, Ogier, Hugo et bien sûr Corneille, lui-même auteur de célèbres Examens. Ce parcours critique est parfaitement balisé par les éditeurs qui, refusant une organisation chronologique, proposent une présentation problématique de chacun de ces 86 textes. Cette scrupuleuse mise en perspective des penseurs de la théâtralité permet à tout lecteur de dépasser le cadre strict des années 1660 et de la dramaturgie classique, pour réfléchir, de manière transhistorique, au statut du théâtre, et, comme l’annoncent les éditeurs, au « statut de la fiction théâtrale » elle-même.
La « présentation » générale du texte, de près de 40 pages, situe la production théorique cornélienne dans son double contexte polémique : celui, ponctuel, des années 1660, et de la parution de La Pratique du théâtre de d’Aubignac (1657), et celui, plus ancien, de la querelle qui oppose, depuis Le Cid, le dramaturge et les doctes. Lutte poussant Corneille dans ses Discours à l’appropriation de la référence majeure que constitue la Poétique d’Aristote. Cette « présentation » se nourrit de l’analyse particulièrement fine du texte cornélien, telle que les notes savantes la détaillent : ainsi les pages fondamentales (48-49) consacrées au vraisemblable et au nécessaire répondent aux notes figurant pages 186-187.
L’établissement du texte des Discours est impeccable, et pas une coquille ne vient troubler le plus malicieux critique. Il en va de même pour les choix éditoriaux qui imposent un double système de notes : le premier, immédiatement lisible car situé en bas de page, permet l’éclaircissement tant de la syntaxe et du lexique que des références culturelles ; le second (un peu plus de 50 pages), établi après le texte cornélien, regroupe les commentaires dits « savants », et qui méritent ici le qualificatif d’ « intelligents ». Ces notes révèlent en effet l’excellence de la démarche éditoriale : pas une ambiguïté du texte cornélien n’est laissée dans l’ombre et les auteurs ne trichent jamais avec les difficultés, nombreuses et souvent épineuses. Et, derrière l’érudition, la manipulation des textes antiques, la subtilité des syllogismes et des implicites, c’est encore le génie du système dramaturgique cornélien qui apparaît dans toute sa force.
Seul le résumé, intitulé « Les Discours réduits en principes », synoptique présentant les passages jugés les plus significatifs, n’emporte pas la conviction : mais c’est le problème inhérent aux morceaux choisis par rapport à l’œuvre intégrale. Encore faut-il reconnaître qu’il n’occupe que 4 pages... Ainsi il ne mentionne pas une phrase que j’aurais, pour ma part, soulignée, à propos des fictions de théâtre proposées par Corneille : « Cela aiderait à tromper l’Auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s’en apercevrait pas » (p. 150). Expression qui indique le souci spécifiquement cornélien de tromper le spectateur pendant la représentation. Cette omission dans le synopsis rejoint sans doute une prise de position critique qui sous-tend l’ensemble des pages consacrées au traitement du rapport Corneille/d’Aubignac : peut-être les éditeurs ont-ils trop vite admis que l’aporie de d’Aubignac, le « faire tout comme s’il n’y avait point de spectateurs », constituait le centre de l’opposition des deux théoriciens. Objet d’un débat à venir...
Outre une bonne bibliographie et un glossaire des termes de dramaturgie, trois index rendent possibles des lectures transversales : un index des notions rencontrées, un index des pièces de Corneille et un index des œuvres et des noms propres cités complètent ce très beau volume.
Au total, il faut rendre hommage aux éditeurs pour un travail en tous points remarquable, grâce auquel tous les publics, du plus ignorant spectateur au plus averti spécialiste, du parterre aux cabinets, sauront trouver véritable matière à mieux penser et regarder le théâtre classique.
Hélène BABY.
Volker Schröder, La tragédie du sang d’Auguste. Politique et intertextualité dans Britannicus, Gunter Narr Verlag Tübingen, « Biblio 17 », no 119, 1999. Un vol. 14,5 cm × 20,5 cm de 328 p.
Corneille ancré dans l’Histoire et Racine peintre des passions, tendre ou cruel ? Ce livre met allègrement en pièces l’idée depuis longtemps reçue d’un Racine apolitique. Lui aussi, nourri de textes anciens et modernes, a mis en vers l’histoire romaine. Voici, comme l’annonce d’entrée Volker Schröder, des « perspectives neuves et insolites » visant, « par une restitution “archéologique” (...) de données textuelles et historiques » (p. 11), à « réorienter l’analyse politique du théâtre racinien dans un sens plus précisément dynastique », car « Racine met en scène les crises et sacrifices liés à la succession monarchique », qui concernent « la France des Bourbons » et « toute l’Europe au début des Temps modernes » (p. 13). Son « imitation créatrice » s’inscrit dans un « vaste univers de références » « qui s’est effrité depuis » (p. 15).
Une telle enquête déborde de beaucoup, par ses principes et ses enjeux, la seule tragédie de Britannicus. La première analyse (p. 17-39) porte d’ailleurs sur l’Astyanax d’Andromaque, fondateur légendaire, depuis La Franciade, de notre royaume. Il est clair que les « grands intérêts d’État » ne concernent pas que la dynastie Julio-Claudienne, qu’ils pèsent aussi de tout leur poids de La Thébaïde à Athalie. En ce qui concerne Britannicus, sont examinés successivement : « Auguste », « l’après-Auguste », « l’après-Corneille », « la succession d’Auguste », « les leçons de Burrhus », Domitius et Narcisse (p. 61-179). Les chapitres qui suivent sont consacrés à Junie et Britannicus : « origines de Junie », « politique du couple », « le feu de Vesta » (p. 181-281). Un « Exode » (p. 283-291) en guise de conclusion établit un parallèle entre Néron et Dom Juan, « deux monstres sacrilèges », « archétypes du libertin et du tyran » (p. 290-291). Des « Appendices » (p. 293-301) donnent un extrait de Bérénice, roman de Segrais, comparent Dion Cassius, Coëffeteau et Racine, fournissent des données chronologiques et généalogiques. Une vaste bibliographie et un index ferment, comme il se doit, l’ouvrage.
Cette étude, ambitieuse, minutieuse et sinueuse, bourrée de citations, de notes et de références, renouvelle (ou écrase ?) la critique racinienne la plus récente, elle aussi passée au crible, de tout le poids de son impressionnante érudition. Volker Schröder traque cette « intertextualité plurielle » antique et moderne – véritable « gouffre » (p. 18) – qui va de Tacite à Segrais en passant par Suétone et Juste Lipse, visant à rétablir le « continuum historico-littéraire et franco-romain à l’intérieur duquel s’élabore, se joue et se comprend Britannicus » (p. 16), où histoire, politique, généalogie, morale et dramaturgie se fondent.
Deux exemples donneront une idée de cette démarche. Narcisse (p. 165-179), considéré traditionnellement comme un personnage inventé, cliché dramatique du mauvais conseiller ou expression inconsciente des noirceurs supposées du dramaturge, est, en fait, « saturé de références intertextuelles » (p. 174), « amalgame concentré de diverses figures historiques du règne néronien » (p. 167) : Othon, Sénécion et autres « jeunes voluptueux », mais surtout Tigellin, successeur de Burrhus, confident pervers, en harmonie avec un empereur dont la nature monstrueuse a des origines plus généalogiques que jansénistes (p. 178-179). Junie (p. 181-193), considérée elle aussi comme un personnage inventé, infirme cette anthropologie pessimiste. Racine est encore « parti de la réalité historique », « mais pour en modifier le sens et pour “rectifier les mœurs” du personnage » (p. l84). Elle est présentée comme la seule digne et pure descendante d’Auguste (p. 189), ainsi que le confirme, dans un dénouement plus romain que chrétien, sa retraite chez les Vestales (p. 257).
Bien des analyses stimulantes et neuves, qu’on ne peut exposer ici, emportent l’adhésion, en particulier la réhabilitation de l’amour galant entre Junie et Britannicus dont l’idylle reste politique, double utopie du bonheur privé et de l’harmonie publique (p. 216-224). Cependant cette « archéologie » et ces montages de citations peuvent parfois, par leur habileté même, prêter à discussion, notamment en ce qui concerne la dette de Racine envers Segrais (p. 193-203), beaucoup moins nette que pour Bajazet. La Junie de Segrais est joyeuse, et son Néron, qui veut la marier de force à Eprius, non à lui-même, meurt peu après, ce qui change tout !
Soulignons que cette recherche, qui honore une critique racinienne étrangère florissante, est menée de façon alerte dans un français impeccable agrémenté d’humour. Toutefois, n’en déplaise au franglais, on aurait préféré « équilibre » à « balance » et « capital » ou « essentiel » à « crucial » (p. 77-83).
« Que ces longs arguments, que ces notes me pèsent », s’exclame pour finir Volker Schröder devant son « lourd appareil érudit » (p. 283). N’en croyons rien ! Ce virtuose de la Quellenkritik s’est tellement délecté à parcourir « les vastes détours de ce labyrinthe » qu’il ne sait plus comment « (s)’en sortir » et « (se) sortir de Britannicus » (sic) (p. 283). Le veut-il vraiment ? Il vit en si bonne intelligence avec le Minotaure de l’érudition qu’il se refuse à conclure, préférant un parallèle (pertinent) entre Néron et Dom Juan – retour à une critique « immanente » ? – qui se passe fort bien de ses savantes investigations.
À coup sûr, Volker Schröder nous donne « à lire » et « à penser » Racine (p. 16) de façon plus sûre, plus profonde, plus complexe. Reste à savoir si cette « archéologie » (la critique des « sources », la génétique, la « fabrique » et la rhétorique sont dans le vent), éclaire vraiment la critique des effets, c’est-à-dire la manière exceptionnelle dont le génie de Racine a atteint son but : plaire et toucher.
Si ce « continuum historico-littéraire » concerne tous les dramaturges de Corneille à Campistron, qu’est-ce qui fonde exactement, dans une innutrition générale, la supériorité de Racine ? Et de quels textes, sans cesse repris et remaniés par tant d’auteurs, ne peuvent-ils pas d’une façon ou d’une autre – vertige des « sources » – être rapprochés indéfiniment ?
Au-delà du petit nombre de spécialistes auxquels cette critique ne manquera pas légitimement de plaire, et à qui elle est destinée, on doute qu’elle puisse (hélas !) séduire aussi les simples amateurs du théâtre et de la poésie de Racine, pour qui les passions, la beauté du texte et une puissance émotive toujours actuelle, demeurent l’essentiel.
Jean EMELINA.
Lionel Acher, Jean Racine : Phèdre, Paris, PUF, coll. « Études littéraires », 1999. Un vol. 17,5 cm × 11,5 cm de 128 p.
Parmi les nombreuses études consacrées à Racine, Lionel Acher a su faire une œuvre originale en proposant une synthèse qui regroupe l’apport des travaux les plus importants sur Phèdre tout en renouvelant l’approche de certains sujets.
Comme dans les autres volumes de la collection portant sur le théâtre du XVIIe siècle, l’auteur présente successivement, après avoir donné un synopsis de la pièce, le contexte (les « turbulences » qui ont accompagné la création de la pièce), une courte biographie insistant sur la place décisive de Phèdre dans la carrière de Racine, le pré-texte (les sources littéraires et mythologiques), le texte, propose un florilège de « lectures » (les principales interprétations de l’œuvre depuis sa création jusqu’à nos jours), décrit les représentations les plus marquantes, de celles du XVIIe siècle à celle d’Antoine Vitez en 1975, puis étudie un passage de l’aveu de Phèdre à Hippolyte, acte II, scène 5.
L’étude du texte est la partie la plus détaillée et s’étend sur près des deux tiers du volume : elle comprend une analyse très précise et très problématisée des différents mouvements de la pièce, étudiés en séquences dans lesquelles l’accent est mis sur les parallélismes et les divergences structurelles. On y trouve notamment une réflexion très intéressante sur les différentes entrées en scène, qui structurent l’ensemble de l’action. Suivent une étude des rapports aux règles, des éléments de réflexion, à partir principalement des analyses de Barthes, sur la « tragédie de la communication » puis, dans une partie intitulée « humanité et destin », sur l’utilisation que fait Racine des monstres et du monstrueux, la structure paradoxale du personnage de Phèdre et sa représentation du monde.
Voici donc un ouvrage utile et stimulant qui réussit le tour de force, en si peu de pages, de synthétiser, de façon claire et rigoureuse, les éléments essentiels permettant d’avoir une vue d’ensemble de l’état de la critique sur cette pièce de Racine, et d’apporter quelques réflexions plus originales.
On regrette néanmoins que la bibliographie, certes nécessairement sélective sur Racine et sur Phèdre, soit tout de même excessivement courte, se contente principalement de recenser des généralités, ne mentionne aucun article ou acte de colloque sur le texte lui-même, et soit en définitive très éloignée de la qualité du reste de cet ouvrage.
Philippe BOUSQUET.
Racine et la Méditerranée. Soleil et mer, Neptune et Apollon. Actes du Colloque international de Nice des 19-20 mai 1999 publiés par Hélène Baby et Jean Emelina, Université de Nice - Sophia Antipolis, Publications de la Faculté des lettres, arts et sciences humaines de Nice, 1999. Un vol. de 16 × 24 cm de 318 p.
Conçu comme la première des manifestations organisées en France à l’occasion du tricentenaire de la mort de Racine, le colloque de Nice s’est distingué par l’orientation spécifiquement méditerranéenne choisie par ses organisateurs et par la contrainte imposée à ses participants : évaluer la place accordée, dans l’œuvre racinienne, au soleil et à la mer et à leurs figures tutélaires. Évoquée naguère par R. Barthes, régulièrement explorée dans des articles isolés, la question n’avait jusqu’alors pas fait l’objet d’un colloque entier, en raison probablement de sa ténuité et de son caractère malgré tout marginal. Aussi les organisateurs ont-ils accepté que cette question ne soit, en définitive, que l’un des pôles du colloque, sans exclusive aucune. Tels qu’ils se donnent à lire et en dépit, encore une fois, du titre retenu, ces actes sont donc marqués par la diversité, diversité des approches et des perspectives, et d’abord distinction assez nette entre les communications qui se sont tenues au sujet principal du colloque et celles qui ont exploré d’autres voies ; cette diversité est rendue encore plus sensible par la publication, à la suite des 15 communications, des exposés présentés lors d’une table ronde pédagogique sur l’enseignement de Racine aujourd’hui.
Au cœur du sujet défini par l’intitulé, Marc Szuskin et Jean-Claude Ranger étudient les relations que la mer entretient avec le tragique, le premier observant l’évanouissement progressif, dans la chronologie des tragédies raciniennes, des éléments architecturaux au profit du seul espace marin, progressivement doté d’une vie et d’un réseau de significations propres, le second mettant en lumière l’originalité du traitement racinien du motif marin au regard de celui de ses prédécesseurs antiques ou modernes. Dans une perspective plus ouvertement mythologique et symbolique, Christian Delmas centre ses analyses sur l’imagerie solaire investie par Racine dans Britannicus, autour de la figure matricielle de Néron, « soleil noir » tandis que Marine Ricord montre le rôle que joue, dans Iphigénie, la « poétique de l’élémentaire », qui structure en profondeur la tragédie et son univers imaginaire. Alain Niderst et John Campbell introduisent un référent hétérogène, les marines du Lorrain pour le premier, le théâtre de Shakespeare pour le second, pour mesurer la spécificité du traitement racinien du motif de la mer ; enfin Christine McCall Probes se penche sur le corpus poétique, montrant que la place faite aux éléments solaires et aquatiques y est indissociable d’une réflexion sur les sens. Avec les communications de Marie-France Hilgar, Maria Papapetrou-Miller et Ronald Tobin, la question initiale est traitée de biais : la première s’intéresse en effet à l’histoire du comté de Nice et à sa situation au temps de Racine, la seconde à la fortune, en Grèce, de l’œuvre racinienne, et plus spécifiquement de Mithridate ; le troisième enfin se penche sur la poétique du lieu dans Phèdre et montre comment la géographie tragique y entre en concurrence avec l’hérédité pour déterminer l’action et le sort des personnages. Plus inclassables, les 5 communications restantes peuvent être partagées en deux groupes. Celles de Bernard Chédozeau et de Jean Deprun explorent des points liés à l’interprétation et au sens des œuvres, et tout particulièrement à leur signification religieuse : le premier étudie la confrontation qui se donne à lire, dans la tragédie racinienne, entre la liberté individuelle des personnages et l’Histoire, déjà écrite, dans laquelle ils se trouvent pris et, plus largement entre une vision providentialiste de l’Histoire et une conception nouvelle émancipée du principe des fins dernières ; le second dissèque une formule d’Arnauld reprise par Louis Racine et qui évoque les « fautes précédentes » de Phèdre. Les trois autres exposés relèvent davantage de la poétique et constituent, en définitive, un ensemble relativement cohérent : Ève-Marie Rollinat se penche en effet sur la création des personnages mythologiques et secondaires que sont Ériphile et Aricie ; Marc Escola semble poursuivre cet effort, qui étudie la fonction exacte de l’action épisodique dans Iphigénie, mais également dans Bérénice, pour conclure à l’existence, dans ces deux pièces, d’un « texte fantôme » ou d’un « sixième acte », qui serait celui où le personnage épisodique, toujours tenu en bordure du texte et de l’action, pourrait véritablement jouer sa pièce. Dans une optique résolument originale, Christine Noille-Clauzade propose une étude comparée de la mimesis dans Bérénice et Bajazet et des tensions à l’œuvre entre mimesis d’action et mimesis des passions, tension qui trouve une manière de résolution dans les situations de communication internes à la fiction dramatique constituant les personnages tour à tour en acteurs et en spectateurs.
En dépit de son hétérogénéité et de l’inégalité même des contributions proposées, le présent volume donne un aperçu très riche du spectre des études raciniennes et contient, localement au moins, des propositions novatrices.
Bénédicte LOUVAT-MOLOZAY.
Ronald W. Tobin, Jean Racine Revisited, New York, Twayne Publishers, « Twayne’s World Authors Series », no 878, 1999. Un vol. de 15 × 22 cm de 195 p.
Conformément aux exigences de la collection des « Twayne’s World Authors Series », cousine de nos « Écrivains de toujours » mais plus spécifiquement tournée vers un public d’étudiants et d’enseignants, le nouvel ouvrage de Ronald W. Tobin se définit comme « un portrait accessible du dramaturge à travers une synthèse originale des recherches raciniennes » susceptible de réactualiser les conclusions du Jean Racine donné par Claude Abraham aux mêmes éditions Twayne en 1977. Le plan de l’ouvrage est, en conséquence, des plus simples : à deux chapitres introductifs respectivement dévolus à la biographie de l’auteur et à quelques rappels concernant la tragédie et son adaptation à la scène française à partir du XVIe siècle succèdent douze chapitres dans lesquels sont analysées, une par une et chronologiquement, chacune des pièces. D’une clarté souvent remarquable, qui signale en son auteur un véritable pédagogue, ce « Jean Racine revisité » ne répond pas exactement, toutefois, aux attentes de son titre. Mais comment pouvait-il en être autrement, puisqu’il s’agissait de présenter l’œuvre racinienne à travers les études critiques récentes ou plus anciennes ? Là se trouve incontestablement la limite majeure de ce livre qui contient relativement peu de développements originaux – on pouvait pourtant attendre d’un spécialiste des sources sénéquiennes et d’un très bon connaisseur de l’Antiquité de belles pages sur l’utilisation des sources et la structure des œuvres, qui ne saurait se confondre avec le résumé de leur intrigue – et qui n’évite pas toujours les lieux communs sur Racine, non plus que l’approche psychologique. Fallait-il reprendre l’opposition pluriséculaire entre le « réalisme » de Racine et l’ « héroïsme » de Corneille ? Peut-on, par exemple, continuer à présenter Andromaque, mais aussi Bérénice sans dire à quel point Racine réaménage ses sources et sans analyser les tenants et les aboutissants de tels redéploiements ?
On reste donc un peu gêné face à ce nouveau livre sur Racine, qui emprunte aux exercices du bilan critique et du cours magistral, et dans lequel la voix de l’auteur a du mal à se faire entendre, assourdie qu’elle est par celle des critiques contemporains et surtout par celle du dramaturge, dont sont soulignés à l’envi, notamment dans la conclusion, le classicisme et l’indépassable poésie...
Bénédicte LOUVAT-MOLOZAY.
Jean Rohou, Avez-vous lu Racine ? Mise au point polémique, Paris, Montréal, L’Harmattan, 2000. Un vol. 21,5 cm × 14 cm de 408 p.
On connaît les importants travaux sur Racine de Jean Rohou. Dans cette nouvelle étude, il déploie ses analyses avec force, minutie et rigueur ; il argumente, ferraille, se confie, réfute bien des méthodes et des interprétations de façon souvent désinvolte et humoristique. Tout ceci en vue de conforter longuement par la dramaturgie, puis par l’histoire, la biographie et la civilisation, sa thèse bien connue d’une vision tragique de l’homme marqué par l’anthropologie augustinienne.
L’essai s’attache d’abord à la nature et au fonctionnement de la fiction théâtrale (chap. 1 à 7). On rejette « les ragots » et les anecdotes biographiques, l’analyse réaliste et psychologique de fictions prétendument historiques ; on démontre solidement la primauté des acteurs et des rôles sur les personnages et les caractères, celle du dramaturge sur l’auteur et des effets sur les événements. L’œuvre procède d’une « stratégie » où l’intrigue est « conçue à l’envers », à partir de son dénouement. Les chapitres 8 à 12 rejettent ensuite une critique purement « technologique » au profit d’une « critique interprétative » où l’allégorie et la signification morale prévalent. Racine s’est éloigné des Anciens et d’Aristote. Sa philosophie s’inscrit dans le texte et ses structures actantielles, tout comme dans ses peintures de l’amour. Les deux derniers chapitres (13 et 14), font, à défaut de conclusion, la satire des médias et de la presse, de certaines mises en scène (la Phèdre de Bondy et d’Anne Delbée), et enfin de Barthes.
Il est impossible et vain de revenir ici sur les éternelles et inépuisables polémiques des raciniens. Soulignons seulement quelques points.
Jean Rohou reprend l’hypothèse génétique déjà développée par Georges Forestier, d’abord à propos de Corneille, sur la pièce « écrite à l’envers » à partir du dénouement. Mais qui ne voit que ce principe multiforme est universel, qu’il vaut pour toute « diégèse » – comédie, roman, film, bande dessinée – dès lors que le dénouement est pour tout créateur un point focal déterminant ignoré du récepteur ? Dans La Nausée, opposant le défilé aléatoire des événements de la vie aux « histoires », Sartre soulignait déjà que « nous les racontons en sens inverse », que « c’est par la fin qu’on a commencé » et que chaque instant de l’ « histoire » « attire à son tour l’instant qui précède » (« Folio », 1979, p. 63).
On peut toutefois se demander si ces effets sont aussi constamment, aussi rigoureusement prémédités ; si l’auteur, victime d’une heureuse empathie qui brouille ses « stratégies », n’oublie pas en chemin sa « composition », sec squelette, ses « actants », ses rôles, et ne se laisse pas – premier public – emporter lui aussi par ses « personnages » (Xipharès et Phèdre, comme Madame Bovary, c’est moi !). Nous n’en voudrions pour indice que la confidence de Louis Racine parlant de l’ « enthousiasme » de son père « travaillant » à Mithridate et récitant « ses vers à haute voix dans les Tuileries » (Mémoires, Racine, OC, 1950, « Pléiade », t. I, p. 66). Toute création garde sa part d’imprévisible et, pour reprendre la formule de Ricardou, l’écriture d’une aventure reste l’aventure d’une écriture, qui ne mène pas toujours là où l’on voulait aller.
En matière de « vision du monde », Jean Rohou convient qu’il y a certains « moments », certains « aspects de l’œuvre » qu’ « il faut mettre à part » (p. 298). Cinq « pièces à fin heureuse » chez Racine (p. 107) : c’est beaucoup, sans compter Les Plaideurs ! Que vaut alors l’ « hypothèse » fondamentale de sa « vision tragique » (p. 304 et 310) ? Ne serait-il « augustinien » que par intermittence ? Pourquoi dédaigner le succès galant d’Alexandre au profit de la sombre Thébaïde, qui fut un four (p. 306) ? Ces « revirement(s) » optimistes de Racine, qu’on dit « salutaire(s) » (p. 62), le sont-ils à cette démonstration ? Et la « salutaire sublimation », propre à tous les poètes, du malheur « en plaisir esthétique » l’est-elle davantage (p. 305) ? Dans le même esprit, peut-on considérer l’apaisement final des tragédies les plus tragiques (Phèdre) et le « retour à l’ordre » comme un « badigeonnage moral de dernière minute » (p. 148-149) ? Cela fait partie des lois du genre, de Sophocle à Crébillon en passant par Shakespeare et Hardy.
On s’étonne enfin de lire que « tous les écrivains entre 1655 et 1680 » ont été marqués par l’augustinisme et « sont radicalement pessimistes » (p. 12-249), alors qu’on reconnaît ailleurs « qu’à l’époque les tragédies radicalement tragiques sont rares » et que « domine » « l’aventure romanesque et galante » (p. 305). Que vaut cette chape augustinienne pour La Fontaine, Molière, Quinault, Lully, Benserade et bien d’autres dans un univers de cour hédoniste qui s’émerveille de grands spectacles et raffole d’opéras ? Succès « de mode » auxquels Racine lui-même, dit-on, a succombé (p. 306) ; œuvres mineures ou médiocres. Sont-elles moins représentatives d’une civilisation ?
Jean Rohou, dans cette étude riche et touffue, érudite, fervente et stimulante, a le mérite de nuancer constamment son propos. Il n’en garde pas moins son cap augustinien.
Jean EMELINA.
Sources et fontaines du Moyen Âge à l’âge baroque, Actes du colloque tenu à l’Université Paul-Valéry (Montpellier III) les 28, 29 et 30 novembre 1996, Équipe d’accueil Moyen Âge-Renaissance-Baroque (Ma-Ren-Bar), textes réunis par François Roudaut, Paris, Champion, coll. « Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance », no 12, 1998. Un vol. 15 cm × 22 cm de 496 p.
L’éclectisme de ce volume peut surprendre, de prime abord : les 24 contributions réunies ici abordent le double motif de la source et de la fontaine selon les angles d’approche les plus divers, qu’il s’agisse de la littérature, des arts graphiques, de la musique, de l’architecture, de la religion ou de l’hydraulique. Compte tenu de l’ancrage chronologique particulièrement vaste de ces études (cinq siècles environ), on aurait pu craindre un éparpillement du discours, une juxtaposition d’analyses brillantes, mais dont l’ensemble manquerait d’unité. Pour pallier ce danger, l’ouvrage est nettement divisé en trois parties d’égale longueur, correspondant aux trois moments privilégiés par les intervenants : le Moyen Âge, la Renaissance, et le Baroque. Surtout, un petit texte liminaire dû à Marie-Madeleine Fragonard unifie par avance les points de vue : ainsi recadré, cet ensemble ne se départit jamais d’une forte cohérence.
Les fontaines médiévales, d’abord « site ambigu des romans de toutes les valeurs trompeuses, des fictions et des enchantements », apparaissent surtout comme un lieu symbolique où se reflètent les rapports complexes entre le profane et le sacré. Ce merveilleux, avec l’avènement de l’humanisme, cède bientôt le pas aux interrogations sur la matière, à l’introspection ou à l’inverse aux récits cosmographiques, dans le même temps que l’homme de la Renaissance fait de ces eaux domestiquées un motif structurant d’un mythologisme pastoral nouvellement réinventé. À l’heure des troubles civils, religieux et politiques, la source ou la fontaine, lieux d’art ou de plaisir, n’en sont pas moins des lieux d’illusion où se dissout dans l’imaginaire la cruelle appréhension de la mort, où s’exacerbe dans une théâtralité désabusée l’angoisse de lendemains incertains. Avec la magnificence du Grand Siècle, enfin, s’impose l’image d’une nature entièrement à la main de l’homme, où l’eau, grâce à de grandioses mises en scène, devient instrument de rayonnement politique. Ce parcours linéaire n’en est pas pour autant caricatural, et l’étude de Christian Belin sur les Élévations sur Marie-Madeleine de Bérulle (qui ouvre la section consacrée à l’âge baroque), signale que le motif de la source, même métaphorique, peut continuer à se conjuguer avec les exigences de la foi.
Pour ce qui concerne directement le XVIIe siècle, signalons également l’article d’Ève Duperray, qui analyse la façon dont Scudéry, dans sa description de la fontaine du Vaucluse, transforme son texte en tombeau littéraire pour signaler sa dette envers Pétrarque, tout en préférant à la description pacifiée du locus amœnus « une vision plus inquiète des ombres de la nuit ». L’érudition de Catherine Fricheau, et surtout le manifeste plaisir de l’auteur à faire partager sa passion, nous valent une enthousiasmante visite de la machinerie hydraulique du parc de Versailles, dont les aspects techniques sont constamment mis en relation avec l’idéologie royale. Marco Baschera, à propos des Amours de Psyché et de Cupidon, explique comment La Fontaine fait de la thématique de l’eau un élément majeur de l’anti-platonisme, évitant les intentions idéalistes ou édifiantes de ses modèles (Apulée ou Porphyre) pour infléchir son discours vers l’épicurisme. Cette étude, particulièrement attentive aux effets sonores, n’omet pas pour autant la dimension symbolique, non plus que l’étude de la structure narrative. Pour le roman, Isabelle Trivisani-Moreau choisit d’étudier une période charnière (1660-1680), et analyse les rémanences de la manière baroque tout en brossant les grands traits de ce qui deviendra l’esthétique louis-quatorzienne : « Plus que de servir le plaisir lié à la description, l’évocation de l’eau dans une œuvre contribue plus volontiers à la création d’un climat », même si ce motif est l’un de ceux qui résistent le mieux à l’effort d’économie qui caractérise le classicisme. Annick Fiaschi, après avoir rappelé l’importance de l’eau et des fontaines dans la production musicale des XVIIe et XVIIIe siècles, détaille avec précision les procédés techniques utilisés par les compositeurs pour créer une rhétorique musicale adaptée aux différentes facettes d’un discours polymorphe (bruit, et surtout mouvement de l’eau, eaux lustrales ou cascades, fontaines de larmes...). Dans un article personnel et engagé, enfin, Christophe Deshoulières dénonce certains aspects de la mise en scène contemporaine des opéras baroques, et en particulier le remplacement systématique des jeux aquatiques par des jeux de lumière qui appauvrissent ou trahissent la luxuriance originelle des spectacles de l’époque. Il salue en revanche certaines astuces scénographiques, analyse avec finesse les grands mythes d’Actéon ou de Narcisse, soulignant les risques permanents de toute adaptation qui se voudrait à la fois moderne et fidèle.
Au-delà de la qualité scientifique indéniable de chacune des contributions – remarque qui vaut également pour les deux sections qui concernent moins directement le lectorat de cette revue, mais que l’honnête homme lira avec profit –, on sera surtout sensible à la fraîcheur de ton de ces textes, à la passion communicative de leurs auteurs. Le seul bémol concernerait peut-être l’usage extensif du concept de baroque, justifié seulement de loin en loin, mais un examen trop scrupuleux eût sans doute alourdi cet ensemble de grande qualité.
Stéphane MACé.
Klára Csurös, Variétés et vicissitudes du genre épique de Ronsard à Voltaire, Paris, Champion, coll. « Bibliothèque de littérature générale et comparée », no 21, 1999. Un vol. 15 cm × 22,5 cm de 529 p.
Depuis l’ouvrage fondateur de Richard Anthony Sayce sur l’épopée biblique, la critique contemporaine avait quelque peu négligé le domaine de la poésie héroïque. L’avant-propos de l’ouvrage de Klára Csurös signale du reste cette dette, et ce manque. Avant de s’engager dans une arène aussi vaste, l’auteur dresse un rapide état de la critique, avant de définir les objectifs de son ouvrage. La perspective historique, qui permet d’isoler un « corpus plus ou moins homogène, obéissant aux mêmes efforts et régi par les mêmes lois esthétiques » (p. 14), se double d’une approche de type générique : où se situent exactement les frontières du genre ?
Le premier volet de l’ouvrage prolonge utilement cette interrogation, et dresse l’inventaire des formes littéraires proches de l’épopée posant un problème théorique de définition. Sont ainsi évoqués les rapports problématiques que l’épopée entretient avec le roman, avec la forme ancienne de l’épyllion, avec la tragédie. Cette entrée en matière théorique permet de dégager des tendances évolutives du poème héroïque, dont chaque étape correspond à un chapitre de la seconde partie.
À partir d’une analyse sur le « temps épique » se structure une réflexion sur le poème historique, relayée – autour de la figure centrale de Du Bartas – par une présentation du poème encyclopédique. L’analyse de la forme typiquement baroque du poème sacré vient compléter ce tableau.
La partie la plus intéressante de l’ouvrage est peut-être la troisième, qui tend à se libérer d’une approche trop exclusivement descriptive ou typologique, pour rechercher les causes de l’échec subi par le modèle de l’épopée à la française – particulièrement sensible à la fin de cette « fièvre épique » des années 1630-1650 dont parlait Raymond Picard. On pourrait penser, à la lecture d’un nouveau chapitre sur la théorie du genre, à un effet de redite. Il n’en est rien : avec un goût certain du paradoxe, l’auteur soutient que c’est précisément l’abondance (excessive) des réflexions théoriques sur le sujet qui est une des causes majeures de l’échec du genre. Dès lors, le poème romanesque ou le poème burlesque sont davantage des symptômes de cet échec que des issues véritablement viables.
Le plan de cet ouvrage, on le voit, est cohérent, progressif – au sens chronologique comme au plan conceptuel – et bien conçu. Les questions essentielles – celles des frontières du genre, de sa théorisation, celle de la rivalité avec les Anciens ou les Italiens – sont bien posées. Matériellement, le livre de Mme Csurös est remarquablement présenté, et agrémenté d’annexes bien conçues (un imposant tableau chronologique et analytique des principales œuvres). On ne peut pourtant s’empêcher de ressentir une certaine frustration en en achevant la lecture. La démarche essentiellement synthétique retenue par l’auteur, l’oblige le plus souvent à passer un peu rapidement sur des œuvres qui sont plus que de simples illustrations (le Moyse sauvé de Saint-Amant, par exemple, quoique souvent cité, n’est évoqué que l’espace d’une page comme objet d’étude à part entière). Les aspects théoriques, bien qu’habilement intégrés à la problématique générale, mériteraient sans doute que l’on s’y attarde davantage (et cela précisément parce qu’une question comme celle du merveilleux chrétien est indispensable pour bien saisir les enjeux qui se font jour au XVIIe siècle). Même s’il pose – et parfois résout, au moins partiellement – de nombreux problèmes, cet ouvrage retiendra surtout l’attention par le vaste panorama qu’il propose (près de 400 titres recensés), devenant ainsi un point de départ obligé pour les recherches à venir, qui sauront utiliser ce précieux outil de recensement et la classification proposée, et prolongeront les réflexions engagées – parfois un peu timidement, mais toujours avec justesse.
Stéphane MACé.
Utopia 1 (16th and 17th centuries), EMF, vol. 4, edited by David Lee Rubin, Charlottesville, Rookwood Press, 1998. Un vol. 16 × 23,5 cm de 224 p.
Ce numéro d’EMF, premier d’une série consacrée à l’utopie, s’ouvre à des œuvres généralement absentes des bibliographies spécialisées.
Dans son article liminaire, A. Stroup examine le sens du terme utopie dans les fictions françaises du XVIIe siècle et pose la nécessité d’étudier un genre et une forme critique de l’esprit. Rappelant qu’aucun auteur de cette époque n’utilise le mot d’utopie pour qualifier ses œuvres, elle montre que, dans ses bibliographies, Sorel oriente l’interprétation des fictions utopiques dans un sens comique atténuant leur portée philosophique. Il inviterait ainsi le lecteur à rejeter l’interprétation allégorique alors que, au début du XVIIIe siècle, Garnier célébrera dans ses Voyages imaginaires leur lecture subversive. En convoquant les stratégies rhétoriques communes à l’époque, le lecteur peut déchiffrer un contenu subversif. Pour A. Stroup, c’est la production même d’utopies qui a dépendu des capacités du public à décrypter la subversion. Cette dépendance expliquerait qu’en utilisant des atours empiriques (récits de voyage) pour nourrir leurs propos allégoriques (critiques sociale et philosophique), les auteurs ont développé le genre que nous considérons comme utopique. A. Stroup analyse, dans un second article, l’ambiguïté de La Terre australe connue de Foigny. Sa conclusion fait apparaître l’impossibilité de savoir ce qu’il pense. Son opinion transparaîtrait lorsque les propos de son narrateur et ceux de son interlocuteur austral convergent mais resterait indécidable dès lors qu’ils divergent. En ce sens, Foigny jouerait (joke) avec ses lecteurs et ce jeu exemplifierait la pensée utopique française.
C. F. Martin souhaite aussi replacer les Sévarambes au cœur des stratégies de lecture de l’époque. L’œuvre de Veiras étant toujours décontextualisée et, au mieux, rapportée au XVIIIe siècle, elle propose sa relecture comme roman politique enté sur le règne de Louis XIV. Au-delà des ressemblances formelles (centralisation...) on assiste à la mise en place d’une nouvelle articulation du pouvoir, fondée sur une individuation et une corporalisation du souverain, dont la force réside dans la maîtrise de la représentation (on aurait pu renvoyer aux travaux de J. M. Apostolidès). Individué, le pouvoir s’articulera en despotisme (l’imposteur Stroukaras) ou en démocratie (le Capitaine Prestar).
T. J. Reiss a choisi de confronter le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie et les œuvres de Hobbes. On trouve chez La Boétie les questions qui permettent de produire la pensée de l’État libéral. Chez lui, deux possibilités d’exigences et de biens étatiques et/ou sociaux : 1 / Le quotidien d’une société au fonctionnement autoritaire ; c’est la société de pouvoir, dystopique ; 2 / L’Autre de cette réalité, dont l’objet sera de renverser une forme réelle de l’État de raison libérale ; c’est la société d’amitié, utopique. Hobbes, lui, présuppose la bienveillance de l’État et fait de toute opposition une aberration. T. J. Reiss analyse alors le contrat hobbésien comme la reprise de l’amitié laboétienne. Il voit là le passage historique de cette pensée politique de l’utopique au dystopique.
Moins attendues, les études de Van Kelly sur Poussin et de T. Meding sur H. d’Urfé. Van Kelly démontre par l’analyse des deux toiles consacrées aux funérailles de Phocion une similarité méthodologique chez Descartes et Poussin qui consiste à prendre de la distance pour juger. Tous deux font de la marginalisation une condition de la quête de la connaissance. Mais alors que Descartes cherche à réformer une société qu’il juge dystopique pour mieux la réintégrer, Poussin reste dans les marges, ce que traduit Phocion. En effet, le premier tableau (les funérailles) présente la cité d’Athènes dans une confusion politique dystopique, alors que son pendant (les cendres) fait jouer utopie et dystopie en figurant la piété de la femme qui a recueilli les cendres de Phocion. Le mouvement de l’un à l’autre représente une rectification morale. La réhabilitation de Phocion exprime la volonté de Poussin de donner les moyens au spectateur d’une délibération personnelle. Cette distance réflexive peut se lire comme un retour de Poussin sur son séjour parisien, vécu de façon dystopique.
Enfin T. Meding montre comment certains traits utopiques sont transformés dans l’Astrée. D’Urfée aurait créé un monde de l’amour idéal en réaction à la corruption qu’il voyait autour de lui. Il invente un espace primordial qui conjoint le mythe (les « peintures esclattantes » du palais d’Isoure) et l’histoire (l’arrivée de J. César signe la fin de l’utopie) pour produire l’histoire de l’ascendance féminine. Pour T. Meding, l’Astrée, contrairement aux apparences, ne loue pas l’union de l’homme et de la femme, mais propose un univers de la dissolution du couple amoureux en faveur d’un monde dominé par les femmes.
Au total, une livraison stimulante, notamment par l’ouverture des œuvres étudiées.
Patricia GAUTHIER.
Richard Crescenzo, Peintures d’instruction. La postérité littéraire des Images de Philostrate en France de Blaise de Vigenère à l’époque classique, Genève, Droz, coll. « Travaux du Grand Siècle », no 10, 1999. Un vol. 17,5 × 25 cm de 360 p.
Les Images ou Tableaux de platte-peinture de Philostrate traduites par Vigenère connaissent actuellement un regain d’intérêt : après l’édition critique de Françoise Graziani en 1995, l’ouvrage de Richard Crescenzo, issu d’un travail antérieur de thèse de doctorat, s’attache à son tour à l’importance et l’influence littéraires des Images. L’étude est accompagnée d’une bibliographie développée et de 22 planches d’illustration qui reproduisent des gravures tirées des Images, de la Métamorphose figurée, des Peintures morales du P. Le Moyne, ainsi que le frontispice des Tableaux du Temple des Muses de Marolles. Il s’agit bien en effet de cerner la place des Images dans le monde littéraire et non dans l’histoire de l’art, même s’il est impossible d’ignorer totalement les liens entre les deux domaines.
Dans cette étude, l’auteur montre comment la traduction de Vigenère donne un nouveau visage à l’œuvre de Philostrate, ou plus exactement comment elle lui donne son visage pour les lecteurs de la fin du XVIe et du XVIIe siècle. Cette ligne directrice, qui envisage traditions et nouveautés du Philostrate de Vigenère, conduit à un plan extrêmement clair qui retrace la situation antérieure de l’œuvre puis s’attache à sa recréation par Vigenère avant d’évoquer quelques grands textes qui se situent dans son sillage, de Binet, Scudéry, Richeome, Godeau, Le Moyne, Marolles et Ménestrier. Ceci permet de situer précisément l’édition de Vigenère dans son contexte littéraire et d’aborder ainsi les discussions sur l’ecphrasis dont la tradition depuis Homère est clairement rappelée, les débats sur l’invention et le rôle de la phantasia et de la mimesis, la conception hiéroglyphique du monde dont le commentaire doit interpréter le chiffre, le choix consécutif d’un style fleuri qui adopte la métaphore, image de la vérité, comme la figure la plus appropriée pour révéler celle-ci, ou encore l’invention de la galerie littéraire, qui masque son ordre derrière un savant désordre. Selon l’auteur, la liberté impliquée par le choix de cette disposition est révélatrice du passage d’un Philostrate érudit à l’usage des savants à un Philostrate plus attrayant, édité avec gravures dans des éditions plus luxueuses et destiné à un public littéraire et mondain plus large. L’ouvrage ne cherche plus tant à transmettre des connaissances érudites qu’il ne se propose en modèle à imiter. Aussi Richard Crescenzo délaisse-t-il le caractère proprement encyclopédique des Images annotées par Vigenère pour s’attacher essentiellement à deux aspects : l’interprétation allégorique de la mythologie antique, qui met l’œuvre en concurrence avec celle d’Ovide (même si l’affirmation qui oppose une mythologie usée chez Ovide et une mythologie pimpante dans les Images nouvellement moralisées est peut-être légèrement outrée) et le mode de présentation en galerie, lié à une stratégie pédagogique. Si cette disposition constitue la principale source d’influence sur les œuvres postérieures, l’interprétation de la mythologie est en revanche une raison du déclin des Images dans la seconde moitié du XVIIe siècle, puisque la lecture allégorique traditionnelle y est progressivement abandonnée, dans le même temps que le style fleuri est désormais ressenti comme vieilli.
La contrepartie de la clarté de plan de cette étude tient peut-être à l’exercice un peu scolaire de la thèse : elle est en effet écrite avec un grand nombre de chevilles, de phrases d’annonce et de phrases de reprise, qui conduisent parfois jusqu’à la répétition. Certains développements, comme ceux sur l’importance du Traité des chiffres de Vigenère dans sa vision du monde, se retrouvent également repris d’une partie à l’autre. Signalons par ailleurs une simple négligence dans la présentation du propos : l’auteur souligne à la page 197 « l’apparition de somptueux in-folio illustrés, à partir de Renouard (1606) », mais 1606 est la date de la première édition des Métamorphoses de Renouard en un volume in-8o, comme indiqué dans la bibliographie ; le format folio n’apparaît qu’avec l’édition de 1619, évoquée un peu plus loin. Cette inexactitude n’enlève cependant rien au sérieux de l’ensemble de l’ouvrage, qui, maintenant publié, prend toute son importance pour la recherche et les « Travaux du Grand Siècle ».
Émettons pour finir un regret, dont le motif n’incombe nullement à l’auteur : on peut s’étonner que l’éditeur n’ait pas pris la peine d’utiliser une vraie police grecque et ait préféré un bricolage, économique certes, mais particulièrement laid, qui ignore la forme des sigmas en fin de mot et ne comporte ni esprits ni accents, rajoutés à la main et parfois oubliés.
Marie-Claire CHATELAIN.
Figures à l’italienne. Métaphores, équivoques et pointes dans la littérature maniériste et baroque, études réunies par Danielle Boillet et Alain Godard, Université de Paris III, CIRRI, 1999. Un vol. 24 cm × 16 cm de 348 p.
Quand il fait dire à Eudoxe que « les métaphores sont comme des voiles transparens, qui laissent voir ce qu’ils couvrent ; ou comme des habits de masque sous lesquels on reconnoist la personne qui est déguisée », Bouhours défend un certain « esprit français » féru de clarté que le flux italien – mais aussi espagnol – des chimères concettistes, heurte fortement. Danielle Boillet et Alain Godard rouvrent le dossier de l’esthétique de la pointe déjà abondamment instruit par Pierre Laurens et proposent un recueil d’études intitulé Figures à l’italienne qui, par la diversité pertinente de ses perspectives, présente un tour d’horizon historique, stylistique et esthétique du phénomène concettiste en Italie.
Quatre études quadrillent le champ de la pratique concettiste, parmi lesquelles l’étude exhaustive du traité du Tasse Dell’Imprese (1594) proposée par Alain Godard : laissant à Dieu et aux œuvres de l’Église la production du merveilleux, Le Tasse annexe la devise au travail de poète, puisqu’il lui réserve l’emploi de l’image et de la métaphore. Le Tasse envisage ainsi une technologie du concetto qu’illustrent diversement La Pellegrina (1568) de Bargagli, étudiée par Concolino Mancini, puis le Pastor fido (1583) de Guarini, étudié par Danielle Boillet. La pièce de Bargagli apparaît comme une brillante défense et illustration de la langue toscane où l’équivoque et la verve des personnages prennent la place d’une action dramatique inexistante ; sollicitant des inspirations multiples, les variations continues et le langage équivoqué de Guarini participent à l’édification du tragi-comique par l’effet d’inflexion réciproque opéré par les tonalités les plus contrastées. Enfin, Françoise Decroisette montre comment, dans le Cunto de li Cunti (1625), l’activité lexicographique de Basile est mise au service d’une pratique méfiante et modérée du concettisme, qui évite notamment toute équivoque par le biais d’un système d’élucidation systématique des figures du texte. Les trois études qui suivent portent sur les théoriciens et offrent un éclairage théorique et historique sur le phénomène concettiste. Silvia Fabrizio-Costa tente d’élucider la signification de son émergence : en signalant l’intégration de modèles picturaux et littéraires au sein de l’exemplum employé en chaire au XVIIe siècle, et décelant par là des « modalités d’ancrage du sermon sacré dans les mentalités » (p. 232), elle observe le passage de la rhétorique ancienne à une rhétorique moderne des passions, l’abandon de la mimesis au bénéfice de la merveille. Mercedes Blanco prolonge cette histoire de l’esthétique de la merveille par une esquisse de l’évolution sémantique de concetto chez les théoriciens du concettisme italien et du conceptisme espagnol, terme flou qui désigne en premier lieu le « rapport construit par [le poète] entre l’Idée et la chose à imiter » (p. 285), et qui, par sa fragile complexité — « l’entrelacement d’une construction intellectuelle, logique, et un effet de mimesis » (p. 287-288) — dérive vers l’expression de la seule pointe. Erminia Ardissino montre quant à elle que Peregrini affecte un statut heuristique aux « accutezze mirabili », fondé sur le modèle analogique et lié au renouveau épistémologique décrit par Michel Foucault. Pierantonio Frare clôt le recueil par une étude d’Emanuele Tesauro, en tant que théoricien décisif du concetto au XVIIe siècle et dramaturge dévoué à réhabiliter cette poétique discréditée depuis les vives critiques faites à Marino. Il montre notamment que l’auteur du Cannocchiale Aristotelico (1654) organise la défense du concettisme, et en particulier de la « métaphore d’équivoque » – d’apparence mensongère et donc condamnable –, en lui offrant une justification éthique trouvée dans le Contra mendacium d’Augustin pour qui les mensonges bibliques sont, précisément, des métaphores : « Il vero attraverso il velo », comme pour répondre à Bouhours...
On peut regretter le sous-titre donné à ce recueil : métaphores, équivoques et pointes dans la littérature maniériste et baroque, comme si les deux derniers termes – même s’ils ne font pas écran devant l’enjeu véritable des travaux proposés – n’étaient ni discutés, ni discutables. Enfin, outre la longueur de certaines de ces études, qui nuit parfois à leur fermeté, on déplore l’absence de la bibliographie synthétique qu’aurait méritée un tel volume – qui contient néanmoins un précieux index des noms propres. D’autant que par les mises au point qu’il opère, par le système d’éclairage qu’il offre et par les comparaisons qu’il suggère, ce recueil est susceptible d’intéresser les dix-septièmistes du domaine français, dans l’attente du recueil collectif sur Marino annoncé par Danielle Boillet.
Guillaume PEUREUX.
Jean Lafond, Lire, vivre où mènent les mots. De Rabelais aux formes brèves de la prose, Paris, Champion, coll. « Lumières classiques », 1999. Un vol. 16,5 × 24 cm de 328 p.
On disposait déjà avec L’homme et son image, paru en 1996 dans la même collection, de l’essentiel des essais de Jean Lafond consacrés aux morales classiques (de Montaigne à Mandeville). Ce nouveau volume, qui doit son titre à un précepte de Valéry, vient réunir les articles qui ont jalonné l’élaboration par Jean Lafond d’une poétique de la forme brève dont ont profité ses éditions des Maximes (Folio, 1976 ; Imprimerie nationale, 1998) et des Moralistes du XVIIe siècle (R. Laffont, 1992). On retrouvera ici le texte à bien des égards fondateurs sur « Les formes brèves de la prose et le discours discontinu (XVIe-XVIIe siècles) », initialement paru avec les actes d’un colloque organisé en 1981 par le Centre d’études supérieures de la Renaissance (Vrin, 1984), ainsi que les articles sur l’esthétique du discontinu qui ont également fait date ( « Le centon dans la littérature morale et politique » ; « L’esthétique du dir moderno : P. Matthieu et ses imitateurs » ). Le parcours qui conduit du Prologue du Gargantua aux lectures du Discours de la méthode par Valéry et Breton fait cependant apparaître une autre ligne de force – et c’est peut-être l’intérêt d’un tel recueil que de permettre de ressaisir, dans la discontinuité même des études, une pensée à l’œuvre : le travail de Jean Lafond se donne ici à lire comme une archéologie des différents modèles de cohérence qui informent la production littéraire des siècles classiques.
On peut sans doute faire de l’article sur « La notion de modèle », qui contient des propositions capitales sur la mutation du statut des textes littéraires dans leur relation à l’auctoritas, le texte qui aurait mérité de servir de préface au recueil – son véritable « ombilic » ; et rayonner à partir de là, comme autant d’examens des modèles de cohérence, vers les minutieuses analyses du Prologue du Gargantua, du livre III des Essais, de la « rhétorique de la déclamation » dans le Discours de la servitude volontaire, du songe du Francion, du spoudogeloion chez Cyrano, de l’architecture du second recueil des Fables ou de l’ « esthétique platonicienne » dans les Amours de Psyché. On apercevra alors d’autant mieux la singularité des propositions qui visent à articuler l’interrogation sur la cohérence à la description des systèmes de conventions génériques (ainsi dans les Lettres portugaises, « œuvre ouverte à tous genres », ou le recueil des Divers portraits), à la réflexion sur le statut du texte ( « Conversation, lettre et littérature chez Saint-Évremond » ) ou la circulation de ces « modèles » (« De la morale à l’économie politique : La Rochefoucauld, les moralistes jansénistes et Adam Smith », pour retenir l’une des plus récentes communications).
Mais que l’on commence par celle qui nous plaira, les « matières » ici « se tiennent toutes enchaînées les unes aux autres », se suivent et se regardent, fût-ce « de loin et d’une vue oblique » : on ne pouvait guère exiger d’un spécialiste des formes ouvertes qu’il nous livrât ici un exposé systématique. Il n’en demeure pas moins que ces essais se lisent comme autant de leçons de méthode dont la réunion fait sens : la poétique des formes brèves peut désormais apparaître comme l’un des « champs » d’une plus vaste enquête qui se donnerait pour objet la description historicisée des modèles de cohérence.
Marc ESCOLA.
Guido Saba, Théophile de Viau : un poète rebelle, Paris, PUF, « Écrivains », 1999. Un vol. 21,5 cm × 13,5 cm de 232 p.
Cette étude met l’accent sur la richesse de l’œuvre de Théophile. Dès le titre, elle substitue au terme à la fois trop imprécis et réducteur de « libertin » un adjectif ( « rebelle » ) plus approprié, tant à l’époque (de fermentation politique, religieuse et philosophique) qu’à la modernité de l’écrivain, qui nous interpelle par-delà trois siècles d’absolutisme d’abord, de progressif et lent affranchissement des conformismes de pensée et de mœurs ensuite.
L’éditeur connu de Théophile de Viau était bien placé pour nous fournir une présentation méthodique des différents genres pratiqués par cet écrivain et, à l’intérieur de chaque chapitre ainsi ouvert, pour opérer une vaste synthèse des thèmes, des sources d’inspiration, des modes de renouvellement, des caractéristiques stylistiques. Tour à tour sont examinés les textes proprement poétiques, dramatique (Pyrame et Thisbé), de prose et de vers mêlés (Traité de l’immortalité de l’âme), narratifs (Larissa, La Première journée, l’Épître d’Actéon à Diane), polémiques (de satire ou d’apologie), et la correspondance (en français et en latin).
L’avant-propos rappelle les vicissitudes de la renommée de Théophile, éclatante de son temps, longtemps éclipsée, reprenant enfin vigueur de nos jours : utile préalable, qui condense un ouvrage fort documenté – Fortunes et infortunes de Théophile de Viau – dont il a été rendu compte précédemment dans XVIIe siècle (avril-juin 2000, no 207, p. 359-360). La section suivante restitue au poète la pleine conscience des ressources de son art ; s’il ne se voulut pas théoricien, encore moins maître d’école, Théophile n’en a pas moins réfléchi en profondeur sur le travail poétique. Face à l’impersonnel et méticuleux Malherbe, il apparaît comme le poète personnel, « poète-penseur engagé tout entier dans la tentative de trouver un “nouveau langage” pour exprimer ses sentiments intimes et ses idées » (p. 16). À partir de ces prémisses, et pour chaque domaine de l’œuvre théophilienne, Guido Saba éclaire, avec une sensibilité et une pénétration qui renouvellent le plaisir du lecteur, à la fois l’originalité de l’écrivain (notamment par son questionnement sur l’existence), et les multiples liens qui le rattachent à son temps, et à une tradition humaniste. Chacun trouvera dans cette étude, qui fait leur place aux citations les plus éclairantes, matière à réflexion et à approfondissement – en particulier sur les productions en prose de Théophile, dont depuis longtemps déjà Guido Saba a mis en valeur la réussite formelle. Notons pour notre part le regroupement des thèmes à caractère dit « libertin », dont on nous montre la cohérence et l’actualité alors que, dans la société et dans les sphères du pouvoir, les valeurs semblaient bafouées à nombre de penseurs et de satiriques (c’est l’âge d’or, comme l’a rappelé Pascal Debailly, de la grande satire lucilienne, et ce l’est aussi des romans à clé satiriques, français ou néolatins).
Stimulant pour les étudiants auxquels il apporte un panorama substantiel de la production théophilienne, cet ouvrage ne pourra qu’inciter encore davantage nos collègues à mettre le poète à leurs programmes d’enseignement universitaire, et aux concours.
Louise GODARD DE DONVILLE.
Edwige Keller, Poétique de la mort dans la nouvelle classique (1660-1680), Paris, Champion, coll. « Champion-Varia », 1999. Un vol. 16 cm × 24 cm de 544 p.
L’ouvrage d’Edwige Keller est une nouvelle réponse à l’appel lancé il y a vingt ans par les historiens des mentalités qui invitait les littéraires à s’intéresser de plus près à la mort. Si son champ d’application est restreint – les nouvelles historiques et galantes des années 1660-1680, parmi lesquelles combien d’œuvres mineures ! — l’hypothèse est intéressante : la mort ne pourrait-elle pas constituer un « indicateur privilégié » (p. 15) pour étudier un genre alors en pleine mutation ? Il s’agit donc ici de croiser l’étude d’un thème (la mort) avec celle d’une forme (la nouvelle classique).
La réflexion se développe en trois directions auxquelles correspondent les trois parties de l’étude, ménageant l’intérêt croissant du lecteur. En effet, la première partie est purement descriptive et aborde le sujet sous un angle seulement quantitatif : la présence de la mort dans les œuvres considérées y est évaluée à grand renfort de tableaux chiffrés, de courbes et de graphiques, indiquant par exemple « le sexe des morts selon le sexe de l’auteur » (p. 48), « le sexe des morts selon le type de nouvelle » (p. 49), ou encore « le statut social des morts selon la date de l’œuvre » (p. 53), etc. Non seulement le plaisir de la lecture est mis à mal par les continuelles interruptions que provoquent ces schémas – dont la compréhension nécessite parfois de se reporter à des annexes elles-mêmes obscures – mais l’opération s’effectue en outre pour un bénéfice des plus restreints. Ainsi on a beau lire après un tableau de 26 lignes sur « la distribution des causes de la mort selon le statut familial » (p. 92) que « dans la mesure où elles croisent un acteur avec un acte défini, ces informations sont tout particulièrement aptes à cerner les motifs récurrents de la mort romanesque classique », le doute semble permis. Ces outils de travail que sont les graphiques n’auraient-ils pas dû le rester et disparaître de l’édition pour être commentés à titre seulement exceptionnel ?
Toutefois, à celui que n’aura pas rebuté semblable entrée en matière, la suite de l’ouvrage réservera d’heureuses surprises. La seconde partie, « Mort et poétique du récit », étudie le rôle de la mort dans l’organisation du récit. Edwige Keller y analyse certains motifs récurrents, en fonction de leur place dans l’œuvre : citons ainsi, en exemple d’ « ouverture funeste », le motif de la « mort-fantôme », qui s’avère d’autant plus intéressant qu’il permet à l’auteur de mettre en perspective une œuvre majeure comme La Princesse de Clèves (avec les morts de Mme de Chartres et de M. de Clèves) et des nouvelles moins connues ; ou bien, dans le développement consacré aux dénouements, les motifs de l’ « hécatombe » et de l’ « éradication » qui donnent également lieu à d’intéressantes analyses sur l’art de la clôture. Dans le choix des exemples, Edwige Keller a su privilégier les grands textes, le Dom Carlos de Saint-Réal et surtout les nouvelles de Mme de Lafayette, dont certains passages sont ici relus avec brio – ainsi la scène de la rencontre au début de La Princesse de Montpensier (p. 155) – même si parfois le lien avec le sujet échappe – on pense à l’étude du domaine de Coulommiers (p. 152-155). Quelques analyses sont plus rapides, voire contestables, comme celle qui compare la retraite de Mme de Clèves à celle des Messieurs de Port-Royal (p. 166).
La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à la représentation de la mort, qu’elle étudie sous trois angles complémentaires : esthétique, rhétorique et symbolique. La diversité des approches, la variété des textes choisis permettent à E. Keller de rendre compte des différents enjeux dont la mort romanesque est le lieu : comment décrire la mort, et au premier chef le corps à l’agonie ? Quel discours sur la mort tiennent les différentes voix du récit (personnages, narrateur) ? De quelles valeurs la mort charge-t-elle l’univers romanesque ? Quant au lecteur, il appréciera ici autant l’effort de synthèse, en particulier dans les dernières pages consacrées à la vision du monde reflétée par les récits de mort, que l’analyse de détail. Edwige Keller sait avec habileté faire apparaître l’originalité d’un texte : ainsi l’intérêt – qu’on hésite à qualifier de moderne – dont témoigne Boisguilbert dans Marie Stuart pour l’ « instrument de la mort » (p. 255) et qu’on retrouve un peu plus loin dans la description d’un pal (p. 321). Le chapitre intitulé « Le dit des mourants » (p. 359-376) est particulièrement réussi. On note toutefois des généralisations maladroites qui mènent à la contradiction : ainsi peu après avoir lu que l’exécution de Dom Carlos « est pleinement assumée et présente le héros expirant dans une attitude sublime » (p. 404) découvre-t-on qu’ « aucune d’entre [ces morts] ne joue le rôle d’un sacrifice qui rétablirait l’homme dans sa dignité » (p. 415) !
Le livre est inégal jusque dans la forme : on pense moins aux quelques inévitables coquilles qu’aux maladresses d’expression, plus nombreuses, qui rendent par endroits le propos soit d’une imprécision regrettable – « Grâce à son aura tragique, c’est à l’essence même de l’œuvre, à sa dimension symbolique, que la mort en appelle : d’une belle mort dépend [sic] la vérité et la profondeur d’une nouvelle » (p. 207) – soit tautologique – « Par son caractère prémonitoire et macabre, le songe met en scène le jeu de l’amour et de la mort avec une puissance onirique supérieure à celle d’un simple récit d’accident. C’est ce qui lui confère sa supériorité [...] » (p. 175) ; ou encore : « Le péché se teinte, en effet, d’une coloration chrétienne chez Mme de Lafayette » (p. 412).
L’ouvrage présente, outre les annexes, une bibliographie sérieuse et utile – puisque, en raison de la double composante du sujet, elle comporte une section consacrée à la mort et une autre au genre romanesque –, un index des auteurs et des œuvres, ainsi qu’un index des notions.
Pour conclure, il nous paraît regrettable que tant d’irrégularités viennent priver les analyses d’Edwige Keller du crédit qu’elles méritent le plus souvent.
Constance CAGNAT.
Roland Edighoffer, Les Rose-Croix et la crise de la conscience européenne au XVIIe siècle, Paris, Dervy, 1998. Un vol. 24 cm × 16 cm de 315 p.
L’idée majeure de l’auteur est que le mouvement rosicrucien, dont le manifeste, la Fama Fraternitatis fut publié en 1610, a fourni l’une des réponses à la crise de la conscience européenne – je préférerais parler de « culture » ou de « pensée » plutôt que de « conscience ».
Alors qu’une direction résolument scientifique, et dont l’aboutissement allait être l’
œuvre de Descartes, était en train de s’imposer, le mouvement rosicrucien, qui s’était formé autour de Johannes-Valentin Andreae, puisait essentiellement sa pensée dans les idées gnostiques de Paracelse
[1]. Cependant, Christian Rosenkreuz, le légendaire héros des
Noces chymiques
[2] d’Andreae, reconnaissait son allégeance à l’empereur et sa foi luthérienne en même temps qu’il affirmait l’harmonie entre la nature, la religion, la politique et Dieu. Mais, il proclamait que seul un Chrétien « rénové » par la rosée divine et la croix était susceptible de se livrer à des observations scientifiques. Il dessinait ainsi une nouvelle société, non pas monarchique mais aristocratique composée de « rénovés » et dans laquelle la valeur culturelle suprême restait la théologie.
Les Rosicruciens se proposaient donc de renoncer à la culture livresque et d’étudier directement dans le « Grand livre de la nature » qui enseignait l’alternance : maturation/déclin. Mais après les temps derniers viendrait, selon Gerhard Dorn, disciple de Paracelse, un homme pur qui achèverait l’œuvre du Christ dans le cosmos. Pour Andreae, la gnose conditionnait le changement de l’être et rétablissait le courant vital entre l’Homme et la nature. Alors que la Renaissance avait démythifié le cosmos, Andreae y revenait par une critique des catholiques dont il considérait les messes théâtrales comme de l’idolâtrie à laquelle il opposait l’allégorie en s’appuyant sur les idées de Johannes Arndt. Il fallait donc ébranler les réalités pour faire apparaître des métaréalités par la médiation du symbole.
Andreae considérait qu’en ce bas monde, on était pratiquement aveugle et que les humains, qui y vivaient sous l’effet de narcotiques, étaient livrés au monstre Fortuna ; leurs actions restaient déterminées par le cours des astres. La fonction de l’Homme était donc de détecter les innombrables signes inscrits dans le Livre de la nature et de les interpréter en revêtant la tunique de lumière.
Renouant avec les traditions hermétiques anciennes, hermésiennes, chrétiennes, arabes, les Rosicruciens liaient la lumière et la régénération. Paracelse définissait déjà la lumière comme « la pierre philosophale allumée par le Saint-Esprit ». Ces thèmes trouvèrent également un écho dans la seconde vague de la pensée luthérienne, chez Valentin Veigel, Johannes Arndt ou encore Jacob Boehme qui interprétaient Paul
[3] pour en conclure, comme Christian Rosenkreuz, que « la suprême science est de ne rien savoir ». Ce personnage prétendait donc ouvrir la voie à un humanisme chrétien hors de la pensée alchimique ; orientation qui allait conduire Andreae, vers 1617-1620, à rompre avec les Rosicruciens, alors qu’il avait découvert la puissance de l’esprit humain et se méfiait des pseudo-prophéties. En effet, les Rosicruciens attaquaient le pape et, reprenant la légende du « Lion du septentrion », prophétisaient sa ruine en découvrant que le climat de la fin du XVI
e siècle et du début du XVII
e siècle était apocalyptique.
Il restait, dans ce climat, à créer un homme nouveau et susceptible de contempler les merveilles que Dieu avait répandues, à dévoiler ce qui était occulte. Pourtant, il n’était pas indispensable d’attendre et Andreae, qui partageait les idées du Dominicain strasbourgeois Tauler (fin du XIVe siècle) fondateur d’une fraternité vivant dans un total dépouillement susceptible de muer toute souffrance en félicité, rejoignit à Strasbourg les « Amis de Dieu ». D’ailleurs, Luther n’avait-il pas considéré Tauler comme un théologien majeur ? Les « Amis de Dieu » cultivaient le sens du mystère car « la demeure d’en haut n’est pas accessible » et se donnaient un guide auquel ils devaient obéir jusqu’à la mort. Ils se fondaient dans la population afin de sauver l’humanité en créant une cité de Dieu sur le modèle du temple d’Ezechiel.
Il faut donc savoir gré à Roland Edighoffer d’avoir restitué le cheminement de la pensée d’Andreae et de l’avoir replacée dans le contexte de la culture allemande de l’époque. Ce faisant, l’auteur ouvre une réflexion capitale sur le devenir, jusqu’à nos jours, de ces idées élitistes dans la pensée et la société germanique.
Daniel TOLLET.
Louis de La Forge, L’Homme de René Descartes, Paris, Fayard, « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 1999. Un vol. 22 cm × 14 cm de 429 p.
Cette étude de l’homme selon Descartes repose sur deux traités et un commentaire, publiés conjointement par Claude Clerselier, à Paris, chez Jacques Legras, en 1664 : le traité de L’Homme, celui de La Formation du fœtus et les Remarques de Louis de La Forge sur le traité de L’Homme. Elle est encadrée en quelque sorte par la préface de Claude Clerselier et par la traduction française de la préface à l’édition latine du traité de L’Homme de Florent Schuyl, en 1662. L’unité de l’ensemble est sans faille : tous ces textes-là tournent autour du même homme, l’homme-machine. Le plus percutant est le traité de L’Homme, mais tous les trois sont incontestablement de la plus grande valeur pour qui s’intéresse aux rouages et aux fonctions du corps selon Descartes.
Le traité de La Formation du fœtus s’intitule aussi La Description du corps humain et de toutes ses fonctions, tant de celles qui ne dépendent point de l’âme que de celles qui en dépendent. Et aussi la principale cause de la formation de ses membres. Cet autre titre lui siérait peut-être mieux, d’ailleurs, même si son auteur n’a pas rempli, tant s’en faut, le programme qu’il s’était tracé. Quoi qu’il en soit, le traité présente trois caractéristiques : 1 / Contrairement à sa façon de décrire l’homme dans l’ouvrage qui porte ce nom, Descartes n’y présente nulle part le mécanisme comme une supposition : le mécanisme est un fait, qui s’impose à l’expérience et se passe tout naturellement de quelque âme que ce soit ; 2 / Contrairement encore au traité de L’Homme, celui de La Formation du fœtus n’a pas été écrit dans la perspective d’un futur supplément d’âme. L’auteur y considère le « corps à part » (p. 133), tout simplement ; 3 / Sur les quelque 42 pages qui font suite à la préface, présentée comme une première partie, 13 sont consacrées au mouvement du cœur et du sang (2e partie, p. 135-147), 5 aux fonctions de nutrition (3e partie, p. 148-152) et 25 à la formation de l’animal (4e partie : Des parties qui se forment dans la semence, p. 153-167 ; 5e partie : De la formation des parties solides, p. 168-177). Comment, à partir de la semence, adviennent par exemple le sang, le cœur, le poumon (sic, p. 157), le cerveau, les organes des sens, les nerfs, les artères et les veines, nous l’apprenons dans la quatrième partie. Dans ses Remarques (p. 182), Louis de La Forge rappelle qu’une lettre de Descartes à la princesse Élisabeth – celle du 31 janvier 1648 – renvoie l’illustre correspondante : 1 / À une « description des fonctions de l’Animal et de l’Homme », ébauchée « il y a douze ou treize ans » (les 2e et 3e parties de La Description du corps humain, vers 1635) ; 2 / À la « façon dont se forme l’Animal, dès le commencement de son origine » (La Description du corps humain, – 4e et 5e parties élaborées sans doute très vite, « depuis huit ou dix jours seulement », précise Descartes, c’est-à-dire dans la deuxième quinzaine de janvier 1648).
Les Remarques de Louis de La Forge, docteur en médecine, sur le traité de l’Homme de René Descartes et sur les figures par lui inventées se présentent tantôt sous la forme d’un pur et simple commentaire, et tantôt sous celle de précisions d’ordre anatomique. Objets de commentaire, par exemple : la nature des esprits et la direction de leur mouvement, p. 210-211 ; le rôle du sang qui entre dans le cœur et qui s’y raréfie, p. 195. Objets de précisions anatomiques et physiologiques : les « intestins des enfants qui meurent » (p. 208) ; la « descente du chyle » (p. 188) ; la « chair du poumon et sa mollesse » (p. 196) ; la « constitution du cartilage et des os » (p. 203). Il arrive que Descartes – « l’auteur » ou « notre auteur », sous la plume de De La Forge – fasse, de la part de celui-ci, l’objet d’une approbation sans réserves (p. 105). Soit dit en passant : il est permis de ne pas éprouver la même admiration à son égard, quand il désigne par « faculté pulsifique » la cause du battement du cœur et des artères (p. 192).
C’est, personne ne l’ignore, dans les toutes premières lignes du traité de L’Homme que se lit le plus clairement le dessein de Descartes : décrire « premièrement le corps à part, puis après l’âme aussi à part » et enfin montrer « comment ces deux natures doivent être jointes et unies, pour composer des hommes qui nous ressemblent » (p. 59). Considérer le « corps à part », c’est la même méthode qu’utilise Descartes dans La Description du corps humain (p. 133), en écho à l’oracle de Delphes qui recommandait à Socrate la connaissance de soi comme premier pas vers la sagesse (p. 131). Il est toutefois remarquable que ce dernier traité vise aussi et tout autant la conservation de la santé et la guérison des maladies (p. 131 et 134), dans l’espoir d’une longévité sans cesse grandissante.
Tant dans La Description du corps humain (p. 133) et les Remarques de Louis de La Forge (p. 182-183) que dans le traité De l’Homme (p. 130), le corps humain est une machine. Votre cœur bat mécaniquement ; vous vous déplacez comme un automate à ressorts ; vous respirez, assimilez, éliminez sans y penser, et quel besoin ? Les objets extérieurs se chargent d’agir sur vos sens sans vous ; les sentiments qui viendront à votre âme quand elle sera dans votre corps lui arriveront sans qu’elle y prenne garde ; grandir et prendre du poids, maigrir et vieillir, tout cela et une infinité d’autres choses encore procèdent, on le sait, des mouvements de votre glande et du va-et-vient de vos esprits. La physiologie de Descartes est ici une physiologie sans âme.
Roger TEXIER.
Philippe Hamou, La mutation du visible. Essai sur la portée épistémologique des instruments d’optique au XVIIe siècle, vol 1 : Du Sidereus Nuncius de Galilée à la Dioptrique cartésienne, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1999. Un vol. 24 cm × 16 cm de 317 p.
Le livre de Philippe Hamou, La mutation du visible, que viennent de publier les Presses Universitaires du Septentrion, constitue la première partie d’un ouvrage qui doit en comporter deux. Composée de 317 pages, cette première partie laisse présager l’importance quantitative d’une recherche qui s’est déployée sur un temps relativement long : un siècle environ, de 1610 à 1703, de la publication du Sidereus Nuncius, où se dévoile la « révélation galiléenne » jusqu’à la mort de Hooke qui clôt, selon l’auteur, la période ouverte par la publication de 1610.
Le premier volume paru analyse dans une première partie cette « révélation » et en détecte ensuite l’héritage chez quelques auteurs comme Gassendi, Hevelius et Huygens puis, dans une deuxième partie, chez Képler et chez Descartes. La troisième et la quatrième parties de l’ouvrage, qui feront l’objet du second volume à paraître, seront consacrées à l’étude de la postérité empiriste du « message télescopique » en Angleterre.
Le titre La mutation du visible, et le sous-titre de l’ouvrage, Essai sur la portée épistémologique des instruments d’optique au XVIIe siècle, précisent très exactement ses intentions et annoncent une originalité dont on pourrait cependant être d’abord tenté de douter. Analyser le rôle joué dans l’histoire de la révolution scientifique de l’âge moderne par la publication d’un ouvrage comme le Sidereus Nuncius et/ou conjointement par l’invention de nouveaux instruments d’observation, quoi de plus banal dira-t-on ; on connaît l’histoire, déjà maintes fois racontée de Galilée braquant vers le ciel la lunette astronomique inventée par des artisans hollandais et perfectionnée par ses soins, et recevant par ce geste la révélation d’un monde nouveau. Il importait donc de marquer d’emblée, ce à quoi s’emploie l’introduction de l’ouvrage, l’incontestable mais subtile originalité de la démarche d’analyse mise en œuvre par l’auteur. Si, par son objet ainsi que par le moment qu’elle analyse, cette démarche se situe dans le cadre de l’un des objets privilégiés de l’historiographie de l’histoire des sciences, c’est-à-dire la « révolution scientifique » du XVIIe siècle, elle tend à aborder celle-ci de manière inédite. Plutôt en effet que de conduire une énième enquête sur les causes de cette « révolution », et d’ajouter une énième cause à celles qui ont déjà été répertoriées, il s’agit plutôt de donner à voir l’un de ses symptômes, d’en proposer une « symptomatologie » plutôt qu’une « étiologie ». Et si cette nouvelle approche s’emploie à exhiber le rôle joué en la circonstance par l’utilisation de nouveaux instruments d’observation, le but de Ph. Hamou n’est pas de mettre en correspondance simple cet usage et un certain nombre de « découvertes » astronomiques mais de restituer plutôt la fonction épistémologique de l’emploi de ces instruments.
Ces instruments ont en effet entraîné une « mutation du visible » dont la portée épistémologique s’avère complexe, diversifiée, certainement non univoque. Ils ont certes d’abord entraîné un accroissement quantitatif du visible, un « surcroît de visibilité ». Mais ils ont surtout assigné un nouveau statut épistémologique au sensible. Il s’agit donc d’analyser cette mutation en commençant par la « révélation galiléenne », même si Ph. Hamou s’interdit de faire du geste de Galilée une origine absolue. La thèse majeure de l’auteur est en fait la suivante : la « révélation galiléenne » n’a pas été une « révolution ». Dans le conflit d’interprétation qui oppose les commentateurs de Galilée – ceux qui penchent vers un Galilée empiriste et pragmatiste (L. Geymonat pour ne citer que lui), et ceux qui à l’inverse voient en Galilée un rationaliste décidé, aprioriste et platonicien (A. Koyré, pour ne citer que lui également), Ph. Hamou se situe beaucoup plus près des premiers que des seconds. Du télescope, et du surcroît de visibilité qu’il procure, Galilée attendait avant tout on le sait une preuve empirique en faveur du mouvement de la Terre. En cela, il demeurait donc très proche du sensualisme traditionnel de la scolastique aristotélicienne (d’inspiration padouanne ?) et l’emploi du télescope n’obéissait pas à l’intention de cautionner une attitude critique à l’égard de l’expérience sensible. Tout au contraire : regarder dans le télescope, ce n’était pas pour Galilée inviter à se détourner des sens mais bien plutôt inviter à découvrir un autre ordre de phénoménalité que celui qui relève de l’expérience habituelle et à reconnaître qu’il peut exister une vérité des données sensorielles, à fonder, en d’autres termes, un véritable « optimisme épistémologique » en ce qui concerne cet ordre de réalités, de restaurer par conséquent l’autorité de l’expérience sensible (ce qui n’interdit pas pour autant de compléter celle-ci des raisonnements qui éventuellement la corrigent) et d’ouvrir de la sorte la voie d’un retour en force vers l’empirisme scientifique.
La « révélation galiléenne » n’a donc pas eu pour ambition de modifier l’idée traditionnelle de la science pas plus que de proposer une méthodologie nouvelle, mais elle atteste au contraire un indubitable conformisme épistémologique qui doit certes s’interpréter comme une « arme pragmatique, prenant sens dans un contexte de polémique vigoureuse ».
Reste à étudier la postérité de cette « révélation ». Or, cette postérité n’a rien eu de linéaire et l’on ne doit pas s’attendre à retrouver à l’identique chez les différents auteurs étudiés l’inspiration empiriste du Sidereus Nuncius, même pas chez Gassendi, pourtant l’un des défenseurs les plus convaincus de l’empirisme au XVIIe siècle. Déjà, une distorsion s’opère dans la lignée qui conduit d’un Galilée réaliste à un Gassendi résolument phénoméniste.
L’équivocité de la révélation galiléenne est encore plus perceptible quand sa postérité est recherchée chez Képler ou chez Descartes. Chez Képler d’abord, qui voit pour sa part dans le télescope non pas le moyen de démontrer par l’observation la vérité du copernicianisme mais plutôt un moyen de confirmer des anticipations bruniennes et l’occasion d’une profession de foi platonicienne. Dans la Dioptrique de Descartes ensuite où l’on ne retrouvera pas grand-chose de l’orientation épistémologique galiléenne : si la Dioptrique demeure en effet fidèle à l’optimisme scientifique qui a résulté des premiers moments de l’observation instrumentaliste, on y voit cependant le réalisme sensible abandonné au profit de la mise en question de la valeur gnoséologique des sens, de la défiance globale à l’égard de la vision.
En conclusion, on ne peut que louer les qualités d’un ouvrage nourri d’une vaste bibliographie qui inspire, sans les alourdir, des analyses dont la rigueur, la précision, la sûreté (qui rend d’autant plus surprenante une étonnante condamnation de Galilée datée de 1634) entraînent largement la conviction. À une réserve près cependant, d’ordre méthodologique et sous forme de question. L’interprétation empiriste de Galilée se fonde uniquement sur la lecture du Sidereus Nuncius : peut-on ainsi séparer cet ouvrage de l’ensemble de l’œuvre de Galilée, sans poser le problème de l’articulation de la partie avec le tout et étudier la postérité de cette partie comme si elle pouvait prétendre à une entière autonomie ?
Cette réserve n’empêche évidemment pas que l’on attende avec impatience la parution du second volume de l’ouvrage.
Simone MAZAURIC.
Gianluca Mori, Bayle philosophe, Paris, Honoré Champion, 1999, 416 p.
Gianluca Mori est bien connu de tous les bayliens pour ses travaux ainsi que pour le site internet qu’il consacre à Bayle et où il recense tout ce qui paraît sur cet auteur ((((http:// wwww. cisi. unito. it/ bayle). Il nous offre dans ce volume un ensemble d’études (dont certaines sont déjà parues) refondues dans un ensemble d’une telle cohérence qu’on a affaire ici à un véritable ouvrage ; celui-ci traite successivement de l’épineuse question de l’interprétation de la philosophie de Bayle, des Objections à Poiret, des relations de la pensée baylienne avec Malebranche et avec Spinoza et enfin, ce qui constitue le cœur et la clé de l’ensemble, de la position religieuse de Bayle (athéisme masqué ou fidéisme) et de la question de la tolérance. Sur tous ces sujets, l’auteur, qui sait sur Bayle, ses commentateurs et le conflit de ses interprétations, tout ce que l’on peut savoir, n’hésite pas à prendre des positions déterminées et même tranchées. Contre l’interprétation actuellement dominante en France (mais pas seulement) d’un Bayle protestant déchiré, sceptique fidéiste, héraut de la tolérance, Mori soutient la figure d’un vrai philosophe, cohérent, original, dont toutes les investigations et les positions philosophiques (sans avoir à se prononcer sur les convictions ultimes et intimes d’un Pierre Bayle chrétien) conduisent inéluctablement à un athéisme de rigueur, vertueux et socialement inoffensif (p. 189). Distinguant entre l’athéisme comme conviction religieuse explicite et l’athéisme comme position philosophique, G. Mori pourfend une à une les interprétations les plus communément reçues qu’il considère comme des lieux communs trop rapidement admis : Bayle adepte du dualisme cartésien et refusant l’âme des bêtes (alors qu’il leur accorde le sentiment), Bayle fidèle adepte de l’occasionnalisme malebranchiste, Bayle farouchement hostile à Spinoza (alors qu’en dépit de son contresens patent sur la relation de la substance, de ses attributs et de ses modes, ses positions épistémologiques rejoignent rigoureusement le déterminisme du philosophe maudit), Bayle sceptique adoptant par fidéisme un calvinisme strict, fervent défenseur des droits de la conscience et donc de la tolérance, alors que la seule tolérance qu’il reconnaisse possible est la tolérance civile, c’est-à-dire le contrôle strict par l’État de l’expression des opinions religieuses... Il y a là bien des remises en question, toujours appuyées sur un grand nombre de références et de citations, et qui, sur bien des points, conduisent effectivement à relire Bayle en se déprenant de l’interprétation qui prévaut depuis les grands travaux d’Élisabeth Labrousse avec laquelle ce travail dialogue sans cesse de façon courtoise, révérente mais très critique. La difficulté avec Bayle, comme le savent tous ses lecteurs, c’est qu’il a tant multiplié les affirmations les plus diverses, tant parlé sous des prête-noms, tant joué de toutes les subtilités de la rhétorique, que la reconstruction de sa philosophie, aux antipodes du mos geometricum, exprime toujours aussi la sensibilité du critique et de l’interprète, comme Mori lui-même en convient au passage (p. 269). Bayle stratonicien, athée de pensée, mais refusant l’athéisme comme position religieuse personnelle en raison du poids de sa formation, rationaliste outré et fidéiste par défaut, c’est sans doute une lecture possible, comparable à celle qui prévalut quelque temps d’un Montaigne sceptique et quasi libertin. Il me semble toutefois que d’autres, et en tout premier lieu celle d’É. Labrousse, restent possibles. D’une part, parce que la question du mal, par exemple, n’est pas chez Bayle seulement un problème philosophique qui, comme tel, conduit tout droit au manichéisme qui l’aiguise sans le résoudre, mais constitue aussi un mystère (au sens de la distinction proposée par G. Marcel), d’autre part, parce que, sur des questions comme celle de la tolérance, il faudrait rapprocher Bayle de Grotius (du De imperio Summarum Potestatum circa sacra rédigé en 1617 et publié en 1647) plus encore que de Hobbes et Spinoza qui en furent les héritiers, et distinguer soigneusement entre la tolérance ecclésiastique, impensable à l’époque, et la tolérance civile ou politique. Ces remarques n’empêchent pas que la lecture de ce livre ne soit toujours très stimulante, riche d’informations et d’ouvertures nouvelles et qu’elle n’apporte un éclairage décisif sur un des auteurs phares de la République des Lettres. Près de 50 pages de bibliographie des œuvres de Bayle et des études bayliennes au XXe siècle ainsi qu’un index des citations et un index nominum complètent heureusement un ouvrage qui devrait faire date dans les études dix-septièmistes.
Jacqueline LAGRéE.
Judith Portier-Theisz, Le premier autoportrait de Rembrandt (1628). Étude sur la formation du jeune Rembrandt, Bern, Peter Lang, 1999. Un vol. 21 cm × 15 cm de 139 p.
Un titre est généralement choisi « en fonction de la lecture du texte qu’il annonce » (L. Hoek). Cette évidence semble avoir été méconnue par J. Portier-Theisz, qui, avec Le premier autoportrait de Rembrandt (1628) laisse attendre en vain une monographie de l’Autoportrait de 1628 exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam. C’est le sous-titre, Étude sur la formation du jeune Rembrandt, qui convient en réalité au propos de l’auteur. Cette ambiguïté liminaire, entre titre et sous-titre, demeure malheureusement tout au long de l’ouvrage, dont l’objet reste au final difficile à définir.
Le premier des quatre chapitres dresse un état des lieux de la critique rembranesque. L’auteur entreprend de « bien distinguer entre légendes, mythes, écrits des contemporains, anecdotes et documents d’archives » (p. 2), et propose un parcours critique depuis la critique du classicisme du XVIIe siècle jusqu’au Rembrandt Research Project, pour montrer que Rembrandt a toujours été perçu comme un peintre d’exception, une « figure énigmatique ». Peintre « repoussoir », qui pratique le portrait, genre pictural mineur dans la hiérarchie classique, Rembrandt devient avec le romantisme, l’incarnation du mythe du génie solitaire et incompris, et l’auteur, comme S. Alpers l’avait déjà souligné dans L’atelier de Rembrandt, montre que cette image romantique n’est que la reprise renversée de celle des classiques. J. Portier-Theisz, soucieuse d’affûter ses propres outils critiques, finit par montrer que la légende romantique travaille toujours la critique contemporaine, à son corps défendant.
Suit un tableau fouillé de la ville de Leyde, autour de l’année 1628, où Rembrandt fait ses premières armes. L’accent est mis sur le travail avec Jan Lievens et sans transition ce deuxième chapitre s’achève sur l’évocation d’un découvreur de Rembrandt, Constantin Huygens, qui, dans son autobiographie, développe à propos du jeune peintre, le topos de l’enfant génie. Où l’on retrouve le premier chapitre.
À mi-parcours de son étude, l’auteur commence l’analyse de l’autoportrait, sans aucune liaison avec le deuxième chapitre, qui, en dépit de son érudition, soulève des interrogations sur son intérêt, au regard du projet posé en introduction. Après une description minutieuse et une lecture psychologisante du tableau, J. Portier-Theisz pose la question de son genre, et le rattache, de manière intéressante mais sans véritable démonstration, à la catégorie du tronie, type de portrait qui « ne veut pas rendre les traits individuels d’un modèle précis » (p. 75). L’analyse du tableau est achevée et les deux derniers chapitres sont consacrés pour le premier, à « la formation du jeune Rembrandt » – ce qui laisse à penser que le chapitre 2 sur les années de jeunesse à Leyde était incomplet – et pour le second, aux « collections de peintures et de gravures ».
Passons sur la désinvolture touchant la traduction des citations (notamment de celles en néerlandais du XVIIe siècle, donnée ou non, au gré du plaisir de l’auteur), le propos d’ensemble manque donc singulièrement de cohérence, voire de cohésion : certains intertitres n’ont tout simplement aucun rapport avec ce qui les suit (cf. p. 72). Pensée confuse ou bien seulement accidents de copier-coller, liés à la nécessaire refonte de ce qui était à l’origine un mémoire de maîtrise ? Quoi qu’il en soit, le premier autoportrait de Rembrandt fait malheureusement plutôt figure d’absent.
Karl COGARD.
[1]
L’
œuvre de Paracelse a été éditée, en 1590, à Bâle, en 10 volumes.
[2]
Ce texte présenté comme établi en 1459 a, en réalité, été publié à Strasbourg en 1616.
[3]
Ro,
8, 18-30 et Co
12, 1-4.