Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518846
192 pages

p. 491 à 508
doi: en cours

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n° 212 2001/3

2001 XVIIe siècle

La ville des entrées royales : entre transfiguration et défiguration

Daniel Vaillancourt University of Western Ontario.
être l’hôte n’est pas chose facile. La difficulté réside déjà dans la dualité du mot qui signale à la fois, celui qui accueille et celui qui est reçu. Cette position duelle dévoile les dures lois de l’hospitalité qui présupposent une situation retorse où le familier perd de son usage, où le quotidien est suspendu. La complexité est d’autant plus vraie si l’hôte reçu est l’ultime hôte de lui-même. Le roi qui entre dans les villes est chez lui, dépossédant en partie les habitants de leur espace familier et usuel. La ville, pour le recevoir selon les convenances dues à son rang, se transfigure et se met en spectacle. Elle disparaît derrière un masque conforme aux attentes qu’elle imagine être celles du roi. Dédoublée, mise en façades, monumentalisée, la ville de l’entrée est un espace séquestré qui se met à l’unisson.
Cela est le cas des entrées royales de Louis XIII en 1622 et en 1629, puisqu’elles s’énoncent sur un fond traumatique : les bruits de la guerre sont confondues avec les chants de la louange. Louis XIII entre dans les villes en fête, clamant un triomphe qui est souvent plus la représentation de celui-ci que la victoire réelle [1]. Les bruits de la ville qui se prépare évoquent ceux de la noise, donnant ainsi à entendre beaucoup plus que les trompettes de la Renommée qui sont prescrites dans l’ordre du discours :
Et de fait à son premier lever de ce iour aussi tost qu’il eut allumé l’horizon de ses flammes, comme si c’eust esté une resurrection generale à une nouvelle vie, les ruës commencerent à fourmiller du monde que la Renommée y avoit convoqué de tous costez, la Ville a retentir du son confus des tambours, des fifres, des clairons & trompettes, du cliquetis des armes qu’on endossoit par tout des coups de mousquetades, les chevaux galoppoient, les Officiers courroient pour mettre tout en ordre, en mesme temps on couvroit on tapissoit les rues, on charrioit le sable pour addoucir le pavé ; qui crioit, qui rioit, qui martelloit & appelloit à l’aide ses autres instruments qui estoient de saison pour mettre en perfection tous les arcs de triomphe & reparer les bresches que la violence du vent y avoit fait quelques iours precedents. Au dehors les tracas nestoit pas en rien moindre de ceux qui abordoient depuis le grand matin, des compagnies des Gardes qui venoient en bel ordre, les enseignes au vent, & les tambours battans, du train de la noblesse qui entroit à la foule, des chariots de guerre, des chevaux, des mulets, des littieres & carrosses, qui escrouloient la terre & etourdissoient l’air du bruit. [2]
Par-delà le « son confus des tambours, des fifres, des clairons & trompettes », le « cliquetis des armes » et tout ce qui « etourdissoi[t] l’air du bruit », se profile une réalité univoque : le roi vient asservir un espace, rétablir une situation conflictuelle, au moyen d’un rituel qui simule l’unité et l’ordre. Le pouvoir municipal veut se montrer un sujet loyal. Peu importe l’entrée, la ville ou le texte qui en tient lieu, la louange demeure le corollaire de la domination. Conquêtes militaires, villes démantelées, places fortes réduites viennent se conjuguer à la célébration du roi, certes lue comme celle d’un Sauveur, mais aussi conçue comme un appareil d’État et un pouvoir centralisateur qui occupe plus de place.
Les relations d’entrée taisent, en partie, cette gestuelle de la domination dans les topiques festives du triomphe, de la joie et des vivat. En ce sens, la relation reste un coup de force où le traumatisme est inversé dans la célébration d’un assujettissement, et éthologique, et symbolisé. Elle vise à marquer la cadence et à se mettre au pas. On flatte l’hôte pour s’assurer de sa bonne volonté et maintenir le contact avec l’institution royale ; ainsi, on peut considérer les relations d’entrées comme un long détournement de la fonction phatique. Et ce, avec d’autant plus d’acuité que les textes sont écrits dans l’après-coup, comme pour réitérer l’événement de la présence royale. Du phatique à l’emphatique, il n’y a qu’un pas que la plupart des relationnistes franchissent allègrement, laissant voir dans leurs formules boursouflées la mécanique d’un curieux désir.
Les entrées nécessitent une bonne coordination des pouvoirs municipaux, des représentants du roi, des artistes et artisans, et des législateurs. La ville se met à l’heure de la fête à la manière des villes modernes, hôtesses des Jeux olympiques. Mais, à la différence de ces dernières, elles n’ont que peu de temps pour se préparer, de telle sorte que la relation anticipe des pièces qui n’ont pas pu être construites [3]. L’entrée comporte plusieurs temporalités : la courte période qui précède, la durée du séjour du roi, le temps de la procession qui peut être fort long comme à Lyon en 1622, la temporalité narrative du programme iconographique, la fuite dans les temps fabuleux qui sont évoqués dans les relations, le temps immobile de la fête pour les habitants ou ceux qui sont rejetés hors de la ville, la fin du temps carcéral pour les prisonniers graciés par le roi.
L’hôte prestigieux, lui, n’est pas toujours à l’heure, ni à la hauteur de l’événement. Il arrive fatigué, en retard et prend souvent congé. À Arles, par exemple, le relationniste, dans les cinq premières pages, mentionne à deux reprises la fatigue du roi. La première mention précède l’entrée et fait partie d’un suspense qu’on retrouve aussi dans d’autres relations comme celle d’Avignon, à savoir le doute entretenu par l’équipage royal sur la réelle venue du monarque : « Les grandes fatigues supportées par le Roi en la longueur du voyage, & aux sieges qu’il avoit faits, ne permettoient pas que l’on creut qu’il devoit venir en Arles, & cela retardoit les desseins pour la reception d’un si juste Prince [...] » [4]. La seconde mention justifie le retard de l’entrée d’une journée. Détail cocasse, les édiles municipaux ne sont pas parvenus à temps pour la rencontre convenue [5]. Le chanoine écrit que les consuls d’Arles : « supplierent [sa Majesté] de se vouloir à la Cavalerie [6] pour y recevoir les hommages des habitants. La violence des vents, & la traitte que le Roy avoit faicte, furent cause que contre la forme observée ailleurs, le Roy remit son entrée au lendemain ». [7] L’entrée est perturbée à la fois par cette rencontre ratée et par ce retard « contre la forme observée ailleurs ». Il semble que la fatigue de Louis XIII ne soit pas trop prise en compte par le conseil municipal qui le supplie de le laisser faire ses harangues sur la conservation des privilèges.
Ou encore, le roi observe une pause et se fait désirer [8]. À Troyes, il pêche dans un réservoir aménagé par un de ses anciens médecins. En Avignon, il chasse. Le relationniste jésuite, Annibal Gelliot, transforme la pause récréative en qualité impériale, voulant cautionner implicitement les plaisirs de la personne royale. Il écrit :
Le Roy tesmoigna d’aggreer l’affection qu’ils [Consul, Assesseur, Viguier] luy faisoient paroistre, & de là print la campagne s’esgayant à la chasse jusques aux murailles d’Avignon. C’est l’exercice ordinaire des nations belliqueuses, dit Xenophon, de fuir le repos en travaillant les bestes noires & faulves quand la guerre leur manque : & telle occupation est plus loüable que celle de ce Roy de Perse chez Aelian, qui pour tromper le temps s’entretenoit en ses voyages à charpenter du bois & polir des houssines. La chasse a un entretien masle & tres-agreable, qui dedans le carnage conserve l’innocence, & est digne des courages guerriers tels qu’estoyent un Achille, un Ajax, un Antiloque & ces autres Heros qui au siege de Troyes apres avoir donné la chasse à leurs ennemys l’alloient donner au cerf ou au sanglier sur le bocageux mont Ida, pour ne donner jamais à l’oisiveté d’attiédir leur ardeur de combattre. Quoi que ce lieu soit assez propre pour nourrir du gibier, si crois-je toutefois que sa Majesté n’y trouva pas subjet de faire le reproche à Avignon, que Lysandre fit iadis à ceux de Corinthe de ce que les lievres dormoient en asseurance dans l’enclos de leurs murailles : il y a icy trop de chasseurs qui prennent à prix fait de les resveiller le matin ; & les plus communs esbats de la fretillante jeunesse sont de faire une sanglante guerre jusques à ces petits atomes enplumez qui voltigent en l’air sans iamais avoir avec eux les treves plus longues qu’une nuict. Ce n’est pas merveille si le Ciel y est si espuré, on n’y laisse pas un oyseau qui y puisse faire ombre. [9]
Ainsi après avoir écouté les compliments et les harangues, Louis XIII va s’égayer à la chasse. Gelliot s’empresse de montrer qu’il ne s’agit pas d’un loisir, puisqu’il va « fuir le repos en travaillant les bestes noires & faulves quand la guerre leur manque », mais d’une sorte de gymnastique guerrière où le chasseur travaille les bêtes. D’abord, il dresse un inventaire des acceptions de la chasse, typique de l’érudition jésuite, citant Xénophon et Élien, puis il compare la chasse à d’autres loisirs moins louables, comme la menuiserie, qui ne ressortent pas d’un « entretien masle & tres-agreable, qui dedans le carnage conserve l’innocence ». Le jésuite réitère au roi l’occasion d’être un « Achille, un Ajax, un Antiloque » avant de procéder à sa transfiguration héroïque dans l’entrée. Qu’est lointaine l’urbanitas de Guez de Balzac qui vantera les loisirs intellectuels d’Auguste après ces batailles [10] ! À l’inverse, la chasse sert à supprimer toute « oisiveté » qui « attiédi[t] l[’]ardeur de combattre ». Il mentionne peu après la bonne mine du roi : « L’exercice de la chasse, qui luy avoit faict monter la couleur au visage, y faisoit flamboyer une vive fleur de jeunesse qui eut tiré des flammes cailloux & amolly le marbre pour aymer & adorer les rares perfections d’un si bon Prince. » [11]
Le roi n’est pas encore entré dans la ville où règne un certain qui-vive. Il y séjourne simplement, il y assure les besoins de son corps, qui n’est pas encore glorieux et éternel. La ville, elle, par contre, est déjà modifiée. Elle est déjà dans cet ailleurs de la représentation. Elle est hôtesse et autre. Aux alentours, elle est cernée par les armées. Elle n’attend que la sentence des lois de l’hospitalité.
 
LES ORDONNANCES DE L’HOSPITALITÉ
 
 
être l’hôte du roi suppose la mise sur pied d’un dispositif qui opère à divers niveaux. Sur le plan spatial, la ville se réorganise en fonction des espaces festifs ; sur le plan juridique est mise en place une série d’ordonnances qui fixent les pratiques diverses et qui, au fond, semblent être une répétition de ce que seront plus tard les lieutenances générales de police. Dans l’ensemble, un dispositif paranoïaque est installé : contraintes de l’intérieur par rapport à l’extérieur, processus de sélection, crible juridique, rectification du tissu humain, identification des indésirables viennent normaliser les pratiques urbaines. Ainsi, du temps de la ville dans les entrées, il ne reste que peu de choses. Cette « frétillante jeunesse » qui va « faire une sanglante guerre jusques à ces petits atomes enplumez », dépeinte par Gelliot, est assignée à résidence. Ce qui vise, pourtant, à l’enclore, à dessiner ses confins, son urbs, dans la geste royale manifestée par la présence de forts contingents militaires, a pour résultat, dans le grain de la narration, de la faire éclater. Scindée et plurielle, la ville est un lieu de multiplicités qui n’est cependant pas synonyme de la liesse, du carnaval, de ces licences qui bouleversent l’étiquette et font que les rues sont habitées selon d’autres rites et d’autres usages. La rue est plutôt désertée. Elle devient un espace moribond et plein en trompe-l’œil d’une procession qui la vide de sa pluralité coutumière.
Pour parer la ville, un ensemble d’ordonnances vient encadrer la vie quotidienne. Sébastien Charléty note à propos de l’entrée à Lyon en 1622 que « dès le 3 décembre, l’entrée des portes fut interdites aux voituriers, charretiers, bouviers, asniers, etc.  ». [12] Le roi arrive le 6 décembre et entre dans la ville le 11 décembre, huit jours après la fermeture des portes. Lyon est littéralement bloquée, elle, qui tire son pouvoir économique de sa position de carrefour des routes du nord et du sud. De plus, Charléty, à partir des archives municipales, constate que « comme les habitants de la ville paraissaient peu disposés à tendre d’étoffes leurs enceintes, une autre ordonnance les y obligea à peine de procès-verbal, et spécifia qu’ils mettaient aux fenêtres des lanternes de papiers de couleurs » [13].
Ces ordonnances peuvent prendre des proportions plus dramatiques dans d’autres entrées. Elles entament les maisons, les ouvrant à tous vents. La transfiguration de la rue exige des aménagements qui outrepassent les seuils et défigurent les façades. Dans la relation d’Avignon, le P. Gelliot écrit :
[Le Vice-Légat] donna ample pouvoir à Messieurs les Consuls, Assesseur, & Deputez pour la dicte entrée de forcer & de contraindre de pleine authorité, par toutes voyes de Justice toute sorte de personne à tenir ouvertes & laisser percer leurs maisons où il seroit necessaire pour estayer les arcs de triomphe & ces hautes machines, qu’on avoit preparé, & à toute autre chose semblable qu’on jugeroit requise à l’avancement et ornement de cette reception. Mais en une affection si universelle à tous les citoyens il ne fut pas besoin d’user de la violence là où chacun s’estimoit honoré de contribuer du sein pour la Gloire du Roy & la celebrité de ce triomphe. [14]
La scène est sans ambiguïté : « forcer & [...] contraindre de pleine authorité, par toutes voyes de Justice toute sorte de personne à tenir ouvertes & laisser percer leurs maisons ». Le mouvement de la justice procède par le haut, le haut du pouvoir municipal qui vient mimer la hauteur de certaines machines architecturales. Mais il ne s’arrête pas là : « toute autre chose semblable qu’on jugeroit requise ». Le familier disparaît au profit du triomphal, la joie publique empiète sur l’espace privé, forçant celui-ci à se contraindre. Dans une logique de l’émulation toute jésuite et un libre arbitre volontaire de la part du peuple, le relationniste se fait rassurant : en raison d’ « une affection si universelle », largement répandue comme les vérités bibliques, « il ne fut pas besoin d’user de la violence ». La maison percée ou tenue ouverte devient l’objet d’un honneur. Le texte laisse entendre en filigrane que la finalité de la fête justifie l’usage de la force, que les pouvoirs de justice réagissent de la même façon que durant un état de siège et que la force n’est qu’un moyen parmi d’autres pour assurer la construction des architectures éphémères.
Le blocage de la ville entraîne un jeu étonnant d’ouverture (des maisons percées) et de fermeture (des tapisseries cachent les fenêtres) qui soumet la ville et sa population aux pouvoirs, municipaux et royaux. La fête s’impose : on désarme les populations, notamment les garnisons qui paradent. Le relationniste à Troyes écrit :
En execution de laquelle resolution, le lendemain 13. desdits mois & an, furent mandez en ladite Maison de Ville tous les Capitaines de la Ville, & en leur presence, & des Sieurs Feloix, & Dorieu, Conseillers audit Echevinage, Sergent Major & Enseigne Colonelle de la Ville, furent leuës les lettres de sa Majesté & furent tous exhortez de se disposer pour ladicte entrée, & faire faire le mesme par les supposts de leurs Compagnies, leurs enjoignants de descharger leurs Armes, & leurs deffendants de porter & avoir sur soy poudre, ny balles, le jour de ladicte entrée.
Pareillement fut mandé le Sieur Dorigny Fontenay, aussi Conseiller audict Eschevinage, & nommé pour conduire les troupes des Fauxbourgs, lequel fut aussi exhorté de faire & faire faire le mesme par lesdites troupes. [15]
Le désarmement suppose des mesures « policières » qui se compliquent à cause de l’usage festif des armes durant toute la cérémonie. Comme des salves de canons et de mousquets sont tirées s’impose le choix d’hommes sûrs, rompus aux armes et au pouvoir. Un processus de sélection est fait par la ville pour éviter les situations qui pourraient s’avérer explosives. À Troyes, par exemple, dans la décade qui a précédé l’entrée, il y a eu un grand nombre d’émeutes où ont été pris à partie certains des acteurs qui officient durant la procession. Fonctionnant comme un simulacre sous l’effet de l’entrée, les milices ne conservent de leurs rôles que la valeur d’apparat des costumes qui sont, par ailleurs, fort longuement et inlassablement décrits dans une relation comme celle de Lyon [16].
La modification du tissu humain de la ville est aussi imposée par les édits. Il s’agit de « nettoyer » la rue des indigents. Ces populations migrantes qui, comme à Troyes, peuvent atteindre des proportions considérables [17]. De nombreuses relations passent sous silence cette réalité. Ceux qui ont le statut d’étrangers à la ville se trouvent doublement exclus. Ainsi, en Avignon, on demande aux Juifs de travailler la nuit précédant l’entrée. Gelliot écrit de manière elliptique, à ce propos :
Mr. Charles Hugonenc second Consul comme tres prevoyant, splendide & infatigable qu’il s’est tous-jours monstré en ce sujet, loüa leur invention [faire une sorte de muraille de toile pour bloquer le vent afin de protéger la construction de la tribune aux harangues], & aussi-tost fit courir aux marchands, & prendre de la toile propre à cet effect, mande venir les Iuifs, leur enjoint de fournir de personnes autant qu’il en falloit, pour, dans ceste nuict, avoir mis ces toiles en estat de servir le lendemain...
L’histoire du Comtat-Venaissin révèle qu’il est assez coutumier d’imposer les Juifs et d’établir des réglementations de toutes sortes lors de dépenses imprévues [18]. L’entrée ne fait que confirmer et exacerber les pratiques sémiotiques d’altérité. Ceux qui sont tolérés par les pouvoirs publics dans l’usage quotidien des villes et des rues sont mis entre guillemets au moment de l’entrée, devenant des mots d’une langue étrangère qui ne peuvent se conjuguer anonymement dans le verbe royal. Ainsi, dans les relations, quand on met en scène le peuple qui vocifère ses vivat, il s’agit déjà d’une masse homogénéisée, d’un corps poli et policé, sans le costume troué de l’indigence et les saillies rauques des forains. Sous la touche du législateur municipal et royal, cet acteur profilé qu’est la foule devient convenable et convenu. Il possède pignon sur rue, adresse domiciliaire. Mais ce refus de l’ « estrange », dans la composition urbaine du XVIIe siècle, est plus étrange que l’absence de celui-ci.
La ville de l’entrée fait aussi partie d’un territoire occupé. Les troupes royales comprennent rarement moins de dix mille hommes, auxquelles s’ajoutent milices municipales qui peuvent s’élever à huit mille hommes, comme à Lyon [19]. Les cahiers de doléances laissent voir le coût réel de cette occupation : les campagnes sont pillées, les habitants sont dans une position précaire [20]. À propos d’Arles, Jean Boyer a retrouvé, dans les archives municipales, les exactions du Marquis de Mony, le capitaine des gardes dont le nom est mentionné plus d’une fois dans la relation et qui est, ironie du sort, celui à qui le roi donne les clefs de la ville [21]. Il écrit que celui-ci « se comporta comme un véritable soudard en pays conquis. Il poussa la malhonnêteté jusqu’à emporter dans ses bagages des tapis de Rhodes, des tentures et des meubles prêtés par des notables de la ville pour décorer la galerie et la chambre de charpente [...]. La ville réclama, intervint auprès de la Cour pour récupérer ces biens volés mais elle n’y parvint pas [...]. Il fallut donc rembourser les différents prêteurs ». [22] Si cela est le fait d’un capitaine des gardes qui parade au devant du Roi lors de la procession, on peut s’imaginer à quels types d’exaction sont soumis les paysans de la région environnante et, par voie de conséquence, les habitants de la ville.
Les habitants des villes sont en quelque sorte dépossédés. Happée par le discours, la ville est broyée par l’événement. Un rituel comme celui de la remise des clés au roi prend une autre dimension et un tout autre sens quand il est inséré dans un scénario de domination. La ville, sur le plan symbolique, est sans bouclier, ouverte, se conformant sans le savoir au destin urbain des villes de provinces qui perdront leurs murailles, leur valeur de places fortes [23]. Elle fait certes le pari que, réelle ou virtuelle, la présence du roi la protégera d’emblée. L’hôte acquiert ainsi un inexorable droit de regard. Ainsi peuvent se lire autrement les signes du triomphe : le lion est dangereux, le soleil est aveuglant, Hercule a une massue héroïque, la Justice a son épée qui tranche.
 
INQUIÉTANTE ÉTRANGETÉ OU LES NOISES DE LA FÊTE
 
 
Cette ville suspendue dans le temps, immobilisée, désarmée et vulnérable, rectifiée dans son tissu social, est la ville fantasmée par le pouvoir municipal qui négocie ses privilèges et par les coordonnateurs de l’événement et les relationnistes de l’entrée. C’est la ville de l’ordre mimé par l’ordonnancement régi par le cortège. Reléguée et réduite à l’axe orthogonal de la procession et à ses stations monumentales, long chemin de croix, elle s’étire, trait fléché qui oriente tous les pas et toutes les conduites. Elle est envahie par le bruit engendré par les guerres passées ou à venir. Elle annonce, en partie, une ville plus quadrillée, plus classique, empesée par l’urbanitas et la voirie ; cette voirie a commencé sous Henri IV à devenir l’objet d’un pouvoir législatif plus efficace [24]. D’ailleurs, Garasse ne se trompe pas lorsqu’il qualifie, dans la relation de l’entrée de Bordeaux, Mercure de « grand voyer du monde » [25]. L’interprète, le dieu de l’échange et de la circulation, trône dans l’entrée comme un voyer, un planificateur urbain encore à ses premiers balbutiements, imbriquant le dire au faire de la ville.
Mais cette ville est aussi celle de l’inquiétante étrangeté, de l’unheimlich, où ce qui était le chez-soi, l’heim, devient l’objet de l’étranger, de l’étrange. La transfiguration est aussi l’instauration d’un trouble, d’une scission entre les référents qui fluctuent. C’est que le fond traumatique qui est à la source de la nature eucharistique de l’entrée, de la réelle présence du Roi, suppose que les villes acquièrent une duplicité troublante, une relation conflictuelle avec le voisin, ce frère, ce rival, devenu dans la geste amplifiée de l’entrée une cariatide, un monstre, l’hydre que le roi héroïque doit abattre. Cette insistance sur le monstrueux prend des tours et des détours figuratifs complexes qui défamiliarisent la scène urbaine. La ville de l’entrée, dans son bestiaire fabuleux, dans sa statuaire de l’horreur, témoigne d’une relative perte d’innocence. Le temps de la fête, le héros et son dragon, le monstre et ses victimes cohabitent à l’intérieur de l’urbs. D’ailleurs, à la fin de la relation d’Avignon, les monstres ne sont pas tous abattus puisqu’on y retrouve encore des protestants [26].
Les relations témoignent, souvent involontairement, de ces situations conflictuelles où des voix résistantes détonnent par rapport à l’unité fantasmée par le corps municipal. Par exemple, le relationniste Gelliot laisse entendre des fausses notes quand il parle des dépenses occasionnées par l’entrée. La ville doit payer pour les architectures éphémères, pour les résidences du roi et de sa suite, acheter des présents qui soient dignes de l’hôte royal [27]. Pour Avignon, les incertitudes quant à la venue du roi mettent en doute la réalisation des architectures, notamment en raison du danger de dépenser en vain. Gelliot écrit :
Si est-ce que, comme c’est l’ordinaire en telles occasions, ceste douce Musique qui entretenoit le monde sur les grandeurs du Roy, estoit interrompue parfois de quelques faux bruits qui se glissoient dedans pour attiedir l’ardeur affectueuse de ceux qui s’occupoient à la conduitte de ce Royal ouvrage : & la Renommée changeant aussi de ton par intervalles y mettoit aussi son faux-bourdon, & chantoit quelque fois par feintes & faussets qu’on travailloit en vain, que S. M. prendroit une autre route pour aller à Paris où les affaires l’appelloit à la haste ; d’autrefois au contraire que l’on seroit surpris, qu’il ne falloit pas tant entreprendre de nouveau, mais dresser ce qui estoit parfaict, que le Roy estoit aux portes, ou qu’il seroit en deux iours en Avignon ; tellement que parmy si divers bruits les esprits de plusieurs diversement agitez panchoient tantost du costé de la crainte, tantost du costé de l’espérance, & aucun ne scavoit quelle devoit estre son attente en une si grande diversité de nouvelles. [28]
Le relationniste met en évidence deux éléments concomitants à la fête. Les habitants songent à la dépense et la « douce Musique » est interrompue par les « bruits », les « faux bourdons » et les « faussets ». Un chant discordant se fait entendre, la rémanence d’une résistance réside dans l’indistinct de la rumeur publique, voix non identifiée mais qui demeure audible.
Ce type d’interférence qui est toujours logée dans des saillies involontaires du relationniste est présent dans la construction des symboles ou dans la floraison rhétorique qui, en prenant le parti du spectaculaire, montre plus qu’il ne devrait. Il en est ainsi de la constitution monstrueuse du Protestant. Le monstre est un corps furieux qui, à certains égards, ressemble à la foule, corps passionnel [29], dont les traits sont ceux d’une animalité éloignée de tout savoir-vivre urbanisé. Saxi les décrit dans la relation d’Arles :
Et en effect quand ils seurent que sa Majesté descendoit avec force dans leur circle, comme les tygres au son du tambour, ils entrèrent en rage, & furieux abattirrent les Églises, prindrent les revenus des ministres d’icelles, saisirent les deniers du Roy traictèrent mal les Catholiques qui estoient dans leurs villes, s’attroupèrent en armes et fortifierent & munitionnerent leurs places, & contraignirent à ces injustes reparations tous les habitants sans exception d’age, de religion, de condition, & de sexe.
[Le roi] n’a voulu souffrir, que Phrenetiques, ils se procurassent eux mesmes les miseres, & les maux qui suivent pour l’ordinaire les souslevements des peuples : ains les verges en main, a fait revenir ceux qui s’estoient escartez avec si peu de conseil, & de iugement. [30]
Une ambiguïté est maintenue dans le « ils » qui, entre les deux paragraphes, change de valeur. D’abord, il s’agit des protestants et de leurs gestes animalières (comme les tigres, entrèrent en rage), par la suite le « ils » est le fait de tout sujet qui s’écarte du droit chemin. Le roi devient alors dompteur et médecin. Il les ramène par la force, « les verges en main » à la raison (le conseil et le jugement) afin qu’ils ne s’infligent de leurs propres mains les misères et les maux propres aux rébellions. Il ne peut supporter leur souffrance.
Le monstre de la rébellion singulier et les « phrenetiques » pluriels représentent cette altérité indéfinissable, voyageant entre la bête et l’humanité, entre une nature pleine de curiosités, celle des cabinets, et un monde ouvragé. Ce monstre de la rébellion rejoint l’Indien d’Amérique, la figure diabolique que les jésuites essaient de comprendre dans les balbutiements d’une anthropologie qui hésite entre le bêtisier et le bestiaire, entre une syntaxe des ethnies et des espèces et une sémantique sous forme de collection de hiéroglyphes. Mais à la différence de la « bête brute » qu’est l’Indien, les relations d’entrées mettent en scène une altérité d’autant plus inquiétante qu’elle réside dans l’urbs et le royaume. Cette scission de l’intérieur, entre l’autre protestant et le même catholique, nécessite que le roi entre dans les villes ; cette altérité qui ne peut supporter que la transfiguration du merveilleux et du fantastique, vient s’y confirmer, se faire voir, se faire représenter dans des assemblages iconographiques qui, sériés, relèvent tout autant d’une construction dont l’hétéroclite sera bientôt perçu comme monstrueux. Persée avec sa lance, Hercule à la massue, lion, aigle, éléphant ne sont que les lettres d’un nom imprononçable, d’un chiffre qui, s’il fait sens de manière ponctuelle, est à décrypter dans l’ensemble de ses variations, évoquant la figure de l’hydre que Louis doit combattre.
Le roi occupe toutes les positions de ce jeu imaginaire : il est confronté à une animalité sauvage et devient lui-même animal. Ainsi, dans la relation de Lyon, on le retrouve lion dans la description de la colonne du Puy Pelu. Le relationniste écrit :
En l’autre face de la mesme tour se voyoit une femme, courant toute eschevelee, & d’un visage affreux, & halé, poursuivie par un furieux Lyon, bien que selon le dire de Pline, il s’attaque moins aux femmes, qu’aux hommes ; il adjoute avoir ouy dire à une femme Getulienne fugitive, & depuis ramenee à Rome, qu’estant par les deserts & forests de la Guynee, elle avoit eschappé par douces parolles la fureur de plusieurs Lyons, & qu’elle avoit bien eu la hardiesse de leur remonstrer, qu’elle estoit pauvre femme fugitive, bannie, malade, & sans defense, indigne de servir de proye à la generosité, & gloire de celuy, qui commandoit à tous les animaux. On pouvoit donc bien appliquer à ce brave Lyon le vers suivant,
Non lecta est operi, sed data causa tuo.
Ce Lyon n’estoit pas le premier, qui avoit attaqué cete pauvre insensee, prototype de l’impieté : car encor qu’il soit animé d’un sang grandement chaud, & boüillant, particulierement lors que le Soleil passe par le Signe du Lyon, ainsi que remarquent les historiens ; neantmoins il a le cœur si genereux, qu’il ne s’esmeut pour peu de chose, & faut que les abominations, & les sacrileges de cete furie l’eussent justement, & sainctement esmeu, Dieu en pareilles occasions se servant de semblables armes, pour se vanger de ses ennemis. [31]
De la description de ce lion émergent deux propos : premièrement, le lion est en situation de légitime irritation. Il peut aller au-delà de ses instincts, ceux dont témoigne Pline, et courir après cette femme insensée, cette furie convoquant l’image de la sorcière et de l’hystérique, « hâlée », signe de la campagne mais aussi de l’animalité, espace du péché, gravure du monstre. Deuxièmement, le lion se voit, par nécessité privé de son « cœur si généreux ». Quand le roi est à Lyon, il n’est plus le lion hors de lui-même, il doit donc se montrer clément et ne pas s’émouvoir. Dans ce segment, le relationniste s’appesantit sur la référence à Pline. Il peint deux portraits de lion : l’un qui reprend les figures de sa proie et l’autre qui demeure généreux, glorieux et ne s’attaque pas aux femmes. C’est ce lion-ci qui est convoqué dans les entrées, lion de papier mâché dont l’horreur n’est que représentation de l’horreur et dont le cœur, l’âme qui n’est pas représentée, est le contrat qui s’engage entre la ville et le roi. En somme, il s’agit de la dualité qui s’empare tant des villes que du roi, cette dualité qui provoque l’inquiétante étrangeté, qui fait entendre un double discours, celui de la justification des actions du Roi et celui de la frayeur que ces actions peuvent provoquer. Le roi qui dompte les tigres et « soigne » doit aussi être domestiqué et soigné, ici attendri par rapport à une force qui peut devenir inique.
C’est que la position à l’égard de celui qui a combattu le monstre est la crainte qu’il ne devienne aussi le monstre, un autre monstre. Dans la perte des régulations symboliques amorcées depuis le milieu du XVIe siècle, cette possibilité est toujours présente puisque les valeurs ne sont plus fixes. Ainsi chaque entrée est la répétition conjuratrice de toute différence. Les villes de province sont de plus en plus sujettes à l’autorité d’un État centralisateur qui manifeste plus qu’auparavant sa présence. De telle sorte, que les entrées laissent fleurir en leur sein un brouillage de codes, des bruits qui prêtent à l’équivoque. La louange pourtant sans équivoque et la procédure d’héroïsation qui l’accompagne sont déviées de leur course et de leur destination. En voulant faire un abrégé des victoires du roi et en attester, la relation témoigne aussi de ses zones d’ombre qui viennent orner chaque architecture éphémère.
 
DÉSUÉTUDE DE L’ENTRÉE
 
 
Dans la relation de l’entrée d’Avignon [32], l’accent est mis sur une justice qui tranche inexorablement [33] et sur la topique du sang. Dès l’ouverture, Gelliot apostrophe les guerriers, chevaliers, en les situant sur le champ de bataille :
Chevaliers qui picquez d’une genereuse pointe d’honeur, cherchez d’établir l’immortalité de vostre nom sur la grandeur des proüesses, & rehausser le lustre de vostre sang par la gloire de vos beaux faicts, c’est assez semé de ce sang genereux dedans le champ de Mars, pour y faire bourjonner des lauriers que la vertu promets a votre courage. La Gloire que vous courtisez en ces tranchees, que vous poursuivez à l’ombre de la mort, aux esclairs des canons, parmy l’horreur du meurtre, gressez de plomb, trempez dedans le sang, haletants soubs le faix des palmes de Louys l’Invincible, pour qui elle est toute en amour, se presente à vous de son plein gré pour antidater vostre felicité, enchérir vos merites, addoucir vos aigreurs, illuminer vos armes, vous donnant à bas prix une chose si haute que l’honneur de ces faveur de vostre brave Prince. [34]
Le lexique de la guerre est manifeste et répétitif : « Picquez, pointe, vostre sang, semé de ce sang genereux, champ de Mars, tranchees, l’ombre de la mort, esclairs des canons, l’horreur du meurtre, gressez de plomb, trempez dedans le sang, armes ». Outre la force rhétorique de l’image et la saturation des champs sémantiques, se profile la scène de l’héroïsme jésuite qui repose sur la tradition ascétique d’Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels, celle de voir et de faire voir la passion du Christ et de renouer ainsi avec l’imitatio christii : donner de son sang est une des conditions pour gagner le paradis. C’est le même programme qui pousse les missionnaires jésuites à devenir martyr aux confins du monde, la même vénération pour ce don du corps et cet abandon de soi qui doivent s’inscrire dans la violence des combats et dans la servitude des « soldats de Dieu ». Le relationniste revient à plusieurs reprises sur cette topique, évoquant ici et là les corps blessés des soldats [35], le sang des protestants [36], le sang noble des grandes familles [37].
Ce goût du sang et cette inscription de la geste chevaleresque, propres à une esthétique baroque [38], ne seront plus de mise après 1630. Reposant sur une immanence à mi-chemin entre un programme féodal et une logique courtisane, ces figures héroïques reprennent, pour un temps, le chemin des scènes théâtrales qui, sous la poussée d’un Corneille, éloignent ces corps mutilés et blessés, souffrant leur « poids de chair » dans la tragédie. L’urbanité, celle de l’honnête homme [39], qui attend son tour dans le siècle ne cautionne plus ces piques et ces pointes entachées de sang, trop près de la matière et du champ de bataille. Tout ce qui rappelle la féodale épée se voit remplacé par la canne et la plume [40] qui charment davantage la cour, comme en fait preuve La princesse de Clèves. Ainsi, une relation d’entrée comme celle de Gelliot qui ramène au premier plan le corps aura peu après un tour désuet.
Les entrées, tant comme événement que texte, sont vécues dans un moment de transition. Elles sont les derniers symptômes d’un royaume divisé par les querelles religieuses. De plus, elles représentent un héritage de la gestuelle fastueuse de la Renaissance que beaucoup considèrent affadie. Les entrées reposent sur une conception de la rhétorique et de la philosophie des symboles qui apparaît, après le moment cartésien, superfétatoires, ornementales ou pédantes. Enfin, la situation géo-politique se modifie considérablement après 1630, l’État se resserrant autour de l’administration de Richelieu. La désuétude des entrées royales peut s’expliquer de trois manières : des raisons pratiques et politiques, l’émergence d’un nouveau champ épistémologique et un cadre de référence psychologique qui, sous Louis XIV, relève d’une nouvelle économie imaginaire. Voici de frêles esquisses qui n’ont pas l’ambition de faire le tour de la question, mais qui offrent des éléments de réflexion sur le changement des mentalités à l’égard de ce type de fêtes de cour.
Le royaume, après la prise de La Rochelle, se voit consolidé dans son intérieur, donc les déplacements du souverain paraissent moins nécessaires. Les résistances urbaines sont rabotées. Elles renaîtront sous divers fuseaux, que ce soit par le curieux exorcisme de l’ursuline Jeanne des Anges ou par le succès des jansénistes. Mais ces résistances ne pourront pas empêcher la marche vers la révocation de l’Édit de Nantes, ainsi que la progressive érosion des vies individuelles au profit de l’appareil d’État qui se mobilise dans l’espace public. Ensuite, c’est aux frontières que le pouvoir royal va s’installer pour assurer la gestuelle de la domination. La nécessité pour Louis XIII de faire des entrées tenait à cette scission de l’intérieur, troublante pour le régime identitaire des Français. Elle a disparu sous Louis XIV, hormis le douloureux épisode de la Fronde qui est responsable de ce qu’on peut nommer l’effet-Versailles. Enfin, une dernière raison très pratique relevée par Daniel Nordman, à savoir les compétences équestres plus réduites de Louis XIV, qu’il faut inscrire dans la modification d’un habitus. Nordman écrit :
C’est ici qu’apparaît, entre les voyages de la Renaissance ou ceux de la première moitié du XVIIe siècle et ceux des temps absolutistes de Louis XIV, l’autre différence. Louis XIII encore, excellent cavalier, parcourt à cheval son royaume, des entrées solennelles aux expéditions de guerre ou de pacification politique. De 1620 à 1623, il déserte Paris à plusieurs reprises pendant de longs mois. En habit de guerre, il est présent aux frontières en territoire savoyard, lorrain, en Picardie. Or le voyage de 1660-1661 est le dernier grand voyage royal. Lorsque s’est renforcée l’autorité monarchique au bénéfice d’un seul, la pérégrination a perdu de l’ampleur, l’aire d’extension s’est restreinte et les mobiles mêmes des déplacements ont changé. Soit que l’importance des résidences « parisiennes », celles de l’Île-de-France ou du Bassin parisien en général, s’accroisse par rapport aux haltes lointaines [...]. Soit que les objectifs deviennent plus ponctuels et davantage liés aux événements de la politique militaire et internationale [...]. Ces marches ne sont plus un moyen continu de gouvernement. L’installation du roi à Versailles marque la fin du pouvoir itinérant, c’est-à-dire la fin d’une monarchie que l’on peut dire médiévale et archaïque. [41]
Le deuxième type d’explication s’ente sur les capacités équestres de Louis XIV. En fait, la ville des entrées est encore une ville aux relents médiévaux, logée dans l’entre-deux du cadre spatial féodal et du programme courtisan. La ville est féodale au sens où elle mime sa logique de fermeture avec la remise des clefs, énonçant la ville-muraille, forteresse et place forte qui doit être défendue. Féodale aussi, dans la mise en discours des relationnistes : les références à l’histoire du royaume d’Arles ou de Provence, la statue de Boson dans la relation d’Arles, à l’histoire des troubadours occitans dans la relation d’Aix, ou encore en Avignon, les multiples références à la geste chevaleresque et au goût du sang qui en découle. Leur « modernité » tient à la pragmatique des louanges, geste ici courtisane qui fait appel aux fastes de l’amplification et à une rhétorique des lieux dont les jésuites se font les propagandistes dans leur enseignement, proposant aux jeunes nobles la posture de l’orateur cicéronien qui met en pratique le programme antique des Vertus. Mais les relations d’entrée sont bien loin de la politesse mondaine, les murailles de la ville ne pouvant reproduire le cercle de l’urbanitas balzacienne. L’économie langagière qu’elle engage doit être légère mais grave, douce mais fine. Mimant la lenteur de la déambulation dans la ville, les entrées mettent en scène les architectures éphémères, véritables aide-mémoire, catalogues didactiques dont l’énumération est le procédé poétique et constitue une pratique pédante du savoir qui s’oppose au naturel ouvragé de l’esprit urbanisé qui ne doit pas paraître savant.
On assiste aussi à une évolution des régimes sémiotiques qui, de la philosophie du symbole et de la logique eucharistique, se déplace vers la logique du signe, de ce tenant-lieu qui ne nécessite plus la réelle présence de la même façon. C’est une situation de rupture qui a de nombreuses conséquences sur la gestion du pouvoir, mettant en évidence une Raison d’État autrement plus active du fait que les modalités de sa présence ne tiennent plus à une présence accrue, mais à une série de représentants, de lieutenants qui s’y substituent. C’est ce qu’Apostolidès a nommé, avec justesse, le Roi-Machine [42], le roi qui maximise sa présence en multipliant les supports de sa présence. Il devient ainsi simulacre ou symbole, incarnant de manière plus active sa transcendance. Louis XIV, tout au moins, pour les villes de provinces, envoie les ducs de Bourgogne et de Berry entrer à sa place. Dans ce nouveau régime sémiotique, la présence des ducs a tout autant de valeur que celle, effective, du roi parce qu’ils en constituent une partie. Les entrées se sont développées autour de la technique du miroir : on présente à Louis XIII un miroir, Persée ou Hercule, Aigle ou Lion, dans lequel il est censé se reconnaître, ou tout au moins se voir refléter. Mais le miroir implique la présence du corps pour susciter l’image dans une sorte de transsubstantiation où image et idée forment un conglomérat cognitif. Le pouvoir classique vise plutôt une transparence équivalente à celle de la fenêtre, l’idée précédant l’image en quelque sorte, la référenciation mettant l’accent sur un signifié transcendantal, sur ce que Louis Marin, en décrivant le projet d’une historiographie royale, nomme une « machine technique-tactique » qui sert à convertir, à traduire et à translater le pouvoir de la représentation au profit de la représentation du pouvoir [43]. Le roi n’a plus besoin d’un double corps, il est le degré zéro du corps royal, ce qui lui permet d’être présent dans l’absence et d’être absent dans la présence. Sa représentation, dans la machination des simulacres du pouvoir royal, tiennent lieu de sa personne. Et, au fond, ce n’est qu’à la Révolution, qu’on lui redonne un corps et qu’on fait retour sur sa valeur en tant que symbole.
Enfin, un dernier élément de cette désuétude est la modification de l’espace urbain. Dès lors que le modèle concentrique est délaissé, que la valeur des murailles ne se mesure plus dans la pierre mais dans celle des hommes comme le mentionne à plusieurs reprises Pierre Saxi, la ville change de dynamique. Elle n’est plus centripète, mais elle se met en réseaux [44] et, en ce sens, elle devient orthogonale, objet du calcul géométrique et d’une nature domestiquée. Dans certaines entrées, on voit le développement de cette nouvelle logique. Margaret Mac Gowan a montré comment les entrées d’Henri IV en 1600 et de Louis XIII en 1622 relèvent de deux figures distinctes : le labyrinthe et la voie impériale [45]. Deux types de sensibilité s’affrontent, sans le savoir, et témoignent de deux modes antithétiques de spatialisation urbaine. La deuxième est moderne et recoupe un ensemble de phénomènes : la logique urbanistique d’Henri IV développée par Sully, le rationalisme cartésien, le développement du carrosse, la fascination pour le calcul du temps qui deviendra fascination pour la vitesse, etc. L’entrée de Lyon est un bon exemple. Entre celle d’Henri II et celle de Louis XIII, la ville a modifié l’axe de ses pouvoirs, qui se déplace non pas le long de la Saône, mais traverse les quartiers des banquiers, du pouvoir marchand, pour arriver à la cathédrale. De plus, les architectures éphémères mettent en scène un certain nombre d’éléments qui seront conservés et « installés » de façon durable dans le corps des villes : création de perspective, voie rectiligne, relation entre la rue et les habitations, etc. Les statues équestres ornent les nouvelles places de l’espace parisien, les arcs de triomphe se pétrifient en portes monumentales [46]. Cette volonté de fixer dans le temps les réalisations du monarque tient à une conception du bâtiment [47] qui s’est écartée de la représentation théâtralisée des entrées. Une marque d’éternité se traduit par la pierre et par l’installation du monarque dans le paysage urbain. Il n’est pas innocent que ce soit Henri IV, qui ait amorcé de manière cohérente ce mouvement. Le provincial souhaitait, au-delà de la mesure précaire par laquelle son règne a débuté, s’inscrire à jamais dans le décor de la capitale.
Un troisième réseau de facteurs psychologiques se greffe aux précédents : le désir des entrées s’est évanoui. Cette mécanique formidable qui conjugue les efforts du grand nombre, qui fantasme la ville homogène, qui tait tous les coups de force que la fête suppose, exige un grand effort. L’œuvre symphonique de reterritorialisation et de déterritorialisation, et la transfiguration de tous supposent un enthousiasme que seule la force traumatique peut générer pour panser les blessures ouvertes par la fracture du régime identitaire. Or, la mécanique du désir s’est déplacée sur d’autres scènes et surtout sous d’autres regards. L’imaginaire promulgué par Louis XIV requiert une fermeture, un repliement que Versailles consignera spatialement. Les louanges seront faites de telles sortes que l’appareil ne dépassera pas les énonciateurs [48]. Ce qui est dévolu au peuple dans les entrées royales, rôle de spectateur volontairement admiratif, rang d’honneur, devient la place assignée à tous, fors le roi, dans une économie raisonnée où la maîtrise du corps passionné est l’objet d’une volonté.
Dans la dualité et la complexité des symboles subsiste toujours un hermétisme, soit par le biais de l’érudition et des allusions, soit par le biais d’images dont la force peut s’inverser. Dans la gloire du roi célébré de manière hyperbolique se glissent aussi des zones d’ombre indispensables à la force créative du symbole. Le tout-dire de la relation d’entrée laisse aussi entendre des voix multiples, voix ténues de la ville revendicatrice, voix de l’énonciateur qui dans le cas, par exemple, du jésuite Gelliot semonce tendrement, voix enfin de la rumeur publique et de la contestation implicite dans les détours et les digressions des relations. Cette multiplicité inévitable du fait de l’hétérogénéité des villes apparaît comme des fausses notes que le pouvoir absolutiste essaie de supprimer ou au mieux d’harmoniser. L’Hôte royal ne se prête plus à la réversibilité des lois de l’hospitalité, car il y a trop à perdre et c’est de Versailles qu’il observera les entrées, mais surtout les sorties d’une société réduite à la cour. La solennité n’aura plus la coloration baroquisante des entrées royales, sinon que dans les jeux de reproduction et de simulacre, confinée dans les marges du livre et des scènes encadrées et quadrillées qui leur sont réservées à partir d’une autorité centralisée et d’une perspective unifiée. Contre ce régime classique de la représentation, la ville des entrées royales, malgré sa disparition sous les nombreuses ordonnances, malgré les coups de force et les manipulations qu’elle subit, outre tout ce qui est tu, prolifère encore trop...
 
NOTES
 
[1] Par exemple, en 1622, La Rochelle et Montauban ne sont pas toujours réduits ; le traité de Montpellier laissent les plus extrémistes insatisfaits.
[2] [Annibal Gelliot], La voye de laict ou le chemin des heros au palais de la gloire. Ouvert à l’entrée triomphante de Louiys XIII. Roy de France & de Navarre en la Cité d’Avignon le 16 novembre 1622..., En Avignon, de l’imprimerie de I. Bramereau, M.DC.XXIII, p. 43-44.
[3] On en retrouve un exemple explicite dans la relation d’Aix (1622). Parfois certains indices textuels, tel l’usage du conditionnel, permettent de supposer que certaines architectures éphémères ne demeurent qu’une ébauche. Voir la relation de Troyes (1629), dans M.-F. Wagner et D. Vaillancourt, Le roi dans la ville. Anthologie des entrées royales dans les villes françaises de province (1615-1660), Paris, Honoré Champion, à paraître.
[4] Pierre Saxi, Entrée de Louis XIII. Roy de France et de Navarre dans sa ville d’Arles, le XXIX octobre M.DC.XXII... En Avignon, I. Bramereau, 1622, p. 2.
[5] « Tout le monde courut en foule, pour se trouver à la descente du Roy, & quelle diligence que fissent Messieurs les Consuls, ne sceurent le rencontrer que sur le ravelin de la Porte de Marquenou... » (Saxi, op. cit., p. 5).
[6] Il s’agit de la Porte par où le roi devait entrer.
[7] Saxi, op. cit., p. 5.
[8] Voir aussi la relation de Lyon, Le soleil au signe du Lyon d’où quelques paralleles sont tirez avec le Tres-Chrestien, Tres-Juste, & Tres-Vicorieux Monarque Louis XIII. Roy de France & de Navarre en son Entree triomphante en sa ville de Lyon... À Lyon, chez Jean Jullieron, M.DC.XXIII., p. 135.
[9] La Voye de laict, op. cit., p. 46-47.
[10] Par exemple, Guez de Balzac décrit le repos convenable aux empereurs romains : « Le sénat et la campagne, les affaires civiles et les actions militaires avaient leur saison ; la conversation, le théâtre et les vers avaient la leur. Jamais les plaisirs de l’esprit ne furent mieux goûtés que par ces gens-là et des mêmes mains dont ils gagnaient des batailles et signaient le destin des nations, ils écrivaient des comédies ou applaudissaient à ceux qui en jouaient devant eux. » Guez de Balzac, « Suite d’un entretien de vive voix ou de la conversation des Romains », dans Œuvres diverses (R. Zuber éd.), Paris, Honoré Champion, 1995, p. 75.
[11] La Voye de laict, op. cit., p. 49.
[12] Sébastien Charléty, « Le voyage de Louis XIII en 1622 ; Études sur les relations de Lyon et du pouvoir central au début du XVIIe siècle (1555-1622) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1900-1901, t. II, p. 493. Il tire son information des Actes Consulaires, BB. 169 fos 308-316.
[13] Charléty, Sébastien, ibid., Actes Consulaires BB. 160 fo 286.
[14] Avignon, op. cit., p. 37-38.
[15] La joyeuse entree du roy en sa ville de troyes, capitale de la province de champagne : Le jeudy vingt cinquiesme jour de janvier, 1629. À Troyes, de l’Imprimerie de Jean Jacquard, M.DC.XXIX, p. 2-3.
[16] Lyon, op. cit., p. 150-180.
[17] Ici, à nouveau, on peut voir la conception de l’espace urbain au moment des entrées comme un laboratoire des formes sociales qui, vingt-cinq ans après, verront l’émergence, selon la judicieuse expression de Foucault, du « grand renfermement » (Foucault, Michel, Histoire de la folie..., Paris, Gallimard, 1960. Sur le même sujet, Geremek, Bronislaw, Les fils de Caïn ; L’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du XVe au XVIIe siècle, Paris, Flammarion, p. 240-247.)
[18] Voir Armand Mossé, Histoire des juifs d’Avignon et du Comtat Venaissin, Marseille, Lafitte Reprints, 1976.
[19] Lyon, op. cit., p. 149.
[20] Le maréchal de Bassompierre souligne le danger des famines provoquées par les gens de guerre lors de l’expédition de 1622, voir Journal de ma vie ; Mémoires du maréchal de Bassompierre ; t. 2 (éd. Marquis de Chantérac), Paris, Libr. Renouard, 1875, p. 203-204 et 214.
[21] Arles, op. cit., p. 13-14.
[22] Jean Boyer, « L’entrée de Louis XIII à Arles en 1622 », Bulletin de la société de l’histoire de l’art français, 1989, p. 49 et 51 pour le texte des archives municipales qui consigne la dépense.
[23] Daniel Roche écrit à ce sujet : « C’est à la fois par la clôture et la monumentalité que l’urbain se caractérise ; derrière les murailles, dans un autre type de bâtiments et de maisons que ceux observés par les voyageurs dans les campagnes, une forme différente de vie s’esquisse. Du XVIIe siècle au XVIIIe siècle, les murailles fortifiées jouent un rôle moindre dans la mesure où la stratégie défensive du royaume s’est organisée sur les frontières, et où les troubles intérieurs ont disparu, les transformations édilitaires jetant à bas les murs antiques, symbole du patriotisme citadin en voie de disparition. Mais la relation du plat pays à la ville n’a pas changé, et la surveillance des entrées s’est maintenue » (Histoire des choses banales ; Naissance de la consommation, Paris, Fayard, 1997, p. 46).
[24] Sur l’importance d’Henri IV en matières urbaines, voir D. Vaillancourt, « Le Paris du discours : de l’urbanité à l’urbanisme », Ville imaginaire, ville identitaire, Québec, Nota Bene, 1999, p. 187-206. Jean-Louis Harouel, L’embellissement des villes ; L’urbanisme français au XVIIIe siècle, Paris, Picard, 1993, p. 9-23.
[25] François Garasse, La royalle reception de leurs Majestez tres-chrestiennes en la ville de Bourdeaus ou le siecle d’or ramené par les alliances de France & d’Espaigne... À Bourdeaus, Par Simon Millanges, 1615, p. 33 et 37.
[26] Le relationniste Gelliot écrit : « Le Roy après les avoir remerciés s’estans apperceu parmy les Seigneurs de sa Cour, d’un qui s’estoit engagé comme chef dans le party des rebelles, luy dit qu’il estoit une de ces testes de l’hydre dont avoit parlé Mr l’Assesseur [dans une harangue qui précède] » (Avignon, op. cit., p. 263).
[27] Certaines entrées ruinent la ville à un point tel que Louis XIII, en 1629, à Dijon et à Troyes, fait la demande expresse de ne pas faire d’extravagances. Il écrit : « Nous vous escrivons ceste lettre pour vous advertir que nous faisons estat de passer par nostre Ville de Troyes, afin que vous prepariez les choses necessaires pour nostre entrée en icelle, ainsi qu’il est accoustumé, y apportans la diligence requise, pour ne retarder nostre voyage, sans toutefois vous constituer en beaucoup de despence, ne desirans de vous rien de plus que le tesmoignage de vostre affection à nostre service : A quoy vous ne ferez faute : Car tel est nostre plaisir » (Troyes, op. cit., p. 2). Une entrée comme celle de Bordeaux se chiffre à plus de quatre-vingts mille livres. À Arles, la facture s’élève à dix mille livres (Boyer, op. cit., p. 49). En Avignon, on fait frapper deux cents médailles d’or que l’on offre au roi qui les accepte.
[28] Avignon, op. cit., p. 31.
[29] Par exemple Gelliot écrit : « Soudain le peuple, à qui tout le corps fremissoit de contentement, estoit aveugle au reste, & se laissoit emporter à un excès de rejouïssance remplissant le Ciel de cris de joye & d’applaudissement » (Avignon, op. cit., p. 117-118).
[30] Arles, op. cit., p. 1.
[31] Lyon, op. cit., p. 53.
[32] Voir Margaret Mac Gowan, « Les jésuites à Avignon ; les fêtes au service de la propagande politique et religieuse », Jean Jacquot éd., Les fêtes de la Renaissance, t. III, Paris, CNRS, 1975, p. 153-171.
[33] Sur le statut de la vertu de la Justice chez les jésuites, voir M.-F. Wagner, « Fragments de l’image du prince dans les collèges jésuites de Bordeaux et de Toulouse », M.-F. Wagner et P.-L. Vaillancourt, De la Grâce et des vertus, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 107-143.
[34] Avignon, op. cit., p. 2.
[35] « La vertu marche accompagnee de genereux guerriers navrez glorieusement par le devant & degouttants le sang meslé ensemble avec la sueur. Et de ce train Royal combien en voyoit-on qui portoient encore leurs blesseures bandees & les playes toutes vertes en des lieux honorables, à la face, à la teste, comme autant d’enseignes, ou de precieux gages d’honneur, & des marques authentiques de leurs courages ».
[36] Par exemple, « Et comme [les Vertus] cognoissent que l’ornement & le doux entretien de la Gloire est principalement aux representations des vaillants exploits de ses Preux, elles ont estoffées tout ce lieu de batailles sanglantes, de monstres esgorgez, des victoires, trophees & triomphes de tous ces demy-Dieux, entre lesquels ceux la charment plus doucement les yeux de toute ceste Cour que l’amour de ce gentil petit Dieu, qui scait tout faire, y a gravé l’acier de ses fleches sur le subjet des faits Heroiques de Louis le juste... » (Avignon, op. cit., p. 24). Le sang des victimes monstrueuses se mêle ici au sang des preux.
[37] Par exemple à propos du vice-légat, il écrit : « Les grandes familles sont comme les grands fleuves, qui poussent de telle roideur leurs eaux dedans la mer, qu’ils ne permettent pas d’y perdre leur douceur & la pureté de leur premiere source : Et ce sang genereux & si bien empourpré de l’honneur de la Vertu, il y a si long temps, c’est tousiours conservé malgré le temps ceste gloire de germer en tous temps de personnages de ces grandeurs & tres-illustres en saincteté de Vie, ou en la gloire des armes & en toute vertu » (Avignon, op. cit., p. 37).
[38] Rémy Saisselin résume fort bien l’opposition entre le modèle baroque et celui de l’honnête homme dans la première moitié du XVIIe siècle : « Nous voulons simplement dire que l’honnêteté nous semble une critique du baroque, qui est masque, imagination, gloire, exaltation, mysticisme » (« De l’honnête homme au dandy – ou d’une esthétique de l’imitation à une esthétique de l’expression », Alain Montandon éd., L’honnête homme et le dandy, Tûbingen, Narr, 1993, p. 11).
[39] Sur la francisation du courtisan et l’émergence de l’honnête homme, voir A. Montandon, Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe, Clermont-Ferrand, Association des publications de la Faculté des lettres et des sciences de Clermont-Ferrand, 1994 ; Emmanuel Bury, Littérature et politesse ; L’Invention de l’honnête homme 1580-1750, Paris, PUF, 1996 ; Robert Muchembled, La société policée ; politique et politesse du XVI e au XX e siècle, Paris, Seuil, 1998.
[40] Faisant le lien entre les entrées royales et cette transition, Muchembled écrit : « Parallèlement aux entrées royales, appelées à disparaître sous Louis XIV mais qui continuent à relier le Prince à ses sujets citadins sous Louis XIII, se développe une manière nouvelle, plus feutrée, de communiquer entre le roi et ceux qui comptent dans les villes : les membres du public cultivé. Sans détrôner l’épée, la plume des écrivains prend une importance croissante en ce domaine. La première moitié du XVIIe siècle constitue donc une période de transition entre l’époque des cérémonials royaux permettant de montrer le roi à ses sujets et celle de l’étiquette de Cour à Versailles qui institue un souverain caché aux foules, dont la puissance transcendante est cependant véhiculée partout dans le royaume par des représentants et des signes » (Muchembled, op. cit., p. 91).
[41] Daniel Nordman, Frontières de France ; De l’espace au territoire, XVI e-XIX e siècle, Paris, Gallimard, 1998, p. 160-161.
[42] Jean-Marie Apostolidès, Le Roi-Machine, Spectacle et politique au temps de Louis XIV, Paris, Minuit, 1981.
[43] Louis Marin, Le portrait du roi, Paris, Minuit, 1981, p. 54.
[44] Daniel Roche écrit à ce sujet : « Les villes, autrefois figées dans un passé immuable, enracinement fondateur tout aussi lourd que celui des remparts, bougent, sortent de leur immobilisme, intègrent de nouveaux cadres d’organisation et de nouveaux découpages de l’espace. La ville, centre d’échanges et de services, abrite de nouveaux bâtiments et des maisons où toutes les fonctions et tous les types de citadins trouvent place » (Roche, op. cit., p. 112).
[45] M. Mac Gowan, op. cit., p. 159 et 165.
[46] C’est aussi une manière de fixer prestigieusement les limites de la ville. Bernard Rouleau écrit : « Les limites de la capitale ont été aussi marquées, à cette époque [sous le règne de Louis XIV], par la construction de portes monumentales qui n’étaient, en réalité, que des décors de théâtre, eux aussi, dans le but de glorifier la personne du roi. À travers ces réalisations de prestige, c’est aussi toute une tradition, celle des entrées solennelles des souverains, qu’on a cherché à faire revivre et à concrétiser de facon permanente » (Bernard Rouleau, Paris, Histoire d’un espace, Paris, Seuil, 1997, p. 229).
[47] J.-M. Apostolidès a noté l’importance allouée au bâtiment dans l’ « entreprise générale de mise en spectacle du corps du roi », en faisant ressortir le rôle de l’historiographe des bâtiments (op. cit., p. 28).
[48] L. Marin, op. cit., p. 84-86.
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Par exemple, en 1622, La Rochelle et Montauban ne sont pas...
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[Annibal Gelliot], La voye de laict ou le chemin des heros...
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[3]
On en retrouve un exemple explicite dans la relation d’Aix...
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Pierre Saxi, Entrée de Louis XIII. Roy de France et de Nav...
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[5]
« Tout le monde courut en foule, pour se trouver à la desc...
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[6]
Il s’agit de la Porte par où le roi devait entrer. Suite de la note...
[7]
Saxi, op. cit., p. 5. Suite de la note...
[8]
Voir aussi la relation de Lyon, Le soleil au signe du Lyon...
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[9]
La Voye de laict, op. cit., p. 46-47. Suite de la note...
[10]
Par exemple, Guez de Balzac décrit le repos convenable aux...
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[11]
La Voye de laict, op. cit., p. 49. Suite de la note...
[12]
Sébastien Charléty, « Le voyage de Louis XIII en 1622 ; Ét...
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[13]
Charléty, Sébastien, ibid., Actes Consulaires BB. 160 fo 2...
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[14]
Avignon, op. cit., p. 37-38. Suite de la note...
[15]
La joyeuse entree du roy en sa ville de troyes, capitale d...
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[16]
Lyon, op. cit., p. 150-180. Suite de la note...
[17]
Ici, à nouveau, on peut voir la conception de l’espace urb...
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[18]
Voir Armand Mossé, Histoire des juifs d’Avignon et du Comt...
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Lyon, op. cit., p. 149. Suite de la note...
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Le maréchal de Bassompierre souligne le danger des famines...
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Arles, op. cit., p. 13-14. Suite de la note...
[22]
Jean Boyer, « L’entrée de Louis XIII à Arles en 1622 », Bu...
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[23]
Daniel Roche écrit à ce sujet : « C’est à la fois par la c...
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Sur l’importance d’Henri IV en matières urbaines, voir D. ...
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François Garasse, La royalle reception de leurs Majestez t...
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Le relationniste Gelliot écrit : « Le Roy après les avoir ...
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Certaines entrées ruinent la ville à un point tel que Loui...
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Avignon, op. cit., p. 31. Suite de la note...
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Par exemple Gelliot écrit : « Soudain le peuple, à qui tou...
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Arles, op. cit., p. 1. Suite de la note...
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Lyon, op. cit., p. 53. Suite de la note...
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Voir Margaret Mac Gowan, « Les jésuites à Avignon ; les fê...
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Sur le statut de la vertu de la Justice chez les jésuites,...
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Avignon, op. cit., p. 2. Suite de la note...
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« La vertu marche accompagnee de genereux guerriers navrez...
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Par exemple, « Et comme [les Vertus] cognoissent que l’orn...
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Par exemple à propos du vice-légat, il écrit : « Les grand...
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Sur la francisation du courtisan et l’émergence de l’honnê...
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