2001
XVIIe siècle
Notes et documents
L’entrée de Louis XIII dans Marseille le 7 novembre 1622
Marie-Claude Canova-Green
Goldsmiths’ College Université de Londres.
Les Archives municipales de Marseille possèdent, sous la cote AA 67, Cérémonial de la ville (1622), fol. 974-980, le texte d’une relation manuscrite de l’entrée dans Marseille du roi Louis XIII, le 7 novembre 1662. C’est le seul document officiel existant, à ma connaissance, de cette visite dont on connaît le compte rendu également manuscrit de M
e Jacques Ravat, notaire d’Auriol, conservé dans le registre des actes de la ville pour l’année 1622 (fol. 684-688 et fol. 707-710), et publié au siècle dernier sous le titre
Récit du Voyage du roi Louis XIII en Provence, de son Pèlerinage à la Sainte-Baume et de son entrée triomphante dans la ville de Marseille (Paris, Garpy & Jourdan, 1880)
[1], ainsi que la description donnée par Antoine et Louis-Antoine de Ruffi dans leur
Histoire de la Ville de Marseille (Marseille, Henri Martel, 1696).
Contrairement aux entrées d’Aix, d’Arles et d’Avignon qui la précédèrent ou la suivirent de peu, et dont furent publiées des relations, illustrées pour les deux premières, l’entrée de Marseille ne fit donc l’objet d’aucune publication. Sans doute n’était-elle ni exceptionnellement spectaculaire ni particulièrement originale
[2]. On se contenta en effet d’ériger deux arcs triomphaux et de restaurer la porte Réale, sans qu’aucun programme thématique unît la décoration des divers monuments ; et nul feu d’artifice ne fut tiré dans la soirée. Le manque de temps y fut certes pour quelque chose, mais aussi le peu d’empressement à s’exécuter, si l’on en croit les procès-verbaux des délibérations du conseil
[3]. Cette entrée revêtait toutefois une importance politique indiscutable. Comme toutes les autres villes de Provence visitées par le roi Louis XIII, après la reddition de Montpellier et la soumission des protestants révoltés, elle se devait de marquer « devoir » et « affection » et protester de sa fidélité inaltérable envers son souverain. Or, moins de trente plus tôt, la ville avait profité de l’avènement difficile d’Henri IV pour se proclamer en 1591, sous la dictature de Casaulx, république indépendante et négocier avec l’Espagne. Seul l’assassinat de Casaulx par Pierre de Libertat en février 1596 avait permis aux troupes du duc de Guise de faire leur entrée dans la ville avant l’arrivée des galères espagnoles. Si Marseille n’avait pas bougé pendant les derniers troubles, l’esprit particulariste de la cité restait encore vivace, car, reconnue terre « adjacente » par les clauses des « Chapitres de Paix » accordés en 1257 par le comte de Provence et garantis depuis par les monarques français, la ville continuait d’entretenir des velléités d’autonomie, pour ne pas dire d’indépendance. Aussi, malgré les protestations habituelles de fidélité, le cérémonial même de la remise des clés de la ville et de la présentation du cahier des privilèges au roi était-il lourd de sous-entendus : c’est en effet dans le ravelin entre les deux guichets de la porte Réale que Louis XIII, comme ses prédécesseurs François I
er et Charles IX, dut reconnaître ces prérogatives de la cité à un moment où, justement, il cherchait à renforcer son autorité sur le royaume. La statue de Pierre de Libertat qui y avait été placée ne portait-elle pas en outre l’inscription insolente
Libertas sic datus urbi ? On ne s’étonnera pas que Louis XIV, ayant décidé d’infliger une punition spectaculaire et exemplaire à Marseille, dissidente pendant la Fronde, non seulement voulut passer en carrosse par une brèche pratiquée exprès dans le mur pour montrer qu’il entrait dans une ville conquise, mais fit aussi démolir la porte Réale dont les matériaux furent réutilisés pour la construction du fort Saint-Nicolas à l’entrée du port.
La relation manuscrite de cette entrée, effectuée par les soins du bureau de la ville, révèle les intérêts et les motivations de ses commanditaires. Elle fait ainsi une large place aux préparatifs de la venue du roi, choix des stations de l’entrée, apprêts de l’architecture éphémère de la fête, recrutement d’artistes et d’artisans, mais aussi approvisionnement en munitions, levée de compagnies de la ville, réquisition de logements pour les troupes et les seigneurs de l’entourage de Louis XIII, etc. De même, le jour venu, une plus grande importance est accordée au narré de la procession des ordres de la ville et au compte rendu des harangues qu’à la description des arcs de triomphe et autres théâtres spécialement érigés pour la circonstance. À la différence des auteurs des relations des entrées d’Aix, d’Arles et d’Avignon, hommes d’église ou de robe, fort diserts sur les détails des programmes allégoriques dont ils sont aussi les inventeurs, le scripteur anonyme du Discours abregé ne semble avoir eu ni le goût ni les compétences requises pour un travail de commentaire artistique. D’où une relation plus propre à servir de mémoire des faits qu’à publier la dépense d’imagination et d’érudition des doctes chargés des décorations. À noter aussi que la relation s’arrête le soir même de l’entrée dans la ville de Louis XIII. Ses faits et gestes des deux jours suivants ne sont pas rapportés. Or on sait, grâce au compte rendu de Me Ravat et au journal d’Héroard, que, le lendemain de son arrivée, après avoir entendu la messe à l’église des Accoules, le roi alla visiter le fort de Notre-Dame de la Garde et le monastère de Saint-Victor et que, le jour suivant, où arriva la nouvelle de la défaite de la flotte rochelaise par le duc de Guise, il assista à un Te Deum à la cathédrale de la Majeur, après quoi il prit part à une chasse au thon. Louis XIII ne quitta Marseille que le mercredi 10 novembre pour aller faire son entrée solennelle à Aix.
Ni plus ni moins que les autres relations, manuscrites ou imprimées, d’entrées royales, le texte du Discours abregé porte donc la trace des circonstances de sa production et du but recherché. Conçu comme mémoire et conservé dans les archives du bureau de la ville en vue, entre autres, d’établir un précédent en matière de cérémonial et de servir de référence lors de futures entrées, il éclaire des aspects bien souvent passés sous silence par les relations publiées et néanmoins essentiels à la compréhension de la pleine signification de l’événement.
[974] DISCOURS ABREGé DE L’ENTRéE DU ROY LOUIS 13. EN SA VILLE DE MARSEILLE LE 8.
e NOVEMBRE
[4] 1622. RAPORTé ICY POUR SERVIR DE MEMOIRE
[5].
Apres que Sa Majesté Tres Chrestienne Louis le Juste XIII. du nom, Roy de France et de Navarre, eut levé le siege devant Montpellier et dompté les rebelles habitans qui s’estoint trop licentieusement esgarés du devoir et de la fidellité à laquelle ils sont naturellement obligés, le bas Languedoc ayant esprouvé ses forces et la puissance de son bras, quitta le sejour de cette province autrefois renommée des plus fertilles et des plus opulants de l’Europe, dechue et rabaissée de son encienne splandeur, pour avoir produit quant à elle, des monstres insignes de l’heresie et de la rebellion, entra dans sa comté de Provence où il y fut honnorablement et magniffiquement receu accompagné de toutte la noblesse dudit pays en sa ville et citté d’Arles, et Sa Majesté y estant arrivée sur la fin du mois d’octobre de cette annee 1622 :
La ville de Marseille, quy n’a jamais manqué de devoir et d’affection envers son prince, procedoit à la nouvelle eslection de ses magistrats, le conseil prevoyant combien il estoit necessaire d’y admettre des personnes dignes et capables, pour faire entendre au Roy ses susdites intensions pour voir aux effets et preparatifs de son entrée, en fit l’eslection toutte certaine au contentement d’un chascun.
On apporte nouvelles à Messieurs les consuls nouvellem
ent esleus
[6], de l’arrivée de sad
ite Majesté aud
it Arles, lesquels des l’entrée de leurs charges le jour et feste de la Toussains premier novemb
re [974 vo], convoquerent dans l’hotel de ville les prin
cipaux gentilshommes et bourgeois d’icelle. Le s
ieur de Cabanes
[7], premier consul, semonde
[8] un chascun se disposer de rendre à Sa Ma
jesté des preuves infaillibles de la fidellité en laquelle cette ville c’est toujours devotieuse
ment maintenue, en quoy elle a acquis une reputation immortelle par des effets memorables et dont les exemples en sont asses frequents et connue des plus enciennes de la province, on devoit mettre peine de s’acquitter de ce devoir ; sur quoy, apres pleusieurs (actes ?)
[9] de bonnes volontés, un chacun contribua et de leurs conseils et de leurs commodités)
[10], les deniers communs c’estant espuisés par la misere du temps, fut fait recherche des moyens plus expediants pour subvenir à cette depence.
Il fut arresté ce mesme jour de dresser trois arcs triomphaux, l’un à la porte Royalle, l’autre à la place neuve et le dernier à la place de la Loge. Chascun avoit deux fassades magniffiquement elabourées, parsemées de fleurs de lys, avec des emblemes et devises et inscriptions propres aux subjects et representations des pourtraitures.
Les m
aistres d’architecture et sculpture y furent diverse
ment employés
[11].
On pourvoit à loger quantité de canons aux tours et murailles de la ville, dresser des batteries, equiper les vaissaux et pollacres
[12] estans dans le port.
Les huit cap
itaines de crue
[13] avec les quatre des q
uartiers font battre le tambour par tous les coins et endroits de la ville pour dresser et mettre sur pied douze compagnies de gens en armes.
La musique de l’eglise cathedralle et de l’abaye S
aint Victor y est employée, les meilleurs musiciens de la province furent recherchés et semondés de venir à Mars
eille, on fit des aubois, des violles et autres instruments servant à lad
ite musique. [975] Il fut fait et dressé un theatre à deux montées à la plaine S
aint Michel
[14] parce qu’on estoit asseuré que le Roy passeroit et viendroit du coté de la S
ainte Baume suivant le rapport de Louis de Vente
[15], l’un des gentilshommes de cette ville deputté à cest effect à Sallon, le Roy y estant, pour le supplier tres humblement de faire premier sa devotion à la Sainte Baume pour donner davantage de temps et de loisir à disposer l’ordre de cette royalle entrée et apprester le logis de Sa Majesté.
Le theatre fut magniffiquement paré des plus belles et exquises tapisseries qu’on sceut trouver, la chere où Sa M
ajesté se devoit seoir au millieu dud
it theatre avec un riche poille
[16] par-dessus, tout parsemé de clinquans
[17] de fin argent.
Fut fait eslection pour m
aistre de camp de Marc Ant
oine de Vente
[18], s
ieur des Pennes, et Marc Ant
oine Caze pour sergens major ; led
it s
ieur des Pennes rangea ses compagnies et en prit un soin admirable et en effet il s’en acquitta avec honneur.
Il avoit esté deja formé un bureau des plus notables et aparents
[19] de lad
ite ville pour, avec mesd
its s
ieurs consuls, deliberer des affaires et pourvoir à touttes sortes d’evenements.
Le defferend d’entre le chapitre Saint Victor et l’eglise cathedralle fut deffinitivement accordé, touchant les actions des jurisdictions eclesiastiques, par contract public sous les protestations y faites par les deputtés dudit monastere.
De plus on traita de l’ordre quy devoit estre tenu par lesdits sieurs consuls, comment et de quelle façon ils se devoint presenter au Roy, le tout par deliberation sur le registre.
[975 vo] On n’entend plus dans la ville que des cris d’allegresse. Chascun est occupé en sa quallité pour se preparer à cette entrée. Les habits n’y furent pas espargnés.
De touttes parts on aborde à ladite ville où les fourriers du Roy arrivaient le sixieme jour de novembre, quelques compagnies des gardes qu’on fit loger aux fauxbourgs, en quoy fut sagement pourveu par le bureau, à cause de la malladie des soldats quy sans doubte outre le desordre auroient peu prejudicié à la santé des habitans. Les logis furent marqués du coté et d’autre et les meilleures maisons destinées pour les princes et officiers de la Couronne, lesquelles furent richement parées.
Cepandant Sa Majesté part de la ville d’Aix pour la Sainte Baume où il arriva le jour 6.e novembre admirant la sollitude de ce lieu et l’espaisseur de ces boccages, loue Sainte Dame quy, par cette habitation sollitaire, s’est rendue l’objet de la devotion et le miroir de la penitence. Chascun loue la pitié de ce monarque, les assistans chantent de cantiques et louanges à Dieu, prient pour la prosperité du Roy et l’heureux succez de ses desseins ; et apres que Sa Majesté eut rendu action de graces au motteur de toutes choses, la messe y fut celebrée par Monsieur l’archeveque de Toul qui communia ladite Majesté, laquelle le mesme jour alla coucher au lieu d’Aubaigne distant de trois lieux de Marseille.
Comme on vit que le Roy s’approchoit de sy pres, le lundi mattin on fit former lesd
ites douze compag
nies, la premiere desquelles estoit conduitte par le s
ieur Mostiez
[20], capp
itaine du corps de ville, et en sa teste led
it s
ieur des Pennes, m
aistre de camp, suivy du sergent major, [976] la seconde compagnie estoit le s
ieur Daiglez, capp
itaine de la Blanquerie
[21], la 3
e par le s
ieur Rippert
[22], capp
itaine du q
uartier de Cavaillon
[23], et la quatrie
me estoit le q
uartier S
aint Jean conduit par le s
ieur de Cabries
[24].
Les autres huit compagnies estoient conduittes par les s
ieurs de Villages
[25], de Sotornon
[26], de Beisson
[27], de Leon
[28], de Dieude
[29], Gilles
[30], Ovilly dit vesque
[31] et du s
ieur Grousson
[32], capp
itaines supernumeraires, honnorablem
ent equipés. Lesd
ites compag
nies, parées de riches armes, furent rangées à la file à lad
ite plaine S
aint Michel et ne se fit aucun bataillon, pour n’avoir pas eu du temps à y disposer les soldats.
Le cappitaine de l’artillerie, Jean Baptiste de Monter, parut sur les murailles de la ville, suivy de ses lieutenant et enseigne, le tambour battant avec nombre de canoniers.
Dez le mattin du lundy fut tendu par les rues tapisseries, chacun à l’envy à quy pareroit le mieux lesdites rues par où Sa Majesté devoit passer, furent ensablées, on dressa à divers endroits de la ville de cœurs de musique, des accords de trompettes, viollons, aubois et de toutte autre sorte d’instruments.
Jusques les petits enfants voulurent contribuer à cette rejouissance publique, sy bien que fut advisé de leur donner un conducteur quy les emmena tre tous à lad
ite plaine S
aint Michel, chascun a la banderolle d’armoisy (d’armoisin
[33] ?) blanc et bleu
[34] à la main pour chanter des chants d’allegresse au devant Sa Majesté.
Mess
ieurs les consuls font sonner les trompettes aux quatre bouts et coings de la ville pour convier [976 vo] la noblesse de monter à cheval. C’estoit sur les onze à douse heures du mattin qu’ils pareurent à la place de la Loge, vestus de leurs robes rouges d’escarlatte, montés sur des chevaux barbes richement arnachés, chascun avec la housse de velours, où tous les gentilshommes et plus notables bourge
ois de la ville s’allerent rendre. Marchoient tout premier mesd
its s
ieurs consuls, et au devant d’eux huit trompettes et quatre vallets habillés des lauriers de la ville ; le secretaire de la Comtté, Mons
ieur le marquis d’Oraison
[35], comme tenant le baston de viguier
[36], marchoit à la droitte desd
its s
ieurs consuls, suivy de quelques seig
neurs de la province quy louerent leur dilligence veu le peu de temps et de loisir qu’ils auoient heu à preparer cette royalle entrée ; tout le reste estoit la noblesse de la ville richement habillés et montés.
Ils sortirent par la porte Royalle à cause de la presse du peuple, joint la compagnie du sieur de Cabries qui estoit encore au chemin de la Tuilliere, passerent du coté du jeu de mail et à l’autre chemin tirant au Roet pour se rendre à ladite plaine Saint Michel, en laquelle ne furent pas plustost arrivés que voila le train du Roy.
Arrive tantost les compagnies des gardes puis les suisses, aptes beaucoup des seigneurs et officiers de la Couronne qui hasterent le pas pour se rendre au pied dudit theatre. Quelques-uns dirent n’avoir jamais veu tant de peuple à la fois comme il y en avoit à ladite plaine d’autant qu’ils y estoint à la foulle et en presse ores que le lieu soit grandement large et spacieux.
[977] Le clergé s’y achemina, les chanoines de l’eglise cathedralle, parés de riches chapres de brocards et des plus beaux de leurs ornements, en procession g
en
eralle suivy des religieux mandiants, peres capucins, minimes, et de tous les autres ordres de la ville. Mons
ieur de Bausset
[37], lieutenant et sen
echal
[38] civil criminel au siege de lad
ite ville, pareut en lad
ite plaine S
aint Michel avec les s
ieurs d’Atthenozy
[39] et d’Oraison
[40], con
seillers, de Mess
ieurs Darene
[41] et de Blanc
[42], advocat et le procur
eur du Roy aud
it siege ; marchoit au devant led
it s
ieur lieutenant, les huissiers d’audience et sergents du pallaix, les procureurs d’iceluy le sont à cheval bien rangés et bien ordonnés.
Marseille attandoit avec impatiance la venue de son Roy, elle qui a toujours les fleurs de lys empreints au centre et au milieu de son cœur, avoit ouvert le cabinet de ses affections pour le faire voir en evidance à son prince. Cependant qu’elle souspiroit en cette attente le Roy sorti du chemin qui aboutit droit de ladite plaine.
Le peuple monte sur les murailles pour decouvrir le grand Hercule de la France. Chascun crie Vive le Roy lorsqu’on vit paroistre ce grand prince, cet oingt sacré du Seigneur, sur led
it theatre, accolle à bras ouvers sa Marseille, et admire tant d’action d’humilité et d’obeissance ; il dit n’avoir jamais veu des subjets plus zellés à son service, benit à haute voix son peuple, prie la Ma
jesté divine de lui heureusem
ent conserver. Jamais on n’a veu tant de Ma
jesté comme il en paroist à ce prince, sa pieté, sa justice et sa clemence sont divinement empreinte sur son front, c’est l’image vivante de ce grand heros Henry le Grand, on voit renaistre en luy les palmes et les [977 vo] lauriers de ce monarque, et comme le soleil esblouit la veue de ceux quy le regardent de trop pres, un chascun est extasié de contempler en luy tant de merveilles. Assis que le Roy fut sur le theatre, le sillence fut ordonné et observé du peuple, touttes les compagnies cesserent de battre le tambour, il fut commandé et tres expressement deffendu de ne tirer aucunes arquebusades. Mons
ieur le grand prevost fendit la presse du gros de la cavallerie par où mesd
its s
ieurs consuls monterent sur led
it theatre ; les s
ieurs de Cabanes, de Begue
[43] et Gasquet
[44] à genoux se presenterent à Sa Ma
jesté. M
onsieur de Riquetty
[45], assess
eur de lad
ite ville, fit l’ouverture qui contenta grandement le Roy par l’elegance de son discours, apres led
it s
ieur de Bausset, comme lieutenant prin
cipal pour la justice, aussy à genoux, fit une belle et docte harangue. Quelques seigneurs d’importance qui estoient sur ledit theatre l’en louerent fort, le Roy montra par sa contenance qu’il en avoit esté grandement satisfait et son discours fut admiré des plus beaux esprits de la France.
Le s
ieur Dollieres, cabiscol
[46], de l’eglise Majeur vicaire general et official
[47] de l’evesché, estant monté sur led
it theatre, fit une grande et profonde reverance à Sa Ma
jesté, lui temoigna par ses discours la devotion particuliere que le clergé avoit à son service et s’acquitta pour Monsieur le reverandissime eveque du devoir qu’il estoit obligé en cette action, que led
it s
ieur Dollieres rendit avec une grace et eloquence admirable. Tous les ordres de la ville passerent devant led
it theatre et apres que le Roy eut veu le tout, monta à [978] cheval sur une petitte haquenée blanche, suivy des ss.
rs (sieurs ou seigneurs ?) ducs de Mommorency
[48], d’Espernon
[49], comte de Schomberg
[50] et autres seig
neurs, pour se rendre à la porte Royalle où mesd
its s
ieurs consuls attandoient Sa Ma
jesté pour luy presenter les clefs de la ville.
Desja on avoit chargé les canons des vaisseaux et pollacres pour les faire tirer lorsque Sa M
ajesté auroit la premiere veue du port, le Roy estant à droit de la croix de la Tuilliere, sur le signal qu’en fut fait du coté de la montée et coupeau
[51] à droit du moulin à vent, les capp
itaines des grosses navires firent tirer leur artillerie puis les barques et pollacres, les trois galleres quy estoint demeurées dans le port firent de mesme ; on entendoit de toutte part le bruit du canon. Le Roy de cette montée prit un extreme plaisir de voir le
dit port, dit à quelques seigneurs quy estoient pres de luy, qu’il ne croyoit pas qu’il y en eut un pareil en toutte l’Europe. Jamais il ne s’est veu tant de peuple comme il y en avoit le long du chemin de toutte sorte de quallitez ; le Roy dit à Monsieur d’Espernon qu’il croyoit qu’il n’estoit demeuré personne dans la ville ou bien qu’il la croyoit sellon sa proportion aussy peuplée que Paris, led
it s
ieur d’Espernon asseura le Roy que ce n’estoit rien au prix de ce qu’il en verroit.
Dez lors que le Roy fut sorty dud
it chemin de la Tuilliere, on fit tirer les canons et les couleuvrines par dessus les tours et murailles de la ville de la platte forme et autres endroits. Il decouvre encore plus grande quantité de peuple, contemple encore mieux sa Marseille, fait haster le pas de son haquenée pour entrer dans le parc de lad
ite porte Royalle où le s
ieur de Libertat
[52], comme en estant le capp
itaine, par dehors [978 vo] lad
ite porte, suivy de son lieutenant, enseigne et soldats de sa morte paye
[53] parés de riches armes, rendit et s’acquitta fort dignement du devoir qu’il doit à Sa M
ajesté.
Entré que le Roy fut dans lad
ite porte à droit de la courtine et couvert d’icelle, lesd
its s
ieurs consuls se presenterent à Sa Ma
jesté à genoux pour luy temoigner d’autant plus d’obeissance. Le s
ieur de Cabanes, premier consul, prenant la parolle luy rendit action de graces de ce qu’il avoit plu à Sa Ma
jesté de venir gratiffier cette ville de l’honneur de sa presence, et tout incontinent luy en presenta les clefs quy estoint du poids de cent et dix postolles
[54], magniffiquement travaillées
[55]. Le Roy eut la curiosité de les particulierement remarquer. Led
it s
ieur de Cabanes le suplia de croire que, comme vraye et naturele francoie, cette ville luy sera toujours tres fidelle et tres obeissante, le supplia encore à l’exemple des autres Roi ses predecesseurs de leur vouloir jurer et octroyer la conserva
tion de ses privilleges, immunitez, conventions et chapitres de paix, le cahier desquels led
it s
ieur consul tenoit entre ses mains, toujours à genoux, dans un sachet de velours bleu, paré de clinquans, ce que luy fut à l’instant accordé par Sa Ma
jesté. Ce fut alors que les costés et boulevards
[56] de lad
ite porte Royalle firent departir leur artillerie, que les accords des aubois, clairons et trompettes, et tout plein d’autres instruments, tesmoignoient à Sa Ma
jesté le contentement indicible que le peuple marseillois, qui c’est toujours exempté des marques de l’inconstance et de l’infidelité et contenu dans les bornes du devoir et de l’obeissance, avoit receu, de recevoir dans ses murailles son prince et son souverain, le plus grand Roy de tout l’univers, l’espouvante et le dompteur des rebelles, et l’estonnement des estrangers.
[979] Dans la ville et place de lad
ite porte on n’entendoit que les acclamations et les cris d’allegresse du peuple. Le Roy y fit son entrée environ les deux à trois heures apresmidy du 7.
e novembre. Sa Ma
jesté, toujours à cheval, marchoit au dessous un riche daiz à six branches, la droicte desquelles estoit portée par led
it seig
neur marquis d’Oraison et de l’autre coté estoit led
it s
ieur de Cabanes ; apres suivoient lesd
its s
ieurs de Begue et Gasquet, consuls, et les deux dernieres estoint portées par M
onsieur l’assesseur
[57] et le s
ieur de Monier
[58], simdic
[59], tous en robes rouges excepté led
it s
eig
neur marquis et de Monter quy estoient en manteau. Au devant Sa Ma
jesté marchoient tous les ordres et estats de la ville en l’ordre cy dessus, le prevost des mareschaux
[60] suivy de ses archers, plusieurs premiers officiers de la Couronne, la compagnie de la garde du corps, et apres suivoit la noblesse et plus nottables bourgeois de la ville.
À la place de la pettitte porte des Augustins avoit esté dressé un autre theatre magniffiquement paré et au costé d’icelui un jardinage, où on y entendoit le gazouil et ramage de divers oyzeaux. Dez lors que le Roy y fut arrivé, sortit de jeunes bergers avec des nimphes vestus de toilles d’argent quy, à genoux et en cadance au son des viollons, faisoient la reverance à Sa Majesté. Ce ballet estoit entresuivy d’autre sorte de personnages s’accomodans et simbolisans aux illustres et heroiques actions de Sa Majesté, qui print un singulier plaisir à cette veue.
Le Roy passa sous l’arc de triomphe de la place neuve qui estoit à la dorique, où les inscriptions, emblemes et devises y estans furent remarquées avec beaucoup de curiosité et louées des plus beaux esprits.
Le dernier arc de triomphe estoit celuy de la Loge, où estoit le portrait de Sa Majesté couronné de rayons comme le soleil quy a dissipé les nuages de la France, tenant eslevé à sa main droicte un globe celeste et sous l’autre main le terrestre ; estoient sous ses pieds les furies infernales, represantans l’heresie, ledit arc soustenu de huit colonnes à chaque portique desquelles estoient les sept planettes et au [979 vo] frontispice les seules armes de Sa Majesté. C’estoit sur cest arc où le gros de la musique avoit esté mis. Le Roy s’y arresta avec beaucoup de curiosité et les assistans estoient quasy comme ravis de la delicatesse des voix et de la douce armonie des instruments qui y estoient diversement entremelés, faisant un concert admirable où ladite musique repondoit ; ce n’estoient que de louanges et cantiques à Sa Majesté sur l’heureux succés de ses conquestes. On avoit estallé à la rue du Change les plus riches tapisseries qui fussent dans la ville et ce qu’il y avoit de plus exquis et curieux ; touttes les principales dames estoient de ce coté la, lesquelles les seigneurs de la suitte du Roy remarquerent bien plus aussy volontiers que la tapisserie.
Le Roy fut conduit en mesme ordre en l’eglise cathedralle Majeur. On fit tirer les gros canons de campagne et les couleuvrines qui deffendent la mer contre de ladite eglise, où il y fut receu par Messieurs du chapitre, qui observerent exactement les ceremonies et rendirent au Roy les actions d’humilitté et d’obeissance à quoy les vrais et naturels subjects sont tenus et obligés envers leur prince couronné, au deffenseur et protecteur de l’eglise de Dieu et de la religion catholique ; Monsieur l’official lui en fit de particuliers remerciements.
Sa Majesté, revenant à son logis, passant le long de la grande rue Saint Jean, les galleres, aux, barques et pollacres estans dans le port firent d’abondant departir leurs artilleries comme fit la tour Saint Jean et tous les autres endroits où l’artillerie avoit esté logée, pour augmenter d’autant plus cette réjouissance publique.
Le peuple aborde à la foulle et en presse à la Loge pour voir le Roy quy estoit à une fenestre de son hotel, sur la routte tirant au port, et n’en voulut bouger que les douze cappitaines avec leurs compagnies quy estoient de [980] retour de ladite plaine Saint Michel, n’eussent tretous passé, et se plut fort tant de les voir sy bien rangés que de la beauté et richesse des armes et des nations quy paroissoient pour l’embellisement desdites compagnies, y ayant diversité de soldats habillés en sauvages, ameriquains, indiens, turcs, mores ; et ce qui est de singulier qu’il y en avoit un bon nombre armés de touttes pieces, on n’entendoit rien que le tambour pour avoir esté deffendu de ne tirer aucun mousquet et arquebusades que bien loing du logis de Sa Majesté.
Marseille marqua pour un bonheur qu’elle receut le lendemain de son arrivée les nouvelles de la memorable deffaite de l’armée navale des rebelles rochellois par M
onseig
neur le duc de Guise
[61], gouverneur de cette province.
Benit le Ciel de cet evenement, le prie que, comme ce grand Roy a reduit ses rebelles sous son obeissance, il puisse marquer l’Affrique et la Palestine des fleurs de lys et mettre la terreur et l’espouvante dans le cœur des infidelles pirates.
Que sous ton regne l’Octoman,
attaint de frayeur et de crainte,
foulle sous ses pieds le turban
pour adorer la terre saincte.
Fig. 1. — « Vue cavalière de Marseille », gravure extraite de Georgius Braun, Civitates orbis terrarum, 1574, Maps 8 . Tab . c . 4, Vritish Library, Londres
Fig. 2. — Israël Silvestre, « Vue de la porte Royalle de Marseille », gravure, 175* a. 4, 283 (3), British Museum, Londres
Fig. 3. — Israël Silvestre, « La Maijorre de Marseille », gravure, 175* a. 4, U 284 (5), British Museum, Londres
[1]
Un exemplaire se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris (collection Rondel, Ra
4 223).
[2]
Trente mille livres furent toutefois allouées aux préparatifs de l’entrée (voir
Registre des délibérations du conseil municipal, Archives de Marseille, inventaire série BB65A, fol. 107r
o & fol. 108r
o).
[3]
Voir
Registre des délibérations du conseil municipal, inventaire série BB66.
[4]
L’entrée de Louis XIII eut en fait lieu le 7 novembre.
[5]
Le texte reproduit ici avec permission des Archives a été établi sur la base de l’original. Les modifications d’usage ont été apportées afin d’en faciliter la compréhension : les abréviations ont été développées, les majuscules et minuscules rétablies dans leur forme actuelle, de même que les
i longs, les
u et les
v. La ponctuation a été complétée et parfois modifiée. En ce qui concerne l’accentuation, j’ai adopté une méthode d’édition inspirée des usages typographiques de l’époque, en employant ainsi l’accent aigu pour distinguer
e tonique de
e atone en monosyllabe ou en syllabe finale, en accentuant la préposition
à et l’adverbe
où, mais en m’abstenant d’utiliser l’accent grave (ce qui a été fait, notamment, par les éditeurs des
Registres des délibérations du bureau de la Ville de Paris). Je tiens également à exprimer toute ma gratitude à Mme Monique Chatenet, qui a bien voulu revoir ma transcription et dont l’aide et les conseils m’ont été extrêmement précieux dans l’établissement du texte définitif.
[6]
Jean de Boniface, Joseph de Bègue et Antoine Gasquet.
[7]
Jean de Boniface, sieur de Cabanes.
[8]
Semondre : avertir, inviter.
[9]
Le mot est quasiment illisible.
[10]
Commodités : biens.
[11]
Leurs noms sont donnés dans le
Registre des délibérations du conseil municipal, où sont reproduits les divers contrats qui furent passés avec eux. Le soin des arcs triomphaux fut ainsi confié aux menuisiers Jacques Barriere et François Nirollas, et aux sculpteurs Noël Bo[u]rgarel et Jean-Pierre Portal, également responsable du dessein des deux arcs de la Loge et de la place neuve. Le contrat prévoyait le versement d’une somme de deux mille six cents livres, dont furent plus tard défalquées cent livres « pour n’avoir esté entieremant sattisfaict au susdict & pour les manquemants que y ont esté trouvés » (inventaire série BB66, fol. 3r
o).Les peintres Castagniers père et fils, François Blanc, Sauveur Granier, Jacques Bonassie et François Crouzil furent chargés de la décoration de ces arcs pour la somme de mille cinq cents livres, dont furent défalquées, dans leur cas, trois cents livres.
[12]
Polaques ou
polacres : vaisseaux levantins utilisés en Méditerranée.
[13]
Crue : impôt supplémentaire destiné à l’entretien des troupes.
[14]
Le contrat en fut passé avec les menuisiers Jacques Rougier et Jehan Audibert pour la somme de quatre-vingt-cinq livres, qui leur fut intégralement versée en décembre.
[15]
Louis de Vento.
[16]
Poile : dais portatif.
[17]
Clinquants : broderies d’or ou d’argent.
[18]
Marc-Antoine de Vento, sieur des Pennes.
[19]
Apparents : riches, distingués des autres par leur emploi ou leur mérite.
[20]
Pierre de Moustiez.
[21]
Quartier de Marseille où se trouvait l’ancien abattoir.
[22]
Clément Ripert.
[23]
Il faut en fait lire
qr là où le copiste a écrit
gr, Cavaillon étant avec le corps de ville, Saint-Jean et La Blanquerie, l’un des quatre quartiers de la ville.
[24]
Baltazar de Cipriani, seigneur de Cabriès.
[25]
Jean-Baptiste de Villages.
[26]
Lazarin Doria, sieur de Soutournon.
[27]
Baltazar de Beissan, sieur de Saint-Savournin.
[28]
Mathieu de Léon.
[29]
Jean-Philippe Dieudé.
[30]
Laurent Gilles.
[32]
Bernard Grousson.
[33]
Arnioisin : taffetas venant d’Italie et de Lyon.
[34]
Ce sont les couleurs de la ville.
[35]
André marquis d’Oraison.
[36]
Viguier : dans certaines provinces du midi, magistrat ayant des fonctions analogues à celles de prévôt.
[37]
Nicolas de Bausset, lieutenant général.
[38]
Sénéchal : officier royal exerçant des fonctions analogues à celles de bailli (pour la justice, les finances, etc.).
[39]
Jean d’Athenosi.
[40]
Elsias d’Oraison.
[41]
Paul-Émile Darene.
[42]
Pierre de Blanc.
[43]
Joseph de Bègue.
[44]
Antoine Gasquet.
[45]
Jean de Riqueti.
[46]
Capiscol : dignité de doyen en plusieurs chapitres et églises cathédrales ou collégiales.
[47]
Offïcial : juge d’église.
[48]
Henri II, duc de Montmorency.
[49]
Jean-Louis de Nogaret-la-Valette, duc d’Epernon.
[50]
Henri de Schomberg, comte de Nanteuil.
[51]
Coupeau : sommet.
[52]
Pierre de Libertat.
[53]
Soldats de sa mortepaye : soldats qu’on entretient dans les garnisons et qui n’en sortent pas.
[54]
C’est-à-dire
pistoles.
[55]
Ces clés furent réalisées par les orfèvres Gaspard Sauvaire et Étienne Pic pour la somme de quarante-huit livres. Au nombre de deux, elles étaient d’or et différemment ouvragées ; l’une était surmontée d’une couronne et l’autre d’une fleur de lys.
[56]
Boulevarts : gros bastions.
[57]
Jean de Riqueti.
[58]
Melchion de Monier, consul de l’année précédente.
[59]
Syndic : officier chargé des affaires d’une ville, d’une communauté.
[60]
Prévost des mareschaux : officier royal du corps de la gendarmerie et lieutenant des maréchaux de France.
[61]
Charles de Lorraine, 4
e duc de Guise.