Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518846
192 pages

p. 551 à 562
doi: 10.3917/dss.013.0551

Veille sur la revue
Vous consultez

n° 212 2001/3

2001 XVIIe siècle

Comptes rendus

 
Bernard Lepetit, Carnet de croquis. Sur la connaissance historique, Paris, Albin Michel, 1999. Un vol. 14,5 cm × 22,5 cm de 316 p.
 
 
Dans le chapitre introductif des Formes de l’expérience (1995), B. Lepetit insistait sur l’idée selon laquelle, malgré la diversité des objets accumulés dans le livre, toutes les pièces prises séparément étaient bonnes, qu’elles ne se trouvaient pas rassemblées pour le sujet qu’elles se donnaient mais par la proximité des démarches et la parenté des questions. Le Carnet de croquis relève, semble-t-il, du même modèle. Tous les articles y sont bons – quelques-uns sont excellents – j’en aurais probablement mis d’autres, tout comme peut-être ses amis qui se sont chargés d’introduire les trois thèmes de l’ouvrage : l’expérimentation, le changement et l’espace, le présent ; thèmes qui en fait s’entremêlent le plus souvent dans chacun des articles. Mais le choix avait été fait par l’auteur avant sa mort (seul un texte relatif à un travail en cours a été ajouté) et il ne nous revient pas ici de discuter de chacun de ces textes, mais de leur réunion, en l’absence d’une ré-élaboration de l’auteur, dans un même ouvrage et de tenter de voir la parenté des questions et la proximité des démarches que B. Lepetit souhaitait interroger.
Tous ces articles sont des expérimentations visant à comparer, voire à exporter, des compréhensions de l’espace, du changement, de l’usage au présent des formes passées. Cela, par abstraction des « faits purs » (l’expression est d’Ernest Labrousse), qu’ils soient textes actuels – c’est le cas de la note critique sur le livre de Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique... –, ou textes anciens, comme ceux de Leplay (p. 96), voire de Volney (dans un beau développement p. 196-221), qu’il convient de tous lier à leur contexte de production. Que faut-il entendre par expérimentation dans une discipline comme l’histoire où l’objet de connaissance n’est pas répétable ? La réponse, Bernard Lepetit l’avait trouvée chez Labrousse qui invitait, il y a plus de soixante ans déjà, les lecteurs de L’esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIII e siècle (1933) à comprendre que les faits sont des éléments tirés par abstraction des sources empiriques liées à des contextes, mais qu’ils sont comparables entre eux malgré ces différences. Autrement dit, qu’il peut être intéressant de comparer des objets historiques qui, par définition, sont construits ; mais qu’il faut être conscient des conséquences de ces constructions – et les expliciter : c’est à ce niveau d’exigence que se place l’expérimentation.
C’est à travers son imbrication avec le temps que Bernard Lepetit souhaitait penser l’espace. Pour lui, « les formes anciennes d’organisation de l’espace sont constamment reprises par les sociétés humaines à des échelles différentes dans des constructions nouvelles [...] ; l’espace, ainsi, est à tout moment du temps solidifié, mais les temporalités dont il porte la marque sont d’échelle incomparable » (p. 137). L’espace est donc objet de réemplois, dont la gamme est infinie ; c’est cette pluralité et les tensions qu’elle sous-tend qui méritent d’être étudiées – on verra, par exemple, le développement sur les systèmes de villes (p. 169-195).
Reste l’intérêt de Bernard Lepetit pour le présent. Celui-ci découle – les références sont nombreuses – de sa lecture de Temps et récit de Paul Ricœur (1983-1985), mais il vient également de sa pratique d’historien qui le conduit régulièrement à interroger des sources avec des questionnements différents, et, donc, à réutiliser des informations pour répondre à une autre question que celle préalablement posée. Il ne faut pas pour autant voir dans cet intérêt pour le présent un relativisme absolu qui réduirait à néant toute étude historique. Il faut en revanche accepter l’idée qu’un livre d’histoire est un modèle, c’est-à-dire une représentation explicative et abstraite, dont les éléments forment un système et ne doivent pas entrer en contradiction avec les observations empiriques établies de manière critique. Plus qu’à une destruction de l’Histoire, c’est à une stricte délimitation de leurs objectifs que l’auteur invite les historiens – c’est dans ce sens que B. Lepetit souhaitait redonner une place à une histoire quantitative bien souvent exagérément critiquée, et qui, si elle ne peut tout expliquer, peut cependant rendre bien des services (p. 231-242 et p. 244-251).
Modestie des objectifs donc, et proposition de modèles explicatifs sont les axes que B. Lepetit désirait appliquer à l’histoire. C’est, à nos yeux, comme cela qu’il faut lire les « propositions pour une pratique restreinte de l’interdisciplinarité ». La discipline historique ne doit plus prétendre à l’hégémonie sur les autres sciences sociales, elle doit, en revanche, offrir des objets que d’autres disciplines emprunteront. Mais ceci n’est qu’une des lectures possibles de cet ouvrage, dont chacun tirera des avantages qui lui sont propres. Certains y verront une étude de type historiographique qui revisite de grands textes du XXe siècle ; d’autres y trouveront de nombreuses études entremêlant le temps et l’espace ; d’autres enfin y verront des propositions pour une rénovation de l’Histoire, dont l’une des qualités est l’optimisme.
Dernière remarque enfin : ces textes ici rassemblés ne sont pas toujours faciles à lire. Ils astreignent à un effort de la part de leur lecteur. Mais, cette attention apporte beaucoup, et accepter de lire tous ces textes, plutôt qu’un article au passage, offrira au lecteur un bénéfice bien supérieur à la simple addition des qualités de chacun d’entre eux ; comme si les croquis, enfin réunis, formaient l’esquisse d’un tableau que nous aurions souhaité voir.
Nicolas VERDIER.
 
Jean-Marc Moriceau, L’Élevage sous l’Ancien Régime (XVI e-XVII e siècles), Paris, SEDES, coll. « Regards sur l’histoire », 1999. Un vol. 17 cm × 24 cm de 256 p.
 
 
Fournir en 256 pages articulées en 5 chapitres, suivis d’une copieuse bibliographie, d’index et de tables, une mise au point sur l’élevage en France à l’époque moderne n’est pas une mince affaire. L’ouvrage de J.-M. Moriceau, richement informé, est dense et constitue la synthèse attendue sur une question trop longtemps délaissée, puis abordée en ordre très dispersé par les chercheurs.
Constatant que « partout le cheptel étalonnait la richesse rurale », l’auteur examine d’abord le poids du bétail dans l’ancien système rural, le plaçant dans son cadre biologique, économique et juridique. Dans un contexte de polyculture généralisée, le rôle du bail à cheptel est présenté comme central. Parmi les multiples obstacles qui s’opposent brutalement à l’amélioration qualitative et quantitative des cheptels, les morbidités spécifiques chroniques et les grandes épizooties sont évoquées, dont les aspects mériteraient d’être mieux connus. Espèce par espèce, en commençant par le cheval, animal à tout faire de l’ancien écosystème, et en insistant sur l’élevage bovin, l’auteur caractérise à grands traits les pratiques anciennes de chaque type de production animale. Malgré des lacunes – rien sur le cuir, des vues réductrices sur le poids réel de l’élevage caprin, trop rapide sur l’élevage ovin méridional – il reste clair et précis sur les évolutions qui se dessinent ou s’affirment.
Essentiel est le chapitre substantiel consacré à la question des fourrages, l’alpha et l’oméga en matière d’élevage ; les modalités d’utilisation des pelouses d’altitude, des prairies irriguées ou non, des forêts, avec leurs réglementations juridiques, font l’objet d’une exposition bien venue, émaillée de documents suggestifs. La « révolution fourragère » y est relativisée à juste titre : dans les provinces du centre, la culture des raves pour l’engrais des bovins était séculaire. La « gestion des pâturages » (chap. IV), très disparate, mais inesquivable et qui préoccupe aussi bien l’autorité seigneuriale que le pouvoir royal, s’analyse comme la recherche permanente d’un « impossible équilibre entre cheptel et potentiel agro-écologique » ; les ajustements indispensables se font par les variations du volume des divers cheptels, quitte à rejaillir par divers biais sur toute l’activité agricole et sur les niveaux de vie ruraux.
Sur les déplacements du bétail, J.-M. Moriceau tente en 25 pages une synthèse de bon aloi : définissant d’abord – ce qui est de bonne méthode – les concepts qu’il met en œuvre, il s’efforce de cerner les transhumances méridionales, d’ovins ou de bovins, de type méditerranéen ; fait le point sur les transhumances porcines d’automne, moins connues et liées aux espaces forestiers ; et conclut sur l’estivage qui organise la complémentarité interrégionale entre culture et élevage au profit, tant des montagnes que des piedmonts voisins.
Malgré les inévitables « bavures » – en finira-t-on un jour avec l’emploi fautif et exaspérant (p. 24) du mot « opportunité », ou avec quelques tics de langage agaçants ? –, ce précis montre avec agrément comment l’histoire de l’élevage s’insère dans l’histoire rurale d’ensemble ; in fine, le lecteur est convié à dépasser la simple description de pratiques et de systèmes empiriques ; il se persuade que la recherche devra maintenant, par l’étude dynamique des prix des produits animaux, des revenus intermédiaires, ou des consommations qu’ils induisent, prendre en compte l’apparition timide, mais irréversible, de l’économie de marché, pour donner sa dimension spécifique au « pâturage » face au « labourage ».
Abel POITRINEAU.
 
Annaïg Soulabaille, Guingamp sous l’Ancien Régime, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 1999. Un vol. 15,5 cm × 24 cm de 332 p.
 
 
La vaste monographie qu’Annaïe Soulabaille consacre à la petite cité bretonne de Guingamp sous l’Ancien Régime est une dense synthèse de la volumineuse thèse, intitulée L’évolution économique et sociale de Guincamp aux XVI e, XVII e et XVIII e siècles, qu’elle a soutenue en juin 1997 à l’Université de Rennes II. Dans ce travail, l’auteur se propose un double objectif : le premier, propre peut-être à tous les historiens, en particulier lorsqu’ils sont attachés à l’histoire régionale, est de « rendre vie au petit monde » de cette communauté urbaine – et le livre abonde effectivement en anecdotes et petites touches qui offrent au lecteur un aperçu on ne peut plus concret du quotidien d’une ville bretonne d’il y a quelques siècles ; le second est plus spécifique à Guingamp, puisqu’il s’agit de comprendre pour quelles raisons la population n’a pour ainsi dire pas augmenté entre le XVIe siècle et le dénombrement de 1778, où elle atteint tout juste 3 444 âmes.
Pour répondre à cette « énigme » au sein d’une Bretagne en expansion démographique, l’auteur élimine d’emblée l’hypothèse d’une situation géographique défavorable au développement économique. Guingamp bénéficie au contraire d’un terroir favorable à l’élevage (la ville abrite une foire aux chevaux) ou à la culture du lin et du chanvre, ce dernier point favorisant le développement précoce d’une proto-industrie textile très active au XVIIe siècle. En outre, la ville n’est qu’à quelques lieux de la mer, ce qui autorise certains marchands guingampais à se lancer avec succès dans le commerce du vin au XVIIe siècle. Elle est aussi un carrefour routier important en Bretagne septentrionale ainsi qu’une étape essentielle sur la route allant de Rennes à Brest, qui devient un axe militaire majeur au cours du règne de Louis XIV. Enfin, le passage, au pied des murailles, de la rivière du Trieux fournit l’eau et la puissance nécessaire à des moulins, des industries textiles et des tanneries. De fait, une certaine croissance économique et démographique semble répondre au XVIIe siècle aux espoirs nés d’un contexte relativement favorable. Cependant celle-ci reste bien timide et le siècle suivant est marqué par un net repli économique, en particulier dans les industries du cuir et du textile, ce dernier secteur subissant l’inexorable concurrence anglaise.
L’interrogation se déplace alors vers le contexte politique, épidémique et social. L’administration municipale ne brille pas en effet par son dynamisme et ses initiatives en matière économique. Le pouvoir municipal est certes composé de marchands au XVIIe siècle, mais ceux-ci se soumettent volontiers au contrôle de l’administration ducale (le duc et la duchesse de Penthièvre) ou encore à celui de l’administration royale, qu’il s’agisse de l’intendant, du parlement de Rennes ou de la chambre des comptes de Nantes. Cette fidélité sans borne est bien compréhensible de la part de bourgeois guingampais qui accumulent par ailleurs les charges d’officiers ducaux ou royaux, mais elle entraîne le maintien de taxes gênantes pour le développement économique, à l’exemple de ce droit « de pied fourchu » levé par l’administration ducale pour chaque bête tuée par un boucher de la ville. L’absence de volonté d’autonomie de l’administration de Guingamp est de plus renforcée par l’endettement récurrent des finances municipales.
Annaïg Soulabaille montre ensuite que les épidémies se sont longuement acharnées sur la population de Guingamp, en dehors de deux périodes plus calmes dans le premier et le troisième quart du XVIIe siècle. La liste des crises est longue, par exemple dans la seconde partie du règne de Louis XIII : dysenterie en 1626-1627, pestes en 1627, 1629-1631, 1639, petite vérole en 1632, mauvaise récolte en 1630. Quant au XVIIIe siècle il n’est qu’une longue série de crises agricoles et d’épidémies, de la dysenterie de 1707, suivie du Grand Hiver 1709, à la longue crise de typhus qui fait rage de 1758 à 1762. À cette mortalité « exceptionnelle », paradoxalement si régulière, les familles de Guingamp ne semblent pas répondre par une fécondité particulièrement élevée. L’auteur suggère même qu’elle serait moindre qu’en Basse-Bretagne, toutefois les analyses démographiques ici présentées n’offrent pas un degré d’approfondissement et de précision suffisant pour que ce débat puisse être tranché définitivement.
Cependant, aux yeux de l’auteur, l’obstacle majeur au développement réside dans l’absence d’ambitions économiques de la société guingampaise. Celle-ci se compose d’une noblesse peu nombreuse, généralement peu fortunée, faiblement tournée vers les affaires commerciales, et qui partage son temps aux XVIIe et XVIIIe siècles entre Guingamp et des résidences rurales, voire d’autres cités où elle dispose d’offices. Les clergés séculier et régulier constituent au contraire un groupe puissant, notamment grâce au développement remarquable des ordres féminins (Carmélites, Ursulines, Hospitalières de la Miséricorde de Jésus...) au cours du Grand Siècle. Malgré son aisance, le clergé n’est cependant pas une force d’impulsion économique, certains artisans critiquant même fortement la concurrence exercée selon eux par les productions des jeunes filles en perdition prises en charge par les Religieuses de Notre-Dame de la Charité du Refuge ! Quant à l’élite du Tiers-État – la bourgeoisie marchande, les officiers de justice et les médecins –, elle consacre ses revenus et son énergie à assurer son ascension sociale dans le second ordre, plutôt qu’à investir dans le commerce maritime ou l’industrie.
L’auteur consacre d’ailleurs la troisième et dernière partie de son étude au cas emblématique de Jacques Le Brun, né en 1612 dans une famille de marchands de vin de Guingamp, et dont la vie est tout entière dirigée vers l’accession à la dignité nobiliaire et au mode de vie qui lui correspond. La monographie des Le Brun constitue sans aucun doute la partie la plus intéressante de l’ouvrage par la précision des informations fournies et la description d’une stratégie familiale sur plusieurs générations. Celle-ci passe par un enrichissement préalable dans le commerce du vin doublé d’investissements dans des fermes (prise à bail de terres ou de seigneuries) ou d’achats de rentes. Une fois obtenu l’anoblissement, Jacques Le Brun semble abandonner ses activités commerciales, dont il estime sans doute qu’elles pourraient trahir son accession récente à la noblesse. Ses capitaux accumulés sont d’ailleurs utilisés dans une consommation imitant celle de l’élite aristocratique. Il n’hésite pas à offrir des réceptions, mais surtout investit dans la pierre et la terre : outre de nombreuses maisons dans Guingamp même, il rachète des terres, des métairies, des manoirs nobles – par exemple celui de Kerleino en 1648 –, des seigneuries – elles viennent s’ajouter à celle de Kerprat que lui a léguée son père Élie. Son ascension passe également par les charges municipales : il devient maire en 1644, puis administrateur de l’Hôtel-Dieu en 1647, « gouverneur des biens et revenus de l’église Notre-Dame » en 1653, abbé de la Frérie blanche en 1652, une confrérie de la région dont le recrutement mêle bourgeoisie et aristocratie. Ainsi pourvu d’une « apparence nobiliaire » incontestable, il clôt la procédure par l’achat en 1676 de l’office de « conseiller secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances en la chancellerie de Bretagne », qui lui offre un accès immédiat à la noblesse. Il ne lui reste plus pour achever son intégration au second ordre qu’à marier ses enfants à des représentants de la vieille noblesse bretonne, ce qu’il parvient à faire pour son fils aîné et ses deux filles. Le fils cadet, Hiérosme, pourvu d’un office de « conseiller du Roi, maître ordinaire à la Chambre des comptes de Bretagne », épousera en 1684 Madeleine de Nort, la fille du sieur de la Sébinière, issue du milieu parlementaire de Nantes. Hélas pour les Le Brun, cette réussite tournera court au XVIIIe siècle, par manque d’héritiers mâles.
D’une manière générale, l’ouvrage d’Annaïg Soulabaille est remarquable par la clarté, la maîtrise des sources, leur ampleur et son caractère vivant. Cependant, cette dernière qualité a son revers. Il est indéniable que l’on n’évite pas toujours le pointillisme. La connaissance de Guingamp l’emporte peut-être un peu trop sur les mises en perspectives problématiques plus larges. Dans le même esprit, l’index des personnes citées satisfera peut-être le lecteur guingampais à la recherche d’hypothétiques ancêtres, mais il est regrettable que cette initiative paraisse prendre la place d’une bibliographie exhaustive et d’un appareil critique plus étoffé.
Vincent GOURDON.
 
Anne Bonzon, L’esprit de clocher, prêtres et paroisses dans le diocèse de Beauvais, 1535-1650, Paris, Le Cerf, 1999. Un vol. 14,5 cm × 23,5 cm de 528 p.
 
 
Le sous-titre définit fort bien le projet d’Anne Bonzon : l’étude du cadre paroissial dans lequel évoluaient les cent mille provinciaux de Pierre Goubert. L’introduction définit clairement la problématique : observer pour le diocèse de Beauvais la mise en place des directives du concile de Trente, en particulier celles qui concernent le clergé séculier et son rôle. Pour répondre à cette interrogation, elle fait dialoguer des sources variées : mémoires, cahiers de doléances, catéchisme diocésain, visites pastorales. La colonne vertébrale de sa documentation est constituée par les comptes de fabrique qui donnent une image vivante des conditions concrètes du déroulement du culte et par les procès devant l’officialité qui mettent en scène prêtres et paroissiens.
L’ouvrage se divise en quatre parties qui présentent l’histoire de l’application de la réforme catholique dans le diocèse de Beauvais selon une perspective pyramidale. On part des évêques et de leurs initiatives pour s’intéresser ensuite au clergé paroissial, sa situation matérielle, sa formation, son intégration à la paroisse. Le troisième partie s’intéresse au groupe de notables laïcs qui gère les fabriques et à leur place dans la vie paroissiale. Le livre se termine par la « religion vécue » par la masse des fidèles. L’auteur ne perd jamais de vue son projet. Ainsi, dans la première partie qui est la plus politique et la plus événementielle, on peut observer l’évolution du personnel épiscopal : au XVIe siècle le diocèse voit se succéder des évêques intrigants et absentéistes alors qu’Augustin Potier dont l’épiscopat clôt la période étudiée est animé par la volonté de se conformer au modèle tridentin tant par son comportement personnel que par ses efforts de réforme. Un tel évêque ne peut pas se désintéresser de la formation et du contrôle du clergé. Par la tenue régulière de synodes et la nomination de doyens choisis parmi les plus pieux et les plus expérimentés des curés, il améliore la qualité du clergé paroissial. Il se charge aussi de rappeler à ces curés l’importance de leur rôle auprès des fidèles pour diffuser la doctrine de l’Église en organisant le catéchisme.
Mais le livre ne se contente pas de présenter les intentions et directives des autorités ecclésiastiques. L’auteur n’oublie jamais de donner la parole aux fidèles chaque fois que les sources le lui permettent. Pour le XVIe et le début du XVIIe siècle, elle utilise les cahiers de doléances qui expriment le point de vue de la sanior pars de la population laïque. Il arrive aux plus pauvres de s’exprimer aussi quand ils sont appelés à témoigner devant l’officialité. On voit ainsi que les attentes des fidèles ne rejoignent que partiellement les prescriptions de l’Église. On s’en aperçoit par exemple quand il s’agit de tracer le portrait du bon curé. Les paroissiens attendent d’un curé qu’il réside, qu’il soit en mesure de donner les sacrements et ne soit pas trop âpre au gain. En revanche, ils lui pardonnent facilement l’ivrognerie ou les manquements au célibat. Un autre conflit entre les fidèles et la hiérarchie ecclésiastique porte sur la séparation entre le sacré et le profane que les autorités diocésaines veulent imposer. Les laïcs acceptent mal la séparation des comptes de la fabrique de ceux de la communauté. Ils revendiquent l’usage de l’église, du cimetière ou des cloches pour des usages profanes. Cette attitude ne relève pas d’un mépris du sacré, mais au contraire d’un refus de l’exclure du quotidien.
La démonstration est étayée par des annexes riches et variées. Elles comportent des données chiffrées, des cartes, des textes et des documents iconographiques. Le livre d’Anne Bonzon est à la fois clair et vivant. Il apporte une contribution importante à l’histoire de la paroisse face à la réforme catholique.
Catherine MARTIN.
 
Claude Hopil, Les Divins Élancements d’amour exprimés en cent cantiques faits en l’honneur de la Très-Sainte-Trinité, texte établi, présenté et annoté par Jacqueline Plantié, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques », 1999. Un vol. 14 cm × 22 cm de 366 p.
 
 
L’œuvre de Claude Hopil souffrait de n’être pas rééditée depuis le XVIIe siècle. Redécouvert par Jean Rousset il y a quarante ans, discrètement présent dans quelques anthologies depuis lors, Hopil, un des rares poètes mystiques français, nous est enfin donné à lire par J. Plantié dans une de ses œuvres majeures : Les divins Élancements. Cette œuvre lyrique, composée de cent cantiques, d’inspiration mystique et très fortement trinitaire, est de taille à supporter la comparaison avec les grandes œuvres poétiques mystiques de Jean de la Croix, d’Angelus Silesius ou de Mme Guyon.
L’édition, établie à partir du texte de 1628 (plus les variantes de 1629) modernise l’orthographe mais respecte, pour l’essentiel, la ponctuation et la distribution des majuscules : le résultat est fiable et lisible. L’annotation est discrète mais précise, voire précieuse dans le relevé de quelques influences patristiques ou mystiques sur C. Hopil (S. Augustin, Denys l’Areopagite, S. Bernard, Angèle de Foligno, Bérulle...). Le glossaire est, lui, un peu succinct, et l’un des mots qui aurait dû y figurer (« parquet » = lieu clos, p. 74) donne lieu à un contresens en note. Mais c’est un des rares reproches que l’on peut faire à cette édition ; qui évite tout bavardage et vise à l’essentiel. La préface fait le point sur le peu d’informations que nous avons sur le personnage d’Hopil, inventorie quelques-unes de ses éventuelles lectures et – ce qui est le plus intéressant – analyse la pratique stylistique du poète. Quelques belles formules de J. Plantié l’expliquent : « La rigueur théologique met la grammaire à son service » (p. 39) ; « De tous les poètes français, Péguy excepté, Hopil est le plus terrible rediseur » (p. 45). Les analyses précises, souvent quantifiées, des répétitions prosodiques, rimiques, sémantiques et syntaxiques (génitifs hébraïques) dessinent une esthétique particulière, baroque semble-t-il, puisque J. Plantié qualifié dans sa préface Les Divins Élancements de « perle baroque ». La notion est cependant peu explicitée et on sollicite un peu (à peine) la préface pour reconnaître une poétique baroque dans l’usage de ces critères sur-représentés chez Hopil que sont les répétitions, les oxymores et les contradictions, figures de saturation et figures de suspension de signification, qui miment le vacillement de l’intellect devant le trop-plein de l’être.
Cette édition, qui a déjà ouvert la voie à d’autres éditions de textes d’Hopil, est très utile et bienvenue.
Michèle CLéMENT.
 
Claude Hopil, Méditations sur le Cantique des Cantiques et Les douces extases de l’âme spirituelle, textes édités et présentés par Guillaume Peyroche d’Arnaud, Genève, Droz, 2000. Un vol. 18 cm × 11,5 cm de LXIII-505 p.
 
 
Parti pour éditer Les douces extases, G. P. A. a l’heureuse fortune de découvrir l’existence, dans une collection privée, d’un manuscrit autographe d’Hopil ! Les deux ouvrages étant inspirés par le Cantique des Cantiques, G. P. A. publie l’un et l’autre, dont la visée est différente. Les 17 méditations (achevées au plus tôt en 1618) parcourent les « degrez de la vie spirituelle » (p. XXI), tandis que Les douces extases de 1627 sont, avec leurs huit chapitres, le commentaire suivi des huit chapitres du Cantique. Hopil découpe le texte « en versets ou fragments de verset », suit la Vulgate et/ou la Septante, traduit lui-même le texte, et le commente, avec l’aide de maint docteur. G. P. A. souligne l’éclectisme des références, identifie les docteurs anonymes, dévoile les sources « littérales » d’Hopil : Bernard de Clairvaux, François de Sales (non seulement pour son Traité de l’amour de Dieu, mais pour sa Déclaration mystique sur le Cantique des Cantiques, qu’Hopil a pu lire en manuscrit), La Puente, Thérèse d’Avila, pour ne citer que quelques sources. Prudent et rigoureux, il note et démontre qu’Hopil travaille beaucoup de seconde main, citant parfois Grégoire de Nysse à travers La Puente. Le commentaire d’Hopil accumule les interprétations et admet pour le texte du Cantique des sens multiples. Ce travail achevé, la prose fait place aux vers : Hopil redonne un « Épithalame » qui figurait à la fin des Méditations, et une série de 14 cantiques qui tous ont un titre particulier et annoncent Les doux vols et Les Divins Élancements. Moins complexes, ils n’offrent que des strophes isométriques en alexandrins (où cependant les vers de 11, 13 ou 14 syllabes ne manquent pas...). En un seul volume, G. P. A. nous permet d’embrasser les textes – inédits ou déjà publiés – qui, dans la mystique d’Hopil, relèvent surtout de la veine nuptiale.
Dans son édition, il fait preuve d’une méthode irréprochable. Son ouvrage comblera les spécialistes de la langue du XVIIe siècle, ceux de Claude Hopil, et tous ceux qu’intéressent les commentaires de jadis sur le Cantique des Cantiques. Même dans le domaine biographique, il pose des bases solides. G. P. A. nous mène du bisaïeul W. Hopyl, l’imprimeur, à Claude, qui était en 1613 secrétaire de l’archevêque de Reims.
Les coquilles sont rares. Les notes sont justes et sobres. Osons toutefois suggérer d’expliquer « obombrer » (p. 182) par Luc 1, 35 plutôt que par Littré, et signaler que le mot « prodige » (p. 247) désigne un monstre, ou une monstruosité, ce qui rend le texte limpide. Pour les références et citations, faute de renvoyer à l’édition du Traité de F. de Sales qu’Hopil a pu lire, mieux vaudrait utiliser celle du P. Ravier (coll. de « La Pléiade »), plus accessible et plus sûre que celle d’Annecy. Simples broutilles.
Les trois index sont précieux, et plus encore la reproduction en fac-similé de la dernière page des Méditations sur le Cantique. Avec cet ouvrage si neuf, les recherches sur Hopil progressent à grands pas.
Jacqueline PLANTIé.
 
Marine Ricord, « Les Caractères » de La Bruyère ou les exercices de l’esprit, Paris, PUF, coll. « Écrivains », 2000. Un vol. 13,5 cm × 21,5 cm de 244 p.
 
 
Le projet de Marine Ricord tient dans une manière de pari : ouvrir d’un simple mot l’accès à l’univers des Caractères. Ce sésame est, bien sûr, beaucoup plus qu’un mot : « l’esprit » pour La Bruyère, c’est à la fois ce dont le discours moral ne cesse de « remarquer » le manque, le milieu dans lequel il se meut et s’informe, et la voie de salut qu’il indique au lecteur – un salut par l’esprit. La démonstration s’articule ainsi en trois temps. L’interrogation est d’abord sémantique : M. Ricord propose un classement des différentes occurrences (320) du mot dans l’ensemble des Caractères, en convoquant utilement d’autres textes (Bouhours, Méré, La Rochefoucauld, Goussault, l’article « Esprit » de l’Encyclopédie dû à Voltaire) ; « l’esprit » apparaît assez vite comme un idéal et partant comme un critère taxinomique. Telle est en effet l’une des propositions les plus stimulantes de ce La Bruyère : « La quantité d’esprit déterminant la définition comportementale de l’individu », le relevé des ridicules auxquels procède La Bruyère, observateur d’un monde déspiritualisé, s’ordonne en une entreprise taxinomique. Le recueil des Caractères est à parcourir comme une « topographie sémantique » qui irait par degrés de l’absence d’esprit à l’intelligence sublime. Marine Ricord ordonne elle-même avec talent, dans des pages particulièrement éclairantes, ce défilé de figures (le sot et le stupide, le fat et l’incivil, le suffisant et le vain, l’habile et le bel esprit, le beau parleur...) et leurs exactes antithèses (l’homme de bien, l’homme de mérite, le philosophe ou le sage). Les analyses proposées sont autant de leçons de lecture, soucieuses du détail du texte, et organisent de savoureux parcours dans les différents chapitres des Caractères. M. Ricord voit dans cette « écriture de l’absence » la « mélancolie » propre d’une œuvre dont la discontinuité serait encore un « symptôme » (on nuancera cependant les spéculations sur les « blancs » dont les éditions originales étaient parfaitement dépourvues).
La pratique stylistique de l’esprit doit alors se comprendre comme « le moyen de dépasser par l’écriture la tristesse du monde » en « luttant contre la gravité des vices par l’agilité et les pointes de l’esprit ». Cette seconde partie vise à délivrer les différents modèles de l’ « écriture ingénieuse » dont les Caractères offrent l’inépuisable catalogue. Elle fait évidemment une très large place aux procédés ironiques, dont M. Ricord propose une courageuse typologie fondée sur les travaux de C. Kerbrat-Orecchioni (écart par syllepse, par observation énigmatique, par « similitude ingénieuse », par rapport à un attendu idéologique, etc.). Une référence, peut-être trop rapide, à l’article désormais classique de Sperber & Wilson (Poétique, 36, 1978), convoque aussi la théorie citationnelle de l’ironie comme « phénomène de mention » : la polyphonie est, comme les travaux de B. Parmentier l’ont bien montré, l’une des spécificités de l’écriture de La Bruyère. Les Caractères bruissent en effet de quantité de locutions et de tournures dont La Bruyère, contemporain des grandes entreprises lexicographiques, fait à la fois sa cible et le vecteur ironique de la description : s’il y a un phrasé propre à La Bruyère – M. Ricord y est à l’évidence des plus sensibles –, c’est celui qui nous oblige à accentuer sans cesse son texte pour y réveiller l’écho d’autres paroles.
La troisième partie s’intéresse à la « contagion de l’ironie » auprès du lecteur des Caractères. « Geste d’intelligence, l’ironie forcerait à l’intelligence » : le style de La Bruyère risquerait ce pari pragmatique d’un « salut » par la lecture, conférant à chaque remarque le rôle d’un « exercice moral ». On s’arrêtera surtout aux fines analyses de la « connivence » que La Bruyère requiert de son lecteur – et M. Ricord trouve là encore, avec les travaux d’O. Ducrot sur les phénomènes de présupposition, un cadre théorique pertinent. La lecture du chapitre dernier « Des Esprits forts », « où l’écriture est à la fois entièrement ironique et exempte de toute ironie », constitue la pierre angulaire de la démonstration : La Bruyère y « justifie théologiquement l’importance de l’esprit », « semence en l’homme de la perfection divine », « condition et mesure de l’accomplissement intellectuel et moral ». On ne saurait mettre en doute la sincérité de La Bruyère dans ces dernières pages qui placent la religion à la source de la morale – resterait à dire pourquoi ce sont précisément celles où l’auteur des Caractères a le moins d’esprit...
On pourrait s’interroger aussi sur la revendication remarquablement tardive d’un « plan » de l’ouvrage : aux déclarations de la préface au Discours à l’Académie (1693), à l’affirmation d’une « économie » qui fait des quinze premiers chapitres (quid de leur ordre ?) de simples « préparations » au seizième selon un dessein trop évidemment calqué sur l’apologétique pascalienne, on peut en effet opposer la désinvolture princeps du « Discours sur Théophraste » : « moins sublime » que l’ouvrage de Pascal « qui fait servir la Métaphysique à la religion [...] et veut rendre l’homme Chrétien », le livre des Caractères « ne tend qu’à rendre l’homme raisonnable, mais par des voies simples et communes, et en l’examinant indifféremment, sans beaucoup de méthode, et selon que les divers chapitres y conduisent par les âges, les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le ridicule qui y sont attachés ». Il ne serait pas abusif de dire que ces deux « déclarations » contradictoires commandent en définitive deux interprétations divergentes de l’œuvre. Pour M. Ricord, comme naguère pour J. Dagen ou F.-X. Cuche, la singularité du style de La Bruyère se confond clairement avec l’énergie d’une doctrine, et la démonstration postule que la collection des remarques rayonne à partir d’un centre. Mais peut-être est-ce là une exigence qui est autant celle de l’interprète que de l’œuvre elle-même : l’un des effets de la discontinuité n’est-il pas en définitive de toujours confronter l’analyse à ses propres présupposés touchant à la cohérence textuelle ? Peut-on imaginer une interprétation du texte qui se fonde sur sa discontinuité, sans se condamner du même coup à une manière d’incomplétude ou d’inachèvement ? Ne cherchons pas ailleurs les raisons de la « place ambiguë » qu’occupe La Bruyère dans la culture française, comme le notait R. Barthes (qui donnait par ailleurs avec ses Mythologies quelque chose comme de « nouveaux Caractères ») : « Son œuvre ne s’est prêtée à aucun des langages nouveaux de notre siècle, elle n’a excité ni les historiens, ni les philosophes, ni les sociologues, ni les psychanalystes. [...] La modernité, toute prête cependant à s’approprier les auteurs anciens, semble avoir le plus grand mal à le récupérer : connu l’égal des grands noms de notre littérature, La Bruyère est cependant déshérité, on dirait presque désaffecté ; il lui manque même ce dernier bonheur de l’écrivain : être méconnu. »
Marc ESCOLA.
 
Larry Norman, The Public Mirror, Molière and the Social Commerce of Depiction, Chicago, University of Chicago Press, 1999. Un vol. 15 cm × 23 cm de 226 p.
 
 
La question que Larry Norman se pose d’emblée est la suivante : comment réconcilier la satire avec les besoins de la vraisemblance et des bienséances ? C’est-à-dire comment un dramaturge comique doit-il tendre un « miroir public » aux spectateurs de sorte qu’ils acceptent de rire tout en se reconnaissant ? Si le but de la comédie est de « corriger » les hommes, sa force morale provient, selon Larry Norman, du fait que le public s’identifie avec les comédiens dans un acte de participation narcissique.
On voit tout de suite le caractère novateur de la perspective adoptée par Larry Norman : il propose que l’on renverse les termes de la sagesse commune sur la distinction entre la tragédie (nous nous rapprochons des personnages qui sont aussi imparfaits que nous) et la comédie (nous établissons une distance entre nous et les monomanes pour pouvoir en rire). L’avantage de la thèse de Larry Norman est double : d’abord, l’auteur ne se trouve pas contraint de renouveler le vieux débat, entre Bénicholiens et Cairncrossiens, sur la classe à laquelle Molière a destiné ses pièces. Et, plus important encore, elle lui permet de répondre à une question qui a longtemps préoccupé les moliéristes : comment expliquer la remarquable humanité des personnages de Molière ? La réponse de Larry Norman est simple : nous nous voyons, dans une grande mesure, dans des personnages.
Afin d’arriver à ses conclusions, Larry Norman adopte une série de positions intellectuelles courageuses qui lui font applaudir certains devanciers (e.g. Defaux, Dandrey) tout en reconnaissant que leurs vues ne s’accordent pas entièrement aux siennes. Ses lectures couvrent un domaine des plus étendus, allant des auteurs de l’Antiquité grecque et romaine jusqu’aux écrivains baroques et classiques, majores et minores, en passant par des théoriciens de l’histoire de l’art.
La méthode de Larry Norman consiste à tracer une série de cercles concentriques autour de la Critique de l’École des femmes. L’approche n’a rien de redondant ; elle est plutôt indispensable pour établir les bases sociologiques, esthétiques et littéraires de son analyse. Celle-ci aborde la façon dont les spectateurs négocient l’espace qui les sépare intellectuellement et émotionnellement de la scène. Si les personnages se proposent souvent comme des spectateurs d’une pièce de théâtre, c’est que Molière tient à présenter au public un miroir de représentation et de reconnaissance.
Selon Larry Norman c’est dans Le Misanthrope que l’on atteint le comble de la comédie satirique de Molière. Et c’est pourquoi il se penche de manière détaillée sur cette pièce ; l’examen du duel verbal entre Célimène et Arsinoé est l’un des plus poussés que je connaisse.
Si Larry Norman n’accorde pas une attention démesurée aux pièces qui suivent Le Misanthrope (on se demande comment le public se serait reconnu dans ce miroir brisé qu’est Dom Juan), son livre reste une étude incontournable, dont les implications intéresseront les spécialistes du XVIIe siècle, les théoriciens de la comédie et tous ceux pour qui l’art est au fond un reflet de la société.
Ronald W. TOBIN.
 
Fanny NéPOTE-DESMARRES, La Fontaine. Fables, Paris, PUF, coll. « Études Littéraires », 1999. Un vol. 11 cm × 17 cm de 124 p.
 
 
Dans l’étude littéraire qu’elle consacre aux Fables de La Fontaine, Fanny Népote-Desmarres s’interroge sur l’ « écartèlement » que figurerait l’ « écriture fabulique » dans l’ensemble de l’œuvre, « incohérence » apparente également repérable entre l’image du « paresseux » et la valeur transcendante de son projet. Rappelant d’abord la variété de l’ouvrage irréductible à la vertu unificatrice d’une écriture essentiellement rapportée aux recherches des mondains sur les vers mêlés, F. Népote-Desmarres la récuse comme mode d’accès possible au mystère des Fables, avant de convoquer la biographie, également décevante comme on pouvait s’y attendre, à moins qu’on n’y voie déjà une esthétisation de la vie, « lieu par excellence de la création poétique ». Mais les diverses interrogations de type historique, pédagogique, lexicographique, portées au compte des « contextes » littéraires et savants contemporains, se révèlent tout aussi vaines lorsqu’on s’attache – ou s’attaque – à la fabula, « mise en paroles de l’ordre divin » et « référence absolue de l’acte littéraire ». Tel est bien en effet le seul critère, scriptural, auquel il soit donné d’être le « référent matriciel » ( « pré-texte » ) propre à rendre compte de cette « dynamique de métamorphose permanente des genres » « susceptibles d’abriter des moralités » qui serait « par principe » un pas, dès l’archéologie des Fables, vers « l’art de la fable », avant d’en constituer l’originalité « initialement seulement postulée ». Le texte fabulique, défini comme la délivrance de messages normatifs, s’appuie sur l’exemplum métaphorisé au sein d’une structure apologale ainsi que sur le commentaire de l’auteur soucieux d’indiquer à son lecteur « la voie à suivre pour comprendre un personnage » ou une situation. Butant sur l’image parfois contradictoire que livre d’un monde désordonné l’enseignement des Fables, F. Népote-Desmarres rejette toute idée d’un « scepticisme latent » à la manière de Montaigne, mais reconnaît un empirisme « prudentiel », une concession à la « dissimulation honnête », attitude de « retrait », « en creux », qui irait à l’encontre du contrat fabulique initial ( « prescriptions positives » ), de même que ce dernier se trouve perverti par la nature transgressive de l’écriture métamorphique. De la difficulté à situer la fable au sein de sa « polygénérie » essentielle, F. Népote-Desmarres conclut à une écriture préhumaine, langue des dieux, loi de l’Au-delà et imitation de l’essence du monde par le mensonge poétique.
Si l’on ne partage pas nécessairement toutes les conclusions de F. Népote-Desmarres, ni les interprétations parfois inattendues de « La mort et le bûcheron », on appréciera à coup sûr le sérieux et la précision d’une étude ambitieuse et originale qui n’exclut pas une approche plus ludique de la « fabrique des Fables ».
Isabelle LANDY-HOUILLON.
 
Grandeur et Servitude au Siècle de Louis XIV, Journée d’étude à la mémoire de Marie-Thérèse Hipp, Actes recueillis et publiés par Roger Marchal, coll. « Publications du Centre d’étude des milieux littéraires », no 1, Presses Universitaires de Nancy, 1999. Un volume  16 cm × 23,5 cm de 106 p.
 
 
C’est pour honorer la mémoire de Marie-Thérèse Hipp que les intervenants de la journée du 27 novembre 1997 ont éclairé sous divers angles servitudes et grandeurs au XVIIe siècle, thème de choix de cette éminente spécialiste des Mémoires.
Dans un premier « témoignage », Madeleine Bertaud sonde les Mémoires de la Grande Mademoiselle pour y découvrir derrière les fastes de la vie princière, tant de contretemps qui en constituent l’envers. Étiquette humiliante, projets matrimoniaux décevants, douleur de l’exil avec, cependant, un gain en liberté intérieure, le sens des vraies valeurs et, finalement, le repos en Dieu.
Maryse Marchal, qui ne quitte pas le genre des Mémoires, s’attache à une étude comparative d’une page de Retz, celle qui relate l’incident de Gondi coincé dans une porte par La Rochefoucauld. Rien de plus révélateur des différences de tempérament et d’esprit que les trois relations de l’événement produites par les deux concernés et Joly, le secrétaire de Retz. Maryse Marchal découvre les ressorts du genre des Mémoires qui le mettent en retrait par rapport à l’Histoire – servitude – mais lui assurent, pour toujours, l’intérêt des cœurs.
Quand Mme de Saint-Balmon et les Jésuites mettent en scène un thème identique, le résultat ne l’est guère. Empruntant en tout les voies scientifiques, Alain Cullière commence par établir les sources de l’épisode des jumeaux-martyrs, Marc et Marcellin, pour en étudier ensuite l’exploitation de part et d’autre. Chez Mme de Saint-Balmon, cornélienne, tout est passion et héroïsme mais dans le cadre des règles, chez les Pères, en revanche, liberté absolue à la fois par rapport aux canons classiques et à la tradition. Mme de Saint-Balmon a accepté la servitude des lois du genre ; son œuvre s’en est ressentie, mais l’envol des Pères n’est pas davantage garantie de qualité.
Servitudes encore, mais aussi grandeurs que celles d’un prélat qui fronde l’autorité royale. Pour initier la réflexion, sur « Dieu et le Roi », Michel Pernot étudie dans cette optique le cas de Retz, accédant, depuis sa prison, à l’archevêché de Paris, se battant pour garder son siège, défiant le roi, proscrit, finalement, et vaincu. Le destin du bouillant cardinal se place tout entier sous le signe de l’audace qui glorifie et de sa rançon qui peine.
Au XVIIe siècle la guerre, pour la plupart, n’a que grandeurs. Mme de Lambert est l’une des premières à en révéler les servitudes. Roger Marchal montre la position finement nuancée de cette âme peu courtisane rendue circonspecte par l’expérience et qui, par un travail d’intériorisation de la gloire, parvient à une synthèse supérieure du Moi glorifié et du Moi vertueux.
Ouvrant la troisième Partie, Jacques Hennequin est le premier à explorer les « voies de Dieu » à partir du thème de l’amitié chez François de Sales. Il évoque les différents niveaux d’amour discernés par le saint jusqu’au Pur Amour, degré sublime. À la relation horizontale, épistolier-correspondant, répond, dans la dimension verticale, la prière, génératrice de cette communion des saints, qui est l’amitié suprême.
Pascale Mengotti-Thouvenin inscrit un acte politique dans une dimension spirituelle. L’incarcération de Saint-Cyran voulue par Richelieu, parce que – la retraite de Le Maistre de Sacy le montre – la spiritualité janséniste prive l’État de ses meilleurs acteurs, est pour le prisonnier occasion de faire du cachot un creuset de sainteté. Les Mémoires de Nicolas Fontaine, secrétaire de Le Maistre apportent un témoignage édifiant de cette sublimation des horreurs de la condition carcérale.
Denis Donetzkoff qui accompagne Lancelot dans son voyage à Alet y trouve la figure lumineuse de Nicolas Pavillon, évêque du lieu, pastor bonus dans l’acception la plus exigeante du mot, c’est-à-dire sans complaisance moins encore pour soi que pour les autres et arpentant sans relâche le sentier ardu de la sainteté.
Des Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche de Robert Challe, se dégage, sous le signe des « Morales du Grand Siècle », une nouvelle approche de la notion de conscience comme de celle de la religion. Celle-ci, science naturelle, s’oppose à tout dogmatisme, celle-là, pièce centrale d’une théorie de l’homme originale, est à l’âme ce que l’instinct est au corps. Dans sa riche contribution, Olivier Hovasse montre que Robert Challe associe, dans sa conception de la religion, métaphysique et anthropologie, ouvrant ainsi des voies nouvelles à la pensée.
Gilles Ernst termine le recueil en beauté avec une réflexion enlevée sur la mort chez La Fontaine, les manifestations du deuil dans les fables, l’image, surtout, de la veuve, toujours en quête de remariage, signe d’une dynamique de la vie chez ce poète plus proche de Lucrèce que des grands spirituels de son siècle.
Note dédramatisante à l’issue d’un recueil du clair obscur où s’entrelacent les grandeurs et les servitudes du XVIIe siècle.
Raymond BAUSTERT.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis