2001
XVIIe siècle
In memoriam Paul Bénichou (1908-2001)
« Une essentielle et précieuse liberté »
Louis Van Delft
Université Paris X - Nanterre.
C’est une tendance – une tentation – toujours marquées, chez ceux qui se font une bien naïve idée de la vie de l’esprit, que de « périodiser » non la vie seulement, mais aussi les
œuvres d’un seul et même artiste, penseur ou chercheur. Que n’a-t-on pas écrit sur les trois visages prétendument successifs de Montaigne, et que n’écrit-on pas, à l’heure actuelle, sur la « question », si mal posée, des « deux », voire des « trois » Wittgenstein ! Le même contresens est commis, s’agissant des travaux de Paul Bénichou. Conséquence de la véritable « parcellisation » par siècles ou par « écoles », que seules peuvent justifier des considérations d’ordre pédagogique : les « dix-neuviémistes » ont « leur » Bénichou, et il n’est pas seulement assuré que tous les spécialistes de Mallarmé perçoivent à quel point le
Selon Mallarmé (1995)
[1] est le véritable aboutissement et se trouve donc vitalement solidaire du
Sacre de l’écrivain
[2], publié dès 1973, et qui conduit par degrés, suivant la plus rigoureuse progression, en passant par
Le Temps des prophètes (1977),
Les Mages romantiques (1988),
L’École du désenchantement (1992)
[3], au
terminus ad quem de la somme sur le poète d’
Un coup de dés..., sur lequel, pas plus que sur Nerval, tout au long de sa carrière, le chercheur n’a jamais cessé de s’interroger. De la même façon, les « dix-septiémistes » ont « leur » Bénichou, avec
Morales du Grand Siècle (1948), dont Émile Henriot saluait, dès sa parution, un des principaux mérites : la conception d’un âge avant tout « hétérogène »
[4], et point du tout monolithique. Si l’on ne peut que se féliciter de ce que la fortune de ce livre, vendu à plus de 100 000 exemplaires et constamment réédité
[5], représente une exception dans la « réception » des ouvrages de critique littéraire, il conviendrait pourtant d’être bien plus conscients de certaine donnée que nous ne le sommes en général. Cette étude véritablement pionnière acquiert une signification encore bien plus dense à la lumière des idées sur la méthode en critique littéraire que Paul Bénichou développa, en une série d’articles aussi pondérés que pénétrants, à partir de sa propre contribution au
Statut de la littérature (1982), le beau volume de
Mélanges
[6] offerts, à l’initiative de Marc Fumaroli, à celui qui fut bien plus qu’un savant : un ami à « la sagesse douce et ferme », un maître, un « guide à la fois intellectuel et spirituel ». En d’autres mots, les vues exposées dans le tout premier volume de cet historien des idées ne sont jamais plus prégnantes et actuelles que lorsqu’on les relit concurremment avec « Réflexions sur la critique littéraire », « Littérature et critique », « Parcours de l’écrivain »
[7], pour ne citer que quelques-unes des pages si salutaires portant sur ces questions de méthode
[8].
Dans le même ordre d’idée, pour bien entendre la « leçon » (au sens tout étymologique) de Paul Bénichou, il conviendrait de ne jamais méconnaître le rôle véritablement moteur que joua, pour toute l’ « orientation » de ses travaux à venir, son intérêt, éveillé dès l’enfance, pour le
romancero espagnol, en particulier dans sa composante judéo-marocaine. Il s’agit là d’un volet entier, bien trop peu connu des « francisants », de l’
œuvre du chercheur
[9]. Ni la somme sur Nerval
[10], ni les maîtres-livres sur le romantisme, ni la réflexion sur la méthode et l’exercice de l’activité critique, ni même
Morales du Grand Siècle ne peuvent exactement se comprendre sans ces « essais », depuis toujours, sur le terrain, au sens le plus propre : il s’agit d’abord, avec le
romancero, de « littérature orale » et d’une collecte auprès d’informateurs, à la manière même de ce que tentent aujourd’hui les ethnomusicologues. La diversité des domaines abordés, toujours en défricheur, l’érudition admirablement maîtrisée étayant des enquêtes tellement variées ne doivent surtout pas masquer la consanguinité de travaux qui trouvent aussi dans la réticence très tôt éprouvée devant toute approche doctrinaire, devant toutes les « vues systématiques préconçues touchant le réel, qui définissent déjà ou supposent défini ce qu’
est la littérature », leur organique unité
[11].
Morales du Grand Siècle est trop connu du public dix-septiémiste pour qu’en ce petit nombre de pages, il soit utile de l’évoquer davantage. Il est plus opportun d’attirer l’attention sur quelques aspects peu connus, voire méconnus, de la recherche de Paul Bénichou sur le XVIIe siècle même, et sur un « art critique » exemplaire d’indépendance d’esprit.
Les hasards éditoriaux ont condamné à une diffusion bien trop restreinte un article paru en espagnol à Buenos Aires, « La idea de inconsciente en el clasicismo francés ». Paul Bénichou y montre dès 1943 et la frappante présence et toute la portée de la notion d’inconscient au grand siècle, en la mettant en corrélation non seulement chez les auteurs de Port-Royal, mais jusque chez Descartes, avec le « naturalisme » augustinien
[12]. Une autre étude, sur La Rochefoucauld, prolongeant de façon décisive le fameux chapitre sur « la démolition du héros » dans
Morales du Grand Siècle, est trop longtemps demeurée elle aussi presque confidentielle, pour avoir été publiée dans un recueil d’articles sur divers écrivains. Conduit par d’autres voies à des conclusions fort proches de celles auxquelles aboutissait à la même époque Jean Starobinski dans son étude sur « La Rochefoucauld et les morales substitutives », Paul Bénichou établit que « ce que La Rochefoucauld propose, ce n’est pas de répudier le mensonge de ce monde pour la vérité d’un autre ; c’est exactement le contraire : d’accepter la comédie humaine, connue comme telle, et réduite de ce fait à des proportions honnêtes, comme la loi de l’existence sociale ». À partir d’un constat désabusé, l’auteur des
Maximes « ne suggère pas une doctrine de salut, mais une civilisation »
[13].
Quant à l’ « art critique » de Paul Bénichou, du moment qu’il faut nous en tenir ici à ses seuls linéaments, rappelons ces quelques fortes paroles : « On ne devrait appeler méthode en critique littéraire, au sens strict de ce mot – voie d’approche vers une vérité, où ne soit pas présupposée la nature de cette vérité – que celle qui consiste à s’informer suffisamment, à manier correctement l’information et à l’interpréter de façon plausible, c’est-à-dire en évitant la région mentale où l’indémontrable et l’irréfutable ne font qu’un ». Cette « définition modeste », qui n’est pas sans rappeler certaine notation de Platon dans le
Protagoras ( « Dans ce que disent les poètes, être habile à reconnaître le bon et le mauvais, savoir distinguer l’un de l’autre, et expliquer pourquoi à qui vous le demande » ), il ajoutait qu’elle « propose en fait un difficile idéal, auquel nul d’entre nous n’est jamais sûr d’avoir atteint »
[14].
Le mot de Pascal sur la joie qu’on éprouve en découvrant un homme là où l’on s’attendait à ne trouver qu’un auteur s’applique à la perfection à Paul Bénichou. Ce n’est pas seulement le « style naturel » qui est, chez lui, la pierre de touche de l’ « humain ». La « mêlée » des hommes a bien failli l’emporter : il fut destitué par le gouvernement de Vichy et put à grand-peine s’exiler en Argentine. Nul ne sut pourtant, sa vie durant, mieux rester au-dessus de la mêlée. La hauteur de ses vues n’est en rien due à une analyse froide de l’Histoire ou des hommes en leur théâtre. Au contraire, la passion, l’ironie, la tolérance venaient constamment conférer de l’âme à ses propos, tout comme elles soutiennent des écrits d’une impeccable géométrie. La France n’a certainement pas su reconnaître à son juste mérite un des tout premiers historiens de ce siècle
[15]. Paul Bénichou, pour sa part, hormis son amour pour les siens et son affection pour ses amis, n’a vécu que pour l’étude et la vie des idées. À l’instar du petit nombre d’artistes et de poètes qui conférèrent leur plus haute expression et la valeur d’un sacerdoce aux doctrines de l’âge romantique, il sut lui-même préserver « un esprit d’ouverture et de communication, une essentielle et précieuse liberté »
[16].
À l’heure où paraît s’ouvrir un nouveau chapitre sombre dans l’histoire des hommes, c’est derechef bien au-delà du XVIIe siècle que porte le regard et que se fait entendre la voix de ce très grand Maître, dans ce dernier paragraphe de Morales du Grand Siècle, sur « l’humanisme classique » écrit en zone libre, daté de « Bergerac, août 1940 » :
De pareils enseignements, transmis alors que commençaient de s’élargir devant l’homme les chemins du bonheur et de la connaissance, n’ont rien perdu de leur valeur dans une époque comme la nôtre, où justement le sens de l’humain est compromis en même temps que s’obstruent les voies du progrès, où le resserrement de la vie engendre le mépris de l’homme et la religion du néant. Le grand siècle, trop souvent admiré ou combattu pour les seules puissances de contrainte qu’il renferme, témoigne déjà en faveur d’une conception de l’homme civilisé qui n’a cessé de se fortifier et de s’élargir après lui, que notre temps prétendrait en vain rejeter, et qu’il appartient à un avenir peut-être plus proche qu’il ne semble de sauver et d’approfondir encore.
[1]
Réédition en 1999, Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais ».
[2]
Paul Bénichou,
Le Sacre de l’écrivain, 1750-1830. Essai sur l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne [1973], 4
e éd., Paris, Gallimard, 1996. Trad. anglaise, Lincoln et Londres, U. of Nebraska Press, 1999.
[3]
Le Temps des prophètes. Doctrines de l’âge romantique, Paris, Gallimard, 1977 ;
Les Mages romantiques, Paris, Gallimard, 1988 ;
L’École du désenchantement. Sainte-Beuve, Nodier, Musset, Nerval, Gautier, Paris, Gallimard, 1992.
[4]
Le Monde du 29 septembre 1948.
[5]
Dernière rééd., Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 2000.
[6]
Marc Fumaroli (éd.),
Le Statut de la littérature. Mélanges Bénichou, Genève, Droz, 1982.
[7]
Paul Bénichou, « Réflexions sur la critique littéraire », dans
Le Statut de la littérature, op. cit., p. 3-21 ; « Littérature et critique »,
Le Débat, n
o 31, septembre 1984, p. 53-81 ; « Parcours de l’écrivain »,
Le Débat, n
o 54, mars-avril 1989, p. 24-32. Parmi les interviews, voir notamment les « propos recueillis » par Yvan Leclerc : « Paul Bénichou : du grand siècle au romantisme »,
Magazine littéraire, n
o 301, juillet-août 1992, p. 98-104.
[8]
On trouvera une précieuse biobibliographie de Paul Bénichou sur le site de son traducteur et commentateur Mark Jensen :
wwwww. plu. edu/ jensenmk/ .
[9]
Paul Bénichou,
Romancero judeo-español de Marruecos, Madrid, Castalia, 1968 (version complétée de la collection publiée dès 1944 dans la
Revista de Filología Hispánica [Buenos Aires]) ;
Creación poética en el romancero tradicional, Madrid, Gredos, 1968.
[10]
Paul Bénichou,
Nerval et la chanson folklorique, Paris, J. Corti, 1970.
[11]
Formons le v
œu que cette unité soit vivement mise en évidence lors de la journée que l’Association internationale des études françaises (AIEF) consacrera, en juillet 2003, au sujet « Le statut de l’écrivain. Autour de Paul Bénichou ». Pour plus d’informations : w
wwwww. aief. org. — Le passage cité, dans lequel Paul Bénichou évoque l’attrait qu’il éprouva au début de sa carrière de chercheur pour l’étude de la littérature à la lumière du matérialisme historique, renvoie à la page 3 de « Réflexions sur la littérature » (voir
supra, n. 7)
.
[12]
Paul Bénichou, « La idea de inconsciente en el clasicismo francés »,
Logos (Revista de la Facultad de Filosofía y Letras), Buenos Aires, II, n
o 3, 1943, p. 1-27.
[13]
« L’intention des
Maximes », dans : Paul Bénichou,
L’Écrivain et ses travaux, Paris, J. Corti, 1967 (rééd., 1993), p. 32-33. Le même ouvrage comprend des articles sur Corneille ( « Le mariage du Cid » ) et Racine ( « Andromaque captive puis reine » ; « Hippolyte requis d’amour et calomnié » ) qui ont également souffert d’avoir été intégrés dans un volume quelque peu composite. De la même façon, une importante étude sur Corneille ( « Formes et significations dans la
Rodogune de Corneille » ), paru d’abord dans
Le Débat, n
o 31, septembre 1984, p. 82-102, reste relativement peu connu, pour avoir été republié dans le volume
Variétés critiques (Paris, J. Corti, 1996).
[14]
« Réflexions sur la critique littéraire » (
supra, n. 7), p. 4-5.
[15]
Paul Bénichou fut élève de l’École Normale Supérieure, agrégé des lettres en 1930, professeur à l’École alsacienne à Paris, et aux lycées de Beauvais, et Janson de Sailly. À Buenos Aires, il enseigna à l’Institut français d’études supérieures (1942-1949). Après un passage au lycée Condorcet, il fut jusqu’en 1979 l’un des maîtres de l’Université Harvard. Il était commandeur des arts et lettres, membre de l’Accademia dei Lincei, membre de l’American Academy of Arts and Sciences.
[16]
Le Temps des prophètes..., op. cit., « Avant-propos », p. 12.