Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518853
200 pages

p. 575 à 578
doi: en cours

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Dossier

n° 213 2001/4

2001 XVIIe siècle Dossier

Le mot « mesure » de Calepin à Furetière

Claude Lebédel
N’étant spécialiste ni en lexicologie, ni en sémantique, mon propos se limitera à être celui d’un « honnête homme » ayant porté son regard sur les différents dictionnaires ayant paru au XVIIe siècle, ceux que pouvaient consulter les femmes et les hommes de ce siècle qui désiraient s’informer sur ce que signifiait en leur temps le mot mesure.
Mais sans doute n’est-il pas inutile de rappeler brièvement l’origine de ce mot et de fournir quelques indications sur ces différents dictionnaires avant d’analyser ce qui nous intéresse particulièrement ici, à savoir les définitions qu’ils nous donnent de la mesure. Arrêtons-nous donc d’abord quelques instants sur l’histoire du mot, telle que le Dictionnaire historique de la langue française de Robert nous la propose. Il provient d’une racine indo-européenne (meti) avec le sens de mesure, racine que l’on retrouve dans le grec metis (prudence, ruse) et dans le sanscrit mâti (mesure, connaissance exacte). C’est le mot latin mensura, issu du supin (mensum) du verbe metiri (mesurer, évaluer, estimer, parcourir) qui a donné naissance, selon la première expression attestée en 1080, au mot français mesure. Notons que mensura a plusieurs sens : au sens propre, action de mesurer, évaluation ; au sens figuré, d’une part quantité, degré, et d’autre part norme, modération. En ancien français, mesure a eu également dès son apparition un double sens : concret pour détermination, évaluation d’une grandeur, mais aussi abstrait avec l’idée de proportion, d’où les expressions utilisées dès le XIe siècle de : dans quelle mesure, à (la) mesure que, au fur et à mesure (1379, le mot fur provenant du latin forum : opération effectuée sur un marché). L’idée de norme souhaitable se trouve dès le premier tiers du XIIe siècle avec pour corollaire la démesure. Par métonymie, on est alors passé facilement au sens de quantité contenue dans un récipient (au début du XIIIe siècle) et à celui du récipient lui-même utilisé pour mesurer une quantité de grains. Au XVIe siècle (1538) apparaît un sens technique particulier : celui de rythme divisant la durée d’une phase musicale ; l’origine en serait une expression attestée en 1375 : aller et chanter par mesure. Mais c’est au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle que le mot prend une valeur de concept dans les sciences.
Le nombre important de dictionnaires publiés au XVIIe siècle permet de cerner le sens donné par les contemporains au mot mesure. Il nous faut d’abord parler de Calepin ; ce nom a pris un sens dérivé pour acquérir un sens familier : c’est l’agenda papier ou électronique que tout être organisé possède sur lui. Il s’agit de l’Ambrosii Calepini Dictionarium du nom de son auteur, l’augustin Ambroise Calepino, né à Bergame en 1455 et mort en 1511. La première édition, publiée à Reggio (en Émilie), est de 1502 et se limite à deux langues : le latin et l’italien. Le dictionnaire est passé à huit langues (latin, grec, hébreu, italien, allemand, français, espagnol, anglais), puis à dix dans l’édition de Lyon (1586) et à onze (édition de Bâle, 1590). Sortons de l’ombre dans laquelle ils se trouvent les principaux collaborateurs de ces éditions multilingues. D’abord, l’un des frères de La Cerda, tous deux jésuites espagnols (on demeure incertain sur la part à attribuer à chacun des deux) : Melchior enseignant à Séville et Cordoue, mort en 1615 et (ou) Jean-Louis, grammairien à Tolède, auteur en 1621 d’une Consolatio ad Hispanios à propos de la défaite de l’Invincible Armada. Ensuite, Laurent Chifflet (1598-1658), jésuite français qui a travaillé à l’édition en huit langues publiée à Lyon en 1620. Enfin, Jean Passerat (1554-1602), poète bien oublié, né à Troyes et qui aurait travaillé à une édition en huit langues publiée en 1609.
Chronologiquement, il faut citer pour mémoire le Thesaurus linguae latinae, publié en 1532 (un volume) et 1548 (3 volumes) par deux membres de la grande dynastie des imprimeurs, Robert Ier Estienne (1503-1559) et son fils Henri II (1528-1598). En effet, Jean Nicot (1539-1604 selon certains, 1530-1600, selon d’autres), auteur du Thrésor de la langue française publié après sa mort en 1606, a collaboré au Thesaurus des Estienne. Jean Nicot, maître des requêtes auprès du roi de France Henri II et ambassadeur au Portugal, est beaucoup plus connu par le fait qu’il a introduit en France le tabac en provenance de l’Amérique, et en particulier de Cuba (où le mot tabacco, d’origine indienne, désignait et continue à désigner exclusivement le cigare). Détail amusant, Jean Nicot définit dans son Thesaurus le mot nicotiane (d’où vient nicotine) en se référant à son propre nom : exemple sans doute unique d’un auteur de dictionnaire se citant soi-même comme référence !
Quatrième source à considérer : le Dictionnaire français contenant les mots et les choses, des remarques sur la langue et les termes des arts et des sciences de Pierre Richelet (1631-1698) grammairien mais d’abord enseignant puis avocat. Ses définitions et ses remarques révèlent un esprit caustique. Les conditions dans lesquelles son Dictionnaire, imprimé à Genève en 1680, a été introduit à Paris sont révélatrices de l’âpreté des luttes que menaient les imprimeurs-libraires parisiens contre leurs concurrents étrangers. L’ouvrage fut en effet introduit clandestinement à un nombre élevé (1 500 exemplaires selon certains) ; à la suite d’une indiscrétion, l’ouvrage fut l’objet d’une saisie mais le lendemain de celle-ci, conséquence ou coïncidence, l’auteur de l’indiscrétion, un nommé Bénard, fut retrouvé assassiné.
Le Dictionnaire de l’Académie française, publié pour la première fois en 1694, a été également au centre d’une mini-tempête. La docte assemblée, créée en 1635, avait décidé en 1638 de publier un dictionnaire ; la rédaction se déroula avec une sage lenteur, d’où le texte ironique de Boisrobert : « Depuis dix ans, dans l’F on travaille et le destin m’aurait fort obligé s’il m’avait dit : tu vivras jusqu’au G ». Faut-il vraiment parler d’une sage lenteur ? Certes l’édition de 1620 du Calepin porte la devise festina tarde mais en la matière il serait peut-être préférable d’évoquer la sentence ad augusta per angusta ; en effet, la publication en 1694 du Dictionnaire de l’Académie française a été précédée d’un mini-drame. En 1685, un membre de l’Académie, Antoine Furetière, ecclésiastique entré à l’Académie en 1662, en est expulsé car on lui reproche d’avoir utilisé à des fins personnelles les travaux préparatoires à l’édition de ce Dictionnaire qui paraîtra neuf ans plus tard. Effectivement, Furetière a bien publié en 1684 un Essai d’un dictionnaire universel qui sera le point de départ du célèbre Dictionnaire de Trévoux ; si l’on en juge seulement, comme on le verra plus loin, par la définition du mot mesure, le reproche fait à Furetière ne paraît pas fondé. Cette même année 1684, Thomas Corneille (1625-1703) publie son Dictionnaire des arts et des sciences pour servir de supplément au Dictionnaire de l’Académie.
Quelles constatations peut-on établir à partir de la consultation de ces différents dictionnaires pour ce qui concerne la définition du mot mesure ? Elles sont aux nombre de trois. En premier lieu, il faut relever la très grande identité des définitions. Le Calepin utilise l’expression instrumentum quo metimur, unde et nomen habet, aut quo rei alicujus quantitatem deprehendimus . Le Dictionnaire de l’Académie et celui de Thomas Corneille emploient les mêmes termes : « Ce qui sert à connaître la grandeur, l’étendue, la quantité de quelque corps ». Deux dictionnaires ont recours à des termes qui les situent l’un par rapport à l’autre de manière opposée ; Nicot penche du côté de l’abstraction et de la quasi-sécheresse : « signifie la quotité d’une quantité » ; Richelet, au contraire, presque de la boursouflure : « Sorte de vaisseau avec quoi on distingue et on détermine la quantité de certaines choses et certaines marchandises ». Bien plus, Richelet éprouve le besoin de revenir sur cette définition pour en ajouter une autre : « Action de prendre les longueurs, les grosseurs et les largeurs d’une chose ».
Deuxième constatation : l’existence des deux aspects, sens propre et sens figuré, du mot mesure, que nous avons soulignée au début de cet exposé, se retrouve dans tous les dictionnaires. C’est Furetière qui est le plus ordonné et le plus complet à ce sujet dans la présentation de ses exemples : « Mesure se dit figurément en morale, du ménagement des temps, des occasions et des autres circonstances qui font réussir ou qui ruinent toutes les affaires ». Viennent ensuite des exemples destinés à illustrer cette définition. Le Dictionnaire de l’Académie, s’il donne bien également une série d’exemples, ne les fait pas précéder d’une définition générale. Il en est de même pour les autres dictionnaires.
Ceci nous conduit à une troisième constatation. La multitude des exemples présentés par l’ensemble des dictionnaires examinés montre la richesse d’emploi du mot mesure ; on se contentera d’en citer quelques-uns. En physique : « le mouvement est la mesure du temps » (Dictionnaire de l’Académie) ; en géométrie : « mesure des angles rectiligne, mixtiligne, curviligne, sphérique » (Dictionnaire de Corneille) ; en habillement : « les tailleurs appellent mesure une longue bande de parchemin ou de papier sur laquelle ils marquent toutes les longueurs et les largeurs d’un habit » (Dictionnaire de l’Académie) – c’est ce que l’on désigne de nos jours du mot de patron ; dans le domaine de la « dance » : « sorte de cadence et de mouvement réglé » (Dictionnaire de Richelet) ; en musique : « est l’espace du temps que le maistre du concert employe à hausser et baisser la main pour conduire les mouvements du chant, tantôt plus viste et tantôt plus lent » (Dictionnaire de Furetière) ; en escrime, et toujours selon Furetière : « On appelle estre à mesure quand on juge si la distance qui sépare de l’ennemy est telle, qu’on lui puisse porter un coup de pied ferme ou autrement, ce qui arrive, quand du mi-fort de l’épée on peut toucher le foible de celle de l’ennemy sans bouger le pied droit ny avancer le gauche. »
Comme on le voit, le champ d’emploi du mot mesure est très vaste. Il nous reste maintenant à examiner comment concrètement cette notion de mesure est intervenue, s’est développée et modifiée dans ces grands domaines que sont l’espace, le temps, les passions, la musique, l’usage du livre, etc. Tel est l’objet des exposés qui vont suivre.
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