Dix-septième siècle
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518853
200 pages

p. 721 à 760
doi: 10.3917/dss.014.0721

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n° 213 2001/4

2001 XVIIe siècle

Comptes rendus

 
Libertins du XVIIe siècle, I. Édition de Jacques Prévot, avec, pour ce volume, la collaboration de Thierry Bedouelle et d’Étienne Wolff, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1998. Un vol. relié 17,5 × 11 cm de LXXXVIII-1725 p.
 
 
Un avantage de cette anthologie est de publier simultanément des œuvres romanesques et des ouvrages plus ou moins théoriques. C’est donc grâce à ces Libertins, I que la Bibliothèque de la Pléiade contiendra désormais Le Page disgrâcié, Les Aventures de Monsieur Dassouci, L’Autre Monde et même (c’est un choix discutable, qui a l’air d’être un choix commercial) L’École des filles. L’importance des trois premiers de ces titres, la qualité de leur présentation et de leur annotation, le travail philologique (particulièrement soigné pour Les États et empires de la Lune : le manuscrit de Sydney est pris en compte) ainsi que la cohérence d’une orthographe modernisée – tous ces traits d’une édition à la fois lisible et savante rendent le volume précieux. J’ai donc trouvé plutôt comique de voir que plusieurs dix-septiémistes avaient cru devoir faire la mijaurée devant le beau cadeau qui nous est fait ici.
Ce travail n’aurait pas été moins précieux sans doute, s’il avait porté un autre titre. Mais on comprend aisément Jacques Prévot – dont les recherches sur l’histoire des idées au XVIIe siècle ont éclairé, comme on le voit encore ici, de très nombreuses pages de L’Autre monde – de s’en être tenu à une désignation consacrée par l’histoire littéraire. Et cela d’autant plus que, en sus de Cyrano, trois « Libertins » authentiques (au sens d’Antoine Adam et au sens de René Pintard) forment le cœur de cette édition. Un « Théophile en procès » (p. 3-136 ; notice et notes, p. 1221-1287) a été constitué de la Première journée, d’une part, et, d’autre part, du Recueil de toutes les pièces [prose et vers, on le sait] faites... depuis sa prise..., augmenté de deux pièces volantes (Factum de Théophile et Apologie au roi), avec, en appendice, un extrait du Récit du P. Garasse. Ce riche dossier offre un premier regard sur la méthode de l’anthologiste. Cette méthode consiste à toujours tenir compte de l’imaginaire dans une définition du libertinage, et à fournir au lecteur l’aide voulue pour le détacher du je biographique des auteurs sans rien perdre de la force émotive des textes.
Venons-en maintenant aux deux « Érudits libertins » retenus par cette sélection. L’Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie de Gabriel Naudé (p. 137-380 ; notice et notes, p. 1287-1369) donne à la veine antisuperstitieuse et antipopulaire de ce libertinage un relief puissant. L’éditeur s’engageait, par ce choix, à de vastes recherches d’érudition. La portée de cette Apologie n’était susceptible de s’imposer qu’à la condition de l’entourer de toute une tradition (soit aristotélicienne, soit, plus prudemment, platonicienne, soit, plus généralement, savante) remontant à l’Antiquité et descendant jusqu’à la fin du XVIe siècle, en Italie notamment. C’est ce travail exigeant qu’a opéré Jacques Prévot, et le résultat est impressionnant, puisque ces notes donnent tout un panorama de ce qu’était la culture lettrée chez les frères Dupuy et leurs pareils. De ce point de vue, l’annotation de Naudé sert de supplément d’annotation à Théophile, à Tristan et à Cyrano qui tous, à un moment ou à un autre, ont croisé (volontairement ou non), et parfois recroisé (avec une insistance volontaire), des éléments substantiels de cette tradition. Tous ont su le faire avec une dose d’ironie plus ou moins raffinée. Une ironie dont on voit bien, grâce à Naudé, qu’elle aime se dire fille non seulement de Montaigne mais aussi de Rabelais.
Pierre Gassendi appartient à cette tradition, mais en plus austère. Puisqu’il fallait choisir, il était sage d’accueillir ici l’enquête exhaustive qu’ont menée Étienne Wolff (le traducteur) et Thierry Bedouelle (l’annotateur) sur le Philosophiae Epicuri Syntagma de 1649. À la fois modeste et ambitieux, ce traité, si représentatif de l’activité intellectuelle du XVIIIe siècle, nous est donné, par un extrait suivi, sous le titre de Traité de la philosophie d’Épicure : IIIe partie, L’Éthique ou la morale (p. 597-745 ; notice et notes, p. 1419-1503). Le simple fait de voir insérer ici ce texte rare, et dont les articulations de pensée sont commodes, ne réjouit pas seulement les historiens de la philosophie. Les néo-latinistes aussi voient leurs efforts antérieurs consacrés par cette publication. Un exemple propre à signaler l’intérêt de cette traduction : la longue note (p. 1472) sur le sens des mots prudentia et sapientia sous la plume de Gassendi. Ce dernier ne s’impose pas, dans cette « Pléiade », comme un esprit très original. Il en serait sans doute autrement, comme de grands chercheurs l’ont montré chacun de leur côté, si le texte-témoin choisi n’avait pas été celui-là. De toute manière, la qualité de ce qui nous est donné ici ne souffre pas la discussion. Le dépistage des « sources » – qui viennent aussi bien de tous les doxographes antiques que d’une scolastique ininterrompue allant d’Aristote à saint Thomas – est mené de main de maître. Mais la conclusion du commentateur est mesurée. Elle pourrait être un peu décevante, à l’égard de la notion même de libertinage : « La présentation gassendiste de l’éthique épicurienne consiste aussi bien à donner les textes essentiels qu’à l’intégrer dans une pensée héritée d’une tradition non épicurienne » (p. 1437).
Prise dans son ensemble, cette anthologie si riche et si maîtrisée n’a pas la prétention de déclarer aux spécialistes que tel ou tel auteur est « libertin » ou n’est pas « libertin ». L’anthologiste est plutôt parti à la conquête de l’insaisissable, et il l’a fait avec autant de science que d’élégance. C’est bien à cela que Jacques Prévot avait habitué les lecteurs de ses autres travaux. Sa marque propre – dont la composition même de ce volume témoigne – est de réintroduire le littéraire dans le philosophique. Ou, pour parler beaucoup plus précisément, de rappeler combien l’élan d’une pensée, y compris d’une pensée rationnelle, ne saurait se passer de la force de l’imagination. Il faut donc que les romanciers (sans parler des poètes) accompagnent les théoriciens. Il faut que le burlesque et que la raillerie occupent toute leur place, à côté de la démonstration argumentée : voyez, entre cent exemples, la parodie de la mythologie grecque chez Cyrano (p. 1072 et note). Il faut enfin que, parmi les érudits, les occultistes et les alchimistes aient été non pas suivis, mais reconnus : c’est la leçon, apparente chez Naudé (p. 291-301), et amplifiée par le présent commentaire, de Cornelius Agrippa (plus positif que Montaigne sur la force de l’imagination, vis imaginativa : p. 1040 et note).
Le succès de cette nouvelle « Pléiade » est d’avoir réussi ces multiples conjonctions. On peut se réjouir à l’avance de la publication du tome II, que l’on attend avec confiance. Entre La Mothe Le Vayer et Bayle, on aura, me dit-on, le plaisir d’y trouver, parmi d’autres, Bussy-Rabutin, Saint-Évremond et Fontenelle.
Roger ZUBER.
 
Cyrano de Bergerac, Œuvres complètes, I : L’Autre Monde ou les États et Empires de la Lune. Les États et Empires du Soleil. Fragment de physique. Édition critique. Textes établis et commentés par Madeleine Alcover, Paris, Champion, coll. « Sources classiques », no 15, 2000. Un vol. de 14 × 22 cm de CCIX-618 p.
 
 
Comment rendre compte des mille richesses que comporte ce premier volume des Œuvres complètes ? La très ample introduction (plus de 200 p.) se distribue en trois parties principales : Biographie, Critique textuelle et Analyse. Suivent : l’édition critique des deux romans et celle du Fragment de physique (qui fait l’objet d’une présentation séparée), le relevé des variantes, quatre-vingts pages d’appendices (comprenant divers documents biographiques ou littéraires), un Lexique et une bibliographie très étendue, à quoi s’ajoute un Index des noms. Parcourons pas à pas cette articulation.
La partie biographique nous apporte quantité d’informations originales ou récemment révélées (généralement par l’éditrice elle-même), notamment sur la branche maternelle de C. et les « alliés » de la famille, laquelle s’avère avoir été socialement plus élevée et bien plus dévote que l’on ne croyait. Cette biographie méticuleuse à l’extrême désespérera les amateurs de vies romancées, et il est vrai qu’elle n’est pas toujours de lecture facile (quelques détours par l’Index s’imposent), mais elle représente à coup sûr une aubaine pour les « cyraniens », qui vont enfin disposer d’une base érudite fiable expurgée des fantasmes et approximations qui obèrent traditionnellement la vie de l’écrivain. L’image de C. qui en ressort est celle d’un homosexuel profondément immergé et, sur sa fin, englué dans un milieu dévot. Mme Alcover ne repousse pas a priori l’hypothèse que C. fût victime, fin 1653 ou début 1654, d’un attentat inspiré par les Jésuites. En revanche, elle doute fortement qu’il se sentît jamais coupable dans sa différence/dissidence et qu’il se convertît in fine. Les démêlés de librairie autour des œuvres posthumes, décrits avec une grande précision, semblent confirmer que les Jésuites se mêlèrent effectivement des affaires de C.
La « Critique textuelle » qui suit (p. CI sq.) est un modèle d’excellence philologique et méthodologique. L’éditrice décrit minutieusement manuscrits (de la Lune) et éditions, et reprend à la base la question généalogique. Ainsi, il s’avère que le texte très fautif de Munich procède de celui de Sidney, récemment redécouvert, et que l’édition originale de la Lune fournie par Le Bret et une autre personne procède pour partie de cette lignée, et pour la première partie de la famille du manuscrit de Paris. La copie de Sidney pourrait nous orienter vers le milieu de Chapelain et Gassendi, puisqu’elle a appartenu à Louis Faroard. Celle de Paris, visiblement confectionnée en vue d’une diffusion, pourrait provenir d’un modèle émanant du cercle, sans doute plus familier à C., de Le Royer de Prade. Cette dernière version apparaît aussi comme la meilleure, philologiquement parlant, et philosophiquement comme la plus radicale (quoiqu’elle soit moins burlesque) : c’est elle qui s’impose comme texte de base pour l’édition critique. Ce n’est pas dire que les éditions soient sans intérêt : pour le Soleil, dont on ne conserve aucun manuscrit, on ne peut évidemment s’en dispenser (même si l’é.o. de 1662 porte des marques de correction sous presse...) ; quant à l’édition censurée ou autocensurée de la Lune (1657), son paratexte a été cartonné dans l’exemplaire de Paris, que les éditeurs suivent depuis trois siècles et demi : ainsi a disparu une accusation de Le Bret contre le « barbare frère » de C., accusé de « lâche convoitise de son bien », qui figure dans les deux autres exemplaires connus ( « Harvard » et « Flaubert » ).
L’ « Analyse » des romans (p. CLI sq.) revient d’abord sur la question complexe de leur datation. Mme Alcover place sous nos yeux tous les repérages disponibles et, s’élevant contre une vision monolithique de la genèse de l’œuvre, conclut que les romans ont probablement été écrits sur plus d’une dizaine d’années (l’épisode du Paradis terrestre étant peut-être le plus ancien). Elle nous propose ensuite une analyse abrégée des deux romans (p. CLVII-CLXIV), que le lecteur soucieux de retrouver un épisode consultera avec profit, puis un commentaire de l’œuvre où sont abordées tour à tour quatre questions portant sur : 1 / la forme du récit cyranien – parodie d’encyclopédie à la Pierre Davity, auteur notamment des États, Empires, Royaumes et Principautés du Monde (1625) ; 2 / le travail burlesque opéré par C. sur ses modèles – un burlesque « déplacé » qui ne recule pas devant les Écritures ou les hagiographies catholiques, ces « odyssées de la sainteté » ; 3 / la question de savoir si les voyages de C. sont le signe d’une quelconque quête initiatique, voire ésotérique – à quoi il est répondu que, sauf certain matérialisme vitaliste irréductiblement attaché à son être affectif et pensant, C. a partout marqué son écart avec la notion de vérité, qu’elle fût scientifique ou religieuse ; 4 / la question du rapport de la préférence sexuelle de C. avec son œuvre – et cette question débouche sur la « thèse majeure » de Mme Alcover, annoncée déjà aux p. CLXV-CLXVI : l’homosexualité innerve toute l’œuvre romanesque de C. et nous en fournit la clef, étant l’inversion première qui suscita et dynamisa toutes les autres (scientifiques, philosophiques ou morales). Si quête cyranienne il y eut, ce fut une quête de la sérénité : la violence de l’œuvre témoigne de la crise existentielle que la « passion dominante » de l’auteur lui a occasionnée. Mais Mme Alcover insiste bien sur ce point : l’homme n’est pas concevable en dehors d’une sphère sociale (ou familiale), et qui dit conscience révoltée ne dit pas forcément conscience déchirée, encore moins conscience coupable.
Passons rapidement sur les parties suivantes, dont la première n’est pourtant pas la moins importante : l’édition critique, impeccablement faite, des trois textes eux-mêmes. Orthographe et ponctuation ont été logiquement modernisées (le manuscrit de base, non seulement n’est pas autographe, mais est la copie d’un « illettré »), suivant un protocole sérieux (p. CL-CLI). L’annotation est copieuse ; elle vise moins à donner des sources exactes, difficiles à repérer chez C., qu’à « recomposer l’humus intellectuel qui a donné sa croissance à l’œuvre cyranienne » (p. CLVI). L’appareil des variantes est, quant à lui, reporté à la fin, c’est-à-dire après le Fragment de physique (on aurait préféré que cette œuvre soit plus nettement dissociée des romans). Parmi les appendices, signalons la présence des préfaces aux deux romans et deux documents de grand intérêt : la lettre de Bernier à Chapelle du 10 juin 1668, qui « permet d’évaluer la radicalité de l’atomisme présenté par les professeurs de philosophie de la Lune », et un extrait des Pensées de Monsieur Dassoucy dans le S. Office de Rome (1676), où il est longuement question de l’athéisme et, en filigrane, de C.
Ce travail éditorial remarquable n’offre prise qu’à de timides reproches, comme d’avoir, peut-être, insuffisamment pris en compte des lettres de C. dans la partie biographique (des destinataires sont connus ; la lettre Le Duelliste comporte une allusion probable au portrait fameux de Cyrano, etc.) ou d’avoir accordé trop de place aux élucubrations alchimiques (Fulcanelli, Canseliet, Van Vledder, etc.) qui ont dévoyé la critique cyranienne au XXe siècle. Cette longue déconstruction d’une herméneutique ignorante s’associe à un appel, mieux justifié, à une précision des rapports de C. avec la tradition « hermétique » (p. CLXXXVIII sq.). À cet égard, on peut se demander si Bruno et même Campanella n’occupent pas une place trop exiguë dans le commentaire et l’appareil de notes. Quant aux images et allégories proprement alchimiques, l’éditrice a certainement raison de n’en lire que des parodies chez C., mais la question de leur repérage n’est pas si simple et son effort de déconstruction paraît parfois pouvoir être prolongé : ainsi, à propos de l’épisode fameux du combat de la bête à feu (la Salamandre) et de la bête à glace (la Rémore) dans le Soleil (l. 3179-3400), qu’elle persiste à juger « incompréhensible sans un recours à la symbolique hermétique » (p. CLXXXVIII). On peut objecter que ce montage burlesque doit d’abord beaucoup à l’antagonisme célèbre du basilic et de la belette (cf. Pline, Lucain, Élien, mais surtout Solin, en l’occurrence), et rappeler que des êtres de feu et de glace – les Pyrandriens et les Aparctiens – apparaissent dans le Supplément de l’Histoire véritable de Lucien de Frémont d’Ablancourt, publié par son oncle à la fin des Œuvres de Lucien pendant l’été 1654 (la lecture de ce texte suggère d’autres rapprochements intéressants ; Lucien lui-même, notons-le au passage, aurait pu garnir davantage de notes – de même que Celse et d’autres « anciens » ; quant au fameux « pourquoi non ? » cyranien, apprécié ici comme emblématique, ne fait-il pas écho à une remarque du cheval Phlégon dans le IIIe Dialogue du Cymbalum mundi de Des Périers ?). Autre point, concernant le Fragment de physique : le commentaire très savant qui nous est proposé ne nous ôte pas tout doute au sujet de l’élaboration de ce texte, décidément très « rohaultien », par C. (signalons, pour compléter une indication p. 354, qu’il existe au moins un état manuscrit du Traité de physique de Rohault, antérieur à l’imprimé de 1671, dans la collection de S. Matton : un sondage superficiel nous suggère une plus grande proximité avec le Fragment). Bien d’autres points de détail pourraient être discutés, relatifs par exemple à l’inachèvement de l’œuvre cyranienne (insuffisamment soulignée, à notre avis, à propos du Soleil), ou aux textes disparus de C. (l’Histoire de l’étincelle a suggéré naguère à Pol Gossiaux quelques stimulantes réflexions), jusqu’à la thèse centrale qui conduit à voir dans l’homosexualité de l’auteur non une posture sociale, comme chez d’autres « libertins » contemporains, mais la clef, que l’on devine unique, de son œuvre philosophico-romanesque. La démonstration, pour convaincante qu’elle soit (et elle l’est), déposera immanquablement dans l’esprit de certains lecteurs un soupçon de réductionnisme. Convenons au moins que l’hypothèse se montre, à l’épreuve des textes, extrêmement fertile (cf. par ex. le décryptage de l’histoire des arbres-amants par la « bande sacrée » des Thébains relatée par Plutarque).
Quel bilan tirer de cette publication monumentale ? L’éditrice, assurément la meilleure spécialiste de C. aujourd’hui, sait mieux que quiconque que beaucoup de choses restent à dire et découvrir au sujet de l’écrivain et de son œuvre. Son introduction et ses notes brossent un bilan fiable et quasiment exhaustif de ce que l’on sait ou soupçonne déjà sur ces points, assorti d’une foule de suggestions stimulantes généreusement livrées aux lecteurs. Son édition nous donne enfin, et c’est le plus important, un texte soigneusement établi, sur lequel des générations de « cyraniens » vont désormais pouvoir travailler en confiance : ce n’était pas le cas jusqu’à présent, nous semble-t-il. En octobre 1998 a paru, dans Libertins du XVIIe siècle ( « La Pléiade » ) une édition des deux romans de C. La comparaison des deux éditions conduit sans aucune hésitation à conclure que celle de Mme Alcover mérite, à tout point de vue, d’être regardée comme l’édition de référence.
Alain MOTHU.
 
Pierre Bayle, Correspondance, t. I : 1662-1674, Lettres 1-65. Publiée et annotée par Élisabeth Labrousse, Edward James, Antony McKenna, Maria-Cristina Pitassi et Ruth Whelan, Oxford, Voltaire Foundation, 1999. Un vol. 24 × 16 cm de 432 p., un portrait en frontispice et 23 p. d’illustrations hors texte.
 
 
Voilà, dans sa belle reliure de toile verte, le tome premier de la Correspondance de Pierre Bayle, et l’on ne peut que se réjouir de l’aboutissement d’une œuvre de très longue haleine, juste avant la disparition de sa principale instigatrice et réalisatrice : Élisabeth Labrousse, la spécialiste de B. Après une introduction générale à toute l’entreprise (9 p.), c’est sans doute essentiellement à sa plume qu’il faut attribuer l’introduction à ce premier livre (7 p.) qui situe avec clarté le contexte et les principaux protagonistes. L’un des événements majeurs de cette période est la double conversion du jeune Bayle : sous l’influence des jésuites de Toulouse, il abjure la foi réformée, à laquelle il revient environ une année plus tard, devenant ainsi relaps et menacé. Le jeune homme de 23 ans s’enfuit à Genève. Il ne revint jamais dans son Ariège natale et ne revit aucun des membres de sa famille. Est ajoutée une chronologie personnelle, que Pierre Bayle avait rédigée en latin, de sa naissance jusqu’en 1687 (40 ans), que Pierre Des Maizeaux avait reproduite et traduite dans sa Vie de M. Bayle ; ce texte est ici utilement complété et annoté. À l’exception de quelques lettres de son père, Jean Bayle, ou de son frère Jacob, tous deux successivement ministres de la paroisse protestante du Carla, on trouve dans ce volume essentiellement des lettres de Pierre, entre 1670 et 1674 : 19 lettres à sa famille ; 5 lettres à David Constant, pasteur à Coppet, et surtout 33 lettres à son ami intime, de huit ans plus âgé, Vincent Minutoli, ministre, fin lettré, originaire de Genève.
Plusieurs dominantes dans cette correspondance : les conditions matérielles difficiles, et il s’agit souvent, dans les lettres aux parents, de besoins d’argent ; l’affection profonde, qui est associée à un immense respect. Pierre exprime sa sensibilité dans les relations aux siens, mais il n’y a aucune allusion à une vie sentimentale ou à quelque amourette. Il est bien de son temps dans son manque d’intérêt pour la nature, ou le paysage : « Car franchement ce n’est pas trop mon fait que la campagne, aussi ne m’y suis-je jamais pleu sinon lors que j’y ay eté avec une troupe de bons amis ou avec quantité de livres » (lettre 65, 1674). Par contre, il fait preuve d’une insatiable curiosité d’esprit : « ... profiter de tous les moyens qui me sont offerts soit par la conversation des gens doctes, soit autrement ». Il met un intérêt passionné à s’informer dans de nombreux domaines : scientifiques (les expériences du cartésien Chouet), historiques ou politiques (les dernières nouvelles des batailles aux Pays-Bas), et surtout littéraires. Il rivalise de citations de poètes de l’Antiquité, d’avis sur ses lectures, de questions sur les nouveautés, dans ses échanges, ses bavardages, avec Minutoli, dont il admire la culture. Par contre, on est surpris que la théologie n’y occupe que peu de place. C’est pourtant dans ce domaine que deux des caractéristiques du Bayle de l’âge mûr apparaissent déjà : la nécessité, à propos de la querelle entre les thèses de la grâce universelle (Amyrault) et de la grâce particulière, liée à la prédestination, de chercher à éviter le parti pris : « Je commenceay à me doutter que la passion s’etoit melée dans l’ecrit de Mr Du Moulin et qu’il faloit ouyr les deux parties avant que de rien conclurre en faveur de l’une ou de l’autre [...] ce qu’on apelle disputer de mauvaise foy et en sophiste, a été fort bien mis en prattique par le grand Mr Du Moulin ». D’autre part, il ne craint pas de souligner la discordance des évangiles à propos de la fin de Judas (ces deux exemples dans la lettre 11, 1671). Intérêt encyclopédique, effort d’objectivité et honnêteté devant ce qui heurte la raison : Bayle est déjà lui-même.
Voilà pour la correspondance de ces années de formation, qui gagnera sans doute en densité dans les volumes suivants. Ce qui est très remarquable dans ce premier, c’est l’érudition de l’annotation, exigeant d’innombrables recherches : les personnages même humbles sont identifiés, les événements politiques éclairés par les gazettes contemporaines, les citations latines identifiées et traduites, les phrases volontairement sibyllines expliquées. Nos présentateurs ont l’air d’être les contemporains de l’épistolier, de partager son information et ses références ! Cette aide discrète ajoute à l’intérêt d’une lecture dont on ne se lasse que rarement : quand Pierre adresse trop de compliments au brillant esprit de Minutoli.
Le choix des gravures, en hors-texte, éclaire le contexte. La dernière partie du livre offre tous les outils nécessaires : un glossaire des termes qui ne nous sont plus familiers, une copieuse bibliographie et un index des noms cités. Voilà à tous égards un bel ouvrage.
Marjolaine CHEVALLIER.
 
Antoine Arnauld, Examen du traité de l’essence du corps contre Descartes. Texte revu par Emmanuel Faye, Paris, Fayard, coll. « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 1999. Un vol. 14 × 22 cm de 142 p.
 
 
Rédigé par Antoine Arnauld en 1680, à la demande de sa nièce, la Mère Angélique de Saint Jean, cet Examen (étymologiquement : action de peser, d’observer minutieusement) a été publié juste cent ans plus tard, en 1780, à Lausanne. À quel nom répond l’auteur du traité « examiné » ? Celui du P. Le Moine, doyen, pour lors, du chapitre de Vitré, en Bretagne.
Or donc, quelle maudite chose que le corps ou, plutôt, quelle maudite définition que la définition cartésienne du corps par l’étendue ! À s’en tenir à cette définition, en effet, la chair humaine, qui est corps, ne saurait être sans étendue et c’est de là que vient tout le mal, ici dénoncé par le P. Le Moine. Car si la chair humaine se définit comme le corps, par l’étendue, sa définition est hérétique, entendez : contraire à la foi et même tout simplement à l’unique bonne philosophie. Elle ne saurait en effet s’accorder ni avec ce que l’on peut dire du corps du Christ dans le pain eucharistique (2e partie), ni avec ce que l’on peut imaginer des corps d’homme dans la gloire du paradi (3e partie), ni avec ce qui s’éprouve de l’union de l’âme et du corps dans la vie de tous les jours (4e et dernière partie). On ne manquera pas de dire que ces anathèmes de Le Moine à Descartes et les 142 pages de cette polémique implacable d’Arnauld contre Le Moine sont à remiser en l’an 2000 au quartier des vieilles lunes ; que tout cela, en somme, est depuis longtemps passé de mode. Mais si c’était tout le contraire, comme on peut s’en trouver convaincu dès la fin de la lecture de la 1re partie ! Fides et ratio, en effet, et leurs relations mutuelles qui sont tantôt d’épaulement et tantôt d’ébranlement, tantôt de paix et tantôt de guerre, fides et ratio trouvent ici l’occasion d’une belligérance sans égale, en même temps qu’une illustration, colorée entre toutes.
Pensez donc ! « L’essence du corps considérée par rapport à l’Eucharistie » (p. 29) ne saurait, bien entendu (bien entendue au féminin, plutôt !), que convenir à la foi de l’Église. Et cette foi, qu’oblige-t-elle à croire ? Arnauld le rappelle, p. 39. Elle « oblige à croire (...) qu’un corps peut être réduit en un point indivisible, et les accidents subsister sans aucun sujet ». D’où la conclusion de Le Moine, rapportée ibidem par Arnauld : « Toute philosophie qui pose des principes opposés à ceux-là, quoique ce ne soit qu’en expliquant la nature des corps, doit être condamnée comme portant préjudice à la Religion ». Considérée « par rapport aux corps glorieux » (p. 65), la définition cartésienne du corps opère de tout semblables ravages dans le domaine de la foi et de la théologie. Car par quoi un corps glorieux se caractérise-t-il, selon le P. Le Moine, p. 66 ? Un corps glorieux se caractérise par le fait de posséder « toute sa substance et sa matière dans une unité inviolable sans aucune division ». Qu’il puisse être de surcroît « sans aucune extension extérieure », cela est parfaitement logique. Et l’on voit tout de suite pourquoi Descartes et les « cartistes » sont ici tellement dangereux. C’est qu’il n’est de corps qu’étendu pour Descartes et les « cartistes » et que « les corps des bienheureux conservant toute leur matière et toute leur substance » se portent très bien « sans étendue » (p. 71). Ajoutons que, à s’en tenir aux cartésiens, la résurrection de la chair, poursuit Le Moine, devient également incompréhensible : toute autre interprétation que la sienne est hérétique (p. 71). La raison en est simple : un corps étendu – la chair humaine est corporelle ! – ne peut pas ne pas tomber un jour en pourriture. Or la chair humaine ressuscitée et glorieusement régnante, cette chair-là est à jamais à l’abri de toute corruption. Pernicieuses enfin, et inadmissibles, la distinction de l’âme et du corps et l’union de celui-ci et de celle-là, telles que les entend Descartes. Voyez plutôt ! Distinction et union du corps et de l’âme, d’une part, union hypostatique – celle de la nature divine et de la nature humaine dans l’unique personne de Jésus-Christ –, d’autre part, sont incompatibles. Le corps est le « sujet des propriétés spirituelles de l’âme par la communication que l’âme lui en fait » (p. 135) : rien d’autre, et il ne saurait en être autrement, puisque « la foi de l’Église, et la doctrine des Pères, et la vérité contraire à l’erreur des hérétiques », c’est que « l’union hypostatique enferme une communication réelle, formelle et substantielle des propriétés de la personne du Verbe à l’humanité de Jésus-Christ ; que par cette communication le Verbe s’est fait homme, et l’homme est devenu Dieu ; et qu’ainsi on peut et on doit attribuer réciproquement, dans un sens très propre, les propriétés d’une nature à l’autre » (p. 135-136).
Puisque d’examen il s’agit, on ne sera pas surpris de se trouver ici en présence d’une polémique dont la subtilité n’a véritablement d’égale que la férocité. Que le lecteur veuille bien en prendre acte et qu’il sache – je lui demande pardon ! – que, même bien informé en philosophie, théologie et patristique, il peut avoir par moment quelque mal à comprendre et à suivre. Quoi qu’il en soit, une campagne guerrière menée avec cet acharnement ressemble diablement à une guerre de tranchées. Les fantassins Arnauld et Le Moine croisent le fer ; l’artillerie de l’un et de l’autre donne de la voix ; Pères de l’Église et théologiens servent tour à tour de chars d’assaut. Pères et théologiens sont, du reste, tirés dans tous les sens (p. 68). À propos de l’union de l’âme et du corps, Tertullien a-t-il dit autre chose que des sottises (p. 112) ? S’agissant des corps glorieux, qui est hérétique ? C’est Le Moine (p. 73). Le Moine, c’est vrai et il faut le savoir, ne connaît pas le Concile de Trente (p. 79).
Et c’est ainsi que nous en arrivons à ce qui confère à l’Examen du traité de l’essence du corps selon Descartes un intérêt toujours actuel : l’intérêt qui s’attache à la nature et à l’acte de philosopher en toute indépendance, car, quoi que l’on en ait dit – et on en a dit beaucoup de choses ; cf. Jean-Paul II, Fides et ratio, 1998 –, ni la foi n’est au service de la raison, ni la raison n’est au service de la foi ; ni celle-là n’est serve de celle-ci, ni celle-ci n’est serve de celle-là. La 1re partie de l’Examen : « Sur ce que l’Auteur dit en général contre la Philosophie de M. Descartes » (p. 11), pose admirablement – je l’ai déjà noté – le problème à cet égard. Et la profession de foi – philosophique – à laquelle se livre Arnauld d’entrée de jeu est là-dessus d’une clarté et d’une précision sans égales : « Car tout ce que dit cet Auteur (le P. Le Moine) pour montrer que la Philosophie humaine est la mère ou la sœur de l’hérésie n’est vrai que d’une fausse Philosophie, qu’on emploierait pour combattre les vérités de la foi : telle que pourrait être la Philosophie d’Épicure, dont on se voudrait servir pour combattre la Providence de Dieu et l’immortalité de l’âme. Mais on ne le saurait appliquer que très déraisonnablement à une Philosophie solide, enseignée par un Philosophe chrétien, qui reçoit et qui révère tous les mystères de la foi et qui ne traite que des choses qui se peuvent connaître par la lumière de la raison, en reconnaissant en même temps que tout ce qu’il a plu à Dieu de nous révéler de lui-même (...) doit tenir le premier lieu dans notre créance » (p. 11). Etc.
Et sans doute tient-on là bien autre chose qu’une profession de foi philosophique : une manière de philosopher, celle même d’Arnauld contre Le Moine. La 1re partie de l’Examen est un discours de la méthode. Seize pages et quelques lignes : il y faudrait un livre.
Roger TEXIER.
 
Hervé Pasqua, Blaise Pascal, penseur de la grâce, Paris, Téqui, coll. « Croire et savoir », 2000. Un vol. 21 × 14 cm de 222 p.
 
 
Un livre clair sur un auteur difficile et un sujet éminemment complexe : voilà d’ores et déjà une qualité à laquelle tout enseignant ou tout étudiant sera sensible. Un ouvrage clair quant à la construction systématique : une première partie consacrée aux Pensées intitulée « Recherche de Dieu par l’homme », une seconde dédiée aux Écrits sur la grâce avec pour titre « Recherche de l’homme par Dieu » ; clair quant au niveau de discours retenu : pas d’effet d’érudition (une bibliographie sélective de 2 pages), pas d’avancée sinueuse dans la délicate question des éditions du texte des Pensées (le débat suscité par l’édition Martineau est résumé en 8 pages dans la première annexe), pas de vis-à-vis conflictuels entre différents textes de Pascal autour d’un jansénisme mille et une fois rebattu ; clair enfin quant à l’objectif retenu : mettre en évidence, sans souci d’originalité, la solide unité des différents écrits pascaliens entre eux (toute la première partie enregistre des échos entre l’apologie et les différents opuscules antérieurs) ; montrer, voire démontrer la parfaite orthodoxie des prises de position de leur auteur en matière de théologie.
Le résultat est un livre bref, condensé, accessible à tous, dont le mérite essentiel est sans doute moins de proposer une étape décisive pour les recherches pascaliennes (il n’apporte pas d’éléments nouveaux à proprement parler) que d’offrir une mise en perspective de deux œuvres essentielles de Pascal : Les Pensées et les Écrits sur la grâce. Ces derniers, en effet, étaient définis par Jean Mesnard, dans sa substantielle introduction (Œuvres complètes, Desclée de Brouwer, t. III, p. 487-641) comme « l’œuvre de Pascal la plus difficile d’accès ». H. Pasqua nous en fournit ici une présentation thématique (la félicité de l’homme, la nature déchue, la liberté, etc.), qui fait de la deuxième partie de cet ouvrage, plus neuve que la première, un préalable désormais très utile à l’étude suivie du texte.
L’ouvrage constitue de fait, à lui tout seul, une véritable initiation au débat théologique sur la grâce en général, dans un cadre très large : de Tertullien à Eckhart, d’Origène à Nicolas de Cues, et dans celui plus restreint des deux œuvres de Pascal. Il permet de définir les outils fondamentaux utilisés en théologie, de préciser des notions plus travaillées comme celle du pouvoir prochain, de renvoyer en temps utile aux principaux textes dogmatiques de l’Église catholique sur la question. Autant dire qu’il possède le réel privilège, au sein de la longue bibliographie pascalienne, d’être éclairant et incisif sur un domaine réputé particulièrement épineux. En période d’inculture religieuse, point n’est besoin d’en souligner la réelle utilité pour quiconque souhaite travailler sur des questions de spiritualité. Adressé à des non-spécialistes, il manifeste tout à la fois la possibilité et l’intérêt d’étudier Pascal.
Hélène MICHON.
 
Gougenot, La Comédie des comédiens et le Discours à Cliton, textes établis, présentés et annotés par F. Lasserre, Tübingen, Gunther Narr Verlag, coll. « Biblio 17 », 2000. Un vol. 21 × 15 cm de 362 p.
 
 
Les entreprises de réhabilitation forcent souvent le respect. Et celle que mène, depuis plusieurs années et avec une belle opiniâtreté, François Lasserre en faveur de Gougenot plus que toute autre. Après avoir offert en 1995 une édition critique du Romant de l’infidelle Lucrine (dans la collection des « Textes littéraires français »), il nous en propose aujourd’hui une qui réunit La Comédie des comédiens et le Discours à Cliton dans la collection Biblio 17. La Comédie des comédiens avait déjà été éditée en 1974 par L. Maranini dans les Testi del Seicento Francese et par D. C. Shaw dans la collection des « Textes littéraires » publiée par l’Université d’Exeter. Mais le Discours à Cliton n’avait fait l’objet d’aucune édition critique avant de figurer dans l’anthologie de G. Dotoli, Temps de préfaces, publiée en 1996. Les deux textes sont présentés par François Lasserre dans leur ponctuation et leur graphie originelles, hormis les menus aménagements phonétiques d’usage.
Les qualités de La Comédie des comédiens ne sont plus à vanter depuis les analyses que Georges Forestier a consacrées à la pièce dans Le Théâtre dans le théâtre sur la scène française du XVIIe siècle. On les retrouvera dans cette nouvelle édition, intactes, propres à susciter de nouvelles études. François Lasserre en esquisse quelques-unes, dont celle de l’adaptation par Gougenot de certains éléments du Romant de l’infidelle Lucrine (p. 61 à 63). En outre, il effectue plusieurs mises au point utiles, sinon salubres. Ainsi, François Lasserre rappelle qu’il serait vain de rechercher dans cette comédie de comédiens une image réaliste de l’activité de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne au début des années 1630, singulièrement en ce qui concerne sa composition ou la manière dont s’y distribuaient les rôles (p. 40 à 51). Il insiste aussi, à juste raison, sur la nécessité d’appréhender La Comédie des comédiens comme un ensemble cohérent où pièce-cadre et pièce intérieure contribuent également au jeu subtil de l’illusion, et non comme un composé artificiel dont on pourrait indifféremment négliger l’un ou l’autre des éléments (p. 86).
François Lasserre nous permettra-t-il, cependant, quelques réserves sur certains aspects de son édition ? Ainsi la pièce intérieure, intitulée La Courtisane, peut-elle se réduire à un « pastiche » de comédie à l’italienne plus ou moins inspiré de Larivey (p. 55 à 58) ? Sa théâtralité affichée répond moins à une quelconque volonté satirique qu’au désir d’accroître a posteriori (comme l’a montré G. Forestier), par contraste, le trompeur effet de réalité produit par la pièce-cadre. À cet égard, La Courtisane serait plutôt à rapprocher de ces nombreux scenarii mêlant comédie et tragi-comédie répandus en France par les troupes de comédiens italiens jouant all’improviso (voir, à ce sujet, le tout récent et remarquable ouvrage de Claude Bourqui, La Commedia dell’arte). De même, fallait-il revenir une fois de plus sur l’inextricable question de la numérotation irrégulière des actes et des scènes de la pièce (p. 316 à 322) et rectifier, certes avec modération, celle que présente l’édition originale, au risque d’augmenter encore la confusion ? Peut-être aurait-il été plus sage de conserver la numérotation d’origine et de laisser la question ouverte. On regrettera surtout que cette édition ne cherche pas à situer la pièce de Gougenot par rapport à la campagne d’opinion commanditée par Richelieu au début des années 1630 pour réhabiliter la comédie et le comédien, naguère étudiée par Georges Couton. Une telle contextualisation aurait peut-être permis de reconsidérer l’isolement apparent de Gougenot.
Il n’est pas besoin non plus, maintenant que justice lui a été enfin rendue, de souligner l’importance du Discours à Cliton, publié durant la deuxième quinzaine du mois de juin 1637, mais composé en majeure partie à la fin de 1632 ou au début de 1633 (p. 211 à 213). François Lasserre y voit un « travail de dramaturgie pratique, le premier du siècle, qu’il faut ranger avec les deux autres que produira le classicisme, sous les plumes de l’abbé d’Aubignac et de Corneille » (p. 12). Le Discours à Cliton est beaucoup plus qu’une pratique du théâtre avant la lettre. C’est l’un des quatre ou cinq traités majeurs de l’esthétique théâtrale française du XVIIe siècle. C’est aussi la seule véritable caution théorique du modernisme irrégulier des années 1630. Il s’agit donc d’un texte capital pour la compréhension de la dramaturgie baroque française.
François Lasserre insiste, après d’autres, sur les aspects les plus saillants du Discours à Cliton : la critique des vingt-quatre heures, la scène conçue comme un abrégé de l’univers, la réflexion sur les règles et les modèles d’excellence. Il met aussi en relief d’autres aspects du texte, jusqu’alors passés plus inaperçus : le processus mimétique envisagé comme une procédure de proportion de l’image à son modèle, les « opérations d’esprit » demandées au spectateur pour la réception du poème dramatique, la polémique avec Chapelain et Mairet. Sans doute aurait-il fallu ajouter à cette description la réflexion sur la notion d’image, inscrite au cœur même du traité, et surtout l’éloge des virtualités infinies de la possibilité dramatique, jeté à la face des aristotéliciens imbus de vraisemblance et de crédibilité.
Reste l’irritante question de l’attribution du Discours à Cliton. On incline, depuis quelques temps, à rendre ce traité anonyme à Durval. François Lasserre réfute cette thèse, soutenue par Rigal et reprise par Georges Forestier et Giovanni Dotoli, en montrant qu’elle repose sur des arguments singulièrement fragiles (p. 218 à 230) : la plupart de ces derniers pourraient concerner de nombreux dramaturges (p. 219) ; une simple allusion à Hardy dans la préface de Panthée n’est pas comparable à la révérence manifestée par l’auteur du traité (p. 223-224) ; la principale similarité textuelle entre l’avis Au lecteur d’Agarite et le traité dénote plus de divergences que de convergences entre les deux auteurs (p. 224 à 230). Avec bon sens, François Lasserre conclut que ces quelques éléments de comparaison permettent seulement d’affirmer que Durval, quand il a redigé l’avis Au lecteur d’Agarite, connaissait la partie centrale du Discours à Cliton qui avait sans doute circulé en manuscrit.
Faut-il, dès lors, attribuer ce traité à Gougenot, comme l’avait fait dès 1925 Colbert Searles ? Voilà ce dont François Lasserre entend nous convaincre avec la fougue qu’on lui connaît (p. 230 à 242). Disons-le tout net : sa démonstration n’emporte pas l’adhésion. Il tire en effet la plupart de ses arguments de la comparaison entre le Discours à Cliton, La Comédie des comédiens et Le Romant de l’infidelle Lucrine. Certains rapprochements intriguent, d’autres prouvent surtout un commun recours à des topoï de la pensée baroque relatifs à l’illusion, à la feinte ou au theatrum mundi. Mais aucun ne paraît suffisamment probant pour tenir lieu de preuve indubitable. De plus, l’attribution à Gougenot se heurte à une objection majeure. Pourquoi un auteur aussi ignoré aurait-il cru bon de conserver l’anonymat en pleine querelle du Cid ? Pourquoi n’aurait-il pas, au contraire, cherché à profiter de la polémique pour échapper à l’obscurité ? Il y a fort à parier que l’anonymat du Discours à Cliton cache plutôt une signature connue, peut-être célèbre, au moins un nom qu’il valait mieux taire dans le contexte social et politique de la querelle du Cid. On voit mal pourquoi Gougenot, déjà oublié, ou Durval d’ailleurs, en passe de renoncer à la scène, aurait pris tant de précautions pour ne pas compromettre la suite de sa carrière...
L’auteur du Discours à Cliton risque donc de conserver, pour quelque temps encore, son anonymat. Au moins François Lasserre nous aura-t-il permis de découvrir, ou de relire, cet admirable traité qui contient certaines des plus belles et des plus profondes pages que l’on ait écrites au XVIIe siècle sur la scène et la mimèsis théâtrale. Qu’il en soit remercié comme il convient. Et surtout qu’il renonce à son projet de reproduction à tirage limité de La Fidelle tromperie (p. 15) ! Cette tragi-comédie ne mériterait-elle pas une véritable édition critique ? Ainsi serait mis le point d’orgue à la réhabilitation de Gougenot.
Pierre PASQUIER.
 
Jean Racine, Œuvres complètes, I, Théâtre-Poésie. Édition présentée, établie et annotée par Georges Forestier, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », no 5, 1999, 1 vol. 11 × 17,5 cm de CVI-1 801 p.
 
 
Publiée à l’occasion du tricentenaire de la mort de Racine, la nouvelle édition du Théâtre et de la Poésie s’impose d’abord par son ampleur : 1 801 pages, contre 1 191 pour la précédente édition établie en 1950 par Raymond Picard. Si l’on considère de surcroît que l’édition de 1999 ne comporte qu’un inédit (l’épigramme « sur Lully et Quinault » – dont on n’a que trop parlé), on prend ainsi la mesure du travail accompli par Georges Forestier (entre introduction, notes et notices, près de 700 pages critiques).
Si le titre de ce « Volume I » garantit une continuité éditoriale (il n’est pas prévu de refondre le « Volume II » consacré à la Prose), si le contenu éditorial est, à première vue, inchangé (Poésie, cependant, passe du pluriel au singulier), la disposition du volume est nouvelle par l’ordonnancement des textes de Racine : en effet, là où R. Picard avait adopté un classement générique (Théâtre, puis Poésies), G. Forestier adopte l’ordre chronologique : les Poésies d’adolescence et de jeunesse ouvrent donc le volume, l’Idylle sur la paix et les Hymnes s’intercalent entre les tragédies profanes et Esther et Athalie, auxquelles succèdent les Cantiques spirituels et les Dernières Poésies. Cette disposition a l’intérêt de mettre en évidence la « carrière » de l’écrivain : poésie d’initiation, poésie aulique, poésie biblique. Le même principe chronologique – de publication ou de rédaction – conduit à placer, après le texte d’une pièce, les Préfaces rédigées à l’occasion d’une réédition ; ainsi trouve-t-on en amont du texte de Britannicus la « Première Préface », parue en 1670, et en aval la « Seconde Préface », apparue dans les Œuvres de 1675.
La structure générale du volume procède d’une tripartition limpide : l’œuvre de Racine est en effet encadrée par un texte de présentation, paginé XI à CIV (quatre sections : « Introduction », « Lire Racine », « Chronologie », « Note sur la présente édition »), et un ensemble critique, paginé 1 207 à 1 788 (« Notices, Notes et variantes », renforcées d’une « Bibliographie » et d’un « Glossaire »). La séparation est donc totale entre le paratexte éditorial et critique, et le texte du XVIIe qui occupe les pages 1 à 1 207 : « texte du XVIIe siècle » en effet, car G. Forestier a accueilli, dans son édition, les écrits des contemporains de Racine susceptibles d’éclairer la réception immédiate de l’œuvre. Le théâtre est ainsi bordé d’un « Autour de Racine » qui est également un « Sur Racine », mais rédigé au XVIIe : Lettres et Dissertation sur le Grand Alexandre de Saint-Évremond, Folle Querelle de Subligny, extrait d’Artémise et Poliante de Boursault, Critique de Bérénice de l’abbé de Villars ; Apollon Charlatan de Barbier d’Aucour, Entretien sur les tragédies de ce temps de Pierre de Villiers, Remarques sur les « Iphigénies » de M. Racine et de M. Coras (anonyme), tout comme la célèbre Dissertation sur les tragédies de « Phèdre » et « Hippolyte (extraite du recueil de Granet) offrent ainsi au lecteur un exceptionnel panorama de la réception critique de Racine en son temps. Cet ensemble constitue un remarquable dossier pédagogique pour enseigner Racine, en même temps qu’il rend hommage à Raymond Picard, maître d’œuvre du Corpus racinianum.
Ce massif de textes raciniens – au sens large –, qui fait alterner théâtre et poésie, œuvres et textes critiques, reconstitue le contexte sociolittéraire de la création de Racine qui est ainsi rendu à son siècle, et éloigné de sa légende dorée (d’où la relégation, en fin de volume, des hagiographiques Mémoires de Louis Racine). Ce souci de présenter un Racine polémiquement immergé dans la vie littéraire et théâtrale de son temps a conduit Georges Forestier à adopter, pour l’ensemble des textes de Racine, le texte de l’édition originale. Ce choix, dont Georges Couton avait donné l’exemple en éditant les premières pièces de Corneille, introduit une rupture majeure dans la tradition éditoriale racinienne qui reproduisait le texte de la dernière édition revue par l’auteur en 1697. C’est donc également une matière renouvelée qui nous est présentée ; ce choix éditorial signe l’originalité de l’entreprise engagée par G. Forestier, l’adoption du texte original étant habituellement réservée à des éditions d’érudition.
Ce choix, argumenté et justifié dans la « Note sur la présente édition », disons d’emblée que nous l’approuvons fondamentalement, s’agissant de théâtre. Le texte que nous lisons ainsi est en effet au plus proche de celui qu’ont déclamé les acteurs, entendu les spectateurs, et lu les critiques contemporains de Racine. Racine y perd peut-être en solennité (cette solennité qu’il recherchait dans son édition de 1697 par laquelle il se consacrait lui-même comme le nouvel Euripide), mais l’œuvre y gagne incontestablement en authenticité historique et théâtrale. Le texte de l’édition originale, texte à déclamer et jouer avant que d’être à lire, renvoie directement à l’âgon théâtral de la tragédie classique. C’est pourquoi G. Forestier a tout particulièrement rétabli la ponctuation originelle et la distribution des majuscules qui constituaient des marqueurs de rythme et d’intensité pour la déclamation et l’interprétation oratoire de l’expression passionnelle (rappelons qu’Étienne Dolet appelait « point d’admiration » notre point d’exclamation) ; un soin équivalent a été accordé à la graphie des mots à la rime, dont des témoignages d’époque convergents attestent que l’on en prononçait les consonnes finales. Cette édition nous offre donc le matériau indispensable pour l’étude de la déclamation tragique en France : dossier scientifique, mais aussi chantier ouvert pour une refonte sur la scène d’aujourd’hui de la diction et de l’actio raciniennes [1].
Soulignons encore que le choix de l’édition originale a l’avantage de présenter les variantes dans l’ordre chronologique et génétique de leur apparition au fil des rééditions. Une double numérotation des vers (à gauche, celle de l’édition originale ; à droite, celle de l’édition de 1697) fournit une fort lisible table de correspondance avec les éditions antérieures. En l’absence d’une édition électronique, qui seule permettrait la confrontation des textes de la totalité des éditions, la présente édition concilie harmonieusement innovation et précision.
S’agissant enfin de la glose proposée par G. Forestier, la lecture génétique, qu’il avait précédemment appliqué à Corneille [2], en constitue le principe : Introduction, Notices et Notes dégagent en effet avec un exceptionnel souci d’exhaustivité les enjeux et les données de l’élaboration dramaturgique du théâtre de Racine. L’intérêt et l’originalité de cette lecture tient peut-être au fait que l’on pourrait dire, paradoxalement, que G. Forestier n’est pas un « racinien » – si l’on entend par ce terme un modèle de lecture qui tient l’œuvre de Racine comme chef-d’œuvre d’exception sollicitant une lecture synchronique, une immersion dans l’autonomie d’un théâtre cohérent jusqu’à l’obsession. À ce type de lecture dont R. Barthes nous a offert un exemple aussi fascinant qu’équivoque, G. Forestier tourne effectivement le dos. Fidèle au savoir humaniste de Jacques Morel, fort de ses travaux antérieurs sur les théâtres baroque et cornélien, il réinscrit l’œuvre de Racine dans l’histoire de longue durée qui a permis l’élaboration de la tragédie française ; chemin faisant, il précise ce qui a conduit à la formulation de la « tragédie classique » : l’adaptation, la discussion, la méditation de la Poétique d’Aristote, progressivement devenue la charte du poème tragique classique. Celle-ci, largement glosée par les grands discours critiques de Pierre Corneille, annotée par Racine lui-même et invoquée dans ses Préfaces, fournit, via la catharsis, le principe de la cause finale qui régit la lecture génétique (dont la Notice de Mithridate est une leçon exemplaire) : « Il n’y a pas d’évolution du théâtre racinien : il n’y a, à partir d’Andromaque, que des expériences, aussi différentes entre elles que possibles, sur la manière de susciter les émotions et sur la manière d’accorder le caractère des principaux personnages avec un sujet porteur de la structure tragique » (p. XXXVIII). Cette orthodoxie aristotélicienne, qui unit Corneille et Racine, détermine le principe génétique de rétro-dramaturgie : « Dans sa mise en forme initiale, la tragédie à crise repose sur [...] un enchaînement causal qui va de la fin vers le début » – à rebours par conséquent de la causalité mimétique. Ce principe définit la triple caractéristique de la tragédie racinienne : à l’inverse de la tragédie du XVIe siècle, elle n’est pas fondée sur la déploration, mais sur l’action ; ses personnages, loin d’être soumis à un destin, sont, dans l’espace de l’épisode, libres de leur décision ; enfin, Racine se distinguant en cela de Corneille, la tragédie racinienne opère la liaison, non aristotélicienne, de la tragédie « simple » et de l’action « chargée de peu de matière ». Corneille, en effet, avait choisi le paradigme de l’action complexe menant à une situation bloquée, porteuse d’un pathétique intense, et « retournée » par un coup de théâtre aboutissant à un dénouement heureux (Polyeucte) ; Racine, à l’inverse, adopte le principe de la tragédie continue ( « s’avançant par degrés vers sa fin » ) qui aboutit à la mort du héros. La dramaturgie racinienne s’appuie ainsi sur un pathétique de type antique qui crée l’illusion (au sens précis d’effet dramaturgique) de la fatalité, là où le dénouement cornélien donne l’impression (effet, toujours) d’une providentialité. Le traitement du pathétique, précisément, et l’ « invention » du personnage, sont deux spécificités raciniennes en corrélation : la première réside dans l’articulation de la passion tragique par excellence – la vengeance – et de la passion amoureuse ; là où Corneille subordonne celle-ci à celle-là (Cinna), là où les « galants » (Thomas Corneille, Quinault) estompent celle-là au profit de celle-ci, Racine, parfois au prix d’une totale refonte de la fable (Andromaque), met audacieusement les mobiles amoureux au fondement des crimes tragiques ; il réactualise ainsi la faute/erreur aristotélicienne (l’hamartia) qui éloigne définitivement ses personnages du héros parfait. Des personnages qui procèdent d’une équation privilégiant ressemblance et convenance, au détriment de la cohérence : à l’écart de l’investigation cornélienne des principes passionnels, Racine détache en effet ses personnages de la caractérologie rhétorique – en les construisant à la fois comme personnages historiques et galants – tel le « scandaleux » Pyrrhus. Racine les anime alors de revirements et tergiversations qui ont pu faire croire qu’il inventait la tragédie « psychologique » : en réalité, ces mouvements passionnels se laissent décrire comme la résultante des choix dramaturgiques précédemment décrits, et qui visent à exciter terreur et compassion au sein d’une tragédie historique et galante (un choix singulier auquel la lumineuse et si cornélienne critique d’Alexandre par Saint-Évremond a paradoxalement contribué).
Les Notices consacrées aux tragédies définissent les nuances propres à chaque pièce dans la mise en œuvre de ce paradigme dramaturgique. On y verra ainsi souligner la marginalité dramaturgique de la tristesse majestueuse de Bérénice (même s’il faut à nos yeux considérer à l’inverse cette formule comme esthétiquement essentielle, tant elle énonce le mode élégiaque qui régit l’énoncé racinien des passions) ; on y lira également de précieuses mises au point, telle la question de la rivalité avec l’opéra – plus exactement « la tragédie avec musique » –, à propos d’Iphigénie et de la question du sublime ; on y trouvera l’identification probante dans la Préface de Phèdre et Hippolyte des « Personnes célèbres par leur piété et leur doctrine » (prédicateurs jésuites contemporains) ; on y lira la reconstitution minutieuse des conditions de représentation du « poème moral » d’Esther ; et dans la perspective « poëtique », la Notice d’Athalie explicite magistralement le travail de dramatisation du récit biblique. Les notes complètent l’information en précisant l’ensemble des « sources » qui, fondues dans l’exceptionnel travail de réécriture racinien, constitue le si spécifique palimpseste culturel des tragédies. L’analyse de la complexe expression de la folie d’Oreste, dans la Notice d’Andromaque, constitue à cet égard l’une de nos pages de prédilection dans cette copieuse et somptueuse édition, dont il faut, pour finir, saluer la cohérence : loin de prétendre couvrir tout le champ des études raciniennes, Georges Forestier nous offre, fil directeur de son édition, une lecture dramaturgique du théâtre racinien, minutieuse, rigoureuse et probante. Consacrant et prolongeant, par sa génétique structurale, la méthodologie inaugurée par Jacques Schérer, il nous offre moins l’œuvre en gloire de Jean Racine que, tant dramaturgiquement que déclamatoirement, l’enthousiasmant et foisonnant dossier d’un Racine à l’œuvre.
Gilles DECLERCQ.
 
Longepierre, Médée, tragédie, suivie du Parallèle de Monsieur Corneille et de Monsieur Racine (1686) et de la Dissertation sur la tragédie de Médée par l’abbé Pellegrin (1729). Publiés avec une introduction et des notes par Emmanuel Minel, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques » no 22, 2000. Un vol. 14 × 22 cm de 210 p.
 
 
S’il est un personnage redoutable au spectateur de théâtre, c’est bien celui de Médée ; la rencontre avec une telle héroïne n’est jamais innocente. Le XVIIe siècle se montre paradoxal à ce sujet : a-t-il vraiment conçu l’infanticide comme le crime suprême et indéfendable ou, au contraire, ce crime le choquait-il moins que le caractère régicide du personnage ? Il est difficile de répondre d’emblée à cette question ; toujours est-il que le sujet fut rejeté comme amoral. L’étude des trois principales Médée du XVIIe siècle montrerait en tout cas combien l’infanticide dérange les dramaturges, qui semblent s’en débarrasser à bon prix. Cette étude est désormais facilitée par la publication de la Médée de Hilaire-Bernard de Roqueleyne, baron de Longepierre (1659-1721), par Emmanuel Minel. De l’introduction aux notes, en passant par le Parallèle et la Dissertation, E. M. met en écho ces œuvres qui constituent autant de jalons dans l’histoire de la scène : Médée de Pierre Corneille, sa première tragédie (1635), Médée, tragédie-opéra de Thomas Corneille, sur une musique de M.-A. Charpentier (1693), et Médée de Longepierre (1694), mais aussi la Médée de Sénèque, souvent traduite au XVIIe siècle, ainsi que celle d’Euripide. La lecture de Médée de Longepierre (édition de 1694 avec Préface de Longepierre, Apparat critique de 1784, indication des vers supprimés en 1788 et variantes de ponctuation et de texte), grâce aux remarques et commentaires détaillés, permet de mettre en lumière les querelles sur la tragédie à la fin du XVIIe siècle : le parti pris de Longepierre (celui des Anciens et de Racine, contre celui des Modernes, qui se réclament de Pierre Corneille) le porte à une esthétique qui se veut un retour à la simplicité dramaturgique et à la force des passions. Mais ce n’est pas si simple : le recours au merveilleux et à la galanterie rapproche cette pièce de la tragédie-opéra de Thomas Corneille et de toutes les tragédies avec pour sujet principal l’amour. Médée ne suscite plus tant la crainte que la pitié, véritable amoureuse délaissée injustement par son amant, à qui elle avait tout sacrifié. Le même retournement s’opère pour Jason : il perd le cynisme politique que lui prêtait Corneille et devient le jouet d’un amour passionné pour Créüse, la fille de Créon. Au-delà de cette modification des thèmes, et d’aucuns parleront d’affadissement, la Médée de Longepierre montre un certain aboutissement de la structure de la tragédie classique. Mais elle est surtout la preuve d’une mutation totale du théâtre à cette époque : on quitte définitivement le théâtre du discours à la Pierre Corneille pour se tourner vers un théâtre qui fait entièrement confiance aux effets de scène, théâtre rapide, directement inspiré des tragédies-opéra et qui veut le retour aux sources antiques comme un retour aux forces originelles. Médée, avec sa baguette magique qui immobilise Jason, devient alors le symbole de la magie du théâtre, qui agit à distance sur ses spectateurs, de manière irrémédiable et durable... On a beaucoup dénigré le style de Longepierre, souvent plat ; pour autant, on aurait grand intérêt à relire cette œuvre comme un manifeste du primat accordé aux effets dramatiques (les remarques d’E. Minel sur la ponctuation éclairent cet aspect du texte). Comme le résume si bien Pellegrin : « Ce qu’il y a de surprenant, au sujet de cette Pièce, c’est que personne n’ose la soutenir bonne, et que, cependant, tout le monde aime à la voir représenter ». La Dissertation de Pellegrin (1729) s’attache à démontrer, presque vers à vers, que la « Traduction » de Pierre Corneille de la Médée de Sénèque est au-dessus de celle de Longepierre. Quant au Parallèle de Monsieur Corneille et de Monsieur Racine (1686), il donne un aperçu du talent de fin polémiste de Longepierre comme critique acquis à la cause racinienne.
Nathalie PIERSON.
 
Cynthia B. Kerr, Corneille à l’affiche. Vingt ans de créations théâtrales, 1980-2000, Tübingen, Günter Narr, coll. « Biblio 17 », 2000, un vol. 14,5 × 20,5 cm de 209 p.
 
 
« Saint Polyeucte, écrivit un jour Corneille, est un martyr dont beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu’à l’Église ». En le paraphrasant, on pourrait dire que beaucoup d’entre nous ont connu ses drames à l’école, et non pas au théâtre, avec les conséquences réductrices d’une présentation qui, même si elle n’était pas livresque, restait néanmoins littéraire. Le dernier tiers du XXe siècle a marqué, à cet égard, un changement. Ce n’est plus guère à l’école que les jeunes gens peuvent se familiariser avec Corneille ; mais on a vu au théâtre une floraison inattendue de représentations de ses pièces, et le bilan de ce contraste est positif, dans la mesure où le dramaturge ainsi offert à l’appréciation du public est infiniment plus varié et plus attachant que celui qu’on connaissait naguère (le revers de la médaille étant que le théâtre, à la différence de l’école, n’est ni gratuit, ni obligatoire).
Comme le rappelle le tableau de la p. 115 de ce livre, l’un des éléments moteurs de ce renouveau fut le festival de Barentin, actif de 1956 à 1975, entreprise enthousiaste ouvrant une compréhension élargie de l’œuvre. Les chapitres de critique théâtrale rassemblés ici concernent la période plus récente (1980-2000). À une profonde familiarité avec Corneille, ils joignent un esprit d’ouverture tout expérimental vers les secrets de la technique théâtrale. On est frappé par leur caractère évolutif. Jusqu’au chap. 5 inclus, relatif au Polyeucte de G. Lavelli, en 1987, Mme Kerr s’exprimait plutôt en commentatrice du texte, et de sa transformation par les choix théâtraux. Dans les chapitres suivants, à partir de 1988, elle se met systématiquement à l’écoute de la mise en scène, de la diction et de la dramatisation actuelles, et élabore un témoignage de première main, nourri d’entretiens personnels, sur des gens de théâtre qui transforment notre connaissance présente des œuvres classiques. Gens, et non pas hommes, de théâtre, car Cynthia Kerr parle pour le compte de femmes comme Brigitte Jaques, ou comme certaines actrices dont elle fait un éloge circonstancié.
Le Sertorius de J.-P. Miquel, l’Illusion de G. Strehler, le Cid de F. Huster, le Polyeucte de G. Lavelli, font l’objet des chapitres 2 à 5. Il s’agit, là, essentiellement de grands succès publics. Pour Sertorius, 1981 marque l’étape capitale de sa redécouverte dans la chronique théâtrale. Ce fut aussi, des quatre réalisations ci-dessus, la plus riche en enseignements relatifs à la problématique politique de Corneille. Cynthia Kerr lui consacre une analyse spéculative, faisant ressortir, plus que le travail des acteurs, la méditation poétique des phénomènes temporels. Très belle étude, relevant encore largement de la critique des textes. Les trois autres cas illustraient plutôt des prolongements, voire des interprétations aventureuses du sens original des ouvrages représentés. La critique montre très attentivement le pourquoi de ces approches non conventionnelles. Si Strehler se convainquit que l’Illusion développe le thème du theatrum mundi, c’est là un prolongement enrichissant. Les expériences de F. Huster et G. Lavelli, enfin, trahissaient un approfondissement épineux, face à des valeurs qui nous sont aujourd’hui étrangères, et les analyses de la commentatrice font ressortir à la fois l’étrangeté des solutions et l’intensité des questions, plus fascinantes que plaisantes, pour nos consciences, désaccordées de la lutte armée ou des idéologies. On perçoit, à la lecture, qu’il fallut vaincre un malentendu, mais l’impression dominante demeure la commémoraison passionnée du surgissement d’un moment de théâtre, la connaissance littéraire accueillant la cohérence d’un écho puissant, même s’il est discutable.
Les chapitres 6, 8, 9 et 10 sont consacrés à des mises en scène de gens qui s’étaient plus spécialement consacrés à notre XVIIe siècle, Brigitte Jaques (Sophonisbe, La Place Royale), Christian Rist (La Veuve), Jean-Marie Villégier (Le Menteur). On sait que B. Jaques a monté aussi (je cite de mémoire) Pompée, Sertorius, Suréna..., Villégier, L’Illusion, Héraclius, Cosroès, Sophonisbe, et que C. Rist a consacré de longues expérimentations à la diction de l’alexandrin. Dans cette seconde moitié du livre (ainsi que dans le chapitre initial, dans lequel la méthode était mise en place, sous les espèces d’entretiens avec Jean-Pierre Miquel), la critique dans sa forme classique cède le pas à un dialogue avec ces témoins du travail théâtral. La démarche, conduite avec une rigueur érudite, sans esprit de système, est profondément novatrice. Interrogeant le professionnel, Cynthia Kerr nous fait prendre conscience qu’il a toujours été le maître de ce que nous considérions comme notre compréhension des ouvrages, et découvrir de quelle accumulation de matériel mental, psychologique et physique est faite une représentation. Des contacts de ce genre, entre le monde du commentaire et celui des praticiens de la scène, ont, certes, été appelés par la création (assez récente) de nouvelles disciplines universitaires. Mais, ici, on a une simple leçon de choses, dans sa fraîcheur dénuée de présupposés théoriques, répondant aux conditions d’efficacité requises pour que la révolution qu’elle illustre ne se laisse pas figer. Les pages en question mériteront assurément d’être lues et relues, par quiconque prétend approcher un auteur dramatique tel que Corneille. Car nous demeurons très insuffisamment disposés à nous affranchir d’un préjugé trop favorable à l’aspect littéraire, et manquons souvent de pénétration, pour juger des effets dramatiques.
Le chapitre 7, « Opération sauvetage », offre une récapitulation historique (avec des tableaux assez complets), du renouveau scénique cornélien auquel ce livre est consacré. On note assurément que les réalisations faisant l’objet d’un examen ne représentent qu’une faible sélection. En contrepartie toutefois, il s’agit de réflexions substantielles, de 15 à 20 pages pour chaque cas. L’auteur reconnaît volontiers le caractère aléatoire de ses choix, et le lecteur a le droit de regretter certaines lacunes. Mais l’intérêt de l’entreprise déborde très largement celui d’un simple historique. Ce livre témoigne avant tout d’une évolution très importante, appliquée à Corneille, dans l’approche culturelle des ouvrages dramatiques. Son orientation, d’une intrépide curiosité, et l’itinéraire critique qu’il retrace sont extrêmement instructifs et stimulants.
F. LASSERRE.
 
Richard E. Goodkin, Birth Marks*. The Tragedy of Primogeniture in Pierre Corneille, Thomas Corneille, and Jean Racine, Philadelphia, PENN, 2000. Un vol. 24 × 16 cm de 281 p.
 
 
* « Birth Marks », dans le contexte : « Traits de famille ».
L’étude du Pr Goodkin est à la fois fascinante et déroutante. Elle propose un examen inédit du droit d’aînesse et des rapports entre frères et sœurs chez Pierre Corneille, son frère Thomas et Racine. Après un rappel du droit d’aînesse sous l’Ancien Régime, et ses ramifications psychologiques et socio-économiques, l’auteur découvre dans les œuvres des reflets de la confrontation idéologique entre une éthique de la continuité, illustrée par les privilèges de l’héritage, et une éthique de l’entreprise individuelle, fondée sur la notion de la méritocratie (p. 28). Les tragédies des deux Corneille et de Racine s’inscriraient alors dans un contexte social en constante évolution, où la puissance du capitalisme remplace graduellement l’hégémonie nobiliaire. Le théâtre tragique étudié participerait donc plus à l’histoire évolutive des mentalités qu’à un rapport étroit entre le dramaturge et la thématique de ses sources. L’ouvrage est donc nettement sociologique, l’accent étant mis sur le rôle clé du droit d’aînesse. À ce point de vue, les analyses textuelles sont généralement irréprochables, sinon remarquables.
Il reste que le choix, forcément arbitraire, des œuvres analysées empêche toute conclusion ferme de synthèse. En dépit des velléités psychanalytiques de l’étude, M. Goodkin n’envisage guère la possibilité d’un rapport entre la primauté du droit d’aînesse des personnages de théâtre et les droits héréditaires des auteurs eux-mêmes. Pierre Corneille, le plus orgueilleux des trois, posait en auteur méritoire de sa propre dynastie, et en aîné, de fait et de droit. Il n’est donc pas étonnant qu’il favorise tout héritage fondé sur le mérite. Ses origines bourgeoises, voire son éthique « calviniste » du mérite, le mettaient forcément en conflit avec l’éthique séculaire de l’infrangible droit d’aînesse nobiliaire, indifférent au mérite. Corneille était toutefois l’aîné (de six enfants !), privilège purement accidentel dont l’importance s’était néanmoins incrustée dans sa conscience, lui octroyant une supériorité naturelle, voire paternelle. Cette psychologie courante de l’aîné, mieux connue grâce aux études d’Alfred Adler, est brillamment exposée par M. Goodkin dans The Tragedy of Primogeniture (p. 9-44). Le lien entre P. Corneille et la psychologie indélébile de l’aîné reste cependant dans l’ombre, afin de laisser libre champ aux rapports sociopsychologiques entre le public privilégié du théâtre et la situation conflictuelle des personnages de la scène. Ce parti pris mène parfois à une astucieuse « manipulation », comme pour Médée ou le jeune Horace. Médée apparaît moins comme une furie destructrice que comme « une digne représentante d’une nouvelle classe sociale montante » (p. 48). Dans ces conditions, Jason est relégué comme « spectateur sans gloire » et comme « figure non héroïque » (p. 53). Ce qui gêne ici, c’est la glorification effrontée d’un machiavélisme criminel, confondu avec l’éthique cornélienne. Comme la Cléopâtre de Rodogune, Médée a sans doute la « beauté d’un cauchemar » (Louis Herland, absent de la bibliographie), ce qui montre jusqu’à quel point Corneille fut fasciné par des idéologues fanatisés (voir Polyeucte ou Horace). De là toutefois à poster Médée sur les barricades d’une révolution sociale, il y a un pas que nous hésiterions à franchir. Dans une même optique, le personnage du jeune Horace, la « brute casquée » de Brasillach, devient le « cadet » de Curiace, ce dernier étant le champion des valeurs anciennes, alors que le plus jeune n’est qu’un briseur de traditions, animé d’un esprit de compétition sociale, qui balaie tout sur son passage. Compte tenu des prémisses, l’analyse est remarquable, mais il faut ignorer l’impact du fanatisme patriotique et la volonté forcenée du jeune Horace de s’élever au-dessus du commun. En dépit de cette « jeunesse », Horace demeure le digne héritier de son père et des valeurs ancestrales. L’interprétation étroitement sociologique dilue tout effort héroïque dans la sensiblerie larmoyante. Enfin, une broutille, le fameux « Albe vous a nommé, je ne vous connais plus », ne se traduit pas par « Alba has named you, you are no longer my friend » – « Ne plus connaître » était une condition sine qua non du combat, non une brisure de l’amitié.
La mort de Pompée se prête même mieux à la thématique de la succession, grâce au droit d’aînesse de Cléopâtre, représentante de l’éthique conservatrice, tandis que Ptolomée, le cadet, est prêt à sacrifier Pompée et un passé encombrant. En dépit du « mérite » de la libre entreprise de Ptolomée, propre à une classe sociale montante, la victoire ultime revient à Cléopâtre, reine acclamée, « couronnée » même par l’amour de César. Dans Rodogune, c’est Séleucus, l’aîné, qui domine l’inconstant Antiochus, attaché de manière presque caricaturale (p. 106) à une mère dont il connaît pourtant la fourberie. La justification de la mort de Séleucus tiendrait à l’état transitoire des idéologies sociales. Alors que les premières tragédies de Corneille soutenaient l’héritage d’un code d’honneur et de mérite, Rodogune se fonderait sur l’héritage de l’amour (p. 111), ouvrant ainsi la voie au théâtre plus romanesque de Thomas Corneille. Il est curieux que cette transition, ou transmission, ait eu lieu en 1644-1645, alors que Nicomède (p. 124), qui date de 1651, revient avec fracas au triomphe de l’aîné et au rétablissement de l’honneur familial. De Thomas Corneille sont retenus Persée et Démétrius, La mort d’Annibal, Timocrate et Ariane. Outre le plaisir de redécouvrir le grand talent de Thomas, on estime les fines analyses approfondies des œuvres, où s’affirment, d’une part, la puissance du cadet (Démétrius et Attale) et, d’autre part, le triomphe du faux roturier, Timocrate, sous les traits de Cléomène. Dans l’optique des hypothèses avancées, nous assisterions ici à la passation des pouvoirs au profit d’une génération qui se fait elle-même, sans s’appuyer sur ses privilèges de naissance. Cette option de Thomas, « condamné » à vivre dans l’ombre de son frère, ne devrait guère étonner. Pouvons-nous pour autant rattacher l’œuvre de Thomas à une psychologie sociale des droits de succession ? Le talent analytique de M. Goodkin s’y emploie.
Racine, le célèbre orphelin, n’avait nul besoin d’articuler son théâtre autour de l’évolution socioéconomique de son temps. Sa propre rébellion contre un passé contraignant était prévue d’avance. Sans faire vraiment table rase, Racine démarrait néanmoins à froid. M. Goodkin reconnaît l’indifférence (calculée ?) de Racine pour toute question de droit d’aînesse. En somme, une question oiseuse. Racine (La Thébaïde, Britannicus, Bajazet, Mithridate, Bérénice et Phèdre) se prête donc surtout à l’analyse des rapports entre frères et sœurs, faite ici avec brio. On n’adhérera pas toujours à toutes les interprétations, mais on en reconnaîtra la subtilité et la nouveauté. L’étude devient réactive et contribue à une véritable re-lecture du théâtre de Racine. Ainsi, on retiendra surtout le thème de l’adoption, cher à Racine (Britannicus), la question du choix d’un héritier, sans égard aux droits de naissance (Mithridate), les propos sur Tite et Bérénice de Pierre Corneille, œuvre nettement plus « racinienne » que la Bérénice de Racine, « cornélienne » à souhait. On s’étonnera, sans se rebiffer, de retrouver Bérénice au banc des accusées, soupçonnée de duplicité amoureuse. Enfin, un lien inattendu, mais très étroit, est établi par M. Goodkin entre l’Ariane de Thomas Corneille et la Phèdre de Racine. Ariane, la sœur aînée, est impitoyablement dénoncée comme une amante narcissique et, avant sa mort, apparaît même comme une démente paranoïaque, opposée à une Phèdre affichant toutes les qualités, sinon toutes les ruses, d’une cadette typique, forcée de se battre en catimini. Phèdre, cinq ans après Ariane, nous offrirait la tragédie de la vengeance d’Ariane, sous les traits d’Aricie, princesse légitime à qui Thésée avait défendu d’aimer. On hésitera peut-être à s’aventurer dans toutes les sinuosités du labyrinthe où s’entrecroisent Ariane et Phèdre, mais on reconnaîtra toutefois l’adresse analytique avec laquelle les deux œuvres ont été confrontées entre elles. La question du droit d’aînesse et de succession surgit encore à l’occasion, mais pâlit constamment devant la dialectique convaincante de l’analyse psychologique. Enfin, absolument à lire en début d’ouvrage, une analyse éblouissante du conflit sororal dans Les Femmes savantes.
Un livre à lire, à méditer et à inscrire dans la riche bibliographie de la littérature classique. Quelques vétilles ? Certes. Pourquoi avoir fait suivre une traduction en anglais (pour des références, passe encore) des vers classiques que tout lecteur de cet ouvrage, destiné aux spécialistes, lit aisément en français ? Pourquoi s’amuser à de petits jeux homonymiques ou paronymiques, comme « Médée » et « m’aider », voire « Ariane » et « Aricie » ou « aristocrate » ? À ce compte, il ne serait pas étonnant que M. « Good-kin » se soit penché sur les « bonnes » (ou « mauvaises ») relations de famille !
Constant VENESOEN.
 
Jean Rohou, Jean Racine, « Andromaque », Paris, PUF, coll. « Études littéraires », 2000. Un vol. 11,5 × 17,5 cm de 124 p.
 
 
« Avez-vous lu Racine ? ». C’est sous cet intitulé provocateur que Jean Rohou a fait paraître, l’année dernière (L’Harmattan, 2000), une cinglante mise au point sur les différentes manières dont use à son insu la critique universitaire – de l’illusionnisme psychologique à l’intimidation dogmatique – pour ne pas lire le texte des tragédies raciniennes. Dans le même temps, loin de toute polémique, il publiait un ouvrage qui, sous un volume et des objectifs modestes, poursuit une patiente entreprise d’élaboration d’outils critiques au service de la lecture de Racine. Ce petit livre sur Andromaque est d’abord un instrument mis à la disposition des étudiants. Mais il prend une valeur démonstrative susceptible d’intéresser un plus large public.
En effet, l’idée-force qui l’anime, et que Jean Rohou a eu l’occasion de défendre au fil des ouvrages qu’il a consacrés à Racine [3], c’est qu’une œuvre, pour inscrite qu’elle soit dans la tradition poétique, dans l’histoire de son temps, dans la carrière de son auteur, ne peut être réduite à la somme de ses conditions de possibilité, mais requiert de qui veut en rendre compte dans sa richesse et sa singularité un effort particulier d’analyse, qui consiste à mettre en rapport l’ensemble des savoirs contextuels avec les structures sémantiques et esthétiques de l’œuvre. Et, justement, cette étude d’Andromaque démontre l’efficacité de la démarche, en la conduisant de manière méthodique, selon des étapes qui mènent de la périphérie (Contexte, Pré-texte) au cœur de la pièce (Texte), pour ouvrir in fine sur ses lectures et ses incarnations successives (Réception, Mise en scène).
Le résumé dramaturgique liminaire rompt délibérément avec l’usage qui consiste à rendre compte de l’intrigue dans son enchaînement chronologique, pour mettre en évidence la logique secrète qui la sous-tend, celle d’une construction dramatique a contrario, où la succession des faits est agencée après coup pour conduire au dénouement posé d’avance. Cette perspective révèle, là où une lecture naïve voit des personnages animés par une psychologie, des « acteurs » déterminés par le rôle qui leur est dévolu dans la structure actantielle qu’impose le sujet.
L’examen du contexte montre que le sujet et la composition d’Andromaque concilient deux traits majeurs – et apparemment contradictoires – de la culture contemporaine : d’une part, le développement de l’esthétique galante qui impose la thématique amoureuse, et particulièrement le motif de la « chaîne » des amours déçues ; d’autre part, l’empire croissant de la vision augustinienne de l’homme en proie aux « funestes passions ». Racine inscrit la tension qui résulte de cette alliance dans la forme de la tragédie, alors extrêmement codifiée, tout en aménageant à son usage les règles aristotéliciennes. Son travail prévaut donc sur les « influences » qu’il est censé subir. L’analyse génétique le confirme. Le sujet d’Andromaque est puisé à plusieurs sources, anciennes (Euripide, Virgile) et modernes (romans, pastorales, tragédies galantes), mais sa mise en œuvre tragique sélectionne et réoriente les éléments empruntés. Ce ne sont pas les motifs en eux-mêmes qui déterminent le sens, mais bien la structure dans laquelle ils s’insèrent.
C’est ce que démontre magistralement la partie centrale de l’ouvrage, consacrée au « texte ». Elle propose en effet d’en analyser conjointement la structure actantielle et la structure axiologique : cette prise en compte de la double dynamique du système des actants et du réseau des valeurs qu’ils incarnent décourage toute tentation d’interprétation psychologisante. L’une et l’autre de ces structures placent Andromaque en point de mire, en tant que nouvelle valeur transcendante, objet de convoitise ou de rivalité pour des êtres en perte de valeur et en transgression de la loi (Oreste, Pyrrhus), ou attachés à l’ancienne suffisance héroïque (Hermione). Jean Rohou peut ainsi définir la problématique propre à Andromaque comme « chute de l’héroïque dans le tragique », ce qui signale sa double position de rupture : avec les tragédies héroïques, et avec les tragédies romanesques et galantes, dont elle ne reprend que les apparences. Car ce qui prend forme dans cette pièce, c’est la « condition tragique » telle qu’elle s’imposera dans les tragédies ultérieures : celle du héros dépossédé de sa raison d’être, qui aspire vainement à se faire reconnaître par la valeur ; ainsi définie, cette condition n’est pas celle d’Andromaque qu’elle caractérise, mais celle de Pyrrhus, d’Oreste et d’Hermione.
On doit souligner le double bénéfice de cette démarche. D’une part, elle permet d’affiner la thèse de la « démolition du héros ». En effet, à la fin des années 1660, les fils des héros de l’épopée n’ont d’autre recours pour oublier et faire oublier leur impuissance que de prendre la pose sous le regard des autres, et de transformer leur douloureuse frustration en jouissance masochiste ou sadique (l’arrière-plan prestigieux de la guerre de Troie que Racine emprunte à Euripide et Virgile accusant, en contrepoint, la déchéance de leur situation). D’autre part, elle confère à la « vision du monde » racinienne un statut concret. Il ne s’agit pas d’un vague halo qui émanerait de l’œuvre, mais d’un phénomène textuel, résultant de la mise en relation dynamique de valeurs éthiques, historiquement identifiables, que représentent les acteurs de la pièce.
Il y a un troisième bénéfice, qui est de nous montrer comment en finir avec la projection psychologisante, ce dont la critique a depuis longtemps fait le vœu pieux au risque d’y retomber sans cesse, comme par inadvertance. Dans la joute violente que constitue le dialogue théâtral au fil des situations créées par l’évolution du drame, une réplique ne peut pas s’entendre naïvement comme l’expression des sentiments du personnage, mais doit plutôt être envisagée comme une intervention tactique confiée par le dramaturge à l’acteur afin de provoquer, chez l’allocutaire, la réaction que nécessite la péripétie.
Un tel principe permet de démonter deux mythes critiques : la coquetterie d’Andromaque et la fatalité tragique. L’un et l’autre sont des effets de rôles. La fatalité n’a pas une présence objective : elle est l’argument du fatalisme d’Oreste, l’idéologie justificatrice du perdant, la projection affective de son rôle d’ « actant excentré ». Quant à Andromaque, la provocation fait partie du rôle qu’assigne le dramaturge à l’actrice, et qui doit justifier le revirement de Pyrrhus, selon la logique de la construction de l’action dramatique par subordination au dénouement. À ce propos, on regrette que Jean Rohou ne s’appuie pas sur la rhétorique, qui est pour la tragédie classique un ancrage culturel aussi important que la poétique. Cela aurait renforcé sa proposition stimulante de lire la plupart des affrontements dialogués de la pièce comme des « divertissements compensatoires » que se donnent les personnages en manque d’être, et auquel il reconnaît une certaine « poésie ludique », qui va jusqu’au comique parodique. D’autant qu’il ne néglige pas le travail de Racine sur la langue, comme le manifeste le remarquable parti qu’il tire du lexique pour démontrer la plurivocité poétique et théâtrale du texte.
C’est sur la dimension théâtrale que s’achève l’étude, non seulement par une mise au point sur la théâtralité du texte, mais aussi par un dossier exhaustif sur les fluctuations de l’appréciation d’Andromaque par la critique théâtrale, du XVIIe siècle à nos jours, et sur les variations d’interprétation proposées par la succession des mises en scène.
Ainsi, ce petit ouvrage réussit à diversifier les points de vue sur une œuvre si chargée de commentaires, à éviter les anachronismes et les simplifications, à éclairer en profondeur son fonctionnement et sa signification. Son grand mérite pour un public étudiant est non seulement de prouver la validité et l’intérêt des principes de l’analyse fonctionnelle et dramaturgique, mais aussi d’ajouter au plaisir que prend le lecteur à suivre les méandres psychologiques de l’intrigue tout en comprenant le travail d’écriture qui le produit dans la double énonciation propre au texte théâtral.
Michèle ROSELLINI.
 
Anne Piéjus, Le Théâtre des Demoiselles. Tragédie et musique à Saint-Cyr à la fin du Grand Siècle. Préface de Georges Forestier. Paris, Société française de musicologie, 2000. Un vol 19 × 24,5 cm de 845 p.
 
 
Si l’on excepte les études consacrées à Racine et à Madame de Maintenon, la bibliographie relative à Saint-Cyr et, plus encore, au théâtre des Demoiselles se réduit à peu de chose. Il existe des études majeures (la Bibliographie générale de Madame de Maintenon, de C. A. Fougeyrollas, 1986) et des ouvrages fondateurs (Le Théâtre de Saint-Cyr, de A. Taphanel, 1876 ; La première institutrice de France, de J. Prévot, 1981), mais le terrain était encore une vaste friche, notamment en ce qui concerne le théâtre musical.
On saura gré à Anne Piéjus d’avoir si courageusement abordé un corpus complexe et relativement mal conservé, relié à des problématiques si diverses, et de s’être ainsi « faite l’historienne de Saint-Cyr dans son ensemble en même temps que l’historienne de l’ensemble des problèmes liés à la tragédie française dans le dernier quart du XVIIe siècle » (ces mots sont empruntés à la préface de Georges Forestier). De ses investigations très approfondies, il résulte un ouvrage dense, riche de documentation et de réflexion, jalon désormais essentiel dans la connaissance du Grand Siècle. L’organisation du livre en trois parties : « Un projet mis en œuvre », « Esthétique d’un théâtre musical », « Saint-Cyr face à la question de la moralité des spectacles » permet d’aborder tous les aspects de ce répertoire : sa vie institutionnelle, sa valeur artistique intrinsèque et les interrogations morales qu’il pose en son temps. Le texte est enrichi de très nombreuses citations littéraires et musicales, de tableaux synoptiques et de planches.
Embrasser la totalité des faits, des sources et des questions est bien le projet de l’auteur. Les trois parties se divisent en neuf grands chapitres dont l’ambition est de ne laisser inabordée aucune question, dans l’ombre aucun détail : d’où le volume de l’ouvrage qui comprend, hors annexes et bibliographie, 664 pages de texte. Les magnifiques annexes soulignent la vocation à l’exhaustivité de ce premier grand ouvrage sur la musique à Saint-Cyr. Elles proposent, entre autres richesses, la description des dix-huit sources musicales conservées et le dépouillement précis, par un système de fiches-œuvres (numéro de catalogue, incipit musical noté, effectifs variés, incipit littéraires des sections, référence dans les différentes sources) de toutes les pièces musicales. Parmi les attributions proposées, certaines sont sans doute désormais indiscutables : Jephté, de Cl. Boyer, attribuée traditionnellement à J..B. Moreau, fut écrite par Cl. Oudot et remaniée par G.-G. Nivers (mais la Marianne jouée en 1687 peut-elle réellement être celle de Tristan L’Hermite ?).
Ce travail frappe d’emblée par ses visées exhaustives, cela a déjà été souligné : en effet, chaque chapitre, explorant un questionnement particulier, le fait par un jeu de mise en relation avec le contexte proche (mais aussi quelquefois éloigné). Si certains épisodes nous mettent au cœur de l’activité fébrile de Saint-Cyr, d’autres nous renvoient vers des répertoires disparus : la question des héritages (antique, biblique, classique) est explorée dans tous ses tenants et aboutissants. De cette contextualisation large et complexe jaillissent de multiples interrogations : questions pratiques comme le statut des musiciens, la comparaison des sources littéraires et musicales et l’apport des dernières quant aux effectifs et aux nomenclatures, questions historiques comme la tradition musicale dans les tragédies chrétiennes, depuis le XVIe siècle. Parmi les plus préoccupantes, celles de l’unité stylistique du corpus et de l’autonomie créatrice des musiciens de théâtre, soulevées dans « Quel théâtre pour les Demoiselles ? », trouveront des réponses contrastées dans la seconde partie du livre. Dominé par la musique, l’ouvrage regorge d’exemples musicaux (graphie moderne ou fac-similés très lisibles, les uns et les autres en larges extraits) qui donnent ce contact direct avec le musical, indispensable complément du discours musicologique. Les quatre-vingt-dix pages consacrées aux « Sources de Saint-Cyr, témoignages de la pratique musicale », renforcées par les annexes 1 et 2, constituent un fonds documentaire du plus haut intérêt.
La seconde partie, « Esthétique d’un théâtre musical », envisage le répertoire tantôt du point de vue de la dramaturgie tragique, tantôt de celui de la création musicale. Les problèmes de l’introduction musicale (justification, lieux et manières) et des liens de dépendance entre ce théâtre et la poétique de la tragédie classique sont au cœur de toute la réflexion. C’est en effet par le biais des concepts qui gouvernent la poétique classique et par le recours à ses théoriciens que l’auteur étudie l’introduction de la musique et élabore une « dramaturgie de l’insertion musicale ». La qualité de la musique est toujours évaluée dans la balance subtile entre les exigences propres à cet art et les nécessités contextuelles qui le tinrent parfois en laisse. L’étude comparée des vers chantés dans les différentes tragédies de Saint-Cyr met en lumière l’exception que constitue Esther. Exceptionnelle, Esther le fut en effet, autant par les conditions de sa genèse que par le prestige du dramaturge, l’abondance et la qualité de sa musique, son succès, enfin, duquel dépendit peut-être le revirement catégorique de Madame de Maintenon à l’égard du théâtre. Placée tantôt à l’intérieur des scènes tantôt en entr’actes, la musique s’inscrit dans le texte déclamé en continuité émotionnelle, sinon narrative. Le passage du non-musical au musical est finement étudié dans plusieurs occurrences relevant de périodes diverses, donc d’attitudes créatrices différentes. Quelle que soit sa place dans l’œuvre, magnifiée ou minimisée, la musique est en effet toujours requise pour son pouvoir émotionnel : celui-ci est puissant, même s’il s’inscrit dans des formes traditionnelles, des figuralismes de convention, des usages modaux rebattus. Le chœur, mémoire et conscience populaires, joue un rôle particulièrement important dans l’expression de la spiritualité. Aussi un magnifique chapitre lui est-il consacré. Malgré les démentis partiels, l’auteur plaide en faveur de l’unité de la tragédie et de sa musique et affirme la recherche, par les auteurs, d’une forte unité entre textes parlés et chantés. L’expertise des partitions, à la lumière des seules exigences de cet art, montre qu’elles tirent tout leur sens du texte tragique et que « les fonctions structurelle et sémantique de la musique ne peuvent être dissociées ».
La diversité des musiques, de leur place et de leurs proportions dans les pièces rend très difficile l’établissement d’une poétique de l’introduction musicale dans le théâtre des Demoiselles. Cette quête, Anne Piéjus la mène à travers une multitude de chemins. On pourra regretter un plan qui introduit trop de redondances, notamment entre les chapitres IV, V et VI qui font émerger les mêmes questions dont la continuité est ainsi rompue, sans donner jamais l’impression d’en épuiser les réponses. Le livre d’Anne Piéjus pâtit quelque peu des difficultés qu’il y a à gérer une matière complexe par la mixité des sources, variable selon les périodes, au gré des changements institutionnels et reliée, en outre, à des questions extrinsèques à son essence musicale. La volonté de tout appréhender, de tout dire, trouve ici ses limites : l’abondance des questionnements annexes (dont certains sont indispensables mais d’autres plus stériles – « hypothèses des clefs respectées », « Hypothèse des tessitures transposables ») brouille souvent la lecture en créant un nouveau réseau de questions, donc une complexité nouvelle et parfois artificielle (des phrases du genre « les réflexions qui précèdent amènent trois remarques » jalonnent tous les chapitres). On est partagé, à la lecture, entre l’admiration pour l’érudition de cette jeune musicologue et un peu d’agacement devant la profusion de ce savoir.
La partie dévolue à la musique est la plus démonstrative de cette tendance : la réflexion relative à la discontinuité du parlé et du chanté affleure à plusieurs reprises dans divers chapitres et non sans contradictions de l’un à l’autre ; ici elle apparaît gommée, là inévitable : sans doute la matière musicale contient-elle ces contradictions, d’un auteur à un autre, d’une pièce à une autre, mais le procédé qui consiste à remettre constamment en question ce que l’on vient d’écrire, même s’il relève sans doute d’une grande exigence intellectuelle, est nuisible à la clarté de l’écrit qui demande un minimum de continuité. Certaines questions abordées pourraient n’être pas pertinentes : c’est le cas, par exemple, de la discussion à propos de « récit » et « récitatif ». Seul le terme « récit », semble-t-il, apparaît dans les sources musicales, et c’est pour désigner une intervention soliste. Cet usage est donc similaire à celui qui en est fait dans les sources du motet versaillais contemporain. Il faut alors s’attendre à ce que les « récits » dévoilent des pièces tantôt fermement mesurées et structurées par des répétitions de texte, donc relevant du style de l’air, tantôt d’autres au rythme plus souple, plus dépendant de la déclamation et donc apparentés au récitatif. La « question du récitatif » (p. 489-498) serait donc mal posée ou inutile : elle découle sans doute d’une vision très déclamatoire (exclusivement lullyste) du récitatif, alors que ce style a pu, dès Lully, affecter des tendances mesurées. Dans ces musiques, il n’y a à l’évidence pas « éviction presque systématique du récitatif » (p. 499) mais une conception plus musicale, mesurée, de ce style. D’ailleurs l’auteur elle-même situe les œuvres musicales de Saint-Cyr « dans une lignée esthétique proche des cantiques spirituels » (p. 487). Les contradictions terminologiques disent bien que la question est viciée : mentionné « récit » dans les sources, le solo « D’une main redoutable » (p. 467) est très justement qualifié d’air par Anne Piéjus : en effet, il est mesuré, avec symphonie instrumentale et répétitions structurantes. Mais l’extrait d’Athalie figurant à la Planche 33 est injustement baptisé « air » : il a, associé à une certaine carrure rythmique, toutes les inflexions mélodiques typiques du récitatif. En revanche, les exemples donnés p. 338 et 360 et pour lesquels les sources mentionnent « récit » doivent être reconnus pour des airs.
Les changements intervenus dans l’institution après l’extraordinaire succès d’Esther entameront grandement le prestige de la musique dans le théâtre des Demoiselles. Cette reprise en main, par Madame de Maintenon, dès 1689, de l’institution qu’elle a fondée peu d’années auparavant (et qui devait aboutir, en 1692, à la transformation de Saint-Cyr en couvent régulier de l’ordre de saint Augustin), reprise en mains liée aux reproches d’orgueil faits aux jeunes pensionnaires, induit de façon spectaculaire un changement de statut des musiciens aussi bien que de la musique au théâtre, créant un « avant » et un « après » le printemps 1689. Bien que la critique de la musique demeure implicite, parce que sans théorisation, elle apparaît dans les usages qui la limitent désormais. Le lien entre musique et texte moral va devenir le critère prédominant de la « musique morale » et la pratique du chant perd toute légitimité en dehors de la louange de Dieu ; la défiance envers le plaisir sensuel procuré par la musique, qui envahit toute la pensée du XVIIe siècle finissant, gagne Saint-Cyr et trouve un appui dans la versatilité de sa fondatrice qui, selon l’auteur, paraît « l’un des traits fondamentaux de la personnalité de Madame de Maintenon ». La troisième partie du livre propose une réflexion approfondie et pertinente sur les conditions culturelles du devenir du répertoire composé pour les Demoiselles. Le théâtre musical disparut en effet de Saint-Cyr mais ses tragédies trouvèrent des lieux d’accueil à la ville (malheureusement sans musique). Les archives de Saint-Cyr conservent ainsi les traces de représentations jusqu’en 1778.
Après la fantaisie grammaticale d’un Index nominorum (sic), le livre se referme sur une abondante bibliographie et les importantes annexes dont la consultation a accompagné la lecture et dont on a d’emblée souligné l’intérêt et la beauté. Malgré quelques réserves sur la forme, on peut donc pleinement souscrire au jugement de Georges Forestier, pour qui ce livre « est une contribution majeure à la recherche ».
Georgie DUROSOIR.
 
Delphine Denis, Le Parnasse galant. Institution d’une catégorie littéraire au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2001, coll. « Lumière classique. 32 ». Un vol. cartonné 17 × 24 cm de 400 p., couv. ill.
 
 
Voici un livre qui regorge de tant de science et de pensée, qu’on le qualifierait volontiers d’éblouissant si elles n’étaient, suprême élégance, patinées par le plus exigeant souci de ne jamais franchir le seuil délicat qui sépare la parure de la parade : parce qu’elle a l’esprit scrupuleux, sobre et authentique des vrais savants, Delphine Denis répugne à la redite, ne pratique pas l’art suspect d’utiliser les restes et de s’approprier des dépouilles. Depuis plusieurs années qu’elle parcourt le champ de la galanterie au XVIIe siècle, qu’elle l’ensemence et y récolte, chacun de ses ouvrages [4] laisse sentir qu’elle a lu plus, beaucoup plus qu’elle ne cite, et qu’elle a toujours la sagesse ou l’héroïsme de garder par-devers elle bonne part de ses trouvailles pour ne mettre en lumière que celles dont l’usage est appelé de nécessité par ses développements. Ce Parnasse galant de nouvelle venue, qui envisage le sujet dans l’optique de l’ « institution d’une catégorie littéraire », confirme et approfondit cette remarque jusqu’au cœur du principe intellectuel qui anime la recherche exposée. Ce principe intellectuel, cet esprit de la méthode, qui fait peut-être la plus puissante originalité du nouveau volume proposé, tient à ceci : c’est que, grammairienne campant en terres de littérature, d’histoire littéraire même, l’A. a su dépasser de la science grammaticale la simple écume de son langage, éviter le clinquant parfois sibyllin de ses effets, pour aller droit à son esprit, à son essence, mieux encore, à cette chose décisive et rare que l’on désignera comme sa posture – une certaine manière de questionner un objet, d’en construire l’approche, d’orienter et de faire fructifier la matière savante qui en étaye et en éclaire la singularité.
C’est pourquoi ce volume d’archives galantes (c’était son titre initial, dont on regretterait presque l’apport théorique qu’il suggérait, n’était le charme allégorique de l’image du Parnasse) parvient à accomplir le projet circonscrit jadis par Roger Lathuillère à une approche stylistique plus ancienne et moins audacieuse, limité naguère par Jean-Michel Pelous à une entrée thématique et plus récemment par Christoph Strosetzki à une phénoménologie des théories. Par rapport à la leur, la méthode « mêlée » de Delphine Denis, effet d’un audacieux et judicieux assemblage conceptuel et théorique, offre l’impression d’un « vitalisme » herméneutique animant une ambition de saisir dans son essence la dynamique d’inscription de la galanterie dans les discours qui la constituent, la figurent, la régulent et la mythifient. Dans son essence, et c’est ce qui rend cette approche, plus que toutes les autres, spécifique de son objet. Car, en faisant porter son étude sur la dynamique de constitution des discours, l’A. a frappé au cœur du phénomène galant qui procède lui-même d’un tissage de discours animés par la dynamique de la vie sociale : elle a saisi le fait galant dans l’optique qui lui convient, au sens fort du verbe. Depuis son plan structurant l’étude par pôles et réseaux, jusque dans le tissu étroit de chaque page nouant en mailles serrées les références, les interpellations, les interconnexions entre les niveaux, les discours, les effets, elle a accompli l’esprit de son sujet dans l’élaboration de sa méthode. C’est cela, d’abord, qui impose sa recherche comme incontestable et éblouissante ; autrement dit, impeccable et passionnante.
Impeccable, ce Parnasse galant l’est par l’appareillage savant, par la mise en œuvre formelle, rhétorique, et par les apports historiques, exhumation et analyse des sources discursives et des pratiques scripturales et sociales qui caractérisent la galanterie du milieu du XVIIe siècle. L’appareil savant de l’étude n’appelle d’autre remarque que d’acquiescement. La bibliographie générale est riche et fouillée, et les notes de bas de page regorgent de répertoires indispensables et aussi impeccablement informés sur les choses anciennes que modernes. Ainsi les impressionnantes moissons sur les ouvrages d’ancienne cartographie galante ou sur les études récentes d’onomastique et de pseudonymie, et encore sur la notion d’auteur et d’autorité auctoriale. À propos du concept même de galanterie, tous les textes théoriques anciens que l’on pouvait espérer, sans exception, sont cités dans le second chapitre de la deuxième partie. La mise en œuvre rhétorique de la matière rassemblée lui rend, de son côté, pleine justice : le plan est parfaitement composé et justifié, l’écriture limpide, les synthèses en fin de séquences sont sobres, vives et efficaces à souhait, pour le meilleur confort de lecture.
Reste l’essentiel de l’apport : trouvailles, exhumations et révélations savantes fourmillent dans ces pages où l’A. se meut et guide son lecteur avec une aisance et une connivence déconcertantes, parmi les méandres de ces discours qu’une oreille moins exercée que la sienne confondrait tous, et entre lesquels elle établit finement et magistralement les distinctions éclairantes et les cheminements les plus sûrs. Elle sait exhumer ici la citation inattendue, là le texte inespéré, ailleurs le réseau ramifié qui éclairent justement son sujet. Elle s’entend à pratiquer des parallèles éclairants, entre Guéret et Le Moyne, entre La Maison des jeux de Sorel et Les Jeux de Madeleine de Scudéry comme mises en scène contrastées du rebaptême onomastique en vigueur chez les galants, entre la Nouvelle allégorique de Furetière et la Relation... de Sorel, à quoi s’ajoutent par exemple la nuance qu’apporte le Nouveau Parnasse du même en 1663, puis l’inflexion que détermine Guéret dans sa Guerre des auteurs anciens et modernes en 1671. On retiendra notamment les précieux registres établis scrupuleusement et exhaustivement : celui des ordres et cours pour rire issus des ordres de chevalerie et cours d’amour médiévaux ; celui des noms codés et des clefs avec leurs jeux étourdissants de référents croisés ou de références suspensives ; le registre des jeux galants ; celui des promenades littéraires ; celui des arts d’aimer, dont est révélé le fourmillement dans la lignée de la traduction d’Ovide par Marolles.
Ces acquis prennent relief sur un fond délimité par quelques lignes organisatrices et fondatrices. L’axe principal en est constitué par les modulations entre le réel et le fictif, projetées dans deux oppositions : entre la société et la représentation discursive, d’une part, entre la réalité et son idéalisation inaccessible, d’autre part, subsumées par les notions de figuration dans le premier cas, de mode dans le second. Médiane entre ces deux processus, une analyse détaillée de la mise en scène de l’écriture par elle-même parcourt tout l’ouvrage, ouvrant sur une « déconstruction » des notions de texte original ou de version privilégiée, menant au desserrement du lien entre écriture et auteur, relativisant la notion de carrière, pour qu’à leur place prospère le principe unificateur du réseau : réseau de formes, de modes, de thèmes, interconnexions fines et fuyantes entre influences et initiatives, perpétuellement réversibles. En découlent, exemple pris parmi d’autres, des analyses extrêmement suggestives sur la dissolution du nom et l’effervescence de l’identification onomastique, pratique elle-même inscrite dans le modèle ludique qui gouverne ces discours mi-partis de réalité et de fiction, dont le gage et le défi déterminent l’invention, dont les règles et les parties définissent formes et thèmes, jusqu’à suggérer, écrit l’A., une sorte d’oulipisme avant la lettre. Sur ce point, l’on retiendra pour modèle de perfection analytique, dans le dernier chapitre, le développement sur le style gracieux (théorisé par Démétrios et Hermogène), fondateur de cette rhétorique des agréments qui inclut dans une passionnante lignée non seulement les jeux de la galanterie de salon, mais l’enjouement des Fables et le prosimètre de Psyché, ou encore la théorie des pensées agréables dans La Manière de bien penser, jusqu’à Renaud, Gamaches, Dubos et Batteux, dont les théories sont reliées et mises en perspective autour des enjeux fondamentaux du molle et facetum, de la rhétorique du cœur et de l’esprit.
Conclusion en forme d’apothéose, qui suggère au recenseur, pour terminer, de dégager la question qui lui semble sous-jacente à cette recherche : celle du statut de la galanterie, entre les deux définitions extrêmes qui en feraient soit un espace identifiable et circonscrit socialement et littérairement, soit un champ d’interférences et de fréquences, aimantant tout ce qui se trouve passer par lui, polarisant sans toujours les retenir les discours et les pratiques qui s’y rencontrent. Ce problème ouvre la réflexion vers une interrogation plus large : savoir si la galanterie constitue un invariant socio-esthétique ou un modèle assigné à un espace et une chronologie restreints. On conclura que, si le propre des grands livres est de poser de grandes questions en même temps qu’ils en résolvent d’autres, ce pari double est tenu par celui de Delphine Denis : son ouvrage est exemplaire, il force l’admiration et emporte l’adhésion, sans réserves. Et appelle à lui les nombreux, très nombreux lecteurs qu’il mérite et que n’effrayera pas, on le souhaite vivement, son prix assez élevé. Sa valeur légitime son coût.
Patrick DANDREY.
 
Jean Rohou, Histoire de la littérature française du XVIIe siècle, nouvelle édition refondue, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2000. Un vol. 14,5 × 21 cm de 384 p.
 
 
Voici un ouvrage original et extrêmement riche sous son apparence discrète de manuel scolaire. Fidèle à son titre, Jean Rohou nous y propose une histoire de la littérature en tant que telle, c’est-à-dire de la production littéraire, et non un catalogue d’œuvres ou d’auteurs, encore que n’y manquent ni éléments biographiques essentiels, ni analyses approfondies. Mais, sensible au courant chronologique et aux mouvements de la vie sociale, il ne choisit ni les auteurs ni les genres comme fondements structurels de son étude ; il préfère s’appuyer sur ce qu’il considère comme les grandes tendances du siècle. C’est ainsi que « Le Classicisme », chapitre attendu mais ne couvrant que vingt années (1659-1681), se voit précédé de « Romanesque et parodie » et suivi de « L’Analyse critique », titres qui ne correspondent pas aux catégories habituelles.
Évidemment, on peut trouver artificielles ces appellations, de même que contestable et trop fine la division du siècle en cinq périodes. Peut-on établir des coupures vraiment significatives aux années 1628, 1642 ou 1659 ? Autre inconvénient de cette division : les grands auteurs se voient débités en plusieurs morceaux, deux pour Molière, Bossuet, Racine, trois pour Corneille. Mais si l’on peut n’être pas d’accord avec ce découpage, il serait de mauvaise foi d’en faire un reproche : Jean Rohou n’ignore pas les risques de son choix, mais ils sont partie intégrante de la vision dynamique et historique qu’il veut nous donner.
Car c’est l’histoire qui l’intéresse d’abord, celle de la production littéraire en rapport avec les attentes du public, l’état de la société, voire la conjoncture politique, sans jamais aller jusqu’aux outrances d’un Dort ou d’un Goldmann. Seuls, les chapitres V et VI, XIII, XIV, XVI, XVII, XX et XXI (une petite moitié du livre) sont de structure traditionnelle, centrés sur l’analyse des œuvres. Celle-ci est d’ailleurs toujours conduite d’une manière originale, précise et éclairante, menée, si j’ose dire, par les deux extrémités : l’histoire et les structures sociales, d’un côté, le lexique, de l’autre : la fréquence des termes selon les époques comme les variations de leur sens sont en effet riches de significations pour rétablir les œuvres dans le contexte non seulement de leur genèse mais encore de leur réception.
Certes, on peut trouver que la vieillesse de Corneille est escamotée, que Racine n’existe plus après Phèdre, mais, à côté de cela, Jean Rohou donne leur place à des écrivains considérés trop souvent comme mineurs, tels Mairet, Du Ryer ou Bayle, il rappelle l’existence d’auteurs ignorés ou peu connus. Quant aux plus grands, il en donne toujours une vision objective mais personnelle, étayée par un grand nombre de références et de citations admirablement fondues dans le texte et, par là, propres à susciter la réflexion.
Ces brèves études prennent souvent la forme d’une mise au point des plus heureuses. Ainsi, les Pensées ne se voient plus considérées comme une série de maximes mais comme les fragments d’un ouvrage fermement composé. On appréciera également le souci de restituer l’image que la plupart de ses contemporains pouvaient avoir de Molière, avant toutes choses mime farcesque et organisateur de spectacles ; ou encore celui de montrer un La Bruyère pour une fois non édulcoré. On admirera l’analyse, aussi riche que dense de l’œuvre de Racine, discrètement étayée de toutes les lectures modernes, au point de constituer non plus une introduction, mais un véritable commentaire, valable même pour des connaisseurs. Mais il faudrait presque tout citer.
Les importantes retouches apportées à la première édition, outre la mise à jour de la bibliographie, des compléments au lexique et une présentation un peu moins scolaire, vont toutes dans le sens d’une vision plus moderne (ainsi le souci de considérer, même brièvement, sous un angle actantiel les pièces de théâtre) et plus exacte : encore plus que dans sa première édition, Jean Rohou se défait des poncifs, mettant davantage en valeur le souci esthétique dans la création littéraire, par exemple pour Corneille, et dégageant ainsi ce qui fait le propre de l’œuvre des éléments annexes.
Je voudrais, pour conclure, insister sur le plaisir qu’offre constamment un texte qui, soutenu par une énorme érudition cachée, sait rendre toute leur vie aux hommes et aux époques dont il parle, ne serait-ce qu’en une page. Sans doute la lecture de ce travail gagnera-t-elle à être complétée par celle d’études plus traditionnelles, mais elle demeure indispensable, au moins entre khâgne et agrégation, pour comprendre l’histoire littéraire du XVIIe siècle. Ajoutons que l’ouvrage de Jean Rohou est en outre singulièrement stimulant pour l’esprit : le lecteur se sent devenu plus intelligent lorsque, à la dernière page, il ferme le livre.
André BLANC.
 
François Géal, Figures de la bibliothèque dans l’imaginaire du Siècle d’or espagnol, Paris, Champion, 1999. Un vol. de 24 × 16 cm de 945 p.
 
 
Soutenue en 1994 sous la direction du Pr Augustin Redondo de l’Université de Paris III - Sorbonne Nouvelle, la thèse de François Géal fait enfin l’objet d’une publication, complétée et enrichie par rapport à sa première forme. Le résultat est un vaste panorama sur un sujet capital pour l’histoire culturelle du Siècle d’or espagnol, grâce à un corpus nouveau, considéré pour la première fois dans son ensemble. Car il est question ici non seulement des bibliothèques « réelles », mais aussi des traités imprimés et manuscrits sur leur formation ; des bibliothèques-catalogues, c’est-à-dire des bibliographies, ainsi que des bibliothèques de fiction (celles qui sont décrites et passées en revue dans la littérature de l’époque). Il s’agit donc de reconstituer, à partir de ces sources diverses, la cohérence qui unit les « figures de l’imaginaire de la bibliothèque », dans un parcours à la fois analytique et synthétique de toutes les formes de représentation : graphiques, figuratives, architecturales. Parcours ambitieux, aux nombreuses implications (histoire des mentalités, histoire des savoirs, histoire des idées, histoire littéraire) dont la portée dépasse le cercle restreint des hispanistes.
Parmi la trentaine de « figures » considérées dans ce corpus, trois ont fait l’objet d’une étude plus approfondie. Tout d’abord, la bibliothèque royale de l’Escorial, véritable mythe fondateur qui cristallise dans la deuxième moitié du XVIe siècle la réflexion et les espoirs d’au moins deux générations d’humanistes. De cette mouvance, Géal détache les projets de Páez de Castro, Juan Bautista Cardona et Antonio Augustín, ferments d’une entreprise pour laquelle le roi fera appel à d’éminentes personnalités. L’auteur analyse les messages verbaux, iconographiques et architecturaux formulés par les uns et les autres, s’appuyant sur l’abondante bibliographie qui existe déjà sur le sujet. Hélas, ce dialogue critique ne s’étend pas aux nouvelles études issues des célébrations du IVe centenaire de la mort de Philippe II (1598), très fructueuses à l’égard du mécénat royal. Concluant sur l’Escorial, Géal affirme que la réussite de cette bibliothèque est d’ « avoir synthétisé un conglomérat de représentations et d’aspirations distinctes, trouvant un fragile équilibre entre une union idéale du savoir et une représentation symbolique du pouvoir » (p. 672). Il souligne pourtant que le contexte idéologique de cette vaste entreprise, la lutte contre l’hérésie, n’est guère favorable à la diffusion du livre, devenu un objet à surveiller, dénoncer, raturer, voire brûler. D’où la configuration centripète du savoir et du pouvoir qui est à la base de la bibliothèque de l’Escorial : tout en rivalisant avec la Vaticane pour être à la pointe de la reconquête spirituelle, tout en se voulant une bibliothèque autonome et suffisante pour l’Espagne au moment où le Roi vient de fermer les frontières à la circulation des livres et des universitaires, elle reste un lieu restreint, élitiste, dépôt prestigieux plutôt que salle de lecture, où seul le monarque et son entourage sont admis à franchir l’interdit. Comme l’auteur le rappelle à juste titre, il faudra attendre la fondation d’une nouvelle bibliothèque royale au début du XVIIe siècle pour voir émerger la notion de bibliothèque publique en Espagne.
Deuxième figure de la triade principale, le Musei sive Bibliothecae Livri IV (1635) du jésuite franc-comtois Claude Clément (1594 ?-1642) constitue un jalon aussi essentiel que méconnu dans l’histoire du livre et de la lecture à l’époque classique. Géal lui consacre avec raison une bonne centaine de pages, sans doute parmi les plus novatrices de son livre. Comme d’autres de ses compatriotes au XVIIe siècle, Clément a fait preuve d’autant de francophobie farouche que d’attachement à la couronne d’Espagne. En récompense de cette adhésion enthousiaste, il a reçu la charge de « Maestro de humanidad » au Colegio Imperial de Madrid, fondé par la volonté reformatrice de Olivares et confié à la Compagnie de Jésus pour l’éducation des nobles. Il revient ainsi au jésuite de formuler le projet d’une bibliothèque idéale, dans un volumineux traité qui s’adresse en latin à toute l’Europe catholique, désireux de gagner du terrain face à la Réforme. Géal analyse longuement la conception et l’organisation du savoir dans cette bibliothèque idéale, ayant bien lu la thèse de Marc Fumaroli (L’Âge de l’éloquence. Rhétorique et « res literaria » de la Renaissance au seuil de l’époque classique, Genève, Droz, Paris, Champion, 1980) et ses études sur les frontispices des ouvrages de rhétorique du XVIIe siècle. Sous cette égide, il décèle chez Clément une tactique défensive face aux menaces de laïcisation de la pensée. Il s’agit d’affirmer la supériorité de la culture chrétienne : la philosophie comme ancilla theologiae ; l’Antiquité, préfiguration et donc instrument d’exaltation de la Révélation. Érigée en temple de la divine et humaine sagesse, la bibliothèque est le terrain privilégié d’une stratégie de reconquête spirituelle, appelée à défendre la vraie religion et briser l’hérésie.
La troisième partie du livre de Géal est consacrée à ce que l’auteur dénomme une bibliothèque sans murs, c’est-à-dire le recensement du patrimoine bibliographique national dans un catalogue descriptif et analytique qui se veut un corpus minutieux et complet de la production de tous les auteurs espagnols, mais aussi une sorte de quintessence de l’hispanité intellectuelle : la Bibliotheca Hispana (1672) de Nicolás Antonio. Cet érudit sévillan a joué, comme Géal le montre, un rôle fédérateur dans les milieux savants espagnols de la deuxième moitié du XVIIe siècle, assurant par son labeur et ses contacts épistolaires le lien entre des centres régionaux semi-autarciques, à travers trois générations successives, avant de passer le flambeau aux jeunes représentants des Lumières. Le discours bibliographique de Nicolás Antonio relève autant de la tradition antique et renaissante des De viris illustribus que des recueils bibliographiques ecclésiastiques, lieu d’affrontement entre protestants et catholiques, et au sein des ordres religieux. On retrouve le même souci revendicatif, selon Géal, au cœur de la Bibliotheca Hispana de Nicolás Antonio : l’ambition prométhéenne, encyclopédique, voire démesurée de cette entreprise obéit à une volonté d’exaltation nationale. Il s’agit pour l’Espagne en déclin de reconquérir de l’influence par la préservation de la mémoire nationale et la promotion de l’écrivain et des lettres. Les destinataires de la Bibliotheca sont donc aussi bien les compatriotes de l’auteur que la République des lettres, le but fondamental étant de réparer le discrédit de l’Espagne auprès de cette communauté internationale.
Voici un livre savant, riche en information et en réflexion sur les nombreuses questions relatives au monde de l’écrit et du savoir au Siècle d’or. Il ouvre, espérons-le, la voie à d’autres recherches salutaires sur un domaine encore insuffisamment connu de l’histoire culturelle de l’Espagne. Pourtant une piste importante reste à explorer, celle de la recherche d’inventaires de bibliothèques contenus dans les archives, que Géal a éludée en argumentant sur la relative fiabilité et représentativité de ce genre de documents (p. 16-17), et qui changerait, ne serait-ce qu’en partie, la vue d’ensemble sur la bibliophilie et le collectionisme au Siècle d’or. Enfin, si le choix des bibliothèques de fiction fait par l’auteur est significatif (celles du Quichotte de Cervantès, de l’Agudezaet du Criticón de Gracián), on aimerait voir se poursuivre ce genre d’incursions dans l’analyse des bibliothèques littéraires.
José Luis COLOMER.
 
Fiammetta Palladini, La Biblioteca di Samuel Pufendorf. Catalogo dell’asta di Berlin del settembre 1697, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, « Wolfenbütteler Schriften zur Geschichte des Buchwesens », 1999. Un vol. 19,5 × 27,5 cm de 660 p.
 
 
Cette édition du catalogue de vente de la bibliothèque de Samuel Pufendorf (1632-1694) représente l’aboutissement de plus de dix ans de travail. D’un projet initialement conçu comme celui d’un article, le résultat est devenu, au fil des recherches menées par l’auteur, à la fois un véritable instrument de travail et la reconstitution d’un univers intellectuel. Ouvrage d’autant plus riche, pourrait-on dire, que, l’auteur disposant au départ de très peu d’informations, il a fallu pousser beaucoup plus loin qu’il n’est généralement besoin en pareille situation la recherche de données. En effet, au sein d’un genre désormais bien établi, celui des « bibliothèques de... », le cas de la bibliothèque de Pufendorf se distingue en deux points d’une manière radicale : aucune trace (correspondance, reçu de libraire, journal...) ne subsiste qui puisse renseigner sur la formation de cette bibliothèque ; rien d’aucune sorte non plus qui permette de reconstituer, au moins partiellement, sa destinée (l’ « Index des précédents possesseurs », p. 521-523, qui recense tous les possesseurs identifiés des exemplaires consultés par F. Palladini pour l’établissement de cette édition, confirme l’absence de toute donnée sur ce point). Tout ce que l’on pouvait en savoir était donc à déduire du seul document constitué par ce catalogue de la vente faite à Berlin en 1697 : on devine d’emblée combien la tâche, dans ces conditions, n’a pas été aisée à mener.
L’un des intérêts du travail de F. Palladini est de mettre constamment en perspective la bibliothèque qu’elle décrit et analyse. On apprend ainsi, au départ, que cet ensemble, comparé à d’autres, ne fut pas l’un des plus riches. Si l’on se réfère par exemple à la série des 50 bibliothèques prises en considération par H. D. Gebauer dans son étude Bücherauktionen in Deutschland im 17. Jahrhundert (Bonn, 1981), celle de Pufendorf avec ses 1 663 volumes ne figure qu’au 31e rang, entre les 253 volumes de Lütkens et les 15 512 de Carpzov. À titre de comparaison, une bibliothèque comme celle de Locke renfermait 2 619 ouvrages. En revanche, sur le plan linguistique, le catalogue édité ici dénote un caractère fortement international : si les ouvrages les plus nombreux sont, comme dans presque toutes les bibliothèques de ce temps-là, en latin (69,75 %), on trouve également un bon nombre d’ouvrages en français (8,9 %), en allemand (8,5 %), en bilingue grec-latin (5,4 %), en italien (3,25 %), et quelques éditions en suédois, hollandais, anglais, hébreu, espagnol, et même hongrois et estonien.
Par sa composition, cette bibliothèque apparaît comme une bibliothèque d’usage plutôt que comme un ensemble de bibliophilie ou de prestige. On doit entendre par là – précise l’auteur – qu’elle était essentiellement constituée de livres utilisés pour la rédaction d’autres ouvrages ou de livres formant la base d’une culture humaniste telle qu’on la concevait à l’époque. Plus remarquable est la répartition selon les matières. Sur ce point, l’analyse du contenu de cette bibliothèque réserve deux surprises. La première est celle du peu de place occupé par la théologie (176 titres), alors que dans bien des bibliothèques de l’époque (Locke, Newton) elle venait au premier rang. Ici, la théologie apparaît nettement supplantée par l’histoire (427 titres) et se trouve devancée par le droit (348 titres), la médecine et les sciences naturelles (257 titres), la philosophie (245 titres) et la philologie (193 titres). Si la prédominance de l’histoire ne saurait surprendre chez un érudit qui non seulement fit profession d’historien dans les dernières années de sa vie mais manifesta dès son plus jeune âge un vif intérêt pour l’histoire, il n’empêche que cette relégation de la théologie au sixième rang – si l’on s’en remet au découpage disciplinaire opéré par F. Palladini –, a de quoi étonner : n’est-ce pas une incitation à remettre en cause l’attribution faite jusqu’ici d’un rôle central de la théologie dans l’œuvre de Pufendorf ? Sans approfondir ici cette hypothèse, l’auteur juge nécessaire, avec raison, de la formuler.
L’autre surprise réservée par le contenu de cette bibliothèque est sa richesse en ouvrages de médecine et sciences naturelles : 187 titres de médecine au sens strict, et 50 titres de botanique, zoologie, minéralogie, physique. Certes, il n’était pas rare de rencontrer un intérêt pour ces questions chez des philosophes, juristes, théologiens ou diplomates, à la même époque, mais presque toujours il s’agissait de gens qui étaient aussi médecins, tel Locke ou Conring (chez lesquels la proportion d’ouvrages de médecine représentait, respectivement, 17,7 % et 21,5 %). En revanche, un Scaliger, un Thomasius, ou même un Newton, ne possédaient que très peu d’ouvrages de ce genre. Or, si certains titres figurant au catalogue de la bibliothèque de Pufendorf s’expliquent par les intérêts et les occupations de son propriétaire (médecine légale, notamment), ou simplement par sa curiosité d’érudit pour les grands classiques de la médecine, on comprend moins bien que celui-ci ait possédé systématiquement les principaux grands noms de la médecine du XVIIe siècle, depuis Harvey (et certains de ses disciples comme le Danois Thomas Bartholin dont 19 titres sont ici recensés) jusqu’aux ouvrages de médecins saxons contemporains en passant par tous les auteurs hollandais formés, à des degrés divers, à la médecine cartésienne (Janus Abraham a Gehema, Tulp, Hoboken...). Il y a là, pour F. Palladini, une sorte de mystère qu’elle estime « trop complexe pour être résolu ici » (p. XXXV). Cette prédominance massive d’ouvrages de médecine « compenserait »-elle, philosophiquement, la discrétion de la théologie ?
Après une longue introduction (p. XIII-LXI), l’auteur en vient à l’édition même du catalogue. Pour chaque titre mentionné dans le document établi en 1697, le parti adopté a été de consulter un des exemplaires existants et de reproduire intégralement sa page de titre. Ainsi, en tête de la fiche d’un livre figure le titre (souvent lacunaire ou inexact) tel qu’il fut transcrit en 1697, puis le titre complet suivi de la cote attribuée par la bibliothèque où il a été consulté ou localisé. Sont ensuite fournies les coordonnées biographiques principales de l’auteur, du traducteur ou du commentateur, ainsi que la date de la première édition. Si un ex-libris ou un quelconque « signe d’appartenance » permet d’identifier le possesseur de l’exemplaire, celui-ci est également indiqué. Le cas échéant, une référence renvoie à un ouvrage de littérature secondaire, et, s’il en est besoin, une observation ou une note explicative conclut la fiche. Enfin, 92 pages d’excellents index (index des auteurs et des noms, index des matières, index des éditeurs et imprimeurs, index des lieux d’édition, index des précédents possesseurs [des exemplaires consultés], index des bibliothèques, index des œuvres anonymes qui n’apparaissent plus sous leur entrée d’origine), une table des concordances entre les numéros du catalogue de 1697 et ceux du nouveau, un index des illustrations, terminent ce livre avant la reproduction, en fac-similé, de l’édition ancienne utilisée pour ce travail. L’exemplaire reproduit (p. 557-660) est l’un des trois qui subsistent : il s’agit de celui de Hanovre, les deux autres se trouvant, l’un à Saint-Pétersbourg (Bibliothèque publique d’État Saltykov-Shchedrin) et l’autre à Copenhague (Kongelige Bibliothek).
On voit que l’objectif de Fiammetta Palladini dépasse largement celui d’un travail de bibliothécaire, car au terme de cette minutieuse et longue enquête l’ouvrage proposé offre non seulement le portrait d’une bibliothèque mais celui de tout un cadre de pensée et de culture. Il n’est guère besoin d’insister sur la qualité et l’intérêt de ce travail, son utilité pour les chercheurs, la riche et précieuse contribution qu’il apporte à l’histoire des idées. À cela s’ajoute le plaisir d’avoir entre les mains un beau livre, d’une typographie soignée et parfaitement claire, d’une élégante mise en page. Cela mérite aussi d’être souligné.
Catherine SECRETAN.
 
François Moureau (sous la dir. de), Répertoire des nouvelles à la main. Dictionnaire de la presse manuscrite clandestine XVIe-XVIIIe siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 1999. Un vol. de 21 × 27 cm, 517 p.
 
 
Après le Dictionnaire des journaux (1991) et la nouvelle édition du Dictionnaire des journalistes (1999), l’étude de l’information sous l’Ancien Régime s’enrichit d’un premier inventaire de la presse manuscrite de langue française, point d’aboutissement d’un programme proposé par François Moureau en 1981. Dix ans plus tard, malgré une réputation tenace de « camelote journalistique » (Laurence L. Bongie, 1993), les nouvelles à la main, à la diffusion plus souple que l’imprimé, prennent une dignité nouvelle, figurant au cœur du système d’information d’Ancien Régime, nourrissant les gazettes européennes (François Moureau, 1993). Certes, les travaux de Mario Infelise et Brendan Dooley ont indiqué qu’à Venise et à Rome, pour des raisons bien évidentes de commodité et de censure, les nouvelles du plus haut intérêt politique ont préféré emprunter la voie manuscrite du XVIe  au XVIIIe siècle (Lyon, 1997). Mais la réalité est plus complexe et François Moureau a rappelé que le manuscrit « n’implique pas vraiment la clandestinité et la rareté » et que les deux supports « coexistent », voire « s’épaulent » jusqu’à la fin du XVIIIe siècle : pour Françoise Weil, la « démythification du manuscrit » depuis le début des années 1980 tend même à ne plus en faire une catégorie à part dans la diffusion littéraire.
D’après l’auteur, les nouvelles à la main seraient une « suite manuscrite de livraisons régulières donnant sous forme chronologique des informations d’actualité » ; de manière plus restrictive, Françoise Weil (1980) préférait distinguer une information sèche, sans commentaire, semblable à celle de la Gazette, et les points de la Cour et de la ville qui mériteraient plutôt le nom de gazettes manuscrites. La définition volontairement très large de François Moureau autorise la grande variété des notices du Répertoire, véritable kaléidoscope de l’information de toutes sensibilités : à côté des affaires diplomatiques ou militaires, des faits et gestes des Grands, que l’on retrouve dans la Gazette, parfois copiée, l’information manuscrite, malgré sa timide ouverture sur les coulisses du carnet mondain ou de la vie sociale, relève de la même appartenance à l’espace public de l’information. À la différence notable que, si les faits de société restent plutôt rares, les nouvelles ecclésiastiques prennent de l’importance avec la montée du jansénisme. On notera également que la géographie de l’information manuscrite ne diffère guère de celle de la Gazette : à côté de Paris ou Versailles, principaux lieux émetteurs, on retrouve la plupart des capitales européennes, villes de passage ou centres politiques et diplomatiques.
On l’aura compris, les relations avec l’information imprimée sont d’une grande complexité, entre concurrence, complémentarité et similitude. Nées en Italie pendant la Renaissance, les nouvelles manuscrites ont prospéré sur les errements d’un système imparfait de contrôle de l’information au profit de leurs consœurs imprimées. Après une importante progression dans les années 1760-1770, signe d’une professionnalisation du nouvellisme et d’un élargissement du public en direction des couches sociales moyennes, elles entament un irrémédiable déclin dès la fin des années 1770, avant que la proclamation de la liberté de la presse en 1789 n’entraîne leur disparition.
Sur un modèle inspiré de celles du Dictionnaire des journaux, les notices classées par ordre chronologique confirment l’existence d’un réseau très élaboré d’échanges de nouvelles, au moins depuis la fin du XVIe siècle. Soigneusement rédigées, les nouvelles françaises connaissaient une diffusion internationale à l’usage d’une élite du savoir et du pouvoir attentive à toute actualité. Leur clientèle – de « solides piliers de l’orthodoxie » pour Laurence Bongie – est formée de la meilleure société : parlementaires, officiers, intellectuels, d’hommes d’État comme Mazarin, Séguier ou Vergennes. Au-delà de ces abonnés bien connus, déjà lecteurs des gazettes imprimées, le discrédit qui s’attache au nouvellisme en général, qu’il soit imprimé ou manuscrit, rend les identifications malaisées. En revanche, les nouvellistes étudiés par Funck-Bruntano au début du siècle d’après les lettres de cachet étaient bien connus des autorités ; d’après François Moureau, la police en dénombrait vingt-cinq à Paris en 1700, trente et un en 1771, ce qui n’est guère considérable. Le pouvoir eut même ses auteurs accrédités comme Fréron, François Marin ou l’abbé Buchet, et les directeurs de la Gazette et du Mercure constituèrent également un marché parallèle de « gazetins » manuscrits. Le ton des nouvelles à la main se fait parfois libertin ou janséniste – on y cherchera en vain l’esprit audacieux des Lumières ou un avant-goût de la Révolution, mais certaines sont des sources précieuses pour l’histoire sociale ou culturelle.
Stéphane HAFFEMAYER.
 
Jean-Claude Waquet, La Conjuration des dictionnaires. Vérité des mots et vérités de la politique dans la France moderne, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, coll. « Sciences de l’Histoire », 2000. Un vol. 24 × 16 cm de 265 p.
 
 
L’histoire a retenu les dénominations de conspiration de Chalais, cabale des Importants, et de conjuration de Cinq-Mars : l’usage semble distinguer clairement les différentes notions à même d’exprimer l’opposition politique, alors que la langue du XVIIe siècle se montrait beaucoup moins assurée dans ses définitions. Dans cet ouvrage, l’auteur examine le destin de cabale, complot, conjuration et conspiration à travers des textes du XVIIe siècle (la base de données Frantext, pour l’essentiel) et les dictionnaires de l’époque moderne : son projet est de souligner la dimension politique des dictionnaires (ouvrages pourtant conçus pour dire la vérité du langage) en s’appuyant sur la diversité des acceptions et des définitions prêtées à ces quatre termes.
J.-C. Waquet tente d’abord, à partir de nombreuses occurrences du XVIIe siècle, de mettre un ordre dans leur grande diversité de sens et d’usages : « complot » s’avère ainsi avoir la faveur des poètes, tandis que « conjuration » plaît aux historiens ou que le mot récent qu’est « cabale » ne désigne que des événements très contemporains. Mais contextes et genres ne parviennent pas à imposer un ordre strict : « complot », « conjuration », « cabale » ou « conspiration » s’emploient positivement ou négativement, peuvent s’interchanger ou s’opposer, visent le prince ou émanent du prince, frappent le privé comme le public, se montrent donc tous quatre rétifs à la codification au sein de dictionnaires.
Dans un deuxième temps, l’ouvrage sonde les vérités contradictoires des nombreux dictionnaires de l’époque moderne, qu’ils soient français-latin comme celui d’Estienne ou unilingue comme le Féraud, et porte une attention particulière aux trois grandes entreprises du XVIIe siècle que sont le Furetière, le Richelet et le dictionnaire de l’Académie. L’analyse sur la longue durée permet de cerner le fonds commun d’exemples utilisés par ces ouvrages (Cinna, Catilina...) et de distinguer une évolution sensible : les définitions de « conspiration » et « conjuration » réservent, à la fin du XVIIe, ces deux termes à la sphère politique, en même temps qu’elles les présentent comme de grandes entreprises parfois héroïques mais toujours vaines, et dans tous les cas révolues. Au contraire, la cabale renforce au fil du temps son actualité : à peine politique, elle est moins héroïque, moins théâtrale, mais plus policée que les deux termes précédents.
Dans une troisième partie, l’auteur tente de comprendre les contradictions des différentes définitions, à travers les circonstances d’élaboration des dictionnaires : cette plongée dans « l’atelier du lexicographe » éclaire finement le rôle joué par l’ambition première, par les emprunts mutuels, par le choix des exemples, par la place du latin dans la genèse des différents dictionnaires, et permet donc d’apporter un premier élément de réponse à la diversité des définitions. Fidèle à sa méthode d’antithèse qui construit la cohérence de son ouvrage, l’auteur souligne aussitôt les limites de ces conclusions, pour élaborer d’autres discours capables de comprendre les contradictions entre dictionnaires : il aboutit finalement à une analyse du discours politique des grammairiens, permettant ainsi d’examiner les répercussions et la diffusion de la philosophie politique, seules à même d’expliquer les divergences entre lexiques. À ces divergences individuelles s’ajoute une évolution chronologique globale : quand les dictionnaires du XVIe siècle posaient la concorde comme fondement politique, c’est-à-dire lisaient les complots, conjurations, etc., comme autant d’atteintes à l’harmonie et au Bien public, ceux du XVIIe établissent une vision plus hiérarchique du pouvoir, et pensent la conspiration en référence exclusive au pouvoir royal. Mais, encore au XVIIe siècle, la langue n’est pas uniformisée, dictionnaires et lettrés donnent à des mots politiques des sens qui résultent autant de leur vécu de la philosophie politique que de la fréquentation d’autres dictionnaires.
Renaud VILLARD.
 
Simone Mazauric, Savoirs et philosophie à Paris dans la première moitié du XVIIe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997. Un vol. 16 × 24 cm de 393 p.
 
 
Sous un titre général, l’ouvrage de Simone Mazauric s’est donné un objet d’étude bien défini, les conférences publiques du Bureau d’Adresse fondé par Théophraste Renaudot en 1632. Texte remanié d’une thèse de doctorat soutenue en 1994, ce travail repose donc sur le dépouillement d’une source principale, les publications hebdomadaires des comptes rendus de ces conférences, qui débutent en 1634 et regroupent cent sujets, d’où leur intitulé de Centuries des questions traitées au Bureau d’Adresse. L’auteur, philosophe de formation, aborde ce corpus de 336 conférences sous trois angles successifs : historique, thématique et, enfin, plus proprement épistémologique. Il s’agit pour elle de situer et de mesurer la contribution de cette assemblée savante ouverte au public à la mutation de la rationalité à l’œuvre durant ce premier XVIIe siècle.
La première partie de l’ouvrage s’attache à découvrir l’ambition que cette sorte d’académie partage avec les autres structures de sociabilité savante contemporaines, alors en plein essor. L’auteur se livre d’abord, à l’aide de travaux de seconde main, à un tableau des lieux émergents de sociabilité et de communication du savoir, des exigences nouvelles de la civilité, du mouvement de spécialisation qui s’amorce au sein des cénacles érudits. Instrument de diffusion du savoir en dehors des cercles plus étroits des savants, les conférences furent en butte à de nombreuses manifestations d’hostilité, en particulier des médecins parisiens entraînés par l’un des plus célèbres d’entre eux, Gui Patin, le contempteur des théories de la circulation du sang, qui devint doyen de la Faculté de médecine de Paris. Cette dernière affrontait avec Théophraste Renaudot, docteur de la Faculté de médecine de Montpellier, une institution rivale, davantage encline aux innovations, mais aussi des initiatives comme les consultations gratuites données par les autres médecins montpelliérains de son entourage. On comprend qu’il fallut la protection éminente du cardinal de Richelieu (à l’instigation duquel le même Renaudot dirigeait la très officielle Gazette depuis 1631) pour permettre au Bureau d’Adresse de résister face à des adversaires déterminés, qui comptent aussi des publicistes et pourfendeurs du cardinal tel Mathieu de Morgues. Aussi ne s’étonne-t-on pas d’apprendre que les critiques redoublent de virulence après la mort du cardinal et que le Bureau d’Adresse, ses activités annexes comme le prêt sur gages et les Conférences elles-mêmes sont interdits dès le 1er mars 1644, par un arrêt du Parlement où l’auteur veut voir une marque de « la résistance de la haute magistrature aux entreprises réformatrices de la monarchie ».
Dans un second temps, S. Mazauric scrute les influences, les auteurs de référence et les connaissances mobilisées par les conférenciers (dont l’anonymat est conservé dans les Centuries), afin de jauger de la modernité des Conférences, « modernité » entendue comme la forme de rationalité appelée à triompher des savoirs plus anciens. Les résultats de l’étude conduisent à souligner les chevauchements, les coexistences de systèmes de pensée hétérogènes, voire antagoniques, et à rejeter les périodisations trop tranchées de l’histoire des idées. Hors l’innovation formelle, qui va du choix de la langue française à la prohibition de la dispute au nom de normes plus policées de l’échange intellectuel, force est de constater que les contenus, les méthodes de constitution du savoir demeurent traditionnels, jusque dans les critiques alors banales adressées à la scolastique. Les sources « avouées », mentionnées par les conférenciers, tout autant que les références implicites, confirment ce bilan en demi-teinte : au-delà de l’éclectisme revendiqué, la tradition scolastique et le naturalisme de la Renaissance dominent de très loin. Et le cénacle de Renaudot reste même étranger ou rétif aux méthodes et aux informations scientifiques nouvelles, sans que l’autocensure suffise à le justifier. Si l’on reconnaît avec S. Mazauric le caractère exceptionnel du document que sont les Centuries, l’on hésite cependant à la suivre lorsqu’elle regarde ces textes publiés durant neuf années comme un indice de ce que pouvait être la « pensée moyenne » des couches les plus cultivées de la société française de la première moitié du XVIIe siècle.
La contribution des Conférences du Bureau d’Adresse à l’histoire des sciences est évaluée dans la troisième partie avec, là encore, une conclusion mitigée. Non que les conférences ne témoignent du « vacillement des certitudes » ; les seules critiques formulées contre les systèmes explicatifs traditionnels révèlent que des exigences inédites se font jour. Il n’en reste pas moins, explique S. Mazauric, que le « bilan de cette enquête s’avérerait au total assez inconsistant » si elle s’était proposé de reconnaître dans les débats des conférenciers « des figures anticipatrices de la nouvelle rationalité scientifique ». Le dernier chapitre tend certes à relativiser ce « retard », en soulignant l’identité des préoccupations des participants aux Conférences et de celles des cercles érudits et scientifiques dont la contribution à la novation est mieux établie. Toutefois, l’analyse des arguments échangés lors des conférences consacrées aux problèmes atteste un décalage relatif avec ceux qui constituent alors « l’aile marchante de la révolution scientifique et philosophique ». Ainsi les héliocentristes combattent leurs adversaires avec des raisons empruntées à Copernic. Le parallèle établi entre l’innovation scientifique et les bouleversements politiques accélérés pendant le ministériat de Richelieu est, à mes yeux, peu opportun, d’autant qu’il tend à valoriser unilatéralement le changement et les gouvernants qui l’impulsent, sans égard aux motivations des opposants, alors que l’auteur fait preuve d’un souci de symétrie plus marqué lorsqu’il s’agit d’apprécier la cohérence des différentes doctrines scientifiques ou même des croyances irrationnelles. Pourtant, ce rapprochement, qui montre que les Centuries font écho et épousent même les positions du cardinal sur des questions telles que l’interdiction des duels, a le mérite de répondre pour une part à l’interrogation qui revient à plusieurs reprises dans le livre : dans quelle mesure les Conférences représentent-elles un instrument, un mode d’intervention destiné à peser sur l’opinion ? S. Mazauric ne tranche pas, estimant que ces soutiens apparents à la politique du cardinal peuvent tout aussi bien être interprétés comme un signe du « basculement des valeurs qui a accompagné le mouvement d’affermissement de l’État moderne ». La conclusion demeure ouverte sur ce point, même si elle souligne les liens puissants qui unissaient Renaudot au cardinal et surtout la fonction politique évidente de la Gazette confiée au même personnage. L’auteur, qui paraît ainsi adopter le principe d’ouverture qu’elle loue chez ses conférenciers, a eu le grand mérite de s’attaquer et de mettre au jour tout un pan « périphérique » (en regard des académies davantage initiées aux dernières controverses scientifiques) et unique de la vie intellectuelle du premier XVIIe siècle.
Katia BéGUIN.
 
Femmes savantes, savoirs des femmes. Du crépuscule de la Renaissance à l’aube des Lumières, études réunies par Colette Nativel, Actes du Colloque de Chantilly (22-24 septembre 1995), Genève, Droz, 1999. Un vol. 18 × 24 cm de 268 p., un index des noms propres.
 
 
L’ouvrage, dédié à la mémoire de Linda Timmermans, s’ouvre par un hommage de Jean Lafond à la chercheuse tragiquement disparue en 1995 et qui avait apporté avec L’accès des femmes à la culture (Paris, H. Champion, 1993) une contribution décisive à un champ de recherches que ce colloque de Chantilly organisé par Colette Nativel continue d’explorer. Regroupés en trois sections, dix-neuf articles offrent un parcours depuis les conditions matérielles, juridiques et morales du savoir féminin jusqu’aux représentations de ce savoir, pour s’achever dans une série de portraits. L’unité du volume se révèle autour de deux idées-forces : l’ambivalence du statut d’exception reconnu à la femme savante, d’une part ; la diversité des voies d’accès au savoir et des réalisations féminines, d’autre part.
La défense de leurs intérêts conduit ainsi les veuves, « femmes capables », à manier habilement la rhétorique judiciaire (Ch. Biet). Certaines corporations et certaines professions font quelque place au savoir féminin : les veuves des libraires dirigent jusqu’à un tiers des ateliers à la fin du XVIIe siècle (S. Juratic), les musiciennes contournent leur ignorance du contrepoint par la virtuosité de leur « jeu horizontal » (P. Maréchaux), les honneurs académiques sont concédés à une miniaturiste comme Catherine Perrot, pour contenir, il est vrai, la plus turbulente Sophie Chéron (E. Lavezzi), dont la pugnacité est partagée par certaines femmes de lettres comme Hélisenne de Crenne ou Marie de Gournay (C. Winn). L’exil enfin fait de la protestante Mme Du Noyer la première femme journaliste de polémique (H. Goldwyn). Si les femmes docteurs des Universités, comme Elena Cornaro, restent rarissimes et sont le plus souvent empêchées de professer (B. Neveu), d’autres voies s’ouvrent à l’appétit de savoir, notamment dans le cadre familial et privé. Des proches attentifs, véritables Pygmalions, permettent ainsi aux futures romancières de pallier les lacunes d’une éducation primaire encore très faible (N. Grande).
Paradoxalement, les éloges des femmes savantes ne sont pas les moindres obstacles auxquels se heurte l’aspiration des femmes au savoir. Entre la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle, les listes de mulieres doctae contribuent certes à désolidariser la figure de la femme savante de celle de l’épouse instruite (J. Céard). Il n’en reste pas moins que c’est la capacité à éduquer des fils qui fournit durablement la règle et la mesure du savoir concédé aux femmes, si l’on excepte les reines et les princesses à qui leur rôle public permet un accès plus large, mais toujours complexe, à l’érudition (B. Hosington, E. Viennot), voire la recherche d’un lien intellectuel privilégié avec les meilleurs esprits du temps, comme celui qu’Élizabeth de Bohême tâche de construire avec Descartes (Ph.-J. Salazar). Comme en « négatif », le soupçon qui pèse sur la « curiosité sorcière » éclaire singulièrement les représentations du savoir féminin. Tout savoir véritable est dénié aux sorcières, mais non pas la puissance de nuire, qui relève alors d’un secret éminemment désirable (N. Jacques-Chaquin). Ouvrant sur une forme d’absolu, le savoir des sorcières peut être mis en parallèle avec celui des possédées et des mystiques, les premières instrumentalisées dans le théâtre d’un discours doctrinal masculin, les secondes, au contraire, ignorantes poussées vers un savoir qui dépasse toute science et tout discours (S. Houdard). S’impose alors, chez Jeanne Guyon par exemple, la force critique de cette « marée basse de l’être », qui trace les limites du rationalisme et du volontarisme cartésiens (R. Heyndels).
Les limites imposées au savoir féminin sont donc moins justifiées, à l’âge classique, par l’incapacité que par la pudeur : plutôt que du droit des femmes au savoir, la question est celle de la visibilité de ce savoir et de son exercice dans l’espace public. Il n’y a pas, résume La Bruyère, de valeur d’usage des femmes savantes (Les Caractères, III-49). C’est donc dans l’espace privé du Jardin néo-épicurien que La Fontaine place ses muses, au centre d’un réseau de relations fluides entre savoirs (dans leur diversité), savoir-vivre, plaisir et goût, donnant ainsi à la littérature sa pleine valeur cognitive et faisant de l’amitié le régime éthique de la connaissance (J.-Ch. Darmon). Au topos ambigu de l’étonnement et de l’incrédulité face à l’érudition féminine, on oppose efficacement le topos non moins ambigu de la « coquetterie d’ignorance » : chez Madeleine de Scudéry, la conversation distribue les rôles entre les hommes, qui dispensent une culture antique plus allusive que simplifiée, et les femmes qui, sous couvert de se laisser instruire, construisent sur cette base un consensus social et politique qu’on peut estimer tyrannique, au sens pascalien (Ch. Morlet-Chantalat). Au savoir galant diffusé par une Mme de Villedieu, où le privé devient l’ultime vérité du public et qui consacre, dans le traitement de l’Histoire, « le triomphe de la manière sur la matière » (R. Demoris), continuent de s’opposer, à contre-courant, les ultimes représentants de la grande érudition humaniste, dont Anne Dacier, soucieuse de restituer aux Anciens toute l’épaisseur de leur différence et toute la force instituante de leurs discours (E. Bury).
Le choix pertinent d’un XVIIe siècle élargi permet de mesurer, quoique allusivement parfois, ce qui rapproche et ce qui sépare Marguerite de Valois de Mme Dacier, ou Marie de Gournay de Gabrielle Suchon. Manque, de manière évidente et cruelle, la synthèse que L. Timmermans devait proposer sur le type de la femme savante, modèle ou repoussoir dont beaucoup d’articles montrent, çà et là, combien il pèse dans les stratégies adoptées. À l’intérêt d’un parcours européen se conjugue la richesse de spécialités heureusement complémentaires. On apprécie enfin la pondération scientifique de cet ensemble qui montre toute la diversité, la complexité et souvent l’ambiguïté de la conquête et de la reconfiguration par les femmes de larges pans du savoir.
Myriam MAîTRE.
 
Albertus Bobovius, Topkapï. Relation du sérail du Grand Seigneur. Édition présentée et annotée par A. Berthier et S. Yérasimos, Arles, Sindbad-Actes Sud, 1999. Un vol. 22 × 14 cm de 178 p.
 
 
Sous le titre de Topkapï. Relation du sérail du Grand Seigneur, Annie Berthier et Stéphane Yérasimos publient dans une édition soignée un texte d’une grande valeur et d’une réelle originalité. Conservé dans le fonds des Nouvelles acquisitions françaises du département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, le document coté 4997 méritait en effet de retenir l’attention des chercheurs.
Il a pour matrice la description du sérail composée en 1665 par Albertus Bobovius, de son vrai nom Wojciech Bobowski, connu aussi sous son nom turc comme Ali Bey. Rédigée en italien, elle est éditée et rééditée plusieurs fois à l’époque moderne, tant dans cette langue que dans une traduction allemande, un tel succès s’expliquant par la qualité et la fidélité du témoignage apporté par l’auteur sur le palais du sultan. Né vers 1610 à Lvov, dans une famille de la noblesse polonaise, Bobovius a pu découvrir celui-ci de l’intérieur : il a dix-huit ans quand il est fait prisonnier par les Tatars de Crimée et conduit à Constantinople. Devenu musulman, il entre dans l’école des pages du sérail, où il demeure dix-neuf ans. Au sein de cette élite de jeunes gens qui sert de pépinière à l’administration ottomane, il fait l’apprentissage de la langue turque et de la religion musulmane et reçoit une éducation pratique fondée sur la discipline et les bonnes manières. Il parvient à se faire apprécier pour ses compétences musicales acquises en Pologne et devient même maître de musique, après s’être familiarisé avec la musique et les instruments turcs. À sa sortie du palais, la double culture qu’il possède désormais et la connaissance d’une dizaine de langues permettent à Bobovius de servir comme interprète et d’établir d’étroits contacts avec les Européens qui séjournent à Constantinople. De façon significative, sa description du sérail prend place au sein d’une œuvre marquée par le souci d’établir des liens entre Orient et Occident. N’est-il pas l’auteur d’une version turque du catéchisme latin et d’une traduction des psaumes ? Il ouvre donc à son lecteur les portes de Topkapï pour une minutieuse visite guidée, chambre après chambre, que l’on peut suivre sur un plan qu’il a lui-même dressé. Chaque pièce a droit à une brève évocation, rehaussée parfois de détails sur sa décoration ou son ameublement. L’ensemble du sérail obéissant à une organisation fonctionnelle, Bobovius s’attarde en outre sur les divers services qui en occupent les chambres, et notamment sur le monde des pages, les fonctions qu’ils occupent, leurs conditions de vie et même les rares loisirs qui leur sont accordés. Des digressions émaillent enfin ce récit très riche et jettent un éclairage précieux, aussi bien sur les usages de la table dans le sérail que sur le rôle de la musique dans les divertissements qui y sont donnés, ou encore sur le sort réservé aux proches parents du sultan, mère que l’on exalte, frères que l’on enferme, filles que l’on marie. La densité de l’information recueillie et la clarté de son exposition font tout le prix de ce témoignage et auraient justifié à elles seules qu’il soit aujourd’hui réédité.
Or le document que proposent Annie Berthier et Stéphane Yérasimos a une saveur supplémentaire, car il ne s’agit pas de la simple description que l’on doit au talent du Polonais, mais de la réutilisation de celle-ci, vingt ans plus tard, par l’ambassadeur du roi de France à la Porte, Pierre de Girardin, dans un long mémoire qu’il adresse selon toute vraisemblance à Colbert de Croissy, le secrétaire d’État des Affaires étrangères et son protecteur à la cour. Certes, l’essentiel demeure et le texte de Bobovius se trouve généralement transcrit mot à mot dans le manuscrit publié, ce qui n’est pas sans provoquer des incohérences, ainsi quand Girardin mentionne le départ imminent du grand-visir pour l’île de Candie afin d’y « presser la conquête du royaume » (p. 99-100), alors que celui-ci est tombé depuis plus de quinze ans aux mains des Turcs. L’intérêt de cette version inédite est cependant renforcé par les transformations, même légères, que l’ambassadeur fait ponctuellement subir au texte. Ce dernier est ainsi pris en flagrant délit de supercherie, lorsqu’il évoque ses sources sur le sérail en s’entourant de mystère : « Je m’en suis informé », écrit-il, « de beaucoup de personnes qui y ont demeuré des espaces de temps considérables et qui m’en ont fourni d’amples mémoires » (p. 25). Surtout, les interventions de Girardin révèlent les préjugés qui orientent sa perception des réalités ottomanes. S’il s’efforce d’expliquer ces dernières par des comparaisons avec la France, c’est souvent afin de les déprécier, rapprochant, par exemple, le jeûne du ramadan de celui observé par « ceux de la religion prétendue réformée » (p. 52). De plus, malgré plusieurs mois de séjour à Constantinople, sa vision du sérail reste marquée par les fantasmes répandus en Europe : il insiste longuement sur l’homosexualité qui régnerait partout à Topkapï, car « le dérèglement des peuples d’Orient n’infecte pas les hommes seuls, mais il passe jusqu’aux femmes qui ont souvent de l’amour les unes pour les autres » (p. 88) ; il porte de même un jugement très négatif sur les relations du sultan avec ses concubines qu’il considère de « bien peu de délicatesse en ce qu’elles ne trouvent jamais de résistance », ajoutant « que les plaisirs dont on jouit si facilement sont bien plus fades que ceux qui nous ont donné de la peine à acquérir » (p. 116-117).
Le ton moralisateur de Girardin contraste fortement avec la neutralité des développements de Bobovius. Deux voix bien différentes se font donc entendre simultanément dans le document ; deux regards sur le monde ottoman y coexistent. L’un se fait plus attentif, parce qu’il en observe les aspects de l’intérieur, l’autre en revanche demeure approximatif et irrémédiablement extérieur. Une telle dualité fait tout le prix de ce manuscrit et il faut assurément se féliciter qu’il soit désormais accessible à un large public de chercheurs et de curieux.
Géraud POUMARèDE.
 
Annie Baert, Un mythe espagnol en Océanie. Les voyages de Mendaña et de Quiros, 1567-1606, Paris, L’Harmattan, 1999. Un vol. de 21,5 × 13,5 cm de IV-352 p.
 
 
Entre les « grandes découvertes », à l’aube de l’époque moderne, et les expéditions « scientifiques », au temps des Lumières, le début du XVIIe siècle, dont les navigateurs et cartographes sont souvent hollandais, mais d’abord et encore espagnols, fait souvent figure de parent pauvre dans l’historiographie française. Aussi doit-on savoir gré à Annie Baert, qui enseigne l’espagnol à Tahiti, d’offrir au public français les résultats d’une thèse sur les découvertes des îles d’Océanie. L’ouvrage est préfacé par le géographe Christian Huetz de Lemps, un des meilleurs spécialistes, en France, de l’Océanie.
À partir des côtes du Pérou, l’Espagnol Mendaña, puis le Portugais Quiros, au service de Philippe II et Philippe III – qui sont aussi rois de Portugal –, traversent le Pacifique entre tropiques et équateur, et découvrent des archipels, des Touamotou aux Marshall, en passant par les Marquises et les Salomon. Après un premier voyage en 1567, Mendaña meurt à Guadalcanal, au cours d’un deuxième voyage entrepris en 1595, avec Quiros comme pilote-major. Pour le voyage de Quiros, en 1603, d’autres explorateurs, comme Torrès, participent à l’expédition, en un temps où les concurrents hollandais se répandent en Insulinde, avant de toucher à l’Australie et d’aborder le Pacifique par l’océan Indien. Malgré la concurrence, l’Espagne impériale continue d’ouvrir à cette époque les routes maritimes de la découverte.
Au demeurant, les explorateurs français des Lumières, sans doute grâce aux écrits du président de Brosses, n’ont pas perdu le sentiment de leur dette envers leurs précurseurs espagnols : après que l’expédition de Bougainville a débouché du détroit de Magellan dans le Pacifique, le lieutenant Caro note dans son journal, du 21 au 22 mars 1768, qu’ils sont « a 23 lieües des Isles de Cuiros », par 18o 50′ de lat. S. et 137o 41′ de long. O. « Le 22 a 9 h. ½ nous étions a une petitte demi lieue de l’Isle, nous amusants a regardé avec plaisir la verdure des arbres... Surement il na pas passée beaucoup de Vaisseaux par icÿ, quart depuis Cuiros qui en 1603 a passé par icy nous sommes les premiers depuis 165 ans ». Les jours suivants, Caro décrit des atolls, « terres basses et noyées » que l’on ne devine que grâce aux « touffes d’arbres ». Après 80 lieues à travers ces îles, on décide finalement que l’île de Quiros n’a été vue que le 24 et que le navigateur du roi d’Espagne n’a pas dû avoir connaissance de l’île aperçue l’avant-veille. (AN, Marine, 4 JJ 1, no 5, journal de Caro, aux dates indiquées).
Quoi qu’il en soit, les premières découvertes océaniennes sont bien espagnoles et reconnues comme telles. Les multiples documents et relations qui concernent ces trois expéditions méritaient d’être repris, avec l’autorité que donne à Annie Baert la connaissance de la langue, de la géographie et des conditions locales de la navigation. Ce travail comparatif et critique, dû à une linguiste, mais pluridiciplinaire par définition, apporte aux historiens un ensemble de réponses positives et utiles sur ces expéditions.
Quiros écrit, en 1614 : « J’ai découvert un paradis terrestre », à travers les 80 îles des sept grands archipels touchés. Il ne s’agit pas là d’un mythe du « bon sauvage » avant la lettre. Comme l’observe Don José Merino Navarro, « la notion de bon sauvage n’existe pas chez les navigateurs espagnols », guère non plus, ajouterons-nous, chez les marins français. Comme l’a souligné Robert Mauzi, dans sa participation à la table ronde consacrée à L’importance de l’exploration maritime des Lumières (Paris, CNRS, 1982), il faut « renoncer à cette expression galvaudée, inadaptée, non pertinente ». C’est bien plutôt au mythe de l’origine qu’il faut se référer. Le paradis, sous les tropiques, passé le choc de la première rencontre avec une humanité belle et nue, c’est dans la nature et sa générosité qu’il faut le chercher, non chez les « sauvages », parfois cannibales, souvent hostiles, même après s’être montrés amicaux. L’ambivalence – sont-ils bons ? sont-ils méchants ? – saute aux yeux, comme l’illustration du double archétype d’Ariel et de Caliban.
S’il n’y a pas de « bons sauvages », au moins les instructions royales et le comportement des voyageurs témoignent-ils que l’on reste bien loin de la légende noire propagée contre la colonisation espagnole par ses ennemis et concurrents, anglais surtout. Les consignes de modération vis-à-vis de populations à évangéliser sont précises et généralement appliquées, au moins dès l’abord et dans la mesure du possible. L’auteur fait une analyse critique, fine et assez poussée des différentes impressions causées par ces « Indiens » sur les Espagnols. Elles varient, selon qu’il s’agit des chefs, des soldats, des missionnaires. Elles varient parfois aussi d’un moment à l’autre, les mêmes indigènes paraissant tour à tour attirants et repoussants, parce qu’ils sont amicaux puis traîtres, beaux et cannibales, semblables à des enfants mais ennemis potentiels, hospitaliers et hostiles. L’essai d’interprétation et d’intelligence est critique et nuancé ; il donne à comprendre les sentiments et les situations des parties en présence, de manière objective, donc appréciable et toujours intéressante pour le lecteur. Ces analyses s’inscrivent dans la 3e partie du livre, qui est la plus neuve et la plus importante, par son sujet même, « la vision espagnole de la Mer du Sud » : vision des îles, de la géographie, des ressources naturelles, de la faune, de la flore, et des hommes. Cette vision est évidemment le résultat des comparaisons qui peuvent naître dans l’esprit d’Européens venus d’Amérique, mais aussi d’Européennes, puisque certaines femmes accompagnent leur mari, comme Dona Isabel, épouse et héritière de Mendaña.
Les deux premières parties de l’ouvrage replacent les voyages de Mendaña et de Quiros dans le cadre général des expéditions espagnoles. Nécessairement moins neuves, mais puisées aux bonnes sources et notamment à la bibliographie en langue espagnole, elles peuvent rendre, par une synthèse claire et exacte, de réels services, en particulier aux étudiants qui s’intéressent aux liens entre la monarchie espagnole et son empire d’outre-mer. Pour donner à comprendre l’organisation générale des voyages, la 1re partie décrit le système politico-administratif des Indes, explique les contrats passés par les découvreurs avec la couronne et le fonctionnement de l’administration espagnole. On relève en particulier de bonnes pages sur le caractère religieux de ces expéditions. Certains passages témoignent d’une juste compréhension de la foi des marins, des buts d’évangélisation, du rôle des religieux, opposés aux conversions forcées et défenseurs du droit des gens, loin des caricatures mensongères trop souvent propagées hors d’Espagne. La 2e partie est consacrée aux conditions pratiques des voyages, de la navigation, de la colonisation, de la sécurité. Ainsi, la supériorité des armes à feu européennes est loin d’être assurée. Deux siècles plus tard, la mort tragique des compagnons de La Pérouse aux Samoa en témoigne.
Si le lecteur apprécie les utiles tableaux analytiques des îles rencontrées et des dates de leur découverte, il regrette l’insuffisance des cartes et l’absence d’un véritable exposé sur les voyages eux-mêmes (récit continu des événements, présentation détaillée des membres des expéditions). Il reste une analyse intéressante, précise et nuancée des structures et des principaux résultats de ces expéditions mal connues en France.
Philippe BONNICHON.
 
NOTES
 
[1] Les mises en scène d’Eugène Green et les travaux de Sabine Chaouche sont les premiers éléments d’un important dossier : parmi les questions techniques, celle de la sonorisation des consonnes finales des mots à l’intérieur du vers ; celle de la dénasalisation ; celle des « accents » entre langue du nord et langue du sud ; parmi les questions historiques, la question de l’origine de la déclamation française ; parmi les questions spécifiquement raciniennes, celle de l’inflexion qu’il donne à la déclamation traditionnelle, et celle, fort délicate, de la signification des modifications qu’il apporte en 1697 à la ponctuation de son texte : « invention » de la lecture silencieuse ? ou inscription des mutations en cours de la diction théâtrale ?
[2] Essai de génétique théâtrale. Corneille à l’œuvre, Paris, Klincksieck, 1996.
[3] L’évolution du tragique racinien, Paris, SEDES, 1991 ; Racine entre sa carrière, son œuvre et son Dieu, Paris, Fayard, 1992 ; Théâtre complet de Racine, Paris, Librairie générale française, « La Pochothèque », 1998.
[4] La Muse galante. Poétique de la conversation dans l’œuvre de Madeleine de Scudéry, Paris, H. Champion, 1997. De l’air galant » et autres Conversations (1563-1684). Pour une étude de l’archive galante. Édition établie et commentée par Delphine Denis, ibid., 1998.
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