2002
XVIIe siècle
Note et document
Gilles Banderier
Mulhouse.
À propos d’un autographe (perdu) de Boileau
Jules Janin nous a laissé un curieux tableau de l’atmosphère fébrile dans laquelle se déroula la mise aux enchères publiques de la correspondance échangée entre Boileau et Claude Brossette
[1]. Tout indique que la fièvre n’est pas retombée après l’adjudication à Auguste Laverdet et la publication, par ses soins, de ces lettres
[2], puisque Charles-H. Boudhors pouvait dresser en 1942 ce constat désolant : « Des Recueils Brossette (Ville de Paris), vingt et une des lettres imprimées par Laverdet ont disparu. Seize sont remplacées par des copies modernes. Deux, par des
fac-simile. Trois manquent, sans compensation. — Une des lettres autographes remplacées par une copie est dans le
ms. n. acq. fr. 22734 de la Bibliothèque nationale. [...] Je n’ai donc pu connaître que cinquante-cinq lettres autographes et deux
fac-simile, sur soixante-quinze »
[3]. Sur cette question, l’édition des
Œuvres complètes de Boileau à la Pléiade ne marqua aucun progrès, qui se contentait de reprendre le texte établi par Boudhors
[4].
L’autographe de la lettre VII de Boileau à Brossette (5 février 1700) a été retrouvé
[5]. Cette découverte n’a certes pas le même charme que l’invention d’une missive inédite, mais elle n’en présente pas moins un certain intérêt
[6]. D’abord, elle porte à cinquante-six le nombre des lettres publiées sur l’autographe. Ensuite, elle révèle quelques variantes, absentes de la copie moderne et dues au travail de la forme ; nous pouvons voir l’épistolier à l’
œuvre. Enfin, elle améliore sur un point minime (mais la philologie est faite de ces retouches infinitésimales) le texte de la copie, édité jusqu’ici.
Voici la transcription de cet autographe
[7] :
[ro]
à Paris 5e fer 1700.
Il est arrivé Monsieur ce que vous aviés préveû " qu " et vos / presens sont arrivés deux jours devant vos Letres. Cela a causé quel-/que petite méprise mais cela n’a pourtant faict aucun mal et / chacun a receû ce qui lui appartenoit. M
r De La Moignon m’a / escrit une letre pour me prier de vous faire ses remerciemens et M
r / Dongois et M
r Gilbert m’ont asseuré qu’ils vous feroient au premier / jour chacun les leurs
[8]. Je ne sçai si cela poura un peu distraire la / juste affliction où vous estes. Je la conçois telle qu’elle doit estre quoi-/que je n’en " l’ "
[9] aye jamais éprouvé une pareille ; ma mere, comme mes vers / vous l’ont vraisemblablement appris estant morte que je n’estois encore / qu’au berceau
[10]. Tout ce que j’ay à vous conseiller, c’est de vous saouler / de larmes. Je ne sçaurois approuver cette orgueilleuse indolence des / Stoiciens qui rejettent follement ces secours si " naturels " innocens
[11] que / la nature envoie aux affligés, je veux dire les cris et les " larmes " [v
o] pleurs. Ne point pleurer la mort d’une mere ne s’appelle pas de la / fermeté et du courage, cela s’appelle de la dureté et de la barbarie. / Il y a bien de la difference entre se desesperer et se plaindre. Le deses-/poir brave et accuse Dieu, mais la plainte lui demande des consola-/tions. Voilà Monsieur de quelle maniere je vous exhorte à vous affliger / c’est à dire en vous consolant et en ne pretendant pas que Dieu fasse / pour vous une loy " expresse " particuliere qui vous exemte " à " de la necessité à laquelle / il a condamné tous les Enfans, qui est de voir mourir leurs peres et leurs / meres. Cependant soiés bien persuadé que je vous estime infiniment / et que si je ne vous escris pas aussi souvent que je devrois, ce n’est pas / manque de reconnoissance mais manque de cet esprit de vigilance " et / d’activité " et d’exactitude que Dieu donne rarement aux Poetes, sur-/tout quand ils sont historiographes. Je suis avec beaucoup de respect / et de sincerité
Monsieur
Vostre trés humble et tres obeissant serviteur Despreaux
[1]
Notice sur la correspondance entre Boileau-Despréaux et Brossette, avocat au parlement de Lyon »,
Bulletin du Bibliophile, XII, novembre-décembre 1857, p. 608-629.
[2]
Paris, J. Techener, 1858.
[3]
Boileau,
Lettres à Brossette (=
Œuvres complètes, t. IV), éd. Charles-H. Boudhors, Paris, Les Belles Lettres, 1942, p. 7, n. 1. La répartition entre autographes, fac-similés et copies est indiquée p. 7-11 (cf. les
Œuvres complètes, éd. Antoine Adam et Françoise Escal, Paris, Gallimard-NRF, « La Pléiade », 1966, p. 1126-1128).
[4]
L’édition A. Adam et F. Escal a pris en compte la lettre de Boileau à Racine (11 octobre 1692) découverte par René Bray (
RHLF, LIV-2, avril-juin 1954, p. 197-201).
[5]
Éd. Boudhors, p. 20-21 (publiée d’après une copie moderne) ; « La Pléiade », p. 640-641. L’autographe est à la Bibliothèque publique et universitaire de Bâle, cabinet des manuscrits (Autogr.-Slg. Geigy-Hgb. Nr. 2588), dans la riche collection de Karl Geigy-Hagenbach (1866-1949) : se reporter au
Nachtrag IV zur Autographen-Sammlung von K. Geigy-Hagenbach (Basel), Basel, Gasser Buchdruckerei, 1939, p. 400, n
o 2588.
[6]
M. Samy Ben Messaoud a récemment étudié, avec des résultats intéressants, une copie inédite de la lettre de Boileau à Antoine Arnauld (
XVIIe siècle, 201, octobre-décembre 1998, p. 709-714).
[7]
Dimensions de la pièce : une feuille de 222 × 168 mm. Une barre indique le passage à la ligne ; les ratures sont notées entre crochets obliques (" "). L’orthographe est respectée. Je me suis borné à placer des cédilles et à effectuer la distinction d’usage entre
a et
à.
[8]
« François-Chrétien de Lamoignon (l’Avocat-général de l’Epître VI) est Président à mortier depuis 1690 en titre, depuis 1698 en fait. Pierre Gilbert de Voisins, Président à la Chambre des Enquêtes, est depuis le 20 septembre 1683, gendre du greffier Dongois, le neveu de Boileau » (Ch..H. Boudhors, note
ad. loc., éd. citée, t. IV, p. 144).
[9]
Boileau avait d’abord écrit : « Je ne l’aye » ; l’apostrophe et le
n de
en ont été ajoutés ensuite.
[10]
Voir l’ « Epitaphe de la mere de l’autheur » (éd. Boudhors des
Odes et poésies diverses, p. 41 ; « La Pléiade », p. 252).
[11]
Texte de la copie : « Ces secours innocens ».